Grenade / par Alp. Dousseau,...

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impr. de Lepelletier (Havre). 1872. 1 vol. (155 p.) : plan ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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: ifi UDART 1968
GRENADE
PAR
ALP. DOUSSEAU
Touriste, Membre de la Société Ravraise d'Eludés diverses, elc.
HAVRE
IMPRIMERIE LEPELLETIER
J873
GRENADE
PAR
ALP. DOUSSEAU
Touriste, Membre de la Société Havraise d'Etudes diverses, etc.
HAVRE
IMPRIMERIE LEPELLETIER
1872
GRENADE
PREMIÈRE PARTIE
A TRAVERS LE PAYS
Visiter, étudier pour la première fois un pays très curieux,
c'est fort bien! y retourner, plusieurs fois même, s'il est
possible, c'est encore mieux ; car à l'intérêt du nouveau
voyage se joignent les souvenirs des visites précédentes ; —
on a, d'abord, fait connaissance avec des sites, des êtres
intéressants, et savouré l'attrait de la nouveauté ; puis on
retrouve des amis ; et si on ne doit plus les revoir. puis-
que, comme on l'a dit :
Il est un âge dans la vie
Où tout voyage doit liuir.
Alors au plaisir de la contemplation, à celui de la souve-
nance, se joint la mélancolique émotion des derniers adieux,
et c'est un charme de plus et c'était bien un voyage
d'adieux que faisait le vieux touriste lorsqu'en 1866 il repar-
courait l'Espagne.
Temps et touriste voyagent de compagnie ; mais tandis que
l'un, s'il a le feu sacré, la rage de voir et de savoir, fait de
nombreux zigzags et de fréquentes stations, va par monts et
par vaux, examinant, furetant partout, tant pour le plaisir
— 4 —
présent qu'en vue d'un avenir dont il ne jouira peut-être
pas, — l'autre va droit son chemin, et il emporte avec lui la
jeunesse aventureuse, la vigueur du corps, l'ardeur de l'âme
du pauvre touriste qui, d'infatigable qu'il était, devient lent,
lourd, souffreteux, grincheux, et incapable de voyager désor-
mais ailleurs que dans ses souvenirs! en attendant une si
déplorable décadence, revisitons l'Espagne.
L'EspARNE ! Que de poésie dans ce seul mot ! — Dans cette
Europe encore fortement teintée d'Afrique, que de beautés,
de singularités naturelles et que le temps respecte, et combien
d'autres curiosités insignes, œuvres de l'art humain, et que
le temps outrage! Combien de reliques de siècles écoulés
et de civilisations éteintes, de monuments abattus, de débris
épars ! Tristes témoignages du choc des nationalités et des
religions diverses, des efforts de l'ambition et des fureurs
de la guerre! Dans cet étrange pays, le touriste rentre la
tête pleine et de légendes entre lesquelles l'entente
coxtiatene règne guère ! C'est une confusion de casques,
turbans, lances et cimeterres, preux cheva'iêrs et brigands
endiablés, femmes adorables, tendres caresses et grands
coups de poignard, castagnettes, guitares et sérénades;
trabucov, naoajas et au bijoux; et la croix et le croissant,
les arrièros et les toréadors, les cathédrales et les alca-
zal's - La cervelle du touriste, qui déjà connait bien le pays,
est comme un bazar rempli des objets les plus bizarres et
les plus disparates.
Avec tout ce bagige, le 1er mai 1866 le touriste traverse
la Bidassoa à son embouchure, rentre en Espagne au point
où il en était sorti dans un voyage précédent et quitte le
chemin de fer à la station d'trun ; c'est que la route de la côte
est une promenade très pittoresque, bien qu'assez rude; donc
sac au dos, et vive la liberté de l'allure!. San Sebas-
tiano, avec son roc qui en fait un petit Gibraltar, Bilbao,
port de rivière, et ses collilles; Suntander avec sa petite baie,
sont trois havres intéressants, qui, à eux trois, sont loin
d'égaler !e havre normand! entre eux, côtes hautes et rocheu-
—-5
ses, falaisefe, vallons et ravins.' - De Santander, vue de
l'énorme groupe des monts asturiens, toujours plus ou
moins neiges; c'est là que le vaillant Pelage nous y
reviendrons.
GRENADE est notre objectif ; il nous faut donc traverser
l'Espagne du nord au sud, et de part en part ; et comme nous
voulons dire un mot des principales localités sur la route,
allons vite et soyons bref. — Repris le ferro-carril (chemin
de fer), traversé la chaîne des Pyrénées au col de Reynosa,
entré dans le bassin du Douro ; plateaux sablonneux,
pierreux;— longé Palencia,— Valladolid, la nouvelle capi-
tale de la vieille Castitte, — ici mourut Christophe Colomb, et
ici recommencent nos recherches pour la biographie du
grand navigateur, que notre Société a publiée en 1869-70.—
Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon conctracièrent ici
cette union qui causa la ruine des Maures de l'Espagne ;
à Médina det Campo, où mourut Isabelle, le plateau qui nous
porte, déjà très élevé, se soulève davantage pour former la
vaste et très rocheuse chaîne de la Guadarraina ; à Attila la
pente devient très raide et nous franchissons, à la Canida, le
col qui a 1300 mètres d'élévation ; c'est en Europe, ICI plus
élevé des cols franchisé la vapeur; au revers voici VE-icnrial
(el Escorial) à 910 mètres d'élévation, vaste masse mi-palais
mi-couvent, sombre et sévère d'aspect comme le terrible
Philippe II, qui la fit c nstruire en souvenir de la bataille de
Si-Quentin, où nous fûmes battus le 10 Août 1557 ; puis nous
descendons rapidement jusqu'au Manzanarès, la plus com-
mode des rivières pour la parcourir à pied et à cheval,
comme on dit, et de la station nous moulons à Madrid.
MADRID et TOLÈDE, la nouvelle capitale et l'ancienne, l'une
se déliloyatit lioi-izoii tale, iie ii t sur son plateau sablonneux à
697 mètres au-lessus de la mer, l'autre parsemant de ses
débris un âpre rocher à demi entouré par le Tage ; à Tolède
<8,000 habitants et jadis 200,000; une magnifique cathé-
drale, les ruines d'un alcazar sur lesquelles Charles-Quint a
fait construire un palais, en ruines comme son prédécesseur,
- 6 — -
--bien d'autres débris encore, mais si délabrés ! l'antique
pont d'Alcantara ; la très curieuse église de St-Jean-des-Rois,
etc., rien de tel à Madrid, mais,300,000 habitants, un splendide
musée, et un palais royal très bien situé, et qui serait superbe
s'il était terminé.— Remarquons que Tolède est au centre
même de la péninsule; Madrid est à 20 lieues au nord-
est.
Trois lignes ferrées aboutissent à Madrid; nous reprenons
celle du sud, car il serait trop ennuyeux de parcourir à pied
les tristes plaines de la nouvelle Castille, où nous entrons
en traversant la chaîne monotone des monts de Tolède; une
autre chaîne se dresse devant nous, plus haute, plus acci-
dentée, c'est la Sierra Morena, la brune, naguère encore,
comme de temps immémorial, la belle patrie d'une horde de
gitanos et autres chenapans romantiques, mais très malsains;
-cette aimable population a perdu de sa spécialité, et c'est
heureux pour nous ; car grâce à une circonstance imprévue,
c'est à pied que nous parcourerons ces défilés dangereux,
des pluies diluviennes ayant renversé les viaducs et boule-
versé le chemin de fer depuis Venta de Cardenas, au pied de
la Morena, jusqu'à Andujar, au bord du Guadalquivir. —
Il y avait bien la diligence, mais point de place, ce dont se
consola facilement le touriste, léger de bagage et marcheur
jeune et gaillard depuis très longtemps ! -
Nous voilà sans encombre dans l'Andalousie ; mais quelle
belle occasion t'erd ie ! — n'avoir pas rencontré un seul
pauvre petit brigand! rien que quelques carabiniers prosaï-
ques. — D'Andujar, le chemin de fer nous mène à Cordoue,
la Cordnba antique, la Cordova espagnole, prise par les
Gotlis en 572, par les maures en 711, et de 756 à 1031 capi-
tale du califat d'occident, puis d'un royaume particulier ;
enfin reprise en 1236 par Ferdinand III et presque détruite
alors. Cordoue, longtemps riche, puissante, fastueuse, n'a
plus que 42,000 habitants au Heu des 300,000 qu'elle comp-
tait; son spacieux et somptueux alcazar devint au xvie siècle
le palais de l'inquisition, maintenant il loge un haras, et la
-7-
triste ville est peut-être le plus maussade labyrinthe de
toute l'Espagne : très belle position d'ailleurs, rive droite du
Guadalquivir, au pied de riantes collines et au ceutre de l'An-
dalousie.
Cordoue a conservé ses vieux murs et ses tours vénéra-
bles, et surtout la mosquée fondée par le premier Abdérame,
et devenue une cathédrale merveilleuse où 850 colonnes de
jaspe, de porphyre et de marbre, forment 19 nefs, ici nous
stationnons, remarquant mille détails mauresques, si curieux!
— la cour aux fontaines, orangers et palmiers, sur un côté
de laquelle s'élève, isolé, le beau clocher de la cathédrale. —
la petite église, si riche et si ornée, construite au milieu de
la mosquée qu'elle a dépiorablement mutilée ! — quel dom-
mage que l'admirable monument arabe n'ait pas été conservé
intact ! et qu'il ne reste plus rien du merveilleux palais, le
Medina-al Zarah qu'Abdér.ime 111 avait fait c"U!'truire en
94 près de Cordoue. pour la belle Zarah, sa Miltane favo-
rite ! — la mosquée de Cordoue. est une d. s trois merveilles
arabes que nous venons admirer ; Sévitte va nous en offrir
une autre, et la troisième nojs attend à Grenade.
SÉVILLG, illustre de plus d'une manière et depuis long-
temps! — Illustrée surtout par notre ami Figaro, le célèbre
barbier (barbero) fils de Beaumarchais et de Ho^ini, SéviIle
a moins souffert du temps et de la guerre que tlonloue; elle
a H 0,000 habitants et c'est encore en population la troi-
sième des villes espagnoles (Madrid et B.ircelonne sont les
deux premières) Sévi Ile, sur la rive ga'iche du Guadalquivir,
avec son grand faubourg de Triana sur l'autre rive, son
énorme catttédrate, une des plus grandes et des plus cu-
rieuses églises de l'Europe, y compris son fameux clocher,
la Giralda; un magnifique Alcuzar, moins grand, moins bien
situé que celui de Grenade, mais ci bien restauré, entretenu,
qu'il semble radieux de jeunesse! La Tour del Oro, la cein-
ture des vieux murs et leurs tours, et tant d'autres reliques
des siècles passés ! Séville est toujours la digne capitale de
l'Andalousie, la reine du Guadalquivir. — Andalousie, Gua-
— 8 —
dalquivir, Alcazars; Mosquées! ces mots semblent exhaler un,
parfum dont s-euivre l'âme poétique 1- C'est comme une
ivresse fascinante, pendant laquelle on se trouve transporté;
en plein islamisme espagnol, — mais Séville, situé au, mi-
lieu d'une vaste plaine et eu terrain tout plat, n'a rien de pit-
toresque et ne jouit d'aucunevperspective ; comme site et en-
tourage, c'est de la prose vulgaire, tandis qu'à Grenade.
aussi quand les sévillans s'écrient :
Qiiipn no ha visto a Sevilla
r\o ha i"to a maravilla.
Qui Séville n'a vu n'a pas vu de merveilles r
Les Grenadins ne manquent pas de répliquer :
Quien no ha vislo a Grenada
No ha vislo a nada.
Ou n'a rien vu fid'on n'a vu Grenade.
Nous en jugerons bientô'. Remarquons que Séville est port
de fl.-uve connue Bordeaux, que Bordeaux est la capitale de
l'Andatousif française,que Garonne et Guadalquivir sont cou-
sins, et que chez l'un comme cltez^l'autre on cultive laig»S-
conna le avec un succès digne des plus grande éloges.
XÉRÈS, 35.0'10 liabilatits,, est un autre Bordeaux pour le
, commerce des vins, seulement les vins ne se ressemblant pas.
comme les gasconnades, le Xérès du Midi ayant le tempéra-
ment plus méridional que celui du;Nord. Donc ici, vignobles
et celliers où se prépare le fumeux Cherry, anglais, quand il.
ne se fabrique pas à Loml es- au pied des ricties collillt's, de
Xérès, si chères à Uarchus, au bord dll Guadaleh!, l'Cln''r,-
quons la plaine où se répandit tant dé sang torsqu't'n 711.
les arabes de T.t)\<k mirent un déroule les chrétiens de
Roder.c. nous en rt-parn rons.
( oquelteineiit s'épanouit sur sa presqu'île la jolie ville
de Cuux, la plus julie ville de l'Espagne, la pjusi propre.
- 9'-
la plus gaie, du moins, et peut-être la plus ancienne.
54,000 habitants , pas de port proprement dit, mais rade
sûre et commode, et marine active; remarquez les nom-
breux miradores (belvédères) d'où les négociants se plai-
sent à voir de haut et de loin leurs flottantes richesses;,
et l'Alameda, qui fait tout le tour du rocher, promenade
délicieuse lorsque les brises du soir ont enfin dompté les
fureurs d'un soleil plus ardent ici que partout ailleurs en
Espagne. — Alors les pimpantes et gracieuses gaditanes
viennent décorer la promenade des murs ; elles sont char
mantes, le savent très bien et ne s'offensent point qu'on les
trouve telles, - Cadix est une pierre brute recouverte d'une
pierre précieuse; une oasis cher aux nymphes de la mer,
mais comme Venise, privée de toute nymphe bocagère.
Tout autre chose est ce formidable roc de Gibraltar et
son entourage d'engins de deslruction ; dangereux repaire
d'un Hodomont étranger, passé maître en contrebande et
en mauvaises raisons; enfin hôte fort incommode, que
l'Espagne souffre citez elle parce que ses moyens ne lui per-
mettent pas de l'en chasser. — Nous avons fait ample con-
naissance avec ce personnage, et nous avons pris la liberté
grande d'en parler sans cérémonie dans le volume publié par
notre Société t'n 1868 — avant de quitter le détroit fausse-
ment dit de Gibraltar, répétons qu'en conscience on devrait
dire de Tarifa — car à Tarifa se trouve l'Estrecho, l'éiroi-
tes?>e, et cette moindre dislance entre l'Europe et l'Afrique
est précisément cette de notre église Notre Dame à la nou-
velle Notre-Dame des-Flots, de Trouville, 3 lieues et demie
kilométriques; - autre remarque: c'est au bord de cette
petite rivière, le Salado, dont nous avons vu l'embouchure
un peu avant de passer devant Tarifa, qu'eut lieu, en 1340,
la sallglante bataille où furent défaits les Maures mérinides;
événement qui ne laissa plus subsister de puissance mau-
resque en Espagne que le royaume de Grenade, nécessai-
rement condamné à succomber à son tour.
Reprenant la mer et quittant l'Océan pour la Méditerranée
—<0—
nous longeons la côte de ce que les Grenadins nommaient
leur royaume du soleil ; terre ensoleillée, en effet ! car d'une
haute chaîne de monts qui s'étend de Tarifa au cap de Gata,
avec un déploiement de 90 lieues, descendent jusqu'à la
mer des pentes très raides et qui plongent droit au midi ;
c'est une succession d'âpres collines, de monts pelés, brûlés,
rocheux, de ravins et de vallons, au pied desquels se trouvent
Estepona, Marbella, Malaga, Velez-Malaga, Almunecar (sur
le méridien de Grenade), Motril, Adra et Alméria; — vers
l'Est et au point le plus septentrional de la courbe extérieure
du croissant que forme cette chaîne et la côte, se soulève
l'énorme Névada qui domine de beaucoup sur tout le reste ;
elle est si haute que ciu large on l'aperçoit pendant tout le
parcours jusqu'à Alméria; nous n'allons pas jusque là ; nous
prenons terre à MALAGA, le plus grand port de mer de l'Es-
, pagne après Barcelonne, et la plus grande ville de l'Espagne
méridionale après Séville : 80,000 habitants, situation très
heureuse, au débouché de la vallée du Guadalmédina, au
pied d'une colline qui porte le fort du Gibralfaro, et à mi-
hauteur, les ruines considérables, mais presque informes, de
l'Alcazaba ou citadelle, dont la première construction
remonte aux Phéniciens.
Stationnons au Gibralfaro, d'où la vue est si vaste et M
belle! très agréable encore est la vue des gracieuses mala-
guenas, odalisques aux petits pieds et aux grands yeux, se
promenant par une fraîche soirée à l'Alameda, spacieuse
promenade bien ombragée et ornée de si itues, et de deux
fontaines jaillissantes, l'une desquelles offre un groupe de
petits personnages qui devraient bien aller exécuter leurs jets
d'eau dans un water-closet, tant leur réalisme est immodeste !
— La cathédrale est digne de remarque aussi, bien que ne
datant que de la Renaissance, comme le prouve son style.
Malaga, depuis si longtemps riche, heureuse et prospère, et
renommée surtout pour ses vins et ses raisins, se rendit aux
Maures presque sans coup férir, après la désastreuse
bataille de Xérès, mais opposa une résistance héroïque aux
efforts de Ferdinand d'Aragon; prise en 1487, cruellement
- il -
,- dépeuplée, dévastée, ce fut pour les Maures de Grenade le
présage de leur ruine prochaine, et l'avis de ne pas prolonger
outre mesure une résistance aussi désastreuse qu'inutile.
Le ferro-caril qui de Santander, passant par Madrid, nous
a amené à Cadix, bifurque à Cordoue et sa ligne du midi
aboutit à Malaga en passant à Antequera ; de ce point un
embranchement ira bientôt jusqu'à Grenade; —on peut en-
core, quittant la voie ferrée à Andujar, se rendre directement
à Grenade par Jaën, par une grande route carossable et très
pittoresque; nous avons préféré faire le grand tour et nous
avons eu grandement raison. — A Grenade maintenant, et
nous sommes impatient d'y arriver! Un service de diligences
quotidien mène d'une ville à l'autre; la route se divise en
deux moitiés bien différentes, la montagne et la plaine, et
les heures de départ sont fixées de manière qu'en été, le
trajet montueux se fasse de nuit, à cause de la chaleur, et de
la fatigue des bêtes de trait ; — la montagne est un vaste
prolongement des Alpuxaires, très haut, tortueux, raviné,
accidenté, sauvage, et dont le promontoire du Gibralfaro est
la dernière proéminence de ce côté ; — la plaine, c'est la
Vega, celte partie si luxuriante du bassin du Génil, à un bout
de laquelle se trouve Loja, et à l'autre Grenade. — Noire
lourd véhicule traîné par quatre mules: Ri!a, Pépita, Mari-
quila et Dolorès, et autant de chevaux, avec le mayoral
(conducteur) et le zagal (postillon) qui voltige autour de ses
bêtes, leur parle, les stimule incessamment, et une quinzaine
de voyageurs, plus une masse de bibelots. monte lente-
ment et en serpentant beaucoup. — Malaga et tout son fer-
tile bassin, sa baie et ses côtes reparaissent plusieurs fois.—
L'horizon s'agrandit et. s'assombrit; la fraîcheur et la nuit
succèdent à un jour brûlant, — ta montagne est de plus en
plus sauvage, enfin à force de monter, de descendre et de
pirouetter, on se trouve dans la vallée du Génii à Loja.
Lorsqu'on n'a vu une ville que de nuit et en passant, on
n'en saurait guère parler de visu, nous savons du moins que
Loja, jadis place très forte et dont nous aurons occasion de
— 12 —
reparler plus d'une fois, est une ville de 44-,800 habitants*
assez mal bâtie, s'appuyant à une montagne, rive gauche du
Génil, au point où les deux chaînes qui enclosent la Véga se
rapprochent et ne laissent entr'elles que l'espace indispen-
sable au cours de la rivière. — Loja est donc la-clé, la gar-
dienne de la, Véga. nous verrons que son rôle lui a coûté
cher !. Nous entrons dans la riche et verdoyante Véga,
et le terrain s'aplanit, — les étoiles pâlissent et l'aurore
commence à poindre, — la silhouette des Monts voisins se
dessine vaguement; devant nous, au-delà de cette si longue
plaine brumeuse, et qu'on prendrait volontiers pour un lac,
diverses crêtes âpres s'aperçoivent ; en arrière et sur la,
droite, nous voyons surgir, flotter sur la brume une vaste
masse aux nuances azurées, violacée?,.capricieuses, fugitives;
puis on dirait une lame monstrueuse et hérissée d'é-
cumes. c'est l'énorme Nevada, c'est le Mont Blanc de
Grenade. Tout-à-coup- les premiers rayons du soleil
frappent ces crêtes argentées; les neiges s'illuminent de
teintes radieuses, dorées, qui resplendissent dans l'éther ;
le Titan semble grandir, se rapprocher rapidement de nous,
s'enflammer, flamboyer! et nos regards émerveillés ne peu-
vent se détacher d'une telle magnificence.
GltENADE. — TOPOGRAPHIE ET PANORAMA.
Loja est à 5i kilomètres de Grenade; SANTA-FÉ, que nous
traversons, n'en e>t qu'à 10 kilomètres, Sxnta-Fé, la ville im-
provisée, la seule en Espagne où-les Maures ne soient point
entrés. nous en reparlerons — nous sommes au centre
d'un amphithéâtre fie Monts, sur lesquels la Nevada domine
comme un phare sublime la brume qiii flottait sur la
plaine s'est dissipée. la silhouette de Grenade se dessine
enfin nettement; elle se déploie, se soulève, et les tours de
l'Alcazaba la surmontent. Vive Grenade ! nous y voila !..
Le touriste saute à terre et avance à petits pas. — Voilà bien
la reine des Greiiades et pourquoi on l'a comparée à une
13 —
grenade entr'ouverte, de là son nom : la Granada l c'est bien
cela 1
GRENADE s'étend dans la plaine et s'élève en amphithéâtre
contre et sur deux collines séparées par le vallon du Darro.
à cela près de ce vallon, c'est exactement la forme et la
position du Havre ; — c'est d'ailleurs même superficie peu-
plée, même distribution de quartiers; nous pouvons donc
comparer entre elles les deux villes. — Pour remire la res-
semblance plus frappante, faisons débouchqr un vallon,
celui de Sain te-Adresse, par exemple, dans le prolongement
de la rue de Paris, rien de plus facile 1 Alors nous aurons
deux collines au lieu de celle d'tngouvitte ; — la colline de
droite, en regardant du bas de la ville, c'est le plateau de
l'AMiambra, qui se présente de biais et s'étend des terrains
Boulogne jusque ta Mare-aux-Cjercs ; — sur la colline à
gauche, de la Côte Morisse au fort de Ste-Adresse, s'étend la
partie haute du quartier de l'Albaysin ; et derrière, c'est-à- j
dire au-dessus de l'église de Sanvic se soulève une haute i
croupe mamelonnée, la Cuesta de San Miguel ; où nous allons l
monter, car c'est le point culminant des environs immédiats j
de Grenade et IPo centre d'un panorama merveilleux d'intérêt, ,¡
- d'étendue, de variété.
fCes rapprochements sont assez exacts et ils donnent une
idée de l'assiette de la ville ; nous pourrions continuer le
parallèle sans tomber dans la fantaisie; mais aussi que de
différences! — dans l'orientation, d'abord, la côte du Havre
regardant le Midi, et celle de Grenade, l'Ouest. La différence
de latitude suffit d'ailleurs pour en nécessiter bien d'autres;
la latitude de Grenade est de 37° 20 et ctlle du Havre, 49° 30
soit un écart de 12 degrés. Remarquons que le parallèle de
Grenade est aussi celui de Girgenti, en Sicile, et celui de
Bizerte (Tunis), le point le plus septentrional do l'Afrique; ,
pour la longitude, c'est le 6me degré ouest de Paris, préci-
sément le même que celui de Santanderet de Madrid; le
Havre est au bord de la mer, tandis que Grenade, comme
Madrid, est à 2,000 pieds au-dessus, Enfin au Havre, la mer
— 14 —
et pas de montagnes, et le contraire à Grenade— mais. lais-
sons le Havre à sa place et tel qu'il est; sa côte n'a rien à
envier à celle de Grenade, à l'Alhambra près, et le spectacle
dont nous jouissons de la côte d'Ingouville est délicieux aussi,
bien que tout autre chose que celui qu'offrent les environs de
Grenade; pour bien jouir du panorama qui nous attend, -
montons sur le mont San Miguel.
Le panorama du mont San. Miguel est infiniment plus re-
marquable que le mont même; ce petit mont s'élève pourtant
à 860 mètres; en effet, la ville basse est à 680 mètres au-
dessus de la mer, et nous la dominons de 480. mètres;
aussi la voyons-nous tout entière à nos pieds, ainsi que
l'Albaysin, le vallon du Darro, rAI ham bra, le Généralife, etc.
le cours du Géuil parmi les jardins, les vergers, les prairies
et les cultures est déployé sous nos yeux : châteaux gracieux
(Los Carmenes) -bois et bosquets sur les pentes de nos collines;
du côté opposé, aspects tous différents : ce sont les âpres
croupes dénudées de la Sierra del Sol, chaîne de hautes col-
lines qu'un ravin sépare du massif de l'Alhambra, — en
face, à l'angle formé par ce ravin et le val du Darro, nous
remarquons le Généralife, qui semble examiner ce qui se
passe chez son voisin, étant un peu plus élevé que lui; nos
regards, de ce côté se portent avec empressement beaucoup
au delà, et s'arrêtent, émerveillés, sur les neiges éblouissantes
de la Nevada ! — telle est la puissance de l'illumination et la
transparence de l'atmosphère, que cette crête dentelée nous
semble peu distante; elle est pourtant de 8 à 12 lieues
de nous, et entr'elle et nous s'élèvent plusieurs plans de
montagnes inférieures; le sommet culminant, le Mulhausen,
s'élève au sud-sud-est : haut de 3,573'mètres il surpasse de
86 mètres la Maladetta, reine des Pyrenées, et domine sur
toute l'Espagne; — plusieurs cimes voisines sont presque
aussi hautes, el Pico de la Yeleta a 3,447 mètres et el Coro
de la Alcabaza en compte 3,403, enfin cette chaîne superbe
dépassant de 5 à 600 mètres la ligne de neige perpétuelle à
cette latitude, porte les glaciers les plus méridionaux de
l'Europe.
- 15 —
La vaste chaîne dont la Nevada est la reine s'étend donc de
Tarifa au cap de Gata, elle bifurque près de Guadix; une de
ses branches tourne au nord, sépare l'Andalousie de la Mur-
cie et le bassin du Guadalquivir de celui de la Ségura— près
d'Alcaraz elle aboulit à la Sierra Morena, et de Tarifa à Alca-
raz elle forme l'extrémité méridionale de la grande dorsale
européenne ;d'Atcar..z les deux chaînes vont ceindre toute
l'Andalousie, et la source supérieure du Guadalquivir est à
Alcaraz même; — souvenons-nous que l'Andalousie est l'an-
cienne H* tique qui s'étendait, à l'Ouest, jusqu'à la Guadiana
inférieure. Phénicienne d'abord, puis Carthaginoise, puis
Romaine, elle changea de nom quand les vandales s'en empa-
rèrent, ils en firent Vandalusia, et le Betis devint le Guadel-
Kebir,d'où nous avons fait le nom moderne.- La Sierra Neva-
da protège Grenade contre les violences du soleil du midi,
et combat la pernicieuse influence du Solano, le Sirrocco
africain, si débilitant! aussi la nomme-t-on vulgairement
l'Abanico, l'éventail ; en toute saison elle fournit abondam-
ment à la, ville la glace dont on fait un si grand usage;
c'est une industrie lucrative pour bon nombre d'arrieros
(muletiers).
La VÉGA est une bienfaitrice non moins précieuse; c'est
la mère nourricière de la ville, mère généreuse jusqu'à la
prodigalité, car c'est bien la terre la plus fertile de l'Europe !
ses produits sont d'excellente qualité, elle donne annuelle-
ment trois récoltes; (la Huerta de Valencia, si renommée
, pour sa fertilité, l'égale à peine) , outre le Géuil qui la tra-
verse dans sa longueur en faisant de nombreux méandres,
elle est arrosée par diverses petiles rivières et par de nom-
breux canaux, œuvre des Maures, dont profite encore l'in-
dolente Espagne ; en sortant de la Véga, le Génil tourne au
Nord et va se perdre dans le Guadalquivir, dont il est le
principal affluent. — La Véga tout entière est sous nos yeux ;
c'est un bassin ovale, partout ceint de moi.tagnes et dont le
grand axe a 13 lieues de longueur, il est posé exactement
Est et Ouest, et notre horizon occidenlal est formé par les
Monts de Loja; au Nord la- Véga est bordée par une chaîne
— 16 —
pareille à celle du Sud, — ce sont les Monts proprement dits
de Grenade et qui séparent cette province de celle de Jaën ;
— sur divers sommets des deux versants se voient encore les
ruines des châteaux qui protégeaient la Véga et gardaient les
principaux défilés, - une grande roule vient de Madrid, s'al-
longe droit au Midi, passe à Jaën, puis a Grenade, et traver-
sant l'énorme massif qui joint les Alpuxarres à la Nevada,
aboutit à la mer à Molril.
Tournons maintenant nos regards vers l'Est.- Cette partie
du panorama est l'antithèse de la Vega, et l'ensemble y
gagne beaucoup en variété; c'est un labyrinthe de Monts à
vallées verdoyantes, à cimes rocheuses et dénudées ; —ce
sont les Monts de Cogoloz, où nait le Darro, ceux si rocheuxI
de Mocklin et de Culomera, — c'est la Sierra- Elvira, avec
ses crêtes stériles, ses phénomènes de votcanisation et ses
sources thermales; le Parapanda qui annonce la pluie quand
il se coiffe de nuages, comme le Pilate de Lncerne, le Wet-
terhorn du Grindelwald, le Pic de Skye dans les Hébrides,
etc., aussi les cultivateurs de la Véga disent-ils :
Cuando Parapanda se pone la montera
llueve, aunque Dios no lo quisiera.
Quand Parapanda met son bonnet, il faut qu'il pleuve, même en
dépit de Dieu.
Le labyrinthe est traversé en zigzags par la route peu sûre,
peu commode, peu fréquentée, qui mène à Guadix, et là,
bifurquant, descend à la mer à Almeria, ou court à l'Est jus-
qu'à Carih.igène et à Alicante ; ici et là, elle aboutit à une
voie ferrée qui vous mènera ou vous voudrez, — mais nos
regards sont fatigués d'avoir tant erré sur ce vaste panorama;
la.issons donc les yeux se reposer et pendant ce temps, rap-
pelons-nous l'histoire des arabes, à laquelle, pendant huit
siècles, celle d'Espagne est intimement liée; —remontons
même aux premiers temps vraiment historiques ; et partant
de si loin, allons vite, surtout jusqu'à l'époque où Grenade
commence à jouer un grand rôle.
— 17 —
a
ESSAI D'HISTOIRE
L'ESPAGNE AVANT L'INVASION DES ARABES.
MAHOMET ET L'ISLAMISME.
IBEKIA, IIESPERIA, HISPANIA, ESPANA, la péninsule espagnole
— car nous ne séparons pas le Portugal de l'Espagne, dont
il n'eût jamais dû être séparé en aucune manière, de même
qu'il ne l'est point géographiquement - le Portugal 1 pro-
q u 0 t,
vince à l'état de rébellion permanente, qui vole à l'Espagne
le cours navigable de trois de ses principaux neuves, et sur-
tout celui du Tage, le plus grand de tous 1 — la péninsule,
disons-nous, est bien une presqu'île, car les sept huitièmes
de son périmètre sont baignés par la mer, et sur l'autre hui-
tième, par où elle confine à la France, sa seule voisine, la
- formidable chaîne des Pyrénées complète à souhait son
isolement. Quel pays plus compacte et à figure plus mathé-
maiiquel c'est un carré formé par 600 lieues tle côtes et 90
lieues de montagnes, - pendant qu'une moitié de la France
ne possède pas une montagne, et que le centre du pays est
une plaine si basse que les eaux ne savent trop de quel côté
tourner, cinq pendes chaînes de monts courent Est et Ouest
dans la péninsule, et une sixième chaîne gisant Sud et Nord
traverse le pays, du cap de Gata aux Pyrénées; l'Espagne,
sur plus des deux tiers de sa surface, est un plateau haut de
6 à 700 mètres. On peut donc dire sans exagération que c'est
le pays européen le plus symétrique, le mieux protégé par
des fioulières naturelles, le plus varié d'aspects, de climats,
de productions; pays un et indivisible, où ne pouvaient
exister à la fois deux populations différentes d'origine, de
mœurs, de religions. - Lt sArabtsne tinrent pas assezeompte
de ces individualités antipathiques; et pour avoir négligé dé
tout prendre, ils durent tout perdre.
Qu'était-ce donc que ces Arabes? Quand se rendirent-ils
maîtres du pays ; comment en furent-ils expulsés et que
—<8—
devinrent-ils? - Et voilà la mémoire et l'imagination à l'am-
vret Le romancero babille, les légendes racontent, l'histoire
prend le ton grave qui convient à son métier; tous s'effor-
cent de reconstruire la vieille Espagne et nous engagent à
prêter l'oreille à leurs récits. — Ce n'est pas sans intérêt, ni
sans (lifficultél il s'agit de mettre d'accord des gens qui ne
s'entendent guère et veulent tous avoir raison. — Chrétiens
d'un côté, musulmans de l'autre, se regardant de travers et
embrouillant la question. — Cependant, écoutons ce qu'ils
vont nous dire et nous en accepterons le plus vraisemblable.
Longtemps avant l'époque mahométane, l'Espagne, cette
proie M belle et si en\iable ! avait excité la convoitise de di-
vers envahisseurs. Sans remonter jusqu'aux nébuleuses épo-
ques des Aryens et des Telasges, nous trouvons les Celtes au
nord et à l'ouest de la péninsule, les ibères à l'est et au sud;
les Grecs fondant diverses colonies sur les côtes, et surtout
Sagonte (de nos jours Murviedro) et les Phéniciens s'établis-
sant à Tarragone. Ces peuples, ne pouvant subjuguer tout le
p;iys, appelèrent à leur aide les Carthaginois qui, d'alliés
devenant maîtres, fondèrent Carthagèue, s'emparèrent des
îles B.déares, soumirent toute la côte, poussèrent jusqu'à
l'Ebiv, et là rencontrèrent les Romains qui leur barrèrent
le chemin ; le règne des Carthaginois dura de. 438 av. J. C.
jusqu'à 230, puis Renie alors s'empara de l'Espagne à l'aide
de toutes sortes de perfidies; on sait Ids terribles sièges de
Sagonte par Annibal marchant vers l'halie, 219 av J. C., et
de Numance, par Scipion Emilien, en 133, et la vigoureuse
résistance des Aslures, des Cantabres et autres populations
pyrénéennes; enfin la cruelle guerre entre César, Pompée et
ses lils; — 45 ans avant l'Ere chrétienne, César avait triom-
phé, et l'Espagne était à la discrétion des Romains. — Elle y
resta pendant quatre siècles.
Au commencement du vme siècle, la puissance romaine
était, tombée en pleine décadence : les peuples qu'elle
avait si longtemps opprimés s'entendaient enfin pour pren-
dre leur revanche: en 439 les Barbares du nord envahirent
- 19 —
l'Espagne, les Suèves s'établirent au nord et à l'ouest, les
Alpins au centre,-et les Vandales pénétrèrent jusque dans
l'Andalousie.- Les Visigoths, ou Guths de l'ouest, chassant
devant eux les Suèves, s'emparèrent à leur tour de laCaïailogne,
et en 415 Wallia leur roi, subjugua grande partie du pays.—
L'Espagne était devenue uu royaume Visigoth et avait pour
capitale la forte ville de Tolède, lorsque naquit en Arabie
un homme extraordinaire, qui devait un jour causer la ruine
de la puissance des Goths en Espagne.- Puisque nous allons
être continuellement en présence des mahométans, parlons
avec quelque détail de* leur prophète et de ses premiers
successeurs.
L'ISLAMISME.
Mahomet ou plutôt Mohammed (digne d'éloges) (Ibn-
Abdallah Aboul Cassem) naquit à la Mecque (Mekke) en 571,
il appartenait à la puissante tribu des Koraïchites; orphelin
dès l'enfance, il fut élevé par son oncle Abou-Thaleb, com-
merçant, qui fit de son neveu un conducteur de chameaux
et l'emmena en Syrie; le jeune arabe y deviul l'ami d'un
moine nestorien, qui plus tard l'initia à la connaissance
de l'ancien et du nouveau testament; - il eut bien dû lui
apprendre à écrire 1 — Mahomet, parait-il, ne sut jamais écrire.
ce qui ne l'empêcha pas de se rendre bientôt très remar-
- quable par son intelligence des affaires. — Il devint l'inlen-
daut, puis l'époux d'une riche vauve, Kadija; elle lui donna
sept enfants : trois fils qui moururent en bas âge, et quatre
filles, l'une desquelles, Fatima, épousa Ali, cousin de son
père. Mahomet devenu veuf prit pour seconde femme la
très jeune et si vindicative Aichu. fille d'Abou Beker (le père
de la vierge) puis, bien qu'il fut déjà vieux, il prit quinze
autre épouses — sans parler des concubines, — lui qui ne
permettait à ses adeptes que quatre épouses à la fois 1 — ce
qui prouve que sa vertu favorite n'était pas la continence,
et qu'il avait fait la loi pour tout le monde, excepté pour lui
même. — Mais voyez le guignou ! tant de femmes ne lui
donnèrent que des filles ! ce fut le châtiment de sa paillardise.
- 20-
L'ARABIB, vaste plateau presque entouré de mers et pays
mi-peuplé, mi-désert, comptait alors 10,000,000 d'habitants.
Cette antique patrie d'un des plus vieux peuples du monde
n'avait jamais été conquise. -— Sa population se composait
d'idolâtres de diverses espèces, de chrétiens de sectes variées,
de juifs, de sabéens, etc.; l'idolâtrie prévalait et le grand
temple de la Mecque, capitale du pays, était entouré et rempli
d'idoles. A toutes ces religions si discordantes, à des liens
politiques très relâchés, Mahomet conçut l'audacieux projet
de substituer une puissante nationalité et ie dogme d'un
Dieu unique, indivisible, dont il se dirait le prophète. Cette
affirmation le séparait des chrétiens trinitaires et de tous les
idolâtres; il s'écartait moins des j 'ifs: les arabes, d'ailleurs,
se disant comme eux fils d'Abraham, mais par Ismaël.
Mahomet acceptait donc tous les prophètes des Hébreux, et
se donnait comme le plus grand de ces hommes inspirés,
et comme closant leur série. Il acceptait aussi Jéblls cornnve
prophète, non comme fils de Dieu; aussi chrétiens et juifs
refuaèrent-ils également de reconnaître sa mission : les uns
parce qu'il restait étranger au dogme de la Trinité, tes autres
parce qu'il était étranger à leur nation et qu'ils n'espéraient
rien de lui.
Mahomet avait 41 ans lorsque, après s'être longuement
préparé au rôle qu'il allait jouer, il se mità l'œuvre; il fit
d'abord quelques prosélites dans sa famille, et longtemps il
essaya de réussir par la prédication, imitant en cela le Christ,
dont il était si loin de posséder la mansuétude, la pureté, la
moralité parfaite, la philosophie sublime ! — Il reconnut enfin
qu'il lui fallait employer d'autres moyens. — Le 10juillet 022,
persécuté par les Koiaichiles, couvert de ridicule, menacé
de mort, il s enfuit de la Mecque et se réfugia à Médiate, ville
voisine; — alors commença l'Ere musulmane, l'Hégyre (de
Iliedji'a, fuite). Déjà le prophète avait de nombreux parlisalls.
il les appela autour de lui, leva le masque, et à la prédica- -
tion pacifique, il hubstitua celle par le sabre — Elle lui réussit
infiniment mieux 1 — epcndant il éprouva d'abord de rudes
échecs, malgré les talents militaires dont il fit preuve, et
-21 -
malgré la mission divine dont il se disait chargé.— Fait très
remarquable ! Il fut battu par des récalcitrants qui, convertis
plus tard, devinrent ses apôtres les plus fervents, ses conti-
nuateurs, ses successeurs au pouvoir! — Omar, qui d'abord
l'exécrait et faillit l'assassiner; Abou Deker dont il épousa la
fille et qui rassembla les matériaux du Coran ; Olhman, qui
révisa, expurgea, fixa le texte du Coran,etc.Ennn i) trinmptta,
il rentra en vainqueur dans la Mecque, détruisit toutes les
idoles, et désormais put répéter sans contradiction sa gralld e
phrase sacramentelle : Il n'y a d'autre Dieu que Dieu et Ma-
homet est son prophète ! — Deux ans après, il avait soumis
toute l'Arabie, lorsqu'il mourut en 632, à l'âge de 61 ans, à
Médine, des suites du poison que lui avait fait prendre une
juive quatre ans auparavant.
Mahomet fut quelquefois cruel ; il crut devoir l'être pour
terrifier ses ennemis, mais il n'était pas naturellement cruel;
c'était un habile imposteur, et qui joua son rôle jusqu'au
dernier moment; — ce n'était pas le scélérat que Voltaire à
mis en scène; H eut même des vertus sincères, de grandes
qualités, des talents extraordinaires; — il ne prétendit point
au don des miracles, il n'en eut pas besoin. Le vrai miracle,
auquel il dut son prodigieux succès, c'était sa parfaite
connaissance du peuple qu'il endoctrinait, c'était son grand
art d'éblouir, de fasciner, de fanatiser, en s'adressant tourà-
tour aux sens, à l'imagination, à l'esprit de nationalité. —
D'ailleurs il prêchait d'exemple, il triomphait par le glaive
comme par la parole. Il soumettait ses sectateurs à de dures
privations, à des pratiques fastidieuses; mais il leur promet-
tait un paradis où les plaisirs djs sens alternaient délicieu-
sement avec ceux de la contemplation — et ses guerriers,
en prodiguant leur vie sur les champs de bataille, entre.
voyaient une foule de htvuris souriantes et toutes plus belles
et plus vierges tes unes que les autres; — il proscrivait ru
sage du vin 1 — passe encore en blâmer.. en punir l'abus;
mais prohiber si follement ce précieux don du ciel ! 0 Ma-
homet ! on voit bien que tu n'étais qu'un faux | rophèîe !.
probablement avec un mauvais estomac 1 — du moins on en
11 —22—
boira là haut de ce bon vin ! et même avec accompagnement
d'une foule d'autres bonnes choses, — et ce!a pendant toute
l'éternité. Voilà un dédommagement ! Le prophète con-
naissait son monde et il avait arrangé son paradis en consé-
quence. — Odin et bien d'autres en avaient déjà fait autant.
En haîne de l'idolâtrie, à laquelle les arabes étaient si
enclins, Mahomet leur défendit aussi la représentation de la
nature animée, la Galatée de Pvgmalion n'eût pas trouvé
grâce devant lui. avant la vivification. car aptes t.
avec toutes ces prohibitions et prescriptions, défenses et
exigences qui n'ont rien à faire avec la vertu véritable ; avec
les ablutions et les momeri"S, le dur carême du Ramadan,
l'insupportable obligation du voyage à la Mecque, le fatalisme,
l'infériorité de la femme, la polygamie, l'esclavage, etc.
Mahomet et ses successeurs ont pu fanatiser des peuples
ignorants, chez qui l'imagination l'emportait de beaucoup
sur le jugement, — mais ils ne pouvaient fonder une
religion pure, sensée, universelle, durable. L'Islamisme
subsiste encore, mais tout d'abord divisé en sectes hai-
neuses, propagé à l'aide de toutes sortes de crimes et
d'abominations, il se détériore chaque jour davantage et,
né dans le sang, il finira par s'éteindre dans le dégoût, le
mépris. — C'est la faute de l'ange Gabriel, si, comme
l'affirmait le prophète, l'ange inspirait à l'homme ce que
celui-ci répétait à ses disciples ; — car Mahomet n'a rien
écrit, de même qu'il n'a jamais parlé en son nom propre y
c'était un médium dont les dires étaient recueillis sans examen.
Tout ce qu'il y a de bon, de raisonnable dans le Coran, et
surtout les excellents préceptes sur la charité, Mahomet l'a
emprunté à la religion du Christ. — A Moïse et aux juifs il a
pris son monothéisme et ses prescriptions sociales et hygié-
niques; tout le reste appartient à son imagination fantasque,
indisciplinée.-— Après lui, de ce rabachage indigeste, de cette
législation amphigourique, on a fait un corps de doctrine,
un code à la fois civil, militaire, religieux, moral et politique,
où I on trouve tout ce qu'on veut, et qui tient lieu de tout;
il n'y manque en effet que la logique et le bon sens.
- 23 -
Le père des odalisques célestes périt, comme nous l'avons
vu, par le fait d'une femme, - nombre de ses lieutenants
eurent aussi une fin tragique: Abou Beker mourut dans son
lit, mais ses trois successeurs, Omar, Othman et Ali, furent
assassinés, et ces propagateurs de la foi par le sabre tombè-
rent sous le poignard.— Leur fanatisme versa des torrents de
sang et leur sang coula sous le fer de la vengeance. — Les
exploits des arabes n'en furent pas moins miraculeux ! m
peu d'années ces vagabonds demi nus subjuguèrent tout l'o-
rient romain, la Perse, l'Egypte, le nord rie l'Afrique, le bassin
(de la mer rouge, etc. Les caravanes portèrent t'tstamisme,
nom de la nouvelle religion, [d'Islam, soumission à la
volonté de D:en). jusqu'au centre de l'Afrique, jusqu'aux
déserts de la Sibérie, et le commerce le fit pénétrer tout à
travers t'fude et jusqu'en Chine. Les maures (de Maugreh,
occident) habitants du Maroc et d'une partie de l'Algérie,
furent facilement convertis, car ils étaient arabes d'origine et
parlaient un langage dérivé de l'arabe; et la Mauritanie
devint un ardent foyer de mahométisme. Dans les guerres
dont nous allons parler, arabes et maures, on mores, soi t
ordinairement confondus ; — cependant ce nom de maures
ne convient strictement qu'aux Almoravides et à leurs suc-
cesseurs au Maroc; - an moyen-âge les maliométants de
toute provenance furent désignés par le nom de Sarrazins,
nom si célèbre, si retentissant dans les annales des croisades.
Abou Beker succéda à son gendre et prit le titre de
Calife 'de khalife, successeur) ; il ne régna que deux ans.
Omar, 2e calife, régna 10 ans, de 631 à 64J, pend mt quel
temps l'Islamisme fit d'immenses progrès, grâce à l'invincible
valeur de deux des lieutenants d'Omar: Khaled, Surnommé
l'épéede Dieu, qui s'empara de la Syrie et soumit Jérusalem
au joug de la Mecque, et Amrou qui fit la conquête de l'Egypte
en 638-6ift, fonda le vieux Caire, restaura le canal du Nil à
la mer Rouge, et brûla la seconde bibliothèque d'Alexandrie.
Omar fut le St-Paul du nouveau M«-ssie, et déploya tontes
les qualités du St-Paul chrétien, à l'humanité près. — Sous
le règue d'Othman, 3° calife, la Mauritanie fut conquise
-ii -
(6H 6561; enfin Ali, le lion, comme on l'appelait* cousin et
gendre de Mahomet, qui avait compté lui succéder tout
d'abord, puisque M^Uomet ne laissait |>as de fils, Ali oblillt
le califat en 656, mais non pour en jouir paisiblemcllt., Le
brave Ali, malgré sa valeur extraordinaire et ses autres
qualités, était votre, au guiguon coïune ce pauvre Boadbil
çl Chico, dont nous reparlerons longuement ! il fut d'abord
persécuté avec acharnement par Akha, sa jeune parente, la
seconde femme de Mahomet, de la vertu de qui il s'était
permis de douter. La vertueuse créature lui joua cent
vilains tours, et longtemps l'écartadu pouvoir. ce que c'est
que la haine d'une femme. en Arabie ! — puis Moawyah,
autre parent du prophète, lui disputa ce pouvoir, et leur
atroce queret e ensanglanta l'Arabie et partagea t'tstamisme
en deux camps : les Sunnites, partisans de Moawyah, et les
AliiçSy cq Chiites, partisans d'Ali, qui rej- (aient les califes
précédents et considéraient Ali comme le successeur immé-
diat de Mahomet. — De là \e grand schisme qui dure encore,
et des guerres, civiles interminables. — Les Sunnites triom-
phèrent d'abord dans l'Asie mineure ; ils dominent encore
en Turquie ; la secte des Chiites domine dans la Perse et
dans quelques pays voisins.
MOAWYAH enfin maître sans consteste, Ali ayant été assas-
siné en 660, voulut se donner une capitale digne de son vaste
empire, et choisit la riche et célèbre ville de Damas, si heu-
reusement située au pied de t'Anti-Liban, et centre d'un très
grand commerce. Moawyaii, de l'illustre famille des Qmniades,
fut le 1er calife de ce nom ; <3 autres califes, de la même fa-
rpille lui succédèrent et ils donnèrent à Dansas une nouvelle
illustration ; puis ces brillants Omniqdes furent presqu'ex-
terminés par les Abassides. — En 705 le 6e calife omulade
montait au trône et prenait le nom de Wqlid, Ier. — Les
maures du Maroc et les chrétiens d'Andalousie, pvoebes voi-
sins qui ne s'aimaient pas, d fiera ut tellement d'origine, de
langage Pt de religion, étaient souvent aux prises et faisaient
des incursions sur les côtes de l'ennemi; — tes Visigolhs s'é-
taient mêrrçe emparés de Tanger, de Ceuta et d'autres points
— M —
de la côte, et Walid méditait une revanche ; c'était une grave
affaire, les VLsigoths étant valeureux et bien disciplinés. —
Il y fallait une bonne occasion. un hasard inespéré la lui
offrit.
LES ARABES EN ESPAGNE
Pendant que le puissant calife Walid Ier prenait posses-
sion de sa nouvelle capitale, le roi Visigolh Wiliza montait
au trône, (tonnait des fêtes à Tolède, et ordonnait des sup-
plices ; car les Visigoths étaient en proie à diverses factions.
Wiliza fit crever les yeux à Théodefred duc de Cordoue, et
Roderic (Borlrigue:, fils de Théodefred, jura de venger son
père; il suscita une rébellion, renversa du trône Witiza et,
à son tour, lui fit crever les yeux; puis il se fit couronner,
au détriment des fils de Witiza et malgré les remontrances
d'Oppas, métropolitain de Séville. frère de l'ex-roi et parent
du comte Julien, gouverneur de l'Andalousie. — Bientôt après,
Roderic outragea la belle Florinde, fille de Julien, la Cava,
comme la surnomment les légendes; la nouvelle Lucrèce de-
manda vengeance à son père; vengeance qui devait être aussi
funeste au ravisseur que celle de Lucrèce l'avait été auxTar-
quins. Julien s'entendit avec Oppas et son parti, et comme
ils ne se sentaient pas assez puissants pour détrôner Rodrigue,
il fut convenu que Julien introduirait en Espagne un corps
d'africains auxiliaires, et qu'après la victoire, ses alliés se-
raient récompensés et renvoyés chez eux ; il s'adressa donc
à ces mêmes maures contre lesquels il venait de défendre
Ceuta, et sa proposition fut fort bien reçue.
Mouza ben Nasser, gouverneur de la Mauritanie pour
Walid Ier, avait pour lieutenant le vaillant Tarik-ben-Zéïad,
(le borgne) qui de suite assembla une armée: l'occasion
désirée se présentait d'elle-même; et Tarik se promettait
bien de rester en Espagne plus longtemps que ne le suppo-
saient les conjurés, - il débarqua à Algésiras et s'empara
d'abord de Gibraltar, qui prit de lui son nom Djebel-al-Tarik
- 26 -
(le mont de Tarik). Hodrigne ignorait le complot, il ne vit
dans le débarquement des Maures qu'une de ces invasions
passagères dont ils avaient. l'habitude, et il envoya contre
eux un corps de cavalerie qui fut taillé en pièces. — Il
comprit alors que l'affaire était grave, et pour en finir d'un
seul coup il rassembla toutes ses troupes; se croyant sûr
d'écraser l'ennemi sous le nombre, il ne prit aucune mesure
en prévision d'un échec. Tarik, de son côté,, se renforça de
troupes nombreuses, et quand les deux armées se trouvèrent
en présence, près de Xérès, elles comptaient chacune 90,000
combattants.
La bataille, commencée le 11 novembre 711, dura six
jours, ce fut donc moins une bataille rangée qu'une suite
de manœuvres et de combats partiels ; le troisième jour
Roderic fut tué de la main même de Tarik, et ainsi périt
le dernier des rois Visigoths d'Espagne. La bataille n'en con-
tinua pas moins acharnée, et les Espagnols allaient remporter
- la victoire quand Oppas et les siens, qui se savaient si com-
promis ! passèrent à l'ennemi. — Cette défection démoralisa
les Visigoths; ce ne fuf plus une retraite, mais une déroute
complète, et les africains massacrèrent impitoyablement des
masses de vaincus qui ne se défendaient plus. — Un jeune
chef, seul, montra plus de constance dans le malheur: c'élait
le vaillant Pelojo (Pelage) porte-étendard de Roderic, petit-fils
du roi Récarède et dernier rejeton des princes Visigoths ; il
releva le drapeau national, rassembla une foule de fuyards
et se relira vers le nord ; on le perdit de vue, on l'oublia
pour le moment.
Nous l'avons dit, rien n'avait été prévu, préparé pour une
longue résislance — tout plia devant les arabes et leur marche
à travers le pays fut une marche triomphale; tout corps de
patriotes qui osa faire tête tut entouré et écrasé, et toute
ville qui ferma ses portes fut emportée d'assaut, aussi la
plupart n'attendirent pas l'ennemi pour se rendre. — Xérès,
Séville et Cordoue, villes considérables, furent prises d'a-
bord ; — Tarik se dirigea sur Tolède, qui ne fit qu'une faible
-87 -
résistance, car une longue paix et des mœurs très relâchées
avaient amolli les Visigoths. Tolède, la riche, la somptueuse,
restala capitale du pays ; — Tarik, dont l'armée s'afftibtissait
en s'éparpillant, y fut rejoint par Mouza qui amenait un
renfort; Mouza, jaloux des succès de son lieutenant, venait
lui en disputer la gloire : les deux chefs se brouillèrent bien-
tôt, et s'accusèrent réciproquement près de Walid. Mouza
conqurt presque tout le nord du pays, traversa les Pyrénées
- et pénétrajusqu'à Carcassonne. Sa querelle avec Tarik s'en-
venima ; il le maltraita et le fil jeter en prison ; Walid les mit
d'arcord en les rappelant en Afrique et en les privant de tout
commandement; Tarik en mourut de chagrin. — Le traître
Julien et sa fille n'eurent pas meilleur sort : — Julien, outré
d'avoir été joué par les maures se plaignait amèrement: on
le fit taire en le jetant dans une prison où il mourut, et la
Florinda, désespérée, se précipita du haut d'une tour où on
l'avait enfermée.
Enchanté de la conquête de l'Espagne, Walid vint visiter
ce beau pays, résida quelque temps à Cordoue et fit com-
mencer sous ses yeux de grandes améliorations, là et ail-
leurs. — En sage roi qu'il était, il prit d'excellentes mesures
pour s'assurer la possession delà péninsule:—accorder
aux chrétiens le libre exercice de leur religion, ne pas leur
imposerde nouveaux impôts, leur laisser leur adminislration
civile et ne les vexer en aucune manière s'ils restaient sou-
mis. — Celte philosophique tolérance porta ses fruits ; il en
résulta une fusion des deux peuples ; us et coutumes,
idiômes, religions même se mêlèrent, et l'Espagne se peupla
-de Mozarabes, qui participaient également des deux natio-
nalités ; la population Espagnole se composait de dix éléments
divers et ne possédait plus ni le fanatisme de la pairie, ni
celui de la religion ; d'ailleurs on croyait les mahométans
invincibles, et comme eux on répétait; Dieu le veut 1 -
c'était écrit ! — Une multitude de familles des deux pays se
joignirent par alliance ; Walid décida même la veuve de
Roderic, Egilona, à épouser Abd-el-Aziz,. fils de Mouza, et il
nomma celui-ci gouverneur de l'Espagne, qui n'était plus
-28 -
qu'une des provinces du vaste empire des arabes. — L'ml-
jonction de cette province à l'empire lui parut désormais
définitive, et il oublia qu'il y avait à l'horizon du nord un
point noir gros de tempêtes, ou il dédaigna d'accorder
quelque importance à un si débile ennemi. — A Wal.id
succéda bientôt Suleyman : il s'informa de la querelle entre
Mouza et Tarik, convainquit le premier de calomnies, le
ruina par une amende énorme, le fit battre de verges et
l'exila. Le fils de Mouza ayant voulu défendre son père,
Suleyman le fit assassiner, — et le vieux Mouza mourut de
douleur en apprenant la mort de son fils.. Tel futl le sort
lamentable des conquérants de l'Espagne.
Les Pyrénées des Asturies (du 7 au ge degré de longitude
ouest de Paris) forment une chaîne de monts sauvages, très
escarpés, accidelltés. et haute de 2,500 à 3,000 n.êtres; quel-
ques-uns même dépassent cette altitude et partent des neiges
éternel les, surtout la Pena de Penaranda, vaste forteresse
naturelle qui semble inexpugnable. — Là fêtait retiré le
vaillant Pélage dont la petite troupe s'augmentait chaque
jour. — Pélage trouva dans ces monts les descendants des
braves Astures, qui avaient tant guerroyé contre les Carthagi-
nois, les Romains et les Goths ; ils avaient été vaineus, mais
leur amour de l'indépendance subsistait ; Ils détestaient les
nouveaux envahisseurs et se joignirent aux chrétiens.
Pélage se forma ainsi une petite armée, un embryon de
royaume et commença bientôt à étendre ses modestes fron-
tièl'es,-. L'invasion des arabes, comme un cataclysme irré-
sistible, s'était étendu du sud au nord et partout, excepté
dans ce groupe de montagnes, où commençait une contre-
invasion qui s'avançant du nord au sud, lentement, mais
avançant toujours, devait enfin rendre l'Espagne à ses anciens
maîtres.
Les Maures s'aperçurent enfin du danger et comprirent
qu'il fallait éteindre ce foyer d'insurrection. En 718, une
armée fut envoyée contre Pélage ; elle fut battue à Caragonda;
ce premier succès eut un grand retentissement. — Pélage
- 29 -
forma alors un projet bien dignes d'éloges : créer pour ainsi
dire une nouvelle Espagne, patrie des chrétiens inébran-
lables dans leur foi et dans leur patriotisme. — C'était la
contre-partie du rôle de Mahomet et déclarer une guerre
acharnée à l'islamisme ; les Maures le sentirent bien, et ils
eussent fait de grands efforts pour en finir de ce côté, mais
leur chef marchait à l'accomplissement d'un projet beaucoup
plus vaste; les Asturiens furent négligés et ils en profitèrent.
— Disons de suite que l'héroïque Pélage mourut en 739. Son
gendre et successeur {739-757), Alphonse dit le Catholique,
prit le titre de roi des Asturies. — Le nouveau royaume
s'étendit peu à peu du cap de Penas jusqu'au loin dans le
bassin du Douro supérieur; en 792 il eut pour capitale
Oviédo, et en 913, ce fut la forte ville de Léon.
L'E«pagne é'ait gouvernée par des lieutenants des califes
de Damas; ils résidaient à Cordoue, se renouvelaient de trois
en trois ans et prenaient le titre de vice-rois. - En 731, sous
le calife Yésid, le vice-roi d'Espagne Abdérame, grand
batailleur, au lieu d'éteindre tout foyer de révolte en s'em-
parant des Asturies, voulut faire la conquête de la France: il
assembla une armée formidable, franchit les Pyrénées et
ravagea l'Aquitaine et tout le pays jusqu'à la Loire.— Le duc
d'Aquitaine, Eudes, qui d'abord avait sollicité l'assistance
des arabes contre Charles d'Austrasie, fils de Pépin d'Héristal
son ennemi, se réunit à celui-ci pour tenter de sauver le
reste de la France ; en 732 eut lieu la célèbre bataille de
Tours, où Abdérame et 200,000 des siens furent tués.- Cette
glorieuse bataille empêcha les Arabes d'achever de conqué-
rir tout ce qui avait été l'empire romain d'Occident, et peut-
être de soumettre la croix au croissant dans tout le monde
chrétien (ainsi les gallo-franco-romains avaient sauvé la
France des fureurs d'Attila à la grande bataille de Châlons-
sur Marne en 451). Charles, désormais Charles-Martel, ayant
si bien martelé les envahisseurs, rendit donc un immense
service à 1a civilisation et à la chrétienté ; cependant les
Maures étaient encore si puissants qu'il fallut guerroyer
pendant sept ans pour les chasser de la Septimanie.
-
Nous avons dit que les musulmans étaient partagés en
deux sectes qui se détestaient; les Omniades régnaient à
Damas, et le calife Merwan II élut de cette famille, il avait
pour rival Abdalla, de la secte des Chiites — En 752, celui-ci
renversa du trône Merwan, dernier calife omniade d'Orient,
et mit à sa place son propre neveu Aboul Abbas, d'une fa-
mille dite des Abassides, parce qu'elle prétendait descendre
d'Abas, oncle de Mahomet; le féroce Abdalla avait juré d'ex-
terminer la race des omniades. — Us étaient nombreux et
épars dans les provinces ; il les appela sous divers prétextes,
et quand ils furent rassemblés dans son palais, il les fit mas-
sacrer sous ses yeux. Un seul parvint à s'échapper,
Abderame, jeune homme de 18 ans ; il s'enfuit en Egypte
où il erra pendant 7 années, toujours exposé à être assassiné;
les Arabes de Cordoue, amis des omuiades, lui offrirent la
couronne ; il débarqua sur la côte de Grenade, rassembla
une armée, s'empara de Séville, battit et tua Yousouf, émir
de Cordoue, et fut proclamé Emir à sa place.
LES ABDÉRAMES A CORDOUE
CALIFAT D'OCCIDENT.
Abdéramt Ier (Abdur-el-rahaman) fonda alors un nouveau
Califat, celui d'occident, ayant Cordoue pour capitale; et qui
se déclara indépendant de celui d'Orient, aussi se brouil-
lèrent-ils bientôt. Abdérame, doué des plus nobles qualités,
se montra digne de sa haute fortune, et par ses soins Cordoue
devint une ville superbe, opulente, et la digne rivale de
Damas et de Tolède ; élevé au milieu des splendeurs de
l'Orient, il y avait puisé le goût des arts; il fit commencer
la construction de cette magnifique mosquée qui excite
toujours l'admiration de ses visiteurs ; il ne put la voir
terminée; elle le fut par. Hescham Ier, son troisième fils et
son successeur; nombre d'autres constructions, civiles ou
militaires, décorèrent Cordoue et d'autres grandes villes. —
--SI --
Abdérame était musicien, poète distingué, ami des plaisirs,
et son règne de 31 années, 756-787, contribua puissamment
à la civilisation de l'Espagne.
Nous avons vu la terrible défaite que subit un Abdérame.
Les émirs de Sarragosse et de Barcelonne, menacés par le
calife de Cordoup, appelèrent les Aquitains à leur aide ; ce
fui le prétexte de l'invasion de Charlemagne en Espagne :
Charles passa les Pyrénées en 778 et conquit tout le pays
jusqu'à l'Ebre; c'est au retour de cette invasion que périt
Roland, de si légendaire mémoire ! Chartes fonda la Marche
d'Espagne, qui devint le royaume de Navarre. Abdérame eut
plusieurs autres guerres à soutenir, mais fut presque toujours
victorieux; il Ht mêmcsubir un rude échec aux successeurs
de Pélage, et les soumit à un tribut humiliant, dont heureu-
sement ils se débarrassèrent bientôt.
Hescham Ier (ou HiscbemWvail été choisi parson père comme
mieux doué que ses deux frères aînés : ceux-ci se révoltèrent
et furent battus. — Déjà par toute l'Espagne les arabes se
battaient entre eux et les espagnols se préparaient à en pro-
fiter. — Hescham régna ensuite paisiblement, déploya de
grandes qualités et fut surnommé El Adhil, le juste, et El
Rahdi, le bon; il mourut en 796, à 39 ans. Alhakem Ier, son
fils, lui succéda et se montra digne de son père. Cordoue.
continuait à s'embellir, et la prospérité de son commerce y
accumulait les affaires et les richesses.
Abdérame II, 4e calife omniade, régna de 822 à 852 ; il
reçut le surnom de Victorieux lorsqu'il eut reconquis en
grande partie la Catalogne, repris Barcelonne et purgé les
côtes d'Espagne des pirates normands qui les infestaient.
Cependant il ne put empêcher les chrétiens du nord de
recommencer leurs soulèvements et de devenir chaque jour
plus redoutables, ni ceux des autres provinces de se montrer
de plus en plus séditieux et turbulents ; la grande pensée
de Pélage se réalisait et une Espagne redevenue orthodoxe
se substituait peu à peu à l'Espagne de l'islamisme ; — du
—32—
moins Cordoue était heureuse, et la Cour du Calife était la
plus brillante et la plus polie de l'Europe. — Il semblait que
les Maures, si violents, si cruels dans la mère patrie, prissent
un autre esprit, une autre âme dès qu'ils foulaient le sol de
leur chère Espagne; leur tolérance religieuse étonnait
même les chrétiens, mais un grand nombre de chrétiens
laissaient s'altérer la pureté de leurs dogmes et s'abandon-
naient aux pratiques de l'islamisme, et les chefs du clergé
catholique combattaient cette contamination avec une ardeur
qui aurait fait d'eux des martyrs si les Maures eussent été
également violents.
Non moins glorieux fut le long règne du troisième calife
de ce nom : Abdérame III, huitième calite omniade; it régna
de 912 à 961 et pendant près d'un demi siècle ne ce>sa d'em-
beliir sa cap'tale, d'améliorer son royaume et de batailler
contre les chrétiens ; il reçut cependant les plus rudes échecs
que les maures eussent encore supporté sur la terre d'Es-
pagne : il fut d'abord défait à la bataille de San E>teban de
Gormas, par Ordono, général asturien ; — animé par la
vengeance et résolu d'en finir avec les asturiens, il marcha
contre eux à la tête de 150,000 hommes : le 9 août 938, il se
trouva à Simancas, près de Valladolid, en présence d'une
armée chrétienne commandée par Ramire II, roi de Léon, et
par Gonzalès, comte de Castille; une bataille furieuse s'en-
gagea et dura deux jours. 80,000 maures furent tués ou
noyés dans les eaux de lu Pisuerga ; Abdérame, gravement
blessé, dut battre en retraite et renoncer à son projet de
conquête, — il s'en consola en multipliant les fêtes et les
plaisirs dans sa belle capitale, et en faisant chaque année, et
jusqu'à sa mort, une sanglante excursion dans les provinces
chrétiennes, ses voisiiies; — il prit le titre d'Emir-al-Slou-
mpnin commandt ur des croyants , dont nous avons fait
Miraniolin, et sa cour fut le centre des arts, des sciences et
des lettres. — Mentionnons de suite le quatrième Abdérame,
qui fut le dernier des princes omniades : roi trop faible pour
dominer les troubles de sa capitale, il fut renversé du tiône
après quelques mois de règne et disparut de la scène en
- 33-
, 3
1 008 ; ainsi cette illustre famille qui avait commencé à régner
en Asie en 661, lorsque Moawiah fut nommé calife, s'éteignit
en Europe après 347 années de succès divers.
Alhakem Il, fils d'Abdérame III, avait quarante ans lorsqu'il
parvint au trône; il ne s'occupa que de sciences et de beaux-
arts, - En 976, son fils Hischem II lui succéda: c'était un
enfant de dix ans, au nom de qui gouvernait sa mère, la
Sultane Sobeïha — elle prit pour secrétaire, puis pour Had-
gid, ou maire du palais, un homme doué des plus brillantes
qualités : Mohammed Ben Abdalla qui fut bientôt surnommé
Almansor, le victorieux ; ce guerrier redoutable, cet admi-
nistrateur si habile ne prit pas le titre de calife, mais n'en
1 gouverna pas moins le pays pendant 21 années, (976-997).
Renouvelant avec plus de succès le projet d'Abdérame III,
il envahit le royaume de Léon et en saccagea la capitale ;
il s'empara de la Galicie, prit St.-Jacques de Compostelle et
en transporta les richesses à Cordoue, chassa les chrétiens
du Portugal et de la Catalogne, etc. — Les rois de Léon et
de Navarre, et le comte de Castille s'unirent contre lui, et lui
livrèrent bataille à Calata Aiiosor (le mont aux aigles) ; la
victoire trahit enfin le vieux guerrier, il fut mis en pleine
déroute, et, blessé, désespéré de sa défaite, il se laissa mou-
rir de faim.
L'an mil commence et trouve Cordoue en proie à des
factions irréconciliables: les califes sont détrônés, remis en
place et renversés de nouveau. Haccham III, élu en 1027, est
ainsi maltraité, finalement il tombe du trône en 1031 et
n'est pas remplacé ; c'en est fait du califat d'Occident, qui
depuis Abdérame 1er (756) avait duré 275 ans. Cordoue,
punie de ses extravagances et de ses violences, n'est plus
que la capitale d'un petit royaume, et d'autres petits royau-
mes se forment des débris de l'ancien ; Jaën, Séville, Murcie,
Grenade, Valence, Tortose, Saragosse, Lisbonne, se déclarent
indépendantes ; la guerre civile se mêle partout à la guerre
contre les envahisseurs, ceux-ci se battent entr'eux ; et des
hordes de nouveaux venus s'efforcent de déposséder les vieux
—34—
conquérants : — maures contre maures, chrétiens contre
chrétiens, maures et chrétiens s'unissant souvent contre
chrétiens ou maures ; la discorde règne également dans les
deux camps, et l'histoire d'Espagne devient de plus en plus
fastidieuse, sanglante et lamentable. — Grenade n'était
encore qu'une petite ville tributaire de sa turbulente voisine
Cordoue; elle profitait des tribulations de celle-ci, se peuplait
de fugitifs, et restait presque ignorée ; on n'en parlait qu'à
cause de son heureuse situation ; c'était un champ d'asile,
un lieu de repos, une ville assez heureuse pour n'avoir pas
encore d'annales retentissantes.
LE CID. - GRENADE ENTRE EN SCÈNE. —
'LES ALMORAVIDES
Le Cid, le fameux Rodrigue Diaz, né au château de Bivar
près de Burgos en. - autant d'historiens, autant d'extraits
de naissance divers — toujours les mêmes incertitudes. —
Prenons, comme d'usage, un terme moyen : En 1030 naquit
le valeureux époux de Chimène ; l'histoire ne parle pas du
poétique duel avec le comte de Gormas, ni de bien d'autres
hauts faits attribués au héros légendaire. Ce qui est bien
certain, c'est que ce modèle des condottieri, toujours vaillant,
parfois un peu bandit, servit divers princes chrétiens dans
leurs guerres civiles, battit plusieurs rois maures, savoura de
grands triomphes et souffrit d'amères injustices. — Les chré-
tiens assiégeaient Tolède depuis sept années lorsque Alonzo VI
de Castille et de Léon, alors le plus puissant monarque
espagnol, Sancho 1er, roi d'Aragon, et Béranger, comte de
Barcelonne, mirent le Cid à la tête de leurs troupes ; et le
25 mai 1085, Tolède fut prise enfin ; — puis aidé de ses seuls
hommes d'armes, le Cid s'empara de Valence, dont il conserva
le gouvernement jusqu'à sa mort.- Il était devenu la terreur
des maures et il formait le projet de les chasser de l'Espagne
- 35-
pendant que, coïncidence bien remarquable ! Godefroy de
Bouillon et les autres princes chrétiens se préparaient à la
conquête de la Terre Sainte, — mais les Almoravides allaient
envahir l'Espagne; le Cid leur livra divers combats qui
n'arrêtèrent pas leurs progrès dévastateurs. — Enfin le brave
chef mourut à l'époque où l'héroïque Godefroy de Bouillon
(15 juillet 1099) plantait l'étendard de la Croix sur les murs
de Jérusalem. Combien le Cid eut voulu l'y planter lui-même !
Le Cid n'étant plus, les maures revinrent assiéger Valence ;
l'intrépide Chimène soutint longtemps le siège ; — Valence
dut enfin capituler.
Entr'autres provinces qui s'étaient érigées en royaumes,
la Castille et l'Aragon étaient au premier rang; ces provinces
avaient fait partie du royaume de Navarre. En 1034 Sanche-
le-Grand, roi de Navarre, avait partagé ce royaume entre ses
quatre fils ; son fils naturel, Ramire, fut le premier roi d'A-
ragon et il régna jusqu'à 1063 : — ce royaume était d'abord
bien petit, il s'agrandit peu à peu et continua à le faire
jusqu'au mariage de Ferdinand V, son roi, avec Isabelle de
Castille. — Les maures s'étaient emparés de l'Aragon comme
de tout le reste de la péninsule. — Pierre 1er, son troisième
roi, les en chassa en 1096,— ils y rentrèrent bientôt ; en 1118
Alphonse-le-Batailleur les en chassa de nouveau et ils ne
purent y reprendre pied solidement. — Pour la Castille elle
fut, dès l'origine, divisée en deux provinces : la vieille, au
nord, ayant pour capital Burgos, et la nouvelle, au sud,
capitale Tolède, jusqu'en 1560, quand Philippe II, réunissant
les deux provinces, leur donna pour nouvelle capitale
Madrid. — La Castille, de comté qu'elle était, fut érigée en
royaume par Sanche-le-Grand,et il la donna à son second fils
Ferdinand, qui s'empara bientôt des royaumes de Léon et de
Galice et fit de cette royauté la plus belle de la péninsule.—
Les Castillans, subjugués d'abord par les Arabes, puis
jalousés par les Aragonnais, ne cessèrent de batailler, tantôt
contre les envahisseurs et tantôt contre leurs voisins ; les
succès éclatants de leur roi Ferdinand-le-Saint (1217-1252) -
- 36-
et la royauté unie de Ferdinand V et d'Isabelle mirent fin à
ces querelles.
L'abaissement de Cordoue profitait surtout à Séville, sa
voisine, qu'enrichissait son grand commerce maritime. Mo-
hammed Abou-el-Kasem, son gouverneur, prit le titre d'Emir
et eut pour successeur Ben-Abed dont nous reparlerons. —
Les divers états chrétiens qui chaque jour s'accroissaient, se
fortifiaient, causaient aux maures de vives inquiétudes ; —
la perte de Tolède, cette capitale dont ils avaient été si fiers
pendant 37î- ans, les désolait; ils résolurent d'appeler les
maures du Maroc à leur aide, et treize émirs, au nombre
desquels nous voyons figurer celui de Grenade, signèrent
une requête adressée au chef des Almoravides : — c'était
mettre le loup dans la bergerie, et renouveler une fois encore
l'imprudence du comte Julien. Remarquons que pour la pre-
mière fois Grenade entre en scène dans une circonstance
considérable.
Yousouf-Ben-Taschfyn, le terrible émir des Almoravides,
était chef suprême d'une tribu puissante, indépendante, bien
qu'il se reconnût lieutenant du calife de Bagdad; - vainqueur
des Zéïrites, il avait fondé la ville de Maroc et fait de vastes
conquêtes dans le nord de l'Afrique, lorsqu'il fut invité à
passer en Espagne, c'était précisément ce qu'il désirait faire.
Il rassembla donc à Ceuta une armée de 450,000 combattants
et une vaste quantité de chevaux et de chameaux, et vint
camper autour de Séville, puis renforcé encore par les con-
tingens des émirs d'Espagne, il marcha au nord, à la ren-
contre d'une puissante armée chrétienne commandée par
Alonzo VI de Castille. La rencontre eut lieu à Zelaka, à
quatre lieues au nord de Badajoz, le 23 octobre 1086 : la bat-
taille fut longue, la mêlée horrible ! écrasés par le nombre,
les chrétiens furent mis en déroute,et on estime que 4 00,000
périrent !. Les maures, très maltraités aussi, se retirèrent
dans le sud et Yousouf retourna au Maroc.
Deux ans après, Yousouf reparaissait avec une nou-
- 37 -
velle armée ; mais les émirs d'Espagne, qui redoutaient
leur dangereux protecteur, refusèrent de se joindre à lui, et
Yousouf se contenta de s'emparer de la forte ville d'Alid, en
Murcie, qui soutint un long siège, - En 1090, Yousouf
rentrait en Espagne, dans le but de se venger des émirs,
et surtout de celui de Séville; il s'empara de Cordoue et
vint investir Séville : le généreux Ben Abed, afin d'épargner
à la ville les horreurs d'un siège, se rendit prisonnier, lui et
toute sa famille composée de cent personnes. Yousouf les fit
charger de fers et les envoya en exil (en août 4 091) à Aghmat
dans le Maroc ; là, Ben Abed vécut misérablement pendant
quatre années ; il adoucit sa dure captivité en composant des
poésies qui nous sont parvenues. Yousouf resta encore trois
années en Espagne, puis ayant dépossédé tous les émirs du
sud et de l'est il retourna en Afrique. — En 1113, après
avoir fait une dernière visite à son beau royaume d'Espagne,
il mourut à Maroc, vieux de cent ans et chargé de gloire
comme d'années, car il avait été constamment vainqueur;
c'était un homme extraordinaire, un héros, mais un héros
sauvage et barbare. Aux descendants des vieux arabes con-
quérants de l'Espagne il avait substitué un si grand nombre
d'africains, qu'à dater de l'an 1100 le nom de maure doit
remplacer celui d'arabe.
Non moins valeureux mais moins chanceux, fut ce brave
Alphonse VI, roi de Castille et Léon, qui pendant 22 années
ne cessa de lutter contre les maures ! sa fin fut douleureuse :
en 1108, Ali, un des fils de Yousouf, était venu en Espagne
et avait battu et tué, à la bataille d'Eclès, letils d'Alphonse;
navré de douleur, le père tomba dans une noire mélancolie
qui le fit périr au bout de 18 mois. — Ali fit une seconde
campagne l'an suivant; à la tête d'une immense cavalerie il
tenta de reprendre Tolède, n'y put réussir et se mit à piller,
à dévaster la vallée du Tage, il s'empara de nombre de villes
et même de Lisbonne, — il équipa ensuite une flotte et reprit -
les îles Baléares, puis fut battu par le nouveau roi de Castille,
aussi du nom d'Alonzo.—Après une nouvelle expédition
infructueuse, il quitta enfin l'Espagne en 1121.
—38—
LES ALMOHADES.
BATAILLE DE LAS NAVAS DE TOLOSA. — DÉCADENCE
DES MAURES.
Le joug des féroces Almoravides devenait insupportable au
Maroc comme en Espagne, et une puissante tribu, les
Almohades, aspirait ouvertement à la souveraineté. — Un
fanatique, le Mahadide Tinamal, se donnait comme prophète
et prêchait la révolte : elle éclata de toutes parts et l'Afrique
fut inondée de sang. le Mahadi fut tué, mais son
successeur, Abdelmoumen, réussit à se faire nommer étLÍr,
et la puissance des Almoravides déclina rapidement ; — les
maures d'Espagne se partagèrent également en deux camps.
— Le roi d'Aragon, Alphonse le batailleur, profita de ces
dissensions pour envahir la Catalogne, et s'empara de
Saragosse, dont il fit sa residence. Les Mozarabes de*
Grenade lui offrirent de lui livrer la ville : en juillet <125 il se
mit en marche à la tête de 50,000 hommes; — lorsqu'il
arriva devant Grenade le temps était épouvantable, et Tenim,
frère d'Ali, avait renforcé la garnison, Alphonse fut forcé de
fuir; et même, malgré la tempête et des chemins affreux, il
dut traverser les Alpuxarres ; — il arriva à la Méditerranée
à Velez-Malaga, revint sur ses pas et rentra en Aragon ayant
perdu inutilement beaucoup de monde. L'an suivant Tenim
mourut, ce fut une grande perte pour les Almoravides ; son
neveu Taschfin le remplaça et profita de ce que les rois de
Castille et d'Aragon se battaient entr'eux pour leur enlever
trente villes ou bourgs ; — ainsi d'un côté comme de
l'autre la guerre civile ajoutait ses horreurs à la guerre
étrangère.
Revenons à Alphonse le batailleur: il enleva aux maures
presque tout le nord de l'Espagne et au midi, poussa ses
conquêtes jusqu'à Alcaraz, aux sources du Guadalquivir ; roi
- 39 -
de Navarre et d'Aragon il fut encore, par alliance, roi de
Castille, de 1109 à .1114; une révolte des seigneurs castillans
lui fit perdre ce dernier royaume et il s'en vengea sur les
infidèles; il les vainquit dans trente combats ; — secondé par
une multitude de chevaliers français et autres étrangers, il
assiégeait Fraga, en Catalogne, quand une armée d'Almora-
vides vint l'attaquer ; une bataille furieuse eut lieu entre la
Sègre et l'Ebre, à l'endroit dit le Champ Dolent, l'armée
chrétienne fut mise en déroute, presque exterminée. Alphonse,
grièvement blessé, légua ses biens particuliers aux Templiers
et mourut bientôt après, en 1134; pendant ce temps Alonzo
de Castille menait une armée dans la vallée du Guadalquivir,
saccageait tout sur son passage, brûlait les livres arabes et
égorgeait les Alfaquis, — il s'empara de Xérès qu'il pilla,
poussa jusqu'en vue de Cadix et revint chargé de butin. —
Un troisième roi de même nom se signalait également.
Alphonse,dit le conquérant, premier roi de Portugal, né en
1109, n'avait que trois ans lorsque mourut le comte Henri
son père, vassal de Castille; — devenu homme, le jeune
prince dut conquérir ses propres provinces, que sa mère lui
disputait — il agrandit ses domaines, attaqua les Almoravides,
et après la bataille d'Ourique, en 1139, où il avait battu cinq
émirs, son armée lui décerna, sur le champ de bataille, le
titre de roi ; — continuant à combattre et à vaincre, il s'empara
de Lisbonne, repoussa une invasion des Almohades, gagna
sur eux la bataille de Santarem en 1147 et mourut l'année
suivante, ayant fondé ainsi le royaume de Portugal. — Les
portugais ne cessèrent de guerroyer bravement contre les
maures, mais ils se séparèrent tout d'abord de l'Espagne et
ne négligèrent rien pour élargir la brèche, et pour se main-
tenir à l'état de révolte permanente; ainsi créèrent-ils un
état dans l'état, au grand détriment de la mère Patrie ! mais,
depuis longtemps, à la grande satisfaction de l'astucieuse
Angleterre, qui exploite le Portugal en le protégeant à sa
manière.
Horrible guerre civile dans le Maroc, batailles et massacres.
- *0 -
Taschfin repasse en Afrique, perd une grande bataille et est
tué; Abdelmoumen, chef des Almohades, assiège Maroc;
'200,000 habitants meurent de faim, presque tous les autres
sont égorgés, une infinité d'Almoravides périssent ; les villes
mauresques d'Espagne se soulèvent contre eux (1144), on
les massacre, on les chasse, et pour en mieux finir, ces villes
réclament le secours d'Alphonse VIII de Castille, offrant de
reconnaître sa suzeraineté. — Les Almohades s'emparent
ainsi de la moitié des villes du sud. Grenade servait de re-
fuge aux Almoravides ; Saïd-ad Daulot l'assiège en vain, en
1156 les Almohades s'en emparent, les Mozarabes, ou Mu-
daxares, aidés des chrétiens, parviennent à les en chasser et
reconnaissent pour maître le roi de Castille ; l'année suivante,
les Almohades reviennent assiéger Grenade, ville alors bien
moins importante et moins fortifiée qu'elle le fut un siècle
plus tard sous les Alhamars; les Almoravides qui s'étaient
réfugiés dans la ville se défendent en désespérés. Grenade
est enfin prise d'assaut, les chrétiens sont égorgés, et les Al-
moravides, presque les derniers qui se fussent maintenus en
Espagne, s'enfuient aux îles Baléares. — L'émir de Valence,
à son tour, veut s'emparer de Grenade et livre aux Almohades
deux sanglantes batailles, l'une sous les murs de Grenade,
l'autre près de Cordoue (1162) il est deux fois battu. Ben-
Gamia, chef des Almohades d'Espagne, prend Séville, Cor-
doue, Malaga, et Abdelmoumen en personne, passe en Espagne
et s'empare de Gibraltar, de Badajoz, mais il est battu par
Alphonse de Portugal et retourne en Afrique : il allait en re-
venir avec une armée puissante, lorsqu'il mourut après un
glorieux règne de trente-trois années, pendant lesquelles il
avait écrasé ses rivaux et fondé la puissance des Almohades.
— Abou-Yacoub-Yousouf, son fils, le remplaça au trône de
Maroc.
Ainsi l'Espagne était devenue le point de mire, le champ
de bataille des barbares africains, qui se la disputaient en-
tr'eux — les Almohades étant désormais les seuls maîtres,
ils vont tourner leurs- efforts contre les chrétiens, et ceux ci
vont ajouter leurs sanglantes dissensions aux fléaux venus
- 4.1 -
de l'Afrique. Ainsi Castillans et Portugais seront bientôt aux
prises, et ces derniers défendront vaillamment leur fatale
autonomie, cette guerre intestine n'aura guère d'interruptions
que quand l'intérêt commun réunira les deux peuples contre
les africains.
Yacoub Yousouf passa pour la première fois en Espagne en
1172 et il y séjourna pendant cinq années : — il fit construire
le magnifique Alcazar de Séville, alors sans égal en son
genre, et qui subsiste encore en grande partie. — Dans une
de ses expéditions, il dévasta les environs de Tolède, prit
et pilla plusieurs villes et rentra à Séville chargé de butin ;
mais en 1175, Sanoho, infant de Portugal, lui fit subir une
rude défaite dans les Algarves. - Pour s'en venger, il repassa
en Afrique, en ramena une armée et vint assiéger Santarem ;
d'abord vainqueur, il fut enfin battu, et perdit la vie dans la
bataille ; Yacoub, son fils, vient (1187) ravager le Portugal et
il pénètre jusqu'à Lisbonne; il est battu à son tour, il s'en
venge l'an suivant par une victoire, puis il retourne en Afrique
et en ramène une armée de 300,000 piétons et de 100,000
chevaux, — A lphonse IX de Castille, secondé des portugais,
veut arrêter ce torrent ; mais il ne peut y opposer que 100,000
combattants. —Le 19 juillet 1195, les deux armées se ren-
contrèrent près de la forteresse d'Alarcos, entre Cordoue et
Calatrava : la mêlée fut horrible ! malgré leur vaillance, les
chrétiens, écrasés par le nombre, furent mis en déroute et
grand fut le carnage!— Depuis la bataille de Zelaka, 109 ans
auparavant, ils n'avaient pas éprouvé un tel désastre 1 —
heureusement que Yacoub ne sut pas profiter de sa victoire ;
il se contenta de piller le pays, et quand l'an suivant, il
voulut s'emparer de Tolède, il n'y put réussir ; il se rabattit
sur Salamanque, et prit la ville d'assaut; le barbare massacra
toute la population masculine et emmena en esclavage les
femmes et les enfants.
Pendant qu'Alphonse de Castille se désolait d'une telle
défaite et cherchait les moyens de s'en venger en réunissant
les forces espagnoles, le nouveau chef des Almohades,
—42—
Mohamed-el-Nazr, maître de toute la Mauritanie, se proposait
de reconquérir l'Espagne et faisait prêcher la guerre sainte :
il rassemblait autour de Séville une armée formidable, et
en mai 1311, il vint en prendre le commandement. A ses
300,000 africains se joignirent 160,000 maures d'Espagne et
dans ce nombre de 460,000 combattants, la cavalerie
comptait pour 165,000 ! Ces masses qui semblaient irrésis-
tibles furent divisées en cinq corps. Si l'émir eut marché en
hâte sur Tolède, il eut sans doute emporté la ville et écrasé
les forces chrétiennes, qui n'étaient pas prêtes; mais il perdit
un temps précieux à organiser son armée et à faire le siège
d'une forteresse sans importance (Salyatierra) — Pendant ce
temps le pape Innocent III publiait une bulle de croisade
et la faisait prêcher partout ; — 60,000 braves partirent de
France et se joignirent aux forces espagnoles, groupées autour
de Tolède ; d'autres auxiliaires vinrent d'Italie ; cependant
l'armée chrétienne n'égalait pas la moitié de l'autre ; mais
elle l'emportait de beaucoup par le patriotisme, la vaillance et
la discipline ; trois chefs renommés se partagèrent le com-
mandement : Alphonse IX de Castille, Pierre II d'Aragon et
Don Sanche VIII, roi de Navarre. — L'armée quitta Tolède
le ter juillet 1212, traversa les arides plaines de la Manche,
franchit difficilement les défilés de la Sierra-Morena, gardés
par l'ennemi, et au revers rencontra l'armée Saracène à '\-
Las Navas de Tolosa, à cinq lieues de Baylen ; c'est un
plateau ceint de collines, sur l'une desquelles El Nazr et ses
meilleures troupes s'étaient retranchés au moyen de chaînes
et de palissades.
Le 16 juillet, au point du jour, commença cette bataille
mémorable, une des plus acharnées, sanglantes qu'on vit
jamaisI El Nazr, assis sur un bouclier, devant sa tente, et
tenant en main le glaive etl'Alcoran, dominait ainsi sur son
innombrable armée; la bataille se changea bientôt en une
mêlée épouvantable, et le désordre se mit dans les rangs des
africains; leur cavalerie était excellente, mais l'infanterie,
indisciplinée, mal armée, plus mal commandée était bien
inférieure 1 les maures andalous, que l'émir avait maltraités,
—43—
furent les premiers à lâcher pied. — Le vaillant roi de
Navarre se fit jour à coups de hache et pénétra dans l'enceinte
fortifiée ; l'intrépide archevêque de Tolède, qui portait une
grande croix, Alphonse et une foule de braves s'y précipi-
tèrent, et le Nazr, épouvanté, s'enfuit. Ce fut alors une
déroute effroyable). de part et d'autre on ne fit point de
prisonniers,. les espagnols tuèrent, massacrèrent jusqu'à
épuisement de forces, et quand vint la nuit on aurait pu
compter sur un espace restreint 30,000 chrétiens et 200,000
maures taillés en pièces — les vaincus s'enfuirent dans toutes
les directions, et cherchèrent refuge parmi leurs corréligion-
naires; - grand nombre d'entr'eux vinrent augmenter la
population de Grenade. — Désormais l'Andalousie était
ouverte aux chrétiens, et aucune armée ennemie ne pouvait
plus y pénétrer par le nord. El Nazr réussit à regagner
l'Afrique, mais dédaigné depuis sa défaite, honni par les
siens, il mourut bientôt, à 34 ans, usé par le chagrin et la
débauche. — La fortune des Almohades commença alors à
s'obscurcir, et les royaumes de Fez, d'Alger et de Tunis se
détachèrent du Maroc. Pour les chrétiens ils profitèrent peu
de leur victoire; leur puissante armée se dispersa après qu'ils
eurent partagé entre eux un immense butin.
Ces chiffres de combattants et d'occis, que nous donnons
ici, semblent exagérés : ils sont pourtant bien plus élevés
dans la plupart des historiens ! — ceux espagnols tuent les
maures par centaines de mille; ceux arabes ne manquent
pas de leur rendre la pareille ! c'est effrayant ! — pour nous
qui ne tenons pas plus aux uns qu'aux autres, nous croyons
n'en mettre en scène qu'un nombre raisonnable et n'en tuer
qu'avec discrétion. et nous gardons nos chiffres.
Etrange coïncidence 1 c'est près de Las Navas de Tolosa,
le 16 juillet 1808, que pour la première fois depuis l'empire,
une armée française crut devoir accepter une capitulation —
celle de Baylen, que l'Espagne, à l'instigation de la haineuse
Angleterre refusa d'observer et qu'elle changea presque en
un arrêt de mort ; — un sauvage Almohade eut montré plus
- 44.-
de bonne foi et d'humanité ! — consolons-nous de cet échec
,en remarquant que bientôt après nous vengeâmes le général
Dupont en infligeant à Castanos, son vainqueur, une rude
défaite à Tudela.
Le 6 octobre 1214 mourait à cinquante-liuit ans le brave
Alphonse IX qui avait porté si haut l'éclat de la Castille; les
fatigues de la guerre l'avaient vieilli avant l'âge. Une de ses
filles, l'excellente reine Blanche, femme de Louis VIII, était
mère de notre grand roi Louis IX. — Les derniers jours
d'Alphonse furent afïigés par la misère et par la famine qui
désolaient tout le midi de l'Espagne.
Nous avons vu qu'après la mort du Cid et malgré la résis-
tance de Chimène les maures avaient repris Valence ; Abou
Mohammed, qui y commandait, essaie vainement de recons-
tituer la puissance mauresque; ce n'était partout que sédi-
tions. — Ali, son frère, le fait étrangler en 1227, et le jeune
Yahia, fils du vaincu de Tolosa veut punir l'assassin ; Ali,
pour se faire un allié du nouveau roi de Castille, Ferdi-
nand III, lui livre dix de ses places; — il passe en Afrique
où il fait massacrer tous les partisans de Yahia, puis il revient
en Espagne et y trouve un autre concurrent. Abou-Abdallah-
Ben-Houd, dernier descendant des émirs de Saragosse, qui
se fait proclamer émir de Murcie et s'empare de Grenade en
1230. — Ali est battu et meurt en 1232, et Yahia s'empare du
Maroc ; la puissance des Almohades s'éteint en Afrique. —
En Espagne de vaillants princes chrétiens : Jacques Ier d'A-
ragon et Ferdinand III de Castille, dignes émules, rivaux
d'ardeur et de succès, vont disputer aux maures l'Andalousie,
les Algarres, les royaumes de Murcie et de Valence et les
îles Baléares, que les Maures possédaient encore ; enfin
Sanche Ier, roi de Portugal, allait suivre leur exemple, et l'é-
toile de l'Islamisme va frissonner et pâlir.
Jacques Ier el conquistador, (le conquérant) avait acquis le
comté de Barcelonne, et l'Aragon était devenue ainsi une
puissance maritime; - Jacques résolut d'y joindre les îles
—45—
Baléares que possédait Abou-Djomaïl, émir de Valence; ces
îles étaient d'ailleurs le repaire d'une multitude de corsaires.
v Jacques équipa donc une flotte considérable, que grossirent
encore des navires génois et provençaux, et il renforça son
armée d'une foule d'aventuriers. — Le 3 septembre 1229 il
quitta le port de Salon ; — en arrivant à l'île Majorque il
trouva la côte gardée par une armée de 40,000 hommes et
dut livrer une sanglante bataille, qu'il gagna; puis il mit le
siège devant Palma, capitale de l'Ile, et foudroya la ville à
l'aide d'énormes catapultes et autres engins de guerre; un
assaut furiéux le rendit enfin maître de la place, et le mas-
sacre des habitants s'ensuivit; les autres îles furent bientôt
prises aussi, et les Baléares appartinrent désormais al'Aragon.
Ces pertes pour les maures d'Espagne étaient irréparables, et
et leur domaine était condamné à s'amoindrir ainsi conti-
nuellement.
Djomaïl, désolé de la perte de ses îles, avait cru prudent
de se reconnaître vassal de l'Aragon et de payer le
tribut; il voulut s'y soustraire et donna ainsi à Jacques
l'occasion de marcher contre Valence.- La conquête de cette
province était une entreprise très grave, mais quelle riche
proie à saisir! - Jacques commença par s'emparer de toutes
les places du nord et y déploya une valeur extraordinaire;
son armée, excédée de labeurs guerriers, et décimée, mala-
dive, se mutina, et il se trouve trop faible pour entreprendre
le siège de Valence. — Aide du pape Grégoire IX, Jacques
recruta une autre armée pendant que la première se refaisait
dans l'abondance de cette Vega, la Huerta de Valencii, terre
d'une merveilleuse fertilité, comme la Vega de Grenade, —
puis avec toutes ses forces et une formidable artillerie de
balistes, de catapultes, Jacques assiégea la ville.- Le 8 sep-
tembre 1238 la fière et forte Valence fut forcée de se
rendre; les termes de la capitulation n'étaient pas rigou-
reux ; mais la plupart des habitants, consternés, et se défiant
des espagnols, préférèrent l'exil à la soumission, et 50,000
d'entreux passèrent en Afrique, emportant leurs richesses,
et privant l'Espagne de leurs précieuses industries ; ils furent
- 46-
remplacés par des Catalans; toute la province fut subjuguée,
excepté Xativa (de nos jours san Felipe) place très forte et
située dans les monts du cap Sant'Antonio.; deux fois Jacques
essaya vainement de s'en emparer; il y réussit enfin, la
démentela et en dispersa les habitants. -
Ferdinand III de Castille, dit l'invincible et surtout le saint,
était neveu de Blanche de Castille, et cousin germain de
St-Louis de France, dont il possédait la valeur, les vertus,
le zèle religieux. — Il forma le projet de chasser les maures
de l'Andalousie, et guerroya d'abord contre Ben Houd, émir
de Murcie et maître de presque toute la province ; il s'em-
para de Xérès, Baésa, Jaën, Antequera, Guadix, et vint mettre
le siège devant Cordoue. Ben Houd avait proclamé la guerre
sainte, préparé la ville à une longue résistance, et il l'avait
quittée pour recruter une armée de volontaires, lorsqu'il se
fit tuer dans une folle querelle après que, malgré la défense
de Mahomet — défense qu'on n'observait guère ! — il se fut
grisé comme un chrétien. Cordoue, étroitement bloquée, se
trouva privée de tout secours extérieur, la somptueuse cité
comptait alors 300,000 habitants, tous résolus à une défense
héroïque, aussi soutinrent-ils pendant quinze mois un siège
désastreux 1 mais en proie à la famine et désormais sans
espoir, il fallut capituler : le 29 juin 423.6 succomba cette cité
superbe qui pendant 525 ans avait été la vraie capitale de
l'Espagne. Les espagnols pillèrent la ville, dévastèrent les
monuments (épargnant toutefois la grande mosquée), et
tourmentèrent tellement les habitants que 100,000 d'enlr'eux
s'exilèrent et se répandirent dans la haute Andalousie. Cette
dépopulation convenait à Ferdinand, qui mettait l'extirpation
des infidèles fort au-dessus des droits de l'humanité. - Aussi
en récompense de tant de zèle, fut il canonisé — il essaya
de remplacer les fugitifs par des chrétiens, mais c'en fut fait
de la fortune de Cordoue la triste ville tomba bientôt dans
l'état de délabrement, d'inanité où nous la voyons encore
aujourd'hui.
Le même sort attendait Séville, la plus grande et la plus
- 47 —
riche des villes que possédassent encore les maures ; —
Ferdinand vint l'assiéger en 1247, après avoir fait le dégât
autour de la ville ; il l'enferma dans un cercle de fer, et en
décima la garnison dans nombre-d'engagements. Un vaillant
chef Almohade, Abou Abdalla, commandait dans la ville ; son
neveu Abou Hassan, gouverneur de Carmona, pénétra avec
un renfort dans la place, et ces deux braves la défendirent
héroïquement ; entre autres moyens de destruction, ils firent
usage du feu grégeois. — Malgré tous leurs efforts, Séville,
sans secours et n'espérant plus rien, épuisée, affamée, fut
forcée de se rendre à discrétionwle 23 novembre 1248, après
47 mois de siège cruel. — L'oncle et le neveu s'expatrièrent,
et avec eux disparurent les derniers Almohades d'Espagne,
après que cette tribu eut brillé pendant un siècle. — Les
chrétiens entrèrent triomphalement dans la ville infortunée
et ils y renouvelèrent les scènes de Cordoue : — des 300,000
habitants, près de la moitié, le désespoir dans l'âme, préfé-
rèrent l'exil à tant de vexations; des milliers de fugitifs vinrent
accroître la ville et peupler la campagne de Grenade, à qui
tous ces désastres profitaient. — Si les chrétiens se fussent
entendus, Grenade même, peu fortifiée encore, eût bientôt
passé en leur pouvoir et il n'eût plus existé de puissance
mauresque en Espagne ; mais ils avaient à régler une foule
de différents entr'eux, et dès qu'ils n'eurent plus rien à
craindre des maures, désormais refoulés au fond de l'Anda-
lousie, et comme perdus dans leurs montagnes, ils se remi-
rent avec ardeur nouvelle à la guerre civile.
Ainsi les fortes, riches, somptueuses villes de Valence,
Cordoue et Séville, sont enlevées aux maures ; ainsi des neuf
royaumes qu'ils possédèrent: Castille, Léon et Galice, Na-
varre, Aragon, Portugal, Murcie, Andalousie, Valence et
Grenade, six étaient pris tout entiers, et celui de Grenade,
seul restait intact. — Grenade s'élevant pour ainsi dire sur
les ruines de ses fières voisines, va désormais jouer un grand
rôle, et c'est d'elle et de son territoire que nous nous occupe-
rons tout spécialement — à l'ouest, ce territoire va s'étendre
de la Sierra Morena jusqu'à Bujalance, à Lucena, à Ante-
— 4é —
quera; à l'est tout le bassin supérieur du Guadalquivir lui
appartient; enfin franchissant les chaînes des Alpuxarres,
il couvre toute la côte depuis le détroit de Gibraltar jusqu'au
cap de Gata.
LES ALHAMARS A GRENADE. — L'ALHAMBRA
On ne sait rien d'Illiberis ou Eliberis, cette ville si ancienne,
dont on retrouve quelques débris dans Grenade et aux en-
virons. D'où proviennent ces restes informes qu'on a décou-
verts au pied de l'Elvira, à deux lieues au nord de Grenade?
serait-ce là le vrai site de la ville antique ? grave question,
restée indécise comme tant d'autres ! ce qui, heureusement,
n'empêche pas la terre de tourner.- Grenade même, comme
nous venons de le voir, ne devient historique que dans le
onzième siècle ; ville peu importante encore et remarquable
seulement par la beauté de son site, la richesse de sa terre, -
ses perspectives et la salubrité de son atmosphère ; paisible
dans son lointain isolement, c'était le refuge d'exilés qui
trouvaient là une patrie assez belle pour les consoler de la
perte de l'autre. — Ainsi, après la chûte de Cordoue,
lorsque les maures d'Andalousie, prévoyant que Séville
succomberait également, voulurent se donner une nouvelle
capitale, moins exposée que l'ancienne aux attaques des
chrétiens, ils choisirent Grenade, où déjà tant de leur corré-
ligionnaires s'étaient réunis. — On estime qu'en 1238, deux
ans après la chûte de Cordoue, lorsque Alhamar vint à
Grenade, il y trouva plus de 100,000 habitants; — dix ans
plus tard cette population s'accrut d'une multitude de
Sévillans, chassés de leur-cité par le fanatisme et la rapacité
des soldats de Ferdinand.
Mohammed Ben Alhamar, de la famille des Beni Nazers,
était né à Arjona en 1195 et avait reçu une excellente éduca-
tion ; devenu alcade d'Arjona, puis de Jaën, il avait guerroyé
- 49-
4
contre Benhoud et contre les castillans ; il s'était distingué
par ses talents militaires comme par sa science et ses vertus,
et il avait acquis une grande popularité. — Précédé de sa
haute réputation, il avait visité nombre de villes, lorsqu'en
1238 il se présenta à Grenade, comme chef de son illustre
famille : il fut reçu avec enthousiasme ; le trône était
vacant, il lui fut offert, il accepta, et prit le nom de Mo-
hammed Ier, qu'il devait tant illustrer! Bientôt Grenade et
tout son territoire ressentirent les heureux effets de sa sage
et vigoureuse administration. — La guerre étendait ses
ravages autour de lui, partout la puissance mauresque était
ou menacée ou vaincue, et Alhamar pouvait se considérer
comme le dernier soutien de l'islaniisme; - aussi son
premier soin fut-il d'ajouter aux fortifications de sa capitale,
et il traça le plan de la grande enceinte extérieure ; puis. il
chercha à réunir en un faisceau ce qui subsistait encore de
ses corréligionnaires ; — une folle jalousie fit rejeter ses avis ;
le roi de Murcie, son voisin, repoussa ses offres d'alliance,
et s'en repentit bientôt, car Ferdinand le chassa de son
royaume ; puis le redoutable castillan vint ravager la Vega
et planter ses tentes en vue de Grenade. — Alhamar se défen-
dit héroïquement, mais isolé comme il l'était, il n'espérait
guère résister à un tel ennemi : — il vint le trouver et se
déclara son vassal ; Ferdinand, charmé de la noblesse de
ses manières et touché de sa confiance, le reçut amicalement,
l'embrassa, lui laissa la libre possession de son royaume, et
n'exigea de lui qu'un faible tribut d'hommes et de chevaux.
Libre de soins guerriers, l'émir s'occupa d'embellissements
dans sa capitale. — Il fut appelé ailleurs, lorsque le roi de
Castille eut mis le siège devant Séville, siège qui menaçait
d'être long et difficile, tant les sévillans étaient nombreux et
vaillants ; il réclama l'aide d'Alhamar, et celui ci, forcé de
combattre, quitta bien à regret Grenade à la tête de 500
brillants cavaliers, la fleur de sa chevalerie : il se rendirent
bientôt remarquables par leur prouesses ; — Séville fut forcée
de se rendre (1248) et Alhamar revint à Grenade où on lui
fit de grande fêtes ; mais lui, plus affligé que glorieux de son

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