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Hédi Bouraoui

De
198 pages
Ecrire est avant tout une manière de penser, de s'exprimer ; à ce titre l'écriture joue un rôle salutaire dans la vie du poète. Elle peut être un reflet intime, une remise en question, ou une manière de combattre. Dans l'oeuvre du tuniso-canadien Hédi Bouraoui, l'écriture est tout cela, et peut-être bien plus car elle a acquis un ton combatif, un engagement total : celui d'un humaniste éclairé.
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Rak DarragiHédi Bouraoui
La parole autre
Écrire, a-t-on dit, est un acte d’amour ; l’écriture possède un Hédi Bouraouipouvoir totémique qui réchauffe le cœur. Écrire est avant tout une
manière de penser, de s’exprimer, certes, et à ce titre l’écriture joue,
bien évidemment, un rôle salutaire dans la vie du poète. Elle peut La parole autreêtre un refet intime, une remise en question, ou encore une manière
de combat. Dans l’œuvre du tuniso-canadien Hédi Bouraoui,
l’écriture est tout cela, et peut-être bien plus car elle a acquis depuis
quelques années un ton combatif, un engagement total : celui d’un
humaniste éclairé, dans la mesure où aujourd’hui l’engagement est L’homme et l’œuvre
de mise dans le monde des intellectuels dignes de ce nom.
RAFIK DARRAGI est titulaire du doctorat
d’Etat ès-lettres anglaises (La
SorbonneParis IV). Il a été professeur à l’Université
de Tunis et directeur de l’Institut Bourguiba
des Langues Vivantes. Il est décoré de l’Ordre
de l’Éducation de la République tunisienne.
Membre du bureau exécutif de l’International
Shakespeare Association (ISA), Rafk Darragi est
l’auteur de plusieurs œuvres et articles scientifques, des romans et
des critiques littéraires et artistiques.
En couverture : Portrait de Hédi Bouraoui, par Kiat Lim Chew.
20 €
ISBN : 978-2-343-05206-9 § Approches littéraires
ff
Hédi Bouraoui
Rak Darragi
La parole autre











HÉDI BOURAOUI
La parole autre

L’homme et l’œuvre

Approches littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

Youssef ABOUALI, Yasmina Khadra ou la recherche de la
vérite, 2013.
Zohir EL MOSTAFA, Hommages à Driss Chraibi, 2013.
Mokhtar ATALLAH, Études littéraires algériennes, 2012.
Sous la direction de Mokhtar ATALLAH, Le Culte du Moi dans
la littérature francophone, 2012.
CALISTO, Lou Andreas-Salomé ou le paradoxe de l’écriture de
soi, 2012.
Florence CHARRIER, Le Procès de l’excès chez Queneau et
Bataille, 2012.
Mansour DRAME, Poésie de la négritude, 2012.
Mamadou Abdoulaye LY, La Théâtralité dans les romans
d’André Malraux, 2012.
Dominique VAL-ZIENTA, Les Misérables, l’Évangile selon
“saint Hugo” ?, 2012.
Yannick TORLINI, Ghérasim Luca, le poète de la voix, 2011.
Camille DAMÉGO-MANDEU, Le verbe et le discours politique
dans Un fusil dans la main, un poème dans la poche d’Emmanuel
Dongala, 2011.
Agnès AGUER, L’avocat dans la littérature de l’Ancien Régime,
2011.
Christian SCHOENAERS, Écriture et quête de soi chez Fatou
Diome, Aïssatou Diamanka-Besland, Aminata Zaaria, 2011.
Sandrine LETURCQ, Jacques Sternberg, Une esthétique de la
terreur, 2011.
Yasue IKAZAKI, Simone de Beauvoir, la narration en
question, 2011.
Bouali KOUADRI-MOSTEFAOUI, Lectures d’Assia Djebar.
Analyse linéaire de trois romans : L’amour, la fantasia, Ombre
sultane, La femme sans sépulture, 2011.
Daniel MATOKOT, Le rire carnavalesque dans les romans de
Sony Labou Tansi, 2011.
Rafik Darragi













HÉDI BOURAOUI
La parole autre











L’homme et l’œuvre











































































*















Du même auteur


La Violence dans la tragédie jacobéenne : Contemporains
et successeurs de Shakespeare, Publications de
l’Université de Tunis, 1988.
The Sword and the Mask : Violence in Jacobean Ttragedy,
Publications de l’Université de Tunis, 1995.
Le Faucon d’Espagne (roman), Éditions Noir/Blanc, Tunis,
e2000 (roman) (1 édit.) ; L’Harmattan, Paris,
e2003 (2 édit.).
Theatrical Violence : Shakespeare and Other Studies,
Centre de Publication Universitaire, Tunis, 2001.
Egilona, la Dernière reine des Wisigoths (roman), Éditions
L’Harmattan, Paris, 2002.
Sophonisbe, La Gloire de Carthage (roman), Éditions
Séguier-Atlantica, Paris, 2004.
La Confession de Shakespeare (roman), Éditions
L’Harmattan, Paris, 2005.
La Société de violence dans le théâtre élisabéthain, Éditions
L’Harmattan, Paris, 2012.










© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05206-9
EAN : 9782343052069
A mon éditeur,
à l’homme qui a consacré sa vie
à la diffusion de la culture pour
le dialogue et le rapprochement
des peuples. Avant-propos
« Poète de notre temps, Bouraoui, le fraternel qui traque
l'Homme partout où il se trouve, a su tisser un fil ténu qui unit
l'Afrique à la diaspora, le Maghreb à Haïti et aux Antilles. »
(Jacqueline LEINER, Préface de Haïtuvois)
Écrire, a-t-on dit, est un acte d’amour ; l’écriture
possède un pouvoir totémique qui réchauffe le cœur.
Écrire est avant tout une manière de penser, de s’exprimer,
certes, et à ce titre l’écriture joue, bien évidemment, un
rôle salutaire dans la vie du poète. Elle peut être un reflet
intime, une remise en question, ou encore une manière de
combat. Dans l’œuvre du tuniso-canadien Hédi Bouraoui
l’écriture est tout cela, et peut-être bien plus car elle a
acquis depuis quelques années, un ton combatif, un
engagement total, celui d’un humaniste éclairé, dans la
mesure où aujourd’hui l’engagement est de mise dans le
monde des intellectuels dignes de ce nom.
En effet, aucun intellectuel, en son âme et conscience,
ne peut se dire aujourd’hui qu’il est neutre, qu’il n’a
aucune sympathie, aucun penchant pour une cause
quelconque. Personne ne peut aujourd’hui, à l’ère de la
mondialisation, ignorer le fameux postulat : « l’homme est
9 un loup pour l’homme ». Personne ne peut occulter ces
fractures et ces inégalités porteuses d’une violence
insidieuse.
C’est pour cette raison que l’engagement de
l’intellectuel est devenu primordial. Les problèmes
brûlants et la violence font partie de son environnement,
de la vie quotidienne. Dans le monde qui nous entoure,
l’élaboration de plus en plus généralisée de mécanismes de
défense identitaire et le heurt entre les peuples et les
religions ont abouti à une prise de conscience, à une rapide
émergence d’idéologies nouvelles, comme la religion des
sciences ou le nationalisme laïcisant qui privilégient avant
tout les rapports de puissance.
Hédi Bouraoui est poète jusqu’à la dernière de ses
fibres. La quête du rêve, la poésie, cette énigme qui se
perpétue sans arrêt, court en filigrane tout au long de ses
écrits, et pourtant, malgré ses pérégrinations, il est loin de
ressembler aux poètes de l’exil. Si, par exemple, le
chantre de la Syrie, Adonis, aime proclamer à tout vent :
« Je suis né exilé… l'exil est la véritable patrie du
créateur », en revanche Bouraoui « le fraternel qui traque
l'Homme partout » tient le mot « exil » en horreur.
Il faut dire que les deux poètes n’ont pas la même
expérience sur ce chapitre. Si le premier, Adonis, a été
poussé à l’exil pour diverses raisons, notamment
politiques, il n’en est pas de même pour le deuxième. Hédi
Bouraoui n’a jamais eu dans son pays natal des démêlés
d’ordre politique ni, a fortiori, connu les affres de l’exil. Il
avait volontairement quitté la Tunisie dès l’adolescence
pour poursuivre ses études en France et, par conséquent, le
discours nostalgique de l’exil est plutôt inexistant dans ses
œuvres. Ses romans comme ses recueils poétiques,
n’évoquent ni les tristes séquelles de l’héritage colonial,
ni la problématique identitaire telle qu’elle est perçue chez
les écrivains de sa génération, issus de l’émigration, et
10
souffrant de ce qu’il appelle « la binarité infernale ». Hédi
Bouraoui n’a pas été marqué par ce «déclin de l’identité»
qu’est l’exil. Contrairement à la plupart de ses
contemporains, ce sujet n’est pas devenu le thème
essentiel de son existence. Notre poète se situe volontiers
en dehors du contexte colonial même s’il a préféré
s’exprimer en fin de compte dans la langue de Voltaire
plutôt que de Shakespeare.
Ce choix linguistique a été sûrement déterminé par
l’affectif. Il faut souligner à cet égard que Hédi Bouraoui
voue à la France en général et au Languedoc en particulier,
un amour infini. Il possède un petit appartement coquet à
Paris, dans un quartier résidentiel, non loin du siège du
Monde. Il y séjourne régulièrement chaque été. Mais il
n’oublie pas pour autant ses anciennes amitiés françaises.
Le doux souvenir de ce pittoresque village de Lectoure et
de son petit lycée ne l’a pas quitté un seul instant. Il est
rare qu’une année passe sans que Hédi ne visite Lectoure
où ses amis viennent d’organiser au mois de mai 2013, en
son honneur, un colloque international, entièrement dédié
à ses recueils poétiques, geste que même son pays natal
n’a jamais fait, jusqu’à maintenant.
Que la France et son peuple aient joué un rôle
déterminant dans la formation du jeune Tunisien, il n’y
aucun doute là-dessus. C’est peut-être grâce à cet état de
manque que ce fils des deux rives a pu être fidèle à la
langue française en dépit du milieu anglophone de
Toronto, ville où il a passé toute sa carrière professionnelle
et où il vit jusqu’à ce jour.
Soucieux d’éclairer davantage ses lecteurs, désireux de
leur faire découvrir l’arrière-scène du passé qui apporte
quelque clarté sur son long parcours et sur
l’environnement de l’Histoire, Hédi Bouraoui,
contrairement à tant d’autres écrivains, refuse de
s’enfermer dans sa tour d’ivoire, de fermer les yeux, et de
11 vivre hors de la collectivité, en simple témoin. Pédagogue
dans l’âme, fervent adepte de l’interculturation, pierre
angulaire de cette mosaïque d’ethnies et de cultures
différentes qu’est le Canada, il sait que pour réussir à être
réceptif et à éviter de s’enfermer dans la négation de
l’Autre, il faut nécessairement surmonter les situations
conflictuelles et les complexes de toutes sortes qui
assaillent l’individu. Or, qu’est donc l’interculturation?
N’est-elle pas la démarche inverse? Ne se base-t-elle pas
d’abord sur l’identité de l’individu, sur son
épanouissement et non sur sa différence?
La globalisation aidant, le problème du
multiculturalisme, ses principaux aspects, l’acculturation
et l’intégration, ses avantages mais aussi ses dangers,
interpelle de plus en plus notre conscience. Car ce
phénomène qui compartimente les cultures et les
individus, qui crée des ghettos mentaux et physiques,
n’est-il pas susceptible de devenir à tout moment le terreau
des explosions sociales?
Comme nous avons tenté de le démontrer dans cet
ouvrage, à travers ses écrits intimes et le questionnaire de
Proust, il aspire à se faire entendre, à expliquer entre
autres, la genèse des raisons d’une domination tyrannique,
qu’elle soit d’ordre politique, sociale, économique ou
religieuse, mais avec des « mots-concepts » originaux,
une « parole autre ».
C’est là, à notre humble avis, le vrai travail, le travail
de culture, susceptible d’impulser positivement l’échange
spirituel et conflictuel entre les peuples, c’est-à-dire
l’unique alternative pour éviter d’envenimer les rivalités
actuelles qui existent entre les divers systèmes de valeurs
et ce « Choc des civilisations » tant redouté.
Signalons enfin que cet ouvrage n’aurait jamais vu le
jour sans la patience infinie et la constante disponibilité
de cet homme « fraternel ». Tous les faits et déclarations
12
consignés dans cette biographie ont reçu son aval. Qu’il
trouve ici l’expression de notre gratitude pour le soutien et
la confiance qu’il a bien voulu nous témoigner.
13 CHAPITRE I
L’HOMME
EN TUNISIE
Hédi Bouraoui a vu le jour en 1932 à Sfax, en Tunisie,
dans le quartier européen de Moulinville (par opposition
avec la médina, délimitée par ses remparts). Il est l’aîné
d’une grande fratrie, six garçons et deux filles : Hédi,
Mohamed, le cadet, Mohsen, Majid, Jélil, Youssef, Jamila
(la cinquième) et Essia (la septième). Youssef, Majid et
Mohamed sont aujourd’hui décédés.
Hédi entra à l’école primaire de Moulinville, rue de
l’Aspirant-Banon, à 1,5 km au nord de Sfax, sur la route
de Tunis, non loin de la maison familiale. La famille
Bouraoui habitait une grande bâtisse attenante à l’épicerie
paternelle. Moulinville, aujourd’hui l’Ariana, était habitée
surtout par les cheminots de la Cité Lyon que la
Compagnie des chemins de fer avait construite pour son
personnel. Ils étaient presque tous les clients de L’Epicerie
Moderne.
Hédi y travaillait quand il n’allait pas à l’école. Les
caissières, Madame Gonzalès et Madame Khoel,
l’aimaient beaucoup. Il se mettait derrière le comptoir et
servait les clients avec zèle. Parfois son père l’envoyait
faire la tournée des clients pour enregistrer leur
15 commande. En récompense, il lui remettait alors entre 5 et
10% des commandes que deux ou trois employés allaient
ensuite livrer aux clients. Le jeune Hédi s’était ainsi
constitué un petit pécule. Son père avait une confiance
absolue en lui. Pour ses dépenses urgentes ou imprévues, il
lui disait toujours d’aller à la caisse et de se servir
luimême. Il ne prenait alors que la somme nécessaire. Il avait
fini par remarquer, à ce propos, que son père n’accordait
pas cette marque de confiance à Mohamed. Hédi ne se
souvient pas d’avoir entendu, même une fois, son père
inviter un jour Mohamed à aller se servir, comme lui,
librement à la caisse. Avant de lui remettre lui-même
l’argent, il ne manquait jamais de lui demander quelques
précisions.
Contrairement à Hédi, Mohamed n’a pas fait d’études
supérieures. Devenu chef de gare à Redeyef puis à Sfax, il
s’était marié avec une voisine de Sfax, et eut quatre
garçons et une fille. Cette dernière est aujourd’hui
anesthésiste à Sfax. La mort de Mohamed à l’âge de 39
ans, avait bouleversé toute la famille des Bouraoui. De
toutes les disparitions qui l’ont endeuillé, c’est
probablement celle qui a affecté le plus Hédi. Les deux
frères étaient trè
s attachés l’un à l’autre. Une crise cardiaque avait terrassé
subitement Mohamed alors qu’il remplissait sa mobylette
dans une station d’essence à Sfax. Il fut aussitôt emmené
en voiture par son ami, le pompiste, mais il mourut en
cours de route avant d’arriver à l’hôpital. Pourtant, lors
d’une visite médicale faite quelques jours auparavant, le
médecin de la Compagnie des chemins de fer n’avait
décelé aucune anomalie.
En plus de ses frères qu’il adorait, Hédi avait pour
compagnons de jeux de nombreux amis tunisiens, français
et juifs, dont beaucoup ont aujourd’hui, disparu. Il se
souvient en particulier de l’un d’entre eux, Mustapha
16
Agrébi, qui avait changé de nom. En effet, comme
« Agrébi » évoque une connotation péjorative –« Agreb »
signifie scorpion- il préféra le remplacer par Triki. Il
travaillait au départ comme coursier dans une banque puis
il devint caissier. Tous les mois, lorsque le père de Hédi
recevait le chèque que ce dernier lui adressait des USA, il
allait voir Mustapha à la banque. L’accueil chaleureux
qu’il trouvait auprès de lui ne s’était jamais démenti. Il
savait que Si Taieb, le père de ses amis Hédi, Mohamed et
Mohsen, avait eu une attaque d’hémiplégie, et prévenant,
il s’empressait de le faire patienter dans un café proche de
la banque, puis allait encaisser le chèque et revenait lui
remettre l’argent.
Lors de ses séjours à Sfax, l’été, Hédi et Mustapha se
revoyaient tous les jours au café Mabrouk, à Bab El
Diwan, à Sfax, avec Mohsen et d’autres amis d’enfance. Il
y avait dans le groupe Mohsen, Chérif, également, et tant
d’autres. De retour de Bizerte où il travailla plusieurs
années comme ingénieur dans la société de métallurgie El
Fouledh, Mohsen retrouva avec joie Mustapha, l’ami
d’enfance et les deux devinrent inséparables. Dès son
arrivée au café Hédi remettait à chacun un
« machmoum » - petit bouquet de jasmin - achetés en
cours de route et Mustapha de se lever alors, et
d’embrasser avec effusion son ami en disant : « Que Dieu
te garde pour nous ! Heureusement, tu n’as pas oublié tes
bonnes habitudes ! » Tout le groupe comprenait la
référence de Mustapha aux « bonnes habitudes » de Hédi.
En effet, à cette époque de leur adolescence, rares étaient
ceux qui, à un moment ou un autre, n’en avaient pas
bénéficié. Hédi qui était toujours bien mis, portant
toujours des costumes faits sur mesure par le fameux
couturier de Sfax, M. Falzon, était considéré alors comme
l’enfant le plus riche du quartier. Il ne manquait pas, à ce
titre, de payer à tous la place du cinéma ou du stade.
17 Mustapha, dont le fils est actuellement médecin à
Montluçon, fut atteint d’un cancer. Après des soins en
France, il revint mourir à Sfax. Mohsen assista à ses
funérailles.
Hédi avait également des camarades juifs. L’un d’entre
eux, Camus Bouhnik est aujourd’hui l’ami le plus fidèle.
Il ne se passe pas un jour où il ne lui téléphone pas. Plus
jeune que Hédi, son camarade de jeux était surtout
Mohamed. Quand il jouait au foot dans la rue, près de la
maison des Bouraoui, il voyait souvent de la fenêtre qui
donnait sur la rue, Hédi en train de lire un livre ou
d’écrire avec une longue plume d’oie. Il disait alors d’un
air admiratif : « Comme il est sérieux, ton grand frère ! Il
travaille tout le temps ! ». Et Mohamed acquiesçait : « Oh
oui ! Il est sérieux mon grand frère, très sérieux».
L'univers ludique de l’enfance reste inséparable de la
figure paternelle. L’Epicerie Moderne de Taïeb Bouraoui
était durant la Deuxième Guerre Mondiale la plus grande
épicerie de Sfax. Les clients y venaient nombreux. Toute
la famille participait le soir au collage des bons de
rationnement. Trois mille environ. Taïeb, qui était d’une
grande bonté, ne regardait jamais à la dépense. Durant la
guerre il avait hébergé une vieille dame juive avec sa fille,
une jeune handicapée, et ne disposant pas assez de place, il
leur avait cédé la chambre de Mohamed. A cette
époquelà, pour fuir les bombardements, en bon patriarche
soucieux de la sécurité des siens, Taieb emmenait toute la
tribu des Bouraoui dans une des maisons qu’il possédait
hors de Sfax.
Bien qu’il n’ait fréquenté aucune école, Taieb
connaissait trois langues, l’arabe, le français et l’italien. Il
les avait apprises tout seul, sur le tas, alors qu’il était
simple commis chez son oncle maternel. Ce dernier tenait
une petite boutique à Moulinville. Où il ne vendait que du
sucre et du charbon. Auparavant, le jeune Taieb vivait à la
18