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Grande Amie

De
246 pages

On était aux derniers jours de juillet. La chaleur, depuis un mois, était accablante, et les gens de la ville procédaient en toute hâte à leurs préparatifs de départ vers les plages lointaines.

Parmi ceux qui se disposaient à aller respirer sous les verts ombrages de la campagne un air plus frais et plus pur, était une jeune fille de quinze à seize ans qui répondait au nom gracieux d’Angéline Deligny. Longtemps, elle avait soupiré après ce jour, qui devait être le dernier de sa vie d’écolière ; et maintenant que l’heure si impatiemment attendue venait de sonner pour elle, Angéline se sentait inquiète, agitée, se demandant quelle somme de joies ou de tribulations lui réservait sa nouvelle existence.

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À propos de Collection XIX

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Émile Pech

Grande Amie

A Mademoiselle

 

GERMAINE GAITZ-HOCKY

En souvenir de ses relations amicales avec ma fille pendant leur séjour à Rock Hill.

E.P.

I

PREMIERS NUAGES

On était aux derniers jours de juillet. La chaleur, depuis un mois, était accablante, et les gens de la ville procédaient en toute hâte à leurs préparatifs de départ vers les plages lointaines.

Parmi ceux qui se disposaient à aller respirer sous les verts ombrages de la campagne un air plus frais et plus pur, était une jeune fille de quinze à seize ans qui répondait au nom gracieux d’Angéline Deligny. Longtemps, elle avait soupiré après ce jour, qui devait être le dernier de sa vie d’écolière ; et maintenant que l’heure si impatiemment attendue venait de sonner pour elle, Angéline se sentait inquiète, agitée, se demandant quelle somme de joies ou de tribulations lui réservait sa nouvelle existence.

Sa malle était faite, et elle avait dit adieu à ses compagnes, dont la plupart avaient, d’ailleurs, déjà quitté le pensionnat depuis deux ou trois jours pour aller passer les vacances dans leurs familles.

  •  — Tu ne parais pas te réjouir beaucoup de quitter la pension, lui avait dit la veille son amie Claire Maldant. Tu ne connais pas ton bonheur. Ah ! si j’étais à ta place !
  •  — Oh ! toi, c’est bien différent, avait répondu Angéline avec un accent de profonde mélancolie.
  •  — Bien différent ? Pourquoi donc ?

Mais Angéline n’avait pas cru devoir s’expliquer davantage, de peur de laisser percer un sentiment de jalousie, qui du reste n’était pas dans son cœur.

La différence était grande, en effet, entre les deux jeunes filles, tant au point de vue du caractère qu’à celui de leurs conditions respectives.

Claire Maldant était la fille unique de parents très riches, et la vie semblait ne s’ouvrir à elle que sous ses aspects les plus séducteurs.

Angéline, au contraire, était pauvre. Elle n’avait jamais connu ni son père ni sa mère, morts pendant qu’elle était encore une toute jeune enfant ; et ayant été élevée aux frais d’un oncle qui lui-même était sans fortune, les devoirs de la reconnaissance lui imposaient l’obligation d’aider désormais de son travail sa tante et ses jeunes cousins, dont elle savait qu’on devait lui confier l’éducation. Comment serait-elle traitée dans sa nouvelle demeure ? Quelle place y occuperait-elle dans le cœur de ceux qui l’habitaient : celle d’un membre de la famille, ou celle d’une simple servante dont le gîte et la nourriture constitueraient les uniques gages ? Elle l’ignorait, car ayant jusqu’alors passé toutes ses vacances chez une grand’-mère morte depuis quelques semaines seulement, elle ne connaissait que très peu ses parents adoptifs, et pas du tout la maison où s’écoulait leur modeste et laborieuse existence.

Claire Maldant n’ignorait pas cette situation ; elle savait donc fort bien pourquoi Angéline lui avait dit : « Oh ! toi, c’est tout à fait différent. » C’est à peine cependant — tant elle était joyeuse de partir — qu’avant de quitter son amie elle l’avait embrassée en l’engageant à lui écrire pour lui faire savoir comment elle allait se trouver dans sa nouvelle famille.

L’orpheline, le front voilé de tristesse, pensait encore à la rapidité de ces adieux et à la froideur de cette séparation, quand une servante vint l’informer qu’on l’attendait au salon.

  •  — Qui est venu pour moi ? demanda-t-elle avec émotion. Est-ce ma tante ?
  •  — Oui, je crois, Mademoiselle ; c’est du moins sous le nom de Mme Deligny qu’elle m’a priée de l’annoncer à Mme la Directrice... Mais on me sonne. Adieu, Mademoiselle, je vous souhaite un bon voyage.

« Puisqu’il faut que je descende au salon, autant ne pas attendre davantage, se dit Angéline. Et pourtant... »

Elle hésitait ; mais presque aussitôt elle fit un effort de volonté et marcha résolument vers la porte. Puis jetant un dernier regard sur les objets familiers qui garnissaient l’appartement :

« Adieu, murmura-t-elle, vous dont, dans mes impatiences d’écolière, j’ai si souvent désiré me séparer ; c’est avec regret que je vous quitte aujourd’hui, car je me demande si je serai heureuse loin de vous. »

En arrivant au salon, elle y trouva la Directrice, Mme Symian, en grande conversation avec une dame d’une quarantaine d’années, grande, maigre et sèche, tout de noir vêtue et d’abord peu avenant.

  •  — Voici votre nièce, dit la directrice à la visiteuse en prenant la jeune fille par la main et l’amenant à deux pas du fauteuil où elle était assise.

La dame daigna se lever, et même sourire.

  •  — Je suppose, lui dit-elle en effleurant de ses lèvres minces le front de la pensionnaire, que tous tes préparatifs de départ sont terminés. C’est à peine si, en nous dépêchant, nous arriverons à temps pour prendre le train de 9 h. 45.
  •  — Je suis prête, ma tante ; mes bagages attendent dans le vestibule.

Moins de cinq minutes après, sa malle et une petite valise étaient hissés sur un fiacre qu’on était allé chercher. La tante et la nièce s’y installèrent côte à côte, et le cocher, caressant du bout de son fouet la croupe de son cheval, se dirigea rapidement vers la gare.

Comme la plupart des jeunes filles de son âge, Angéline se sentait timide et embarrassée pour parler à une personne d’âge respectable et qui était pour elle presque une étrangère. Aussi la première partie du trajet se fit-elle sans qu’elle eût la hardiesse d’engager la conversation avec. Mme Deligny. A la fin cependant, comprenant que ce silence avait quelque chose de pénible, de ridicule même, elle prit son courage à deux mains et, se tournant à demi vers sa tante :

  •  — Je connais à peine mes cousins et mes cousines pour les avoir vus une fois chez grand’mère pendant les vacances. Suzanne est l’aînée, n’est-ce pas ?
  •  — Oui, elle va avoir douze ans au mois de septembre ; Robert en a dix, et Paul sept depuis le mois dernier. Je compte beaucoup sur toi pour faire leur éducation et m’aider dans les soins quotidiens que j’ai à leur donner.
  •  — J’essaierai, répondit simplement la jeune fille.

Mme Deligny lui avait parlé avec une douceur relative, et pourtant ce qu’elle venait de lui dire lui causa une sensation de gêne à laquelle se mêlait un peu de ressentiment.

« Ainsi, pensait-elle, ses premières paroles sont, non pour m’exprimer le plaisir de me voir, mais pour m’avertir que, dorénavant, je dois chercher à lui être utile, sans doute pour qu’elle puisse se récupérer sur mon travail de la dette que j’ai contractée envers elle et envers son mari. »

Ce n’est pas qu’Angéline eût un naturel revêche ou soupçonneux, toujours disposé à démêler une intention malveillante dans les choses qui en comportaient le moins ; mais l’idée qu’elle n’avait ni foyer ni famille avait aiguisé sa susceptibilité et la rendait beaucoup plus sensible à tout langage qu’une affection pure ne semblait pas inspirer. Pauvre, délaissée et toujours très modestement vêtue, elle s’était toujours crue dédaignée par ses compagnes d’école ; aussi avait-elle vécu le plus souvent isolée, dans sa chambre ou dans une salle d’étude, non par dépit ou par affectation, niais parce qu’elle se rendait compte de l’humilité de sa condition et qu’elle était trop fière pour imposer aux autres une société dont elles semblaient faire peu de cas.

Aussi lorsque la riche et élégante Claire Maldant la choisit entre une trentaine de ses compagnes pour en faire son amie intime, Angéline ne voulait pas y croire, et elle éprouva pour cette étoile, qui daignait briller sur elle et l’éclairer de ses rayons, un sentiment très vif où il y avait beaucoup de reconnaissance et plus encore d’adoration.

Dans la suite, elle eut maintes occasions de s’apercevoir que son idole avait de grands défauts ; mais cela n’affaiblît en rien le culte qu’elle lui avait voué, et bien mal venue eût été celle des autres jeunes filles de la pension qui, en sa présence, eût médit de Claire Maldant.

Et voilà que maintenant il fallait s’en séparer ! L’amitié de Claire pour Angéline résisterait-elle à l’épreuve d’une longue absence ? A distance, et hors de l’intimité journalière de leur vie de pensionnaire, les sentiments affectueux que la riche patricienne avait témoignés à la pauvre orpheline n’allaient-ils pas s’émousser, s’évanouir à jamais ? Malgré les assurances d’éternelle amitié qu’elle en avait reçues, Angéline n’avait qu’une médiocre confiance dans la fidélité de son amie. Peut-être leurs relations se continueraient-elles pendant l’année que Claire devait encore, les vacances unies, passer à l’institution de Mme Symian ; mais après, quand la sémillante écolière, devenue une jeune personne accomplie, rentrerait définitivement dans sa famille et prendrait sa part des plaisirs du monde, lui resterait-il assez de temps pour penser à une ancienne camarade de pension retirée au loin, dans un humble village au milieu des champs, et dont les lettres ne pourraient dès lors offrir un bien grand intérêt ? Angéline n’osait trop l’espérer ; elle se disait avec un horrible serrement de cœur que le jour où elle quittait à jamais l’école, était sans doute aussi celui qui allait mettre un terme à cette douce intimité, qui jusqu’à présent lui avait tenu lieu de toutes les affections de la famille et l’avait soutenue dans ses heures de défaillance et de découragement.

Et sa tristesse s’augmentait encore de l’idée qu’elle était appelée chez son oncle, non pour l’affection qu’elle pouvait lui avoir inspirée, mais seulement comme une étrangère dont l’intelligence et l’activité allaient être employées au service de sa maison et aux mille petits travaux qu’exige l’entretien d’un ménage.

Telles étaient les pensées qui s’agitaient dans son esprit inquiet, lorsque Mme Deligny était venue en confirmer l’exactitude et leur donner un corps, en lui signifiant que l’on comptait beaucoup sur elle pour l’éducation de ses cousins et les soins à leur donner.

En lui parlant ainsi, la brave femme était loin de se douter du trouble qu’elle allait jeter dans l’âme de la jeune fille ; trop préoccupée de ne pas manquer son train, c’est à peine si elle remarqua le silence dans lequel semblait vouloir se renfermer sa nièce.

Cependant la maigre haridelle qui emportait Angéline et sa fortune parut, sous l’appel du fouet, retrouver un peu de vigueur. et elle se mit à allonger son trot.

« Nous arriverons », se dit Mme Deligny recouvrant quelque espoir.

Mais bientôt un encombrement de voitures arrêtait ou ralentissait l’effort de l’animal ; et la dame de soupirer, de s’agiter d’impatience en murmurant :

« Si nous manquons ce train-là, en voilà pour deux heures et demie à attendre ! »

Quant à Angéline, elle se souciait fort peu de manquer ou de ne pas manquer le train. Deux heures et demie d’attente dans une gare eussent été une torture pour une jeune fille allant rejoindre une mère chérie, des frères et des sœurs impatients de sa venue et les bras ouverts pour la recevoir. Mais pour une orpheline qui n’avait ni parents ni foyer où elle pût se considérer comme chez elle, peu lui importait le temps qu’elle aurait à passer avec ses tristes pensées dans le va-et-vient tumultueux d’une, station avant d’être fixée sur la nature et la gravité des tribulations dont elle allait, croyait-elle, avoir à souffrir désormais.

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LORSQUE LA CARRIOLE SE FUT ENGAGÉE DANS LA PREMIÈRE RUE DU VILLAGE.

Enfin le pauvre cheval de fiacre sortit victorieux de l’épreuve qui lui était imposée. Il arriva en temps utile au terme de sa course, et les deux voyageuses s’empressèrent vers le guichet de distribution des billets. Mme Deligny en prit un pour Angéline, fit enregistrer ses bagages, et toutes deux montèrent dans un compartiment de 2e classe au moment précis où le conducteur du train donnait le signal du départ.

Le voyage fut, pour les deux parentes, entièrement dépourvu d’agrément. Par une sorte de méfiance réciproque, elles se sentaient gênées en face l’une de l’autre, et les brèves réflexions qu’elles échangeaient entre elles étaient suivies de longs silences pendant lesquels elles semblaient mutuellement s’observer. Aussi les trois heures que dura le trajet de Poitiers à la petite ville de Bressuire leur parurent-elles d’une longueur interminable. Une carriole louée pour la circonstance les attendait au débarcadère pour les transporter avec leurs bagages à Châtillon, localité située à une lieue de Bressuire et où demeurait la famille du docteur Deligny.

C’était un gros village propre, coquet, aux maisons bien construites, aux rues bien alignées, très calme, très paisible, par suite de l’absence complète de toute activité commerciale ou industrielle. Peu d’événements venaient en réveiller ou en troubler la quiétude, car les mariages et les naissances y étaient rares, et la plupart de ses habitants y atteignaient un âge tel que cette terrible faucheuse d’existences qui s’appelle la mort semblait les avoir oubliés.

Au milieu de sa rue principale s’élevait l’habitation du docteur Deligny, coquettement assise entre un jardin d’étendue convenable et une cour bien sablée dont les murs étaient tapissés d’une treille superbe, en ce moment chargée d’excellents muscats que le soleil achevait de mûrir.

Lorsque la carriole se fut engagée dans la première rue du village, les femmes s’empressèrent, curieuses, à leurs fenêtres ou au seuil de leurs portes, tandis que garçons et filles suivaient en courant l’équipage pour contempler de plus près et plus longtemps le phénomène qu’était à leurs yeux l’arrivée d’une étrangère. Ce qu’ils purent voir ainsi n’était qu’une frêle et délicate jeune fille-vêtue de noir, au visage pâle, aux yeux voilés de tristesse.

C’est sous cet aspect qu’elle se présenta au docteur Deligny, à qui un simple coup d’œil jeté sur sa nièce permit de se rendre compte des craintes qui venaient d’agiter et agitaient encore l’esprit de la pauvre orpheline.

  •  — Sois la bienvenue sous notre toit, lui dit-il avec douceur en la baisant au front, et sois persuadée qu’il ne dépendra pas de nous que tu ne t’y trouves parfaitement heureuse.
  •  — Je vous remercie, mon oncle, répondit Angéline ; je tâcherai, de mon côté, de me rendre digne de vos bontés.
  •  — Je ne crois pas que tu aies pour cela de grands efforts à faire : il suffira que tu te considères comme étant un enfant de la maison et que, dans la mesure de tes moyens, tu apportes à la communauté ta part d’activité et de travail.
  •  — Je ferai de mon mieux, mon oncle, je vous le promets.

Suzanne et ses deux frères se tenaient immobiles autour de la nouvelle venue et la dévisageaient avec cette curiosité naïve et obstinée, particulière aux enfants.

  •  — Dites bonjour à votre cousine, fit la mère en les poussant doucement vers Angéline. Dorénavant elle va demeurer avec nous ; j’espère que vous vous entendrez fort bien avec elle et que vous serez bons amis.
  •  — Oui, maman, répondit le plus jeune.

Quant aux deux autres, ils se bornèrent à embrasser leur cousine, sans prononcer un mot qui exprimât un sentiment quelconque.

Pendant que vivait leur vieille grand’mère, et qu’Angéline en recevait l’hospitalité chaque année pendant les vacances, les trois enfants du docteur avaient, en certaines occasions, passé un jour ou deux chez elle, dans la petite villa qu’elle habitait aux environs de Poitiers ; mais ces courtes visites avaient laissé dans leur esprit une impression si fugitive, que c’est à peine s’ils semblaient reconnaître la jeune fille qu’ils y avaient rencontrée.

De son côté, le docteur Deligny, dans les voyages toujours très pressés qu’il faisait de temps à autre à la ville, n’avait pu consacrer que quelques minutes à sa nièce et ne l’avait vue pour ainsi dire qu’en courant, avant de reprendre le train pour retourner près de ses malades. De sorte qu’il ne connaissait que très vaguement le caractère d’Angéline ; il est même probable que si elle n’eût pas été la fille d’un frère pour lequel il avait toujours eu la plus vive affection, il l’eût considérée comme une petite personne insignifiante et de manières peu agréables. Mais. comme un même sang coulait dans leurs veines, il crut son amour-propre intéressé à ne voir en elle qu’une bonne et brave fille dont la présence dans sa maison serait des plus utiles à Suzanne et aux deux garçons.

Ces deux qualificatifs : bonne et brave, n’ont pas généralement en eux-mêmes une signification des plus flatteuses, quand ils s’appliquent à une personne que l’on ne connaît pas très bien. Quoique ce soit, pour une jeune fille, une excellente chose que d’être bonne et brave, ces mots, suivant les circonstances où ils sont employés, ont un sens qui nous fait concevoir de l’individu auquel ils s’appliquent une opinion plutôt défavorable, en ce qu’ils impliquent une idée de lourdeur et de stupidité. Ce n’est certes pas dans ce sens que M. Deligny les entendait à l’égard d’Angéline ; car si notre héroïne était d’un naturel tranquille, méditatif et sans éclat, elle était loin, et cela sautait aux yeux tout d’abord, d’avoir des manières gauches et lourdes et de manquer d’esprit.

On ne pouvait lui reprocher qu’une chose, c’était de ne pas savoir provoquer l’affection et la sympathie. Pendant les six années qu’elle avait passées dans le pensionnat de Mme Symian, elle n’avait jamais été regardée comme une élève stupide ou dissipée. Dans les derniers temps même, ses maîtresses n’avaient eu qu’à se louer de son application, et cependant elles avaient continué à lui préférer beaucoup d’autres pensionnaires inintelligentes, étourdies ou paresseuses. Angéline s’imaginait parfois qu’il en eût été autrement si elle avait eu de la fortune, mais il est probable que cela ne l’eût pas fait aimer davantage et n’eût eu pour résultat que de lui valoir quelques égards de la part de ses compagnes.

Claire Maldant avait bien défini son caractère en lui disant un jour :

  •  — Sais-tu bien, Angéline, que tu pétrifierais les affections les plus sincères ? Il y a dans ton attitude quelque chose qui semble toujours dire « Ne m’approchez pas », et qui empêche toutes nos compagnes de rechercher ton amitié.
  •  — Et toi, Claire, comment se fait-il que tu ne sois pas comme les autres ? avait demandé l’orpheline.
  •  — Oh ! moi, répondit l’aristocratique jeune fille, c’est parce qu’il ne me plaît pas de faire comme tout le monde. Je ne me soucierais pas d’avoir pour amie une compagne dont toutes les autres rechercheraient la société. J’aime mieux avoir une amie pour moi seule.
 

Depuis lors, Angéline avait souvent et longuement médité sur cette nette et franche déclaration de principes, par laquelle se trouvait trop bien expliqué le choix que Mlle Maldant avait fait d’elle pour amie ; elle ne savait pas d’abord si elle devait s’en réjouir ou en être fâchée. Mais le clair regard de la jeune fille, son joli visage toujours souriant et ses manières caressantes eurent bientôt triomphé de son indécision, et elle se résolut à accepter l’amitié qu’on lui offrait, sans essayer de trop en approfondir les causes.

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CETTE ENFANT FAIT CHEZ NOUS UNE TRISTE ENTRÉE.

Tel était le caractère, — que les gens bienveillants qualifieraient de grave et de réfléchi, et les autres, de singulier et de difficile — tel était l’état d’esprit de notre jeune pensionnaire lorsqu’elle fit son entrée dans la vie du monde, d’avance bien persuadée qu’elle y trouverait plus de contrariétés et d’amertumes que de plaisirs et de joies.

  •  — Allons, lui dit encore M. Deligny après l’avoir embrassée, j’espère que ta nouvelle demeure et ta nouvelle existence ne te feront pas trop regretter celles que tu viens de quitter.

Angéline n’eut pas un sourire ; la tante s’aperçut même qu’un léger nuage assombrissait son front lorsque, répondant au docteur, elle murmura ces simples mots :

  •  — Je l’espère comme vous, mon oncle, et je vous remercie.
  •  — Tu aimerais sans doute voir ta chambre et y quitter tes vêtements de voyage ? reprit la tante, en se dirigeant vers une porte qui s’ouvrait, dans le fond de la pièce où la famille était réunie en ce moment.
  •  — Comme il vous plaira, ma tante, répondit Angéline d’une voix plus résignée que consentante.

Lorsque, quelques instants après, M. et Mme Deligny se retrouvèrent seuls, le docteur avait l’air triste et préoccupé.

  •  — Cette enfant, dit-il à sa femme, fait chez nous une entrée qui manque de gaîté. Elle n’était jusqu’à présent jamais venue ici et c’est à peine si elle nous connaît ; rien d’étonnant donc qu’elle se montre un peu gênée en notre présence ; mais j’espère que dans quelques jours elle se sera, habituée à nous et aura repris un peu de sérénité ; c’est déjà bien assez pour moi de voir des visages tristes et sombres dans les maisons que je visite, sans en trouver encore chez moi quand je rentre pour me reposer.

Le résultat de cette réflexion du docteur fut que, le jour même, Mme Deligny laissa à sa nièce la liberté d’employer son temps comme elle le jugerait convenable pour tout le reste de la semaine.

  •  — Cela te permettra, lui dit-elle, de voir le village, de faire plus intime connaissance avec nous, et, par conséquent, de te remettre — j’aime du moins à le croire — des impressions pénibles que tu parais éprouver. Après quoi, je te demanderai d’aider Suzanne pour sa musique et de donner quelques leçons à ses frères.
  •  — Oui, tante, répondit Angéline du même ton morne, avec la même absence d’expression dans le regard qui avaient déjà frappé l’attention du docteur, et auxquels il eût été difficile de deviner si elle était mécontente ou satisfaite.

Les premiers jours qui suivirent son arrivée furent humides, pluvieux, et elle ne témoigna aucun désir d’aller visiter le village ; mais la pluie n’était pas assez forte pour empêcher que la plupart des voisines et amies de Mme Deligny vinssent frapper à sa porte afin de voir la nouvelle venue, dont quelques instants avaient suffi pour signaler l’arrivée à tous les habitants de l’endroit. L’effet que sa pâleur, sa physionomie rêveuse et mélancolique, encore assombrie par ses vêtements de deuil, produisit sur ces bonnes âmes fut le même que celui qu’elle avait produit sur l’esprit du docteur, c’est-à-dire peu favorable à la jeune fille.

Elle le sentait d’ailleurs aux regards qui semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond de son âme, tandis que, assise dans le coin le plus obscur du salon, elle ne répondait que par de légères inclinations de tête aux paroles de bienvenue qu’on lui apportait.

« Ainsi, se disait la pauvre enfant, voilà quelle sera désormais ma vie : travailler à des besognes plus ou moins fastidieuses, plus ou moins pénibles, et dans mes heures de loisir — si on m’en laisse — contempler par la fenêtre les arbres du jardin ou les visages insipides de gens que je ne connais pas et dont je me soucie fort peu. Le pensionnat valait mille fois mieux. Ah ! comment Claire et les autres peuvent-elles si ardemment désirer la fin de leurs études ! Avec quelle joie j’échangerais ma place avec l’une d’elles, quoique je déteste la grammaire et l’arithmétique et que versions et thèmes me soient insupportables !

Ce que, pendant cette semaine de répit, elle apprit à connaître du caractère de ses trois jeunes cousins ne fit que l’entretenir dans ses inquiétudes sur les difficultés de la tâche qu’elle aurait à remplir auprès d’eux.

Maintenant que sa timidité s’était évanouie, Suzanne commençait à se montrer impertinente envers sa cousine ; Robert était plus tapageur et plus turbulent que la plupart des garçons de son âge, et Paul était un enfant irritable et volontaire dont l’éducation, particulièrement difficile, exigeait plus de patience et de fermeté que la jeune orpheline n’était capable d’en montrer.

Quant à son oncle, elle n’avait pas encore eu l’occasion de le voir beaucoup ; car non seulement il avait de nombreux malades à visiter, mais encore ses visites s’étendaient-elles, en dehors de Châtillon, jusqu’à des villages, des hameaux ou de simples fermes situés dans un rayon de plusieurs kilomètres, ce qui le tenait généralement éloigné de sa maison depuis le matin jusqu’au soir. Les quelques rares instants qu’elle avait pu passer près de lui l’avaient induite à le considérer comme un homme essentiellement bon, mais toujours trop absorbé par ses occupations pour faire attention à elle. Il lui fallut plus longtemps pour discerner le caractère de Mme Deligny et ses véritables dispositions à son égard. Et quand elle crut être à même de s’en former une idée à peu près exacte, elle se refusa à voir en elle autre chose qu’une égoïste dont l’esprit tatillon et l’humeur morose lui réservaient un avenir plus semé de nuages que de rayons et de sourires.

« Une ménagère ignorante et vulgaire dont l’horizon est borné par les quatre murs de sa cuisine, et dont l’unique préoccupation est de diriger sa maison avec ordre et parcimonie. Comme il doit lui tarder que cette semaine soit terminée pour n’avoir pas à se reprocher de me donner gratuitement le pain que je mange ! »

Et en cela, Angéline avait deviné juste.

Le dimanche soir, en effet, Mme Deligny appela sa nièce, et la regardant bien en face :

  •  — Le moment est venu, lui dit-elle d’un air pincé, de bien préciser une fois pour toutes le rôle que tu auras à remplir dans la maison et les occupations qui doivent être désormais les tiennes ; j’estime qu’une fille de ton âge ne saurait rester sans rien faire, alors même que la situation de fortune de ses parents pourrait la dispenser de tout travail.
  •  — Je me conformerai à vos intentions, ma tante, répondit Angéline sans qu’un muscle de son visage trahît l’impression qu’elle éprouvait de cette entrée en matière.
  •  — Peut-être y as-tu déjà réfléchi ? continua la tante imperturbable,
  •  — Non, pas le moins du monde.
  •  — Eh bien, si nous en parlions un peu ?
  •  — Comme il vous plaira, ma tante.

Un silence suivit, pendant lequel Angéline, s’armant de courage et de résignation, se prépara à enregistrer dans sa mémoire les volontés de sa tante, et à les accepter comme une nécessité résultant de sa situation d’orpheline sans fortune.

  •  — D’abord ton lever, reprit M Deligny procédant avec méthode : nous déjeunons à huit heures, comme tu sais, et ton oncle est tenu à une grande ponctualité ; il faudra donc, à l’avenir, que tu sois prête en même temps que nous. J’ai remarqué que tu descends assez tard de ta chambre, le matin.me

Ce reproche non dissimulé fit monter un peu de rouge au front d’Angéline.

  •  — J’avais l’habitude d’être réveillée chaque jour par la cloche du pensionnat. C’est sans doute pour cela que je me lève tard ici.
  •  — J’avais cependant recommandé à Sophie de frapper à ta porte.
  •  — Elle l’a fait, ma tante.
  •  — Cela ne t’a pas engagée à quitter le lit cinq minutes plus tôt, observa la tante avec aigreur. Je lui dirai de devancer un peu l’heure de ton réveil ; car, je le répète, la ponctualité doit être notre première règle dans une maison où il y a tant à faire et où nos moyens ne nous permettent pas d’avoir plus d’une servante.

Nouveau silence, que Mme Deligny employa à étudier l’attitude de la jeune fille et à essayer de pénétrer ce qui se passait dans son âme. N’y pouvant réussir, elle eut un léger haussement d’épaules, poussa un soupir de découragement et reprit :

  •  — Lorsque Suzanne aura ton âge, j’espère bien qu’elle m’aidera dans beaucoup de menus détails qui n’ont l’air de rien et qui, en fin de compte, n’en absorbent pas moins la plus grande partie de la journée. D’ici là, je serai bien aise que tu veuilles bien t’en occuper toi-même. Cependant, comme tu sors à peine de pension, je n’exigerai pas trop de toi. Pour commencer, mettons que tu seras libre de disposer de ton temps jusqu’à dix heures.
  •  — Et quelle sera ma tâche à partir de ce moment ?
  • Paul n’a encore que sept ans et il a une santé trop délicate pour que nous renvoyions a l’école. J’ai donc pensé que tu pourrais entreprendre son éducation, d’autant plus que Robert et Suzanne sont absents toute la matinée et que la maison est parfaitement tranquille jusqu’à midi, heure où ils reviennent de la classe. L’après-midi, tu ferais faire une heure de piano à Suzanne ; puis tu l’aiderais, ainsi que Robert, à apprendre leurs leçons et à faire leurs devoirs pour le lendemain.
  •  — Est-ce tout ?
  •  — Oui, sauf pourtant l’aide que je te demanderai de temps à autre pour raccommoder et mettre en ordre leurs vêtements.
  •  — Bien, ma tante, répondit simplement la jeune fille.

Mais dans son for intérieur elle pensait : « Oui, c’est tout.,. et je trouve que c’est bien suffisant. Quelle tranquillité vais-je avoir avec des enfants si insupportables ! Ah ! pourquoi ai-je dû quitter l’école ! J’y étais sûrement beaucoup mieux que je ne serai jamais ici. »

  •  — Si tu commençais dès aujourd’hui avec ton petit cousin ? Il connaît déjà son alphabet et il sait lire les mots les plus faciles.
  •  — Bien, ma tante, nous commencerons aujourd’hui même, puisque vous le désirez. Mais combien de temps devra durer la leçon ?
  •  — Jusqu’à midi. Deux heures c’est bien assez pour un enfant si délicat.,
  •  — Je lui ferai apprendre de petites poésies, je suppose, avec un peu de géographie et de calcul. N’est-ce pas ?
  •  — Sans doute, et voilà pour le moment plus qu’il n’en faut pour occuper son attention. La meilleure méthode, selon moi, c’est de chercher à l’instruire par des conversations à la portée de son intelligence et de son âge, de manière à ne pas trop le fatiguer ni lui inspirer trop d’aversion pour l’étude. Son père dit qu’il a besoin de beaucoup de ménagements.
  •  — Je ferai pour le mieux, répondit Angéline sans le moindre enthousiasme.