Greffes morales sur La Fontaine ; suivies de quelques autres fables / par l'abbé Barthélemy de Beauregard,...

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A. Laîné (Paris). 1865. 1 vol. (209 p.) ; in-12.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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GREFFES M«ÀLES
SÛR LA FONTAINE
SUIVIES •
IDE QUELQUES AUTRES FABLES
PAB
L'ABBÉ BARTHELEMY DE BEAUREGARD
Cluuioine honoraire de Reims, de Périgueux et d'Orléans
Membre correspondant des académies de Nancy,
de Besançon et de Reims -
Second vicaire de la Trinité, à Paria
Casiiguf riihntlo inmtj fSanteinl).
PARIS
Al).' U1NÉ, EDITEUR, RUE .DES SAINTS-PÈRES, 19
1865
^IfFES MORALES
SUR
LA FONTAINE
Parisi — Imprimerie de Ad. Laine et J. flavârd t
rue des Saints-Pcres, 19.
GREFFES MORALES
SUR LA FONTAINE
SUIVIES
DE QUELQUES AUTRES jFSfâB,
PAR
IfABlÉ^ARTHÉLEMY DE BEAUREta
SÊ®fe honoraire de Reims, de Périguevjx et d'Orléans
£î|jt§mbré>éQgespondant des académies de Nancy,"
à',ï ^V*y^e Besançon et de Reims
TB«2md vicaire dé la Trinité, à Paris
&J?^; ■■■•. '.■.■.
Castigat ride.ndo mores (Santeuil),
PARIS
AD. LAINE, ÉDITEUR, RUE DES SAINTS-PÈRES, 19
1865
AVANT-PROPOS
J'avais promis de publier un second recueil de
fables, si le jugement du public ne s'écartait pas
trop de celui de l'amitié. Le succès ayant dépassé
mes espérances, et la critique ne m'ayant donné
que des encouragements, je tiens parole en publiant
ce second recueil *, qui sera suivi d'un troisième,
plus spécialement destiné .à la jeunesse des écoles.
J'ai cette fois, dans mon petit bagage, certains arti-
cles qui pourraient bien être taxés d'hérésies litté-
raires par ceux qui ne me connaissent pas; ce ne
pourrait être que l'effet d'un malentendu; car j'ai
l'hérésie en horreur sous tous les rapports. Dans
l'humble genre de la fable, qui donne une langue
aux animaux et aux plantes, et farcit sa rhétorique
des tirades de leur éloquence, on a pu, dira-t-on
peut-être, vous pardonner certaines espiègleries de
* Le premier, intitulé : Comédie universelle,^ vend chez
M. Humbert, rue Cassette, 17, Paris.
1.
6 AVANT-PROPOS.
votre invention et sourire aux petits traits semés
çà et là comme le sel sur les mets dont il relève
la saveur. Mais afficher la prétention de refaire La
Fontaine, de le compléter, de le corriger, quel sa-
crilège ! c'est toucher à l'arche sainte ! Élève d'un
jour, prétendre réformer le maître des maîtres,
quelle audace! quelle témérité! Monter sans façon
à califourchon sur le grand homme, et croire que
vous franchirez ainsi les fondrières qui défendent
les abords de l'immortalité, c'est intolérable, et
vous méritez d'y être enfoncé jusqu'aux oreilles,
après avoir reçu les étrivières. Voilà ce que diront
les plus révoltés, et ce qui arrivera, si l'on ne veut
pas m'entendre et recevoir mes explications.
Il y a deux hommes dans La Fontaine : le poëte ou
l'écrivain, et le moraliste. Le premier est admirable,
et personne ne l'admire plus que moi; les plus ha-
biles ne feront jamais qu'en approcher : c'est la
perfection du genre : quel entrain! quelle verve!
quelle simplicité, et cependant quelle élévation!
quelle finesse et quelle naïveté ! quel abandon et en
même temps quelle concision et quelle énergie ! Il
est original jusque dans l'imitation, et chacune de
ses pages ports le sceau du génie.
AVANT-PROPOS. • 7
Mais a-t-il la même perfection comme moraliste?
Ses nombreux apologues ne ressemblent-ils pas sou-
vent à de beaux arbres qui porteraient des fruits
gâtés ? A moins d'invoquer l'étrange théorie de l'art
pour l'art, fausse et répréhensible dans tous les
genres, mais qui serait surtout détestable dans l'es-
pèce, n'est-il pas regrettable qu'un si grand génie
n'ait pas toujours joint au culte du beau celui du
vrai et du bon, qu'on ne devrait jamais séparer?
Il n'est pas une seule fable de La Fontaine qui
puisse faire penser qu'il ait jamais lu l'Évangile, et,
de fait, jusqu'à la fin de sa vie, il ne l'avait pas lu,
quand, durant le cours de sa dernière maladie, son
confesseur s'avisa de lui mettre sous les yeux le livre
divin. Pressé de dire ce qu'il en pensait, il répondit,
avec son indifférence ordinaire, que c'était un beau
livre. Gomme le prêtre s'échauffait sur ce point et
s'efforçait de le faire sortir de son apathie, la bonne
lui cria : «Laissez-le, Monsieur l'abbé, il est trop b,..
pour que le bon Dieu le damne. » En l'étudiant au
point de vue moral et le trouvant si peu chrétien, je
me disais : C'est sans doute l'effet de son éducation,
qui a été toute païenne, comme l'était alors toute
éducation littéraire. Formé à l'école des anciens,
8 . ■ AVANT-PROPOS.
qu'il n'a fait souvent que traduire à sa manière, en
morale, il ne s'est pas élevé plus haut. Mais comment,
en plein christianisme, un moraliste de génie a-t-il pu
tenir si peu de compte de la doctrine qui a mora-
lisé et transformé le monde? Une éducation païenne,
la lecture habituelle des anciens et celle de certains
modernes qu'il nomme dans ces vers :
« Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse ;
Plein de Machiavel, entêté de Rocace,
J'en parle si souvent qu'on en est étourdi. »
Tout cela n'explique qu'imparfaitement cette
énigme; il a fallu de plus la longue influence d'une
conduite très-peu morale. Tout le monde sait que
La Fontaine a été aussi mauvais époux que mauvais
père. Que penser d'un mari qui, pressé par Racine
et Boileau de se réconcilier avec sa femme qu'il
avait abandonnée, après l'avoir épousée à l'âge de
seize ans, s'en va tout exprès à Château-Thierry
pour cela, et revient comme il s'en est allé, en disant
qu'il ne l'a pas trouvée, qu'elle e'iail au salut? Eût-il
mieux aimé la rencontrer au bal ou dans quelque
autre partie de plaisir? Que penser d'un homme qui,
AVANT-PROPOS. fl
ayant oublié jusque-là ses devoirs de père, et ren-
contrant dans le monde un jeune homme qui attire
son attention par la distinction de son esprit et de
ses manières, et qu'on lui dit être son fils, se contente
de dire : «J'en suis fort aise, » et ne s'en occupe pas
plus que s'il n'existait pas?
Passionné pour le beau sexe jusqu'à se faire prê-
cher la morale par Ninon de Lenclos, jusqu'à des-
cendre aux amours ancillaires, comme disait Mé-
nage, vivant dans la familiarité de femmes peu
retenues, comme les duchesses de Bouillon et de
Mazarin et Mme de la Sablière, avant sa conversion ;
lié, dans un âge plus mûr, avec des hommes aussi
débauchés qu'étincelants d'esprit, tels que le duc de
Vendôme, son frère le Grand-Prieur de Malte, Chau-
lieu, La Fare, Saint-Ëvremont et autres vauriens du
troupeau d'Ëpicure, insouciant, oublieux, impatient
de tout joug, ne connaissant de règle en rien, si ce
n'est en poésie, La Fontaine a été tout naturellement
un conteur licencieux et le conteur a déteint sur le
fabuliste. Souvent il s'est peint lui-même comme
dans la fable du Loup et le Chien. Peu moral dans
ses moeurs, il ne l'a pas été davantage dans ses écrits.
Cependant, il faut dire à sa louange qu'il n'a jamais
Kl AVANT-PROPOS.
attaqué la religion; c'est ce qui lui a valu sans dùute
la grâce de se convertir et de mourir dans des sen-
timents de pénitence. De lace vers de Racine le
jeune :
Et l'auteur de Joconde est armé d'un cilice.
Dans ses désordres même, il a été plus sage que
beaucoup de nos modernes auteurs qui, non con-
tents d'insulter la morale dans leurs écrits et de
faire bon marché des principes, s'en prennent en-
core aux prêtres, à l'Église et à Dieu lui-même, sem-
blables aux voleurs, qui en veulent surtout aux gen-
darmes et crient volontiers : « A bas les tribunaux !»
Toutefois, ce fut d'abord une assez étrange con-
version que celle de La Fontaine. Il avait si long-
temps vécu dans le désordre, surtout en imagina-
tion, qu'il avait perdu jusqu'au sens moral. « M. de
La Fontaine, » dit un Oratorien, le P. Pouget, son
confesseur, « ne pouvoit s'imaginer que le livre de ses
Contes fût un ouvrage si pernicieux. Il protestoit
que ce livre n'avoit jamais fait sur lui, en l'écrivant,
de. mauvaises impressions, et il ne comprenoit pas
qu'il pût être si nuisible aux personnes qui le li-
AVANT-PROPOS. 11
soient. » C'est ce qui rend vraisemblable l'anecdote
racontée par Racine le jeune dans la Vie de son père :
il dit que La Fontaine, pressé par le P. Pouget de
faire des aumônes pour réparer les scandales causés
par ses écrits, répondit qu'il n'avait pas d'écono-
mies, mais qu'on faisait une nouvelle édition de ses
Contes, et que ses droits d'auteur pourraient être
employés à cela !
Ceci m'a conduit à une autre explication. En
voyant les malices de La Fontaine, son ton gogue-
nard, l'approbation au moins tacite qu'il donne à la
ruse, à la fourberie, à l'ingratitude, à la violence
et à la brutalité de ses personnages, une chose
étonne, c'est le surnom de bon, de bonhomme, que
lui ont donné ses lecteurs, et qui lui est resté. Si
l'on eût dit : L'original, le fin, le spirituel, le co-
mique La Fontaine, cela se comprendrait; mais le
bon La Fontaine ! J'avoue que, de prime abord, je
n'y comprenais rien. Cependant, en y réfléchissant
un peu, je crois avoir deviné le mot de l'énigme. Le
monde, trouvant dans le célèbre fabuliste un mora-
liste commode, point sévère, dont on peut suivre les
leçons sans se faire violence, parce que ses préceptes
n'obligent pas à grand'chose, le monde, dis-je, lui
12 AVANT-PROPOS.
en a su gré; il l'a appelé bon et lui a été reconnais-
sant parce qu'il n'a pas contrarié ses instincts. D'au-
tres, au contraire, l'ont trouvé tellement païen dans
ses fables, ils y ont vu tant d'attaques contre les
grands et la royauté, et un tel esprit d'indépen-
dance, qu'ils ont longuement prouvé, par ses écrits,
la part qu'il a eue dans la révolution.
Malgré tout, je craignais que mon caractère et
mes études ne m'eussent rendu trop sévère, et, bien
que tenté de donner une suite à certaines pièces du
grand fabuliste, pour en faire découler une mo-
rale plus pure, j'hésitais encore, quand le livre de
M. Taine * m'est tombé entre les mains, et a fait
cesser tous mes scrupules. Ce n'est pas que j'ap-
prouve tous les principes de ce livre; mais il ren-
ferme des observations très-justes. Quand M. Taine
dit que La Fontaine n'est pas moral, il est d'autant
moins suspect que c'est de sa part la simple consta-
tation d'un fait, et non le blâme d'un esprit morose
trouvant que le célèbre fabuliste aurait dû et pu faire
un meilleur usage de son talent.
« Il est diffficile à un homme si gai, dit l'auteur
* La Fontaine et ses fables.
AVANT-PROPOS. 13
en question, d'être un vrai précepteur de moeurs.
La sévérité n'est pas sa disposition ordinaire; il ne
fera pas de l'indignation son accent habituel. Tâchez
de n'être point sot, de connaître la vie, de n'être
point dupe d'autrui et de vous-même; voilà, je crois,
l'abrégé de ses conseils. Il ne nous propose point de
règle bien stricte ni de but bien haut. Il vous donne
le spectacle du monde réel, sans souhaiter ni louer
un monde meilleur. Il montre les faibles opprimés,
sans leur laisser espoir de secours ni de vengeance.
Il reconnaît que Jupiter « a mis deux tables au
monde ; que l'adroit, le fort, le vigilant, sont assis à
la première, et que les petits mangent leurs restes
à la seconde. » Bien plus, souvent les petits servent
de festin aux autres. Au reste, peu importe « qui
vous mange, homme ou loup ; toute panse lui paraît
une à cet égard ; » il est résigné, sait ce que vaut le
roi lion, quelles sont les vertus « des courtisans, man-
geurs de gens, » mais croit que les choses iront tou-
jours de même, et qu'il faut s'y accommoder. Telle
qu'elle est, la vie est « passable. » « Mieux vaut souf-
frir que mourir, c'est la devise des hommes. » Cette
morale-là est bien gauloise
« Nous reconnaissons que notre ennemi, c'est
2
14 AVANT-PROPOS.
notre maître; » nous nous moquons de lui, et, l'a-
mour-propre ainsi satisfait, nous nous laissons doci-
lement conduire. Nous acceptons « les faits accom-
plis ; » nous finissons même par admirer le succès et
rire des gens battus, surtout quand le bâton a été
promené sur leurs reins avec adresse. La Fontaine,
le plus souvent, s'égaye de leur mésaventure. Son
chien fait des raisonnements exacts ; « mais n'étant
qu'un simple chien, » on trouve qu'ils ne valent
rien, « et l'on sangle le pauvre drille. » Notre Cham-
penois souffre très-bien que les moutons soient man-
gés par les loups, et que les sots soient dupés par
les fripons : son renard a le beau rôle. Jean-Jacques
disait fort justement qu'il prend souvent pour héros
les bêtes de proie, et qu'en faisant rire aux dépens
du vol, il fai t admirer le voleur. Aussi ses maximes
n'ont-elles rien d'héroïque. Il conseille assez crû-
ment la flatterie, et la flatterie basse. Le cerf met
au rang des dieux la reine qui avait jadis « étranglé
sa femme et son fils, » et la célèbre en poète offi-
ciel. La Fontaine approuve la perfidie, et, quand le
tour est profitable ou bien joué, il oublie que c'est
un guet-apens. Il représente un sage, qui, pour-
suivi par un fou, le flatte de belles paroles men-
AVANT-PROPOS. 1S
teuses, et tout doucement « le fait échiner et assom-
mer ; » il trouve l'invention bonne et nous conseille
de la pratiquer. Enfin, chose admirable! il loue la
trahison politique : « Le sage dit, selon les gens,
vive le roi ! vive la Ligue ! »
« Amusons-nous, » c'est là, ce semble, son grand
précepte. Il ne faut pas trop entasser, trop prévoir
ni pourvoir, mais jouir. « Hâte-toi, mon ami, tu n'as
pas tant à vivre : jouis, » et dès aujourd'hui même ;
n'attends pas à demain, la mort peut te prendre en
route. Ce conseil-là vient si bien du coeur que La
Fontaine^ l'homme insouciant, indifférent, s'indigne
sérieusement contre le convoiteux et l'avare. 11 prêche
le plaisir avec autant de zèle que d'autres la vertu. Il
veut qu'on suive « ses leçons, » qu'on mette à profit
cette vie éphémère. Il loue Épicure; il parle de la
mort en païen ; il voudrait, comme Lucrèce, « qu'on
sortît de la vie ainsi que d'un banquet, » en remer-
ciant son hôte. Il ne semble pas songer qu'il y ait
quelque chose au-delà de la vie et du plaisir ; il de-
mande seulement que ce plaisir soit fin, mêlé de
philosophie et de tendresses... Il loue la paresse et
le somme; « ajoutez-y quelque petite dose d'amour
honnête, et puis le voilà fort. » Il ne voit dans les
1K '• AVANT-PROPOS.
règles des docteurs sévères que « des discours un
peu tristes Étranges sentiments dans un siècle
chrétien*! »
Voilà une longue citation pour un avant-propos;
mais j'ai voulu laisser un auteur, qui n'est pas sus-
pect, dire toute sa pensée sur le côté moral de La Fon-
taine. Tombées de ma plume, ces vérités auraient
pu être mal reçues; j'espère qu'elles trouveront un
accueil plus favorable , venant d'un homme qui
se pique de n'être pas chrétien. Le résumé de ce
qui précède est que, licencieux dans ses Contes, La
Fontaine n'est pas moral dans ses fables; quelle
qu'en soit la cause, il suffit, pour s'en convaincre, de
le lire avec quelque attention. Or, on ne met pas
ses Contes entre les mains de la jeunesse, et l'on
fait bien ; mais,' on y met ses fables ; on les fait ap-
prendre aux enfants, afin de leur former le coeur et
l'esprit, et l'on a tort : le style souvent, par ses ar-
chaïsmes, n'est pas à leur portée, et les ennuie si
bien qu'ils ne lisent pas ces chefs-d'oeuvre à l'âge où
ils pourraient les lire avec autant de fruit que d'a-
grément. Quant à la morale, s'ils la mettaient en
* La Fontaine et ses fables, pages 80-31.
AVANT-PROPOS. 17
pratique, elle en ferait de bien petits saints, quand
elle n'en ferait pas de fort mauvais sujets. Mais, quoi
qu'on dise et qu'on fasse, on fera toujours apprendre
les fables de La Fontaine;
Telle est la force de la mode ou de la coutume
que tout père, même catholique, se fera toujours un
devoir de les mettre entre les mains de ses enfants,
sans bien se rendre compte de l'effet qu'elles peu-
vent produire.
Les choses étant ainsi, je me suis demandé s'il ne
serait pas possible de corriger ce que certaines pièces
du célèbre fabuliste ont de défectueux sous le rap-
port moral, en continuant le drame avec les mêmes
personnages, et en amenant ainsi un autre dénoue-
ment. Je l'ai tenté pour quelques-unes des plus con-
nues, et cette fois encore, si j'en croyais l'amitié,
j'aurais heureusement atteint le but que je me suis
proposé; mais je dois plus que jamais attendre le
verdict du grand juge. Voici comment j'ai procédé :
Je résume la fable de La Fontaine, dont le fond est
souvent dans Ésope et dans Phèdre, et je continue
l'action commencée, ou, si l'on veut, j'en greffe
une autre sur la première, mais de telle manière que
le crime ou le vice est toujours puni et là vertu ré-
2.
18 AVANT-PROPOS.
compensée. Puis-je espérer que quelques-unes dé
mes fables seront apprises comme faisant suite à
celles de La Fontaine ? Vaine espérance, me dira-
t-on; jamais votre supériorité morale ne fera passer
votre infériorité littéraire. Repoussé des uns avec
mépris comme un prédicateur ennuyeux, vous
vous flattez en vain d'être accueilli des autres
comme un auxiliaire utile pour former le coeur
des enfants. On vous dira : Puisque vous tenez
tant à prêcher, monsieur l'abbé, montez en chaire
et tonnez contre les vices; ira vous entendre qui
voudra; mais vous servir de La Fontaine pour nous
faire des sermons en vers, c'est un piège auquel vous
ne prendrez personne. Et puis, vous attaquez tout :
la mode, la littérature, la franc-maçonnerie, les idées
modernes, la libre pensée, le libéralisme, et jus-
qu'aux journalistes; vous serez conspué, et si l'on
vous reconnaît quelque valeur, on organisera contre
vous la conspiration du silence, et, réduit à vous lire
tout seul, vous serez justement puni de votre témé-
rité. Les faits pourraient bien vérifier cette sinistre
prédiction; j'avoue que j'en suis quelque peu trou-
blé, et je me recommande aux pères et mères ca-
tholiques/qui, eux du moins, me pardonneront plus
AVANT-PROPOS. 19
facilement d'avoir mis en vers quelques points de
morale chrétienne. Du reste, quoi qu'il arrive, lors
même que je serais condamné par tout le monde,
j'espère que la pureté de mes intentions adoucira
mes juges et me vaudra du moins la faveur des
circonstances atténuantes.
En comparant les anciens fabulistes à La Fontaine,
on voit que la fable antique est presque sans orne-
ment. Pour Ésope, par exemple, tout le mérite est
dans l'affabulation. Phèdre, quoique plus orné, est
encore froid, sérieux, et presque sans mouvement,
et la morale, sous des formes diverses, est répétée
deux et souvent trois fois. Dans La Fontaine, au con-
traire, l'accessoire devient le principal. Gai, rieur,
plein de mouvement, et peintre inimitable, il s'ou-
blie quelquefois dans les détails, et semble négliger
le but qui disparaît à ses yeux. C'est à ce point que
j'ai refait la fable de Phèdre, intitulée : le Lièvre
et le Pierrot; dans La Fontaine : le Lièvre et la Per-
drix. J'ai voulu montrer, mais sans y attacher autre-
ment d'importance, que ce qui est une perfection
dans La Fontaine, ce qui lui donne une grande su-
périorité sur les anciens, devient quelquefois un dé-
faut. Maintenant, pourquoi ai-je refait le Cerf à la
20 AVANT-PROPOS.
fontaine, le Cerf dans une étable et la Maison de
Socrate? J'avoue que je n'en sais rien; c'est un ca-
price, une inspiration du moment.
J'ai encore sur la conscience une peccadille que
je tiens à confesser publiquement, persuadé qu'une
faute dont on fait franchement l'aveu, quand c'en
est une, est à moitié pardonnée. Prêtre, je me suis
permis de faire un peu de politique : voilà ma faute,
si faute il y a; car enfin, ma politique est bien rai-
sonnable et point turbulente. N'importe, dira-t-on,
vous ne devez en faire d'aucune espèce : votre ca-
ractère et votre habit vous le défendent. — Cela me
parait bien sévère. En chaire, à l'Église, en face des
autels, surtout quand il s'agit de questions irritantes
qui peuvent passionner les esprits, à la bonne heure;
mais à huis clos, au coin du feu, en tisonnant, en
faisant parler les bêtes, qui sont souvent bien plus rai-
sonnables que les hommes, j'avoue que je ne suis
pas convaincu; comme fabuliste, je n'ai ni surplis ni
étole, et je ne vois pas pourquoi les gens du Siècle
me relégueraient à la sacristie; j'ai droit, ce me
semble, au pain et à l'eau littéraire. Comme homme,
comme Français, comme chrétien, m'est-il défendu
de penser? Comme poète, m'est-il interdit de m'in-
GREFFES MORALES
SUR LA FONTAINE
i
LA CIGALE ET LA FOURMI
La Cigale est un peu flâneuse,
Peu prévoyante et trop chanteuse;
Ce sont là ses mauvais côtés;
Mais elle a bien ses qualités :
Nul ne sait mieux pardonner une injure*
On connaît sa mésaventure,
Quand, au plus fort de la froidure,
Une voisine, hélas ! d'un toù plein de dédain^
* Suite de la fable de La Fontaine j livre I j fable i.
24 LA CIGALE ET LA FOURMI,
Lui refusa jusqu'au plus petit grain.
Un jour, de grandes fourmis rouges,
Race anglaise, par la couleur,
Et plus encore par le coeur,
En bataillons pressés, s'échappant de leurs bouges,
Enlevaient, en passant, de nombreux pucerons
Pour allaiter leurs nourrissons,
S'applaudissaient de ces tristes victoires,
Et venaient subjuguer de pauvres fourmis noires,
Les asservir*, s'emparer de leurs biens,
En faire enfin, chose à peu près égale,
Des Irlandais ou des Indiens.
Du haut d'un buisson, la Cigale,
Apercevant cette bande infernale
Dont elle sait les coupables desseins,
Et voyant à ses pieds
Justement la voisine
Dont, au plus fort de la famine,
Elle n'avait reçu que des refus grossiers,
Descend, vole, l'appelle :
* Les fourmis rouges font la guerre aux fourmis noires, les emmè-
nent captives, et en font ce que les blancs font des nègres.
LA CIGALE ET LA FOURMI. 25
« Vite! vite! courez, dit-elle;
Voici venir votre rouge ennemi. »
Elle aussi court, crie en jetant l'alarme,
Pour rassembler tout le peuple fourmi,
Et trouve un indicible charme,
Au souvenir d'un vieux méfait,
A s'en venger par un bienfait.
Honteuse et repentante,
Mais aussi bien reconnaissante,
La Fourmi vint, pour elle et pour ses genls,
Apporter des remercîments,
Promettant bien désormais d'être bonne,
Et, sinon de prêter toujours;
Car on en est souvent pour ses débours.
De faire au moins toujours l'aumône.
Paris, 26 décembre 1SG3.
3
. II
LE CORBEAU ET LE RENARD*
Bien revenu sur son plumage
Et la beauté de son ramage,
Tout en ayant toujours fort à coeur son fromage,
Le Corbeau se disait : « J'accepte la leçon;
Mais je voudrais en donner une
Au Renard, qui n'est qu'un fripon.
Il m'a volé; je lui garde rancune;
C'est toujours mal de se venger;
Mais le scrupule ici n'a rien à faire3
Puisqu'après tout, c'est pour le Corriger.
Il me vient une idée; elle n'est pas vulgaire.
Ah ! je vais lui servir un plat de mon métier,
Et rira bien qui rira le dernier;
Essayons, bah ! vaille que vaille ! »
Bientôt après, comme un homme en ripaille, •
Le Corbeau par ses cris troublait tout le quartier.
* Suite de la fable de La Fontaine, livre i j fable ii:
LE CORBEAU ET LE RENARD. 27
Le Renard aussitôt, sortant de son terrier,
Se dit : « Maître Corbeau me paraît bien en joie;
Il a sans doute attrapé quelque proie;
Je vais bien le savoir. Eh! bonjour donc, voisin;
Vous rencontrez toujours; vous êtes un malin;
En vérité, vous avez de la chance.
— On fait ce que l'on peut, répondit le Corbeau;
Mais aujourd'hui j'ai fait bombance;
Tenez, il me reste un morceau;
Le voulez-vous? Je vous le donne;
C'est pour votre leçon, que je trouve fort bonne.
Approchez donc; c'.est du bon, c'est du fin;
C'est du filet de lièvre ou de lapin.
Attention ! ouvrez bien la mâchoire.
— Lâchez! » dit le Renard. C'était une attrapoire,
Un dur caillou qui, trempé dans le sang,
Outre un croc qu'il lui casse,
Lui fend la babine en tombant.
Jamais plus piteuse grimace
Que celle du triste Renard;
11 s'enfuit, l'oreille bien basse,
Et d'un ton goguenard
Le Corbeau lui croasse :
28 LE CORBEAU ET LE RENARD.
a C'est un bonheur
De tromper le trompeur;
C'est pain bénit quand c'est un vil flatteur !
S'il rencontrait toujours de semblables aubaines,
A toute autre besogne il emploîrait ses soins;
Bien des femmes seraient moins vaines;
Les cours des rois seraient moins pleines,
Et les budgets grossiraient moins *. »
Paris, 20 janvier 1864.
* On pourra peut être dire que le corbeau se venge d'une manière
atroce ; mais il n'a pas prévu que son stratagème causerait tant de rava-
ges ; il n'en a pas même vu tous les effets du haut de son perchoir. Le
renard lui a donné une leçon qui l'a guéri de sa sotte vanité; il veut, à
son tour, lui en donner une pour le guérir du vice de la flatterie; il la
donne, et, s'il dépasse le but, c'est, sans le vouloir, n'ayant fait aucune
étude sur la chute des gravois.
ni
LE LOUP ET LE CHIEN
On sait comment le Loup de La Fontaine,
Craignant surtout d'être mis à la chaîne,
Aux reliefs qui tentaient ses appétits gloutons
Préféra les dangers d'une vie incertaine
Et conserva ses instincts vagabonds.
Ce Loup, dans la vigueur de l'âge,
Devint l'effroi du voisinage :
Il avait pris bien des moutons,
Croqué bien des volailles,
Et, sans craindre les représailles,
Étranglé maint basset;
Enfin c'était un fort mauvais sujet.
Un soir qu'auprès d'un parc qu'il s'efforçait de rompre,
Il flairait un friand butin,
11 se vit tout à coup hélé par un mâtin
* Suite de la fable de La Fontaine, livre I, fable v.
3.
30 LE LOUP ET LE CHIEN.
Que le bandit essaya de corrompre.
Comme étrangleur, il savait son métier;
Mais il voyait briller les pointes d'un collier,
Et ce n'était pas son affaire.
Recourant donc au ton parlementaire : .
« Voisin, si vous vouliez, dit-il,
Être un peu moins hargneux, plus poli, plus civil,
Nous pourrions fort bien nous entendre;
Vous aimez, j'en suis sûr, une chair fraîche et tendre ;
Nous en aurions toujours : au choix, boeuf, veau, mouton,
Canard, poulet, dindon,
Et du festin pour changer l'ordonnance,
On pourrait, au besoin, dépecer un ânon ;
» On pourrait même en conscience,
Et sans trop de danger,
Selon les cas et l'occurrence,
Déjeûner du berger.
Moi, rien que d'y penser, l'eau me vient à la bouche.
Si pourtant vous vouliez être un peu moins farouche,
Nous serions, dès ce jour, au comble du bonheur.
— Bête odieuse et scélérate,
Me prends-tu, comme toi, pour un être sans coeur?
Lui dit le Chien; pour un traître, un pirate
Sans foi ni loi, sans honte, sans honneur?
LE LOUP ET LE CHIEN. 31
Me préserve le Ciel d'avoir jamais envie
De partager ta détestable vie !
Toujours en l'air, pas de tranquillité;
Dès qu'on te voit, on te signale;
On crie : Au loup ! de tout côté.
On te poursuit, on te régale
De coups de pierre ou d'une balle;
Les chiens, des dents et de la voix,
Te chassent jusqu'au fond des bois,
Où l'on traque ton existence.
Rien de sûr pour ta subsistance ; .
Pas d'abri pour te reposer ;
Même en été, maigre pitance,
Et quand l'hiver vient tout glacer,
Pour régal, le chiffon qui sert au récurage,
Le désespoir, la faim, la rage.
Est-il au monde un plus horrible sort?
Et cependant, robuste et fort,
Plein de santé, doué d'une mâchoire
Dont, à bon droit, tu peux te faire gloire,
Planté sur un jarret puissant,
Que tu pourrais vivre honorablement!
Que ne sers-tu quelque bon maître
Pour assurer pour le moins tes repas !
32 LE-LOUP ET LE CHIEN.
— Moi ! dit le; Loup, moij me soumettre !
Un maître ! libre à vous, vils chiens, d'en reconnaître,
D'être valets, de vivre d'un salaire;
Mais quant à moi, je n'en veux pas.
J'entends ine conduire à ma guise,
Me reposer quand je suis las,
Vivre au hasard et de surprise,
Garder enfin toute ma liberté,
Et faire en tout ma volonté. »
Le Chien, bondissant de colère, .
Lui dit : « Retire-toi, détestable animal;
Je te prédis que tu finiras mal ;
Tu périras dans quelque horrible affaire. »
Deux jours après, et juste au même lieu,
Le Loup tombait, atteint d'un coup de feu.
« C'est ainsi que Ton meurt quand on n'est pas honnête,
Lui dit le Chien; je te l'avais prédit;
Je n'ai jamais compris qu'un homme ou qu'une bête
Puisse se résoudre et s'entête
A faire de bon gré le métier de bandit. »
En chemin de fer, le 13 octobre 1863.
IV
LA GENISSE, LA CHEVRE ET LA BREBIS
EN SOCIÉTÉ AVEC LE LION *
Cette société, comment se forma-t-elle?
C'est ce que ne dit pas
L'histoire, trop souvent peu claire et peu fidèle;
Mais les auteurs font connaître le cas
Qui détermina la rupture :
On y voit que la Chèvre ayant fait la capture
D'un beau cerf en ses lacs,
Et demandé qu'on en fît le partage,
Sans réserver le plus mince avantage,
Le Lion partagea si bien
Suite de la fable de La Fontaine, livre I, fable vi.
* Cette fable vient de Phèdre qui l'avait prise ailleurs.
34 LA GÉNISSE , LA CHÈVRE ET LA BREBIS
Qu'aux autres il ne resta rien.
Des quatre parts s'adjugeant la première
Et les deux qui suivaient, sans la moindre façon,
Il s'arrogea de même la dernière,
Et se fit la part du Liori;
C'est de là que vient lé dicton.
Ces procédés pour le moins arbitraires
Déplurent aux sociétaires,
Qui dans les liens d'une franche union
Croyaient trouver force et protection,
« Pour nous il devrait être un père,
Se disaient-ils, un protecteur,
Et, dans le cas de querelle et de guerre,
Nous soutenir contre tout, agresseur;
Mais il n'y paraît guère;
C'est un larron, un ravisseur. »
On lui fit donc assez mauvaise mine;
Mais, par malheur, l'enfant de race ovine
Avec la Chèvre se brouilla,
Puis la Génisse avec la Chèvre,
Et l'on se disputait à se donner fa fièvre.,
Seigneur Lion, qu'à tort on appela
Pour calmer les esprits et mettre le holà,
Au lieu d'apaiser la querelle,
EN SOCIÉTÉ AVEC LE LION. 35
A sa politique fidèle,
L'envenima d'abord, plus tard la réveilla;
Puis, criant à la turbulence.
Pour se débarrasser
De cette disputeuse engeance,
Il résolut de l'annexer.
A l'en croire, contraint à ce dur sacrifice,
Il commença par la Génisse,
Qu'un beau matin il dépeça ;
La Chèvre, à son tour, y passa,
Puis la Brebis, qui dé peur trépassa.
Il crut devoir alors publier un mémoire
Pour expliquer comment de la protection
Il avait dû, par forme exécutoire,
En venir à l'annexion.
Ces procédés sont nombreux dans l'histoire :
Ainsi jadis protégeaient les Romains;
Ainsi les czars protègent leurs voisins;
Aiiisi trois grands larrons, sans la moindre vergogne,
Ont autrefois protégé la Pologne;
Ainsi protège l'usurier
Quand il fait sa triste besogne;
Ainsi, passé maître dans le métier.;
36 LA GENISSE, LA CHEVRE ET LA BREBIS, ETC.
Le juif, digne enfant de sa race,
Protège un peu partout, et surtout en Alsace ;
Ainsi le Piémontais protège l'Italien,
Et les Anglais, le malheureux Indien.
Paris, 26 janvier ISOfi.
V
LE LOUP ET L'AGNEAU
Le fort peut écraser le faible sans défense;
Mais il ne prescrit pas contre la Providence,
Qui venge tôt ou tard les droits de l'innocence.
On sait presque le nom du Loup qui prit l'Agneau;
Qui n'en a pas frémi dans son enfance?
Ce Loup qui, de vingt pas en amont du ruisseau,
Injuste, atroce et plein de malveillance,
Prétendait que ce pauvre Agneau
Le gênait et troublait son eau;
Qu'il médisait de lui, même avant sa naissance;
Que son frère, il n'en avait pas,
L'avait blessé d'un coup de langue;
* Suite de la fable de La Fontaine, livre 1, fable X.
4
38 LE LOUP ET L'AGNEAU.
Enfin d'absurdités farcissant sa harangue,
Et terminant tout ce fatras
A la façon des mauvais gars,
En l'empoignant par l'épine dorsale !
Cette audace lui fut fatale :
On l'aperçut, et le village entier,
Se rassemblant pour une traque immense,
Résolut de bloquer ce hardi flibustier;
Mais le rusé, rempli de prévoyance,
S'apereevant qu'on tourne la forêt,
Se met à jouer du jarret,
Si bel et si bien qu'il se flatte
De ne laisser que son fumet,
Quand il est tout à coup arrêté par la patte !
Qu'on imagine sa douleur :
Garibaldi montra moins de fureur.
Déjà, pour mieux courir, il a lâché sa proie,
Et jusqu'à lui viennent les cris de joie
De-ceux qui retrouvent l'Agneau,
Blessé3 tremblant, mais plein de vie.
11 entend, à deux pas, les dogues en furie,
Qui vont lui déchirer la peau,
Les cris de mort que l'on profère^
LE LOUP ET L'AGNEAU. 39
Du cercle étroit, qui toujours se resserre,
Les sinistres clameurs et les bruyants holà,
Enfin cent voix criant à la fois : « Le voilà! »
Les uns pour lui veulent une mort lente,
Et d'autres qu'elle sort cruelle et violente.
Tandis qu'ainsi sa vie est à l'enjeu,
Ce garnement, se rassurant un peu,
Se met à prendre la parole;
Mais, chose infiniment plus drôle !
C'est qu'ayant lu certains journaux.
Il prétend fléchir ses bourreaux,
Non pas en arguant de sa faim dévorante.
C'est-à-dire en plaidant
La circonstance atténuante;
Mais en argumentant
Sur la base bien chancelante
Des principes du droit nouveau,
Dont il s'est bourré le cerveau.
« La raison du plus fort est toujours la meilleure;
Voilà ce qu'on apprend, dit-il, de très-bonne heure.
Or j'ai pour moi la force, et j'avais le succès,
Partant tout ce qu'il faut pour gagner mon procès.
Le fort a droit d'user de sa puissance;
Dès lors le faible a tort de faire résistance.
40 LE LOUP ET L'AGNEAU.
Ce droit est clair et sans repli;
Ha son complément dans le fait accompli.
Pas d'intervention dans l'éternelle guerre
Qui règne entre les loups et la gent moutonnière.
C'est la nationalité
Qui met, d'une façon légitime et normale,
Nos races en hostilité.
Quand la mâchoire est inégale
Et la force d'un seul côté,
On parle en vain d'entente cordiale;
C'est un fait inconnu dans l'animalité.
Partant du point que je signale,
Je réclame l'Agneau : le gaillard est à moi,
Bien plus évidemment que tel peuple à tel roi;
Car enfin l'ai-je pris en traître
Quand j'ai prétendu l'annexer?
Est-ce en ami qu'on m'a vu m'avancer
Comme pour le défendre, et puis m'en rendre maître?
Je proteste ! Pourquoi, sur le point d'en finir,
D'unifier, de m'en repaître,
Vous mêlez-vous d'intervenir?»
Des traqueurs essoufflés le bon sens populaire
Ne comprit rien à ce vocabulaire.
LE LOUP ET L'AGNEAU. 41
De toute part il lui fut répondu :
« Assassin et voleur, on doit être pendu;
Voilà la loi : donc, par la jugulaire,
Assassin et voleur, tu seras suspendu. »
Paris, 5 janvier 1861.
4.
VI
LA MORT ET LA JEUNE FILLE'
« Du monde entier je suis-la reine,
Disait la Mort; sur la terre et les eaux,
Sur l'homme, sur la plante et sur les animaux
Je règne en souveraine.
D'accord avec le Temps,
Je détruis jusqu'aux monuments,
Et pour vassale j'ai la Vie,
Qui me doit, en tribut, livrer tous ses enfants.
J'ai pour agents la Maladie,
Qui prend mille déguisements,
La Guerre, l'Eau, la Peste et la Famine,
Les Médecins avec la Médecine,
Qui s'y prennent parfois si bien,
Qu'à force d'ordonnances,
Ils me font emporter certaines existences
* Contre-partie des deux fables de La Fontaine, intitulées : la Mort
et le BQclieron; la Mort et le Malheureux, livre I, fables xv et xvi.
LA. MORT ET LA JEUNE FILLE. 43
Sur lesquelles, vraiment, je ne prétendais rien.
Personne encor n'a pu me regarder en face,
A part le saint ou le martyr,
Que la foi fascine et cuirasse.
Le plus hardi fait la grimace
Quand je lui dis : « Allons ! il faut partir. »
Le héros, à travers le prisme de la gloire,
Me voyant mal, au jour de la victoire.
Se permet de me mépriser;
Mais je le vois bientôt se raviser,
Et, dès le lendemain, oublieux de la veille,
Il n'entend plus de cette oreille.
Tous ceux qu'on voit courbés sous le poids de leurs maux,
Qui se plaignent de leurs fardeaux :
Le bûcheron sous la ramée,
L'antique belle déplumée,
Le malheureux souffrant sans trêve ni repos,
L'aveugle, le goutteux, l'informe cul-de-jatte,
Celui que, dans la vie, aucun espoir ne flatte;
Quand j'accours à leurs cris, pas un ne veut de moi.
Jeunes, beaux, laids et vieilles antiquailles,
J'inspire à tous un invincible effroi.
Je fais trembler, sur la machine ronde,
Ceux devant qui tremble le monde,
44 LA MORT ET LA JEUNE FILLE.
Les rois et les sujets, les savants et les sots.
On dit que je n'ai pas d'entrailles;
Je n'en ai pas reçu quand on a fait les lots •
Voilà pourquoi j'aime les funérailles,
Les pleurs et les sanglots.
On parle'd'une jouvencelle
Qui gémit dans cette tournelle ;
Je vais, de ce pas, m'amuser
A lui présenter un baiser. »
En ce moment, la jeune fille,
Les yeux au ciel, consolait sa famille,
Et disait : « 0 mon Dieu, que votre volonté
S'accomplisse sur moi '• Monde par trop vanté,
Fortune, jeunesse, beauté,
Je quitterai tout avec joie,
Pourvu, mon Dieu, que je vous voie
Dans votre éternité ! »
Justement, c'est lui qui m'envoie,
Dit la Mort, en faisant craquer ses ossements,
Avec d'affreux ricanements,
Pour effrayer la jeune fille,
Dont le front serein brille
LA MORT ET LÀ JEUNE FILLE. 45
D'un éclat tout divin,
Et qui, toujours plus belle,
En souriant disait : « Demain
J'irai vers mon Dieu, qui m'appelle;
Pourquoi pleurez-vous mon bonheur ?
Je vais où s'envole mon coeur.
Rien ici-bas n'excite mon envie,
Et ne me fait plaindre mon sort.
Je te rends grâce, ô Mort ;
Tu viens me conduire à la vie.
En t'arrachant ton aiguillon,
Mon doux Jésus t'a faite douce et bonne."
De la gloire dont il rayonne
Il nous donna l'échantillon
Quand, par l'effet de sa puissance,
Transfiguré sur le Thabor,
Il nous a dit : «Voilà votre espérance,
« Ressuscites, vous revivrez encor ! »
En parlant, la jeune mourante
Était toujours plus rayonnante;
Mais la scène avait bien changé :
On se trouvait dans une plaine immense,
Où, dans la plus belle ordonnance,
46 LA MORT ET LA JEUNE FILLE.
Le genre humain était rangé.
Les morts avaient secoué leur poussière,
Et tous étaient ressuscites.
Du ciel tombaient sur eux des torrents de lumière,
Dont ils étaient comme inondés.
La Mort, dans sa surprise extrême,
Reconnaissant ceux qu'elle avait frappés,
Et les voyant de la tombe échappés,
Sentit alors une douleur suprême,
Et faillit mourir elle-même.
« Eh quoi! dit-elle, tous ces morts
Que j'immolai dans ma furie,
Plus que jamais sont pleins de vie !
Voilà le prix de mes efforts !
Je vois triompher ma rivale,
Et, malgré ma rage infernale,
Je n'ai pu la priver d'un seul de ses enfants.
Tous étaient morts; les voilà tous vivants !
J'ai voulu m'amuser de cette péronnelle,
Et n'ai pas su la mettre à la raison ;
Elle a ri de ma faux cruelle,
Et m'a fait un sermon !
Je ne veux plus me mettre en quête
De ce qui naît, vit et se meut;
LA MORT ET LA JEUNE FILLE. 47
C'est un trop sot métier ; moi, je prends ma retraite ;
Un autre le fera, s'il veut.
A ce labeur sans fruit je ne veux plus descendre. »
Une voix formidable alors se fit entendre :
« Tu le feras, tel est l'arrêt divin,
Jusqu'au jour où, retournant dans l'abime,
Tu verras ceux que ta cruelle main
Aura frappés en vain
Des cieux escalader la cime,
En entonnant l'hymne sans fin. »
Paris, 25 février 186d.
VII
LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD
PAR-DEVANT LE SINGE *
N'en déplaise aux trois fabulistes "
Tous assez faibles casuistes,
Qui tour à tour ont traité ce sujet,
Si cette cause mal jugée
D'un juste appel avait été l'objet,
La sentence eût été changée
Et le jugement cassé net.
Quoi! le Loup prétend qu'on lui rende
Ce qu'il n'a pas perdu ! Sévèrement repris
Et débouté de sa demande,
Il devait tout payer, sans le moindre sursis.
Le Renard, qui n'avait rien pris,
Ne devait pas payer l'amende.
C'est pitié du Singe qui sue, •
* La Fontaine, livre U, fable in.
»» Ésope, Phèdre et La Fontaine.
LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD, ETC. 40
Se grime, tousse, s'évertue
Pour décider tout de travers.
Autre chose est le crime, autre chose est le vice :
Les accusés les plus pervers
Ont droit à la justice.
Paris, juin 180!).
VIII
LA CHIENNE ET SA COMPAGNE'
Une Chienne en gésine
Disait à sa voisine :
« Je touche aux douloureux moments ;
Prêtez-moi, je vous prie,
Votre chenil, seulement pour le temps
Qne durera ma maladie. »
Elle y consent; au bout de quelques jours,
Notre charitable commère
Qui bivaquait aux alentours,
Vient pour voir si sa locataire
Est disposée à vider le local.
«Je suis encor bien mal,
Dit celh>ci; j'ai la migraine;
Mes petits se traînent à peine b
Patientez un peu. »
* La Fontaine, livre II, fable vu. Dans Phèdre ce sont deux chiennes
qui sont en scène.
LA CHIENNE ET SA COMPAGNE. 51
Elle y consent ehcor; mais ce n'était qu'un jeu :
Quand la propriétaire,
Couchant toujours dehors,
Revint plus tard, les petits et la mère
Se.portaient à ravir; mais ils ne songeaient guère
A déguerpir pour lors.
Ne pouvant point employer les recors,
Elle montra, de façon fort logique,
Qu'on avait tous les torts;
Qu'en un moment critique
Elle avait prêté sa maison,
Tout, lit, chambre, salon,
N'ayant plus que le ciel pour voile,
En couchant à la belle étoile;
Qu'il était de toute raison,
Qu'à la fin on lui... Pour réplique
A tous ses arguments,
La nichée et la mère
Lui montrèrent les dents.
Le dépit et la rage
Lui donnant du courage,
Elle se prépare au combat,
Et la lutte s'engage ;
Mais la hutte aussitôt s'abat,
52 LA CHIENNE ET SA COMPAGNE.
Blesse la mère, écrase la nichée,
Qui sort de là meurtrie et toute déhanchée.
Laissez au ciel le soin de punir les méchants,
Sans dire que ce qu'on leur donne
Toujours on s'en repent;
Par charité faites l'aumône ;
Ne prêtez qu'à bon escient.
Paris, juillet 1860.

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