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Hannatey Tomes I et II

De
290 pages

XIVe siècle.
Détentrice d’un don mystérieux, Hannatey est désignée, à l’âge de 19 ans, pour guider son peuple vers des terres inconnues. Troublée par d’étranges visions, elle se perd peu à peu dans ses propres choix, au risque de conduire les siens vers des sentiers ô combien ténébreux.
À l’aube d’un chaos sans précédent, évoluant de forêts en royaumes inextricables, tous devront alors affronter la plus terrifiante des malédictions.
Frissonnerez-vous de peur aux côtés de la jeune Hannatey ?

Cette version intégrale réunit le 1er tome Hannatey - Le Sortilège de Dedam édité dans la collection « Coup de cœur » en 2011, ainsi que le tome 2, achevé courant 2014, intitulé Hannatey - Les forces opposées.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-83620-5

 

© Edilivre, 2017

Du même auteur

Du même auteur :

• Evanalda Naissances Arborescentes (roman de genre science-fiction)

• Aliana Wind Mémoire parallèle (scénario long métrage)

Exergue

 

Il ne suffit pas de vivre, il faut une destinée, et sans attendre la mort.

Albert Camus.

HANNATEY (tome 1)

Prologue
Milieu du XIVème siècle

Il la portait avec toute la rage de son être, mais sentait déjà ses forces s’amenuiser. La forêt s’évertuait à freiner ses pas, libérant par endroits des couches résineuses qui gênaient sa progression.

– Continuez, Elden ! Ne vous arrêtez surtout pas ! s’écria-t-elle.

Redoublant alors ses efforts, il s’arc-bouta puis s’engagea sur un nouveau dénivelé. La tête inclinée sur son épaule, Shayaënna laissait filer son regard transformé à travers les branches qui fouettaient son visage sans relâche. Ses perturbations corporelles se manifestaient par vagues successives, chaque fois plus virulentes ; et si elle était parvenue à les contenir, conserver un tel contrôle relevait à présent du miracle.

Elden poussa un cri de rage, implorant son corps de ne pas l’abandonner, tandis que résonnaient derrière lui les craquements d’arbres sectionnés. Gêné par sa salive écumeuse, il trahissait déjà les premiers signes de faiblesse que sa compagne redoutait. Elle aurait voulu descendre de son dos pour le soulager, mais savait que ce choix aurait mis Elden en péril.

– Je n’y arrive plus ! gémit-il en s’écroulant au pied d’un rocher.

Leur réception fut lourde, à peine amortie par l’épaisse couche de lichen qui tapissait l’endroit.

Étendue à plat ventre sur Elden, son visage de profil contre le sien, Shayaënna s’écarta précipitamment.

– Ne me regardez pas ! Ne regardez surtout pas mes yeux ! hurla-t-elle, animée d’une fureur nouvelle. Fuyez avant qu’il ne soit trop tard !

Elle se releva à la hâte, puis courut s’enfuir dans les fourrés sans même lui laisser le temps de la suivre. Elden essaya de la rejoindre, mais trébucha. Genoux à terre, il leva son regard pour chercher la trace invisible de sa compagne, puis hurla son prénom de toutes ses forces.

Les craquements se renouvelèrent, suivis cette fois de l’inclinaison des troncs d’arbres les moins résistants. Pris de panique, Elden plongea à terre et contourna le bloc rocheux en rampant à toute vitesse. Il tirait ainsi sur ses coudes sans plus savoir où aller, lorsque résonnèrent une série de grondements terrifiants ; il regarda derrière lui et constata avec horreur qu’elles se rapprochaient en nombre, plus véloces que jamais.

Contrée de Dedam, un an auparavant

Elle stoppa sa monture, et se retourna vers le reste du convoi en affichant sa sérénité légendaire. Un cavalier regagna sa hauteur, ils échangèrent leurs regards, puis il tira sur les rênes pour relancer son cheval, en déclarant d’une voix puissante et rocailleuse :

– Nous allons remonter cette forêt vers le nord, telle est la décision prise par notre chère et précieuse Hannatey !

Un léger sourire se dessina sur la pâle figure de la jeune femme ; sourire qui s’estompa à l’approche d’une cavalière toute vêtue de noire.

– Cet homme suivra donc toujours aveuglément tes décisions, lança la quadragénaire.

– Seriez-vous jalouse mère ? N’était-ce point votre volonté première de me voir un jour prendre votre relève ?

– Ton insolence me déplaît fortement Hannatey ! répondit-elle sévèrement. Tu devrais me témoigner plus de respect.

Les sourcils froncés d’Hannatey durcirent les traits harmonieux de son visage, elle contracta ses maxillaires, puis éperonna l’équidé qui repartit au galop, loin du tumulte naissant de leurs échanges.

Le chef de file se rapprocha de Dame Imayen, en affichant un sourire que l’épaisseur de sa barbe ne sut camoufler.

– Un sacré tempérament que cette jeune Hannatey ! lui confia-t-il d’un air amusé.

– Qui n’est pas sans me rappeler son regretté cher père ! répondit-elle avec lassitude.

– Ma chère Yssambre, Hannatey me fait penser à vous lorsque vous aviez son âge !

Un rictus nerveux souleva sa lèvre supérieure, puis elle rétorqua :

– Hannatey est encore bien jeune, et son manque d’objectivité me semble plus qu’évident.

L’iris azuré du vieil homme capta son attention.

– Nous devons lui laisser du temps… Son père Akarn était un grand sage, et lorsqu’il désigna Hannatey pour vous succéder, son choix nous sembla indiscutable. Serait-il nécessaire de vous le rappeler ?

– Non… Mais ne disiez-vous pas à peine qu’Hannatey et moi nous ressemblions ?

Sa rêne d’appui sur l’encolure de la jument, elle s’écarta de leur trajectoire, puis accéléra son allure sans attendre sa réponse. Noreonn l’observa s’éloigner, semblant satisfait d’avoir su percer son imperméabilité première.

Yssambre dépassa Hannatey au grand galop, puis s’enfonça dans la pénombre crépusculaire du bois, où sa silhouette longiligne et fièrement dressée ne fut rapidement plus distinguable ; filant à travers un labyrinthe de peupliers et d’épinettes noires qui prenaient progressivement des allures de fantômes.

Enivrée par la fougue de l’animal, Yssambre ne prenait plus suffisamment conscience des nombreux pièges naturels. Dirigé à l’extrême, le pur-sang projetait derrière lui des bottes de mousse et de lichens, et franchissait certains obstacles en manquant parfois d’équilibre. La jument s’arrêta ferme devant un nouveau ravinement, s’assit sur ses postérieurs et se cabra en hennissant. Yssambre parvint à maîtriser sa monture, en se courbant tout en détendant les rênes.

– Doucement Sjaellan, calme-toi !

Sjaellan démontrait toujours des signes de nervosité. Yssambre sonda l’épaisseur ténébreuse de la forêt, lorsqu’elle distingua entre les épineux, une première forme de couleur grise se déplaçant à vive allure, puis une seconde bien plus en amont.

Les lèvres pincées, elle hésita un bref instant, puis lança la jument dans un escarpement fort peu praticable. Ses maxillaires contractées peinèrent à libérer des encouragements qu’elle formula néanmoins avec calme.

– Tu vas nous tirer de là, Sjaellan… Tu vas nous tirer de là.

Les formes se définissaient plus nettement : des corps bondissant hors des fourrés, avec des gueules allongées assiégées de crocs, aux yeux dorés en forme d’amande, et qui témoignaient d’une volonté féroce d’atteindre leurs proies ; une meute de loups affamés, au nombre grandissant, qui déployaient une véritable stratégie collective d’encerclement.

La jument soufflait régulièrement, peinant à renouveler ses efforts à travers des segments de forêt de plus en plus étroits.

– N’abandonne pas ! répétait Yssambre, en s’évertuant à la guider comme elle le pouvait.

Son front heurta brusquement une branche. Étourdie par la violence du choc, elle bascula sur le flanc gauche, et chuta lourdement dans un couvert végétal enveloppant.

La jument galopa sur une courte distance avant d’être assaillie par le chef de meute. Les attaques successives des autres loups l’obligèrent à fléchir. Elle s’affaissa lourdement sur des entrelacs de racines, et succomba sans résistance aux derniers assauts des loups, sous les morsures de leurs mâchoires surpuissantes.

Le visage tuméfié, Yssambre retroussa sa jupe et se releva en grimaçant de douleur. Tandis que la plupart des loups se déchaînaient sur le pauvre animal, l’un d’eux s’était écarté du groupe pour se diriger droit vers elle. Son irruption soudaine à seulement quelques mètres la paralysa littéralement. Les babines retroussées, et les crocs apparents, le loup grognait en adoptant une posture réellement menaçante.

Faisant preuve de sang-froid, et pour tromper l’animal sur sa peur, Yssambre s’empara doucement de l’aumônière qui pendait à sa ceinture. Avec toujours le même calme, elle brandit l’objet en hauteur, puis le fit tournoyer en l’air.

Contre toute attente, le loup gris orienta sa truffe de côté, ses oreilles en pointe s’immobilisèrent, puis il bondit soudain dans une direction opposée, pour disparaître totalement, telle une ombre évanescente.

Yssambre relâcha son bras, leva son regard vers les cieux assombris, et libéra un rire nerveux. Puis sa gorge se noua, et ses longs cils frémirent pour retenir la charge émotionnelle qui noyait déjà la noirceur de ses iris.

L’approche tonitruante des chevaux lui fit décoller son regard de la robe empourprée de Sjaellan. Elle distingua alors Noreonn en compagnie d’Hannatey, tous deux suivis par ses meilleurs cavaliers.

*
*       *

Les cavaliers chargeaient les derniers loups, en battant de leurs fers une végétation luxuriante, hostile à leur intervention, qui permettait à la plupart des bêtes rassasiées de s’enfuir.

Hannatey démonta énergiquement, et enjamba à la hâte les quelques ronces qui la séparaient de sa mère.

– Mère, êtes-vous blessée ?!

Yssambre prolongea son silence : elle se mordit l’intérieur des joues, inspira profondément les effluves nocturnes en fermant ses paupières, puis finit par répondre :

– Si seulement j’étais parvenue à nous défaire de ces satanés loups !

Son intonation empreinte de colère s’affaiblissait au fil des mots, laissant place à plus de mélancolie.

– Je lui aurai imaginé une fin bien moins tragique, ajouta-t-elle.

Lorsque l’épée de Noreonn libéra la jument de sa lente agonie, Yssambre s’effondra littéralement dans les bras d’Hannatey. Le vieil homme se sentant presque obligé d’excuser son geste, porta sur les deux femmes enlacées, un regard qui voulut en soi les convaincre de sa justesse manifeste.

Hannatey renforça son étreinte, et lui susurra quelques paroles de réconfort :

– Mère, laissez couler votre chagrin, avec lui s’envolera votre douleur… Je comprends votre émotion, car je ressens ce que vous éprouvez…

Yssambre repoussa brusquement Hannatey.

– Qu’essayes-tu de faire Hannatey ? s’écria-t-elle en colère, m’ensorceler comme les autres avec ton sentimentalisme habituel !

– Je… Je ne comprends pas votre agressivité, répondit-elle balbutiante. Je voulais seulement vous soutenir.

– Assez Hannatey ! Et maintenant laisse-moi seule, je t’en conjure !

Hannatey n’essaya pas de ramener sa mère à la raison, et s’éloigna en silence vers son cheval.

Journal d’Hannatey

Voilà trente lunes que je guide les pas de ces gens, qui me sont pour ainsi dire presque étrangers. Leur méfiance originelle me le prouve, tout comme leur perception différente de ce monde, qui selon toute évidence ne changera jamais. Ont-ils seulement conscience du trouble qui me hante aujourd’hui ?

Je m’évertue à ne trahir aucun signe de faiblesse. Et je m’y suis attelée dès le départ, en dépit de mon inexpérience présumée. À présent perdue dans les méandres de mes pensées, je ne suis plus certaine d’obéir parfaitement aux obligations qui m’incombent.

Si l’écriture est devenue un exutoire, parviendrai-je peut-être au fil de ces quelques mots imprégnés de doute, à poursuivre dignement ma mission, et tel que vous l’auriez souhaité, père, de votre vivant.

Le visage de cet inconnu m’apparaît par moments, chaque fois un peu plus clairement, sans être encore vraiment identifiable ; au détour d’un chemin, sous les bruissements des arbres, dans les nuances d’un ciel encombré, et pas plus tard qu’hier encore, lorsque posant mes yeux sur les oscillations de l’eau, les traits de nos visages s’entrelacèrent soudain.

Que dois-je penser ? Qui peut bien être cet homme, capable à lui seul de faire naître en moi de telles émotions ?

La voie royale

Confinés dans une zone plane du sous-bois, femmes et enfants dormaient à la belle étoile, protégés par l’encerclement des hommes et des chevaux. Hannatey et sa mère demeuraient plus à l’écart, allongées dans l’espace occupé par Noreonn, et sous sa protection directe.

Tourmenté, Noreonn ne parvenait pas à dormir ; c’était sans compter les nombreuses heures de chevauchée chaotique qu’il ressentait encore dans les jambes et les lombaires. Et puis il y avait ce clair de lune beaucoup trop éclatant, qui le maintenait aux aguets, les rendant selon lui bien trop visibles sur ces terres prétendument hospitalières.

Ils venaient de vivre leur première attaque de loups, seul incident à ce jour qui ait pu risquer d’entraver leur progression. Hormis les lamentations de quelques familles exténuées, Noreonn pouvait toutefois s’enorgueillir du bon moral constant de son peuple.

Bien qu’ayant l’habitude la nuit venue, de se reposer sur la seule vigilance de ses hommes, il éprouvait ce soir-là une nervosité assez inhabituelle. Ses gros doigts parcoururent ses sourcils broussailleux jusqu’à sa voûte nasale. Il relâcha sa pression, ouvrit ses yeux bleus injectés de sang, puis se releva en soufflant. Il traîna sa vieille jambe ankylosée dans l’herbe humide, au milieu des ronflements alternés de ses hommes, puis s’arrêta à une distance respectable d’Yssambre, pour la contempler avec avidité.

Allongée sous une peau de mouton qui ne la recouvrait qu’à moitié, Yssambre laissait entrevoir innocemment la courbe naissante de sa hanche. Dans son sommeil, elle se recroquevilla sur elle-même, en écartant davantage sa couverture.

Le vieil homme prolongea son regard sur ses cuisses ; il demeura ainsi concentré silencieusement sur la féminité exacerbée de la belle endormie, détourant avec application le galbe de ses jambes. Un toussotement l’extirpa soudainement de sa contemplation.

– Ma mère demeure une très belle femme, n’est-ce pas ?

Noreonn improvisa une réponse qui ne dut pas convaincre Hannatey pour autant.

– Je m’assure que tout aille bien pour ta mère… Nous ne devons pas minimiser l’importance de sa chute.

Il regarda ensuite Hannatey droit dans les yeux, sans présenter le moindre signe de faiblesse.

– Ne devrais-tu pas dormir comme les autres ? renchérit-il. Demain sera une rude journée et nous partirons au lever du jour car je ne souhaite pas prolonger notre étape dans cette forêt… Et puisque nous sommes en aparté, es-tu certaine qu’il faille poursuivre notre route vers le nord ?

– Absolument certaine, affirma-t-elle sans l’once d’une hésitation.

– Très bien. Retournons dormir, nous avons tous besoin de récupérer nos forces.

Il fit deux ou trois pas, inclina sa face burinée vers Hannatey, et lissa sa barbe avant de conclure :

– Au-delà des grandes qualités que je reconnaissais à ton père, dont sa grande loyauté, il lui arrivait de rester évasif au sujet de ses visions, sans doute pour me préserver quelquefois… Essaie juste d’entendre le double sens de mes propos ; il en va de notre intérêt à tous. Bonne nuit Hannatey.

Silencieuse et pensive, elle détourna son attention vers le ciel, balaya quelques constellations, puis s’immergea dans un halo lunaire d’une clarté saisissante.

*
*       *

Le convoi s’engagea dès l’aube dans les méandres d’une petite rivière, caressée en surface par une brume fluide et légère, qui donnait au cortège l’impression d’avancer vers nulle part. Femmes et enfants avaient été répartis sur les différentes montures. L’eau jusqu’à mi-cuisse, les hommes de tête tiraient les chevaux par leurs harnais, en évoluant prudemment dans des niveaux de profondeur variable.

– Tu les as vus tout comme moi ?

– Il y en a au moins cinq ou six en train de longer cette rive, mais il y a peu de chance de les voir s’aventurer jusqu’ici, répondit le jeune Ülliès. Prends plutôt garde de bien vérifier où tu poses les pieds.

Elden s’empara du mors avec plus de fermeté pour tirer son pur-sang à contre-courant. Ses mèches dorées collées devant les yeux, il jetait de temps à autre un rapide coup d’œil en direction de la berge, qui disparaissait par moments, effacée par des nappes blanchâtres très épaisses. Les dents serrées, progressant à la force de quadriceps déjà bien sollicités, il se contorsionnait en puisant dans des ressources insoupçonnées.

– Arrêtez-vous tous immédiatement ! ordonna Noreonn.

Il manœuvra aussitôt son cheval en faisant signe aux hommes armés de se déployer de part et d’autre du convoi. Il s’en suivit un silence pesant, presque effrayant, durant lequel Noreonn observa avec la plus stricte attention les moindres fluctuations de la brume.

Des croassements résonnèrent dans la vallée, ceux de corbeaux invisibles tournoyant au-dessus de leurs têtes, en distillant dans les airs leur chant infect de charognards en attente ; de ceux qui annoncent parfois l’imminence d’un charnier. Leur mélodie insidieuse ne sembla pas déplaire à Hannatey ; elle arma un sourire déroutant, qu’elle fit ricocher sur quelques visages de marbre dégoulinant.

Noreonn était lui-même surpris par son attitude étrange, dans un moment où les circonstances ne prêtaient guère à sourire. Ses yeux exorbités fusillèrent Hannatey, qui contemplait la surface de l’eau.

– Est-ce que je te dérange ? souffla-t-il d’un ton obséquieux. Ne perçois-tu donc rien d’anormal ? Ce silence soudain, et puis la brusque dissipation des quelques loups farouches qui nous suivaient.

Elle se détacha de l’ensorcellement hypnotique du flux continu de la rivière, en conservant la même réjouissance, puis répondit avec la fraîcheur déconcertante de ses dix-neuf ans :

– Je ne perçois que l’approche de notre salut. Vous pouvez dire à vos hommes de rengainer leurs épées… Donnerais-je l’impression de redouter un quelconque danger ?

Noreonn masqua son hésitation durant l’impulsion qu’il donna à son étalon, contourna Hannatey en la fulminant du regard, et commanda finalement la baisse des armes. Il balaya les visages perplexes de la première lignée, puis se résigna dans la même posture passive que ses troupes ; plissant les yeux, il aperçut à travers la brume des formes imprécises, dont la distance était difficilement appréciable. Leurs mouvements devenaient de plus en plus distincts, révélant soudain l’approche de cavaliers en armure.

Du haut de son cheval, Hannatey fixait l’horizon cotonneux, la gorge serrée et la chair frissonnante. Elle cala sa respiration sur la mesure à trois temps du premier cheval, concentra sa vision sur l’entrecroisement de ses fers, puis remonta lentement le long de son poitrail. Elle apprécia ses naseaux fumants qui révélaient toute la pleine puissance de son engagement, caressa du regard son chanfrein, puis s’immobilisa à hauteur de nuque.

Elle pinça ses lèvres tremblantes, puis redressa son menton pour découvrir son mystérieux cavalier : de grande corpulence, revêtu d’une cotte de maille intégrale, le visage caché par le port d’un heaume cylindrique, dont la fente horizontale ne laissait entrevoir que le regard. Une vingtaine d’hommes armés d’épées à lames lourdes s’alignèrent derrière lui, rejoints par quatre arbalétriers venus se positionner de part et d’autre de la troupe.

Sa voix jaillit, autoritaire mais sans agressivité, tandis qu’il embrassa d’un seul regard l’attroupement d’hommes, de femmes et d’enfants, qui figeaient leur inquiétude commune sur leurs armures ruisselantes.

– Vous êtes-vous égarés par erreur sur les terres du roi Akelan, étrangers ? Les eaux de cette rivière habituellement en crue, vous ont menés en plein cœur de notre comté, le comté de Dedam…

Noreonn répondit sans la moindre défaillance :

– Nous venons des terres de Kawelnia, et voici mon peuple, celui que je conduirai jusqu’à la terre promise. Nous ne faisons que traverser vos terres, et ne venons pas chercher les hostilités… Les loups nous ont contraints à suivre le lit de cette rivière, là où nous pensions parvenir à évoluer sans risquer de nouvelles offensives.

– Je ne doute aucunement de vos intentions… Permettez-moi néanmoins de vérifier votre bonne volonté, en vous demandant de bien vouloir nous remettre vos armes. Si vous obtempérez, nous vous escorterons alors jusqu’à l’enceinte du royaume. En cas de refus, je vous saurais gré de rebrousser chemin.

– Accordez-moi un instant, marmonna Noreonn, dont l’embarras stigmatisait déjà les boursouflures de ses pommettes saillantes.

Il posa nerveusement ses yeux révulsés sur Hannatey, qui ne se détachait toujours pas du charismatique inconnu. L’insistance de son regard eut raison de son attention. Elle se retourna vers lui, avec une diligence extrême et toute particulière. Ses sourcils incurvés plissèrent son front bombé, y laissant encore l’empreinte d’un certain détachement, puis elle afficha une expression qui permit à Noreonn de conclure :

– Autant se faire confiance, lança-t-il en forçant le ton persuasif de sa voix. Mes hommes vont donc ranger leurs épées dans leurs fourreaux… Je chevaucherai jusqu’à votre royaume, et me présenterai à votre roi, sans l’arme que voici.

Ses doigts rugueux empoignèrent la fusée de son arme de tranche, qu’il tendit ensuite à plat sur le creux de ses mains.

– J’accepte volontiers ce témoignage de confiance… Quant à vous présenter devant le roi, apprenez que c’est chose faite… Vous êtes en train de lui proposer votre épée.

Journal d’Hannatey

Comment décrire mon émotion ? Intense, bouillonnante, éruptive. Cette rencontre m’a complètement ébranlée, capturant jusqu’à la sève de mon âme, me rendant inapte à tout raisonnement objectif ; embrasant mon cœur et auréolant mon esprit d’une lumière plus aveuglante qu’éclairante.

Mes mots sont empreints d’une poésie nouvelle, d’une force dont je ne peux encore apprécier la substance… La providence m’a-t-elle menée jusqu’à cet homme ? Suis-je l’investigatrice de cette rencontre ?

C’est beaucoup trop de questionnements pour une jeune fille de mon âge, me diriez-vous, père… Si vous pouviez être encore là pour m’entendre.

Il devient difficile d’assumer la confiance que me porte votre vieil ami Noreonn, délicat parfois de soutenir la dureté de son regard, lorsqu’il semble soudainement douter de moi ; vous êtes pourtant et toujours le seul que je ne voudrais pas décevoir.

Nous avons suivi le roi des heures durant, malgré la fatigue générale ; remontant tout d’abord la rivière vers le nord, jusqu’à la naissance d’une plaine verdoyante, bordée d’imposants massifs montagneux, à travers laquelle chacun sembla retrouver un sentiment de quiétude oublié.

Quand est apparue au loin cette gigantesque forteresse, érigée sur les hauteurs d’une falaise, j’ai alors pressenti que j’allais vivre un tournant de ma vie dans l’enceinte même de ce lieu. Mes yeux ont longé les pierres de granite de ces fortifications, se sont imprégnés de leur teinte bleutée, et mon cœur s’est emballé.

Nous avons foulé les pavés défoncés d’un premier village, dénommé Betlëva ; devant la méfiance apparente de ses habitants, qui suivirent le défilé de nos carrioles de fortune, avec cette expression de crainte, y compris lisible chez les enfants.

Noreonn m’a ensuite conviée à le rejoindre aux côtés du roi. Fuyant constamment son regard, je me suis efforcée de maintenir la cadence de Syrielle jusqu’au châtelet d’entrée, silencieuse et fébrile.

Ce château me fascine et m’effraie, à l’image de cet homme rescapé de mes songes, et pourtant bien réel à présent.

L’espoir qui renaît

– L’horizon s’éclaircit mon ami ! Certains signes me laissent penser que nous avons peut-être trouvé la terre promise.

L’enthousiasme se lisait sur le visage bouffi d’Ülliès qui contemplait par-dessus les remparts l’étendue panoramique et vertigineuse.

– Ton optimisme est à la démesure de tes ambitions, souleva Elden. Tu dois déjà t’imaginer à la tête d’une exploitation agricole et en compagnie d’une ravissante étrangère !

– Je préférerais être avec Hannatey, avoua Ülliès.

Elden s’accouda pour scruter à son tour l’horizon, avec un regard d’épervier qui survola un à un les différents plans d’un relief empourpré. Le cou tendu vers le ciel et les cheveux balayés par le vent, il se délecta des dernières caresses du soleil couchant, avant de conclure :

– Tu as certainement raison de croire en ta chance, je devrais faire de même.

*
*       *

La nuit ne tarderait pas, et les consignes du roi avaient été clairement énoncées : les écuries et les granges situées dans la basse-cour du château devaient leur servir d’abris ; mais à défaut d’une parfaite organisation, l’ordre leur serait donné de quitter l’enceinte fortifiée.

En l’absence de Noreonn, il incombait à Hannatey d’orchestrer cette délicate chorégraphie. Plus en retrait, Yssambre s’empara de sa valve de miroir, en écarta les deux couvercles, puis fixa le petit morceau de métal poli qui lui renvoyait les images de l’effervescence générale.

Elle pourchassa d’un regard amusé les allers retours incessants d’Hannatey, qui s’évertuait à rassembler, non sans un certain mérite, des familles éparpillées et fatiguées, qui ne parvenaient guère à s’organiser sans discordes.

Elle abandonna ensuite Hannatey, pour se concentrer sur l’arrière-plan, là où venait d’apparaître Noreonn : assis sur un tonneau, les bras croisés, il paraissait trouver satisfaction à contempler les efforts de sa jeune protégée.

Il se releva en crachant, puis traîna ses articulations rouillées pour aller rejoindre Hannatey.

– Tu vas devoir m’accompagner, lui dit-il en interrompant sa course. Le roi Akelan désire en effet te rencontrer.

Elle demeura hésitante et sans réponse, devant l’impatience d’un Noreonn plus que nerveux, qui ne lui laissait aucune autre alternative.

Empoignée sans ménagement par le vieil homme, Hannatey libéra son bras d’un brusque écart du coude.

– Vous me faites mal ! s’exclama-t-elle.

– Je n’ai pas le temps d’écouter tes jérémiades ! Réalises-tu que le roi nous fait l’honneur de nous convier à sa table ? Ne le faisons pas attendre plus longtemps !

*
*       *

Ils s’avancèrent à la lueur des torches, dans un grand hall décoré d’étoffes rouge et ocre, d’où jaillissait le brouhaha de convives dissipés. Noreonn s’enivrait à plein nez des effluves vagabonds de la salle, tout en dévorant des yeux les larges tailloirs tartinés de gibiers, autour desquels s’activaient les convives.

Un valet servant vint les accueillir en leur présentant une aiguière. Il déversa son eau sur leurs mains, puis s’écarta.

– Où dois-je aller m’asseoir ? murmura Hannatey à l’oreille de Noreonn.

N’usant malheureusement pas de la même discrétion, il pointa du doigt l’extrémité du grand buffet central, autour duquel s’animaient déjà de curiosité, les chevaliers et proches du roi.

– Va t’installer à la gauche du roi… Il semble très impatient de t’accueillir.

La tête basse et le regard fuyant, elle longea le banc jusqu’à l’emplacement attendu, puis effectua une petite révérence, sous la vigilance particulière de Noreonn.

D’un geste courtois, le roi l’invita à s’asseoir. Hannatey sentit aussitôt la voix chaleureuse d’Akelan l’envelopper, sans lui laisser le temps de maîtriser son émotion. Elle étouffa un toussotement, et redressa son menton en affichant une fausse assurance.

– Vous êtes donc Hannatey, celle qui possède le don.