Grandeur ou décadence par un électeur rural. (Juillet.)

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Impr. de Destout (Auch). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-8 °.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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GRANDEUR
ou
DECADENCE
PAR
UN ELECTEUR RURAL
Vive le Christ qui aime les Francs !
(Vieille légende nationale.)
IMPRIMERIE DESTOUT ET Ce, AVENUE D'ALSACE
1871
AVANT-PROPOS.
Cette brochure était déjà sous presse au commencement du
mois de mai; des circonstances étrangères à la volonté de
l'auteur comme à celle de l'imprimeur en ont retardé la publi-
cation jusqu'à ce jour.
Le lecteur sera peut-être frappé de l'écart qui existe entre le
ton de cet ouvrage et le courant de l'opinion tel qu'il s'est mani-
festé aux élections du 2 juillet. Ceux, qui ont l'habitude de régler
leur montre sur les événements que chaque jour apporte et que
chaque lendemain l'ait disparaître, ne manqueront pas de dire
que je retarde.
Moi je crois que j'avance.
L'avenir décidera entre ces deux prétentions.
On s'est ému plus que de raison des élections dernières, les
uns dans un sens, les autres dans un sens contraire.
Le suffrage universel, bien plus logique qu'il ne semble à
IV
première vue, produit, par ses résultats inattendus, des étonne-
ments auxquels n'échappent pas ceux-là même qui en étudient
de plus près la marche et le fonctionnement. On remarquera
toutefois que, pris en masse, il se prononce invariablement pour
tout pouvoir régulier, cherchant toujours la paix et la stabilité,
quitte à se méprendre sur les véritables conditions de l'ordre.
Comme l'Océan, il a son flux et son reflux, ses courants supé-
rieurs et ses agitations profondes. Ceux qui prétendraient en
mesurer la hauteur en se réglant sur le flot qui monte ou sur la
vague qui s'abîme, seraient assurément loin de compte. Laissez
donc revenir le calme, et l'Océan reprendra son niveau.
Nous ne vivons pas dans des temps ordinaires. Il ne faut pas
oublier que, depuis un an, le vent souffle en tempête et que les
élections du 2 juillet comme celles qui vont suivre peuvent n'être
qu'un coup de mer.
A ceux qui seraient tentés de se décourager trop vite, comme
à ceux qui s'exaltent outre mesure au moindre revirement de
l'opinion, qu'il me soit permis dé rappeler une petite leçon
d'histoire que personne n'ignore, mais que tout le monde oublie.
C'est 1848 qui va nous la donner. Je laisse de côté l'origine de
la république du 24 février dont l'examen nous entraînerait trop
loin : je la prends comme fait établi. Il n'était pas question alors
de maintenir la république d'une manière provisoire et jusqu'à
plus ample information, ni même d'en faire l'essai, comme on dit
aujourd'hui ; non : il s'agissait bel et bien de la fonder définiti-
vement.
Et, qu'on le remarque, si la France était décidée à repousser
toute solution radicale ou socialiste, personne, à cette époque, ne
songeait à faire opposition au principe méme de la forme répu-
V
blicaine. La république fut donc acclamée par une Assemblée
nationale où, malgré de trop nombreux éléments révolutionnai-
res, dominaient, avec les notabilités de tous les partis, les
représentants de l'intelligence et du savoir, les illustrations de
la magistrature et de l'armée. Une commission de quarante mem-
bres, où figuraient les sommités de l'Assemblée, tous hommes
d'une incontestable valeur, tels que les Thiers, les Berryer, les
Odilon-Barrot, de Broglie, de Montalembert, Dufaure, de Fal-
loux, etc.., fut chargée d'élaborer la nouvelle constitution.
Cette constitution fut votée à l'unanimité.
Nous savons combien de temps elle dura.
Mais la révolution, partie de Paris, avait parcouru l'Europe
comme une étincelle électrique. L'Italie, l'Autriche, l'Allemagne
entière en subirent particulièrement le funeste contre-coup. Tou-
tes les couronnes en furent ébranlées, quelques-unes tombèrent.
Pie IX, renversé de son trône, dut prendre le chemin de l'exil.
La république avait beau jeu.
Battez des mains, société sceptique, c'en est fait de l'oeuvre de
nos pères ; les traditions de bonne foi et d'honnêteté, les croyan-
ces religieuses et l'esprit chevaleresque, le droit sous toutes les
formes, l'amour de la patrie, le culte de l'honneur, le respect des
petites nationalités, tout se perd, tout disparaît, tout croule.
Battez des mains, génération railleuse, qui lisez de mauvais
romans et qui ne savez pas l'histoire ; ce que vous appelez
l'esprit moderne vient de sceller l'ancien monde dans l'abîme de
l'oubli d'où on ne revient plus.
Battez des mains, jeune république, car l'heure est venue, sans
doute, où les rois vont aller se coucher, pour toujours, dans le
tombeau des vieux siècles.
VI
Mais non, votre triomphe n'est qu'au rêve.
La France, ainsi que l'Europe, fatiguée des utopies autant que
des utopistes, revint vite de sa première stupeur et de ses amères
illusions. On sait comment, cherchant la monarchie, elle tomba
dans la dictature impériale.
La France peut se tromper de route, mais vous la verrez tou-
jours revenir au principe générateur qui l'a faite ce qu'elle est.
La monarchie ressemble à ces chênes robustes dont les racines
s'enfoncent d'autant plus profondément dans le sol qu'ils sont
plus secoués par le vent des tempêtes.
Et maintenant nous demanderons-nous pourquoi la Constitu-
tion de 1848, si savamment élaborée, si unanimement votée, si
universellement acceptée, ne put fournir qu'une si courte car-
rière ?
Lamennais va nous répondre :
« Une des plus dangereuses folies de notre siècle est de s'ima-
» giner que l'on constitue un Etat et qu'on forme une société du
» jour au lendemain, comme on élève une manufacture. On ne
» fait point les sociétés; la nature et le temps les font de cou-
» cert. On écrit sur un morceau de papier qu'on est une
» monarchie ou une république, en attendant qu'on soit en
» réalité quelque chose. Mais il y a une loi immuable contre
» laquelle rien ne prévaut : toute société qui, étant sortie des
» voies de la nature, s'obstine à n'y point rentrer, ne se renou-
» velle que par la dissolution. »
Eu somme que manqua-t-il à la république de février pour
vivre? Rien..., excepté sa raison d'être !
Hommes de peu de foi, ne vous laissez pas décourager par
l'inconstance de l'opinion. Sachez que la liberté de l'homme
VII
s'exerce dans un ordre de choses nécessaires,et qu'elle a des
limites qu'elle ne saurait franchir.
Quand une société a épuisé la série de toutes les erreurs, elle
est ramenée à la vérité par la force des choses... à moins qu'elle
n'aime mieux périr.
La foule s'éloigne, dites-vous; elle vous reviendra parce
qu'elle aura besoin, de vous.
Le pilote ne se moque pas du phare immobile qui lui montre
les écueils.
Quand la France, accablée de ruines et de malheurs, sera fati-
guée de rouler de révolution en révolution, elle reviendra aux
croyances religieuses, base de la grandeur et de la durée des
sociétés ; puis elle prendra pour guides les hommes de tradition,
de conscience, d'honneur et de patriotique abnégation, qui res-
teront inébranlablement établis sur le terrain, du droit national,
de la décentralisation administrative et de la liberté d'enseigne-
ment.
Juillet 1871.
GRANDEUR OU DÉCADENCE
I
OU IL FAUT CHERCHER LA CAUSE PREMIÈRE DE NOS MALHEURS.
On discutera longtemps sur les véritables causes
de nos désastres. Il ne sera pas difficile d'établir, se-
lon le point de vue auquel on se placera, que nous
devons tous nos malheurs au défaut d'organisation
et de discipline de l'armée, à l'incapacité de nos
chefs, aux vices de l'intendance, à l'insuffisance du
matériel de guerre, à l'infériorité de notre instruc-
tion, au ramollissement des moeurs, à l'action dissol-
vante des partis qui, depuis quatre-vingts ans, ont
successivement occupé la scène politique, enfin à
l'influence corruptrice de l'empire, lequel, pendant
dix-huit ans de césarisme, a cherché et n'a que trop
bien réussi à surexciter les appétits matériels et à dé-
truire tout esprit public dans les masses.
_ 4 —
Sans doute, chaque allégation a du vrai, mais,
môme en les admettant toutes comme également fon-
dées, il restera encore à expliquer comment toutes ces
causes, réunies au même moment de notre histoire,
ont pu produire tout leur effet désastreux ; pourquoi
les généraux prussiens ont toujours été prêts et les
nôtres toujours surpris; pourquoi le télégraphe de nos
ennemis a toujours transmis les ordres qu'il fallait,
tandis que sur nos lignes l'erreur commise l'était tou-
jours au profit de notre adversaire; pourquoi Stras-
bourg tombait pour n'avoir pas assez de troupes et
Metz parce qu'il en avait trop.
Cependant nous n'avons pas été foudroyés comme
l'Autriche, abattue encore plus que battue dans une
seule bataille. Non, notre esprit national a constam-
ment réagi contre nos malheurs avec une incroyable
énergie. L'argent ne nous a pas manqué. Les hom-
mes, obéissant au premier appel, ont encombré les
camps. La France honnête et conservatrice, sans
distinction de parti, a fait assaut d'abnégation et de
dévouement, même en face du singulier g*ouverne-
ment issu de l'émeute du 4 septembre. Et rien n'a
réussi ! Dire qu'il ne s'est pas trouvé un seul bon
général de notre côté serait aussi inexplicable que
de prétendre que tous les généraux ennemis étaient
des foudres de guerre.
Mais admettons qu'on puisse venir, après coup,
nous expliquer comment nous sont arrivés nos mal-
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heurs, je demanderai alors pourquoi? Et c'est le point
où il faut toujours remonter sous peine de ne pas
savoir lire dans le livre ouvert de l'histoire. Car si
le comment représente les causes secondes où l'on
peut suivre jusqu'à un certain point l'action restreinte
de l'homme, le pourquoi nous élève jusqu'aux causes
premières qui touchent à Dieu même et à ses lois
immuables.
Les hommes oublient si vite leur néant, la faiblesse
de leur raison isolée, et la dépendance absolue où ils
sont vis-à-vis de Dieu, que leur parler de ces vérités,
c'est presque leur faire une révélation.
Qu'on nous permette donc de rappeler quelques
principes qui, pour être élémentaires, n'en dominent
pas moins toute philosophie.
Les sociétés comme les individus s'agitent libre-
ment dans le cercle tracé par la main souveraine de
Dieu, mais sans pouvoir le franchir. L'homme est
libre, sans doute, jusqu'à jouir de cette épouvantable
liberté de pouvoir faire le mal, comme parle Bossuet ;
mais les choses ont été ainsi ordonnées, que les
moyens comme les obstacles, que la bonne volonté
comme la résistance concourent également aux fins
marquées de toute éternité. Il va de soi que la liberté
de l'homme, pure et chétive créature, ne peut aller
jusqu'à faire échec à la liberté de Dieu.
Etablissons encore cette vérité fondamentale que
chaque individu, comme chaque société, a reçu une
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mission particulière et qu'il coopère, clans la sphère
où il se trouve placé, quelques fois sans le savoir, au
plan de l'éternel architecte.
L'histoire tout entière est là pour venir à l'appui
de cette thèse. Ne parlons que de l'empire romain :
le succès constant de ses armes, la gloire de son
nom, l'éclat de ses richesses, l'étendue de sa domina-
lion durent exercer la sagacité des grands esprits de
Rome au temps de sa plus grande splendeur. On serait
heureux que quelque sténographe de ce temps-là
nous eût conservé les conversations intimes de quel-
ques hommes comme Cicéron ou Tacite, dissertant
sur les causes de la grandeur romaine. Mais il est
permis d'affirmer que si ces grands génies pouvaient
expliquer dès-lors le comment de cette grandeur, ils
eussent été fort embarrassés de nous en dire le pour-
quoi. Aujourd'hui, il n'y a pas de petit écolier qui ne
sache que l'empire romain travaillait, sans le savoir,
par ses innombrables conquêtes et son irrésistible
ascendant, à établir dans le monde l'unité de sa domi-
nation, préparation éloignée à la grande révolution
morale qui allait s'opérer par l'avénement du christia-
nisme. L'unité politique et matérielle représentée par
César préludait à l'unité morale et religieuse repré-
sentée par le Pontife romain. Rome devait assujettir
la terre pour que la terre fit silence et que la grande
parole de la révélation fût entendue.
C'est ainsi que les peuples comme les individus,
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tout en croyant ne poursuivre que leurs desseins et
ne satisfaire que leurs passions, font les affaires
même de Dieu qui, de sa main souveraine, dirige,
gouverne et coordonne toutes choses à des fins ado-
rables.
César ne se doutait guère que cette Gaule, qui lui
avait tant coûté à réduire, deviendrait bientôt l'héri-
tière du peuple romain, et, à ce titre, appelée à conti-
nuer sous une autre forme politique et avec un autre
génie la mission qu'avait remplie, d'une manière
inconsciente, le peuple-roi.
Mais tandis que Rome païenne n'a joué vis-à-vis
de l'Eglise qu'un rôle de précurseur et une action
indirecte, la France, elle, devait avoir l'insigne hon-
neur d'être choisie pour devenir l'épée et le bouclier
de l'épouse du Christ. De là, la religion chrétienne
marquant la nation franque du signe de l'élection et
sacrant le front de ses rois; de là, les évêques faisant
le royaume de France, suivant la très juste remarque
de Gibbon; de là, Charles Martel écrasant, dans les
plaines de Poitiers, les hordes sarrasines qui mena-
çaient l'Europe; de là, la magnifique épopée de
Charlemagne dont notre importance moderne et notre
incurable frivolité ne nous permettent pas de saisir
toute la grandeur; de là, St-Louis et les croisades,
Jeanne d'Arc et sa merveilleuse intervention; de là,
Richelieu et Louis XIV; de là, cette croyance enra-
cinée dans les coeurs que le royaume de France est
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le royaume de Marie : regnum gallioe, regnum Marioe,
et qu'il ne périra pas tant qu'il restera fidèle à sa
vocation; de là, enfin, cette légende historique que
la France est le bras droit de Dieu dans le monde :
gesta Dei per Francos.
Il faudrait vouloir fermer les yeux à la lumière
pour ne pas voir écrite partout, dans notre histoire,
cette sublime vocation.
Mais en dehors de ce fait que la France est à la
tête du système religieux en Europe, il faut recon-
naître qu'elle exerce encore dans le monde une véri-
table magistrature. Bossuet n'a rien dit de trop là
dessus; et comme toute mission reçue implique le
moyen de la remplir, Dieu, pour parler comme M. de
Maistre, a pourvu la France de deux organes confor-
mes à sa fonction ; ce sont : l'esprit de prosélytisme
qui a toujours été le caractère distinctif de son génie
national, et cet admirable instrument qu'on appelle
la langue française.
Maintenant qui ne voit que la France a de graves
reproches à se faire. Elle a failli à sa mission vis-à-
vis du monde et vis-à-vis d'elle-même.
Fille aînée de l'Eglise, elle a abandonné le Souve-
rain-Pontife à toutes les perfidies de la politique
napoléonienne ; elle a déchaîné en Italie et entretenu
partout l'élément révolutionnaire. Sa langue, chargée
de porter aux quatre points cardinaux les lumières
de la civilisation chrétienne, s'est prostituée à des
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oeuvres de théâtre et de roman qui blessent le goût
autant qu'elles dépravent l'imagination. Un homme
s'étant rencontré pour oser nier la divinité de Jésus-
Christ dans un livre fameux, la France gouverne-
mentale a donné au monde le scandale d'en récom-
penser l'auteur, comme pour bien établir aux yeux
de tous qu'elle entendait se rendre solidaire et com-
plice de cette apostasie. La loi elle-même, sous
prétexte de sauvegarder les principes d'une tolérance
qui ne sert que l'impiété, la loi était devenue athée.
C'est au point que nos envahisseurs ont pu nous
faire cette suprême injure de nous demander si nous
croyions en Dieu.
Quelques natures indépendantes, quelques hommes
de coeur, faisaient bien entendre encore parfois les
mots de justice et de franchises nationales; mais,
de fait, depuis dix-huit ans, nous étions à genoux
devant la force, ne voyant rien en dehors et au-
dessus de Napoléon III. Et cependant qu'a-t-il fait,
cet homme, et que restera-t-il de lui, à part nos rui-
nes ? On peut le définir le souverain qui a joui du
pouvoir le plus étendu dont un homme puisse dispo-
ser et qui a su le moins en user tant au profit de son
pays que dans l'intérêt de sa dynastie. L'histoire
pourra le désigner de bien des manières; mais si elle
veut être juste, elle l'appellera le Père du socialisme.
Aucun surnom ne lui convient avec plus de droit :
personne plus que lui n'ayant surexcité les convoitises
— 10 —
malsaines, corrodé les moeurs, favorisé l'agio et
poussé finalement la société dans le courant du maté-
rialisme moderne.
On se rappelle ces réunions scandaleuses, qui
avaient lieu sous l'empire et où il était permis d'in-
sulter la religion, de saper les bases de la propriété
et de la famille et de bafouer Dieu lui-même. Or, ceci
se passait en présence du commissaire du gouverne-
ment qui avait pour consigne de rester impassible
devant ces principes sacriléges, en même temps
qu'il était chargé de réprimer rigoureusement toute
atteinte portée à la seule majesté impériale.
Ces scènes qui semblaient renouvelées des siècles
païens et qui, en d'autres temps, n'auraient pas man-
qué de révolter la pudeur publique, affligeaient sans
doute bien des coeurs, mais n'empêchaient pas la
société française, déjà en putréfaction, de courir aux
urnes, en mai 1870, et de se livrer à nouveau, pieds
et poings liés, à l'homme fatal qui se jouait ainsi des
principes les plus sacrés et nous conduisait aux der-
niers abîmes.
Tout le monde voyait cela, excepté peut-être ces
conservateurs inintelligents, adorateurs du fait ac-
compli, chez qui le dévouement éclairé était remplacé
par le plus stupide fétichisme ou par le plus déplora-
ble aveuglement.
Mais ce n'est pas là la seule idolâtrie dont le peu-
ple français se soit rendu coupable. Paris est encore
— 11 —
une de ces divinités fatales à laquelle la France, de-
puis quatre-vingts ans, sacrifie ses épargnes, la santé
de chaque génération qui s'élève et le repos public,
périodiquement mis en question par la plèbe des fau-
bourgs. J'ai parlé de divinité; le mot n'est pas trop
fort et ne fait que rendre an propre l'idée que se fait'
de l'antique Lutèce, au xixe siècle, la classe bruyante
de nos écrivains libres-penseurs, à tous les étages de
la littérature. Ce serait une chose curieuse, instruc-
tive de recueillir et de publier tous les articles parus
dans les journaux, pendant le siége, au sujet de
Paris. On y verrait comment, dans une langue qui
fut celle de Bossuet et dans une ville où s'élève
Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, on peut ressus-
citer des idées complétement païennes ; on y appren-
drait que la Province, c'est-à-dire le travail honnête
et régulier, les plaisirs tranquilles de la vie de
famille, en un mot l'existence d'un peuple dans ce
qu'elle a de plus impérieux et les devoirs de la vie
dans ce qu'ils ont de plus sacré, ne sont rien; tandis
que Paris qui ne représente qu'un monde convenu et
factice de littérature, d'art, de plaisirs et de luxe
cosmopolite, est offert comme le seul phare lumineux
propre à éclairer le monde et aussi comme le milieu
idéal en dehors duquel un homme qui se respecte
ne saurait vivre. Et qui aurait osé protester contre la
domination de la reine du monde, alors que l'Europe
— 12 —
elle-même acceptait sans se plaindre le joug de cette
grande enchanteresse ?
On sait comment Napoléon III, au lieu de réagir
contre le mouvement qui précipitait à Paris toutes
les forces vives de la nation, n'a fait, contre toutes
les règles de la prudence politique, que lui imprimer
une plus vigoureuse impulsion. Il pensait avec raison
qu'un fondateur de dynastie doit faire grand, mais où
il s'est trompé, c'est de penser que la grandeur exté-
rieure et matérielle peut tenir lieu de la grandeur
morale ; c'est une illusion commune aux ambitions
effrénées de croire qu'elles immortaliseront leur
nom en entassant pierres sur pierres et monuments
sur monuments ; et comme les orgueilleux fondateurs
de la Tour de Babel, ils ne laissent après eux que
des ruines pour apprendre aux générations à venir
tout ce qu'il y a de vain dans les pensées de
l'homme.
Le luxe qui avait pris dans ces dernières années
un développement effréné et qui exerçait principal
lement sur les femmes un empire auquel les plus
sages avaient de la peine à se soustraire, amenait
peu à peu dans la vie matérielle et morale du ménage
les plus graves perturbations. Pour se faire une idée,
exacte du niveau moral d'un peuple, il suffit de con-
sidérer la femme au foyer domestique : l'observateur
n'a pas de meilleur thermomètre. Or, à Paris, et à
l'exemple de Paris, dans la plupart des grandes vil-
— 13 —
les, la femme n'avait jamais été si éloignée de ce
type admirable que l'Ecriture nous présente dans la
femme forte et que l'histoire profane nous offre dans
la matrone romaine aujourd'hui. Elle semble être
élevée pour paraître et briller sur le théâtre de la
vie sans en remplir, on peut même ajouter, sans en
connaître les plus élémentaires devoirs. Elle se marie
pour avoir un nom et être, à l'abri de ce nom, aussi
peu épouse et aussi peu mère que possible. La reli-
gion ne peut avoir d'empire sur ces coeurs frivoles
où la notion du sacrifice n'est jamais entrée. Ce
petit être mignard et fantasque, élevé dans la serre
chaude des salons, qui rit de tout, parce qu'il ne
croit à rien, qui n'a qu'un culte celui de sa per-
sonne, qu'une religion celle du plaisir, qui aban-
donne le soin de ses enfants aux mains d'une
mercenaire, qui s'arrange de manière à voir son
mari le moins possible, qui assiste aux premières
représentations et porte la dernière mode, je veux
dire la plus extravagante; cet être hybride qui n'a
de son sexe que les travers, qui fait profession de
traiter sérieusement les choses légères et légère-
ment les choses sérieuses, qui vit en dehors des lois
de la nature et du bon sens, puisqu'il fait de la
nuit le jour et du jour la nuit, et dont le régime
n'est qu'une manière d'empoisonnement, s'appelle
dans le langage moderne une femme du monde.
Quelles fortes générations, quelles mâles et solides
— 14 —
vertus pourraient sortir de là ! Demanderez-vous à
ces femmes de faire des hommes, quand il n'est pas
bien avéré qu'elles puissent faire des enfants ?
La société souffrait d'une autre plaie et non moins
profonde. La spéculation et l'agio, c'est-à-dire, le jeu
sous toutes les formes, sévissait avec une rage inouïe
dans les hautes et les moyennes régions de la société.
Les valeurs les plus diverses, comme les objets de
toute nature, servaient de prétexte ou d'aliment à
cette flamme malsaine. Les joueurs se rencontraient
partout, à la Bourse comme à l'hyppodrome, quand
ce n'était pas dans les tripots clandestins. Il en résul-
tait des scandales sans nom et d'effroyables catastro-
phes.
Le gouvernement, loin de réprimer cette passion
dangereuse, de sa nature très envahissante, avait été
le premier à la favoriser. Il espérait y trouver un
instrument de règne; il croyait peut-être, car toute
bonne supposition est permise, que tout ce qui mobi-
lise l'argent comme le luxe, la spéculation, les fêtes
splendides, augmente nécessairement la richesse
d'une nation. Erreur profonde, comparable à celle
de ce naïf campagnard qui, voyant passer et repas-
ser sur la scène les quatre hommes et le caporal
traditionnels, croyait assister à une grande revue.
Qu'on ne l'oublie pas, la fortune publique n'est
bien assise que lorsqu'elle repose sur la production
et sur l'épargne, c'est-à-dire sur le travail et sur les
— 15 —
vertus domestiques. Tout ce qui, eu dehors là, tend
à mobiliser les fortunes, n'enrichit personne et démo-
ralise tout le monde.
Le gouvernement conduisait donc la nation en
dehors de ses voies providentielles, et la France
était complice de tout, puisqu'elle acceptait tout.
Mais la société n'est jamais profondément malade ,
sans que la famille ne soit atteinte dans son prin-
cipe vital. A qui faudra-t-il apprendre que la famille
française est bien dégénérée; que les pères n'y don-
nent plus l'exemple; que les enfants n'y professent
plus le respect ; que ce groupe élémentaire et fon-
damental de toute société, image de l'union des
coeurs, n'est le plus souvent, aujourd'hui, qu'une as-
sociation naturelle aussi fragile que les intérêts qui,
seuls, en forment la base et le lien ?
A Dieu ne plaise qu'à l'exemple de toute une
école moderne, je veuille décharger l'individu de la
responsabilité qui lui incombe pour la rejeter sur le
compte des institutions, ruinant ainsi d'avance la
théorie sacrée du devoir et, de la vertu. Mais il faut
bien oser dire que le code civil n'est pas sans avoir à
se faire quelques reproches. La Révolution a aussi, a
surtout passé par là et y a déposé son venin. Du mo-
ment où elle a soufflé dans les masses son esprit
d'égoïsme et de basse jalousie, où, à la faveur de la
loi, le père de famille a été dépouillé du droit de tes-
ter, la population a cessé de croître dans les propor-
— 16 —
tions jusque là observées, le mariage a été détourné
de ses voies légitimes, et la vie des générations a
été en quelque sorte tarie dans sa source. La Ré-
volution a donc poursuivi avec un incroyable achar-
nement l'institution du fils aîné, et comme il est de
l'essence d'un mauvais principe de ne pouvoir pro-
duire que des conséquences désastreuses, au moins
dans ses effets directs, il en est résulté le fils unique,
résultat bien inattendu, sans doute, et bien propre à
faire méditer les législateurs qui n'entendent s'inspi-
rer que de leurs propres passions. Or, tandis que le
fils aîné apparaît dans les fortes races, comme un
gage de puissance et de durée, le fils unique ne peut
être que le produit d'une civilisation corrompue et
le signe d'une rapide décadence. L'infécondité des
mariages est une des plaies les plus profondes de
notre temps et sera peut-être la plus difficile à
guérir. Qu'on la sonde profondément et on verra
qu'elle touche à tout : elle va à la fois contre les
lois de Dieu et contre les intérêts de la société.
Et maintenant si nous voulons demander à l'his-
toire des leçons qu'on n'aime guère à recevoir de ses
contemporains, ouvrons la Bible au livre II des Para-
lipomènes, et nous y lirons ceci :
« Le royaume de Roboam ayant été fortifié et affer-
» mi, il abandonna la loi du Seigneur et tout Israël
» suivit son exemple. Mais la cinquième année de
» Roboam, Sésac, roi d'Egypte, marcha contre Jérusa-
— 17 —
» lem, parce que les Israélites avaient péché contre le
» Seigneur. Il avait avec lui douze cents chariots de
» guerre et soixante mille hommes de cavalerie ; et le
» petit peuple qui était venu avec lui d'Egypte ne pou-
» vait se compter ; ils étaient tous Lybiens, Troglodi-
» tes et Ethiopiens. Et il se rendit maître des plus
» fortes places du royaume de Juda et s'avança jusque
» devant Jérusalem. Alors le prophète Seméïas vient
» trouver le roi et les princes de Juda qui s'étaient
» retirés à Jérusalem pour ne pas tomber entre les
» mains de Sesac, et il leur dit : Voici ce que dit
» le Seigneur : Vous m'avez abandonné et je vous ai
» aussi abandonnés au pouvoir de Sesac. Alors les
» princes d'Israël et le roi fort consternés dirent : Le
» Seigneur est juste. Et lorsque le Seigneur les vit
» humiliés, il fit entendre sa parole à Seméïas, et
» lui dit : Puisqu'ils se sont humiliés, je ne les exter-
» minerai point. Sesac se retira donc de Jérusalem
» après avoir enlevé les trésors de la maison du
» Seigneur et ceux du palais du roi, ainsi que les
» boucles d'or que Salomon avait fait faire; mais ils
» ne furent pas exterminés parce que Dieu trouva
» encore quelques bonnes oeuvres dans Juda. »
Remplacez le mot Juda par le mot France ; Jéru-
salem par Paris, Sesac, par Guillaume; les Egyp-
tiens, les Lybiens, les Troglodites et les Ethiopiens
par les Prussiens et les Allemands de toute prove-
nance et l'analogie sera presque complète. Si la
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— 18 —
France n'a pas été anéantie, c'est que sans doute
Dieu aura encore trouvé quelques bonnes oeuvres
dans ce nouveau Juda. Il aura compté les larmes des
mères et pesé dans les balances du sanctuaire les
prières qui s'élèvent, nuit et jour, du milieu du silence
des cloîtres pour la rédemption de ceux qui ne prient
pas. Mais s'il y a encore, dans notre catholique
France, des âmes qui s'humilient devant le seigneur,
il en est d'autres qui, la rage au coeur et le blas-
phème sur les lèvres, jettent les cris de l'antique
révolté : Non serviam, je n'obéirai pas. L'Ecriture a
un mot remarquable pour peindre cet état d'endur-
cissement : Impius cùm venerit in profundum, contem-
nit. Quand l'homme est tombé dans les dernières
profondeurs de l'impiété, il méprise. Pour lui, plus
rien de sacré. Il ne tient compte ni des affaires qui
s'arrêtent, ni des milliers de familles qui souffrent,
ni des cris des enfants, ni des gémissements des
vieillards. Il reste sourd à la voix de la conscience
comme à celle de la nature. Que lui importe le sang
qui coule par torrents et la patrie qui agonise ? Con-
temnit, il méprise tout, les lois divines comme les
lois humaines.
Or, Paris par son orgueil, ses folies et son aveu-
glement a mérité de devenir le réceptacle et la cita-
delle de ces hommes qu'on peut appeler hardiment
les ennemis de Dieu et du genre humain. Il est per-
mis de prédire, sans crainte d'être démenti par l'ave-
— 19 —
nir, que, si Paris ne se convertit pas et s'il ne vomit
de son sein cette race maudite, il recevra un châti-
ment proportionné à ses crimes et à la position qu'il
a dans le monde. Dieu le gouvernera avec une verge
de fer, ou le brisera comme un vase d'argile, ou le
livrera au feu de sa colère comme la cité déicide, de
manière que cet exemple épouvantable ne puisse de
longtemps sortir de la mémoire des hommes.
Je ne suis pas le seul à le penser et à le dire : les
étrangers eux-mêmes ne voient pas les choses autre-
ment. Qu'on me permette de citer une lettre publiée
par la Gazelle de Cologne ; elle n'émane ni d'un reli-
gieux de profession, ni de la rédaction du journal
l'Univers, mais elle a été écrite par un officier Alle-
mand, commandant un des forts devant Paris. Voici
ce qu'elle dit :
« Le 1er et le 2 mars, le sort de Paris tenait à un
léger fil de soie. Si l'attitude de la population avait
été d'un atôme plus inconvenante qu'elle ne l'était
déjà, Paris était réduit en cendres.
» L'artillerie de tous les forts était en batterie, nous
n'attendions que le premier coup de timbre du télé-
graphe, et à ce signal 800 bouches à feu auraient
converti en un océan de décombres fumants la sen-
tine de tous les vices, de toutes les folies et de toutes
les extravagances. Les instructions nous avaient été
données de telle sorte que le châtiment, s'il avait été
jugé à propos de l'infliger, aurait été poussé à ses
— 20 —
dernières conséquences. Par leur attitude calme et
dédaigneuse, les Allemands présents dans Paris ont
préservé la ville du sort qui la menaçait, alors que
notre bras était déjà levé.
» Paris n'a donc pas encore subi la punition méritée
qui apparaît indispensable. Les Allemands ont consi-
déré comme au-dessous de leur dignité de s'occuper
plus longtemps de ce cloaque moral et politique, mais
l'histoire nous montre que les villes, tombées aussi
bas que Paris, n échappent pas à leur châtiment ;
l'exemple de Rome, de Babel, de Jérusalem et de
Bysance le prouve. Sans doute, il sera encore donné
à notre génération de contempler avec une admira-
tion pleine d'effroi l'exécution de Paris auquel la man-
suétude des Allemands et de Dieu vient d'accorder
un répit de grâce pour sa conversion, mais dont cette
cité ne profitera pas. Les moulins de Dieu travaillent
lentement, mais ils travaillent bien, leur blé est fine-
ment moulu. » (1)
Il y aurait beaucoup à redire sur la forme de cette
lettre. On trouvera que la mansuétude des Allemands
est un mot un peu fort, après la manière dont l'Alle-
magne nous a fait la guerre, et l'expression attitude
dédaigneuse paraîtra également déplacée sous la plume
(1) Qu'on remarque bien que ceci était écrit et même sous
presse avant l'épouvantable catastrophe qui a fait de notre Paris-
monumental une ruine fumante.
— 21 —
d'un officier qui doit savoir mieux que personne que
les Prussiens n'auraient jamais eu Paris, si la famine
ne leur en eût ouvert les portes; mais c'est du fond
qu'il s'agit, et, au point de vue historique comme au
point de vue moral, cette lettre m'a paru digne d'être
reproduite et offerte en méditation aux esprits sérieux.
La France agonisante saigne par toutes ses bles-
sures et chacun de lui apporter son remède.
Ce sera, j'en conviens, une grande et salutaire
chose de réorganiser l'armée, d'en faire une école de
respect et de discipline, de donner au pays une large
et franche décentralisation, de relever l'instruction
en brisant le moule universitaire (1) dans lequel nos
(1) Un volume ne suffirait pas pour exposer en détail tout le
mal que renseignement universitaire nous a fait depuis cin-
quante ans. Je citerai un seul fait, parce qu'il est récent et carac-
téristique. Il s'est trouvé dans ces temps de guerre civile des
membres de l'Université, c'est-à-dire des hommes ayant charge
d'âmes, investis par l'Etat de la mission la plus sacrée, qui n'ont
pas craint de faire connaître publiquement dans les journaux
leur sympathie pour l'insurrection, prenant ainsi parti pour
la révolte armée contre le gouvernement légal du pays et don-
nant leur approbation au renversement de toutes les lois sur les"'
quelles reposent les sociétés. Le ministre de l'Instruction publi-
que, ému d'un pareil scandale, a cru devoir suspendre plusieurs
professeurs et frapper plusieurs autres de peines disciplinaires en
même temps qu'il adressait aux recteurs d'académie une circu-
laire pleine de gravité sur les devoirs des professeurs de l'Uni-
versité dans la crise que nous traversons. Mais qu'attendre de
ces solennelles et vaines remontrances ? De quoi servira môme
de retrancher les membres les plus malades, quand il est avéré
que la gangrène est déjà dans le corps ?
— 22 —
esprits étaient uniformément coulés par des hommes
qui ne tiennent que d'eux-mêmes la mission de nous
enseigner, de retremper la famille aux sources des
mâles vertus domestiques, de lui inculquer les notions
du devoir civique qui doit primer l'intérêt privé; oui,
ce sera une grande chose de voir une nation tombée
si bas ne pas désespérer d'elle-même et travailler par
tous les moyens à sa régénération. Mais je vous pré-
dis que vous n'aurez rien fait tant que vous n'aurez
pas commencé par poser la pierre angulaire, c'est-à-
dire tant que vous n'aurez pas ramené Dieu dans la
société, dans les lois, dans l'enseignement et dans les
familles ouvrières d'où il a été chassé par une philoso-
phie menteuse et homicide. Vos lois, fussent-elles les
plus parfaites lois du monde , resteront lettre-morte,
si vous ne faites respecter le décalogue qui est la loi
divine.
Ce serait recommencer, qu'on me permette cette
comparaison familière, l'histoire de la fameuse lan-
terne où auraient pu se voir toutes les merveilles de
l'univers, si on n'avait oublié de l'allumer.
La question n'offre que deux ternies : religion ou
impiété; grandeur ou décadence; revenir aux saines
et fortes croyances de nos pères ou consentir à voir
notre nation se décomposer au milieu des plus folles
doctrines du socialisme moderne.
Je sais bien qu'il peut y avoir encore place, à un
moment donné, pour un gouvernement fort, je veux
— 23 —
dire pour un gouvernement s'appuyant sur la force
des baïonnettes; mais, outre que les soldats peuvent
lever la crosse en l'air, comme cela s'est vu, il est
démontré que les plus fortes institutions — l'Eglise
catholique exceptée — s'usent par la résistance. Or,
vous pourrez bien briser la résistance, mais vous ne
l'empêcherez pas de se reproduire et de vous user;
tandis que le plus modeste curé de campagne et la
plus humble soeur de nos faubourgs, s'ils ne sont
entravés dans leur oeuvre, apprendront aux géné-
rations nouvelles cet esprit de soumission et de res-
pect qui, seul, rend les peuples gouvernables.
Concluons : Comme société, la France ne peut
être ramenée à la vie que par un gouvernement pro-
fessant hautement les principes religieux, et comme
nation, elle ne reprendra sa place qu'autant qu'elle
reprendra ses fonctions de fille aînée de l'Eglise.
Cherchons maintenant quel est le gouvernement
le plus propre à nous ramener dans les voies provi-
dentielles d'où depuis trop longtemps nous nous
sommes écartés.
Deux formes se présentent à nous : la Monarchie
et la République.
Parlons d'abord de la République,
§11
SI LA RÉPUBLIQUE PEUT ÊTRE LE GOUVERNEMENT DE LA FRANCE.
On sait qu'il existe des' hommes inquiets et vio-
lents qui, sans souci du repos public et sans respect
pour le droit inviolable des majorités, voudraient,
sous le nom de République, imposer leurs utopies
dont le moindre tort est d'être irréalisables à trente-
six millions de Français. Pour eux l'insurrection
n'est pas seulement le plus saint des devoirs, c'est
encore le principe et l'origine de tous les droits.
Cette opinion n'est pas de celles, je pense, qu'on
soit tenu de discuter ; elle ne doit être prise au sé-
rieux que lorsqu'elle descend dans la rue, et alors
ce n'est pas par des raisons qu'on peut efficacement
la combattre.
Mais en dehors de cette catégorie d'insensés et de
malfaiteurs qui se mettent d'eux-mêmes hors de la
discussion, en attendant qu'ils se mettent hors de la
loi, il n'est pas rare de trouver aujourd'hui dans tous
— 25 —
les partis des hommes sérieux, ou prétendus tels, qui
vous disent qu'il faut se grouper autour de la Répu-
blique et en maintenir la forme gouvernementale ;
que si le coup de main du 4 septembre n'établit pas
en sa faveur un droit de naissance bien légitime,
toutes fois, son existence n'en est pas moins un fait
accompli; qu'à ce titre, les plus hautes raisons de
prudence nous font un devoir d'en faire l'essai con-
sciencieusement. Essayer de la République après 93,
après 48, après les six mois que nous venons de tra-
verser ! Qui n'aurait cru que la République avait fait
ses preuves parmi nous, et que l'expérience avait
prononcé contre elle de manière à convaincre tous
les esprits. (1) Oui, sans doute, dit-on, mais cette fois
il s'agit d'essayer la République pour tout de bon et
avec des hommes d'ordre. Vous voulez recommencer
une quatrième République, soit; une seule chose
m'embarrasse : je ne vois pas de républicains. (2)
(1) On connaît le proverbe arabe : Si tu me trompes une pre-
mière fois, c'est ta faute ; mais si tu me trompes une seconde
fois, c'est la mienne.
(2) Je me trompe : j'en conuais deux. Ce sont : M. VICTOR
LEFRANC, député à l'Assemblée nationale, et M. ERNEST BRELAY,
adjoint au maire du 10e arrondissement, à Paris, pendant le siége.
M. Victor Lefranc, dans un discours (séance du 8 mai dernier)
plein de pensées élevées et que tout le monde a pu lire, a dé-
claré solennellement « qu'en sa qualité de républicain convaincu,
il ne voulait de la République que lorsqu'elle aurait été acceptée
par la nation, c'est-à-dire, à la fois par la majorité des villes et
— 26 —
Il ne faut pas se faire illusion : les vrais républi-
cains sont aussi rares en France que les perles fines
dans nos rivières. Ceux qui croient à leur existence
parmi nous seront peut-être étonnés d'apprendre que
les Américains voient les choses bien différemment.
Le Journal officiel de Versailles ayant prétendu qu'au
milieu de cette tourbe militaire qui compose le per-
sonnel de la révolution cosmopolite dont le siége est
par la majorité des campagnes, et qu'il était toujours résolu à
respecter la solution nationale. »
M. Ernest Brelay, clans une lettre adressée au journal Le
Temps (édition de St-Germain), rappelle, à sou tour, « qu'en
République (je suppose que sous la Monarchie les choses ne de-
vraient pas se passer d'une autre manière), tout bon citoyen doit
prêter main forte à la loi, quel que soit le motif invoqué par le
perturbateur, quels que soient son nom, son rang et ses inten-
tions supposées ». Il ajoute que « le gouvernement fait ce qu'il
doit en défendant les lois (il veut dire eu comprimant l'insurrec-
tion par les armes), que s'il agissait autrement, il serait traître
à la Patrie. »
Voilà qui est bien pensé et bien dit. Evidemment, MM.Victor
Lefranc et Ernest Brelay sont plus forts en simple bon sens que
les professeurs de l'Université qui ont dernièrement scandalisé
jusqu'à M. le Ministre de l'Instruction publique lui-même. Ces
deux étoiles de moyenne grandeur sont les seules que j'aie en-
core pu découvrir dans notre ciel républicain; je les signale au
télescope de nos astronomes politiques.
A mon grand regret, et malgré ses déclarations réitérées, je
ne crois pas pouvoir placer M. Thiers dans cette brillante cons-
tellation. A mon sens, le Chef du Pouvoir exécutif est républi-
cain tout juste comme il est orléaniste, et si on pouvait se
permettre un jeu de mot, je dirais que M. Thiers a toujours été,
qu'il est, et sera toujours du Thiers-parti.
- 27 —
à Paris, il y avait des Allemands, des Polonais, des
Italiens et des Américains, un citoyen des Etats-Unis
a protesté, le 12 avril dernier, dans le journal La
France, par une lettre où nous lisons :
« Nous avons nos agitateurs, niais ils ont l'esprit
» trop pratique pour venir se fourvoyer dans les dé-
» dales des utopies sociales et humanitaires de l'Eu-
» rope. C'est l'Europe, au contraire, qui nous envoit
» ses agitateurs aux abois; mais, Dieu merci, par la
» force des choses, ils sont tout à fait inoffensifs.
» Nos idées sur la République, le Gouvernement, la reli-
» gion, la propriété sont opposées aux leurs comme
» l'éclat du soleil est opposé aux ténèbres. Aussi à peine
» débarqués, ils se prennent à dire autant de mal de
» nous et de nos institutions qu'ils en pouvaient dire
» de leurs compatriotes et de leur pays. C'est dans
» ce sens que le « général » Cluseret écrivait, pour
» La Marseillaise de M. Rochefort, des lettres contre
» les États-Unis. »
Nous savions bien que nos jacobins n'avaient pas
des idées très-justes en matière de république, de
gouvernement, de religion, de propriété, ou, plutôt,
qu'ils en sont les ennemis aveugles et implacables,
mais il est bon que ces choses-là soient dites par un
Américain, républicain de souche.
Donc, nos révolutionnaires ne sont pas même ré-
publicains. Ne l'est pas qui veut. Le titre court les
rues, la chose est plus rare qu'on ne pense. Il y faut
— 28 —
des goûts, des vertus, un tempérament que tout le
monde n'a pas. L'austérité des vraies républiques n'a
rien de commun avec cette soif désordonnée des riches-
ses, des honneurs et du commandement qui distingue
nos modernes démocrates. Mettez donc de côté, si
vous pouvez, tous ceux qui n'ont aucune idée de ce
qui constitue véritablement une République, tous ceux
qui ne voient dans la République qu'une forme d'op-
position, le triomphe de l'anarchie et le renversement
de la société telle qu'elle a été constituée par dix-huit
siècles de christianisme et, dans ce qui reste, vous
ne trouverez pas cent mille républicains honnêtes et
convaincus. Or, c'est pour une si infime minorité
qu'on voudrait imposer à une grande nation comme
la France un gouvernement qui lui est si profondé-
ment antipathique. Peut-on concevoir un projet plus
étrange et plus insensé que celui de vouloir fonder
une République sans républicains ? (1)
Cependant, l'épreuve que certains esprits proposent
sérieusement de tenter, n'est pas autre chose que cela.
Oui, il s'agit de savoir si les monarchistes, mettant
de côté les principes de toute leur vie, et ne tenant
aucun compte des répugnances du pays, doivent se
(1) Le général Ducrot insistant un jour auprès du ministre de
l'Intérieur qui n'était autre que M. Picard, pour obtenir le chan-
gement d'un Préfet, le ministre lui répondit : Je suis de votre
avis, mais il est difficile de trouver un bon Préfet républicain !
L'aveu est charmant.
— 29 —
mettre à l'oeuvre pour faire vivre une République que
les républicains sont impuissants à faire marcher, et
cela pour complaire à cent mille utopistes, lecteurs
convaincus du journal le Siècle.
Evidemment les royalistes ont autre chose à faire
qu'à perdre là leur temps.
D'autres reconnaissent que la France n'est pas ré-
publicaine, mais, disent-ils, elle n'est pas non plus
monarchiste, et ils en donnent pour preuve que, de-
puis 80 ans, le trône a été renversé sept fois. Il faut
donc, ajoutent-ils, faire de nécessité vertu et tâcher
de nous arranger de la République, puisque après tout
c'est le gouvernement qui nous divise le moins.
J'en demande pardon à M. Thiers qui a dit le mot,
mais il n'a énoncé là qu'une vérité relative et super-
ficielle. Il faut s'entendre. La République est le gou-
vernement qui nous divise le moins uniquement,
parce que, n'étant jamais que provisoire en France,
elle autorise toutes les espérances et est considérée
par les partis comme une trêve politique ; rien de
plus. Du jour où la République tenterait de se consti-
tuer définitivement, les divisions renaîtraient de
leurs cendres plus vivaces et plus nombreuses que
jamais. De telle sorte que la République aurait tous
les inconvénients de la Monarchie sans nous présen-
ter aucun de ses avantages.
Maintenant dire que la France n'est pas monar-
chiste parce qu'en moins d'un siècle, elle a sept fois
— 30 —
renversé le trône, est un argument sans valeur prou-
vant juste le contraire de la thèse qu'on avance. Pour
s'en convaincre, il suffira d'en renverser les termes,
et on dira avec infiniment plus de raison qu'il faut
que la France éprouve un penchant bien irrésistible
pour la Monarchie, puisque autant de fois que le
trône est renversé par l'émeute, autant de fois et-
presque immédiatement, il est relevé avec le consen-
tement et aux acclamations du pays. La nation peut
hésiter sur la question de personne, mais sur la ques-
tion de principe, jamais.
Il y a plus : la forme monarchique est tellement
dans les idées et les habitudes de notre caractère na-
tional, que, chose remarquable ! le premier soin des
républicains eux-mêmes est de mettre le pouvoir eu
dictature (1) dès qu'on leur en laisse le loisir. Or,
(1) On sait que si M. Gambetta n'a pas été, de droit, proclamé
dictateur, bien qu'il le fût de fait, ce n'est pas du tout la faute
des républicains. Témoins les manifestations qui eurent lieu à
Bordeaux quelques jours avant la réunion de l'Assemblée natio-
nale.
(Seconde note..) Il n'y avait pas un mois que nous avions
écrit ces lignes que M. Rochefort signait de son nom dans Le
Mot d'ordre, une déclaration ainsi conçue : « Ce qu'il nous faut,
c'est un DICTATEUR, chef du Pouvoir exécutif, comme nos enne-
mis de Versailles ont eu la précaution d'en choisir un. »
C'est le même homme qui naguère encore, sous l'Empire,
formulait son fameux programme de gouvernement ;
Art. 1er. — Il n'y a plus rien.
— 31 —
qu'est-ce que la dictature, si ce n'est la Monarchie
dans sa forme la plus absolue?
Quoi ! la France serait républicaine ! Mais on oublie
les majorités écrasantes que Napoléon III a obtenues,
pendant dix-huit ans, toutes les fois qu'il lui a plu
d'interroger le suffrage universel ; on oublie que, il y
a un an à peine, le pays renouvelait avec lui et avec
sa dynastie, un bail indéfini. Je sais que l'Empire
avait en mains de puissants moyens de pression et
qu'il ne se faisait pas faute d'en user. Aussi ne
veux-je pas conclure de ces millions de suffrages
que la France approuvait absolument la politique im-
périale, mais on ne peut pas ne pas y voir une
solennelle affirmation du principe monarchique.
Ne dites donc pas que la France n'est plus roya-
liste; mais, pour être dans le vrai, reconnaissez
qu'elle n'est plus gouvernable, et, si vous voulez
être logique, n'essayez pas de nous imposer de tous
les gouvernements celui qui gouverne le moins.
On parle d'expérience, mais qu'est-ce donc que la
période sanglante de 93 ? Me soutiendrez-vous que
93 n'est pas la République, mais la Révolution dans
Art. 2. —Personne n'est chargé de l'exécution du présent
décret.
Ces gens-là on ne les tient jamais, mais on peut toujours les
prendre, par la raison qu'ils obéissent à une logique plus forte
qu'eux et qui les pousse à recommencer inévitablement les mê-
mes fautes et les mêmes folies.
— 32 —
son plus féroce déchaînement? Je vous l'accorde;
niais je ferai observer qu'en France, République et
Révolution ne sont qu'une seule et même chose ; et
c'est une des raisons pour lesquelles la République
ne sera jamais acceptée parmi nous.
Si jamais la République a pu s'implanter, c'est
certainement en 48. Lamartine, qui en fut un mo-
ment l'âme et l'inspirateur, avait fini par la faire
accepter par le pays comme par les puissances étran-
gères. Une Assemblée nationale composée de toutes
les illustrations du pays vota, à l'unanimité, le prin-
cipe de la forme républicaine. Le général Cavaignac,
coeur vaillant et républicain intègre, devint le chef
du Pouvoir exécutif. La République allait enfin deve-
nir la loi et faire respecter les lois; en un mot, elle
allait vivre. Mais les purs de cette époque ne l'en-
tendaient pas ainsi ; ils firent ces terribles journées
de juin qui mirent Paris à feu et à sang, et la France
à deux doigts de sa perte. On sait le reste : la réac-
tion qui en fut la suite nous jeta irrésistiblement
dans les bras de celui qui devait être un jour l'homme
de Sedan.
Enfin, la République du 4 septembre a surgi, née
de nos malheurs. Nous l'avons vue à l'oeuvre, et la
France, bien qu'elle ne sache pas encore au juste
tout ce qu'elle lui doit de désastres et de ruines, tout
entière debout, le 8 février dernier, dans ses comices,
lui a infligé, à la face du monde, un solennel désaveu.
— 33 —
Comment se fait-il que la République soit le seul
gouvernement que la France ne puisse souffrir? On
ne se refait pas est un mot banal, mais qui exprime
une vérité profonde. Si nos jacobins de toute nuance
voulaient se rendre compte des choses, ils reconnaî-
traient que la forme républicaine est radicalement
incompatible avec notre tempérament national formé
par quatorze siècles de Monarchie, et, de plus, que
leurs idées en matière de liberté, de propriété et de
droit public est en si complète opposition avec les
idées générales qu'elles ne seront jamais acceptées
en France, tant que celle-ci voudra rester France.
Que voulez-vous, c'est un fait, — il n'y a pas ici à
discuter, — c'est un fait que le seul mot de républi-
que jette le frisson dans toutes les couches de la
société ; à son apparition, le crédit disparaît, les affai-
res s'arrêtent, le capital se cache, tout le monde a
des appréhensions, ceux qui savent les choses de la
politique comme ceux qui les ignorent. Un instinct
secret avertit les masses que, la République arrivant,
toutes les garanties sociales disparaissent et que le
vaisseau de l'Etat va être lancé par des mains inex-
périmentées, quand ce n'est pas par des mains scé-
lérates, sur une mer semée d'écueils.
Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi vous
faites peur ? Mon Dieu, c'est bien simple : on sait
que vous êtes la colère et la haine contre l'ordre
social ; la paresse qui veut vivre aux dépens du tra-
3
— 34 —
vail ; l'ignorance qui ne pardonne pas au savoir; l'in-
capacité vicieuse qui veut remplacer l'intelligence
honnête ; l'amour-propre froissé qui, parvenu à la
fortune, ne peut parvenir à l'honorabilité ; l'ambitieux
fruit sec qui, pour se faire une position, n'hésite pas
à mettre son pays sens dessus dessous, que dis-je?
qui ne recule pas devant le crime de déchaîner sur
sa patrie les horreurs de la guerre civile, alors qu'elle
est encore saignante des blessures de l'invasion ?
On vous connaît, et c'est pourquoi on ne veut pas
de vous.
Mais à côté de ces raisons politiques et sociales, il
y en a encore une autre qui fait que les républicains
seront toujours incapables d'édifier quoi que ce soit,
c'est qu'ils constituent parmi nous une race anti-reli-
gieuse.
C'est une vérité ancienne, mais beaucoup trop ou-
bliée de nos jours, qu'il n'y a pas eu de nation fondée
en dehors des notions de la Divinité ou, en d'autres
termes, sans l'intervention d'une religion vraie ou
fausse. On peut même établir cet axiome, que la
grandeur et la durée d'une institution humaine sont
toujours en raison directe de la force ou de la fai-
blesse de l'élément religieux qui entre dans ses prin-
cipes constitutifs.
Le peuple romain, qui a été le plus grand peuple
du monde avant l'ère chrétienne, en a été aussi le
plus religieux. Cicéron en fait l'aveu : « Flattons tant
— 35 —
qu'il nous plaira, dit-il, nous ne surpasserons ni les
Gaulois en valeur, ni les Espagnols en nombre, ni les
Grecs en talents, etc., etc., mais c'est par la reli-
gion et la crainte des Dieux que nous surpassons toutes
les nations de l'univers. » (1)
La France, sous ce rapport, a hérité de l'empire
romain, et a pu mériter, par là, de devenir la fille
aînée de l'Eglise et d'être la tête du monde religieux
et politique de l'Occident.
Gibbon a dit très justement que le royaume de
France avait été fait par les évêques. Aucune nation
de l'Europe ne pourrait nous montrer une plus remar-
quable succession d'hommes d'Etat pris parmi les
ministres du culte; de Suger à Richelieu, on n'a que
l'embarras du choix. Et on peut observer que , bien
que le christianisme ait fait nos moeurs et pénétré
nos institutions civiles, que les évêques aient eu, sur-
tout à l'origine, une influence prédominante, que
plusieurs d'entre eux aient dirigé les affaires de l'Etat
avec une grande autorité, jamais cependant on n'a
pu dire que la France fût une théocratie, tant il est
vrai que la religion peut s'accommoder de toutes les
formes politiques et en cimenter les bases, sans gê-
ner en rien les libertés constitutives d'un peuple.
Si peu qu'on veuille interroger l'histoire, elle nous
dira que, sans religion, le plus puissant monarque
(1) De Ar. resp. C. IX.
— 36 —
aura de la peine à fonder une école, tandis qu'un
simple mendiant, animé de l'esprit de Dieu, jettera
les bases d'un ordre religieux qui traversera les siè-
cles; elle nous apprendra que, pour une nation,
comme pour une institution, quelque modeste qu'elle
soit, sans religion, pas de développement, pas de
durée, pas de vie.
Or, en France du moins, tout républicain avéré est
hostile à la religion, et, généralement, vit éloigné de
l'Eglise. On ne trouvera pas dans le parti avancé un
seul organe de la presse qui ne se croit obligé, je ne
dis pas d'insulter les ministres du culte, mais d'atta-
quer le culte lui-même. Dans les rangs de cette
presse, tout ennemi de la religion devient un allié
naturel. M. Havin, le directeur olympien du Siècle,
quand vivait, n'était pas de bien s'en faut un nomme
intraitable. Chacun sait qu'il endossait sans répu-
gnance l'habit brodé et la culotte courte, qu'il ne se
trouvait pas trop dépaysé à la cour, et qu'il recevait
volontiers à sa table son curé de Thorigny-sur-Vire.
Il a même prouvé quelquefois, quand sa popularité
ne devait pas en souffrir, qu'il préférait de beaucoup
la société d'un évêque à celle d'un sans-culotte. Mais
M. Havin, s'il pensait différemment que ses amis sur
ce point, ce que j'ignore, il n'agissait pas autrement
qu'eux, et, sous sa haute direction, le journal Le Siècle
n'a jamais cessé de manger du prêtre.
En ceci, les républicains ont toujours été, parmi
— 37 —
nous, les instruments aveugles ou les complices dam-
nés de la Révolution.
La Révolution n'a qu'une raison d'être et un prin-
cipe de vie, c'est une haine inextinguible contre la
religion catholique. Son grand oeuvre, duquel rien ne
peut la détourner, c'est de détruire l'Église et d'effa-
cer, si elle le pouvait, jusqu'à la plus petite trace du
nom et du sang de Jésus-Christ sur la terre. En atten-
dant qu'elle atteigne son but, (1) elle s'accommode
volontiers des trônes qu'elle déteste et des monarchies
qu'elle mine. Elle consent à s'asseoir dans les con-
seils des rois pour mieux les trahir et ne dédaigne pas
les grasses sinécures qui permettent de bien vivre.
Mais il est un point sur lequel elle ne compose jamais,
c'est dans les choses qui ont rapport à Rome. La
moindre parole émanant de la bouche et de l'autorité
du Souverain-Pontife a le singulier privilége de ré-
veiller sa rage. C'est elle qui depuis plus d'un siècle
ne cesse de conduire philosophes, encyclopédistes,
phalanstériens. saint-simoniens, libres-penseurs,
francs-maçons, solidaires et membres de la Société
internationale à l'assaut de cette divine et mer-
veilleuse institution de l'Église couronnée par cette
autre institution, non moins divine et non moins,
merveilleuse, la papauté.
Dieu merci ! l'entreprise est aussi folle qu'elle est
(1) Elle attendra longtemps !
— 38 —
criminelle. Tous ces flots soulevés viennent expirer
contre la barque de Pierre. Et cependant le vieillard
qui la conduit n'a pour se défendre que trois armes :
prier, bénir et souffrir. Mais il prie, souffre et bénit
dans l'esprit et avec la vertu même du Christ, l'éter-
nel vainqueur !
Toute race anti-religieuse est par cela même vouée
à la mort.
Tant que les républicains se feront les agents et
les serviteurs de la Révolution, ils seront fatalement
et d'avance condamnés à l'impuissance. Leur avène-
ment ne serait possible parmi nous que du jour où la
France serait irrémissiblement condamnée dans les
décrets de Dieu. Quand la vie quitte un corps les
vers s'y mettent; mais leur règne n'est que le triom-
phe de la destruction et du néant.
Pour examiner la question à un point de vue plus
général, on peut se demander si, à priori, la Républi-
que est possible pour un peuple de 38 millions d'âmes
dont le principal caractère est d'être unitaire et cen-
tralisateur. J'ignore quels arguments on peut faire
valoir en faveur de cette thèse, mais je sais que l'ex-
périence de l'histoire, qui décide eu politique comme
en physique, nous apprend qu'une grande Républi-
que ne s'est jamais vue dans de pareilles conditions.
L'objection qu'on tire des États-Unis et de la Ré-
publique romaine n'a rien de concluant.
Les Etats-Unis ne forment pas une République
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unitaire, mais bien un assemblage de petits Etats
rattachés entre eux par un lien fédératif. D'ailleurs,
comme on l'a fort bien dit, c'est encore un enfant au
maillot, qu'on le laisse grandir. L'expérience des siè-
cles prononcera.
Mais admettons un instant, par une supposition
gratuite, que les Etats-Unis d'Amérique deviennent
cette République unitaire que vous rêvez et qui ne
s'est jamais montrée nulle part, cela prouvera tout au
plus qu'un pareil gouvernement peut se fonder dans
un milieu favorable, sur un continent où il n'aura à
redouter aucun puissant voisin et avec un peuple qui
naît à la vie politique. Encore faudra-t-il admettre
que cette République, après avoir eu de faibles com-
mencements comme tout ce qui est appelé à fournir
une longue durée, n'aura pu atteindre la perfection
de sa forme, — si tant est que, pour une République,
une constitution unitaire soit une forme supérieure à
une constitution fédérative, — que par un dévelop-
pement progressif, conformément à la loi générale
qui règle toute création en ce monde. Mais conclure
de là à la possibilité de transformer en République,
hic et mine, sans la faire déchoir, une monarchie de
quatorze siècles, dont les souverains ont fait la carte,
dont le christianisme a fait l'esprit, dont les siècles
ont confirmé le caractère politique, c'est tout bonne-
ment aller contre nature, et vouloir s'inscrire en faux
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contre les plus élémentaires prescriptions de la logi-
que et du bon sens.
C'est bien à tort qu'on nous cite encore la Répu-
blique romaine. Personne n'ignore que cette Répu-
blique qui avait étendu sa domination sur la plus
grande partie de l'univers connu, ne dépassait pas
l'enceinte de la ville de Rome et ne comptait guère
plus de douze cent mille citoyens. Le reste du monde
ne lui fournissait que des sujets, des tributaires ou
des esclaves. Serait-ce là le rôle qu'on réserve à
Paris et dont la Commune insurrectionnelle nous donne
aujourd'hui l'avant-goût? Nous savons ce que de-
viendrait dans ce cas la souveraineté du peuple fran-
çais.
N'insistons pas davantage, il est suffisamment
établi aux yeux des hommes qui considèrent les cho-
ses sans passion que la République ne peut pas
s'acclimater en France; et puisque la pente de l'es-
prit national nous ramène inévitablement à la Monar-
chie, cherchons, en dehors de tout parti pris, celle
qui peut le mieux effacer les traces de nos discordes
civiles, réparer les désastres de la guerre, et relever
les grands principes d'autorité et de foi religieuse
sans lesquels on ne doit attendre qu'anarchie dans
les esprits et décomposition rapide de la société.
§ III
L'ORLÉANISME. —QU'EST-CE QUE L'ORLEANISME?
Les partis, comme toutes les questions politiques
d'ailleurs, présentent plus d'un aspect ; mais pour
trouver l'idée dominante et le caractère essentiel d'un
parti, ce qui constitue sa vie propre, il faut en élimi-
ner ce qu'il peut avoir de commun avec les autres :
ce qui restera après ce travail d'analyse nous en
donnera ce que j'appellerai la partie irréductible
ou, si vous aimez mieux, la raison historique et
philosophique.
Je sais ce que la Révolution doit à l'orléanisme et
ce que l'orléanisme lui doit, et cependant on ne peut
pas dire à la rigueur : l'orléanisme, c'est la Révolu-
tion ! laquelle est aussi bien représentée par le
bonapartisme et infiniment mieux par les six ou sept
variétés de République qui se disputent nos suffra-
ges, ou, plutôt, qui se dévorent entre elles.
L'orléanisme ne représente pas non plus la monar-
chie nationale héréditaire. C'est un privilége qui ap-
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partient nécessairement à l'héritier. D'ailleurs, le
principe en est trop élevé pour qu'il puisse être
atteint, même par les ambitions les plus haut placées.
Quelques personnes se persuadent naïvement ou
essayent de persuader aux autres que l'orléanisme
représente spécialement la monarchie constitutionnelle.
C'est une pure prétention, et le mot a tout juste la
valeur d'une étiquette.
La forme constitutionnelle de la Monarchie ne
saurait être le monopole d'aucun parti.
La Restauration n'avait pas attendu l'avènement
des d'Orléans pour donner à la France un gouverne-
ment constitutionnel, (1) et son libéralisme était pour
le moins d'aussi bon aloi que celui de la Monarchie
de Juillet.
N'avons-nous pas vu l'Empire faire sonner bien
haut, lui aussi, son titre de gouvernement parlemen-
taire et constitutionnel ?
Les gouvernements se jugent par leurs actes qu'il
est facile de contrôler et non par leurs enseignes qui
sont presque toujours trompeuses. Laissons donc de
côté tout ce qui n'est pas justifié par des faits ou
fondé sur la logique.
L'orléanisme ne représente pas non plus le parti
(1) N'est-il pas vrai que c'est Paris qui a renversé, en 1830,
un gouvernement honorable, national, CONSTITUTIONNEL ?
(Tiré du journal La Province, de Bordeaux, qui n'est pas
payée, que je sache, pour parler de la sorte. — N° du 26 mai.)

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