Hamlet (édition enrichie)

De
Publié par

Édition enrichie d'Yves Bonnefoy comportant une préface et un dossier sur l’œuvre.
HAMLET
Voici l’heure sinistre de la nuit,
L’heure des tombes qui s’ouvrent, celle où l’enfer
Souffle au-dehors sa peste sur le monde.
Maintenant je pourrais boire le sang chaud
Et faire ce travail funeste que le jour
Frissonnerait de voir… Mais, paix ! D’abord ma mère.
Oh, n’oublie pas, mon cœur, qui elle est. Que jamais
Une âme de Néron ne hante ta vigueur!
Sois féroce mais non dénaturé.
Mes mots seuls la poignarderont ; c’est en cela
Que mon âme et ma voix seront hypocrites ;
Mon âme! aussi cinglantes soient mes paroles,
Ne consens pas à les marquer du sceau des actes!
(Acte III, scène II).
Publié le : lundi 1 février 2016
Lecture(s) : 5
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072647789
Nombre de pages : 288
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
COLLECTION FOLIO CLASSIQUE
William Shakespeare
Hamlet
Traduction et édition d’Yves Bonnefoy
Gallimard
« THE READINESS IS ALL » (L’ESSENTIEL, C’EST D’ÊTRE PRÊT)
The readiness is all, «l’essentiel, c’est d’être prêt », conclut Hamlet quand il vient d’accepter de se battre contre Laërte, mais non sans un mauvais pressentiment, qu’il réprime. Et, vers la fin du Roi Lear :Ripeness is all,« l’essentiel, c’est notre maturation », assure Edgar, le fils du comte de Gloucester, qui cherche encore à sauver son père de son désir de suicide. De ces deux phrases qui se ressemblent si fort, en deux moments lourds de sens, ne faut-il pas supposer que Shakespeare a voulu l’opposition, consciemment ? Et qu’elles disent ainsi une des tensions qui sont au cœur de sa poétique ? Je vais essayer de comprendre la « disponibilité » (readiness) dansHamlet.
*
Toutefois, une remarque d’abord, une remarque sans nouveauté mais qui me semble un préliminaire utile à tout questionnement sur Shakespeare. Qu’on remonte dans le passé de la société occidentale, et on rencontrera à un moment ou un autre, sur tous les plans où elle a pris forme et surtout conscience de soi, une profonde fracture dont la ligne sépare une époque d’avant, qui a les caractères de l’archaïsme, et ce qu’on peut dire déjà les temps modernes. « Avant », c’est quand une pensée du tout, de l’unité, et de celle-ci comme vie, comme présence, réglait tous les rapports qu’on pouvait entretenir avec les réalités particulières. Chacune faisait ainsi partie d’un ordre, précisément défini, qui faisait d’elle à son tour une présence, une sorte d’âme éveillée à soi et au monde parmi les autres douées de la même vie, et lui assurait un sens, dont il n’y avait pas à douter. La conséquence la plus importante, et heureuse, de ce fait d’un ordre et d’un sens, c’est que la personne humaine, qui se savait un élément de ce monde et s’en croyait parfois même le centre, n’avait pas à douter non plus de son être propre, de sa qualité d’absolu. Quels que fussent les hauts et les bas de son existence, où intervenait le hasard, elle pouvait et devait en distinguer son essence, qui préservait une étincelle divine : c’est tout l’enseignement du christianisme du Moyen Âge et de sa théologie du salut. Mais un jour vint où la technique et les sciences commencèrent à repérer, dans ce qui du coup devint objet, simplement, des caractères qui ne s’intégraient pas aux structures de sens traditionnelles. L’ordre se fragmenta, la terre des signes et des promesses se retrouva la nature, la vie matière, le rapport de la personne à soi une énigme, et le destin une solitude. C’est la faille que je disais, dont les tassements ultimes ne se sont pas encore produits. Et il me faut remarquer aussi que la première manifestation vraiment sans retour de cette crise dont est née la civilisation, si c’est encore le mot, que nous opposons aujourd’hui au reste du globe, eut lieu, selon les pays, selon aussi les milieux sociaux,
e e en divers moments de la fin du XVI siècle ou du début du XVII : ce qui correspond en Angleterre aux années où Shakespeare écrivit ses pièces. La ligne de fracture qui a rompu l’horizon de l’intemporel, et voue l’histoire du monde à son devenir toujours plus incertain et précipité, passe, c’est évidemment une de ses causes, par Hamlet,et je dirais même en plein milieu de cette œuvre. Sans essayer d’analyser celle-ci, car ce n’est pas le lieu dans ces quelques pages, je puis y souligner, par exemple, la valeur centrale de l’opposition de deux êtres qui signifient clairement la succession des deux âges, un contraste d’autant plus fort qu’il s’agit d’un père et d’un fils, et qui portent le même nom. Sur cette scène peu réaliste, où des aspects du haut Moyen Âge sont associés hardiment à d’autres qui reflètent la vie du temps de Shakespeare et même son avant-garde philosophique – ainsi les références à Wittenberg, ainsi le stoïcien Horatio –, le vieil Hamlet, le roi qui d’ailleurs est déjà mort, bien qu’il continue à se faire entendre, représente, c’est évident et c’est même dit, explicitement, le mode d’être archaïque. Non seulement il porte le costume et se réclame des mœurs de la société féodale, mais même son besoin de vengeance signifie son appartenance à la tradition qui s’achève, puisque cette exigence si assurée de son droit sacré implique entre autres la certitude que c’est l’État tout entier qui souffre quand est spoliée la dynastie légitime. Outre cela, son statut de souverain combattant et heureux de l’être métaphorise très bien la domination que le chrétien d’avant la nouvelle astronomie croit exercer sur un monde où pourtant le diable rôde, aux limites. Et enfin ce premier Hamlet est père, sans appréhension, avec espérance même – au moins au début de la pièce –, ce qui signifie sa confiance dans des valeurs, dans une durée. Claudius, qui met fin au règne, n’a pas d’enfants. Quant à l’autre Hamlet, quant à ce fils sollicité de rétablir l’ordre, et d’assumer en cela la fonction royale, on voit aisément que s’il est le héros de la tragédie de Shakespeare, c’est parce que les valeurs que lui rappelle le spectre, et qu’il essaie aussitôt d’inscrire dans le « livre » de sa mémoire, n’ont guère, désormais, de réalité à ses yeux. Sa bonne volonté est très réelle, pourtant, il brûle de satisfaire son père, il admire deux autres fils qui n’hésitent pas à prendre leur place dans la société comme ils pensent qu’elle est encore ; et s’il songe un moment au mariage, lui que la nouvelle union de sa mère avait empli du dégoût des choses sexuelles, c’est, à mon sens, pour que l’amour très réel qu’il éprouve pour Ophélie le réconcilie avec la vie comme elle est, et avec l’idée de l’engendrement, ce qui l’aiderait à vaincre le scepticisme qui sape son énergie et le détourne d’agir. Mais ce désir de bien faire accuse d’autant plus fort l’importance chez lui, la fatalité paralysante si ce n’est même complètement destructrice, d’un regard sur le monde qui n’en reconnaît plus la belle ordonnance, en fait déjà mise en pièces dans les mœurs de la cour « danoise » par une usure symptomatique. On se souvient de ses paroles, si émouvantes, sur la terre, ce promontoire stérile, le ciel, ce nid de vapeurs pestilentielles. Semblablement, s’il échoue comme il le fait avec Ophélie, sans rien de vraiment fâcheux dans leur relation personnelle, c’est parce qu’il n’a pas réussi à la préserver de ce regard qui prend toute chose et tout être par le dehors – comme l’indique son cri de dérision :words, words, words! –et ne trouve donc en toute attitude ou parole, y compris les façons des jeunes filles, qu’opacité ou mensonge. Même si on doit appliquer d’autres clefs encore – celle des motivations œdipiennes, par exemple – au soupçon dont il persécute Ophélie, il reste que celui-ci trahit, par opposition à la foi simple du père, le fait d’une aliénation, d’un isolement, d’un vertige, que la société une d’auparavant n’aurait pu voir naître et
n’aurait pas toléré. Et c’est d’ailleurs dans son rapport ambigu avec ce père qui représente, qui est, même, le monde ancien qu’apparaissent le mieux les répugnances d’Hamlet. Il ne veut pas douter qu’il l’admire et même qu’il l’aime ; mais quand il l’appelle la « vieille taupe », ou croit le voir en robe de chambre, la seconde fois qu’il paraît, ou se laisse obséder par l’idée des péchés – dont trop de vins et de viandes – qui le retiennent au Purgatoire, n’est-ce pas révéler une autre des formes de son inaptitude à comprendre le monde et ses êtres et ses usages comme le permettait l’antique visée ? Cette incapacité à reconnaître pour ce qu’il est un homme dont il proclame pourtant en toute occasion la valeur, c’est certainement un des secrets les plus douloureux d’Hamlet, une des évidences inavouées dont il nourrit ce qu’on sent bien son remords, et elle explique nombre d’aspects parmi les plus obscurs de la pièce, à commencer par l’autre grande obsession qui la structure. Il y a certes plusieurs motifs aux colères d’Hamlet contre Gertrude, et encore une fois je ne tente pas aujourd’hui d’analyses systématiques, mais il me paraît évident que si le fils reproche si violemment à sa mère sa trahison, c’est qu’il a trahi lui-même – bien que sans pouvoir s’en rendre compte – celui qu’elle aurait dû, selon lui, garder sans concurrent dans son cœur. Il souligne toujours que c’est la majesté du vieil Hamlet, sa grandeur double d’homme et de prince qui ont été insultées par le remariage, il dénonce avec véhémence les vices de Claudius, et pour autant surtout qu’ils le révèlent indigne de la fonction qu’il usurpe, mais toute la scène des « deux portraits », où il veut prouver à Gertrude la qualité de l’un des deux hommes et l’ignominie et même le ridicule de l’autre, est là pour démontrer que la rhétorique joue un grand rôle dans l’émotion qu’il éprouve. Une fois de plus dans cette œuvre nous sommes au théâtre, et peut-être bien plus en ces minutes d’accusation et d’introspection que quand un acteur avait déclamé des vers plutôt ampoulés mais émus sur la mort de la reine Hécube. Hamlet essaie de vivre selon les valeurs qu’il a reçues du passé, mais il ne le peut qu’au niveau des « mots », des « mots », des « mots », dont on comprend mieux maintenant pourquoi le vide l’obsède. Lui qui pour perpétrer sa vengeance, pour restaurer l’ordre mis en péril, pour proclamer, en somme, le sens, croit nécessaire de dissimuler, tout un moment qui d’ailleurs n’en finit pas, le voici un simulateur de cette façon encore, si bien que son proche dans l’œuvre, hélas, ce n’est ni Laërte ni Fortinbras, ni même Gertrude, qui n’a été que faiblesse – et il le sait, comme le sait l’autre Hamlet qui le lui rappelle avec insistance –, mais celui qui dit une chose et en pense une autre, et feint de respecter, de célébrer des valeurs auxquelles il ne doit pas beaucoup croire : Claudius, le destructeur, l’ennemi… Là est le fond d’H a m l e tautant que la conséquence obligée de la crise de société dont le meurtre du roi n’est que le symbole. Plus réels désormais, plus riches de l’épaisseur de la vie que ne le sont d’autres êtres dont l’obéissance aux catégories d’autrefois ne fait que des attardés, apparaissent ceux dont on voit qu’ils existent au-delà déjà de l’ordre brisé, et serait-ce dans la confusion et l’angoisse, serait-ce avec des réactions de survie cyniques, ignominieuses : comme c’est certes le cas de cet être opaque, Claudius, ombre longtemps de son frère – un avide, c’est vrai, comme il y en a toujours eu, mais qui a transgressé, consciemment, les codes les plus sévères. Il y a tout au long d’Hamletmille signes de l’intérêt fasciné – par moments presque équivoque, tant il paraît affectueux – que le neveu voue à l’oncle. On sent que quelque chose l’attire chez celui qu’il croit détester, et sans pourtant qu’il faille inférer de cette hantise bizarre, au moins comme raison essentielle, quelque ambiguïté pour psychanalyste dans l’algèbre complexe des relations œdipiennes. Hamlet, dirais-je,
aime moins Claudius, en ce qu’il est, qu’il ne le comprend,simplement, qu’il ne le comprend plus intimement qu’il ne peut faire des autres, et parce que c’est son contemporain qu’il rencontre là, et le seul, dans ce passage du temps devenu soudain un orage qui tonne, un vaisseau qui sombre. Il éprouve pour lui, son adversaire pourtant selon la logique d’hier – et certes, son ennemi selon des valeurs éternelles –, le sentiment de solidarité instinctive qui lie pendant les naufrages.
*
En bref, Hamletest bien, profondément, spécifiquement, la problématique d’une conscience qui s’éveille à cette condition la veille encore inconnue et imprévisible : un monde déstructuré, des vérités désormais partielles, concurrentes, contradictoires, de la signification tant qu’on veut, et vite bien trop, mais rien qui ressemblera à un sacré, à du sens. Et c’est dans cette perspective que nous avons à interroger l’idée de la readinesscomme Hamlet l’avance, à un moment qui est, notons-le, tardif, au cinquième acte, quand il a pu mesurer toute l’étendue d’un désastre qu’il éprouve d’abord comme un nœud sans fin de contradictions insolubles. Claudius ? Il voulait si passionnément le tuer, et voici qu’il en est encore à hésiter à le faire, apparemment résolu, toujours aussi résolu, mais distrait en chaque occasion par une pensée nouvelle, par exemple aujourd’hui son intérêt pour Laërte. Ophélie ? C’est sûr, maintenant, il l’aimait, la nouvelle de son suicide lui en a apporté la preuve – il l’aimait, a-t-il dit alors, plus que quarante mille frères, plus en tout cas que Laërte, dont la grandiloquence prête à critique, c’est vrai –, et pourtant son étrange amour, empoisonné par le soupçon, masqué par l’injure, n’a su que la précipiter dans le désespoir et la mort. Il est bien clair à présent qu’il souffre du mal sans rien savoir du remède, et qu’à la ruine du sens il ne peut plus espérer qu’il va mettre fin. C’est très conscient de son impuissance qu’Hamlet médite, ce dernier jour, en compagnie d’Horatio qui est toujours pour lui une incitation à la réflexion et à l’exigence. Que dit Hamlet à Horatio, dans cette scène qu’a précédée, ne l’oublions pas non plus, leur longue méditation du cimetière auprès du crâne de Yorick, le bouffon, celui qui savait mieux que personne le mensonge des apparences ? Eh bien, que même la chute d’un moineau est réglée par la Providence ; que si ce doit être pour maintenant, il n’y aura plus à attendre ; que si ce n’est plus à venir, c’est pour maintenant ; que si ce n’est pas pour maintenant, n’en doutons pas, cela viendra bien quand même ; et comme de ce moment nous ne savons rien, ni ne pouvons rien savoir, ce qui importe, c’est d’être prêt… C’est de la mort, peut-on penser, qu’il s’agit là, et d’une façon qui ne semble pas contredire aux enseignements traditionnels, puisque la pensée médiévale aimait rappeler que lorsque l’homme entreprend, c’est Dieu, en dernier ressort, qui décide. Faut-il en conclure qu’Hamlet, qui a beaucoup réfléchi, on le comprend bien, pendant son voyage vers l’Angleterre, et depuis, est en train de redécouvrir la vérité des anciens préceptes, et fait référence, en tout cas, à l’économie de l’être dont ils étaient l’expression ? Mais le christianisme confiait à la Providence le résultat de l’acte et non sa préparation, qu’il demandait au contraire que l’on soumette à la réflexion et que l’on raccorde aux valeurs. Tandis qu’Hamlet profite de ce que la vieille parole a d’apparemment fataliste pour se dispenser de s’interroger sur ce qu’en cette occurrence, qui pourrait bien être décisive, on l’a pressé d’accepter : ce combat à l’épée avec un grand duelliste, une rencontre qui est pourtant aussi facilement refusable qu’a priori soupçonnable de recouvrir quelque piège. Pourquoi consent-il à risquer sa vie avant d’avoir mené à bien son grand projet de justice ? Ce n’est pas l’éthique du
Moyen Âge ni même sa religion qui eussent accepté ce comportement qui donne à penser qu’un prince est indifférent à sa cause, un fils au vœu de son père. En dépit donc de quelque apparence, Hamlet n’a pas repris à son compte un adage qui dans sa signification véritable – « Aide-toi, le Ciel t’aidera » – articulait si bien, en fait, le vieil univers à ses pôles antagonistes de hasard et de transcendance. S’il a recours à une formule traditionnelle, c’est pour la détourner à des fins dont la nature est tout autre, et cette fois authentiquement, totalement, fataliste. Lareadiness qu’il propose, ce n’est pas de s’en remettre à la volonté divine, comme garante de notre effort, gardienne de notre sens, c’est de cesser, au contraire, ce que le Dieu de naguère attendait de nous : l’exercice hardi et soutenu de notre jugement dans le monde qu’Il a créé, l’appréciation du bien et du mal. À la réflexion qui prévoit et qui organise, et qui le peut parce qu’elle sait les valeurs, il substitue l’accueil des choses comme elles viennent, aussi désordonnées et contradictoires soient-elles, l’acceptation du hasard : nos actes apparaissant, dans cette philosophie pessimiste, comme aussi vides de raison d’être que la nécessité qui s’y joue. Notre condition, c’est le non-sens, le néant, et autant le savoir aux moments qui semblent d’action, et où d’ordinaire la naïveté se mobilise. En bref, un seul acte a quelque logique encore, et mérite d’être accompli : c’est de s’appliquer avec conséquence à se détacher de toute illusion, et à être prêt à tout accepter – tout et d’abord et surtout la mort, essence de toute vie – avec ironie et indifférence. Il reste que le Hamlet qui suggère cet abandon est aussi, toute la scène le montre, un être bien plus alerte qu’aux autres moments de l’œuvre, bien plus ouvert qu’autrefois, fût-ce pour les railler, à l’examen des façons des autres, par exemple, et on le voit même entraîné, ce que son passé ne nous disait pas, à un sport qui suppose la vivacité du regard, la promptitude du geste – et la rencontre d’autrui, dans cette intimité véritable et non sans sympathie qu’est la joute. Ces aspects plutôt imprévus chez celui que couvrait naguère le manteau d’encre, sont utiles, certes, pour préparer au dénouement qui doit passer par le combat de deux fils, dont l’un, note Hamlet lui-même, est une image de l’autre ; mais ils jouent un rôle quand même, si frappants et présents sont-ils, dans la caractérisation implicite de l’éthique qui se formule, et ce serait donc une erreur de penser que la readiness,qui est un renoncement, le sera de façon passive, découragée. Sans doute parce que la conclusion qu’Hamlet a rejointe le délivre de ses spéculations d’hier, de ses récriminations, de ses rêveries sans fin, son mode d’être nouveau est aussi un corps, une capacité de jeu, un intérêt, serait-il cruel, pour les choses du monde qu’il avait fuies, c’est une conscience totalisante, une immédiateté dans l’accueil qui est déjà réponse, relance : et cette « disponibilité » est en vérité si active, on y sent si fort le besoin de tout rassembler dans l’expérience du vide, qu’on est tenté de la comparer à des entreprises qui pour être elles aussi pessimistes n’en sont pas moins de nature spirituelle, et une forme encore de l’absolu. La « disponibilité » d’Hamlet est-elle un équivalent élisabéthain de la discipline bouddhiste : de la préparation du samouraï par exemple – cet autre porteur d’épée au terme d’un autre Moyen Âge – à accepter la mort dans l’instant, sans ombre de résistance ? Une façon de retrouver une positivité, une plénitude, au sein même d’un monde vide ? Mais chez le Japonais, combattant ou moine, la critique des apparences, des manifestations illusoires, porte aussi et même d’emblée sur le moi, qui lui est apparu l’illusion suprême, non sans logique à cela. Tandis que la lucidité d’Hamlet, si radicale se veuille-t-elle, c’est le fait d’un être qui s’est cru le dépositaire de l’absolu,
qui ne s’est pas résigné encore à la dislocation de cet héritage, qui reste centré sur soi ; et je la vois plutôt comme l’acte ultime de cette « personne » obstinée, une méditation douloureuse, mais pas tout à fait sans espoir, sur le néant de ses propres preuves. La readinessn’est pas ce dépassement de l’idée même de sens qui ouvre à la plénitude de l’immédiat, en Orient, celle ou celui qui sait qu’il n’est rien de plus que la fleur rapide du cerisier, non, c’est plutôt le degré zéro d’un sens dont le souvenir reste vif, dont les structures perdues sont toujours jugées désirables, – dont le besoin est même encore presque avoué par cette agilité de conscience où demeure en réserve, pour quel avenir de miracle ? tout ce langage qui n’existait que pour espérer et organiser. Le nouveau rapport à soi du souverain sans royaume n’est pas une paix, un grand rire clair déchirant l’antique souci, il faut y reconnaître au contraire un affinement de la souffrance invaincue, sa réduction à une note suraiguë, presque inaudible et pourtant omniprésente, l’ironie, presque celle dont parlera Kierkegaard, qui n’est l’entrain ou le rire que pour les glacer de sa nostalgie. Non pas la libération mais le célibat de l’âme, assumé comme un dernier signe, de défi désirant, qu’on fait à ce Dieu qui s’est retiré de son verbe. Un appel, une pensée d’autrui en ce sens, le mensonge à soi-même d’un prétendu ami de la solitude où déjà s’annonce – et en sera preuve la grande vogue e d’Hamletsiècle – le dandysme de Delacroix et de Baudelaireà travers tout le XIX . J’entends donc la readinessqui apparaît dans Hamletcomme, simplement, négativement, une technique de survie de l’âme, utile pour tout le temps où l’humanité se souvient de son espérance. Et je crois, bien entendu, nécessaire d’essayer de comprendre si cette attitude d’esprit vaut seulement pour le prince de Danemark et quelques proches, dans l’œuvre foisonnante et polyphonique de Shakespeare, ou si on doit l’inscrire d’une façon ou d’une autre au compte de ce dernier, et de ce fait la considérer comme une des « solutions » que la poésie proposa, à l’époque élisabéthaine, pour cette grande crise des fondements qu’elle commençait à analyser. On pourrait aisément imaginer qu’il en est ainsi– Hamletest une œuvre si évidemment personnelle, on y sent si intensément un poète se substituer, phrase après phrase de son héros, aux conventions d’une rhétorique. Mais prenons garde déjà que rien n’est vraiment joué, dans la pièce même, quand Hamlet affirme et assume, pourtant presque au dernier moment, sa nouvelle philosophie. Qu’il la prenne au sérieux, qu’il veuille vraiment la vivre, il ne s’agit pas d’en douter puisque c’est à Horatio, méditativement, qu’il s’en ouvre, Horatio auquel il ne ment jamais. Mais, blessé à mort une heure plus tard, c’est à Fortinbras qu’il donne sa « voix mourante » et à travers celui-ci aux valeurs traditionnelles ou en tout cas à l’attitude volontariste qui en maintient la fiction. On est donc en droit de se demander si la readinessn’est pas simplement pour Shakespeare un moment de l’étude psychologique, et chez Hamlet la velléité qui dissimule à ses propres yeux la raison encore plus désastreuse qui le conduit à accepter si légèrement l’étrange défi de Laërte, et l’éventualité de mourir.
*
En dépit de l’écroulement de l’« admirable édifice » que le Moyen Âge chrétien avait bâti avec le ciel et la terre, autour de l’homme créé par Dieu, ce poète d’un temps plus rude a pensé que restait en place, dans la nature et en nous, un ordre encore, universel, profond, celui de la vie qui, comprise, reconnue dans ses formes simples, aimée, acceptée, peut faire refleurir de son unité, de sa suffisance – ainsi l’herbe
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

2084. La fin du monde

de editions-gallimard

Le nouveau nom

de editions-gallimard

La sœur

de editions-gallimard

suivant