Hanina, la vierge de Constantine, roman algérien, par E. Vayssettes

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chez L. Marle (Constantine). 1873. In-16, 224 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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HANINA
LA VIERGE DE CONSTANTINE
ROMAN ALGERIEN
PAR
E. VAYSSETTES
CONSTANTINE
CHEZ L. MAREE, LIBRAIRE
2, rue d'Aumale, 2.
PARIS
CHEZ CHALLAMEL, LIBRAIRE
30, rue des Boulangers, 30.
ALGER. - JUILLET SAINT-LAGER, LIBRAIRE.
1873
HANINA
LA VIERGE DE CONSTANTINE
ROMAN ALGÉRIEN
PAR
E. VAYSSETTES
CONSTANTINE
CHEZ L. MARLE, LIBRAIRE
2, rue d'Aumale, 2.
PARIS
CHEZ CHALLAMEL, LIBRAIRE
30, rue des Boulangers, 30.
ALGER. - JUILLET SAINT-LAGER, LIBRAIRE.
1873
HANINA
LA VIERGE DE CONSTANTINE.
I
LE MARABOUT BEN AYAD. — SA FILLE. — OMAR LE
CHAOUCHE. — SOLIMAN.
Vers le commencement du dix-neuvième siècle, vi-
vait à Constantine un saint homme du nom de Moham-
med Ben Ayad.
Voici, en peu de mots, ce que raconte de ce person-
nage son biographe, Babouri, et le jugement favorable
qu'il en porte, nous a été pleinement confirmé par la
bouche des vieillards, ses contemporains.
Ben Ayad, dans sa jeunesse, avait été le disciple
chéri de Sidi Mebrouk, santon vénéré dont les osse-
ments reposent dans la chapelle construite sur le
1
2 HANINA.
plateau du Mansourah, et de Sidi Makhlouf, autre
marabout non moins célèbre de ces temps de ferveur
religieuse et d'ardent prosélytisme.
C'est à l'école de ces deux maîtres dans l'art de
servir de Dieu, qu'il s'était formé à la pratique de
toutes les vertus. Dépositaire de leur science et nour-
ri de leurs préceptes, il recueillit à leur mort l'héritage
de sainteté qu'ils lui avaient légué de leur vivant, et le
titre de marabout, héréditaire d'ailleurs depuis des siè-
cles dans sa famille, lui fut décerné sans conteste et
d'une commune voix par ses nombreux disciples. Il
s'en montra toujours digne.
Sa vie était un jeûne continuel qu'il ne rompait que
deux fois l'an, auxjours des grandes fêtes, le Fitre et
l'Aïd-el-Kebir (1). Régulièrement il se levait plusieurs
fois la nuit pour prier Dieu et lire quelques versets du
livre sacré du Prophète. Il ne portait jamais que des
vêtements grossiers, écoutait difficilement la louange,
fuyait l'ostentation et cachait, sous une humble et mo-
deste apparence, les mérites les plus réels.
Entre autres miracles dont le public enthousiaste et
crédule ne manque pas de gratifier les personnages
qu'il vénère et qu'il aime, on cite de lui le trait sui-
vant.
Une nuit, deux inconnus vinrent mystérieusement le
trouver dans sa cellule.
(1) Le Fitre ou rupture est la fête qui termine le jeûne du
Ramadan ; on la nomme aussi Aïd-es-Srir ou la petite fête,
par opposition à l'Aïd-el-Kebir instituée en commémoration du
sacrifice d'Abraham, et que l'on désigne en Turquie sous le nom
de Beïram.
HANINA. 3
A la suite d'une longue conversation, ils lui deman-
dèrent, en feignant l'étonnement, pourquoi il ne fai-
sait pas bâtir une habitation plus convenable ?
— Et où prendrais-je l'argent nécessaire? répondit
le pauvre reclus.
— Que ce soin ne te tourmente pas, reprit le plus
âgé des interlocuteurs. Dès demain, sans plus tarder,
fais choix d'une maison, et celle qui te conviendra le
mieux, achète-la sans avoir égard au prix. Dieu, qui a
su te distinguer entre tous.ses serviteurs, saura bien y
pourvoir.
En disant ces mots, la figure de l'étranger s'était
illuminée d'un éclat surnaturel. Quelques minutes
après, le pieux cénobite se trouvait seul dans sa cel-
lule. Les deux visiteurs avaient disparu comme par
enchantement. Alors il tomba à genoux et crut aux
paroles de l'ange Gabriel, dont il venait de recevoir la
visite.
Le lendemain, il entrait en marché avec le proprié-
taire d'une maison sur laquelle depuis longtemps il
avait jeté les yeux. On convint du prix à trois cents
réaux, et l'acte de vente fut immédiatement passé de-
vant le cadi. Jusques-là tout allait pour le mieux; mais
comment acquitter un pareil engagement ? Ben Ayad,
à cette heure, ne possédait pas même un dirhem. Ce-
pendant, il avait promis de compter le lendemain la
somme entière. La nuit suivante, il la passa en prières,
et quand le matin, après un léger somme, il se réveilla,
quelle ne fut pas sa satisfaction de trouver sous sa
tète une bourse contenant exactement les trois cents
réaux. Il courut les porter à l'ancien propriétaire et,
4 HANINA.
comme la maison avait besoin de nombreuses répara-
tions, il n'hésita pas à y mettre les ouvriers ; car cha-
que matin, à son réveil, il trouvait sous sa main les
sommes nécessaires pour faire face aux dépenses.
Voilà ce que rapporte la légende. Quel que soit le
degré de croyance que l'on doive ajouter à une pareille
source de fortune, toujours est-il que le saint homme
n'employa jamais ses richesses qu'à faire le bien de ses
semblables. Aussi, les pauvres dont il était l'ami, le
bénissaient-ils, et les enfants qu'il s'était donné mission
d'élever et d'instruire, accouraient-ils avec joie rece-
voir de sa bouche les leçons qu'il leur donnait avec
une bonté toute paternelle.
Cependant, au milieu des consolations sans nombre
que lui procuraient ses vertus, Ben Ayad, subissant en
ceci la loi commune, avait été plusieurs fois éprouvé
par le malheur. La mort lui avait successivement en-
levé deux jeunes garçons, à cet âge où commençaient
à se révéler en eux les dispositions les plus heureuses
et où ils promettaient déjà de marcher clignement sur
ses traces. Leur perte lui fut d'autant plus sensible,
que sa femme, à laquelle il n'avait jamais voulu asso-
cier de rivale, était maintenant vieille et infirme. Lui-
même se sentait courber sous le poids des années, et
il y aurait eu presque témérité à lui d'espérer encore se
voir revivre dans ses enfants. C'est pourtant ce qui
arriva.
Dieu, qui n'oublie pas ceux qui mettent sa confiance
en lui, eut pitié de sa douleur et fit cesser ses regrets.
Pour la troisième fois, il bénit son mariage, en lui
accordant une fille, douce et charmante créature, dont
HANINA. 5
la naissance causa la mort de sa mère ; mais dont la
vie fut pour le vieillard ce que sont ces fleurs rares,
privilégiées, à la tige délicate, importées des tropiques
dans nos climats froids et brumeux, qu'un amateur
passionné couve sans cesse du regard, se récréant à
l'aspect de leurs vives couleurs et se délectant au par-
fum de leur brillant calice.
L'enfant reçut en naissant le doux nom de Hanina.
Au moment où commence ce récit, Hanina venait
d'atteindre son douzième printemps. C'était alors une
brune parée de toute la fraicheur du jeune âge, jointe
à une beauté de formes parfaite. Du sommet de sa tête
s'échappaient à profusion des nattes de cheveux noirs,
luisants comme le jais et qui, relevés à la hau-
teur des tempes, contribuaient à mettre davantage
en relief l'ovale si pur de sa figure, comme ces
ombres que le peintre jette sur la toile, pour mieux
faire ressortir les parties saillantes du tableau. A la ga-
zelle, elle avait emprunté et ses yeux et sa taille. Ses
dents semblaient avoir été façonnées dans le coeur de
l'ivoire. Son nez par moments frémissait comme la
corde harmonieuse qui ondule au caprice du plus léger
battement. Une oreille fine et mignonne cherchait à se
faire jour à travers la draperie qui la voilait à demi.
Ses lèvres, que n'avait point terni le contact corrosif
du souak, étaient rosées comme les pommettes de ses
joues, et à leur surface errait un continuel sourire,
dont on découvrait la source dans une fossette légère-
ment creusée au milieu du menton. Un petit pied lutin
avait peine à contenir dans son étroite babouche, et, à
travers la blancheur mate de la peau, au tissu veiné
8 HANINA.
de bleu, l'oeil pouvait aisément suivre la vie qui circu-
lait, active, limpide, du coeur aux extrémités et des
extrémités au coeur, pour animer cette nature si déli-
cate, si frêle, pour laquelle cependant allait bientôt
sonner l'heure des combats.
Enfant, Hanina avait fait la joie et les délices de son
père. Pour elle, le père s'était fait de nouveau enfant,
le vieillard était redevenu jeune, l'anachorète avait dé-
posé ses airs austères et ascétiques, pour répondre par
ses sourires aux sourires de l'ange, s'égayer de son ba-
bil et dérider son front au contact de ses caresses en-
fantines.
Partageant désormais son temps entre les devoirs
que lui imposait le titre de marabout, et les attentions
qu'il devait à sa fille, il s'était plu à orner sa jeune in-
telligence de tout ce que les livres saints pouvaient
avoir d'instructif pour elle, et surtout à développer les
qualités dont la nature avait si bien doué son coeur.
Aussi, Hanina grandissait-elle en sagesse et en beauté,
heureuse du présent, insouciante de l'avenir, bercée
entre la tendresse d'un père plein de sollicitude et les
soins tout maternels d'une négresse qui, dès le ber-
ceau, lui avait tenu lieu de mère, et continuait à la ser-
vir avec ce dévoûment que l'esclave prodigue au maî-
tre dont la famille est devenue la sienne.
Quand, aux chauds et fécondants rayons du soleil
d'Afrique, la nature plus hâtive eut fait de l'enfant une
vierge, et qu'à douze ans la beauté chez elle eut atteint
ce degré de fraîche maturité qui est à la femme ce que
le parfum est à la rose éclose du matin, ce qui jusqu'à
ce jour avait été joie chez le père, se changea dès lors
HANINA. 7
en un sentiment d'orgueil. L'anxiété se mêla à sa ten-
dresse. Il devint avare de son trésor; il alla jusqu'à né-
gliger Dieu, et Dieu devait l'en punir.
Cette beauté dont il était si fier, ces grâces dans les-
quelles il se sentait renaître, qu'il aurait voulu, dans
son amour jaloux, dérober à tous les mortels, ne pou-
vaient longtemps échapper aux yeux des nombreux
argus soudoyés par le despote qui régnait alors à Cons-
tantine, et qu'on nommait Mhammed-el-Mili ou, plus
communément, Bou Chettabia, le Père à la Hachette.
L'un d'eux surtout avait su gagner les faveurs du
maître par ses basses flatteries et ses lâches complai-
sances. C'était Omar Chaouche, ce grand pourvoyeur
des orgies nocturnes et des plaisirs effrénés du bey. Un
jour, le coin du voile impénétrable qui devait désor-
mais cacher aux regards de la foule la jeune fille de
douze ans, s'était, à l'insu de celle qu'il abritait, sou-
levé pour lui. La vue de tant de charmes avait, comme
un éclair, frappé au coeur cette nature blasée, mais
trop vénale pour ne pas chercher à tirer un double
profit de sa découverte. La livrer à son maître d'abord,
pour obtenir de lui faveurs et récompenses, se l'appro-
prier ensuite, tel fut dès lors son plan.
Pendant qu'il combine les moyens de le mettre à
exécution, nous allons présenter au lecteur un autre
personnage, avec lequel il doit également faire con-
naissance.
Soliman, enfant perdu, né sur les côtes de la Syrie,
s'était de bonne heure enrôlé dans les rangs de l'odjak
d'Alger. Entré d'abord comme janissaire, il avait été
envoyé plus tard à Constantine, dans le corps des
8 HANINA.
boumbadji ou artilleurs. Là, son habileté au tir, l'élé-
gance de sa tenue, sa haute stature le firent bientôt
aisément distinguer de tous ses compagnons. Quand il
paraissait en public, la tète drapée dans un ample tur-
ban de cachemire, la main sur la poignée de son yata-
gan, les moustaches retroussées en crocs, pareilles à
deux défenses de sangliers, il inspirait autant la crainte
que l'admiration. Plus d'un regard de femme s'était
complaisamment arrêté sur lui, plus d'une prunelle
noire, au travers du voile blanc, avait essayé sur lui
son jeu fascinateur. Ni regard complaisant, ni jeu de
prunelle n'avaient encore su trouver la clef de son
coeur. Une vierge devait, sans le savoir, mettre en
mouvement cette fibre restée jusque-là insensible et
muette.
HANINA.
II
LA TOILETTE ET LA DANSE.
La maison qu'habitait Soliman dominait d'un étage
celle du vieux Ben Ayad. Dans la chambre supérieure
qu'il y occupait, existait un trou informe, qui avait
servi jadis de point d'appui à un étai et que l'ouvrier
négligent avait laissé ouvert par mégarde. Cette ouver-
ture, masqué à l'extérieur par une pierre en saillie,
donnait juste en face de la galerie où se tenait habi-
tuellement la famille du saint homme.
Soliman se prit un jour à regarder d'une façon assez
distraite à travers cette sorte d'oeil-de-boeuf. A mesure
que le rayon visuel s'étendait devant lui, une image
confuse d'abord, puis parfaitement distincte, vint se
dessiner nettement au fond de sa rétine et sembla vou-
loir s'y graver, comme le burin sur le marbre qu'il
creuse.
Cette image féérique, enchanteresse, représentait
une jeune fille à la taille svelte, aux formes suaves,
dans ce charmant négligé d'intérieur qui, pour nos so-
ciétés européennes, aux vertus rigides comme leur cli-
mat, serait une infraction aux lois de la décence, et
qui chez les peuples du Midi, pays de soleil et de lu-
mière, est le costume de rigueur.
Tandis que, l'oeil ainsi appliqué au mur, le soldat,
10 HANINA.
immobile, osant à peine respirer, cherche à convertir
en réalité ce qu'il a pris au premier abord pour une
illusion d'optique, suivons nous aussi la direction de
ce rayon visuel et voyons le tableau qui se déroule sur
la galerie en face.
Hanina, — car c'est bien elle qui est devant nous,—
essaie de nouer au moyen d'une bandelette de soie
rouge, les longs flots de cheveux qui ruissellent entre
ses doigts et que sa petite main a peine à contenir.
Dans cette position, le buste légèrement penché en
arrière et les bras relevés à la hauteur du cou, se des-
sinent, avec un relief parfait, sur un sein qui le dispute
à l'albâtre, deux globes sphériques, dont l'oeil peut
aisément suivre les légères ondulations à travers les
mailles indiscrètes d'une chemisette de gaze, rattachée
au dessus des seins par une agrafe d'argent. Un pan-
talon bouffant, de simple indienne, retenu au dessus
des hanches par un cordon et s'arrêtant au genou,
laisse à la taille toute sa liberté de mouvements et n'en-
trave point dans ses longs plis le galbe d'une jambe
qui, à partir de la cheville, va s'arrondissant, dans des
proportions géométriques, jusqu'aux deux tiers envi-
ron de sa hauteur, et atteint ainsi, en subissant une
légère dépression, les fines attaches de la rotule, dont
on peut suivre le jeu à travers la transparence de
l'épiderme qui la recouvre. Une paire de babouches
en maroquin jaune, parsemées de paillettes d'or, des-
sinant des arabesques, complètent ce charmant désha-
billé.
Pendant les quelques minutes qu'a duré cet examen
détaillé de l'ensemble de toute sa personne, l'inno-
HANINA. 11
cente enfant, insoucieuse du regard qui la couve et
qu'elle ne soupçonne même pas, est enfin parvenue,
non sans témoigner de son impatience par un léger
piétinement, à lier en un seul faisceau cette riche
nappe de cheveux qui, tout à l'heure, retombait en
cascade le long de ses blanches épaules. Voyons-la
maintenant procéder à l'achèvement de sa toilette.
Quand elle eut coquettement fixé sur le côté de
l'oreille gauche, une petite toque en velours cramoisi,
toute reluisante de sultanis d'or et au haut de laquelle
se balançait capricieusement un gland aux fils aussi
d'or, elle se prit à se mirer dans une glace de Venise,
appendue au mur de la galerie et qu'entourait un cadre
d'ébène incrusté de nacre. Une petite moue, accusée
par un léger mouvement de tête et un repli assez
accentué des lèvres, fut le résultat de ce premier exa-
men. Elle sembla réfléchir, disparut une minute dans
la pièce voisine, minute qui fut un siècle pour l'oeil de
l'observateur, et revint, toute pétillante, tenant à la
main un pinceau chargé de kohol, dont elle se teignit
les cils et le bord des paupières, ce qui agrandit déme-
surément l'ovale de son orbite déjà si ouvert. Puis elle
prit du henné, en colora l'extrémité de ses ongles à la
cornée diaphane, consulta une dernière fois le con-
seiller intime de ses grâces, et un franc sourire, écla-
tant sur ses lèvres purpurines, mit à découvert deux
rangées de petites dents, pareilles à des perles enchas-
sées dans des alvéoles de rubis. Evidemment, elle était
satisfaite d'elle-même.
Ainsi parée, elle vint s'étendre à demi sur un petit
matelas posé sur le sol, et, la tète nonchalamment ap-
12 HANINA.
puyée sur le coude et le coude sur un coussin broché
d'or, elle appela : Mebrouka !
Au ton quelque peu impérieux de cette voix argen-
tine, une esclave parut.
Elle était fille de Cham et portait, inscrit en carac-
tères indélébiles sur ses joues déjà ridées par l'âge, le
sceau de réprobation qui, depuis quatre mille ans, pèse
sur les malheureux enfants de cette race maudite.
— Que désirez-vous, jeune maîtresse? fit-elle en
passant son long cou décharné sous la portière de
damas qui fermait la galerie du côté de l'escalier.
— Mon âme est triste, bonne Mebrouka ; ne pour-
rais-tu la distraire ?
— Et d'où lui vient, à ma maîtresse aimée, ce noir
souci ?
— Un songe... un enfantillage peut-être... Mais
écoute et juge toi-même.
Telle que tu me vois en ce moment, telle j'étais dans
mon sommeil, quand les sbires du bey se sont présen-
tés à la porte de la maison. Mon père leur refusait
l'entrée, et ils l'ont brutalement repoussé. De force ils
ont pénétré jusqu'à moi, m'ont enlevée, mourante de
terreur, et conduite au palais de leur maître. Je vou-
lais crier et n'en avais la force. Je suffoquais, je ha-
letais
Les portes du harem allaient se refermer sur moi,
quand un jeune homme, au port majestueux, aux traits
pleins de charme — oh! je le vois encore! — s'est
élancé à mon secours, m'a prise dans ses bras et sous-
traite ainsi à mes ravisseurs. Son coeur sur le mien
battait avec violence, et, dans mon évanouissement, je
HANINA. 13
sentais sa main presser ma main. Il m'a parlé aussi,
mais je n'ai pu saisir les paroles que sa bouche mur-
murait ; car en ce moment, je me suis éveillée, et mon
oeil ne s'est plus refermé le reste de la nuit.
Ne pourrais-tu maintenant me dire ce que présage
ce songe ?
— Dissipez vos chagrins, fille aimée de mon maître.
Si jeune, le malheur ne saurait vous atteindre. On
n'enlève de force que les filles du Soudan. Pour elles,
pauvres déshéritées, elles ont à peine le temps de con-
naître leur mère. En suçant le lait, elles ont sucé l'es-
clavage. Leur patrie est partout où il y a un maître.
Servir, souffrir et mourir, telle est leur condition.
— Je suis donc une maîtresse bien cruelle pour toi?
fit la jeune fille d'un ton un peu piqué.
— Oh ! vous, Hanina, c'est différent. Votre bouche
ne sait point distiller l'injure ni la menace, et trop
lourd serait le fouet pour vos mains. Je vous sers avec
plaisir, vous et votre père, parce que tous deux je vous
aime. Trop heureuse serait la pauvre Mebrouka, si ja-
mais elle pouvait, au prix même de sa vie, épargner à
ses bienfaiteurs,— ce qu'à Dieu ne plaise ! — les maux
qui peuvent un jour fondre sur leur tète.
— Tu me défendrais donc contre les entreprises des
méchants ?
— Pouvez-vous en douter ?
— Non, bonne nourrice. Je sais que tu m'es dé-
vouée et que je puis compter sur toi. Mais, dis-moi
encore une fois, ce songe ne présage-t-il pas quelque
malheur ?
— Dieu est grand et juste ! s'exclama la négresse,
14 HANINA.
en portant ses yeux vers le ciel. Sa bonté s'étend sur
tous les êtres de la création. Comment, lui qui vous a
faite si belle, si tendre, si douce, pourrait-il vous aban-
donner? Non, il ne permettra pas que la fille du ma-
rabout devienne le jouet des méchants. Chassez loin
de votre pensée ce rêve dont le souvenir vous afflige,
quittez cet air soucieux, qui vous ferait venir des rides
au front, et reprenez votre gaieté ordinaire ; elle sied
si bien à votre âge.
— Tes paroles me rassurent, amie, et pour achever
de dissiper mes craintes, ne pourrais-tu me chanter les
couplets dont on berça ton enfance et que tu me redi-
sais si souvent autrefois dans mes longues insomnies ?
Leur expression simple et mélancolique me fera du
bien.
— Mebrouka ne sait rien refuser à sa maîtresse.
En même temps, prenant la derbouka suspendue au
pilier de la galerie, la négresse s'assit en face de la
belle enfant, essaya, pour préluder, ses doigs longs et
secs sur le parchemin peu sonore ; puis elle dit, dans
un rythme languissant et monotone, les couplets dont
voici le sens :
« Enfant, pourquoi sucer le lait de ma noire
mamelle ?
« Chaque goutte est un anneau de plus que tu
rives à ta chaîne ;
« Au sortir de mes bras, l'esclavage t'attend !
« Tant que tu seras jeune et belle, ton maître
fera de toi ses délices ;
« Tu partageras et sa table et sa couche ;
« Mais quand les rides sillonneront ton front,
« Alors tu le serviras à deux genoux,
HANINA. 15
« Son bras sera toujours levé pour frapper ;
« Sur ton corps amaigri le fouet tracera ses
sillons.
« Tu voudras te plaindre, et le maître impi-
toyable te dira : Travaille ! travaille !
« Oh ! qu'ils sont heureux les enfants des blancs!
« Et toi, enfant, pourquoi sucer le lait de ma
noire mamelle ? »
Ainsi chanta l'esclave.
Hanina, toute rêveuse, avait écouté, mêlant parfois
sa voix enfantine au refrain nasillard de la négresse...
Après un silence de quelques minutes, elle redressa
vivement la tête, comme pour secouer quelque pensée
importune, et reprenant son air enjoué :
— Mebrouka, dit-elle, apporte-moi mes foulards, que
je m'essaie à cette danse qui fait si fort briller les char-
mes et les grâces de ma cousine. Je veux, à sa pro-
chaine noce, surpasser toutes mes compagnes. Allons,
commence.
Et les doigts de l'esclave, prompts à obéir, se mirent
à battre légèrement en cadence sur la surface de la
peau lisse et tendue qui recouvrait la derbouka.
Aux premiers sons de cette musique, tantôt molle et
tantôt accentuée, Hanina, mue par une sorte de res-
sort invisible, se prit à balancer de droite et de gauche
sa tête rose et brune, en accompagnant la mesure d'un
sourd battement de mains. Puis, s'ex citant elle-même
aux sollicitations de la musique devenue plus vive et
plus pressante, elle se dressa avec une vivacité toute
juvénile sur ses jambes flexibles, prit délicatement en-
tre l'extrémité du pouce et de l'index les deux foulards
aux paillettes d'or, et, les faisant tournoyer au devant
16 HANINA.
de son gracieux visage, comme pour s'éblouir elle-
même, elle exécuta en face de son miroir une de ces
danses importées de l'Orient, molles, voluptueuses,
sensuelles, qui passionnent, enivrent l'oeil du specta-
teur, et font monter le rouge' au front de l'homme ci-
vilisé.
Si la danse, chez ces nations primitives, n'a point
encore, comme chez nous, atteint les limites de l'art,
si elle n'a pas non plus été formulée en règles, ni clas-
sée parmi les sciences, c'est qu'elle n'est encore qu'une
copie servile, qu'une imitation terre-à-terre de la na-
ture. Par cela même, peut-être n'en est-elle que plus
dangereuse ; car c'est la nature s'y révélant dans ce
qu'elle a de plus attrayant, comme aussi de plus mys-
rieux, et sous des formes tellement sensibles, tellement
peu dissimulées, que la morale la moins sévère ne
saurait y regarder de près sans en être alarmée. Aussi,
quelque dépourvus de sens moral que soient ces peu-
ples, guidés par leur instinct jaloux, ils ont compris le
danger qu'il y aurait pour leurs filles ou leurs épouses
à faire intervenir dans de pareils amusements les per-
sonnes des deux sexes, et, contrairement à ce qui se
pratique chez nous, jamais, dans leurs danses, les
hommes ne se mêlent aux femmes.
Mais, pour le moment, faisons trêve avec les ré-
flexions, et, n'écoutant que nos yeux, suivons attenti-
vement les pas de l'innocente danseuse.
Ses poses langoureuses, ses gestes provocateurs, le
sourire agaçant qui errait sur ses lèvres à demi entr'ou-
vertes, tout en elle distillait alors l'amour. C'étaient
autant d'étincelles électriques qu'elle éparpillait autour
HANINA. 17
de sa personne. Oh! qui l'eût vue à cette heure lui eût
donné et son corps et son âme. Elle seule ignorait les
ravages que tant de séductions devaient nécessaire-
ment produire sur l'esprit du spectateur. Se croyant
à l'abri de tout regard importun, elle s'abandonnait à
ce qui n'était qu'un jeu pour elle, avec cette fougue et
cette candeur du jeune âge qui en rendaient l'attrait
encore plus irrésistible.
Cependant, sous les doigts osseux de la négresse, la
derbouka sembla s'animer à son tour ; elle prit de la
sonorité ; la mesure devint plus rapide, les battements
plus précipités et plus forts. Comme la toupie à laquelle
l'enfant imprime son mouvement de rotation, la dan-
seuse, les joues en feu, la poitrine haute, tout le corps
tressaillant, se mit à tourner sur elle-même avec une
rapidité vertigineuse, jusqu'à ce qu'elle s'affaissât, ha-
letante, épuisée, sur le tapis mousseux. Ses yeux
étaient voilés, ses cheveux épars la couvraient de leurs
tresses humides. Sa bouche s'ouvrit encore pour de-
mander de l'eau ; puis, ses muscles se raidirent, son
visage se décolora : elle s'évanouit
Un cri aigu, déchirant, cri d'alarme et de détresse,
perça en ce moment les airs, et, en même temps, on
entendit dans la maison voisine comme la chute d'un
corps qui tombe.
A ce double choc, Mebrouka tressaillit. Prenant dans
ses bras sa maîtresse évanouie, elle la porta sur un lit
de repos, la couvrit comme aurait fait une mère, et re-
vint sur la galerie examiner si les murs n'avaient pas
2
18 HANINA.
des yeux. Elle ne vit rien, n'entendit plus rien, crut à
l'effet d'une hallucination et se retira.
Quand Soliman, nos lecteurs l'auront reconnu sans
peine, revint à lui, il lui sembla sortir d'un long et in-
dicible rêve. Il avait tout vu, tout savouré, et cette
apparition enchanteresse, fascinant ses regards, avait
bouleversé ses sens et porté dans son âme le comble
du délire. C'était un brasier qui venait de s'allumer au
sein de cette nature riche et bouillante, restée pour-
tant jusque-là pure dans sa mâle virginité. Il était ivre
de joie, fou d'amour, et dans sa folie et dans son ivresse
il doutait. Sa pensée essayait de ressaisir cette réalité
qui échappait à ses sens. Il la poursuivait comme un
antôme, il l'appelait de tous les noms qu'inventa la
passion, il la conjurait de revenir, il se mettait à deux
genoux, et, le visage collé à la lucarne, l'oreille ten-
due, l'oeil hors de l'orbite, il s'efforçait, mais en vain,
de percer ces murs inertes qui lui dérobaient l'objet de
sa céleste vision.
Pendant le reste de la soirée, ni la jeune fille ni la
négresse ne reparurent. Un silence de plomb s'était
fait dans cette demeure tout à l'heure si gaie, si riante,
si pleine d'animation et de vie. Peu à peu les ombres
de la nuit, glissant du haut des toits voisins dans
l'étroite cour, envahirent tout l'espace, et l'horizon
dans lequel se mouvait le rayon visuel du factionnaire
épris, quelque borné qu'il fût d'abord, se rétrécit tel-
lement, que bientôt on ne distingua plus rien que les
étoiles qui scintillaient au ciel et la silhouette du mi-
naret voisin qui semblait se mouvoir, comme un som-
bre spectre, sous l'effet d'un pâle rayon de lune, de-
HANINA. 19
vant lequel passaient et repassaient sans cesse, chas-
sés par la brise, des monceaux de vapeurs au loin gri-
sâtres et condensées, argentées et floconneuses autour
de son disque.
Les premiers feux du soleil levant trouvèrent encore
notre amoureux à son poste d'observation. Il était là,
comme la veille, absorbé dans sa contemplation idéale,
retraçant dans sa mémoire le maintien, les poses, le
sourire de son idole, recomposant pièce à pièce tout
ce magnifique ensemble de beautés suaves et de grâces
exquises, pour les mieux graver aux replis les plus
profonds de son coeur. Il s'oubliait lui-même, et, dans
son insensibilité physique, il ne s'apercevait point que
depuis douze heures il était ainsi à genoux Un
coup rudement frappé à la porte vint le tirer de son
extase et le rappeler à la triste réalité de la vie.
Il se lève péniblement, ses jambes engourdies vac-
cinent sous lui. Un second coup plus fort retentit de
nouveau. Alors il se traîne plutôt qu'il ne marche jus-
qu'à la porte et il l'ouvre.
C'était un émissaire porteur d'un ordre de son chef,
par lequel on lui enjoignait de se rendre immédiate-
ment, en tenue de service, au palais du bey, pour y
prendre la faction. La discipline militaire, on le sait, ne
transige jamais, même avec les amoureux. Il fallut
obéir. Mais comment s'arracher de ces lieux, comment
briser ce courant magnétique dont l'attraction avait
pénétré tous les mollécules de son être ? Ah ! sa poi-
trine en ce moment battit à se rompre, son coeur sem-
bla pris entre les dents d'un étau de fer, le sang, pen-
dant quelques minutes, cessa de circuler dans cette
20 HANINA.
organisation atteinte au foyer même de la vie. Pour la
première fois, il faillit manquer à son devoir. Enfin,
faisant un effort désespéré, il se précipita en courant
hors de sa chambre.
Cinq minutes après, il était à son poste, foulant la
dalle sonore sous son pied fébrile, allant et venant
dans le cercle limité de son action, comme la bête
fauve qui tourne dans sa cage, indifférent à tout ce qui
se passait autour de lui; mais conservant encore, mal-
gré le désordre visible de ses idées, cet air fier et mar-
tial qui lui avait valu parmi ses camarades le surnom
de beau Janissaire.
Maintenant, si vous le voulez bien, lecteur, nous
allons profiter de l'humeur distraite du factionnaire
amoureux, pour tromper sa vigilance et pénétrer dans
ce palais, où s'accomplirent tant de drames lugubres,
et où l'histoire d'un passé qui n'est pas bien éloigné de
nous, est écrite sur chaque seuil, sur chaque marche,
en larges taches de sang.
HANINA. 21
III
LE PALAIS DES BEYS.
M'HAMMED-EL-MILI DIT BOU-CHETTABIA.
Ce palais, dont la fondation ne remonte qu'au mi-
lieu du dernier siècle, et qui est encore connu de
nos jours sous le nom de Dar-el-Bey, occupait, à l'épo-
que dont nous parlons, outre l'emplacement actuel,
une partie de la rue Caraman, sur laquelle il se pro-
longeait en voûte depuis la place du Campement, jus-
qu'à la mosquée de Souk-el-Ghezel, aujourd'hui le
temple catholique (1), et était limité au levant par le
Sabbat-es-Serradjine ou quartier des selliers. C'était un
massif de constructions plus solides qu'élégantes, sans
unité dans le plan, sans architecture dans la forme. Ses
croisées rares et bardées de fer, ses murs crénelés et
sombres, lui donnaient plutôt l'aspect d'une prison que
d'une habitation princière. Cependant, au dessous de
la porte principale d'entrée, on lisait, sur une table de
marbre, ces mots, remarquable spécimen du style de-
(1) Cette voûte a disparu depuis 1850, par suite de l'élargis-
sement de la rue, dont l'exiguïté se prêtait mal aux exigences
de notre civilisation en carrosse.
22 HANINA.
l'époque, chef-d'oeuvre d'ailleurs de calligraphie orien-
tale :
ce L'étoile du palais s'est levée sous d'heureux
« auspices,
« Et nos parterres se sont embaumés du par-
ce fum de la cassie,
ce Et le palais merveilleux lui a emprunté un
ce charme nouveau.
« L'aspect de cet édifice élève l'âme
« Et les salles qu'il renferme sont brillantes au-
« tant que de pudibondes jeunes filles,
« Au visage resplendissant, aux regards lan-
ce goureux, dont le sein ruisselle de pierreries,
ce Dont les habits sont parsemés de perles et
« d'or pur.
« Ce sont des salles magnifiques dont la splen-
« deur éblouit.
« Gloire à Dieu qui a prêté des formes si grâ-
cieuses à sa structure !
« On y reconnaît la main de l'illustre bey, du
« brave des braves,
" Hussein, fils de Hassan bey, de sainte mé-
" moire (1). »
Cette hyperbolique description, due presque entiè-
rement à l'imagination d'un poète de circonstance, n'a-
vait sans doute été placée là que pour rendre plus sai-
sissant le froid qui vous prenait au coeur, quand vous
franchissiez le seuil de cette demeure.
La porte basse et étroite s'ouvrait sur un escalier de
pierre donnant accès dans une cour supérieure, dispo-
sition assez commune aux maisons de Constantine et
(1) Traduction de M. Cherbonneau.
HANINA. 23
que pour cette raison on nomme un ali. Là se trou-
vaient les chaouches, les soldats de garde, tous les
hommes de service. Au-dessus régnait une galerie cir-
culaire d'où l'on pénétrait dans les divers apparte-
ments se partageant l'immense édifice.
Le local réservé aux femmes était séparé du reste
des bâtiments, par une cour au niveau du sol de la
rue et formait une aile à part. Sur les derrières, du
côté du Souk-el-Kebir, un escalier dérobé permettait
d'entrer et de sortir sans être obligé de subir les for-
malités de la consigne ; mais là veillait nuit et jour un
cerbère, âme damnée du maître du logis, que ni l'or
ni les prières n'auraient pu corrompre. Aussi cette
porte ne s'ouvrait-elle que pour le bey ou ses affidés,
reconnus et avoués tels par lui.
Le despote qui régnait alors, nous l'avons dit plus
haut, se nommait Mhammed-el-Mili. Le surnom de Bou
Chettabia, sous lequel le désignèrent ses contempo-
rains et après eux l'histoire, avait été emprunté au
genre de supplice dont il était l'inventeur et que nous
décrirons plus loin. Ce fut un des beys les plus cruels,
les plus grossiers et les plus bassement perfides dont
l'administration turque ait doté la Régence, pendant
les trois cents ans qu'a pesé sur elle son brutal despo-
tisme.
La salle où se tenait habituellement ce piocheur de
têtes, était une pièce longue et étroite, ne recevant le
jour qu'à travers deux petites ouvertures pratiquées de
chaque côté de l'entrée, en sorte que le fond restait
toujours dans une sorte de pénombre, qui permettait
à l'oeil du maître de lire en plein dans la physionomie
24 HANINA.
de ses visiteurs, sans être exposé de leur part à un pa-
reil examen. Des carreaux de faïence vernissés recou-
vraient les parois des murs jusqu'à hauteur d'appui,
et servaient à entretenir la fraîcheur, en préservant
de l'humidité. Le reste blanchi au lait de chaux, dispa-
raissait presque entièrement sous une panoplie d'ar-
mes de toute sorte rangées avec plus de profusion que
de goût. C'étaient des yatagans à la poignée incrustée
de corail et de nacre, des flissa à la lame droite et tran-
chante, des poignards, des couteaux dans leur gaine
d'argent, des pistolets, des tromblons, des fusils de
toute dimension et de toute provenance. On y remar-
quait aussi de nombreuses dépouilles de bêtes fauves,
des peaux de lion, de panthère, de léopard, d'hyène,
etc., et au milieu de toutes ces têtes armées de crocs
formidables et grimaçant de leur mieux, celle de Bou
Chettabia n'était pas la moins hideuse et la moins fé-
roce.
A l'heure où nous le dépeignons, il était assis, les
jambes croisées à la manière orientale. Le dos et les
coudes disparaissaient à demi enfoncés dans des cous-
sins pliant sous le poids de leur charge. Dans sa main
gauche, il pressait un long tuyau de pipe fait de bois de
cerisier, recouvert d'une gaîne d'argent, le long de la-
quelle se balançaient, en rendant un léger son de gre-
lots, de petits croissants d'or suspendus à des chaînet-
tes du même métal. Le bout était de pur ambre jaune.
De l'autre, il tenait, supportée par une! sorte de coco-
tier en filigrane d'or, servant de soucoupe, une petite
tasse à café aux trois quarts remplie d'un moka vierge
de tout mélange. Alternativement il buvait, suivant
HANINA. 25
l'expression vraie et consacrée chez ces peuples, une
bouffée de tabac dont il rendait ensuite la fumée, en la
faisant passer à travers le tamis de ses moustaches
grises ; et il savourait bruyamment et à petites gorgées
quelques gouttes de la liqueur tonique, au parfum
exquis.
Devant lui et recevant le jour en plein visage, se te-
nait accroupi sur les genoux, un homme aux vêtements
grossiers, mais propres, à la figure ridée par l'âge et
aux traits amaigris par la pratique d'un jeûne conti-
nuel, ce qui n'excluait pas un certain caractère de di-
gnité sévère, singulièrement tempéré par la douceur
céleste de son regard. Il roulait entre ses doigts un
long chapelet, et semblait demander à Dieu le courage
et la force nécessaires pour soutenir jusqu'au bout la
lutte entreprise contre son redoutable interlocuteur.
— Ainsi, continua le bey après une légère pause et
en s'animant peu à peu, tu ne veux donc pas me céder
ta fille !... Mais ignores-tu que je suis le maître et que
tout doit plier sous ma volonté ?
— Dieu seul est grand, Monseigneur, en lui seul ré-
side toute force et toute puissance, reprenait Ben Ayad ;
car c'était lui, le père de la belle Hanina.
— Et pourtant, fit le bey en essayant cette fois de
donner à sa voix un ton plus modéré, presque de pro-
tection, pourtant, elle serait si heureuse avec moi, ta
fille ! Tous ses désirs, ses moindres caprices seraient
des ordres. Jour et nuit, elle aurait autour d'elle des
esclaves prêtes à la servir. Dans mon harem, elle trô-
nerait en souveraine, j'en ferais mon épouse de prédi-
lection. Pour elle, je déposerais ma sévérité bien con-
26 HANINA.
nue, je mettrais à ses pieds et mon pouvoir et mon
amour. Je la couvrirais d'or et de pierreries, je la par-
fumerais de musc et d'ambre, je l'inonderais des suaves
senteurs de la rose et du jasmin. A elle, les bijoux les
plus brillants, les plus riches parures, les essences les
plus rares et les étoffes les plus précieuses. Dans mes
trésors, elle puiserait à pleines mains, et sur ta famille
rejailliraient la fortune et des honneurs sans nombre.
— Voyons, réfléchis, refuseras-tu encore ?
— O sultan, que vous connaissez mal le coeur de la
fille du marabout Ben Ayad ! Vouée par moi, dès sa
plus tendre enfance, au culte de notre Dieu, élevée
dans la pratique des vertus domestiques, le rang que
vous lui offrez ne saurait convenir à sa modestie. Ni
les honneurs ni les richesses ne sont faits pour elle,
pas plus que pour son père. Leur charge serait trop
lourde dans nos mains inhabiles et nous succomberions
sous leur poids. Et puis, quelque brillantes que fussent
les destinées qui l'attendent, comment pourrai-je moi-
même me séparer de cette fille unique, de mon enfant
que j'ai vue naître et grandir sous mes yeux, à laquelle
j'ai servi tout à la fois de père et de mère, que j'ai éle-
vée de mes mains et instruite de ma bouche?... Oh !
s'il faut un jour la quitter, et ce jour, je le sens, n'est
peut-être pas bien éloigné, ce ne sera que lorsque Dieu
me rappellera à lui, et alors Dieu prendra soin d'elle,
il la protégera ; car il est le meilleur des pères, et les
orphelins sont ses enfants. N'a-t-il pas dit dans le livre
sacré, le sublime Koran : ce leur faire du bien est une
bonne action? » Mais, jusque-là, je garde ma fille et
ne consentirai jamais à ce qu'elle passe de mon vivant
HANINA. 27
sous un autre toit que le mien. Seigneur, j'ai dit.
Ce noble et ferme langage auquel les oreilles du des-
pote étaient peu habituées, ce refus plus surprenant
encore d'un père qui s'obstinait à ne pas vouloir lui
abandonner sa fille, loin de toucher le coeur du bey, ne
servirent qu'à irriter davantage sa passion. Ne cher-
chant plus à maîtriser sa colère, il s'écria en roulant
autour de lui des yeux d'hyène :
— Tu persistes donc dans ton refus ? Tu dédaignes
mes bontés, tu oublies que je suis ton maître, et tu
oses venir encore braver ici ma vengeance? Mais ne
sais-tu pas, vieillard impuissant et entêté, que ta fille,
je puis l'avoir demain, à l'instant même ?.... Ta fille ?
poursuivit-il en se livrant à tout son emportement,
mais je l'aurai quand je voudrai; j'en ferai ma ser-
vante, mon esclave, elle me servira à deux genoux, et
quand je serai fatigué d'elle et de ses services, je la re-
pousserai du pied comme on fait d'un reptile hideux,
je la céderai à mes valets ou mieux je livrerai sa tête
au bourreau, comme je vais bientôt y livrer la tienne.
Insensé ! tu apprendras à tes dépens que ce n'est pas
en vain que tes concitoyens m'ont surnommé Bou
Chettabia. Oui, ce soir même, ta fille partagera ma
couche, et toi demain, tu seras conduit au supplice.
Elle assistera à ton trépas, tu verras couler ses larmes,
tu pâliras de terreur ; carie châtiment que je te réserve
sera tel qu'il fera blanchir la tête de tes arrière-petits
neveux. Chaouches, qu'on emmène cet homme.
Deux gardes parurent et le serviteur de Dieu, rési-
gné, mais impassible, tendit ses mains aux bourreaux
qui l'entraînèrent dans une de ces prisons ténébreuses
28 HANINA.
d'où l'on ne sortait le plus souvent que pour aller de
vie à trépas. Dans le trajet, il ne fit entendre aucune
plainte, aucun murmure ; tout ce qui lui arrivait n'arri-
vait-il pas par la volonté de Dieu? C'était écrit : Mektoub.
Revenons maintenant à la jeune fille que nous avons
laissée la veille à demi-évanouie sur son lit de re-
pos (1).
(1) Le lecteur s'apercevra sans peine que la scène qui pré-
cède aurait dû, suivant l'ordre des faits, être rapportée après
eelle qui va suivre. Mais l'auteur, entraîné au palais sur les
pas du janissaire, s'y est oublié. Que le lecteur lui pardonne
cet oubli.
HANINA. 29
IV.
LE PÈRE ET LA FILLE.
Plusieurs heures s'écoulèrent avant que Hanina eût
entièrement repris ses sens, et quand pour la première
fois, elle rouvrit les yeux à la lumière, son regard
voilé tout-à-l'heure par la fatigue, brillait alors d'un
éclat fiévreux. Sa peau était sèche, son pouls fréquent
et irrégulier, ses tempes gonflées et battantes. Parfois,
de ses lèvres altérées s'échappaient des mots incohé-
rents, des phrases sans suite, des noms inconnus ; la
pauvre enfant était dans le délire.
Debout à ses côtés, son vieux père et la bonne
Mebrouka lui prodiguaient à l'envi tous leurs soins et
mettaient à contribution tout leur savoir, pour procurer
quelque soulagement à la malade. Mais, le saint
homme ne savait que prier ; la vieille esclave, elle,
pleurait toutes ses larmes. Il faut croire toutefois que
larmes et prières furent exaucées par celui qui voit
tout, qui entend tout et qui peut tout ; car le lende-
main, après une nuit pleine d'agitation et troublée par
des visions importunes, la malade éprouva un mieux
sensible. La fièvre avait perdu de son intensité, le dé-
lire avait complètement disparu, le calme se faisait peu
30 HANINA.
à peu dans ses sens ; elle put enfin goûter quelques
heures de repos.
Et pendant qu'elle sommeillait, le pieux vieillard, la
face tournée vers l'Orient, les mains croisées sur la
poitrine, s'était prosterné au pied de l'Eternel, et là,
dans toute la simplicité et la ferveur de son âme, il
demandait à Dieu grâce pour les jours de sa fille.
— Mon Dieu ! disait-il, toi qui vois le fond de nos
coeurs et qui dispenses à ton gré la joie et les alarmes,
sauve ma fille ; ne brise pas dans son printemps la
fleur à peine éclose... Seul ici-bas, que ferais-je sans
elle?... Tu m'avais donné deux fils, tu me les as reti-
rés. J'avais une compagne sage et aimée, tu l'as rap-
pelée à toi. Une fille me reste, un ange, que dans ta
bonté tu m'accordas pour charmer ma vieillesse et
adoucir mes chagrins. Toi-même voulus l'embellir de
tous les dons de ta grâce ; tu la formas la plus belle et
la plus parfaite des créatures. S'il te plait aujourd'hui
de la ravir à mon amour... Seigneur, que ta volonté
soit faite ! Mais qui me consolera de sa perte? Qui
étanchera ma douleur?... O Dieu puissant et bon,
épargne à ton serviteur cette dernière épreuve. Que
mes yeux, cernés déjà par le voile de la mort, ne
soient point encore obligés de pleurer sur une nou-
velle tombe... Si je suis coupable, punis-moi. Si j'ai
trop affectionné ma fille, si, dans ma tendresse jalouse,
j'ai négligé de te servir, si j'ai dans ma prière mêlé un
nom profane à ton nom saint et sacré, châtie-moi avec
toute la rigueur de ta justice ; mais que ton bras n'at-
teigne point l'innocent... Dieu de clémence et de mi-
séricorde ! étends ton aîle protectrice sur l'enfant de
HANINA. 31
mes vieux jours, rends à la vie cet ange de la terre,
rends-moi ma fille chérie... Oui, ma fille, dors, dors
en paix et tranquille. Que ce sommeil réparateur soit
pour toi le terme de tes souffrances et le gage d'une
nouvelle aurore. Dors, Dieu et ton père veillent sur
toi.
Ainsi priait le vieillard, et, dans sa prière à Dieu, il
s'était insensiblement rapproché de sa fille. Sa tête
s'était penchée sur la sienne et il suivait avec une
anxiété mêlée de crainte et d'espérance, les battements
encore fréquents, mais réguliers de sa poitrine, dont le-
souffle venait expirer presque imperceptible sur ses
lèvres à demi-closes. Alors, une larme silencieuse, Ion-
temps contenue, roula de sa paupière humide le long
de son visage, et vint tomber comme une rosée féconde
sur la joue décolorée de son enfant.
— Tu pleures, mon père? dit la jeune fille en se
réveillant et en lui tendant les bras. Je t'ai donc bien
fait de la peine? Oh! viens, que j'essuie tes pleurs, que
je déride par un baiser ton front triste et soucieux. Tu
me pardonnes, n'est-ce pas, le chagrin que je t'ai cau-
sé? Désormais, ton Hanina ne veut plus être malade,
elle veut vivre encore pour toi, et toi, père, ne vou-
drais-tu plus vivre pour elle ?
— Ah ! fille bien aimée, ma seule et unique conso-
lation sur cette terre, que tes douces paroles sont à la
fois pour mon coeur consolantes et amères ! Oui, tu
vivras, toi, mais ton père...
En ce moment, la négressse entra et vint prévenir
son maître qu'un étranger demandait à lui parler sur-
le-champ. Ben Ayad se leva, sortit, tuf absent quelques
32 HANINA.
minutes et quand il rentra, son visage était tout boule-
versé, ses jambes tremblaient, une pâleur qu'il cher-
chait vainement à cacher avait envahi tous ses traits.
Il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit près du lit de
sa fille.
— Qu'est-ce encore ? s'écria celle-ci éperdue. Un
nouveau malheur viendrait-il tout-à-coup fondre sur
notre maison? Oh! parle, mon père, parle, je t'en
supplie.
— Un malheur! fit celui-ci après une pause, un mal-
heur ! Je ne sais ; mais le message de cet homme
ne me présage rien de bon. Un pressentiment fu-
neste. ... Je devrais te le taire, et pourtant, à qui ou-
vrirai-je mon coeur, à qui confierai-je mes peines, si ce
n'est à toi? Écoute, mon enfant, je vais te quitter pour
quelques heures, — pour toujours peut-être, ajouta-t-il
mentalement. — Le Bey, notre maître à tous, me
mande en son palais. Pour quel motif? je l'ignore.
L'envoyé m'attend à la porte, je ne puis différer de le
suivre : quand le chef ordonne, les sujets doivent
obéir.
—Mais que te veut-il, bon père, interrompit l'enfant,
et quel mal as-tu fait ? toi si estimé, si vénéré de tous,
toi l'ami de Dieu et des hommes?
— Ma fille, les méchants en ce monde portent envie
à tout ce qui leur fait ombrage. La vertu chez les
autres les irrite, la sainteté d'autrui est pour eux un
reproche vivant qu'ils doivent faire disparaître de de-
vant leurs yeux. — Si encore, je n'avais à craindre que
pour ma vie, ce serait un bien faible sacrifice à offrira
Dieu ; mais la tienne, Hanina, sera-t-elle à l'abri du
HANINA. 33
danger quand je ne serai plus? Qui alors prendra soin
de toi, qui guidera tes pas dans les sentiers rocailleux
de ce monde et te défendra contre les entreprises
des pervers? Qui enfin, t'aimera comme je t'aime?
— Oh ! ne parlez plus ainsi, mon père ; bannissez
loin de votre pensée ces terreurs, ces fausses alarmes.
Quel maître assez barbare pourrait vouloir la mort de
celui qui ne vécut jamais que pour faire le bien ? Votre
absence, père, ne sera pas de longue durée, vous me
serez rendu avant ce soir, ou j'irai trouver votre bour-
reau, je me jetterai à ses pieds, je lui offrirai ma vie en
échange de la vôtre, et je trouverai grâce pour vous et
je vous sauverai.
— Te sacrifier, toi si belle et si jeune, pour sauver
ma vie ? Mais, enfant, ton sacrifice serait perdu. La
vie ! est-ce qu'à mon âge on doit encore y compter ? Si
je désire voir se prolonger mon existence, c'est pour
mieux jouir de la tienne, c'est pour compter le plus
longtemps possible tes jours qui sont aussi les miens.
Sans toi, ma fille, sans ton amour, je courrais tout glo-
rieux à la mort, je braverais, le front haut, la colère
du tyran et supporterais sans faiblir la rigueur des sup-
plices. Mais te laisser seule ici-bas, seule, sans famille,
sans un ami pour te tendre la main, grand Dieu !...
Ici, la voix du noble vieillard expira suffoquée parles
sanglots ; la nature plus forte que la volonté l'empor-
tait sur ce coeur de père. De grosses larmes se firent
jour à travers ses paupières tremblantes. Il était à bout
de ses forces.
Hanina le tenait enlacé dans ses bras, elle baisait
cette tête si chère, elle mêlait ses larmes aux siennes,
3
34 HANINA.
et c'était un spectacle bien fait pour attendrir, que de
voir ainsi confondus, dans un commun embrassement,
ce front pur et suave avec ce front pâle et couvert de
rides, ces cheveux noirs et polis avec cette barbe
blanche et inculte. Par quelques paroles entrecoupées
de caresses, elle essayait de faire renaître dans l'âme
de son infortuné père, un espoir qui semblait à son tour
l'abandonner elle-même.
Elle allait parler, quand du haut du minaret voisin,
la voix du moueddin se fit entendre. C'était l'heure de
la prière de l'acer (trois heures de l'après-midi), c'était
aussi l'heure fixée par le bey. Pour la première fois de
sa vie, Ben Ayad hésita de répondre à cet appel ; mais
cette hésitation ne dura que l'espace d'une seconde.
Le père venait de plier devant le marabout, l'homme
de Dieu était redevenu lui-même.
— Ma fille, dit-il d'une voix ferme en se dégageant
de ses bras, il faut nous séparer. Dieu veuille que ce ne
soit pas pour longtemps ! Mais, si mes pressentiments
funestes venaient à s'accomplir, si nous ne devions
plus nous revoir sur cette terre, n'oublie pas ce que tu
dois à ton sang, à ma mémoire, à ton propre honneur.
Que jamais dans la tombe mes os n'aient à rougir de
t'avoir donné le jour !
Et toi, Mebrouka, fit-il en s'adressant à la négresse
qui venait d'entrer pour lui dire que le messager s'im-
patientait d'attendre, veille sur ta jeune maîtresse
comme le ferait sa mère, si elle était encore de ce
monde ; sois toujours pour elle ce que tu as été par le
passé, soumise, dévouée, fidèle Mon enfant, reçois
ce baiser de paix et d'amour. Puisse-t-il ne pas être le
HANINA. 35
dernier ! Que le salut et la miséricorde de Dieu soient
sur toi, et que sa volonté s'accomplisse !
— Mon père, s'écria la jeune fille éperdue, mon père,
oh! dis-moi que tu reviendras. N'est-ce pas que tu re-
viendras ?
Mais cet appel suprême ne fut pas entendu. Le ser-
viteur de Dieu était déjà loin. Il allait dans la prière
fortifier son âme, la retremper au sein vivifiant de la
divinité, demander au grand consolateur de tout ce qui
souffre ici-bas, le courage et la force, pour supporter
jusqu'au bout cette dernière épreuve devant laquelle la
nature humaine avait failli un instant succomber.
Quand il sortit du temple, son coeur était plus tran-
quille, sa démarche plus ferme, sa foi plus assurée.
Désormais, il pouvait hardiment se présenter devant le
tyran, soutenir, sans sourciller, le regard du juge impla-
cable qui allait prononcer sur son sort, et, quelle que
dût être la sentence, il la supporterait avec une égale
résignation.
Nous avons vu précédemment comment, introduit en
présence du Bey, il avait, malgré les prières et les me-
naces employées tour-à-tour pour le séduire, refusé de
se dépouiller de son autorité paternelle et de consentir
à une basse lâcheté, pour satisfaire le caprice d'un
maître sensuel et féroce. Nous savons aussi quelles
furent les conséquences de ce refus.
Revenons auprès de Hanina, restée seule avec sa
fidèle servante.
36 HANINA.
V.
L'ENLÈVEMENT.
Pendant que, plongé dans les ténèbres de son
affreuse prison, Ben Ayad songeait au malheur, à l'in-
famie qui, suivant la promesse de son exécrable per-
sécuteur, allait atteindre sa fille ; pendant que son
imagination torturée lui représentait celle qu'il avait su
conserver jusqu'alors pure et intacte, se débattant
pour sauvegarder son honneur, dans les bras convul-
sifs d'un homme de chair et de boue, Hanina que tout
espoir n'avait pas encore abandonnée, attendait trem-
blante, incertaine, le retour de son vieux père.
Dans son impatience fiévreuse, elle avait quitté le lit
sur lequel elle gisait depuis la veille, et s'obstinait à
rester debout, malgré les observations de Mebrouka,
qui craignait pour sa maîtresse une rechute. Elle cal-
culait, aux battements de son pouls, l'espace qui s'était
écoulé depuis le départ de son père et murmurait tout
bas : ce Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'il tarde à venir !» Puis,
elle se taisait, elle écoutait, elle cherchait à combattre
par tous les moyens possibles, le doute naissant qui en-
vahissait son esprit, en se substituant à un reste d'il-
lusion. Au moindre bruit qui se faisait dans la rue, elle
courait à la porte pour se jeter au cou de celui qu'elle
attendait; mais nul ne s'arrêtait à cette porte prête à
HANINA. 37
s'ouvrir; le passant continuait son chemin, et ses bras
retombaient vides et abattus le long de son corps qui
pouvait à peine se soutenir. Ainsi le plus profond dé-
couragement allait bientôt succéder aux cruelles an-
goisses de l'attente.
Quand les heures se furent écoulées, longues com-
me des siècles, et que la nuit, avec ses ombres et ses
terreurs, se fut répandue autour de la paisible demeu-
re, alors le désespoir s'empara de Hanina. Elle eut peur
de son isolement ; elle se rapprocha de sa nourrice et
se prit à pleurer comme une mère qui vient de perdre
son enfant ou comme une amante jalouse trompée dans
son premier rendez-vous. Dans sa douleur, elle implo-
rait le ciel, elle appelait son père à grands cris ; mais
le ciel fut sourd à sa voix, ses cris furent sans écho,
ses sanglots seuls répondirent à sa plainte.
Tout à coup, comme si elle eût eu une inspiration,
elle se leva, et séchant ses pleurs :
— Mebrouka, dit-elle à sa suivante, le malheur, à
n'en plus douter, vient de fondre sur notre maison.
Mon père n'est pas encore de retour, et déjà la nuit
est venue. Ce n'est point son habitude de s'attarder de
la sorte. Si les craintes qu'il manifestait avant son dé-
part se sont réalisées, si le maître odieux qui nous
gouverne l'a fait arrêter et mettre en prison, je veux
de ce pas aller le trouver, me jeter à ses genoux, lui
demander grâce pour mon père, et, s'il me refuse, je
lui reprocherai sa tyrannie, je le maudirai à la face de
ses serviteurs, je le forcerai de me jeter dans les fers
à mon tour. Ainsi, je partagerai sa captivité, et, si je
ne puis le sauver, j'aurai du moins la consolation de
38 HANINA.
souffrir, peut-être de mourir avec lui. Allons, Mebrou-
ka, te sens-tu le courage de me suivre ?
Disant ces mots, l'enfant s'apprêtait déjà à sortir,
quand des coups violents et réitérés frappés à la porte
de la rue, retentirent dans l'intérieur de l'habitation
comme un glas de sinistre présage.
A ce bruit inattendu, les deux femmes tressaillirent
et se serrèrent involontairement l'une contre l'autre ;
un frisson de terreur parcourut leurs membres, leur
bouche resta muette. Elles n'osaient s'interroger, ni
faire un pas, tant la peur les avait saisies. Pendant ce
temps, le marteau n'avait cessé de battre, et des voix
d'hommes, menaçantes, impérieuses, s'étaient jointes
à ce tapage nocturne. Des mots confus, inintelligibles,
parvenaient jusqu'à leurs oreilles ; mais elles ne pou-
vaient en deviner la cause. À la fin, la négresse, sur-
montant sa frayeur, passa dans la pièce voisine, y prit
une lampe et, s'armant de tout son courage, elle des-
cendit, non sans trembler, l'escalier. Arrivée à la der-
nière marche, les forces lui manquèrent ; elle dut pren-
dre haleine pour se hasarder à demander :
— Qui est là ?
— De par l'ordre du bey, notre maître, ouvriras-tu,
chienne, fille de chienne? lui fut-il crié aussitôt du
dehors.
Et en même temps, comme elle hésitait encore, les
coups redoublèrent, les ais vermoulus de la porte cra-
quèrent de toutes parts ; il se produisit une telle pres-
sion extérieure, que les panneaux, cédant à un der-
nier effort, volèrent en éclats et livrèrent passage à
deux hommes.
HANINA. 39
De longs et noirs burnous les enveloppaient de la
tête aux pieds et ne s'entr'ouvraient que pour lais-
ser voir la poignée luisante de deux lourds yata-
gans.
A cette brusque apparition, la négresse resta les
yeux hagards, la bouche béante, hébétée et comme
pétrifiée sur la marche. On aurait dit une momie dé-
tachée de sa niche et adossée à la rampe de l'escalier,
pour éclairer de sa lampe fumeuse les visiteurs d'une
demeure sépulcrale.
— Ta maîtresse? demanda d'un ton impératif l'un
des deux intrus.
— Ma maîtresse ? répéta machinalement l'esclave,
ma maîtresse ?
Puis, comme si un souvenir, un éclair, eût soudain
traversé sa tête et lui eût rendu le sentiment de son
devoir, sa figure s'illumina, son oeil prit du feu et elle
répondit cette fois d'un air ferme et assuré :
— Ma maîtresse? Que lui voulez-vous? Elle est
malade, elle ne peut vous recevoir. Sortez, vous dis-je
sortez.
— Tu as donc recouvré la parole, vieille mégère?
ripostèrent ensemble les deux étrangers. Mais nous ne
saurions nous payer de tes raisons, pas plus que de tes
menaces. Il faut que nous voyions sur-le-champ la fille
de Ben Ayad. Conduis-nous donc vers elle et de bonne
grâce, si tu ne veux qu'il vous arrive à tous deux mal-
heur.
— Non, non, vous dis-je, vous ne la verrez point.
Son père est absent, il me l'a confiée à son départ et
Mebrouka n'a jamais trahi et ne trahira jamais la con-
40 HANINA.
fiance de son maître. Retirez-vous ou je crie et j'é-
meute tout le quartier contre vous.
— Comment, la vieille, tu veux nous faire peur, à
nous, les chaouches du bey Bou Chettabia ? Mais tu es
folle? Si je ne craignais pas de salir la lame de mon
sabre, il y a longtemps que je te l'aurais passée au tra-
vers du corps. Allons, place ! et puisque tu ne veux
pas nous conduire vers ta colombe, nous saurons bien
la dénicher sans toi.
En même temps celui qui venait de parler et qui
n'était autre qu'Omar le Chaouche, celui-là même dont
nous avons entretenu nos lecteurs au commencement
de ce récit, prit des mains de Mebrouka la lampe va-
cillante, tandis que son compagnon, Youssef, d'un re-
vers de bras repoussait brutalement la fidèle négresse
qui faisait mine de vouloir encore leur barrer le che-
min. Tous deux s'élancèrent comme des tigres à tra-
vers l'escalier qui s'ouvrait devant eux.
Après avoir visité plusieurs pièces, ils arrivèrent à
la chambre où s'était retirée Hanina. La pauvre fille
troublée par la frayeur, mal remise de son indisposi-
tion de la veille, avait voulu porter secours à sa nour-
rice ; mais ses forces l'avaient trahie, elle était tombée
sans connaissance sur le pavé.
— Enlève cette enfant et charge-la sur tes épaules,
dit Omar à son second.
Puis se ravisant, il ajouta après une courte ré-
flexion :
— Non, je vais l'emporter moi-même, le pied pour-
rait te glisser. Marche en avant et frappe quiconque
voudrait s'opposer à notre passage.
HANINA. 41
Ils descendirent. La négresse éperdue voulut se jeter
au-devant d'eux ; mais un vigoureux coup de poing as-
séné sur sa tète l'envoya rouler au bas de l'escalier et,
sans autre obstacle, ils eurent bientôt franchi le seuil
de la porte. Une fois dans la rue, ils précipitèrent le
pas. Déjà ils avaient atteint l'impasse, quand des cris
déchirants, rauques, pareils aux hurlements de la bête
sauvage, se firent entendre non loin d'eux.
C'était Mebrouka qui, revenue de l'étourdissement
où l'avait jetée la brutalité des ravisseurs, accourait
pour délivrer sa maîtresse.
Comme une furie, elle s'élance sur celui des deux qui
porte la jeune fille. Au même instant Youssef se re-
tourne et dégainant son sabre, va l'abattre à ses pieds,
quand lui-même tombe à la renverse, frappé d'un coup
de yatagan qui fait voler sa tète à vingt pas de distance.
Omar à cette vue laisse tomber son précieux fardeau
et, sans chercher à venger son compagnon, il fuit à
toutes jambes. Nul ne songe à poursuivre le lâche.
Hanina dans sa chute a été recueillie par l'étranger
que la Providence a si miraculeusement envoyé à son
secours. C'est un jeune homme, d'une haute stature et
qu'à la lueur d'un rayon de lune se glissant en ce mo-
ment du toit voisin sur son visage pourpre d'émotion,
nous reconnaissons sans peine pour être Soliman le
beau Janissaire. Après une journée passée en faction
au palais du bey, journée d'attente et d'horribles souf-
frances, qui lui avait pesé au coeur comme l'éternité
sur l'âme des damnés, l'amant regagnait en courant sa
demeure. Il avait hâte de reprendre son poste d'obser-
vation de la veille, de renouer les anneaux de cette
42 HANINA.
chaîne magnétique que le matin il avait été forcé de
rompre ; peut-être même espérait-il attirer l'attention
de son idole et mériter un sourire ou tout au moins un
regard d'elle, quand le hasard, ce dieu providentiel des
amoureux, vint tout à coup conduire, jeter dans ses
bras la femme que depuis vingt-quatre heures il ado-
rait. Bien plus, à cette première entrevue, il venait de
s'acquérir des droits infinis à sa reconnaissance en lui
sauvant la vie, et, pour le coeur aimant de la femme, la
reconnaissance ne fut-elle pas toujours un achemine-
ment à des sentiments plus doux?
Mais le moment et le lieu étaient peu propices pour
que l'esprit pût se livrer à de pareilles réflexions. La
tâche de Soliman était loin d'être accomplie. Il lui res-
tait à mettre sa protégée à l'abri des poursuites qui ne
manqueraient pas d'être dirigées contre elle, aussitôt
que la nouvelle de sa disparition serait parvenue au
palais. Il leur fallait au plus vite fuir de ce lieu ; mais
où aller ?
Mebrouka, dans sa naïve reconnaissance, s'était
jetée aux pieds du janissaire et couvrait de baisers
cette main teinte encore du sang de l'ennemi. Soliman
la releva.
— Nous n'avons pas un instant à perdre, lui dit-il
sauvons cette enfant et fuyons.
Ils se mirent, en effet, à marcher devant eux aussi
rapidement que le permettait l'obscurité complète de
la rue, incertains sur le lieu où ils pourraient trouver
un abri sûr. Revenir à la maison paternelle? il n'y fal-
lait point songer, c'eût été courir à une mort certaine
Aller frapper à la porte d'un parent ou d'un ami
HANINA. 43
c'était s'exposer à se voir refuser l'entrée, car dans ce
pays et à cette époque de licence et de terreur, les
portes ne s'ouvraient pas aisément la nuit. Un instant
il eut l'idée de l'emporter et de la cacher dans sa pro-
pre demeure ; mais une sorte de scrupule ignoré de la
foule et que les âmes d'élite sauront seules compren-
dre, parce que seules elles savent en éprouver les ef-
fets, l'en empêcha : si la vie de sa protégée lui était in-
finiment précieuse, l'honneur d'une enfant sans défense
ne l'était pas moins à ses yeux, et son amour, pur et
chaste comme celle qui en était l'objet, devait aussi
comme elle rester à l'abri de tout soupçon.
Dans ce moment de perplexité extrême, tout à coup
Mebrouka s'est arrêtée. Une idée vient de lui surgir
dans la tête. Elle s'est souvenue que dans le quartier
du Tabia (la partie haute de la ville qui s'étend depuis
la Kasba jusqu'à la porte Valée), il existe une vieille
tante de Hanina, une soeur de sa pauvre mère, chez la-
quelle elle n'a été depuis des années, et où à coup sûr
les émissaires du bey ne songeront point à venir faire
de perquisition.
— Suivez-moi, dit-elle à Soliman sans se retourner,
j'ai trouvé ! nous sommes sauvés !
Et sans plus d'explication, elle se prit à courir plu-
tôt qu'à marcher, en ayant soin de se tapir le plus pos-
sible le long des murs, pour ne pas éveiller l'attention
des gardiens de nuit.
Soliman, les bras passés autour de la taille de la
pauvre enfant, suivait silencieux dans l'ombre. Malgré
la rapidité et la difficulté de la marche, le fardeau pré-
cieux dont il était chargé paraissait si léger à ses épau-
44 HANINA.
les, qu'il n'aurait jamais voulu s'en séparer. Ils avan-
çaient toujours. Parfois un rayon de lune, perçant in-
discrètement à travers les nuages, les forçait de s'ar-
rêter. Alors, sur les murs des maisons voisines ou
voyait se dessiner d'une manière étrange leur longue
silhouette, ce qui leur donnait plutôt l'aspect de cons-
pirateurs que de sauveurs. Ils furent cependant assez,
heureux pour éviter toute rencontre périlleuse. Après
avoir tourné un grand nombre de ruelles, ils arrivèrent
à la fin sans encombre au fond d'une impasse et se
trouvèrent en face d'une porte qui n'était pas élevée
de plus d'un mètre au dessus du sol, mal bâtie, mal
fermée, donnant entrée dans une maison de chétive
apparence et presque en ruines.
C'est là qu'habitait la tante. Mais comment se faire
ouvrir ? Frapper eût été imprudent, et, bien que la
porte semblât ne pas devoir offrir de résistance sérieuse
au bras herculéen du janissaire, on ne pouvait cepen-
dant la renverser sans bruit.
Ce qu'il fallait à cette heure éviter par dessus tout,
c'était d'attirer sur soi l'attention publique : le silence
était de rigueur. Mebrouka introduisit sa main longue
et décharnée dans une fente qu'en tâtonnant elle avait
découverte, et fut assez heureuse pour faire glisser,
non sans quelques efforts et sans beaucoup de précau-
tion, sur ses anneaux rendus rugueux et criards par la
rouille, le verrou qui retenait la porte fixée au mur.
Bientôt la maison fut ouverte pour les trois étrangers.
Afin de ne pas jeter l'alarme au coeur de la vieille
tante, dont l'esprit affaibli par l'âge aurait pu recevoir
de cette visite nocturne une impression mortelle, on se
HANINA. 45
contenta d'éveiller la négresse. Celle-ci, surprise dans
son sommeil, eut d'abord quelque peine à maîtriser sa
frayeur. Elle voulait appeler sa maîtresse, crier à la
garde, demander du secours ; car elle ne se croyait
rien moins qu'en présence de voleurs ou d'assassins, et
il faut avouer que cette manière brusque de s'intro-
duire clans un domicile privé donnait bien à ses crain-
tes quelque apparence de raison. L'opération, si bien
conduite jusqu'alors, allait donc infailliblement être
compromise, échouer même, si Mebrouka ne fût enfin
parvenue à se faire reconnaître de sa compatriote. En
peu de mots, elle lui expliqua l'objet de leur visite, et
quand elle sut qu'il s'agissait de la vie de Hanina, la
nièce chérie de sa maîtresse, elle se mit en mesure de
leur être utile le plus possible.
Un matelas déposé à terre dans une petite chambre
du rez-de-chaussée, reçut la fille du marabout. On la
recouvrit du haïk de la tante, qui depuis longtemps
n'avait servi, car la pauvre femme ne sortait plus. Un
feu de charbon fut allumé dans un réchaud, et bientôt
on entendit le murmure de l'eau bouillant dans la cafe-
tière destinée à recevoir l'infusion de thé, ce remède
suprême des jeunes comme des vieilles gens, à l'usage
de tous les maux.
Pendant que Hanina reçoit les soins des personnes
qui l'entourent, revenons sur nos pas, et, à la suite
d'Omar qui vient de rentrer, pénétrons dans le palais
et voyons ce qui s'y passe.
46 HANINA.
VI.
LE HACHAÏCHI.
Dans la partie la plus retirée du corps de bâtiment
réservé aux femmes, est une chambre assez petite ;
mais dont l'élégance, sinon la forme, rappelle jusqu'à
un certain degré le boudoir mystérieux de nos mar-
quises d'autrefois. Aux deux extrémités se dressent
deux tambours en maçonnerie, exhaussés d'un mètre
environ au-dessus du sol, et supportant chacun un lit
formé de plusieurs matelas et recouvert d'un haïk de
laine rayé de rouge et de blanc. Ils sont séparés du
reste de la pièce par deux colonnades en plâtre for-
mant cintre, ce qui leur donne assez l'aspect de deux
alcôves. Au milieu, en face même de la porte, la voûte
est couronnée par un dôme octogonal, chargé de pein-
tures éclatantes et incrusté de verres de couleurs. C'est
par ces vitraux que les rayons tamisés du soleil pénè-
dans ce réduit.
A l'heure qu'il est, une lampe d'argent suspendue
à la voûte, a remplacé la lumière du jour et répand
autour d'elle une clarté douce, tempérée par le globe
dépoli qui emprisonne sa flamme. Le long du pla-
fond, circulent des guirlandes d'arabesques aux for-
mes inattendues, capricieuses, insaisissables . Les
HANINA. 47
arêtes des angles sont ciselées, dentelées, fouillées
avec un fini parfait. Des rosaces, des losanges, des
moulures et mille autres détails d'ornementation, der-
niers vestiges d'une architecture qui s'en va, couvrent
à profusion les murs et, dans leur dédale de lignes
droites et courbes, viennent se croiser, s'enchevêtrer
des versets du Koran, écrits avec ces caractères orien-
taux qui se prêtent si bien à traduire la pensée reli-
gieuse , revêtue des formes originales que lui crée
l'imagination de l'artiste. Sur de petites consoles déli-
catement travaillées, sont rangés des coffrets en bois
précieux des Indes, des cassettes revêtues de nacre et
d'ivoire, remplies de bijoux et de parures, des casso-
lettes d'argent où brûle sans cesse le benjoin et l'en-
cens d'Arabie. Partout des miroirs ou des glaces dont
l'encadrement antique et la pureté du coulage décèlent
une origine européenne. Des vases, des cristaux, des
porcelaines, renfermant toutes sortes d'essences et de
parfums aromatiques, couvrent les étagères qui dé-
corent symétriquement les murs.
Au milieu de cette atmosphère imprégnée, saturée
d'émanations capiteuses ou énervantes, règne un
calme, un silence que nous comparerions aisément à
celui de la tombe, si la tombe n'entraînait toujours
après elle l'idée d'horreur, et nous sommes au temple
du dieu de la volupté.
Ici les bruits de la foule, les clameurs d'une popu-
lace en émeute ne se firent jamais entendre, et si les
murs ont des échos, ceux-ci ne redirent jamais que les
soupirs d'une vertu qui succombe, ou les rires convul-
sifs engendrés par la passion en délire. De moelleux et
48 HANINA.
épais tapis du Zab jonchent le sol et amortissent dans
leur laine mousseuse les pas des visiteuses qui, tour à
tour, sont appelées à l'honneur de partager la couche
du maître. Des rideaux de soie aux franges d'or, dou-
blés de moire, ferment les deux alcôves et abritent
derrière leurs plis discrets les mystères de l'amour.
En ce moment les rideaux sont ouverts. Sur le lit de
droite veille, couché du côté qui fait face à la porte et
revêtu d'une simple gandoura de soie blanche, le bey
Bou Chettabia. Ses paupières à demi rabattues sur les
yeux, ses lèvres entr'ouvertes, ses narines gonflées et
bruyantes, tout dans sa personne respire à cette heure
une pensée de basse luxure. Parfois, son oeil impatien-
té laisse jaillir un éclair, son oreille se dresse, il a cru
entendre des pas au dehors.... Mais rien ne paraît et
alors sa bouche exhale un mot de malédiction ; car, il
le sent, chaque minute qui s'écoule est pour sa nature
paresseuse et énervée un poids de glace qui tombe à
froid sur des sens momentanément excités par un feu
factice. Si le temps ou la résistance ne servent chez
l'homme jeune qu'à enflammer davantage sa passion,
en donnant plus de vigueur et d'élasticité aux muscles
qui font battre son coeur, il ne saurait en être de même
chez le vieillard ou le libertin émoussé par l'abus. Il
en est chez eux comme de ces vieilles horloges aux
ressorts usés, que l'on peut bien remonter à tour de
bras, mais dont l'engrenage n'offre plus assez de prise
aux roues, pour les empêcher de résister à la force
d'attraction qui les sollicite à descendre.
Pour tromper son attente, il aspire à bouffées préci-
pitées les émanations perfides du kif qui s'échappent,

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