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Hémo

De
345 pages

Jan était le dernier né de Philip Maas, et Philip Maas le concierge du principal temple de Rotterdam.

Dédié autrefois à saint Laurent, l’énorme édifice a conservé son nom catholique. C’est toujours la Grande Église, avec l’intérieur d’amphithéâtre à professer des choses graves ordinaire aux temples protestants, murs froidement nus sous leur lait de chaux, bancs étagés en gradins. Les guides, vivants ou imprimés, tenant à montrer des « curiosités », décrivent dans la Groote-Kerk une demi-douzaine de mausolées, en marbre, et la grille, en cuivre, séparant la nef du choeur.

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À propos de Collection XIX

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Émile Dodillon

Hémo

I

Jan était le dernier né de Philip Maas, et Philip Maas le concierge du principal temple de Rotterdam.

Dédié autrefois à saint Laurent, l’énorme édifice a conservé son nom catholique. C’est toujours la Grande Église, avec l’intérieur d’amphithéâtre à professer des choses graves ordinaire aux temples protestants, murs froidement nus sous leur lait de chaux, bancs étagés en gradins. Les guides, vivants ou imprimés, tenant à montrer des « curiosités », décrivent dans la Groote-Kerk une demi-douzaine de mausolées, en marbre, et la grille, en cuivre, séparant la nef du choeur. Forcés d’indiquer que l’entrée coûte un franc vingt-cinq centimes, peut-être aussi ces guides seraient-ils inhabiles d’annoncer d’avance qu’il n’y a rien à voir. Une bonne réforme, d’ailleurs, ce vide qui, n’obligeant pas à courir, comme en Italie ou tout à l’heure en Belgique, plusieurs chapelles pour admirer un chef-d’œuvre et deux croûtes, vous évite souvent au total un triple ennui. Mais la naïveté des touristes se perd chaque jour, les Joanne et les Bædeker ayant le tort de ne pas recommander, comme aussi utile que la flanelle, l’emploi journalier de cette naïveté à qui se met en route ; et les visiteurs, malgré l’appât des tombeaux, de l’orgue et des serrureries, n’abondant jamais à la Grande-Église, Philip Maas, le concierge, n’ajoutait guère de casuel à son maigre traitement fixe.

Or sa famille était nombreuse. D’abord, sa femme. Puis, entre Adrian, son aîné, et Jan, son dernier, dix autres enfants. La loge, dans l’encoignure d’un bas-côté, était divisée en deux pièces par une mince cloison. Une alcôve et un placard suffisant à emplir chacune de ces deux pièces, le berceau du premier enfant put déjà à peine se caser ; aux autres, Philip dut chercher en ville un supplément d’habitation, ou renoncer à sa situation, Il loua un de ces sous-sols qui donnent une physionomie si particulière aux villes de son pays, espèces de caves accédant à la rue par des marches roides entre le pied des maisons et le haut du trottoir, et dans lesquelles risque de dégringoler le flâneur qui baye aux cornettes en longeant les boutiques. C’était dans une ruelle entre la place et la rue aux riches magasins de la ville. De là, en grimpant l’escalier et tendant un peu le cou à gauche, un des enfants surveillait la loge aussi bien que s’il eût été près de la porte au chevet de l’église.

Le père se remettait à son ancien métier de tailleur en vieux. Mais un sous-sol, un sous-sol en Hollande, c’est bien sombre pour qu’on y couse. Sans compter que ce brave petit bonhomme de concierge toujours toussaillant était si vif, si nerveux, si perpétuellement agité, qu’il ne pouvait rester tranquille un quart d’heure sans sauter d’une détente subite, comme les diablotins des boîtes à ressort. Il trouva quelque chose de plus lucratif et de mieux approprié à ses goûts : l’élevage des oiseaux chanteurs.

A côté des nombreuses boutiques où les oiseaux des îles pressent sur les tringles des volières l’ébouriffement de leurs fines rangées multicolores, immobiles comme les mauviettes embrochées et bardées par douzaines chez les marchands de comestibles ; où les innombrables espèces de perroquets piaillent et font de la gymnastique au bout de la chaînette qui les fixe par la patte, comme des galériens, à leur perchoir ; à côté même du fameux marché d’Anvers, où les saltimbanques, les cirques de toute l’Europe s’approvisionnent d’animaux de toutes sortes, Philip, Philip Maas de la rue étroite de l’Église, à Rotterdam, conquit patiemment une réputation méritée. Il n’eut qu’une dizaine de cages, accrochées, pendant les beaux jours, aux barreaux de la rampe entourant la marche supérieure du soupirail qui conduisait chez lui, et rentrées, la nuit et l’hiver, dans la pièce en bas. Et chacune ne contint qu’un oiseau de plumage terne, mais dont il sut faire un incomparable artiste.

Aux sansonnets, il donnait du chénevis et du biscuit ; aux rossignols, un mélange de farine de pavot et de cœur de veau haché. Le cœur de veau lui coûtait moins d’un quart de florin, cinquante centimes environ, par semaine ; la farine de pavot, six sous la livre, et il n’en usait pas une livre par mois. Les rossignols, à l’époque de l’émigration, se déplumant, s’écorchant, se brisant en voulant s’envoler, Philip matelassait d’ouate le fil de fer au plafond de leur cage, et souvent était obligé de leur crever les yeux. Bon et doux, il hésitait, ennuyé de ne plus les voir se secouer, pencher l’œil et gonfler d’avance leur jabot, lorsqu’il leur criait : « Attention ! » en leur montrant leur régal, un cancrelat, une de ces blattes pullulant dans tous les endroits humides. Il ne se consolait de l’horrible opération qu’en les entendant mieux chanter ensuite,et en les vendant plus cher.

Son triomphe était l’alouette commune, l’alouette grise, aux grivelures foncées de la gorge et de la poitrine, à la langue fourchue, sobre, retenant n’importe quelle musique on lui siffle, bouche à bec, la nuit. Il en avait sachant les airs nationaux de tous les pays ; un anglais, amené par l’enfant dont c’était le jour de garde à la Grande-Église, en avait payé une. qui répétait le God save the queen comme un flageolet des Écossais de la reine, soixante-quinze florins, plus de cent cinquante francs. Les rossignols apprenaient aussi ces airs, mais plus difficilement, à cause de leur manie de revenir toujours à la banalité de leurs sérénades habituelles.

A seulement un enfant de plus par année, le logis prenait une telle apparence de lapinière que Philip profita du coup de fortune avec l’anglais pour y adjoindre le rez-de-chaussée. Sortant ainsi d’une cave, la clarté de la nouvelle chambre leur causait à tous une joie ininterrompue. Les oiseaux eux-mêmes chantèrent plus fort. Plusieurs fenêtres ouvraient directement sur la ruelle. Quand le brouillard se dissipait, il y avait des journées d’été où, à moins d’avoir à travailler, on n’allumait pas la lampe avant trois heures de l’après-midi. La maison enfin était prête pour le bonheur honnête et paisible. La mort entra.

Adrian, l’aîné des enfants, était marié à Haarlem. Les autres, sauf les petits derniers, encore écoliers, travaillaient en ville, çà et là, la plupart ne réintégrant le domicile familial que pour les repas et le coucher. A l’approche de la vingtième année, le cadet tomba malade, traîna, mourut, phtisique. Une fille, la troisième enfant, au même âge, commença de tousser à son tour, puis suivit son frère, du lourd fauteuil en velours d’Utrecht où on l’asseyait quelques heures sous un amas de couvertures, au cimetière. C’était ensuite encore une fille ; elle ne dépassa guère non plus l’âge fatal. Après, un garçon. Une sœur redevenait l’aînée de ceux qui restaient ; au début du mal, épouvantée, elle allait, un soir noir de décembre, se noyer dans la Meuse ; on retrouvait le lendemain son cadavre écrasé entre les flancs de deux des nombreux chalands amarrés au quai des Boompjes. Trois petits, engagés comme mousses dès qu’ils avaient pu se suspendre à un cordage, fuyaient en vain ; la maladie embarquait avec eux, les laissait grandir, enforcir, les laissait se croire sauvés, rire ou pleurer, voire oublier, et, à date fixe, les assaillait et les couchait pour toujours, deux aux colonies des Indes Orientales, à Batavia, le troisième en pleine traversée. La pauvre mère, la moins à plaindre, devenue folle, était internée dans un hospice. Lorsque le vieux concierge, quasi-mort depuis longtemps, acheva de mourir, il ne restait plus pour accompagner le cercueil que l’aîné et le dernier, Adrian, âgé de trente ans, et Jan, qui n’en avait pas le tiers.

L’enterrement terminé, le grand prit le petit par la main et l’emmena chez lui, à Haarlem, sans que ni l’un ni l’autre osassent se retourner une seule fois.

En chemin, ne voulant plus que rien leur rappelât le passé, ils ouvrirent la cage dans laquelle ils emportaient la dernière alouette élevée par leur père. Étourdie, elle percha un instant sur le doigt du petit Jan, bascula comme ivre de sa liberté soudaine, palpita des ailes, monta, vira, puis, par delà l’horizon où les grands moulins à vent semblent, continuellement, moudre les brumes amassées, elle fila, sans une note d’adieu, vers de plus francs soleils.

II

La femme d’Adrian était plus vieille que lui. Veuve, déjà mère, elle lui avait fait comprendre, le jour même de la noce, que son défunt mari ayant de la fortune, et lui n’en ayant pas, elle ne voulait point de nouveaux enfants qui eussent été au-dessous, selon son expression, de leur sœur utérine, et qu’en conséquence ils n’en auraient pas ensemble. Ahuri, le jeune homme n’avait su que murmurer :

 — Si au moins vous m’aviez prévenu plus tôt !

 — Pourquoi faire ? Il en est temps ce soir.

 — Mais je gagnerai de l’argent, je travaillerai...

 — Je l’espère, je vous ai choisi pour cela.

Adrian avait baissé la tête. Il ne l’avait jamais relevée.

Au demeurant, Adélaïde Brinckeylmann était une bonne femme. Servante de cabaret que Brinckeylmann avait épousée à la suite d’une kermesse, et dont il avait fait la patronne en titre du café Brinckeylmann, elle était presque forcément devenue d’une économie frisant l’avarice. Joyeux viveur, fumeur, joueur, mangeur, buveur, et non, comme la plupart de ceux de sa race, à la digestion froide et quasi mélancolique, mais aux éclats de rire capables de fêler les brocs de bière, toujours offrant d’inscrire à son compte personnel, le compte des profits et pertes, les dépenses de la journée auxquelles il entraînait ses amis, à la condition que les parties continuassent toute la soirée, Brinckeylmann, avec sa panse de tonneau, ses maxillaires si solidement écartés et articulés pour la mastication que ses joues paraissaient horizontales, et surtout avec la fleur cramoisie de sa trogne, eût dû vivre à l’époque de Franz Hals, dont l’ample et hardi génie l’eût immortalisé, dans les merveilles du musée voisin, au premier plan de ses banquets de francs-archers. La cave se vidait, sans emplir la caisse. Quelques années de plus eussent amené la ruine. Adélaïde, n’ayant apporté en dot que la bravoure de son corsage et de ses bras, rongeait ses craintes. Mais ce mari mort, d’une belle mort, pas d’autre maladie qu’une semaine de fêtes, elle s’était promis d’en prendre un qui, lui devant tout à son tour, se tairait comme elle s’était tue.

Elle n’eût pu mieux trouver.

La clientèle se modifia. L’ancienne, diminuée, ne pouvant se faire à l’acquit régulier de l’écot, une autre plus avantageuse la compléta, de commerçants et petits rentiers. L’établissement conserva le nom du fondateur : Café Brinckeylmann, le nouveau patron, Adrian Maas, ayant l’air d’un domestique dans sa propre maison.

Les braves gens cuisse à cuisse sur le divan de moleskine le long des murs, dans la fumée des gros cigares et des longues pipes de terre, immobiles sauf un geste rare dépliant les gazettes ou saisissant un verre, apparaissaient comme derrière des vitres troubles une rangée d’automates muets aux mécaniques bien huilées, leurs lèvres sans un mot, leurs mouvements sans un bruit. Adrian les servait, s’appuyait souvent, la serviette sous l’aisselle, à la porte, pour regarder sans y rien voir cette place de Haarlem dont, y vivant, il ne soupçonnait pas l’originalité. Le carillon, même les fameuses orgues, tapageaient dans l’église à gauche sans qu’il entendît, mais un coup de timbre sec frappé par sa femme le faisait accourir au galop pour examiner qui avait besoin de lui. Un des automates voulait payer, ou manquait d’huile ; c’était de la monnaie à changer, une chope de bière à remplir. Il revenait à son poste.

A l’heure de l’ouverture du musée, quelques étrangers passaient, ou des compatriotes de provinces voisines, Frisonnes dont un rais de soleil, parfois, allumait sur la tête le frontal et les oeillères d’or aux longues pendeloques. Des chiens, la langue dehors, traînaient une voiture de boulanger, de marchand d’herbes. Adélaïde sonnait encore. Adrian s’accoudait sur le marbre du comptoir de chêne ciré dans lequel elle trônait, l’immense vitrage par derrière laissant voir dans une cour étroite des gradins de géraniums rouges dont les reflets lui rosaient la nuque et l’ourlet des oreilles ; et il l’admirait longuement, rose, fraîche, blonde, grasse, le sourire vague, comme assoupie par le bercement de sa vaste poitrine à l’éternel ronron, jusqu’à ce que, un doigt étendu, aux bagues luisant moins que sa peau, elle le tirât de sa contemplation respectueuse en lui désignant, sur la dernière table quittée par un consommateur, une goutte liquoreuse ou la trace d’un rond de soucoupe. Il soupirait, et essuyait.

Cet amour auquel la majesté revêche de l’épouse ne permettait que de rares éclosions, le cœur simple d’Adrian finit par le reporter en amitié sur Saskia, la petite fille de son prédécesseur. Elle le croyait son père, et chaque fois qu’elle l’appelait ainsi au milieu de son jargon à sa poupée, il l’embrassait joyeux et sentait la vie malgré tout une bonne chose. Il s’ennuya plus qu’elle-même, quand elle fut mise à l’école en qualité de demi-pensionnaire. Il lui préparait chaque matin son petit panier de provisions, cachant sous l’abécédaire de menues gourmandises que la maman feignait de ne pas apercevoir ; il la conduisait ; il allait la reprendre à la sortie.

En revenant de Rotterdam, il n’était pas sans quelque appréhension sur la manière dont l’imposante Adélaïde, décidément avare, accueillerait le petit Jan désormais à leur charge. Une dernière hésitation lui ralentissait le pas sur la place, lorsque Saskia, en train de faire la dînette avec sa poupée sur une des tables du trottoir formant terrasse, les apercevant, lâcha son jeu, sauta au cou de Jan, et le poussa dans le comptoir en criant, essoufflée et battant des mains : « Oh ! maman, papa qui apporte un petit frère. »

La mère ne la démentit point, sourit au garçonnet, et Adrian s’imagina toujours que c’était grâce à l’intervention de Saskia que sa femme n’avait guère allongé la moue plus d’une minute.

Les deux enfants grandirent côte à côte.

La partie du divan touchant à la grande glace du fond était leur coin à eux, presque toujours libre, les clients s’alignant plutôt du côté de l’entrée. Ils jouaient au mariage, au monsieur et à la madame. Ils imitaient papa et maman : Jan mettait la table, faisait la cuisine, les commissions, les gros ouvrages ; Saskia, assise et écrivant des bâtons sur une ardoise avec la gravité de sa mère tenant le registre du comptoir, s’impatientait de sa lenteur, lui reprochait de n’être bon à rien, et lui voyant le cœur gros et des larmes mal cachées, abandonnait vite son rôle de grondeuse, l’appelait bête de pleurer pour rien, l’asseyait à sa place, réparait la gaucherie motif de la semonce, et montait près de lui à genoux sur la banquette pour l’embrasser en lui fourrant de force dans la bouche la meilleure part de la dînette. Les joues gonflées, il hésitait entre les caresses et les biscuits, puis acceptait passivement le tout, préférant pourtant, timide et non gourmand, les baisers qu’il n’osait pas rendre aux bonbons que d’ailleurs il ne rendait pas davantage.

Adélaïde, un jour, dit à sa fille que cela n’était pas convenable, d’embrasser toujours les petits garçons. Jan s’écarta pour bouder à l’autre bout du café, et Saskia, étonnée, demanda quel garçon ; Jan n’est pas un petit garçon, puisqu’il est son frère. La mère ne répondit pas, mais dans sa chambre, le soir, elle interrogea à brûle-pourpoint son mari sur l’avenir qu’il entendait réserver à Jan. S’en occupait-il ? Y avait-il seulement songé ? A quatorze ans, ce n’est plus un enfant. Pourquoi continuer de l’envoyer à l’école ? Comme il sera sans fortune, ne vaut-il pas mieux lui faire apprendre un état, un métier utile lui permettant plus tard de se suffire à lui-même ? Elle racontait la scène de tantôt. Sans attacher à ces jeux plus d’importance que de raison, elle désire les voir cesser. Ces enfants, d’une minute à l’autre, apprendront qu’ils ne sont parents à aucun degré ; leur amitié peut devenir de l’amour, et une séparation leur coûter alors plus que maintenant.

Tant de prévoyance confondait le brave homme.

 — Mon pauvre petit Jan ! répétait-il, n’ayant en effet jamais pensé à toutes ces choses. Ces enfants sont si heureux ensemble. Jan n’a encore que quatorze ans. Il se félicitait de le voir si bien jouer, si bien rire, manger, courir. Car une idée le tourmente souvent : c’est que les autres, ses autres frères et sœurs, sont morts à cause de leur vie enfermée, de leur lamentable vie de cancrelat dans le sous-sol de Rotterdam. Ici, avec le grand air, avec les soins et la nourriture qui manquaient là-bas, hélas ! il espère bien sauver le petit dernier, ce petit Jan. Dame, les autres, c’est vers la vingtième année que l’atroce maladie... Et le petit frère n’a encore que... Dieu ! quelle crainte, à la moindre toux.

Il sanglotait presque. Adélaïde, bien disposée, sérieusement émue, le consola, multiplia les bonnes paroles avec sa voix des bons moments. Il ne réfléchit donc pas, il ne voit donc pas clair ! Il a tous les daguerréotypes de ces malheureux frères et sœurs dont il parle. Eh bien, tous se ressemblent, tous sont beaux, tenant de leur père, du père Philip Maas, mort aussi d’une mauvaise poitrine  ; tandis que lui, Adrian, a vécu, et que son plus jeune frère, Jan, vivra, parce qu’ils tiennent de leur mère, encore solide, malgré sa tête perdue. Il n’a qu’à comparer, qu’à se regarder et à regarder Jan ensuite. Voyons, voyons, gros chien, est-ce que vous n’avez pas tous deux le même nez, le nez de la maman Maas ? Vérifie plutôt.

Adrian vérifia. Justement une larme perlait à l’angle interne de son œil gauche. En l’écrasant pour la sécher sous la pulpe de son pouce, il se tâta le nez, constata la vérité de la remarque de sa femme, et se rendit dans la pièce voisine, où couchait Jan et où il croyait ouïr un gémissement. Oui, l’enfant endormi montrait bien, lui aussi, au milieu de sa face enfouie dans la blancheur de la taie d’oreiller, le nez de leur mère, long, rond et pendant à l’extrémité, et de la couleur des prunes de Monsieur pas encore mûres.

Jan ne dormait pas, avait écouté, et vraiment laissé échapper une plainte. Il se tut et feignit le sommeil à l’entrée d’Adrian, mais, retombé seul dans l’obscurité, il rouvrit les yeux et s’enfonça sous ses couvertures pour pleurer à son aise. Ainsi, il s’est trompé jusqu’à présent, Saskia n’est pas sa sœur. Le mensonge en s’envolant lui déchire le cœur. On l’éloignera, il se rappelle les mots de séparation urgente prononcée par Adélaïde. Ce qu’elle a dit aussi de sa ressemblance avec Adrian ne cause pas le moindre de ses chagrins. Il craint d’être laid, et de faire rire Saskia. Se rappelant en outre la suite de la conversation, il comprend, sans chercher à se l’expliquer, que ce nez, qu’il lui semble déjà sentir tout rouge devant la malice de Saskia, lui est en revanche une espèce de garantie de bonne santé ; et il s’endort, abasourdi et ne sachant point s’il doit se réjouir ou se lamenter.

Gardant pour lui ce qu’il avait entendu pendant cette soirée, Jan prit sans s’en douter l’habitude de se gratter les narines. La fréquence de ce geste surprenant Saskia, la moqueuse lui demanda pourquoi il avait toujours l’air d’un chat à sa toilette. Il se calfeutra dans le silence, s’isola dans les coins, s’imaginant, intimidé par le moindre regard, que ce dont il avait si peur se réalisait, que son nez grossissait, s’empourprait à chaque instant davantage. Dès cette époque, on lui connut l’humble sourire et la tristesse résignée qu’il devait à jamais conserver.

On le mit en apprentissage chez un jardinier. Au début, il vint passer les soirées en famille, mais l’hiver il resta souvent dans sa chambre chez son patron, chambrette de garçon, simple et propre, au fond du jardin et au-dessus d’un magasin attenant aux serres. Le calorifère dont il avait l’entretien se trouvant dans ce magasin, il jouissait à son premier étage d’une tiédeur de température lui permettant de se livrer une partie de la nuit à ses chères joies : les livres dont il emplissait peu à peu les rayons par lui disposés autour de sa chambre. Son maître se contentait de le plaisanter doucement lorsqu’il était obligé de le héler plusieurs coups le matin après une veillée trop tardive. Jan lui abandonnant sans paraître même s’en soucier les heureux résultats de procédés horticoles oubliés et retrouvés dans de vieux bouquins, le brave homme bientôt ne l’éveilla plus, le laissa travailler à sa guise et à ses heures, cligna de l’œil en contant, naïf et de bonne foi, que son apprenti irait loin, ferait revivre, qui sait ? ce Haarlem légendaire où l’on vendait plusieurs milliers de florins l’oignon de certaines tulipes.

Saskia, devenue une Lelle jeune fille, blonde, rose, au corsage donnant comme une pêche en été le désir de mordre, heureuse de l’excellente renommée conquise par celui qu’elle continuait de nommer son frère et de traiter comme tel, l’accueillait avec son cordial sourire, lui reprochait gentiment la rareté de ses visites. Il n’était donc pas encore assez savant, qu’il s’enfermait toujours le nez dans ses maudits livres. Si seulement cela le faisait diminuer, mon nez, répondait Jan en souriant. Elle l’appelait vilain rancunier, supposant qu’il faisait allusion à quelque ancienne moquerie de sa langue de gamine, et exigeait, pour le punir, qu’il la conduisît promener le dimanche.

Un midi que, pensive dans le comptoir où elle remplaçait sa mère absente, elle se remettait plus vite que de coutume, après le bon accueil ordinaire, à sa broderie et à ses réflexions, il lui paria en riant de deviner à quoi elle songeait. En voilà une idée ! Elle songe... elle ne songe à rien, vrai. Se penchant, il lui glissa dans l’oreille un nom, celui de Martin Heltzius, le fils du marchand drapier, puis, la voyant rougir et palpiter des seins, il lui demanda pardon avec une grande tendresse. A quelques jours de là, le fils Heltzius, dont Jan avait été le souffre-douleur à leur temps commun d’écoliers, l’accosta, ce qu’il ne faisait jamais, et s’efforçant à une gaîté que démentait le visible tremblement de sa grassouillette personne, le fit entrer chez lui, lui offrit le thé et les cigares, l’entraîna profiter du soleil sur les bords de la Spaarne, bras dessus bras dessous comme des inséparables. Jan voulant le tirer d’inquiétude, lui dit de se tranquilliser, qu’il soupçonnait toutes ses amitiés adressées à sa chère sœur Saskia et se chargeait volontiers de la commission. Martin lui sauta au cou en pleine rue. C’était un brave garçon, et un des plus riches partis du vieux commerce de Haarlem. Jan devint le confident des deux amoureux, non sans s’être assuré auparavant, délicatement honnête, qu’un pareil mariage pour Saskia plairait fort à la mère.

Au milieu d’un parterre, ayant parcouru un journal qu’il venait de recevoir, il se remettait à dépoter des jacinthes, quand son maître, dépliant le journal jeté sur un banc, lui demanda quels étaient les numéros sortis à la loterie des Orphelins d’Amsterdam. Jan n’y avait pas regardé. Il a eu des billets, mais en a fait cadeau à Saskia. Le fleuriste lui affirmant que non, que Saskia n’a accepté la moitié de ses billets qu’à la condition qu’il garderait pour lui l’autre moitié, il finit par se rappeler qu’il devait avoir en effet, quelque part là haut, dans le tiroir de sa table, parmi des sacs de graines, cinq billets de reste. Sa besogne finie, il tâchera de penser à y voir.

Le bonhomme, moins patient, veut y voir tout de suite, grimpe l’escalier, renverse le tiroir plein d’un fouillis de toutes sortes, s’approche à la lumière de la fenêtre ouverte, les billets d’une main et le journal de l’autre, lit, tente d’appeler celui qu’il aime comme un fils, et ne peut qu’agiter frénétiquement le billet tendu à l’un de ses bras, étranglé et le corps affaissé par la joie sur l’appui de la croisée. Jan monte le secourir, compare le billet et le journal, voit que pour éviter toute erreur le fameux numéro est reproduit plusieurs fois dans la gazette, en lettres et en chiffres, et dit tranquillement qu’il a de la chance, de pouvoir enfin acheter à Saskia la montre à longue chaîne dont elle a envie depuis si longtemps.

 — Cours au moins prévenir tes parents.

 — Pas dans l’état où je suis, voyons.

Et, les mains noires de terreau, les manches retroussées, sans cravate, en galoche et tablier de jardinier, il procéda lentement à sa toilette.

Il n’avait pas fini que son patron, qui n’avait pu se retenir de porter la nouvelle au café Brinckeylmann et de la distribuer en route, ramenait avec lui une partie de la ville, Adélaïde et son mari en tête. La foule arrivait de partout, et deux jeunes peintres français voyant tous ces gens, d’habitude si paisibles, gesticuler en courant vers le même jardin, faisaient admirer à une bande d’anglais la ponctualité de ces mœurs où l’on est pris tous de coliques à la même heure. On ne cessait d’applaudir, et l’escalier craquait sous l’empressement dès féliciteurs. De tous, y compris le gagnant coi et intimidé et son maître fou et dansant de joie, le plus ravi était encore Adrian enlaçant le petit frère dans ses bras et ne pouvant parler que par interjections. Le plancher de la chambrette menaçait de s’effondrer. Se casait qui pouvait et comme on pouvait. De nouveaux curieux entraient toujours, pour voir la gazette où c’était imprimé, pour voir le billet, pour voir surtout Jan, le gagnant du gros lot, qui ne comptait déjà que des amis quand il était pauvre, et qui serrait le tas de mains tendues en balbutiant des remerciements, ému à la fin, non par sa fortune soudaine, mais par l’émotion des autres. Il lui fallut se présenter à la croisée comme un triomphateur, réclamé par ceux du bas. Les bravos redoublèrent dans un dernier roulement. Et Jan, revenant à son aîné, lui dit les mains tendues :

 — Eh bien, frère, tu sais : part à deux.

— Hein ?

 — Tu ne me refuseras pas. Accepte la moité...

 — Non, c’est à toi, et à toi seul... Pas un gulden, ni pour moi ni pour ma femme. Nous n’avons besoin de rien. Toi, tu es jeune.

Adélaïde avait pincé son mari au coude, mais pas assez tôt pour empêcher sa réponse. Et Adrian à part lui fut enchanté de sa vivacité, car il se connaissait et comprenait que, pour esquiver dans son ménage la scène de reproches qu’il pressentait, il eût hésité maintenant à montrer un désintéressement pourtant bien sincère. Encore ajouta-t-il, avec le faible espoir d’amadouer son irascible épouse :

 — Par exemple, petit frère, tu pourras payer un joli cadeau à la petite Saskia.

 — Ah çà, bavard, on n’entend que toi, dit Adélaïde esquissant un sourire. Monsieur Jan sait mieux que toi ce qu’il a à faire.

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