Hégésippe et Louise : poëme social / Édouard Pesch

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impr. de A. Lainé (Paris). 1870. 1 vol. (XIX-170 p.) ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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V
- EDOUARD PESCH
C0WW03
HÉGÉSIPPE ET LOUISE
POËME SOCIAL
Madame, au grand désert de votre capitale,
L'homme seul, voyez-vous, c'est l'antique Tantale ;
C'est le serpent coupé, vivace et bondissant,
Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent 1
(H. MOREAU. — Isolement.)
ÉDITION DES SOUSCRIPTEURS
Prix : 3 fr.
PARIS
IMPRIMERIE ADOLPHE LAINÉ
RUE DES SAINTS-PERES, III
1870
HÉGÉSIPPE ET LOUISE
POËME SOCIAL
PAR
ÉDOUARD PESCH
ANCIEN COMPOSITEUR DES MAISONS MEYRUEIS, GOUPY, PLON, MARTINET, WIESENER ET LAINÉ
SP^NCORRECTEUR DE LA MAISON LAINÉ
°,
Madame, au grand désert de vnlre capitale,
L'homme seul, voyez-vous, c'est l'antique Tantale;
C'est le serpent coupé, vivace et bondissant,
Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent !
(H. MOREAU. - Isolement.)
SOUSCRIPTION
pour la garantie des frais d'impression
L'œuvre soumise à l'approbation de mes confrères est
le fruit d'un pénible travail que je dépose sur la tombe
-d'Hégésippe Moreau. — Étranger à la patrie du poëte,
j'ose penser que le travail est partout chez lui, et, -
comme le feu, le torrent, le nuage, le soleil, ces ouvriers
de la nature, — ne doit connaître aucune frontière.
Gutenberg, Dolet, Proudhon, Balzac, Pierre Leroux,
Béranger, nos illustres- confrères, appartiennent au
monde entier : Hégésippe Moreau doit suivre désormais
cette loi. Tous furent victimes, plus ou moins, de l'étroit
égoïsme, des divisions politiques et du fanatisme reli-
gieux : cela suffirait pour qu'ils fussent dignes de notre
vénération.
Au plus oublié de tous, je tresse une couronne : puisse-
t-elle ne pas être foulée aux pieds !.
Lutter contre l'indifférence : voilà ma tâche. Cette
indifférence deviendra coupable lorsqu'elle péchera en
connaissance de cause. Elle cessera pour Moreau lors-
qu'on aura lu ses productions, et l'on excusera volon-
tiers cette faiblesse de caractère qu'on lui a tant repro-
chée. Ses poésies renferment comme le mot de l'énigme;
on y voit le génie délicat du poëte luttant'toujours, quoi-
que à forces inégales, contre l'iniquité de sa destinée.
Pour juger de tels hommes, il faut analyser tout leur
être, connaître leur position, surprendre leurs aspira-
tions et avoir l'intuition de leur sensibilité poétique. Ce
n'est pas par goût qu'ils demandent aux liqueurs fortes
une ivresse qui tue : ils n'y songent que lorsque, débor-
dés par la misère et trahis dans toutes leurs affections,
ils ne voient plus devant eux que la folie, le crime ou la
mort. Qu'on ne dise pas à ces natures exceptionnelles :
« Travaillez comme nous!» 0 mes confrères, laissons là
cette erreur cruelle qui poursuit encore la mémoire de
Moreau!.
Travailler 1 mais chacun de nous le fait dans le sens de
sa vocation, et celle de Moreau fut incontestablement la
Poésie. En dehors de celle-ci, tout dut lui paraître chose
secondaire, et le travail manuel, son unique moyen de
subsistance, dut à la fin lui répugner, parce qu'il se vit
fixé par lui à la tâche ingrate et par lui encore brusque-
ment réveillé de tous les rêves de sa brillante imagina-
tion.
Le travail de la pensée prime forcément le labeur
matériel, car c'est lui qui en nécessite, provoque et
emploie les productions, à l'aide de ce levier capricieux :
l'argent.
Que manquait-il à Moreau? L'argent. Sans lui, il devait
fatalement être voué à l'impuissance dans un temps où
la mutualité était à peine pressentie. La nécessité le
poussait donc, en dehors de sa vocation, vers un travail
improductif, tandis que sa muse, pauvre abeille, se voyait
marchander ses trésors poétiques dans lesquels le poëte
avait mis tout l'espoir de ses veilles. Il ne pouvait imiter
ce riche marchand .dont:;pal'le Schiller, et qui préféra
rendre à la mer opulente une perle sans pareille, plutôt
que de la céder au-dessous de sa valeur.
Ainsi l'aura surpris sans doute cette maladie incurable
de l'âme : le dégoût; car, plus on a foi en sa force intel-
lectuelle, plus on se décourage en songeant à l'impossi-
bilité de la faire valoir.
(Extmit de la préface.)
Sommaire. - PROLOGUE. - Iro partie : AMOUR ET DÉBuTS. — II0 partie : DÉBAUCIIE. - IIP partie : DIOGÈNE
A PROVINS. — IV0 partie : TENTATION. — Vo partie : L'HÔPITAL ET LE PARDON. — EPILOGUE.
L'ouvrage paraîtra à la clôture de la présente souscription, en trois livraisons in-Bo. - Prix de la livraison
de quatre feuilles : 80 centimes, payables après réception, entre les mains de M
LA 1re LIVRAISON PARAÎTRA AU COMMENCEMENT DE FÉVRIER 1870.
1 EXTRAIT DÉ LA Ve PARTIE DE L'OUVRAGE
Paris. - Imprimerie Adolphe Lainé, rue des Saints-Pères, 19.
Moreau ne pleurait plus ; ses yeux, secs et brûlants
Fixaient contre le mur leurs regards désolants;"
Il rêvait sans dormir; le. cerveau sans idée,
L'imagination stupide èt débridée,
Le cœur froid comme un marbre et le souffle muet
Seul, par moments encore, un douloureux; hoquet
Secouait sa poitrine : alors sa main tremblante
Essuyait sur sa bouche une tache sanglante
Une voix tout à coup, faible comme un soupir,
L'appelle par son nom et le fait tressaillir.
Ce timbre est familier à son âme chagrine :
Il sent battre son cœur à rompre la poitriiie,
Sans oser toutefois, — tant le doute était Mrt ! -
Se tourner vers l'auteur de son heureux transport
Pour la deuxième fois, plus douce, plus plaintive,
Cette voix bien-aimée à son oreille arrive.
Mais il étend la main vers le bord de son lit,
Et, sans y regarder, en sanglotant il dit :
« Oli 1 tais-toi, souvenir, fantôme, voix chérie!
La source de l'espoir est à jamais tarie.
Au bonheur de te voir je ne puis ajouter
La force d'y survivre et de le supporter!.
« Je m'abuse sans doute ; ô mon ange, il îiie semble
Que dans un rêve seul nous nous trouvonsjensemble I
Hélas j'ai tant souffert et tant versé de pleurs,
Que mes regards partout ne voient plus que douleurs !
« Non, non, voile à jamais ton ravissant visage,
Dont trop longtemps mon âme a seule étreint l'image;
Ah r mon destin cruel, aux abords du cercueil,
Oserait-il encore insulter à mon deuil ?
« Si tu n'es pas venue, ô voix consolatricel
Pour mêler seulement le miel à ce calice
Où je bois goutte à goutte une mort que je sens;
Si tu n'es pas un l ève, un leurre de mes sens
« Si tu n'es pas, enfin, la dernière ironie
Qu'en triomphant la mort lance à mon agonie;
Si tu vis sur la terre et sens un cœur huniain :
Approche-toi de moi; mets ta main dans ma main!.
Deux cris d'amour, de joie : CI Ht-gésippe i Louise 1 »
Accompagnent l'étreinte où nul ne se maîtrise :
Ils mêlent, en pleurant des larmes de bonheur,
Le linceul du mourant au voile de la sœur!.
Louise enfin rompit cet éloquent silence :
K J'ai suivi, vierge folle, au sein de l'opnlence
Ces riches séducteurs qui se riaient de vous;
J'échangeai votre amour contre leur insolence,
Ma pureté d'enfant contre quelques bijoux.
« J'accourais tous les jours au tourbillon des fêtes,
Resplendissante d'or, de soie et de velours ;
Toutes mes vanités se trouvaient satisfaites,
El sur le moindre signe on m'obéit toujours.
« Mais dans ce brillant monde, au milieu de l'orgie,
A la danse, aux concerts, aux festins somptueux,
Je souffrais vaguement de cette nostalgie
Qui met l'effroi dans l'âme et des pleurs s-les yeux!.
« Je voulus m'étourdir au bruit des saturnales;:
Je m'usai, jour et nuit, en d'impuissants efforts j
Hélas ! quand j'évoquais ces aides infernales,
Je ne vis devant moi, partout, que des remords!.
« Dans ce monde du vice, où la peine isolée
Ne trouve d'autre écho que le rire moqueur,
Je reportai bientôt mon âme désolée
Vcrs vous dont follement j'avais brisé le coeur.
« Je sougeais, chaque soir, le front sur mi fenêtre, —
Foulant avec dédain les tapis superflus, ~-
A mon humble mansarde où j'avais vu paraître
Celui que j'attendais. et qui ne venait plusl.
« Je pensais, toute en pleurs, à nos chastes caresses,
A nos propos d'enfants, à nos plans d'avenir,
A tant de doux serments et de saintes promesses,
Que seule, — ô lâcheté ! — je n'avais pu tenir 1.
« Cependant je voulus tromper ma conscience;
J'cssayoi de vous croire heureux, aimé, fêté;
Je m'enivrai longtemps de cette confiance :
Mais, un jour, je connus l'affreuse vérité!.
« Votre aspect m'atteignit comme d'un coup de foudre
J'embrassai vos genoux, vous priant de m'absoudre.
Nous pleurâmes tous deux : moi, sur votre abandon,
Et vous, — oh! je le sais, — des larmes de pardon!.
« Mon front, couvert de honte et charge d'anathème,
Reçut vos pleurs brûlants comme lUI nouveau baptême;
Et, jetant loin de moi l'infamie avec l'or,
Je trouvai dans ces murs un plus riche trésor !.
« J'ai reconquis la paix dans ce refuge austère,
Oil, l'âme dans le ciel et le cœur sur la terre,
On cherche le travail au chevet du souffrant
Et dans l'espoir futur l'effort persévérant.
a Mais j'ai cueilli les fruits des péchés que je pleure,
Et, me sentant mourir, je demandais à Dieu
La grilce de vous voir avant ma dernière heure,
De vous étreindre encor dans un suprême adieu!. »
Les sanglots se mêlaient à sa voix attendrie ;
Elle dut s'arrêter Sur sa face amaigrie
Coulaient abondamment des larmes de chagrin.
Puis, contenant sa peine, elle reprit enfin :
« Le ciel, en exauçant mes ferventes prières,
Enchaîne dans la mort le fil de nos amours;
L'aube et le crépuscule ont marqué deux carrières
Dont les orages ont voilé les plus beaux jours
« Mais la secrète foi grandit et nous console;
Quelque chose nous parle, en notre c.œuv brisé,
D'un avenir serein vers qui l'âme s'envole,
Où tout espoir déçu sera réalisé!.
CI Le bonheur ici-bas, c'est la fleur transplantée
Qui s'étiole et languit dans un terrain trop froid
Gaguous, mon bieu-aimé, sa patrie enchantce;
Cherchons-la dans les cieux, où toujours elle croît!. »
Il écoutait, muet, cette femme angélique.
Dont la voix lui semblait une douce musique
Faite pour le bercer dans l'éternel sommeil.
Dans un ravissement à nul autre pareil,
Il couvrit de baisers sa main blanche et glacée.
« Oh dit-il rayonnant, ma peine est effacée,
Et je n'accuse plus la cruauté du sort.
Puisqu'un bonheur si grand vient à mon lit de mort,
Je bénis mille fois la souffrance passée!.
« Crois-moi, nos torts étaient ceux de l'humanité ;
Le ciel en nous créant se fil notre complice ;
Pour être un jour tombés, tout meurtris, dans la lice,
N'avons-nous pas l'oubli durant l'éternité ?
« Non, tout n'est pas fini lorsque nos yeux se closent
Et que le cœur brisé se dissout au tombeau ;
Loin de la terre étroite où nos cendres reposent,.
L'âme prend son essor vers un destin plus beau
« Soit qu'elle garde alors une essence immortelle
Et change seulement de sphère et de séjour;
Soit que, — de la nature invisible parcelle, —
Elle retourne enfin à son foyer d'amour :
« Nous suivrons, je le sens, la même destinée ;
Nos esprits transformés saur0111 se réunir;
Ils auront, plus parfaits, encor le souvenir,
L'irrésistible instinct, l'affection innée!.
« 0 ma Louise, adieu 1. mon âme arrive au port!
Sur la nuit qui m'entoure une aurore va poindre.
L'éternité m'apllelle. adieu 1 - Yiens m'y rejoindre.
Un baiser. car je sens le frisson de la mort!. »
Les mots sans cohérence expiraient sur sa bouche ;
Sa tête retomba lourdement sur la couche,
Livide comme un marbre. Il n'ouvrit plus les yeux.
Elle joignit les mains et regarda les cieux.
(L'lIdpital et le Pardoii.)
I HËGËSIPPE ET LOUISE H
H POËME SOCIAL (M
I PAR ÉDOUARD PESCH §
a PURLIER EN TROIS LIVRAISONS, DE QUlTRË EEUILLES CHACUNE eJ |
|| LA PREMIÈRE LIVRAISON PARAITRA AU COMMENCEMENT DE FÉVRIER 1870 <g i
|R> Je soussigné, .,. ",,,,,,,,,,, ^y
demeurant à rue. "-'-' Iz"
1 déclare souscrire pour exemplaire à louvrage précité, à publier en trois livraisons de I
n) quatre feuilles m-8°, chacune à 80 eellthlles, payables après réception.
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HÉGÉSIPPE ET LOUISE
PAR ÉDOUARD PESCH 1
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LA PREMIÈRE LIVRAISON PARAITRA AU COMMENCEMENT DE FÉVRIER 1870
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HÉGÉSIPPE ET LOUISE
POËME SOCIAL
PAR
ÉDOUARD PESCH
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CORRECTEUR DE LA MAISON LAINÉ
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C'est le sepent coupé, ""¡vacc el )Iundissant,
ont chaque tronçon veuf poursuit son frère absl'nl!
(H. lUOllliAU, — Isolement.)
SOUSCRIPTION
pour la garantie des frais d'impression
L'œuvre soumise à l'approbation de mes confrères est
le fruit d'un pénible travail que je dépose sur la tombe
d'Hégésippe Moreau. — Étranger à la patrie du poëte,
j'ose penser que le travail est partout chez lui, et, —
comme le feu, le torrent, le nuage, le soleil, ces ouvriers
de la nature, — ne doit connaître aucune frontière.
Gutenberg, Dolet, Proudhon, Balzac, Pierre Leroux,
Béranger, nos illustres confrères, appartiennent au
monde entier : Ilégésippe Moreau doit suivre désormais
cette loi. Tous furent victimes, plus ou moins, de l'étroit
égoïsme, des divisions politiques et du fanatisme reli-
gieux : cela suffirait pour qu'ils fussent dignes de notre
vénération.
Au plus oublié de tous, je tresse une couronne : puisse-
t-elle ne pas être foulée aux pieds!.
Lutter contre l'indifférence : voilà ma tâche. Cette
indifférence deviendra coupable lorsqu'elle péchera en
connaissance de cause. Elle cessera pour Moreau lors-
qu'on aura lu ses productions, et l'on excusera volon-
tiers cette faiblesse de caractère qu'on lui a tant repro-
chée. Ses poésies renferment comme le mot de l'énigme;
on y voit le génie délicat du poëte luttant toujours, quoi-
que Ù. forces inégales, contre l'iniquité de sa destinée.
Pour juger de tels hommes, il faut analyser tout leur
être, connaître leur position, surprendre leurs aspira-
tions et avoir l'intuition de leur sensibilité poétique. Ce
n'est pas par goût qu'ils demandent aux liqueurs fortes
une ivresse qui tue : ils. n'y songent que lorsque, débor-
dés par la misère et trahis dans toutes leurs affections,
ils ne voient plus devant eux que la folie, le crime ou la
mort. Qu'on ne dise pas à ces natures exceptionnelles :
« Travaillez comme nous!» 0 mes confrères, laissons lit
ceLLe erreur cruelle qui poursuit encore la mémoire de
Moreau !.
Travailler ! mais chacun de nous le fait dans le sens de
sa vocation, et celle de Moreau fut. incontestablement la
Poésie. En dehors de celle-ci, tout dut lui paraître chose
secondaire, et le travail manuel, son unique moyen de
subsistance, dut à la lin lui répugner, parce qu'il se vit
fixé par lui à la tâche ingrale et par lui encore brusque-
ment réveillé de tous les rêves de sa brillante imagina-
tion. ,
Le travail de la pensée prime forcément le labeur
matériel, car c'est lui qui en nécessite, provoque et
emploie les productions, à l'aide de ce levier capricieux:
l'argent.
Que manquait-il à Moreau? L'argent. Sans lui, il devait
fatalement être voué à l'impuissance dans un temps où
la mutualité était à peine pressentie. La nécessité le
poussait donc, en dehors de sa vocation, vers un travail
improductif, tandis que sa musc, pauvre abeille, se voyait
marchander ses trésors poétiques dans lesquels le poëte
avait mis tout l'espoir de ses veilles. Il ne pouvait imiter
ce riche marchand dont parle Schillcr, et qui préféra
rendre à la mer opulente une perle sans pareille, plutôt
qiie de la céder au-dessous de sa ralcul',
Ainsi l'aura surpris sans doute cette maladie incurable
de l'âme : le dégoût; car, plus on a foi en sa force inlel-
lectuclle, plus on se décourage en songeant à l'impossi-
bilité de la faire valoir.
(Hxtrait de lu préface.)
Sommaire. - PROLOGUE, - Iro partie : Anoim ET DÉBUTS. - IP partie : DÉDAUClIE, - III- partie : DIOGÈNE
A OVINS, - IV partie : IENIAIION. V° partie : L'HÔPITAL ET LE PAHUON, - EPILOGUE.
L'ouvrage paîtra àla clôture de la souscription, en deux livraisons in-So raisin. - Prix de la livraison
de six feuilles : 1 fr. 30 c., payables après réception, entre les mains de M
LA iro LIVRAISON PA11AÎ1RA AU COMMENCEMENT DE FEVRIER 1870. - vom LE SPÉCIMEN DU L'OUVRAGE A LA 3E PAGE.
1
EXTRAIT DE LA Ve PARTIE DE L'OUVRAGE
Paris. —. Imprimerie Adolphe Lainé, rue des Saints-Pères, 19.
, , , , , t..
Morcau ne pleurait plus ; ses yeux secs et brûlants
Fixaient contre le mur leurs regards désolants ;
Il rêvait sans dormir ; le cerveau sans idée,
L'imaginaLion slupide et débridée,
Le cœur froid comme un marbre et le souffle muet
Seul, par moments encore, un douloureux hoquet
Secouait sa poitrine : alors sa main tremblante
Essuyait sur sa bouche une taclie sanglai)lu.
Une voix tout à coup, faible comme un soupir, *
L'appelle par son nom et le fait tressaillir.
Ce timbre est familier à son âme chagrine
11 sent battre son cœur à rompre la poitrine,
Sans oser toutefois, — tant le doute était fort 1
Se tourner vers l'auteur de son heureux transport
Pour la deuxième fois, plus douce, plus j>]-«hicive,
Cette voix bien-aimée à son oreille arrive..;.
Mais il étend la main vers le bord de son lit,
Et, sans y regarder, en sanglotant il dit :
« Oh! tais-toi, souvenir, fantôme, voix c erle
La source de l'espoir est à jamais tarie.,..
Au bonheur de te voir je ne puis ajouter
La force d'y survivre et de le supportert.
« Je m'abuse sans doute ; 6 mon ange, il me semble
Que dans un rêve seul nous nous trouvons ensemble
Hélas ! j'ai tant souffert et tant versé de pleurs,
Que mes regards partout ne voient plus qiie douleurs 1
« Non, non, voile à jamais ton ravissant visage,
Dont trop longtemps mon âme. a seule étreint l'image;
Ah 1 mon destin cruel, aux abords du cercueil,
Oserail-il encore insulter à mon deuil?
« Si tu n'es pas venue, ô voix consolatrice!
Pour mêler seulement le miel à ce calice
Où je bois goutte à goutte une mort que je/sens;
Si tu n'es pas un rêve, un leurre de mes sens
« Si tu n'es pas, enfin, la dernière ironie
Qu'eu triomphant la mort lance à mon agonie;
Si tu vis sur la terre et sens un cœur humain :
Approche-toi de moi; mets ta main dans nia main
Deux cris d'amour, de joie : « Ilégésippe! Louise 1
Accompagnent l'étreinte où nul ne se maîljiïse :
Ils mèlent, en pleurant des larmes de honlleur,
Le linceul du mourant au voile de la sœuç 1.
-1-
Louise enfin rompit cet cloquent silence :
u J'ai suivi, vierge folle, au sein de l'opulence
Ces riches séducteurs qui se riaient de vous;
J'échangeai votre amour contre leur insolctice,
1 Ma pureté d'enfunt contre quelques bijoux.
« J'accourais tous les jours au tourbillon des fêtes,
Resplendissante d'or, de soie et de velours;
Toutes mes vanités se trouvaient satisfaites.,
El sur le moindre signe on m'obéit toujours
K Mais dans ce brillant monde, au milieu de l'orgie,
A la danse, aux concerts, aux festins somptueux,
Je souffrais vaguement de cette nostalgie
Qui met l'effroi dans l'àme et des pleurs dans les yeux !.
« Je voulus m'étourdir au bruit des saturnales;:
Je m'usai, jour et nuit, en d'impuissants efforts;
Hélas! quand j'évoquais ces aides infernales,
Je ne vis devant moi, partout, que des remords !.
« Dans ce monde du vice, où la peine isolée
Ne trouve d'autre éclio que le rire moqueur,
Je reportai bientôt mon âme désolée
Vers vous -dont follement j'avais brisé le cœur.
« Je songeais, chaque soir, le front sur ma fenêtre, —
Foulant avec dédain les tapis superflus, -j
A mon humble mansarde où j'avais vu paraître
Celui que j'attendais. et qui ne venait plus!.
« Je pensais, toute eu pleurs, à nos chastei caresses,
- A nos propos d'cufants, à nos III ans d'avenhl,
A tant de doux serments et de saintes professes,
Que seule, — ô lâcheté ! — je n'avais pu tenir !.
« Cependant je voulus tromper ma conscience ;
J'essayai de vous croire heureux, aimé, fêlé;
Je m'enivrai longtemps de cette confiance :
Mais, un jour, je connus l'affreuse vérité!.
« Voire aspect m'atteignit comme d'un coup de foudre
J'embrassai vos genoux, vous priant de m'absoudre.
Nous pleurâmes tous deux : moi, sur votre abandon.
Et vous, — oli 1 je le sais, — des larmes de pal-doii
« Mon front, couvert de honte et chargé d'auathème,
Reçut vos pleurs brûlants comme nu nouveau baptême;
Et, jetant loin de moi l'infamie avec l'or,
Je trouvai dans ces murs un plus riche trésor !.
« J'ai reconquis la paix dans ce refuge austère,
01", l'âme dans le ciel et le cœur sur la terre,
On cherche le travail au chevet du souffrant
Et dans l'espoir futur l'effort persévérant.
« Mais j'ai cueilli les fruits des péchés que je pleure,
Et, me sentant mourir, je demandais à Dieu
La grâce de vous voir avant ma dernière heure,
De vous étreindre encor dans un suprême adieu!. »
Les sanglots se mêlaient à sa voix attendrie ;
Elle dut s'arrêter Sur sa face amaigrie
Coulaient abondamment des larmes de chagrin
Puis, contenant sa peine, elle reprit enfin :
« Le ciel, en exauçant mes ferventes prières,
Enchaîne dans la mort le fil de nos amours ;
L'aube et le crépuscule ont marqué deux carrières
Dont les orages ont voilé les plus beaux jours
« Mais la secrète foi grandit et nous console;
Quelque chose nous parle, en notre cœur brisé,
D'un avenir serein vers qui l'âme s'envole,
Où tout espoir déçu sera réalisé!.
« Le bonheur ici-bas, c'est la fleur transplantée
Qui s'étiole et languit dans un terrain trop froid :
Gagnons, mon bien-ainié, sa patrie ellcllautée;
Cherchons-la dans les cieux, où toujours elle croît!. »
Il écoutait, muet, cette femme angélique.
Dont la voix lui semblait une douce musique
Faite pour le bercer dans l'éternel sommeil
Dans un ravissement à nul autre pareil,
Il couvrit de baisers sa main blanche et glacée.
« Oh ! dit-il rayonnallt, ma peine est effacée,
Et je n'accuse plus la cruauté du sort.
Puisqu'un bonheur si grand vient à mon lit de mort,
Je bénis mille fois la souffrance passée!.
« Crois-moi, nos torts étaient ceux de l'humanité ;
Le ciel en nous créant se lit notre complice;
Pour être un jour tombés, tout meurtris, dans la lice,
N'avons-nous pas l'oubli durant l'éternité?
« Non, tout n'est pas fini lorsque nos yeux se closent
Et que le cœur brisé se dissout au tombeuu;
Loin de la terre étroite où nos cendres reposent,
L'âme prend son essor vers un destin plus beau 1
Il Soit qu'elle garde alors une essence immortelle
Et change seulement de sphère et de séjour;
Soit (pie, — de la nature invisible parcelle, —
Elle retourne enfin à son foyer d'amour :
« Nous suinons, je le sens; la même destinée;
Nos esprits transformés sauront se réunir;
Ils auront, plus parfaits, encor le souvenir,
L'irrésistible instinct, l'affection innée!.
« 0 ma Louise, adieu 1. mon âme arrive au port !
Sur la nuit qui m'elltoure une aurore va poindre.
L'éternité m'appelle. adieu 1 - Viens m'y rejoindre.
Un baiser car je sens le frisson de la mort!. »
Les mots sans cohérence expiraient sur sa bouche;
Sa tète retomba lourdement sur la couche,
Livide comme un marbre. Il n'ouvrit plus les yeux.
Elle joignit les mains et regarda les cieux
.-.. (L'Hôpital et le pardon.)
AMOUR ET DÉBUTS. 51
Que de fois, dans le jour, vaquant à mon emploi,
J'ai le cœur tout ému de choses merveilleuses,
Et l'inspiration aux ailes radieuses
M'élève de la terre aux voûtes du ciel bleu !.
Ma muse se réchauffe à ce foyer de feu ;
J'emprunte sans effort, pour vêtir mes pensées,
A l'harmonie alors ses formes cadencées ;
J'explore, émerveillé, les astres dans mon vol;
Je sonde du regard les abîmes du sol ;
Puis la Gloire paraît, brillante et dévoilée
Et couvre mon corps nu de sa pourpre étoilée!.
Le soir j'appelle en vain ce rayon prodigue,
Je mets à la torture un cerveau fatigue ;
Je frappe en vain ce front dans mon ardeur fébrile:
Rien n'y vient qu'un reflet incolore et stérile
Alors un désespoir sans bornes me surpren
J'accuse ciel et terre, et ma colère rend
En hoquets saccadés ma haine intérieure,
Entre mes doigts crispés la plume grince et pleure,
Et, souillant le papier d'un blasphème o ,
Comme un ange maudit je menace les cieux.
Tel le lion captif mord le fer de sa cage,
Exprimant son ennui par un soupir de rage:
Lui dont la voix d'airain comblerait les concerts
Des bois majestueux jusqu'aux brûlants déserts !.
Je t'aime cependant; je donnerais ma vie
Pour préserver des pleurs ta paupière rougie !
Ah ! puisse tu comprendre et plaindre ton amant 1
Puisse le ciel encore être juste et clément,
Et, pour ce feu sacré qu'il nourrit dans mon âme,
Donner le temps, l'espace et l'air que je reclame !.
EXTRAIT DE LA Ve PARTIE DE L'OUVRAGE
Paris. — Imprimerie Adolphe Lainé, rue des Saints-Pères, 19.
Moreau ne pleurait plus; ses yeux secB et brûlants
Fixaient contre le mur leurs regards désolants ;
Il rêvait sans dormir ; le cerveau sans idée,
L'imagination stupide et débridée,
Le cœur froid comme un marbre et le souffle muet
Seul, par moments encore, un douloureuxl hoquet
Secoua it sa poitrine : alors sa main tremblante
Essuyait Slll: sa bouche une tache sanglante.
Une voix tout à coup, faible comme un soupir, *
L'appelle par son nom et le fait tressaillir.
Ce timbre est familier à son âme chagrine y
Il sent battre son cœur à rompre la poitrine,
Sans oser toutefois, — tant le doute élait fOl'tI -
Se tourner vers l'auteur de soit heureux transport.
Pour la deuxième fois, plus douce, plus ]>l«^«u"vo,
Cette voix bien-aimée à son oreille arrive.
Mais il étend la main vers le bord de sou lit,
Et, sans y regarder, en sanglotant il dit
« Oh! tais-toi, souvenir, fantôme, voix chérie!
La source de l'espoir est à jamais tarie.
Au bonheur de te voir je lie puis ajouter
La force d'y survivre et de le supporter).
« Je m'abuse sans doute; ô mon ange, il me semble
Que dans un rêve seul nous nous trouvons ensemble 1
Hélas j'ai tant souffert et tant versé de pleurs,
Que mes regards partout ne voient plus iji^e douleurs 1
u Non, non, voile à jamais ton ravissant visage,
Dont trop longtemps mon âme-a seule étreint l'image;
Ali mon destin cruel, aux abords du cercueil,
Oserait-il encore insulter à mon deuil P
« Si tu n'es pas venue, ô voix consolatricel
Pour mêler seulement le miel à ce calice
Où je bois goutte à goutte une mort que je sens;
Si tu n'es pas un rêve, un leurre de mes sens
« Si lu n'es pas, enfin, la dernière ironie
Qu'en triomphant la mort lance à mon agonie;
Si lu vis sur la terre et sens un cœur humain :
Approche-loi de moi; mets ta main dans lila main!.
Deux cris d'amour, de joie : « llégésippe! Louise l
Accompagnent l'étreinte où nul ne se maîtrise :
Ils mèlcut, en pleurant des larmes de honUenr,
Le linceul du mourant au voile de la sœut!.
Louise enfin rompit cet éloquent silence :
« J'ai suivi, vierge folle, au sein de l'opulence
Ces riches séducteurs qui se riaient de vous;
J eehangeal votre amour contre leur msolcpce,
Ma pureté d'enfant contre quelques bijoux.
« J'accourais tous les jours au tourbillon des fêtes,
Resplendissante d'or, de soie et de velours;
Toutes nies vanités se trouvaient satisfaites,
Et sur le moindre signe on m'obéit toujours.
n Mais dans ce brillant monde, au milieu de l'orgie,
A la danse, aux concerts, aux festins somptueux,
Je souffrais vaguement de cette nostalgie
Qui met l'effroi dans l'âme et des pleurs dans les yeux !.
n Je voulus m'étourdir au bruit des saturnales;]
Je m'usai, jour et nuit, en d'impuissants efforts;
Hélas quand j'évoquais ces aides infernales,
Je lie vis devant moi, partout, que des remords !.
« Dans ce monde du vice, où la peine isolée
Ne trouve d'autre écho que le rire moqueur,
Je reportai bientôt mon âme désolée
Vers vous -dont follement j'avais brisé le cœur.
« Je songeais, chaque soir, le front sur ma fenêtre, —
Foulant avec dédain les tapis snperflus, -
A mon humble mansarde où j'avais vu paraître
Celui que j'auendais. et qui ne venait plusl.
« Je pensais, toute eu pleurs, à nos chastes caresses,
A nos propos d'enfants, à nos plans d'avenir,
A tant de doux serments et de saintes promesses,
Que seule, — ô lâcheté I — je n'avais pu tenir !.
n Cependant je voulus tromper ma conscience;
J'essayai de vous croire heureux, aimé, fêlé;
Je m'enivrai longtemps de cette confiance :
Mais, un jour, je connus l'affrellse vérité!.
« Votre aspect m'atteignit comme d'un coup de foudre
,l'embl'assai vos genoux, vous priant de m'absondre.
Nous pleurâmes tous deux : moi, sur votre abandon.
t vous, — oh! je le sais, — des larmes de pardon!.
« Mon front, couvert de honte et chargé d'analhème,
Reçut vos pleurs brûlants comme un nouveau baptême ;
Et, jetant loin de moi l'infamie avec l'or,
Je trouvai dans ces murs un plus riche trésor!.
« J'ai reconquis la paix dans ce refuge austère,
Où, l'âme dans le ciel et le cœur sur la terre,
On cherche le travail au chevet du souffrant
Et dans l'espoir futur l'effort persévérant.
« Mais j'ai cueilli les fruits des péchés que je pleure,
Et, ine sentant mourir, je demandais à Dieu
La grâce de vous voir avant ma dernière heure,
De vous étreindre encor dans un suprême adieu!. »
Les sanglots se mêlaient à sa voix attendrie ;
Elle dut s'arrêter Sur sa face amaigrie
Coulaient abondamment des larmes de chagrin
Puis, contenant sa peine, clic reprit enfin :
« Le ciel, en exauçant mes ferventes prières,
Encliuiuc dans la mort le fil de nos amours;
L'nuhe et le crépuscule ont marqué deux carrières
Dont les orages ont voilé les plus beaux jours :
« Mais la secrète foi grandit et nous console;
Quelque chose nous parle, en notre cœur brisé,
D'un avenir serein vers qui l'âme s'envole,
Où tout espoir déçu sera réalisé!.
« Le bonheur ici-bas, c'est la fleur transplantée
Qui s'étiole et languit dans un terrain trop froid ;
Gagnons, mon bien-aimé, sa patrie enclmnlée;
Cherchons-la dans les cieux, où toujours elle croîtI. »
Il écoutait, mnet, cette femme angélique,
Dont la voix lui semblait, une douce musique
Faite pour le bercer dans l'éternel sommeil.
Dans un ravissement à nul autre pareil,
11 couvrit de baisers sa main blanche et glacée.
« Olil dit-il rayonnant, ma peine est effacée,
Et je n'accuse plus la cruauté du soi~t
Puisqu'un bonheur si grand vient il mon lit de mort,
Je bénis mille fois la souffrance passée!.
« Crois-moi, nos torts étaient ceux de l'humanité ;
Le ciel en nous créant se lit notre complice;
Pour êlre un jour tombés, tout meurtris, dans la lice,
N'a'"olls-UOus pas l'oubli durant l'éternité?
« Non, tout n'est pas fini lorsque nos yeux se closent
Et que le cœur brisé se dissout au tombeau;
Loin de la terre étroite où nos cendres reposent,
L'âme prend son essor vers un destin plus beau 1
« Soit qu'elle garde alors une essence immortelle
Et change seulement de sphère et de séjour;
Soit que, — de la nature invisible parcelle, —
Elle retourne enfin à son foyer d'amour :
« Nous snivrons, je le sens, la même destinée;
Nos esprits transformés sauront se réunir;
Ils auront, plus parfaits, encor le souvenir,
L'irrésistible instinct, l'affection, innée!.
« 0 ma Louise, adieu 1. mon âme arrive au port!
Sur la nuit qui m'entoure une aurore va poindre.
L'éternité m'appelle. adieu ! - Viens m'y rejoindre.
Un baiser car je sens le frisson de la mort!. »
Les mots sans cohérence expiraient sur sa bouche ;
Sa tète retomba lourdement sur la couche,
Livide comme un marbre Il n'ouvrit plus les yeux.
Elle joignit les mains et regarda les cieux.
'-'- (L'Hoptial et le Pardon,)
AMOUR ET DÉBUTS. 51
Que de fois, dans le jour, vaquant à mon emploi,
J'ai le cœur tout ému de choses merveilleuses,
Et l'inspiration aux ailes radieuses
M'élève de la terre aux voûtes du ciel bleu !.
Ma muse se réchauffe à ce foyer de feu ;
J'emprunte sans effort, pour vêtir mes pensées,
A l'harmonie alors ses formes cadencées ;
J'explore, émerveillé, les astres dans mon vol;
Je sonde du regard les abîmes du sol ;
Puis la Gloire paraît, brillante et dévoilée
Et couvre mon corps nu de sa pourpre étoilée.
Le soir j'appelle en vain ce rayon prodigue,
Je mets à la torture un cerveau fatigué;
Je frappe en vain ce front dans mon ardeur fébrile:
Rien n'y vient qu'un reflet incolore et stérile •
Alors un désespoir sans bornes me surprend:
J'accuse ciel et terre, et ma colère rend
En hoquets saccadés ma haine intérieure;
Entre mes doigts crispés la plume grince et pleure,
Et, souillant le papier d'un blasphème odieux,
Comme un ange maudit je menace les cieux.
Tel le lion captif mord le fer de sa cage,
Exprimant son ennui par un soupir de rage:
Lui dont la voix d'airain comblerait les concerts
Des bois majestueux jusqu'aux brûlants déserts !.
Je t'aime cependant; je donnerais ma vie
Pour préserver des pleurs ta paupière rougie!
Ah ! puisse tu comprendre et plaindre ton amant !
Puisse le ciel encore être juste et clément,
Et, pour ce feu sacré qu'il nourrit dans mon âme,
Donner le temps, l'espace et l'air que je reclame !.
HÉGÉSIPPE ET LOUISE
HÉGÉSIPPE ET LOUISE
ÉDOUARD PESCH
EOKHO)
HÉGÉSIPPE ET LOUISE
POËME SOCIAL
Madame, * au grand désert de votre capitale, - - -
L'homme seul, voyez-vous, c'est l'antique Tantale;
C'est le serpent coupé, vivace et bondissant,
Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent 1
(H. MOREAU. - Isolement,)
PARIS
IMPRIMERIE ADOLPHE LAINÉ
RUE DES SAINTS-PÈRES, 18
i870
a
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Hégésippe Moreau naquit à Paris, rue Saint-Placide,
n° 9, le 9 avril 1810, de l'union libre d'un professeur de
langues et d'une femme de service. Ses parents l'emme-
nèrent tout petit à Provins, où ils parvinrent à se fixer.
Tous deux, traçant la route à leur fils, allèrent mourir à
l'hôpital. Hégésippe trouva une excellente protectrice
dans la personne de Mme F***, chez laquelle sa mère avait
été en condition ; c'est par son intermédiaire qu'il fut
placé au petit séminaire d'Avon, près de Fontainebleau.
A quinze ans le dégoût d'une claustration imcompatible
avec sa fougue naturelle lui fit quitter cette retraite, et sa
protectrice le plaça en apprentissage chez M. Lebeau,
imprimeur à Provins. C'est à partir de ce moment que
le penchant irrésistible de la poésie s'empara de l'âme
du jeune homme : il y fut encouragé par Mlle Louise Le-
beau (*), jeune fille au cœur excellent, et qui, entre autres
qualités, possédait un goût littéraire assez prononcé pour
avoir deviné, la première, les aptitudes précieuses de
Moreau.
C) Appelée Marie Bruneau dans ce poëme. (Voir la troisième
partie, Diogène à Provins.)
vj NOTICE BIOGRAPHIQUE.
Leurs relations furent tout amicales : le langage du
poëte, dans sa délicatesse exquise, nous l'apprend tout
de suite; il l'appelait sa sœur. C'était sur elle qu'il dé-
versait ce trésor d'affection qui est l'instinct d'une na-
ture non corrompue; elle était tout pour lui : et les
regrets des parents perdus, du frère enseveli sous les
neiges de Russie, ne troublaient que passagèrement son
heureuse existence. Ce n'était certes pas un amour ma-
tériel, intense : nul indice n'autoriserait une semblable
hypothèse. Les preuves négatives au contraire abondent;
contentons-nous de cette circonstance que, la séparation
violente venue, nul d'eux ne songeait jamais à dédaigner
les préjugés sociaux, à rapprocher les distances, à opérer
une réunion. C'est le propre d'une amitié vraie, sans
doute, de subir avec calme les vicissitudes de la vie :
mais l'amour se moquerait de semblables obstacles.
Cependant Moreau vint une première fois à quitter
Provins : ce fut Mme F*** qui, pour dernier bienfait, l'en-
voya à Paris dans une imprimerie. « L'excellente femme
le voyait déjà, en esprit, marcher sur les pas de Bé-
ranger, » dit S.-M. Marcotte. Il entra en qualité de com-
positeur chez M. Firmin Didot. Son sort n'y fut guère
enviable; des témoins oculaires attestent son antipathie
pour ce travail mécanique de « bourreur de lignes ». Il
fut distrait, mauvais ouvrier; le temps précieux de dix à
onze heures par jour qu'il fallut retrancher de son exis-
tence contre un salaire de trois francs au plus lui semblait
mal employé; plus d'une fois, désertant la « copie », son
attention poursuivait dans les régions du rêve l'ébauche
d'une pensée, et, tandis que sa muse la ciselait en vers
incomparables, les « bourdons » et les « doublons) se
disputaient la majorité et s'accumulaient dans sa « com-
position » *
La révolution de juillet 1830 arriva; il se battit avec
enthousiasme pour la liberté, mais jeta son fusil en
NOTICE BIOGRAPHIQUE. vij
voyant un soldat tomber sous ses coups, et ne put calmer
sa conscience alarmée qu'après avoir sauvé un Suisse
blessé, auquel il donna, pour le déguiser, son unique
redingote.
Ici se place un laps de temps assez obscur dans la vie
de cet homme exceptionnel. Ayant quitté l'imprimerie
Didot, il s'était fait maître d'études. Entouré de jeunes
gens spirituels, mais viveurs, il perdit au milieu d'eux
la fraîcheur candide de ses illusions qu'il avait pu con-
server parmi les ouvriers, dont les mœurs rudes et fran-
ches ne les avaient pas entamées.
Dans sa nouvelle société', où le langage poli s'unissait
à une indifférence cynique sur les moyens de parvenir,
il crut avoir fait la découverte de toutes les plaies secrètes
de l'humanité; ces brillants bohèmes l'avaient séduit
d'abord, et, les ayant pris au sérieux, il suivit la pente
qu'ils avaient franchie, devint sceptique et crut ne voir
dans la société humaine qu'un assemblage continuel de
révoltantes iniquités. L'égoïsme s'empara de cette âme
si noble ; la soif des jouissances brutales lui sembla bien-
tôt le seul mobile des hommes ; il devint envieux en se
contemplant si pauvre et si nu à côté de l'opulence
vicieuse et stupide; il se gonfla de haine et d'orgueil, et
s'aperçut, dans un moment si inopportun, que l'équi-
libre entre ses facultés intellectuelles et sa position pré-
caire faisait complétement défaut. Il se vit déclassé :
c'était là sa perdition. Il devint misanthrope et résolut de
mourir.
Dès lors, tout travail lui répugnait. Il était sans asile,
et couchait dans un bateau de charbon au bord de la
Seine ou bien sous un arbre du bois de Boulogne ; le jour
il errait, se mourant de faim, dans les rues de Paris, et
se laissait volontiers jeter à la préfecture de police, où il
refusait de dire son nom pour prolonger une hospitalité
ignoblej mais qu'il ne devait à personne;
viij NOTICE BIOGRAPHIQUE.
En juin 1832, il parut, sans armes, au milieu de la
fusillade : il cherchait la mort. Survint le choléra : il
réussit à entrer à l'hôpital, où, se roulant dans le lit d'un
cholérique décédé, il espérait en vain s'inoculer l'épi-
démie. La mort semblait le respecter encore et lui dire :
Réfléchis! Il n'était plus honteux de sa misère : Diogène
lui semblait le prototype des philosophes.
Cependant, sous les cendres de ses ailes brûlées cou-
vait encore le l'eu sacré du bien ; plus d'un retour émou-
vant vers le passé éveillait en lui le désir de se lever
comme le fils prodigue, de s'arracher à la perdition de
la grande cité, et de retourner vers ceux qui seuls
l'avaient aimé. Il hésita longtemps : la pudeur, cet in-
dice heureux d'une disposition meilleure; lui revint et
lui fit faire d'amères comparaisons entre le délabrement
de son existence présente et la pure sérénité de son en-
fance que seule ses amis avaient connue. De cette lutte
intérieure il devait sortir quelque chose de bien : il re-
tourna un beau matin, à pied, à Provins.
Les soins les plus tendres lui furent prodigués; sa santé
se rétablit, en apparence du moins ; il fut de nouveau
heureux. Il était alors arrivé à ce degré où les maux pas-
sés peuvent servir d'enseignement pour l'avenir/ où le
souvenir même de la débauche peut préserver des fautes
nouvelles ; où l'homme enfin, sachant peser le mal et le
bien, et approfondir les consciences, acquiert ce doctorat
en expérience qui l'autorise à s'ériger en critique sérieux
des erreurs d'autrui. Il fonda le Diogène, publication heb-
domadaire en vers, où le talent satirique du rédacteur
éclata avec une intensité telle que bientôt ce fut un tolle
général contre lui. Moreau, qui ne faisait que répéter tout
haut ce que tant de gens timorés lui exprimaient tout bas,
se vit tout à coup persécuté, provoqué en duel et finale-
ment contraint de quitter une seconde fois Provins. Pla-
çons ici cette remarque, que rien ne dépasse les étroites
NOTICE BIOGRAPHIQUE. ix
lâchetés d'une petite ville de province, où tout le monde
se connaît, où l'un dépend de l'autre, où l'aplomb du vice
opulent jouit d'une considération incontestée et réussit
toujours à fermer la bouche du frondeur imprudent et
subversif. Car c'est le propre des gens tarés de rechercher
avant tout les faveurs du pouvoir du jour, et ce n'est
qu'ainsi que s'explique la contradiction étrange de voir
parfois l'ordre et la chose publique confiés à des êtres
dont les émules ou les modèles peuplent les bancs de la
correctionnelle, voire même de la cour d'assis
Moreau retourna à Paris, il essaya encore de lutter; il
eut le courage de la lâcheté : il se fit solliciteur. De l'écri-
vain en vogue au tribun pathétique, du chansonnier po-
pulaire au rentier blasonné, la cigale morfondue alla
crier famine et implorer une miette de protection; lui,
si noble et si fier, bravait des mois entiers les encourage-
ments hautains ou les promesses vaines et banales de ces
repus aux blanches mains, hélas ! jusqu'au moment où,
brisé de fatigue, il rentra un soir dans sa mansarde,
s'accouda en pleurant sur sa table de sapin et écrivit à ses
amis : « Je viens de faire preuve de patience et de cou-
rage; j'ai sollicité, et j'ai remporté de mes visites la
conviction qu'il faut se défier de ce qu'on nomme des
protecteurs ! »
Cependant quelques bonnes dames, protectrices en-
thousiastes du poële, réussirent à lui faciliter l'accès de
plusieurs recueils littéraires. Moreau y travailla quelque
temps, mais pour mieux se convaincre que tout emploi
toute tâche, lui était impossible à remplir. Sa faiblesse
physique lui interdisait en outre le travail manuel ; sa
dernière ressource fut donc la littérature. Hélas ! il ne
put forcer sa nature. Ce Benvenuto de la pensée s'obsti-
nait à attendre l'inspiration, lorsqu'il fallait produire de
la pacotille; au rebours de tant de brillants faiseurs, il
attendait l'idée avant de remplir une page, et la faim,
X NOTICE BIOGRAPHIQUE.
la pâle faim, sa compagne, avait beau le stimuler : le
vaudeville projeté se terminait toujours par un conte
comme celui du Gui de chêne!
Sainte-Marie Marcotte, auquel nous empruntons ces
précieux détails, continue : « Est-il donc vrai que Mo-
« reau ne sut point accepter la tâche humaine, et qu'il
« ne voulut pas se résigner à la lutte, qui est le devoir de
a chacun ici-bas; qu'il préféra maudire les obstacles
« plutôt que de les vaincre; que, drapé avec orgueil dans
« son indigent manteau, il se tint immobile au lieu de
« marcher d'un pied résolu et les bras tendus au travail?
« Mais, vous le voyez : il essaya de tout ce qui était à sa
« portée et ne se trouva bon à rien. Il subit sans relâche
« le supplice de Sisyphe, condamné à rouler un rocher
« du fond d'un abîme au sommet d'une montagne : le
« rocher retombait toujours. Quelquefois, il est vrai,
« convaincu de son impuissance, désespérant du succès,
« il se couchait au pied de son fardeau, et il appelait la
ci mort; mais un rayon de soleil venait à luire, un rêve,
« un souvenir traversait son esprit, et c'en était assez
« pour le ranimer et le faire sourire : il était heureux de
« si peu de chose ! Au Luxembourg, par une belle soirée
«d'automne, comme il se réchauffait au soleil, je me
« souviens qu'il s'écria : N'est-ce pas qu'il y a des mo-
« ments où l'on est bien heureux d'être au monde? Et
« alors il avait vingt-huit ans, l'indigence et la maladie
« l'avaient usé comme un vieillard.
« Il se relevait donc et recommençait à lutter. Efforts
« renaissants et toujours impuissants ! Sous l'empire de
« cette devise qui nous régit : Chacun pour soi, au milieu
« de ce pêle-mêle d'ambitions rivales, en l'absence d'un
« pouvoir protecteur et fort qui veille au classement des
« individus , et tende la main à ceux que le sort a fait
« naître dans une condition contraire à leur nature, il faut
NOTICE BIOGRAPHIQUE. xj
« à celui qui est pauvre et abandonné dans de monde, s'il
« veut prospérer, s'il veut vivre seulement, une organisa-
« tion d'athlète, des bras robustes, une constante énergie.
« Or, chez Moreau, le fond du caractère était l'insou-
« ciance; l'énergie ne lui venait que par de fiévreux accès,
« bientôt suivis de langueurs infinies, d'abattements insur-
« montables. Il y avait entre sa nature morale et sa na-
« tu re physique une harmonie touchante : sa physionomie
« était mâle, quoique douce, sa tête forte; c'était l'em-
« blème de son génie, de sa verve poétique et de sa raison
« élevée; son corps souple, sa peau blanche et unie, ses
« extrémités fines et délicates : tout cela était d'une
«femme, d'un enfant, et signifiait son caractère faible
« et inoffensif. Il eût fallu à cet homme un bonheur tout
« fait, une température douce, un monde intelligent et
« bon, rien à faire, une couche propre et toujours prête
« dans laquelle il pût s'endormir chaque soir sans souci
« du lendemain : il était né pour vivre de la vie des
« plantes, qu'on arrose, qu'on expose au soleil, et qu'on
« soustrait aux rigueurs de l'hiver. Et alors, certes, il eût
« porté des fruits d'or; à l'abri de la souffrance, libre des
« soins matériels, c'eût été -un grand poëte. »
Une dernière humiliation était réservée au pauvre
Hégésippe. Au moment même où il tentait vainement de
se faire écouter par la foule indifférente et tandis que
quelque prince de la littérature daignait lui promettre
son appui pour la publication, en temps opportun, de telle
ou telle pièce de vers au hasard, l'assassin Lacenaire, du
fond de son cachot, inondait Paris de ses rimes ineptes
que des éditeurs mercantiles ou des journaux avides de
faits divers transformaient, à force de louange, en vrais
poëmes ! L'auteur de la Pétition d'un voleur primait le
chantre de la Sœur du Tasse, et les dames du faubourg
Saint-Germain s'arrachaient à prix d'or un autographe du
guillotiné, lorsque les manuscrits de Moreau leur eussent
xij NOTICE BIOGRAPHIQUE.
semblé même trop mauvais pour en faire des papillotes.
L'indignation de Moreau éclata en vers sublimes :
Et pourtant, tout Paris à l'assassin rimeur
Sourit, et dévora ses vers dans leur primeur.
Qu'un auteur affamé, pour tailler un volume,
Fasse avec le poignard fraterniser la plume ;
De vin et de biscuits, pour nourrir son caquet,
Qu'on agace au perchoir l'horrible perroquet;
Qu'on secoue un album teint de sang rime à rime;
De l'argot en patois qu'on traduise le crime :
..Bien! il faut que Paris ait du roman nouveau,
Que Lacenaire mort renaisse in-octavo,
Que la presse en travail donne un frère à Justine,
Et qu'on batte monnaie avec la guillotine!.
Mais sans être argousin, bourreau ni romancier,
Aux veilles du cachot l'on vint s'associer :
Les mains de ce lépreux dégoûtant d'infamies
Tombaient à son réveil entre des mains amies,
Et les journaux du temps, souillés de ses envois,
A nous dire sa gloire enrouaient leurs cent voix !
Pour enivrer cet homme et son pâle complice,
Si l'on eût annoncé, la veille du supplice,
A Paris, où l'hiver fait grêler tant de maux,
Un raout au profit des assassins jumeaux,
La charité dansante, avare de centimes,
Eût secoué de l'or à. ce bal des victimes,..
Que dis-je? la comtesse, au sortir de son bain,
Carressait dans son cœur le hideux chérubin,
Et sous un pli coquet-, à travers les gendarmes,
Lui glissait, cachetée, une aumône de larmes.
0 femmes de Paris ! sur son grabat désert
Un sourire de vous aurait sauvé Gilbert !
Et dans ses fils nombreux Gilbert respire encore
Il leur souffla, mourant, l'âme qui les dévore.
Ah! sur tes échos sourds la lyre est sans pouvoir
Il faut des condamnés à mort pour t'émouvoir,
Paris! Eh bien! écoute : ici, comme à Venise,
Un peuple condamné sous les plombs agonise.
Le Malheur, les prenant tombés du sein natal,
Marqua ces giaours de son cachet fatal,
NOTICE BIOGRAPHIQUE.. xiij
Et sur leur front, depuis, glissant avec Je Vaime !
� Nul baiser n'essuya cet infernal baptême.
Sans éveiller de bruits, sans prêtre à leurs côtés,
ils vont mourir, ceux-là, durement cahotés.
Chaque jour les condamne, et, comme au roi qui passe,
A chaque lendemain ils demandent leur grâce.
L'Espérance, avocat à la magique voix,
Les traîne ainsi longtemps de pourvois en pourvois.
Mais pareil au bourreau, qui vient et frappe à l'heure,
Le Suicide enfin les prend. et nul ne pleure;
Nul ne mène le deuil vers le Champ du Potier,
Et le poëte mort git là., mort tout entier.
Arrêtez-vous au bord de la fosse d'Escousse,
Enfants, vieux de douleurs, que son étoile y pousse.
Plus de chants, plus d'espoir; sur votre muse en deuil
Comment des éditeurs appeler le coup d'oeil ?
Pour y saisir au vol une chanson, peut-être
Tous veillent maintenant au guichet de Bicètre,
Et le public, sans foi dans vos noms sans crédit,
S'abonne chez Darmaing au scandale inédit.
Mais votre impatience en frémissant m'écoute;
Vous palriezsans murmure un grand nom, quoi qu'il coûte?
Eh bien ! pour éblouir et fixer le regard,
Secouez devant vous les éclairs d'un poignard ;
Marchez, frappez, d'un meurtre ensanglantez les rues ;
Devant la Renommée et la garde accourues,
Fiers, et pour piédestal prenant un corps humain,
Relevez-vous alors, des chansons à la main !
On a compté Moreau parmi les poëtes de combat ; mais
un autre titre lui conviendrait mieux encore, celui de
poëte de la haine. Oui, de la haine de tout ce qui ralentit
la marche ascendante de l'humanité! Lisez A Henri V,
Jean de Paris, le Parti bonapartiste, M. Paillard, le Poëte
en province, les Croix d'honneur, et tant d'autres chefs-
d'œuvre où le plus pur socialisme se fait jour en des
vers toujours républicains, — et vous serez frappés de
la lucidité étonnante et de la logique irréfragable de ses
arguments contre les parasites de la société. Lisez sur-
tout la pièce suivante; qui résume les ressentiments de
xiv NOTICE BIOGRAPHIQUE.
Moreau contre la scandaleuse richesse qui s'étale aux
yeux du prolétaire affamé :
L'HIVER,
Adieu donc les beaux jours ! Le froid noir de novembre
Condamne le poiite à l'exil de la chambre.
OU riaient tant de fleurs, de soleil, de galté.
Rien, plus rien; tout a fui comme un songe d'été.
Là-bas, avec sa voix monotone et touchante,
Le pâtre seul entonne un vieux noôl ; il chante,
Et des sons fugitifs le vent capricieux
M'apporte la moitié; l'autre s'envole aux cieux.
La femme de la Bible erre, pâle et courbée,
Glanant le long des bois quelque branche tombée,
Pour attiser encor son foyer, pour nourrir
Encore quelques jours son enfant, et mourir.
Plus d'amour sous l'ombrage, et la forêt complice
Gémit sous les frimas comme sous un cilice.
La forêt, autrefois belle nymphe, laissant
Aller ses cheveux verts au zéphyr caressant,
Maigre et chauve aujourd'hui, sans parfum, sans toilette,
Sans vie, agite en l'air ses grands os de squelette.
Un bruit mystérieux par intervalle en sort,
Semblable à cette voix qui disait : Pan est mort !
Oui, la nature entière agonise à cette heure,
Et pourtant ce n'est pas de son deuil que je pleure;
Non, car je me souviens et songe avec effroi
Que voici la saison de la faim et du froid ;
Que plus d'un malheureux tremble et se dit : « Que n'ai-je.
« Pour m'envoler aussi, loin de nos champs de neige,
« Les ailes de l'oiseau, qui va chercher ailleurs
« Du grain dans les sillons et des nids dans les fleurs!
« Vers ces bords sans hiver que l'oranger parfume,
« Où l'on a pour foyer le Vésuve qui fume,
« Où, devant les palais, sur le marbre attiédi,
« Le Napolitain dort aux rayons du midi,
« Oh ! qui m'emportera?. >> Mais captif à sa place,
Hélas ! le pauvre meurt dans sa prison de glace :
Il meurt, et cependant le riche insoucieux
De son char voyageur fatigue les essieux.
Les beaux jours sont passés; qu'importe! heureux du monde,
Abandonnez vos parcs au vent qui les émonde;
NOTICE BIOGRAPHIQUE. xv
Tombez de vos châteaux dans la ville, où toujours
On peut avec de l'or se créer de beaux jours.
Dans notre Babylone, hôtellerie immense,
Pour les élus du sort le grand festin commence.
Ruez-vous sur Paris comme des conquérants;
Précipitez sans frein vos caprices errants;
À vous tous les plaisirs et toutes les merveilles,
Le pauvre et ses sueurs, le poëte et ses veilles,
Les fruits de tous les arts et de tous les climats,
Les chants de Rossini, les drames de Dumas !
A vous les nuits d'amour, la bacchanale immonde !
A vous pendant six mois Paris, à vous le monde !.
Ne craignez pas Thémis: devant le rameau d'or,
Cerbère à triple gueule, elle s'apaise et dort.
Mais pour bien savourer ce bonheur solitaire
Qu'assaisonne d'avance un jeûne volontaire,
Ne regardez jamais autour de vous. Passez
De vos larges manteaux masqués et cuirassés :
Car si vos yeux tombaient sur les douleurs sans nombre
Qui rampent à vos pieds et frissonnent dans l'ombre,
Comme un frisson de fièvre, à la porte d'un bal,
La pitié vous prendrait, et la pitié fait mal.
Votre face vermeille en deviendrait morose,
Et, le soir, votre couche aurait un pli de rose.
Tremblez, quand le punch bout dans son cratère ardent,
D'égarer vers la porte un coup d'oeil imprudent
Vos ris évoqueraient un fantôme bizarre,
Et vous rencontreriez face à face Lazare
Qui, béant à l'odeur, voudrait et n'ose pas
Disputer à vos chiens les miettes du repas.
Éblouissant les yeux de l'or qui le blasonne,
Quand votre char bondit sur un pont qui résonne,
Passez vite, de peur d'entendre jusqu'à vous
Monter le bruit que font ceux qui passent dessous;
Car voici le moment de la débâcle humaine;
La Morgue va pècher les corps que l'eau promène ;
L'égoïsme, en sultan, jouit et règne; il a
Des crimes à cacher, et son Bosphore est là.
Il est vrai : quelquefois une plainte légère
Blesse la majesté du riche qui digère;
xvj NOTICE DTOGnAPIIIQUE.
Des hommes, que la faim moissonne par millions,
En se comptant des yeux disent : Si nous voulions !
Le sanglot devient cri, la douleur se courrouce,
Et plus d'une cité regarde la Croix-Housse.
Mais quoi! n'avez-vous pas des orateurs fervents
Qui, par un quos ego, savent calmer les vents;
Qui, pour le tronc du pauvre avares d'une obole,
Daignent lui prodiguer le pain de la parole,
Et, comme l'Espagnol qui montre, en l'agaçant,
Son écharpe écarlate au taureau menaçant,
Jettent, pour fasciner ses grands yeux en colère,
Un lambeau tricolore au tigre populaire?
Oh! quand donc viendra-t-il, ce jour que je rèvais,
Tardif réparateur de tant de jours mauvais,
Ce niveau qui, selon les écrivains prophètes,
Léger et caressant, passera sur les têtes?
Jamais, dit la raison ; le monde se fait vieux :
11 ne changera pas ; — et dans mon cœur : Tant mieux
Ai-je dit bien souvent; au jour de la vengeance
Si l'opprimé s'égare, il est absous d'avance;
Spartacus ressaisit son glaive souverain :
Il va se réveiller, le peuple souterrain,
Qui, paraissant au jour des grandes saturnales,
De mille noms hideux a souillé nos annales,
Truands, mauvais garçons, bohémiens, pastoureaux,
Tombant et renaissant sous le fer des bourreaux !
Et les repus voudront enfin, pour qu'il s'arrête,
Lui tailler une part dans leur gâteau de fête;
Mais lui, beau de vengeance et de rébellion :
A moi toutes les parts, je me nomme lion !
Alors s'accomplira l'épouvantable scène
Qu'lsnard prophétisait au peuple de la Seine ;
Au rivage désert les barbares surpris
Demanderont où fut ce qu'on nommait Paris;
Pour effacer du sol la reine des Sodomes,
Que ne défendra pas l'aiguille de ses dômes,
La foudre éclatera ; les quatre vènts du ciel
Sur le terrain fumant feront grêler du sel;
Et moi, j'applaudirai : ma jeunesse engourdie
Se réchauffera bien à ce grand incendie!
-fi'
NOTICE BIOGRAPHIQUE. xvij
Ainsi je m'égarais à des vœux imprudents,
Et j'attisais de pleurs mes ïambes ardents.
.le haïssais alors, car la souffrance irrite;
Mais un peu de bonheur m'a converti bien vite.
Pour que son vers clément pardonne au genre humahl,
Que faut-il au poëte? un baiser et du pain.
Dieu ménagea le vent à ma pauvreté nue;
Mais le siècle d'airain pour d'autres continue,
Et des maux, fraternels mon cœur est en émoi.
Dieu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi.
Quêta manne en tombant étouffe le blasphème;
Empêche de souffrir, puisque tu veux qu'on aime!
Pour qu'à tes fils élus tes fils déshérités
Ne lancent plus d'en bas des regards irrités,
Aux petits des oiseaux toi qui donnes pâture,
Nourris toutes les faims; à. tout dans la nature
Que ton hiver soit doux; et, son règne fini,
Le-poëte et l'oiseau chanteront : Sois béni!
Saint-Martin, novembre 1833.
Eh bien ! tandis que ces chefs-d'œuvre, — que les vers
faciles de Béranger ne sauraient valoir sous aucun rapport,
— passaient inaperçus de la foule dont il défendait la
cause, les protecteurs intéressés du poëte, désespérant
d'exploiter son talent en faveur de leur sot fétichisme po-
litique, l'abandonnèrent en lui jetant cet adieu ironique :
« Allez-vous faire nourrir par ceux que vous chantez !. »
Ah ! s'il eût voulu trahir le peuple insensible à ses
malheurs, quel avenir brillant se fût levé pour lui ! Il
eût dépassé sans doute Lamartine dont il possédait déjà
toute l'harmonie avec plus de précision, toute l'étendue
d'idées avec plus de logique. Hélas ! tout dépend du
milieu dans lequel les atomes se meuvent : l'un est
absorbé par la pierre qu'on foule, tandis qu'un peu plus
loin son frère est agrégé par le filon précieux de l'or ou
va grossir le diamant !
Quittant en esprit le monde matériel, Moreau se con-
solait souvent en se réfugiant dans le pays des rêves.
xviij NOTICE BIOGRAPHIQUE.
Les rêves ! il les aimait par-dessus tout; il y ajoutait foi,
se les faisait expliquer ou se les expliquait lui-même.
Pour entretenir une disposition déjà naturelle, il prenait
des liqueurs spiritueuses; il fumait; il allait au théâtre.
Le samedi soir il prenait de l'opium en doses assez fortes
pour ne s'éveiller que le lundi suivant au matin. Il croyait
au magnétisme, au somnambulisme, à l'illuminisme, à la
métempsycose.
En 1838, dernière année de sa vie, il entra comme
correcteur chez M. Béthune, aujourd'hui maison Pion.
On fut content de lui, ce qui étonna Moreau. On lui
trouva enfin un éditeur, qui voulut bien se charger de
faire imprimer sous le titre le Myosotis ses œuvres éparses,
soigneusement épurées de tout mélange politique. Mo-
reau, que la misère forçait de souscrire sans murmurer
à toutes les conditions, dut se contenter ensuite de
100 francs en espèces et de 80 exemplaires. Il ne pouvait »
imiter ce riche marchand dont parle Schiller, et qui
préféra rendre à la mer opulente une perle sans pareille
plutôt que de la céder au-dessous de sa valeur.
Le Myosotis fut salué, à son apparition, par les cris
d'admiration de la presse indépendante. Félix Pyat et
Berthaud, dans le National, lui décernèrent des éloges
sans réserve et proclamèrent son génie. Le livre fut ra-
pidement enlevé. Enfin la renommée embouchait son
clairon éclatant, et tous les journaux en répercutaient les
notes flatteuses; le chemin s'aplanissait, l'orage était
passé, le ciel devenait pur et plein de promesses d'ave-
nir. quand tout à coup on apprit qu'Hégésippe était
entré à l'hôpital.
Hélas! c'était trop tard : la gloire naissante ne trouva
plus qu'un corps brisé, et le sourire amer et dédai-
gneux du pauvre moribond lui signifia de passer son
chemin.
C'est ainsi qu'il s'éteignit, après deux mois de présence
NOTICE BIOGRAPHIQUE. xix
à la Charité, le 20 décembre 1838. Son lit portait le nu-
méro 12.
La nouvelle se répandit rapidement. Ah! que de faux
amis accoururent alors à son enterrement pour l'oublier
encore une fois le lendemain !
Deux inconnus sauvèrent ses restes de la fosse com-
mune et leur procurèrent une fosse à part avec concession
à perpétuité.
Trente-deux ans se sont écoulés depuis, et la tombe
d'Hégésippe Moreau est plus abandonnée que jamais.
Sans guide, il faut des indications minutieuses pour la
trouver. Couverte d'une simple pierre tombale que les
hivers ont chargée de mousse et de détritus végétaux,
entourée d'une grille dont le lierre semble vouloir eou..
vrir la sordide nudité ; — enfouie sous les buissons voi-
sins qui se penchent sur elles de tous côtés, cette tombe
semble subir en tout l'outrageant oubli qui frappa la
vie du poëte.
Me sera-t-il permis, en terminant, de demander ce
qu'est devenu le beau projet de la typographie pari-
sienne, qui, le 21 décembre 1851, dans un banquet ré-
publicain, avait nommé une commission pour faire exé-
cuter le buste en marbre d'Hégésippe Moreau et le placer
sur la tombe du poëte?
Il serait temps que cette commission donnât signe
de vie.
Pnris, mai 1870.
L'AUTEUR;
AU TRAVAIL
1870
AU TRAVAIL
Oh! quand donc viendra-t-il, ce jour que je rêvais,
Tardif réparateur de tant de jours mauvais,
Ce niveau qui, selon les écrivains prophètes,
Léger et caressant, passera sur les têtes?.
( H. MOREAU. — UHiver.)
1
Le doux soleil de mai qui sourit aux coteaux!
Quel bruit étourdissant font les petits oiseaux
En voyant autour d'eux reverdir la feuillée!.
Comme le ruisseau clair, là-bas dans la vallée,
Court tout joyeux, aux fleurs qui dorment trop longtemps,
D'un murmure annoncer le retour du printemps !.
Les belles par milliers entr' ouvrent leurs corolles
Et livrent leurs parfums au jeu des brises folles;
La chrysalide nait en brillant papillon,
Qui fausse compagnie à lézard et grillon ;
4 AU TRAVAIL.
Le chêne, en secouant sa chevelure rousse ,
Honteux d'être en retard, se gonfle, verdit, pousse;
Son hôte, l'écureuil, se risquant hors du nid,
Voit le vieux nourricier qui soudain rajeunit,
Et l'acrobate alerte, en mille bonds risibles,
S'élance à corps perdu dans ses branches flexibles.
Les cerisiers en fleur jonchent le chemin creux
De leur neige odorante aux tourbillons joyeux;
Et tandis que l'abeille en butinant voltige,
L'insecte prend d'assaut le sommet d'une tige,
Fier de sa robe d'or, d'émeraude et d'azur,
Lui qui naguère encor n'était qu'un ver impur!
Ainsi, riche Nature, au plus obscur atome,
Tu cèdes une part de ton vaste royaume;
Ainsi, mère de tous, tu veilles avec soin
Qu'en naissant tout se trouve à l'abri du besoin :
Tu donnes la rosée au germe qui fermente,
Ton baiser le réchauffe et ton sein l'alimente ;
Le chêne a son terrain et l'herbe son sillon ;
A l'aigle échoit le roc, la crevasse au grillon.
Tu revêts le moineau, tu lui donnes un gîte;
Tu nourris, et l'abeille, et le ver parasite!
A son heure, chaque être a son plaisir distinct:
Tu contentes ses vœux et prévois son instinct;
De tous les biens auxquels en naissant il aspire
Il jouit librement: jamais il ne soupire!.
Mais dans cette harmonie où tout être a sa voix,
Dans ce long cri d'amour en l'honneur de tes lois,
AU TRAVAIL. 5
Qui donc, au lieu de chants, profère des murmures?
Quelqu'un est mécontent parmi tes créatures,
Quelqu'un, et c'est le roi de ta création !
Que veut-il? quelle est donc cette aspiration
Vers un autre bonheur que sans cesse il réclame?
Quel ciel demande-t-il pour je ne sais quelle âme?.
II
L'AME. que dis-je 15.?. Ce grand mot prononcé,
Qu'est-ce? Un rêve peut-être, impalpable, insensé,
Surgi dans le cerveau d'un fou visionnaire?
Un conte bien adroit, dix-huit fois centenaire,
Inventé par l'orgueil, accueilli par la peur,
D'âge en âge exploité par l'intérêt trompeur?.
Est-ce d'un long calcul la sûre résultante,
La vérité sortant, précise, palpitante,
Des ténèbres sans fond de l'histoire et des ans:
Ou bien, est-ce le mot qui résume nos sens?.
Au fond, tout être humain croit à son existence;
Ce sentiment s'impose à nous sans résistance,
Modère la douleur ou règle les plaisirs,
Et met l'ardent espoir au fond de nos désirs ;
6 AU TRAVAIL.
C'est la sévère voix qui discerne le crime,
Le repentir du cœur que le remords opprime;
C'est, avec le dégoût et la haine du mal,
Le correctif puissant de l'instinct animal;
C'est tout ce qui s'élève au-dessus de la brute,
L'amour du beau, du bien, des vertus, de la lutte,
Ce besoin de penser, ce souvenir constant,
Cette horreur de la mort, du vide et du néant!.
Qu'on appelle cette âme: Esprit, Force ou Génie,
Ces noms possèdent tous une même euphonie
Et l'immuable abstrait n'en saurait être atteint:
Chaque homme, par son mot, le croit le mieux dépeint,
Et tous les grands penseurs, modernes ou barbares,
Sous ces noms convenus et des formes bizarres,
Ont vénéré le RIEN, promoteur du PROGRÈS.
Nous sommes de ce Bien les instruments concrets;
Il est dans la Nature : elle crée ou compose
Le beau : perfection ; le laid : métamorphose ;
Et nous-mêmes, acteurs aux rôles éternels,
Nous sommes transformés sous ses doigts maternels.
Nous tournons dans un cercle : au sein de la matière,
L'esprit naît, meurt, renaît ; chaque existence entière,
Il la voue au Progrès, à son avènement ;
Soit que notre œil explore un riche firmament,
Soit qu'au-delà des mers il découvre des mondes,
Ou scrute les flots verts en y plongeant les sondes :
Partout il aperçoit cet éternel lien
Qui nous fait concourir au grand labeur du bien,
AU TRAVAIL. 7
Et ce foyer d'amour, d'esprit et de sagesse,
Répond à notre essence et l'attire sans cesse.
A l'homme il appartient de pénétrer les faits,
De chercher une cause au moindre des effets,
De suivre la Nature en son travail immense,
Qui, loin de s'arrêter sans cesse recommence !.
Penché sur ce grand livre, il apprend, étonné,
Qu'à d'éternelles lois tout est subordonné,
Et, comblant de mépris les antiques oracles,
Il arrache le voile à leurs mesquins miracles 1
En dépit de la Bible, il fouille terre et cieux,
En critique à son gré le Dieu capricieux ;
De la création il annule la date,
Remonte à dix mille ans sans que rien la constate ;
Le déluge est réduit par son raisonnement ;
L'arc-en-ciel que, jadis, Dieu mit au firmament
Pour annoncer au monde une éternelle trêve,
L'homme aujourd'hui l'étend, à ses pieds, sur la grève;
Il rit du héros juif arrêtant le soleil
Et trouve en tout jongleur à Moïse un pareil!.
8 AU TRAVAIL.
La science détruit ces bornes arbitraires,
Soumet les éléments et les rend tributaires :
Rien dans son vol brillant ne peut la retenir ;
Loin des temples étroits où l'erreur s'agenouille,
Ce riant sacerdoce à l'envi sonde et fouille
Le passé, le présent et l'immense avenir !.
Tout système ancien s'effondre sur sa base
Et, transformé, renaît en la nouvelle phase
Où l'âme s'affranchit du saint épouvantail ;
Cherchant un dieu plus grand que ce dieu versatile,
L'esprit, esclave hier de son tyran hostile,
Reprend, libre, aujourd'hui, son éternel travail I.
Tant que nous n'aurons pas, pour couronner nos veilles,
Pénétré la Nature, expliqué ses merveilles;
Que le moindre tissu d'une herbe interdira
Tous nos sens éblouis dont nul ne comprendra;
Tant que, môme en créant, soit des vers, soit des hommes,
Nous n'aurons établi comment, pourquoi nous sommes,
Et que nos yeux ravis, fixant l'immensité
Ne sauront définir sa magique beauté ;
Tant que, dans ses élans, notre pensée altière
Devra, pour exister, revêtir la matière,
Et que la foi, rêvant à tous ses dieux abstraits,
N'en pourra concevoir sans formes ni sans traits :
L'homme devra cesser de détrôner sa mère,
D'opposer à ses dons l'ingratitude amère !.
AU TRAVAIL. 9
IV
La Nature, c'est Dieu, puisque son action
Domine l'être humain de sa perfection ;
Et nous, agents du bien, qui nous mouvons en elle,
Nous sommes de ce Dieu chacun une parcelle.
Non 1 l'immortalité n'est jamais un vain mot :
Car rien dans l'univers ne quitte son pivot ;
La mort n'existe pas : tout renaît de sa cendre,
Se transforme et progresse en tout ce qu'il engendre.
Le grain qui produit l'herbe est-il alors perdu
Parce qu'en un gazon il se trouve étendu?
Et la feuille qui tombe au pied du jeune arbuste
N'est-elle pas l'engrais qui le rendra robuste?.
L'Esprit de même suit ces immuables lois.
L'homme est la cléf de voûte et la base à la fois
De la Nature ; en lui, cette force centrale
Émet ce double vœu, fond de toute MORALE :
« Aimez-vous, mes enfants; aimez le saint Travail ! »
Labeur, tu n'es donc pas le triste épouvantail,
Le châtiment cruel de quelque forfaiture :
L'universelle voix dément cette imposture !.
10 AU TRAVAIL.
J'oppose au sombre écrit la clarté du bon sens,
Aux articles de foi la paix que je ressens :
Car le Travail aux droits donne un titre durable ;
Lui seul les a promus, lui seul rend abordable
Aux lèvres des humains la coupe du bonheur,
Que leur offre de loin la Liberté, sa sœur !.
.,.
V
0 Travail vénéré, qui dois régir la terre
Et prêter au Penser ton appui salutaire ;
Instinct que la Nature inspire, à l'infini,
Au plus obscur atome aux atomes unis ;
Levier du vrai progrès, principe du bien-être
Dont le père enrichit l'enfant qui vient de naître ;
Suprême résumé de toutes les vertus,
Dont tu rendras un jour les efforts superflus ;
Quant te verrai-je enfin toucher à l'apogée?
Quand donc, noble victime à l'hôpital logée,
Reprendras-tu ta place au soleil du bonheur,
Et quand te rendra-t-on la richesse et l'honneur
Qu'à toi seul la Morale adjuge en patrimoine ?
Quand donc, bœuf muselé, goûteras-tu l'avoine
AU TRAVAIL. 11
Que ta sueur arrose et qui n'est pas pour toi?
Quand donc secoûras-tu cette fatale loi
Qui te mesure, hélas 1 même le foin et l'herbe,
Et laisse au fainéant — oh ! l'infâme proverbe ! -
Prendre les meilleurs fruits, le vin le plus vermeil,
Ecrémer ton repas et dormir ton sommeil?.
.,
Jusque-là, prête encore une fois ton front blême
Au scalpel curieux d'un chercheur du problème!.
., ,.,..
PROLOGUE
PROLOGUE
Enfant, j'ai vu passer, dans ma vague mémoire,
Des prêtres qui chantaient sur une bière noire.
(H. MOREAU. — L'Isolement. )
Je répétais : « Du moins que n'ai-je
Ton bras pour guide et pour appui,
Frère, qu'en un linceul de neige
Le vent du nord berce aujourd'hui !.
(H. MOREAU. — Soyez bénie, )
1
Nous sommes dans Paris, aux temps du grand César.
Chaque place a l'aspect d'un immense bazar
Constellé de canons, de fusils, d'oriflammes ;
Le peuple marche fier, et les enfants, les femmes,
Parés des trois couleurs, se mêlent aux soldats
Pour écouter de près les récits des combats.
Ce n'est pas que Paris de leurs succès s'étonne :
Grand Dieul depuis longtemps à Notre-Dame on sonne, -
16 PROLOGUE.
Chaque matin, le glas de quelque nation !
Mais cette fois on dit avec émotion
Que la fière Allemagne, après cent vingt batailles,
Devant le fer français a trainé ses entrailles 1.
On se serre la main. on est content. on rit.
« Qui battrons-nous après ? » dit un faiseur d'esprit.
Mais tous ne sont pas gais ; plus d'une pauvre mère
Cherche, anxieuse, en vain l'époux, le fils, le frère.
Et lorsqu'un vieux soldat, entre ses mains tremblants,
Roule un papier souillé. quelques cheveux sanglants.
Lorsqu'on apprend enfin, à la folle, d'un geste,
Que de ses bien-aimés c'est tout ce qui lui reste.
Ah ! ces cris-là font peur : devant cet œil hagard,
Peut-être l'Empereur baisserait le regard!
Mais l'Aigle n'est pas là, dans la vile cohue :
Il ne peut s'occuper de chaque homme qu'on tue !
Il songe, à ce moment, entouré de guerriers,
A grandir son renom par de nouveaux lauriers.
« Sire, dit un ministre, à toi gloire infinie 1
Nul ne conteste plus ton étonnant génie ;
Vingt rois auxquels notre aigle apprit à tressaillir
S'uniraient vainement pour la faire pâlir 1 »
« — Aveugle, fit César, frappant du pied la terre,
Tu prêches le repos, tandis que l'Angleterre
Répand l'or et le fiel sur tout le continent ;
Que jusque dans nos ports, son léopard gênant
PROLOGUE. 17
Si
Capture nos vaisseaux, les brûle ou les insulte !
Tu me vantes la paix, lorsque le Russe inculte
Nous harcèle sans cesse, et, fuyant quand je viens,
Met un rempart de neige entre nous et les siens !.
Il guette la Suède et détient la Pologne;
Me singeant, ce barbare absorbe, mord et rogne,
Et de mon vivant ose, en esprit virtuel,
Rêver à mon instar l'empire universel !.
Et je devrais attendre, oisivement, en France,
L'heure où s'accomplirait cette folle espérance;
Où le czar montrerait, le long des bords du Rhin,
A mes soldats de feu ses esclaves d'airain 1.
« Ce jeu, la politique, où chacun trompe et triche,
Me rend plus défiant encore envers l'Autriche ;
Et les liens du sang, qui devraient nous unir,
Sont un leurre de plus : je dois m'en prémunir !
A peine ai-je dompté l'orgueil de l'Allemagne,
Que Joseph me suggère une guerre en Espagne ;
Et quand l'Ibérien se lasse des combats,
Les Germains derechef ont armé leurs soldats.
Si l'ennemi chez vous allumait l'incendie,
Et, guettant le moment où l'on y remédie,
Portait à l'opposé le brandon enflammé :
Qui de vous attendrait que tout fût consumé?.
« Nous avons vu cela, nous l'avons vu naguère :
Il faut donc en finir par une bonne guerre,
Et, broyant sa racine au grand arbre du mal,
Renverser à tout prix cet état anormal 1.
48 PROLOGUE.
J'ai préparé, messieurs, le plan de la campagne :
Nous irons en Russie à travers l'Allemagne,..
Tandis que nos marins, doublés de corps nombreux,
Entoureront l'Anglais d'un blocus rigoureux.
J'ai prévu tout le reste : à la Prusse je lie
Les bras par la Bavière et par la Westphalie ;
Je retiens Metternich par les Hongrois à l'est,
Et la Pologne au nord complétera ce lest.
Ainsi chaque rival nous protège lui-même !.
Mais pour mieux soutenir cette lutte suprême,
Cinq cent mille soldats devront être requis
En France, en Allemagne, en tout pays conquis :
Belges, Italiens, marcheront côte à côte,
Et mes vassaux, en route, ont à leur servir d'hôte.
Nul soutien de famille, aux termes du décret,
Ne pourra se soustraire à son devoir sacré ;
L'affranchi, l'écolier, l'unique fils de veuve,
De seize à quarante ans, valides, à l'épreuve,
Voilà les contingents que je veux, moi, César,
Pour abattre à jamais l'arrogance du czar ! »
Il se tait : nul d'entre eux ne se sent le courage
D'affronter son regard plus sombre qu'un orage.
Ils n'osent — discutant, en libres citoyens,
Cette folle entreprise et ses tristes moyens —
Lui dire que la France est lasse de répandre,
Sur l'Europe, le sang, les larmes et la cendre ;
Lasse de lui servir de cheval de combat
Et d'instrument aveugle exclu de tout débat ;
PROLOGUE. 19
Lasse de s'isoler, des voisins qu'on domine,
Par un cercle de feu, de flamme et de famine ;
De ne plus provoquer, parmi les nations,
Que haine, désespoir et malédictions 1 u
Plaines de Moscowa, préparez donc leurs tombes ;
Mort, apprête ta faux : voici des hécatombes !.
.,. 4
.,.
II
Laissons la large rue et la riche maison.
Ma Muse, entrons là-bas. pourquoi donc ce frisson ?.
Oh ! viens, entre sans peur ; la sordide chaumière
N'a d'autres habitants qu'un enfant et sa mère.
Le père?. hélas 1 jamais, à ce nom tendre et doux
L'enfant ne souriait : sa mère est sans époux ;
Ni loi, ni prêtre, n'ont béni cette demeure.
La chambre est triste et nue, et le pauvre enfant pleure
Accroupi dans un coin ; il tend sa faible main
Vers la mère qui songe.,. hélas 1 et c'est en vain :
20 PROLOGUE.
Elle ne lui répond par aucune caresse
Et semble s'abîmer dans sa morne détresse.
Pourquoi? Quel mauvais ange a pu franchir ce seuil
Et, secouant son aile, y déposer le deuil?
Que veut cet innocent par ses larmes amères?
Par l'enfer ! qui de sorte ose affliger les mères?.
Dehors, un roulement de lugubres tambours.
Ici, les longs sanglots vont augmentant toujours !.
— Qu'as-tu donc, malheureuse?. au nom du ciel, écoute !
Rien, rien que des sanglots ! Ce désespoir?. Un doute?.
Allons, ma Muse, toi qui connais les douleurs;
Va donc sonder cette âme, analyser ces pleurs ;
Debout ! Je te regarde, infaillible prêtresse :
Prends ton stile et décris cette immense détresse !.
Le roulement s'approche ; on dirait, au lointain,
Entendre comme un chant suivi d'un beau refrain.
- Ma Muse, réponds-moi !.
La fanfare joyeuse
Accompagne le chant de la foule rieuse.
—* Muse, fais-moi comprendre !.
Une immense clameur :
PROLOGUE." 21
« Gloire, gloire à la France, et vive l'Empereur 1
Qu'il soit du monde entier le tout-puissant arbitre !.»
Soudain le roulement fait trembler chaque vitre ;
A ce sauvage écho, la femme jette un cri,
Hurle et se tord :
« César, rends-moi mon fils chéri !!! »
.,.
« Que veux-tu faire ici ? Viens-t'en, pauvre poëte :
A ce sombre tableau, ta Muse n'est pas faite !. »
— Non, non, restons 1 Je veux, c'est là mon goût maudit,
Prêter à ce malheur mon vers inérudit ;
Je veux surprendre enfin le désespoir précoce
Que dans un cœur d'enfant met son destin féroce !.
Ecoute!.
Elle se lève ; et, tandis qu'on entend
Les tambours grommeler leur trémolo mourant ;
Que le fifre criard, au lointain, dans les rues,
Lance, adieu déchirant, ses notes suraigues,
La mère étreint l'enfant par un suprême effort
Et prononce ces mots que vient scander la mort :
« Pauvre petit, qui sens de la misère
Déjà l'étreinte au sortir du berceau ;
Oh 1 calme-toi par pitié pour ta mère !
Tiens, prends ce pain : c'est le dernier morceau.
22 PROLOGUE.
« Je le cachais. hélas! il devait être
Le seul repas qui restait pour demain ;
Tiens, prends-le donc.ô Seigneur! et peut-être,
A ton réveil, tu pleureras en vain !.
« Ils m'ont ravi l'appui de ma faiblesse ;
Ils ont écrit d'inexorables lois ;
Le ciel, qui venge un enfant qu'on délaisse,
N'aura pitié d'aucun enfant des rois !.
« Tu ne comprends rien encore à ta peine :
Lorsque je meurs, tu ris à l'avenir ;
Lorsque ton frère atteint la blanche plaine
D'où — je le sens — il ne doit revenir !.
« Bien à regret je t'ai donné la vie,
Tu n'es venu qu'augmenter mes douleurs;
Combien de fois à la source tarie
D'un sein fané tu n'as bu que mes pleurs!.
« Ah ! je le sens, lentement je succombe ;
Ma vie, hélas 1 coule vers son déclin.
Qui t'aimera quand l'herbe de ma tombe
Séparera la mère et l'orphelin?. »
Le râle coupe court aux accents du délire.
Sur sa face livide on croit encore lire
PROLOGUE. 23
Le dégoût de la vie et l'amour maternel
Se livrer longuement un combat solennel.
L'enfant a-t-il compris?
Dans son regard qui change
Il me semble avoir vu comme un éclair étrange !.
PREMIÈRE P A H TI E
AMOUR ET DÉBUTS
PREMIÈRE PARTIE
AMOUR ET DÉBUTS
Dans la forêt de pins, grand orgue qui soupire,
Parfois, comme un oracle interrogeant Shakspeare,
Je l'ouvrais au hasard, et quand mon œil tombait
Sur la prédiction d'Iphictone à Macbeth,
Berçant de rêves d'or ma jeunesse orpheline,
Il me semblait ouïr une voix sibylline
Qui murmurait aussi : « L'avenir est à toi ;
La poésie est reine ; enfant, tu seras roi 1 »
(II. MOREAU. — Dioqène.)
1
LES CRITIQUES
1
Bien du temps s'écoula. Deux beaux esprits, un jour,
Se rencontrèrent : « Tiens, c'est vous, marquis ? Bonjour !
— Ah ! c'est monsieur le comte! » (Et puis des révérences
A fatiguer le dos d'un bon maître de danses.)
28 PREMIÈRE PARTIE.
LE COMTE.
Cette chère santé?
Le MARQUIS.
Pas mal. Et vous?
LE COMTE.
Merci !.
LE MARQUIS.
Sans indiscrétion, où couriez-vous ainsi?
LE COMTE.
Moi? nulle part 1 Je flâne en fumant mon cigare.
Et vous, de vos moments êtes-volls plus avare ?
LE MARQUIS.
Je viens de déjeuner; il est près de midi.
Je suis à vous, monsieur, jusqu'au dîner?.
LE COMTE.
C'est dit !
LE MARQUIS.
A propos, mon cher comte, et ces stances exquises
Dont vous êtes l'auteur. je veux dire : les B'ises?
Certes, voilà des vers assurés du succès
Partout où l'harmonie encore a de l'accès !.

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