Gustave ou dévouement dans l'exil

Publié par

Barbou (Limoges). 1869. Rebière. In-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : vendredi 1 janvier 1869
Lecture(s) : 3
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 86
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

BIBLIOTHEQUE
CHRÉTIENNE ET MORALE
APPROUVÉE
PAR MONSEIGNEUR L'ÉVEQUE DE LIMOGES.
GUSTAVE.
GUSTAVE
ou
DEVOUEMENT DANS L'EXIL
LIMOGES
BARBOU FRÈRES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES.
GUSTAVE.
Gustave Rebière, Seigneur de Naillac,
naquit l'an 1760, d'une famille noble,
au château de Cessac, paroisse de Bus-
sière, province de la Marche. Son père,
déjà avancé en âge, grava, par ses le-
çons et ses exemples, les premiers prin-
cipes religieux dans l'âme de son fils.
1..
— 40 —
Hélas! bientôt le souffle impur du phi-
losophisme put les altérer; mais la grâce
devait les ranimer un jour. Cependant,
qui l'aurait cru ! les premiers piéges ten-
dus à son âme pure, mais imprévoyante,
furent dressés au sein d'une famille qui
ne devait lui inspirer que de la confian-
ce. L'auteur de ses jours, privé de bonne
heure d'une épouse qu'effrayait à bon
droit l'austère rigorisme de certains per-
sonnages, se livra fout entier à la direc-
tion de son frère, homme d'un esprit
subtil et disputeur, d'une érudition pro-
fonde en matières théologiques, et l'un
des chefs les plus accrédités du parti de
l'erreur. Cet opiniâtre, menacé par le
gouvernement, se réfugia à Utrecth.
Mais longtemps avant son départ, le châ-
— 11 ¬
teau de Cessac était devenu l'asile des pré-
tendus frères qui y affluaient de toutes
parts; M. de Naillac les accueillit avec
cette bonté généreuse qui ne se manifeste
jamais avec plus d'éclat que lorsqu'on
s'imagine soulager l'innocence oppri-
mée; il croyait fermement que la voie
qu'on lui indiquait était la voie du ciel.
Pieux avec sincérité, ami zélé, seigneur
humain et généreux, facile à tromper,
il était dans là secte janséniste ce
qu'ont été tant de personnes respectables
dans les loges maçonniques ; les uns et
les autres, également dupes d'un exté-
rieur hypocrite de sainteté, ou d'actes
de bienfaisance répandus avec éclat, et
ce vain appareil suspendait de justes
soupçons contre les vues mystérieu-
— 42 —
ses et coupables de ces sociétés. C'était
ainsi qu'entraîné par une aveugle con-
fiance, l'honnête etreligieux gentilhom-
me prêtait sa considération et attachait
le sceau de ses vertus à cette prétendue
Eglise.
Le jeune Naillac, élevé dans les pré-
jugés de famille d'autant plus invin-
cibles qu'ils étaient le fruit des leçons
d'un père justement respecté, put, dans
la suite, se convaincre par loi-même de
la difficulté d'effacer les premières im-
pressions. Hélas ! quand elles sont dan-
gereuses, quels maux ne nous présa-
gent-elles pas, et trop souvent elles
n'ont pour terme que la fin de notre vie.
Ces préjugés ne cédèrent en lui qu'aux
plus riches effusions de la grâce. Ce ne
— 13 —
fut qu'après s'être jeté dans les bras de
la religion, et avoir fait une étude ap-
profondie des questions élevées par nos
frères errants, qu'il les abandonna sans
retour.
L'époque approchait où le besoin de
recevoir une éducation distinguée allait
le forcer de quitter le toit paternel. Con-
duit au collége de Tournon, ou Vivarais,
il y demeura pendant plusieurs années.
Doué d'un jugement sûr et solide en ses
opérations, quoique lent dans ses con-
ceptions, il y fut tellement surveillé,
et travailla avec une application si con-
tinue, qu'il acquit un fond de littératu-
re latine et française dont il n'eût plus
retrouvé l'occasion de s'enrichir ; dès-
lors le vestibule des belles-lettres lui
— 14 —
fut ouvert. Heureux si, en employant
si utilement le temps du silence des
passions, il n'eût pas reçu de cette édu-
cation austère qui l'avait suivi dès l'en-
fance et qu'il retrouvait au collége de
Tournon, un air composé, une physio-
nomie froide et mélancolique, dont la
longue habitude put à peine céder aux
dissipations du monde, et à l'ivresse de
ses voluptés. Il dut principalement ce
caractère sérieux et réservé aux trop
longs exercices spirituels dont l'esprit
d'erreur fatigua ses premiers ans; excès
dangereux, en ce qu'il conduit trop sou-
vent au dégoût des choses saintes. Mais
il recouvra un visage riant, des maniè-
res franches et communicatives, cet
air confiant dont l'innocence pare les
— 15 —
grâces du jeune âge, lorsque, rappelé
par la voix salutaire de la conscience
et par celle du malheur, au devoir
de connaître Dieu et de l'aimer, il de-
vint, au pied du trône de l'Eternel,
une hostie vivante, étrangère aux soins
de la terre et ne portant plus que vers
le ciel des regards d'espérance et d'a-
mour.
Depuis plusieurs années il était con-
fié aux soins des Oratoriens de Tour-
non, lorsque son père, croyant que les
arts devaient être la partie principale
d'une bonne éducation, et ayant ouï
exalter celle que les bénédictins don-
naient dans leur collége de Pont-le-Voi
en Touraine, y conduisit son fils. Celui-
ci y consuma à la connaissance de ces
— 16 -
arts futiles, dont la fin est de plaire à
un monde frivole, un temps qui eût été
bien utilement employé à l'étude de la
littérature latine et française. Le père,
déçu, crut que son fils sortirait du col-
lége peintre, mécanicien, danseur, na-
geur, écuyer. On négligea de lui ap-
prendre les mathématiques, pour les-
quelles son genre d'esprit méditatif sem-
blait le réserver. La nature ne l'avait
pas organisé pour réussir dans les arts
que féconde l'imagination, il n'eut de
succès que dans celui de l'escrime.
Le collége de Pont-le-Voi, peu éloi-
gné du château de Chanteloupe, avait
été favorisé de la protection du duc de
Choiseul, ministre philosophe, dont
nos longues calamités attesteront l'in-
- 17 ¬
fluence et les efforts trop puissants à
propager les principaux germes de la
révolution. Ce ministre voyait avec
complaisance un collège acquérant de
la célébrité sur les ruines d'une société
religieuse, devenue sa victime et jadis
consacrée à élever la jeunesse. Le crime
réel des enfants d'Ignace, aux yeux de
Voltaire, était d'opposer à l'invasion du
philosophisme les armes du génie et de
l'érudition, des modèles de vertus sa-
cerdotales, et les principes d'éducation
qui réunissaient tous les Français dans un
sentiment unanime de soumission et
d'affection filiale pour les pouvoirs reli-
gieux et politiques. Le jeune Naillac
passsa dans ce collége deux années, et y
fit un second cours de rhétorique, qui
- 18 —
suivit un autre de philosophie. Il avait
apporté de Tournon l'heureuse habi-
tude de l'application, qualité sans la-
quelle il n'est ni art ni science qui soient
accessibles. Il lui en coûta moins qu'à
ses compagnons pour écrire un cours
complet de rhétorique; et si son assi-
duité à l'étude le rendait un des modèles
de sa Classe, il fut aussi l'exemple de
tous par son exactitude à s'acquitter de
ses devoirs religieux, et par la pureté de
ses moeurs. Elles échappèrent aux pié-
ges tendus par d'infâmes corrupteurs,
propageant dans le silence du mystère
les principes d'un abominable liberti-
nage. Etranger à l'esprit de domination,
qui, manifesté souvent au matin de nos
jours, fait notre tourment dans l'âge
— 49 —
mûr, et quelquefois celui de la société
il vivait sans querelles et sans disputes,
et accueillait les occasions du plaisir
lorsqu'elles se présentaient, mais sans
les rechercher avec empressement. A la
fin de l'année classique, son père vint le
voir, et fut encore étonné de la multi-
tude des langues et d'arts qu'on préten-
dait enseigner à son fils. Séduit par de
vaines apparences, il retourna dans
sa province, satisfait de pouvoir présu-
mer que le jeune homme avait fait en
tant de genres d'études, des progrès qu'il
n'avait point vérifiés. Il le laissa donc au
même collége pour y suivre un cours
de philosophie.
Quel affreux malheur pour la jeu-
nesse, quand elle rencontre parmi les
— 80 —
dépositaires de sa confiance un apolo-
giste du vice et de l'impiété ! Un homme
d'esprit, aimable selon le monde, mais
profondément corrompu/ un prêtre,
portant à regret un habit qui commande
la décence, les moeurs et la piété; un
prêtre digne de figurer parmi les plus
chauds pastisants d'une révolution éver-
sive des autels et des trônes, commença
des relations intimes avec le jeune élève
de la sagesse. Ses récits d'un genre plai-
sant et souvent graveleux ; son atten-
tion à ne prononcer jamais un mot de
règles et de devoirs ; sa perfide adresse
à éviter de parler de Dieu et de ses oeu-
vres, ou à insinuer son indifférence aux
actions des hommes , firent une trop
funeste impression sur le coeur du jeune
Naillac. Il ayait rencontré un homme
sous la robe sacerdotale, donnant au
vice tous les charmes de l'esprit; s'il
n'en conclut pas formellement que la
religion n'était qu'un frein que pour les
hommes médiocres, opinion aussi fausse
que désolante, et qui, secondée par la
vanité du bel esprit, a tant multiplié les
ennemis du Christianisme, il se fami-
liarisa du moins avec cette idée et y
fut confirmé dans le monde, par un as-
sentiment presque unanime et par, des
exemples funestes en ce genre. L'année
qui devait être employée à la recherche
de la vérité, dont Dieu est l'unique
source, et au perfectionnement d'une
raison faible et facile à égarer, dès qu'elle
ne s'appuie que sur l'art du syllogisme
et la vaine subtilité du raisonnement;
s'écoula dans le désoeuvrement des con-
versations inutiles ou» dangereuses ,
et fût terminée comme la précédente,
par des spectacles. Le jeune citoyen
de la Marche, peu propre à servir l'his-
triomanie, avait, comme l'année précé-
dente, écrit le cours que le profeseur
avait dicté; mais sans motif d'émulation
ou de crainte, pour en enrichir sa mé-
moire. Il ne put rapporter à son père
que des cahiers, stériles témoignages de
son zèle.
Des troubles élevés dans l'intérieur
du collége de Pont-le-Voi; deux partis
suscités, l'un pour conserver, l'autre
pour déplacer le supérieur de la maison ;
l'animosité avec la quelle plusieurs par-
ticipèrent à ces brouilleries, forcèrent
le fils de M. de Naillac à revenir inopi-
nément auprès de son père. On songea
à lui faire voir le monde, pour le for-
mer aux usages de la société ; mais si
le théâtre brillant des passions présente
dans tous les temps de grands dangers
à la jeunesse, le nôtre, ce siècle affreux,
centuplait ces périls, à une époque si
proche de celle du bouleversement total
de la patrie. Alors voir le monde, c'était
commencer un cours pratique de phi-
losophisme, courir le risque d'abjurer
sa foi et ses moeurs, entendre outrager
la pudeur par les partisans ingénieux
de la débauche, et flétrir l'homme par
les traits venimeux de la calomnie; c'é-
tait s'élancer du vague sans bornes
— 24 ¬
des opinions modernes. M. de Naillac,
confiné dans son château, ne connais-
sant le monde que d'après le masque
imposteur que prenaient quelques-uns
de ses amis, qui venaient le visiter,
déjà vieux et infirme, désirait marier
son fils, et croyait payer sa dette à la
patrie, en consacrant au service un se-
cond fils, auquel un emploi dans le ré-
giment de Neustrie avait été promis. Ce
fut principalement dans ce but qu'il eut
l'imprudence de confier son fils aîné
aux soins d'un être dont il aurait dû
plutôt lui interdire rigoureusement le
commerce. C'était un philosophe par
épicurisme, célibataire par égoïsme,
doué d'un esprit brillant, et qui avait
fait, à Paris, les délices des sociétés les
— 25 -
plus distinguées; homme séduisant et
accrédité par les dons de l'esprit et de
la fortune, impie par goût , scanda-
leux par ton, et licencieux d'une ma-
nière, ingénieuse et toujours applau-
die.
Alors le jeune adepte, voyant l'esprit
et le succès comme inséparables du phi-
losophisme ; ce qui restait de citoyens
encore pénétrés des anciens principes,
considérés comme au moins fort médio-
cres, accusés de faiblesse et d'ineptie,
dédaignés par le sexe, repoussés par la
société ou supportés avec impatience,
crut, ainsi que tant d'autres, que l'in-
crédulité était le sceau des talents et du
génie, et qu'effectivement elle ouvrait la
2
- 26 —
carrière de la fortune et des honneurs ;
et sans oser douter entièrement des su-
blimes vérités dont on avait nourri son
enfance, entraîné par le torrent de
l'exemple, et cette facilité déplorable de
la jeunesse confiante qui recueille aveu-
glément et des fleurs et des poisons, il
oublia bientôt les glorieuses destinnées
auxquelles tout chrétien est appelé. Le
jeune homme abusé vit le monde d'après
les intentions de son père, et le monde
le captiva. Mademoiselle de Neuville,
fille unique, et ayant l'espoir d'un refor-
tune considérable, devint l'objet de son
ambition ; sa famille seconda ses désirs;
et il obtint sa main. Bientôt auprès son
mariage, la mort de son beau-père le
rendit propriétaire d'une riche succes-
- 27 -
sion ; il avait encore le bonheur de con-
server son père ; mais la jeune épouse
aimant le monde, douée de qualités qui
plaisent, spirituelle, opulente et amie
de l'indépendance, eut à frémir à la
seule proposition d'habiter la campagne;
son mari, d'ailleurs, n'eût pu consentir
à renoncer à la société, au milieu de
laquelle sa fortune et sa considération
personnelle lui assurait un rang distin-
gué; il fit l'acquisition d'un hôtel à
Guéret, petite ville dont un grand nom-
bre de citoyens jouissaient d'une parfaite
aisance, et où le luxe, qui s'y était in-
traduit, appelait à sa suite le règne des
opinions modernes ; il y vécut avec l'é-
clat que nous retirons des dons de la
fortune. Une épouse, amie du plaisir et
— 28 —
se faisant de la littérature un amusement
qui n'est pas toujours sans dangers, ad-
mettait dans sa société quiconque, né
pour la bonne compagnie, y apportait
encore en tribut des connaissances et les
agréments de l'esprit. Si parfois M. de
Naillac se dérobait aux délices que lui
procurait sa maison, ce ne fut que pour
faire des voyages où il poursuivait le
plaisir et les distractions, ou pour offrir
à ses amis ou en accepter les parties de
chasse, amusement qu'il aimait avec
passion. Lent, quelquefois indécis dans
ses déterminations, il y recouvrait une
activité qui ne lui était pas ordinaire,
et doué d'une constitution robuste, il la
mit souvent à l'épreuve par des fatigues
excessives. Quelques voyages au château
- 29 —
de Cessac pour percevoir les revenus
dont la mort de son père l'avait fait
héritier, peu de soins domestiques, et la
lecture des brochures du jour, variaient
ses occupations, où, pour mieux dire,
étaient les seules qui fixassent son atten-
tion.
Un fils et trois filles naquirent du ma-
riage de M. de Naillac ; l'aîné de la fa-
famille joignait aux grâces de l'enfance
un esprit précoce qui le rendait l'idole
de ses parents ; mais peu de mois après
avoir été inoculé, il fut atteint, à l'âge
de neuf ans, de la petite vérole, et cette
jeune fleur à peine éclose fut moisson-
née avant les jours de son printemps :
cette perte fut affreuse pour le coeur
— 30 —
d'un père qui avait concentré sur cet
enfant son ambition et ses plus chères
espérance. Qu'offrit le monde à cette/
âme désolée ? de vaines consolations ; il
méconnut toujours ce baume si salutaire
pour les plaies du coeur, que le chrétien
puise et dans la conviction que l'objet
de ses regrets jouit de l'éternelle félicitè,
et dans une humble résignation à la
volonté du Seigneur. Le digne serviteur
du Très-Haut n'ignore pas que Dieu ne
nous châtie que dans sa miséricorde, et
que son courroux n'est jamais plus re-
doutable que lorsque, cédant à nos
voeux insencés, il nous comble de pros-
pérités périssables qui se prolongent jus-
que dans les bras de la mort. Mais le
mondain n'était pas capable de former
- 31 —
ces sages réflexions : il fut longtemps
inconsolable, jamais coeur d'un père
n'avait été plus cruellement déchiré.
L'époque de l'assemblée des Etats-
Généraux arriva. M. de Naillac aimait
sincèrement sa patrie , il eût mis son
bonheur à la voir couronnée de tous les
genres de gloire, jouir de la plus douce
prospérité. Des abus multipliés à redres-
ser; un gouvernement vacillant et sans
énergie, l'exemple récent des tentatives
criminelles du prélat philosophe et prin-
cipal ministre, pour renverser les lois
fondamentales de l'empire ; une admi-
nistration versatile, imprévoyante, ou
vendue à l'esprit du jour, aux factions
populaires; toutes ces considérations
lui firent regarder un changement et un'
— 32 —
ordre nouveau comme l'aurore de la fé-
licité publique. Il vota à l'assemblée de
la noblesse de la sénéchaussée de la Mar-
che, pour le choix des deux députés ;
alors il faut le confesser, un trop
grand nombre de citoyens étaient loin
de songer à mesurer l'abîme où la philo-
sophie allait précipiter la France; on
eût même refusé de croire aux dangers
que couraient l'Eglise et la monarchie,
dont l'existence était liée à tant d'in-
térêts, et maintenue, sinon par l'ap-
pui que leur prêtaient jadis les principes
religieux, du moins par celui des moeurs
et des habitudes. M. de Naillac avait
participé à cette funeste sécurité : mais
bientôt, alarmé par les audacieuses pré-
tentions du tiers-état, les attentats des
— 33 —
séditieux, et la violation continue de
la sûreté des personnes et des proprié-
tés, remplirent son coeur d'amertume
et d'indignation, et il se déclara l'enne-
mi de la révolution, dès l'instant où
elle se montra avec les caractères de la
révolte. Il s'était élevé avec énergie
contre les plans antimonarchiques de
M. de Brienne, il ne pouvait être l'adu-
lateur du despotisme démocratique.
Constamment attaché à l'antique cons-
titution de son pays, il brava les menaces
et les imprécations du club, les fréquen-
tes dénonciations dirigées contre lui
et ses amis, et dédaignant l'amorce
du pouvoir, qui a été pour tant d'au-
tres l'écueil de leur bonheur et le prix
de leur infamie, on ne le vit jamais
— 34 —
revêtu des odieuses livrées de la rébel-
lion.
Bien qu'il eût conçu le plus juste mé-
contentement de la conduite de ses con-
citoyens coupables ou égarés, il n'en
eut pas moins de zèle à se ranger au
nombre de leurs chefs pour protéger
l'arrivée des convois de blés arrêtés par
les villes voisines, et usa généreuse-
ment de sa fortune pour soulager les
besoins d'un peuple, dont l'oeil jaloux
convoitait à la fois son rang et ses pro-
priétés. Mais en compatissant à ses be-
soins, il s'opposait à ses caprices la plus
inflexible fermeté, et n'osait compter
sur le retour d'une nation qui buvait
avec délices dans la coupe de l'erreur,
et qui s'enivrait da plus en plus de
— 35 —
l'orgueil de sa prétendue souveraineté.
Ce brave et loyal gentilhomme vit de
sang-froid chaque nouveau décret lui
soustraire une portion de sa fortune,
avilir sa personne, en avilissant et en
rendant odieux et suspect l'honneur et
la fidélité, et accélérer l'instant de sa
ruine, et peut-être celui où il serait im-
molé sur les autels sanglants de la fausse
liberté. Quelque affreux que fût cet
avenir, il demeura inébranlable dans
les suggestions de la terreur et celles de
la séduction.
Dans cet état de choses où nulle
chance ne s'offrait en faveur de la jus-
tice et de l'innocence, et où le crime
semblait dominer sans obstacle, qui lui
eût proposé de verser son sang pour son
- 36 -
roi, eût été accueilli comme un bienfai-
teur. Cette occasion fut offerte à son
zèle; il la saisit avec empressement. Le
comte de Pressac, lieutenant général des
armées du roi n'inspirait pas moins de
confiance par ses vertus que par ses ta-'
lents militaires, et son souvenir sera
longtemps cher aux braves Catalans,
qui, lors de son émigration dans leur
province, le désignèrent pour être le chef
de 80,000 volontaires, dont ils offrirent
au roi les services, Ce général avait
conçu un plan de contre-révolution, qui
semblait sagement combiné. M. de Nail-
lac reçut une lettre circulaire de convo-
cation, attendit avec impatience le si-
gnal de son départ pour le lieu du ren-
dez- vous, et associa ses amis à cette
- 37-
entreprise. On se disposait a entrer en
lice et l'on attendait impatiemment les
derniers avis, lorsque des feuilles patrio-
tiques offrirent au public une copie
exacte des lettres de convocation, et
furent à la fois, pour les dignes serviteurs
de l'autel et du trône, un objet de sur-
prise et de douleur. Dès lors l'entreprise
était avortée. M. de Pressac en fuite,
un autre officier général brûlé dans
son château, et le comte de Clarac ne
dut son salut qu'à une prompte eva-
sion.
Le fidèle serviteur du roi, voyant
ses espérances trompées, attendit qu'un
événement imprévu lui offrît une nou-
velle occasion de combattre pour la plus
GUSTAVE. 3
— 38 —
saintes des causes. Mais, hélas! ses alar-
mes se renouvelaient chaque jour de
courrier en courrier, en apprenant quels
outrages étaient prodigués à la majesté
royale, précurseurs sinistres du plus af-
freux des forfaits, que sollicitaient déjà
des bouches régicides. M. de Naillac,
informé que plusieurs milliers de gen-
tilshommes s'étaient réunis à Paris pour
veiller sur les jours du roi, résolut de
partager les dangers, en se consacrant à
la garde de sa personne, ou d'arroser de
son sang les marches du trône. Il partit
pour Paris avec madame de Naillac,
dans l'intention d'y rester aussi longtemps
que son séjour y serait utile. Il avait à
peine dépassé Orléans que le bruit de
l'évasion du roi retentit de toutes parts.
— 39 —
La consternation et la méfiance étaient
empreintes sur tous les visages, et cha-
que voyageur était suspect. Après avoir
couru les plus affreux dangers, M. de
Naillac reçut la permission de continuer
sa route, dès qu'on fut certain que le
roi, arrêté à Varennes, était conduit à
Paris. Le digne sujet de ce prince sen-
tit son dévouement s'accroître à mesure
que la puissance royale marchait à sa
dégradation ; il attendait avec impatience
qu'une heureuse circonstance lui offrit
une occasion de venger les attentats des
factieux. Mais enfin Louis XVI embrassa
la constitution avec cette bonne foi qui
était la base de son caractère, et sans
prévoiries suites, de sa condescendance.
3.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.