Henri V et la monarchie traditionnelle. (Par le Mis de Beaucourt.)

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impr. E. Piel) chez tous les libraires ((Lisieux). 1870. In-18, 110 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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HENRI V
ET LA
MONARCHIE TRADITIONNELLE
LISIEUX. - TYP. E. PIEL.
HENRI V
ET LA
MONARCHIE TRADITIONNELLE
Ce que je désire, c'est que la
France me connaisse et qu'elle sache
que je suis prêt à me dévouer tout
entier à son bonheur.
(M. le comte de Chambord,
lettre du 47 mars 1851.)
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
DÉCEMBRE 1870
I
« Dieu est plein à la fois de clarté et de
mystère ; il brille sans se dévoiler. De toutes
les générations humaines, la nôtre devrait en
être la plus convaincue, car il n'en est au-
cune qui ait vu s'accomplir tant et de si gran-
des choses à la fois imprévues et chargées de
révélations éclatantes. Plus qu'aucun autre,
notre siècle serait impardonnable d'être im-
pie ; Dieu n'a jamais été si visible. Visible et
en même temps impénétrable ; les choses qui
se sont passées de nos jours ont surpassé infi-
niment les plans et les forces des hommes ;
Dieu seul les a pu faire; les plus aveugles le
reconnaissent: Maintenant que veut-il faire de
— 6 —
nous? Les plus clairvoyants ne le démêlent
point (1). »
Ces lignes, que M. Guizot traçait il y aura
bientôt dix-huit ans, sont aujourd'hui d'une
frappante vérité. Un édifice politique dont on
se plaisait à célébrer la grandeur et la soli-
dité, s'est écroulé soudain, à la suite d'événe-
ments tels que notre histoire n'en offre pas
d'exemples. La France, qui venait d'être appe-
lée à couronner cet édifice, l'a vu disparaître
en un jour sous l'accumulation de ses propres
fautes, sous le poids de son ignominie ; et l'on
s'est demandé comment, dans la France de
Henri IV et de Louis XIV, le régime du deux
Décembre avait pu courber pendant tant d'an-
nées la nation sous son joug funeste. Quoi de
plus imprévu qu'un tel dénouement pour la
masse des esprits, même éclairés? Mais com-
ment ne pas reconnaître la main de Dieu dans
cet éclatant châtiment qui, en même temps que
l'aventurier parvenu au pouvoir par la fourbe-
rie, l'audace et le crime, frappe la France qui
l'a amnistié, qui l'a subi, qui un moment l'a
(I) Revue contemporaine du 15 avril 1853, t. VII,
p. 5, article intitulé : la France et la maison de Bour-
bon avant 1789.
-7-
regardé comme un sauveur? « Lorsque Dieu
envoie sur la terre les exécuteurs des châti-
ments célestes, a dit le plus grand écrivain de
ce siècle, tout est aplani devant eux : ils ont
des succès extraordinaires avec des talents
médiocres. Nés au milieu des discordes civiles,
ces exterminateurs tirent leurs principales
forces des maux qui les ont enfantés et de la
terreur qu'inspire le souvenir de ces maux :
ils obtiennent ainsi la soumission du peuple,
au nom des calamités dont ils sont sortis. Il
leur est donné de corrompre et d'avilir, d'anéan-
tir l'honneur, de dégrader les âmes, de souil-
ler tout ce qu'ils touchent, de tout vouloir et
de tout oser, de régner par le mensonge, l'im-
piété et l'épouvante, de parler tous les langa-
ges, de fasciner tous les yeux, de tromper
jusqu'à la raison, de se faire passer pour de
vastes génies lorsqu'ils ne sont que des scélé-
rats vulgaires, car l'excellence en tout ne peut
être séparée de la vertu (1). » Deux fois en
un demi-siècle Dieu a laissé s'abattre sur la
France, comme sur une proie, cette dynastie
dont l'aigle est un si juste emblème; deux
(1) Chateaubriand, De Buonaparte et des Bourbons.
édit. originale, Paris, Mame frères, 1814, p. 46.
— 8 —
fois la France, en s'échappant meurtrie de ces
serres terribles, s'est sentie atteinte dans son
honneur, dans ses intérêts, dans son exis-
tence même. Au début de ce siècle, elle avait
au moins conservé des souvenirs de gloire ;
aujourd'hui, elle n'a recueilli que la ruine et la
honte. Et quand, dans ce grand désastre, elle
cherche à se retrouver elle-même, elle cons-
tate avec stupeur que la main du despote a
tout atteint, tout corrompu, tout détruit. Ah!
c'est que, sous ce sceptre qu'elle croyait pro-
tecteur, « l'irreligion, le goût des jouissances
et des dépenses au dessus de la fortune, le
mépris des liens moraux, l'esprit d'aventure,
de violence et de domination descendaient du
trône dans les familles (1) ; » et trahie, vendue,
déshonorée, la France s'est vue tout à coup
plongée dans les horreurs de l'invasion, « par
le plus grand et le plus irrémissible des cri-
mes (2), » et est descendue jusque dans les pro-
fondeurs de l'abîme.
Mais ce que disait Chateaubriand, dans une
situation aussi cruelle, bien que moins ter-
rible que celle où nous nous trouvons, je
(1) De Buonaparte et des Bourbons, p. 17-18.
(2) Idem, p. 42.
— 9 —
le redirai aujourd'hui : « Non, je ne croirai
jamais que j'écris sur le tombeau de la France;
je ne puis me persuader qu'après le jour de la
vengeance, nous ne touchions pas au jour de la
miséricorde : l'antique patrimoine des rois
très-chrétiens ne peut être divisé (1). » Au
lendemain de ses défaites de 1814, Bonaparte
laissait échapper cet aveu, qui montrait à la
fois son impuissance et le seul remède à la si-
tuation : « Un Bourbon s'en relèverait ; »
et dans ses adieux de Fontainebleau, il enga-
geait ses soldats à être fidèles « au nouveau
roi que la France s'était choisi (2). »
En vain chercherions-nous à nous préserver
des périls sans cesse grandissants qui nous
environnent, du démembrement qui nous me-
nace, de l'anarchie qui paralyse nos efforts et
frappe à notre porte, en invoquant des prin-
cipes et des institutions contraires aux tradi-
tions, aux moeurs et au génie de la France.
La République peut s'imposer au pays dans
un moment de crise ; elle peut être un régime
de transition ; elle ne saurait devenir la forme
(1) Idem, p. 1.
(2) Nettement, Histoire de la Restauration, t. I,
p. 215.
— 10 —
définitive de notre Gouvernement. Elle n'offre
point au pays les conditions d'ordre, de sage
liberté, de stabilité qui sont indispensables à
son repos et à sa sécurité (1).
Où trouver ces conditions, si nécessaires alors
que tout est compromis, que personne n'est
assuré du lendemain, que non-seulement la
fortune et l'existence des citoyens, mais le sort
du pays sont mis en question?
Nous ne craignons pas de le dire : la France
ne peut être sauvée que par le retour aux
institutions qui ont assuré pendant de longs
siècles sa grandeur et sa force, que par la
restauration de l'antique race dont les destinées
ont été si intimement unies à la sienne, et dont
présentement les descendants souffrent de ses
souffrances d'une façon d'autant plus poignante
qu'il ne leur est pas donné de s'y associer de près
et de travailler à les adoucir. On a trop oublié
ce que la France doit à ces institutions mécon-
nues et dénaturées; on a trop oublié que,
(1) Les républicains eux-mêmes le sentent bien.
M. Ch. Didier écrivait en 1849 : « Les ennemis les
plus dangereux de la République ne sont ni à Frohs-
dorf ni ailleurs ; ils sont dans son propre sein. » Une
visite à Monsieur le duc de Bordeaux, 6e édit., p. 104.
— 11 —
comme l'a dit dans une circonstance solennelle
l'illustre orateur, le grand citoyen qui vient
d'acquérir de nouveaux et impérissables titres
à la reconnaissance de la France, « il y a quel-
que chose de plus respectable que le nombre,
que le génie, que la gloire : c'est le droit (I) ; »
on a déclaré suranné ce dogme antique de
l'hérédité du pouvoir que l'empire déchu avait
voulu greffer sur le dogme de la souveraineté
populaire. Mais s'il est vrai que l'on ne détruit
que ce que l'on remplace, il est permis d'affir-
mer que ce dogme ne semble pas en train de
disparaître. « Les traditions sont comme la
vérité ; elles règnent alors même qu'on les nie
ou qu'on les persécute : une nation, pas plus
qu'un individu, ne change à son gré les con-
ditions essentielles de son existence. Elle y est
liée comme l'arbre au sol, comme le fleuve à sa
source (2). » Depuis qu'elle a rompu avec son
(1) Discours de M. Thiers sur la question romaine,
13 avril 1865.
(2) Ces observations, si sensées qu'elles ont le ca-
ractère de l'évidence, ont été faites dans un très-
remarquable écrit intitulé : Etude politique. M. le
comte de Chambord, publié à Bruxelles en 1859, et qui
précède la Correspondance du prince. (Un vol. in-12
de XCIX et 189 p.; il y a aussi une édition in-8.)
— 12 —
passé monarchique, avec toute son histoire, la
France a été, selon la juste expression de M.
Guizot, « comme un astre qui, jeté hors de son
orbite, errant en tous sens, cherchant sa place
et son cours, porterait partout sa propre per-
turbation (1). »
Et pourtant tout esprit impartial qui envi-
sagera le passé froidement et sans parti pris,
reconnaîtra, avec le grave historien qui ho-
honore sa verte vieillesse en racontant à la
jeunesse nos glorieuses annales (2), que, « jus-
qu'au jour où la France s'est ainsi égarée dans
ces espaces inconnus où l'abîme appelle l'a-
bîme , la maison de Bourbon s'est montrée
digne et capable de la haute mission que la
Providence assigne aux familles royales ;
qu'elle a fidèlement, habilement et heureuse-
(1) La France et la maison de Bourbon avant 1789,
p. 21.
(2) Histoire de France depuis les temps les plus
reculés jusqu'en 1789, racontée à mes petits enfants.
(Paris, Hachette). Quinze livraisons de cet ouvrage
avaient paru quand les événements sont venus en
arrêter la publication.
— 13 —
ment guidé et servi la nation française dans sa
carrière de civilisation et de gloire (1). »
Ce qui a fait dans le passé notre force et
notre incomparable gloire, c'est l'indissoluble
union de la monarchie et de la nation. Henri IV
(1) La France et la maison de Bourbon avant 1789,
p. 21. — Si nous interrogions d'autres historiens
peu suspects, nous les entendrions proclamer les
mêmes vérités : « La succession des temps , écrit
M. Augustin Thierry, fait apparaître une suite de
rois et de ministres s'employant à cette grande oeu-
vre et mettant au service de la même cause tout ce
qu'ils ont d'âme et de génie... De l'avènement de
Louis-le-Gros à la mort de Louis XIV, chaque époque
décisive dans le progrès des différentes classes de la
roture en liberté, en bien-être, en lumières, cor-
respond, dans la série des règnes, au nom d'un grand
roi ou d'un grand ministre. » Le seul divorce entre
la royauté et le tiers-état a empêché l'établissement
d'une constitution qui devait compléter la liberté
civile et fonder la liberté politique : « l'accord man-
qua sur les conditions d'un régime à la fois libre et
monarchique ; l'oeuvre mal assise des constituants
de 1791 croula presque aussitôt, et la monarchie fut
détruite.» (Essai sur l'histoire de la formation et des
progrès du Tiers-Etat. Paris, 1853, p. IX-X et 188.) —
M. ThéophileLavallée a dit, en parlant des travaux par
lesquels Louis XIV continua l'oeuvre dont les Bour-
bons avaient fait « la pensée dirigeante de leur poli-
tique et l'affaire principale do leur gouvernement : »
— 14 —
a inauguré cette politique vraiment française,
vraiment nationale, au lendemain de nos dis-
cordes civiles : « le premier, il porta dans le
gouvernement la pensée habituelle de l'intérêt
public, supérieur à tout intérêt de personne,
" Tout fut prévu, étudié, combiné avec un art parfait,
une minutieuse intelligence des lieux, le sentiment
national le plus éclairé, le plus pratique ; tout fut
fait aussi sans bruit, sans éclat, comme un travail
ordinaire et obscur; les pièces, les documents, les
détails ont été à peine connus des contemporains :
cela s'appelait tout simplement le règlement des
places des frontières... Rien de moins éclatant et qui
éveillât moins l'envie, rien de plus habile et de plus
sûr ; tous nos points vulnérables devaient être cou-
verts ou directement par nous-mêmes, ou indirecte-
ment par nos voisins ; en même temps, la triple
ligne de forteresses qui faisait de la France un camp
retranché de vingt millions d'hommes, la ceinture
de petits états neutres ou alliés qui complétait et ga-
rantissait notre frontière, nous donnaient, si besoin
était, une base formidable pour des agressions exté-
rieures... Ce grand travail, unique dans l'histoire
moderne, qui n'a jamais été suffisamment connu ni
suffisamment admiré, a fait pendant un siècle le
salut de la France; il est la gloire éternelle des
trois personnages qui l'accomplirent : Louis XIV,
Vauban et Louvois. » (Les Frontières de la France,
p. 34, 00-61.)
— 15-
de classe ou de parti. » Il donna à la France
la liberté de conscience, il plaça le droit, la
justice, le bon sens et le bien public au-dessus
de toutes les dissensions et de toutes les pré-
tentions religieuses, aristocratiques ou popu-
laires (1) ; il fut non le roi d'un parti, mais,
dans toute la force du terme, le roi de France.
Ces grandes traditions se poursuivirent, à
travers des. phases diverses, mais avec une
invariable constance (2), jusqu'à l'avénement
du prince qu'on a appelé « le plus vertueux
comme le plus malheureux des Bourbons. »
Des moeurs pures et simples, le sentiment du
devoir, l'honnêteté des desseins et de la vie,
des intentions profondément bienveillantes et
humaines et très-peu d'ambition person-
nelle (3), semblaient faire de lui le monarque
prédestiné pour cette transformation politique
et sociale à laquelle il se prêtait si facilement
et si loyalement. Mais la Révolution était là :
« ce n'est point l'esprit de justice et de li-
(1) M. Guizot, la France et la maison de Bourbon
avant 1789, p. 8-9.
(2) Voir à ce sujet la remarquable étude de
M. Guizot.
(3) M. Guizot, l. c, p. 19-20.
— 16 —
berté, » dirons-nous avec l'illustre historien que
nous ne nous lassons pas de citer, car c'est la
voix de la vérité et du bon sens qui parle par
sa bouche, « c'est l'esprit révolutionnaire qui,
par violence et par ruse, s'est saisi alors de la
France, s'est dressé devant Louis XVI, et a
rendu vaines les meilleures dispositions et im-
possible tout concert sincère et efficace entre
le pays et son roi (1). »
C'est donc de la rupture avec nos traditions
nationales, c'est de l'oubli de notre glorieux
passé que datent toutes nos infortunes et tous
nos désastres. M. Guizot l'a dit justement :
« Pour les peuples comme pour les individus,
l'ingratitude n'est pas seulement un tort grave;
c'est une faute qui coûte cher (2).» Après avoir
proclamé Louis XVI le restaurateur des liber-
tés françaises, la nation s'est déclarée, sous son
sceptre, « opprimée et malheureuse ; » elle a
trouvé incomplètes et boiteuses les libertés
qu'elle devait au gouvenement réparateur de
la Restauration. « Les révolutions lui ont
(1) M. Guizot, l. c, p. 20.
(2) M. Guizot, l. c, p. 19,
— 17 —
appris ce que sont vraiment l'oppression et le
malheur (1). »
Mais si la France, fatiguée de tant d'essais
infructueux, de tant de déceptions, de tant de
maux et de ruines, veut enfin s'arrêter sur
cette pente funeste qui la conduit aux abîmes ;
si, reconnaissant qu' « une révolution est un
suicide accompli dans le fol espoir d'accomplir
soi-même sa résurrection (2), » et que prolon-
ger davantage la crise révolutionnaire serait
inévitablement arriver à la mort à travers les
dernières convulsions de l'agonie, la France
cherche résolument à remonter le cours de ce
torrent impétueux où elle s'est laissée entraî-
ner, quels sont donc les obstacles qui l'empê-
chent de renouer la chaîne de la tradition, et
de chercher son salut dans le principe tuté-
laire qui assura ses destinées à travers les
âges?
Je sais que, comme on l'a dit spirituelle-
ment, la grande route royale est hantée par.
des revenants (3). Mais je sais aussi qu'il
suffit d'un peu de lumière et de bon sens
(1) M. Guizot, l c, p. 19.
(2) M. Guizot, l. c, p. 21.
(3) Etude politique. M. le comte de Chambord, p. x.
— 18 —
pour dissiper tous ces fantômes, qui n'existent
que dans l'imagination populaire. On a pu,
sous l'empire d'illusions aujourd'hui disparues,
se priver de ce bénéfice de la tradition « le
plus envié par les pouvoirs nouveaux et le
seul qu'ils ne puissent usurper ; mais se refuser
d'y revenir lorsqu'on a tout essayé depuis sa
chute, lorsqu'en retrouvant tout ce qu'on a
perdu, on garde et l'on conserve tout ce que
l'on a gagné, semblerait à notre génération
un odieux parti pris de sacrifier la France à
d'injustifiables préjugés (1). »
Pour faire apparaître cette vérité dans tout
son éclat, il importe d'aller au devant des
objections, de souffler sur ces fantômes occu-
pant la route qui nous conduirait au port.
Entrons donc résolument sur cette route. Pour
mieux faire apprécier la valeur, de ce principe
traditionnel auquel une sorte de respect hu-
main semble empêcher certains esprits d'avoir
recours, étudions-en le représentant. Sa vie,
ses paroles, ses actes, vont nous montrer ce que
serait la monarchie héréditaire en la personne
(1) Etude politique. M. le comte de Chambord,
p. XCVIII.
— 19 —
de HENRI V, et ce que le pays aurait à at-
tendre du retour de la maison de Bourbon,
II
Le 29 septembre 1820, du haut du balcon
des Tuileries, le roi Louis XVIII faisait en-
tendre ces paroles à une foule immense et
enthousiaste :
« Mes amis, votre joie centuple la mienne.
Il nous est né un enfant à tous. Cet enfant sera
un jour votre père. Il vous aimera comme je
vous aime, comme tous les miens vous aiment.»
Henri-Charles-Ferdinand-Marie-Dieudonné
d'Artois, duc de Bordeaux, venait de naître,
et ce berceau, annoncé dans la nuit du 13
février par le duc de Berry expirant sous le
poignard de Louvel, était salué par tous
comme un gage d'espérance pour la France et
pour l'Europe. Les poètes chantaient l'Enfant
— 20 —
du miracle (1); le nonce, au nom du corps
diplomatique, le nommait l' Enfant de l'Eu-
rope , titre ratifié par les souverains étran-
gers (2); et le Journal des Débats était l'écho
du pays tout entier quand il traçait les lignes
suivantes : « Pour vous, jeune enfant, objet
de tant d'amour et de voeux..., vous nous ap-
paraissez dans nos orages politiques comme
l'étoile apparaît en dernier signe d'espérance
au matelot battu par la tempête. Qu'autour
de votre berceau viennent se rallier les efforts
des gens de bien ; contre ce berceau sacré,
(1) Il est né, l'enfant du miracle !
Héritier du sang d'un martyr ;
Il est né d'un tardif oracle,
Il est né d'un dernier soupir?
Aux accents du bronze qui tonne
La France s'éveille et s'étonne
Du fruit que la mort a porté!...
(Lamartine, Méditation XV.)
O joie! ô triomphe! ô mystère!
Il est né l'enfant glorieux,
L'ange que promit à la terre
Un martyr partant pour les cieux!...
(Victor Hugo, Ode VIII.)
(2) Lettre de l'empereur de Russie au roi Louis
XVIII.
— 21 —
que tous les complots des méchants viennent
échouer ! Croissez pour imiter les vertus de la
noble famille qui vous entoure !.. Croissez pour
rendre heureux un peuple qui vous reçut avec
tant de joie et d'espérance (1) ! »
Dix ans n'étaient point écoulés, et l'enfant
tant aimé et si digne de l'être, cet enfant qui,
à huit ans, s'était écrié : « Je veux être
Henri IV second, » et dont les heureuses dis-
positions faisaient dire à son grand-père le roi
Charles X : « Heureuse France, si jamais il
est Roi ! » devait prendre le chemin de l'exil.
Les témoignages ne nous manqueraient pas si
nous voulions raconter ces années d'enfance,
assombries par les tristesses de l'exil, mais
fécondes, car le duc de Bordeaux y faisait
l'apprentissage des mâles vertus plus néces-
saires encore dans l'adversité que dans la
bonne fortune. Nous pourrions interroger les
visiteurs de Lullworth, d'Holy-Rood et de
(1) Dans une lettre du 6 mai 1821, publiée tout
récemment (Bibliothèque universelle de Genève, no-
vembre 1870), Maine de Biran saluait " cet enfant
précieux auquel se rattachent toutes nos destinées,»
et racontait d'une plume émue les cérémonies du
baptême du duc de Bordeaux.
— 22 —
Prague , qui nous feraient connaître l'intelli-
gence précoce du prince, son esprit d'observa-
tion, son ardente soif de savoir, la vivacité
de ses réparties, la bonté de son coeur; nous
poumons citer cette parole de Chateaubriand,
au retour d'un voyage à Prague, en septembre
1833 : « Parmi les enfants extraordinaires que
j'ai vus, nul ne m'a autant étonné que M. le
duc de Bordeaux. » Nous n'insisterons pas.
Qu'il nous suffise de constater que M. Bar-
rande, puis Mgr Frayssinous, et avec lui
l'abbé Trébuquet, ce fidèle précepteur que
nous avons vu mourir à Frohsdorf aumônier
de son ancien élève, présidèrent à l'éducation
du jeune prince; que M. Cauchy l'initia aux
sciences; que le brave La Villate, attaché à sa
personne dès sa plus tendre enfance, fit de lui un
hardi cavalier, un nageur intrépide, et le fami-
liarisa avec tous les exercices violents ; que le
colonel Monnier et le général d'Hautpoul lui
firent connaître toutes les parties de l'art mi-
litaire. L'évêque d'Hermopolis a résumé en
ces lignes le plan de l'éducation de Henri de
France : « Je veux en faire avant tout un
honnête homme, un chrétien qui puisse sup-
porter la bonne comme la mauvaise fortune.
-23-
Je lui dirai : « Il importe peu que vous soyez
« Roi, Dieu seul en décidera ; mais ce qui
« importe, c'est que, si vous n'êtes pas sur
« le trône, chacun voie et sente que vous êtes
« digne d'y monter. » Et, dans une lettre à
Madame la duchesse de Berry, Mgr Frays-
sinous écrivait : « Espérons que le jeune prince
tiendra ce qu'il promet : il y a dans son âme
et dans son esprit de quoi faire un honnête
homme, un chrétien sincère et un grand
prince (1). »
De bonne heure le duc de Bordeaux com-
mença cet utile apprentissage des voyages, qui
devait compléter sa sérieuse éducation, et lui
faciliter l'usage des langues étrangères qu'il
possède si parfaitement. Dès 1836, il avait
visité, avec le colonel Monnier, les champs de
bataille qui se trouvent autour de Prague, et,
en 1838, son éducation classique étant achevée,
il avait déjà vu Vienne, Venise, Mantoue et
Milan. Au printemps de 1839, il parcourut,
en compagnie du général Latour-Foissac, du
duc de Lévis et du comte de Locmaria, diffé-
rentes provinces de la monarchie autrichienne,
la Croatie, la Hongrie, la Transylvanie, et
(1) Vie de Mgr Frayssinous, par le baron Henrion.
— 24 —
visita au retour le champ de bataille de Wa-
gram, où avaient combattu deux de ses com-
pagnons. Dans ces voyages d'observations et
d'études, bien plus que de touriste, les lectures
tenaient une bonne place, et venaient tromper
les longueurs de la route. L'un des compa-
gnons du prince rapporte que, dans les deux
mois consacrés à l'exploration des provinces du
sud de l'Autriche, le prince avait lu l'Esprit
des Lois, l' Histoire de la Restauration,
l'Histoire de la campagne de Russie du
général de Chambray, et le dernier Voyage
du maréchal Marmont (1). A la fin de septem-
bre 1839, le prince partit pour Vérone, où,
sous la direction du général Vincent, il étudia
le camp formé par Radestki, et, traversant
Gênes, Livourne, Pise et Sienne, il arriva à
Rome, où il fut reçu solennellement par le
Souverain Pontife, et où il séjourna pendant
deux mois et demi.
C'était la première manifestation publique
du prince, qui avait pris récemment ce titre
de comte de Chambord destiné à rester son
appellation dans l'exil. « Ce fut à ce moment,
(1) Souvenirs des voyages de Mgr le duc de Bor-
deaux, par le comte de Locmaria, t. I, p. 73.
— 25 —
a dit un de ses plus complets et plus véridi-
ques historiens, que les préventions qu'on avait
contre l'éducation et la personne de M. le duc
de Bordeaux disparurent entièrement. Ceux
qui avaient conversé avec lui, et il avait admis
tous ceux qui avaient demandé à lui être pré-
sentés, ne pouvaient plus penser qu'il eût reçu
une éducation peu libérale, et l'on comprit
dès lors l'attrait qu'il avait exercé sur le duc
de Cambridge, qui lui disait en le quittant
après les grandes manoeuvres de Vérone : « Je
« voulais aller à Paris, mais maintenant je
« n'irai plus que lorsque je serai sûr de vous y
« trouver. » Henri de France produisit cet
effet sur tous ceux qui approchaient de sa
personne, et qui devinrent comme autant de
témoins qui déposèrent en sa faveur. Non-
seulement, dans les soirées du palais Conti, il
conquérait les sympathies des nombreux visi-
teurs qui accouraient à ses réceptions, mais,
dans les audiences particulières où il acceptait
des conversations plus sérieuses et plus suivies
qu'elles ne peuvent l'être dans les nombreuses
réunions, il confirmait la bonne opinion qu'a-
vaient donnée de lui la bonne grâce de son
maintien à la fois plein de majesté et de cour-
toisie, et le charme d'une parole intelligente
et digne qui disait chaque chose en son lieu,
et parlait à chacun le langage qui pouvait lui
convenir (1). »
Dans ces voyages, d'ailleurs, tout n'était
point donné à l'existence extérieure. La vie
de Henri de France restait une vie d'applica-
tion et de travail : « À Rome, disait alors
M. de Montbel à M. de Genoude, il se lève à
six heures. A sept heures, après avoir entendu
la messe, il suit un cours de stratégie mili-
taire avec M. de Locmaria, ensuite un cours
de philosophie et d'histoire de la religion avec
M. Trébuquet, puis un cours d'histoire mo-
derne, de droit public et d'économie avec moi.
Ces études et d'autres travaux conduisent
jusqu'à deux heures, moment où commence
une autre étude, celle de Rome païenne et de
Rome chrétienne, envisagée dans ses monu-
ments anciens et modernes, ses grandes ruines,
ses temples, ses musées et ses palais (2).» Le
(1) Henri de France, ou histoire des Bourbons de
la branche aînée pendant quinze ans d'exil, par M.
Alfred Nettement. (Paris 1845, 2 vol. in-8°), t. II,
p. 185-86.
(2) Henri de France, par M. Nettement, t. II,
p. 195-96.
— 27 —
caractère politique du prince commençait à se
dessiner, et l'on recueillait des mots qui mon-
traient quelle idée il se faisait des devoirs de
la royauté : « Si j'étais roi, disait-il, je vou-
« drais être roi de France et non d'un parti ;
« je ne demanderais pas aux hommes ce qu'ils
« ont fait, mais ce qu'ils peuvent faire. » Un
homme de l'entourage du gouvernement de
juillet écrivait de lui à cette époque : « Du jour
« où je l'ai vu à Saint-Pierre de Rome, j'ai été
« frappé de deux choses remarquables en sa
« personne : son air de grandeur et sa prédes-
« tination. » Un personnage de grand sens,
après l'avoir étudié de près, disait dans le même
temps : « C'est un jeune homme qu'on serait
« heureux d'aimer comme ami, s'il n'était pas
« fils de Roi. »
M. le comte de Chambord alla passer quel-
que temps à Naples, où, pour la première fois,
il entendit sur la scène la langue de Mo-
lière (1), traversa Rome au retour, et, après un
séjour à Florence, revint à Goritz auprès de la
famille royale. Dans le cours de l'année 1840,
il fit un voyage d'études stratégiques en Bohème
(1) Souvenirs, etc., par le comte de Locmaria, t. II,
p. 255.
— 28 —
et en Bavière, visita les champs de bataille
d'Austerlitz, de Lutzen et de Bautzen, et par-
courut au retour une partie de la Suisse. Des
études maritimes à Venise dans l'hiver de 1841,
une exploration de l'Adriatique, en compagnie
de l'amiral de Villaret-Joyeuse (1), ajoutèrent
aux connaissances spéciales du prince, auquel
rien ne restait étranger.
Cette vie active et laborieuse fut interrom-
pue par un grave accident. Dans une promenade
aux environs de Kirchberg, résidence d'été de la
famille royale, le cheval du prince, en se ca-
brant, se renversa sur lui. Le prince, au lieu
de chercher à se dégager, força l'animal à se
relever, et, dans ce violent effort, sa cuisse fut
rompue au col du fémur (28 juillet 1841).
M. le comte de Chambord subit un traitement
long et douloureux, et ne garda de cette frac-
ture, presque toujours mortelle, que la marque
de la faveur providentielle dont il avait été
l'objet (2).
(1) Voir la lettre du 16 avril 1841 à M. de Villaret-
Joyeuse dans la Correspondance publiée à Bruxelles
en 1859, p. 1.
(2) Voir le récit de l'accident, par M. de Locmaria,
témoin oculaire, dans ses Souvenirs, t. II, p. 473.
— 29 —
Un an plus tard, un autre prince, sur lequel
reposaient bien des espérances, était lancé vio-
lemment hors de sa voiture, et succombait à la
suite de cette chute. En apprenant la mort du
duc d'Orléans, M. le comte de Chambord écri-
vait à l'un de ses amis de France ( 28 juillet
1842) :
« A la nouvelle du triste événement dont
vous me parlez dans votre dernière lettre, ma
première pensée a été de prier et de faire prier
pour celui qui en a été la malheureuse victime.
J'ai été plus favorablement traité l'année der-
nière , et j'en rends d'autant plus grâce à la
Providence , que j'espère qu'elle ne m'a con-
servé la vie que pour la rendre un jour utile
à mon pays. Quel que soit le cours des événe-
nements, ils me trouveront toujours prêt à me
dévouer à la France et à me sacrifier pour
elle (1). »
(1) On remarquera que cette lettre , publiée par
M. Nettement (t. II, p. 246), porte la date de l'anni-
versaire de l'accident de Kirchberg.
III
Le voyage de Rome avait été la première
manifestation publique de la personne du
Prince. Le voyage de Londres fut la seconde,
plus complète et plus éclatante encore. Dans la
Ville-Eternelle, M. de la Ferronnays avait
paru auprès de Henri de France ; Chateau-
briand devait, bravant tous les obstacles, venir
dans la capitale de l'Angleterre répondre
du petit-fils de Henri IV devant la France
et devant le monde. Deux mille Français, à la
tête desquels se trouvaient des pairs de France,
des députés, des illustrations appartenant à
toutes les classes, à toutes les professions, vin-
rent rendre leurs hommages à M. le comte de
Chambord qui, après avoir visité l'Ecosse et
revu les lieux, témoins des premiers jours de
son exil, s'était installé à Belgrave-Square.
— 31 —
L'effet de cette manifestation fut immense :
chacun fut à même de reconnaître, avec Cha-
teaubriand , que « le Prince comprenait tout
ce qui était grand, qu'il voulait tout ce qui
était juste; » et les paroles adressées à l'illus-
tre écrivain, redites de bouche en bouche,
devaient montrer à la France que M. le comte
de Chambord était bien un homme de son temps :
« J'aime la France, avait-il dit, parce que la
« France est ma patrie, et si jamais mes pensées
« se sont dirigées vers le trône de mes ancê-
« tres, ce n'a été que dans l'espoir qu'il me
« serait possible de servir mon pays, avec ces
« principes et ces sentiments si glorieusement
« proclamés par M. de Chateaubriand, et qui
« s'honorent de tant et de si nobles défenseurs
« dans notre terre natale. »
On retrouve là le prince qui, à la date du 8
septembre 1842, écrivait au marquis de Brézé,
l'éloquent défenseur des principes monarchi-
ques à la Chambre des pairs :
« Vous pouvez être bien sûr du plaisir que
j'aurai à vous voir et à m'entretenir avec vous
des grands intérêts de la France et de tout ce
qui pourra contribuer un jour à son bonheur.
Servir la France, c'est me servir moi-même ;
— 32 —
ce sont donc des jours bien heureux, des jours
enlevés à l'exil que ceux que je puis passer avec
des amis comme vous, qui peuvent si bien me
parler de notre pays, eux qui consacrent si
utilement, si honorablement leur vie et leurs
talents à la défense de ses véritables intérêts.»
On retrouve également le prince qui aimait
à s'entourer des gloires françaises, et qui
écrivait au général de Latour-Maubourg ( 14
décembre 1842) :
« En visitant avec lui (le général Foissac)
ces champs de bataille où vous avez si glorieu-
sement combattu à la tête du corps d'armée
que vous commandiez, je me suis senti heureux
et fier de penser que je compte parmi les amis
qui me sont restés fidèles des hommes comme
vous, qui ont versé leur sang pour la gloire
de nos armes et porté si haut le nom français.
Si j'avais pu vous avoir vous-même pour guide,
accompagné par vous et par le général Foissac,
je me serais trouvé aussi heureux qu'on peut
l'être sur la terre étrangère. »
Les résultats politiques du voyage de Lon-
dres furent précisés dans cette lettre de M. le
comte de Chambord à Chateaubriand :
« En me trouvant avec vous en parfaite com-
— 33 —
munauté d'opinion et de sentiments, je suis
heureux de voir que la ligne de conduite que
j'ai adoptée dans l'exil et la position que j'ai
prise sont de tous points conformes aux con-
seils que j'ai voulu demander à votre longue
expérience et à vos lumières. Je marcherai
donc avec encore plus de confiance et de fer-
meté dans la voie que je me suis tracée.
« Plus heureux que moi, vous allez revoir
notre chère patrie. Dites à la France tout ce
qu'il y a dans mon coeur d'amour pour elle.
J'aime à prendre pour mon interprète cette
voix si chère à la France, et qui a si glorieuse-
ment défendu, dans tous les temps, les princi-
pes monarchiques et les libertés nationales. »
Et Chateaubriand répondait :
« Je salue avec des larmes de joie l'avenir
que vous m'annoncez. Vous innocent de tout,
à qui on ne peut reprocher que d'être des-
cendu de la race de Saint-Louis, seriez-vous
donc le seul malheureux parmi la jeunesse qui
tourne les yeux vers vous ?
« Vous me dites que, plus heureux que vous,
je vais revoir la France. Plus heureux que
vous! c'est le seul reproche que vous puissiez
adresser à votre patrie. Non, Prince, je ne
— 34 —
puis être heureux tant que le bonheur vous
manque. J'ai peu de temps à vivre, et c'est ma
consolation. Je vous demande après moi un
souvenir pour votre vieux serviteur. »
Tel apparaissait dès lors en M. le comte
de Chambord l'homme politique. Si l'on veut
contempler le Prince, l'homme physique et
moral, qu'on lise le portrait tracé par un jour-
nal d'Edimbourg, le Caledonian Mercury :
« La personne du Prince est extrêmement
prévenante ; le feu de l'intelligence brille dans
ses traits, et il a vivement rappelé à notre
esprit les portraits de son aïeul Louis XIV
dans son jeune âge. Mais, à la majesté de la
figure du grand Roi, il joint une douceur et
un charme d'expression qui lui gagnent rapi-
dement tous les coeurs. Ses manières sont rem-
plies d'une affabilité sans apprêt, et d'une
bonté dont on a eu la preuve, entre autres,
dans ses questions multipliées et pleines d'un
vif intérêt sur toutes les personnes qu'il a
connues ici dans son enfance. Enfin, il n'est pas
un de ceux qui ont eu le privilége de jouir de
sa société qui n'en soit sorti avec un véritable
sentiment d'admiration. »
N'oublions pas de mentionner le profit que
— 35 —
M. le comte de Chambord tira de son séjour
dans la Grande-Bretagne, au point de vue de
ses connaissances spéciales, en visitant avec soin
les usines, les manufactures, tous les grands
établissements publics.
Henri de France avait, le 5 novembre 1836,
perdu son grand-père, le roi Charles X, enlevé
à Goritz par une attaque de choléra. Il fut
rappelé brusquement en Allemagne par l'état
de son oncle, M. le duc d'Angoulème, dont la
mort (2 juin 1844) le rendit bientôt chef de la
maison de Bourbon. La notification suivante
fut alors adressée par lui aux cabinets :
« Devenu, par la mort de M. le comte de
Marnes, chef de la maison de Bourbon, je re-
garde comme un devoir de protester contre le
changement qui a été introduit en France dans
l'ordre légitime de succession à la couronne, et
de déclarer que je ne renoncerai jamais aux
droits que, d'après les anciennes lois françaises,
je tiens de ma naissance.
« Ces droits sont liés à de grands devoirs,
qu'avec la grâce de Dieu je saurai remplir;
toutefois, je ne veux les exercer que lorsque,
dans ma conviction, la Providence m'appellera
à être véritablement utile à la France.
— 36 —
« Jusqu'à cette époque, mon intention est de
ne prendre, dans l'exil où je suis forcé de vivre,
que le nom de comte de Chambord ; c'est celui
que j'ai adopté en sortant de France, je désire
le conserver dans mes relations avec les cours. »
M. le comte de Chambord ne tarda pas à
s'établir à Frohsdorf, qui devait être, à partir
de ce moment, sa résidence habituelle. Quelle
fut, dès cette époque, la vie du Prince, dans
cette retraite où il allait passer ses plus belles
années loin de la France, entouré de quel-
ques amis fidèles et de visiteurs dont le dévoue-
ment ne connaissait point la distance ? Ce fut
une vie toute de travail, d'application soute-
nue, d'études sérieuses. Pas un livre intéres-
sant ne paraissait sans fixer l'attention du
Prince, qui cherchait la vérité partout, chez
les adversaires comme chez les amis. M. le
comte de Chambord n'ignorait rien de ce qui
se publiait sur l'histoire, sur la théorie ou sur
la pratique de l'art militaire ; il entretenait
une correspondance suivie avec bon nombre
d'hommes éminents, et, l'oeil toujours fixé sur
ce grand échiquier où s'agitaient les affaires
européennes, il ne laissait passer aucun évé-
nement sans l'étudier dans ses causes et dans
— 37 —
ses effets. En 1840, le Prince écrivait à Mgr
Frayssinous : « Je m'occupe de choses graves
et utiles, et je vous bénis tous les jours de
m'avoir forcé au travail dans mon enfance. Je
classe et je mets par écrit tous les souvenirs de
mes voyages, et particulièrement de celui de
Rome, qui a été pour moi un grand sujet de
réflexions et d'études (1). » Il avait fait tout
un travail sur les traités diplomatiques et sur
les gouvernements et les hommes qui y prirent
part depuis deux siècles. Dans cette étude ap-
profondie , il avait puisé la plus saine appré-
ciation de la situation politique de la France
en Europe : « La force de la France, disait-
il un jour au comte de Locmaria (vers 1841),
réside tout entière dans une communauté
d'origine, de confiance, d'estime et d'inté-
rêts avec les puissances continentales: rem-
placez cette politique par l'isolement, par
des préoccupations privées de nature à favo-
riser les prétentions de l'Angleterre, et il fau-
dra se mettre à sa suite, il faudra se faire
petit et renoncer aux conditions de puissance
que nous tenons de la nation même. Triste des-
(1) M. Nettement, l. c, t. II, p. 548.
3
— 38 —
tinée pour une nation comme la nôtre ; car si
les rois peuvent quelquefois descendre avec
honneur du trône, les peuples ne peuvent jamais
abdiquer leur puissance sans se dégrader (1). »
La correspondance de M. le comte de Cham-
bord à cette époque nous le montre occupé à
sonder tous les problèmes politiques et sociaux,
recevant des communications d'hommes distin-
gués, ne négligeant aucune occasion d'acqué-
rir les connaissances qui le rendront utile à son
pays. A M. Pardessus, le savant jurisconsulte,
il écrit (18 août 1843) : « Le duc de Lévis
m'a remis, Monsieur, les notes dont vous l'avez
chargé pour moi, et je viens vous dire moi-
même que je les ai lues avec tout l'intérêt et
l'attention qu'elles méritent. Votre travail m'a
fait d'autant plus de plaisir qu'il traite de
questions qui sont l'objet constant de mes étu-
des et de mes réflexions. En me trouvant d'ac-
cord avec vous sur plusieurs points importants,
j'ai été heureux de me voir confirmé dans mes
opinions par les avis d'un homme dont j'appré-
cie si bien l'expérience et les lumières. » —
À un pair de France, le vicomte du Bouchage,
(1) Souvenirs des voyages de Mgr le duc de Bor-
deaux, t. II, p. 546.
— 39 —
il accuse réception (11 octobre 1844) de deux
mémoires qu'il a reçus : « Je les ai lus, dit-il,
avec d'autant plus d'intérêt et d'attention que
je m'occupe moi-même de ces graves et impor-
tantes questions, qui doivent exercer dans l'a-
venir une si grande influence sur les destinées
des nations; je regarde comme un devoir d'étu-
dier dès à présent tout ce qui se rattache à
l'organisation du sort des classes laborieuses. »
— « M'occupant aussi moi-même, autant par
goût que par devoir, de tout ce qui se rattache
à l'agriculture, cette source véritable de la ri-
chesse des nations et du bien-être des classes
laborieuses, écrit-il au colonel d'Esclaibes (20
septembre 1844), j'éprouve un grand désir de
vous voir et de m'entretenir avec vous... Nous
visiterons ensemble les grands établissements
que le gouvernement autrichien a fondés pour
l'amélioration des chevaux, question dont l'im-
portance n'a peut-être pas été appréciée en
France jusqu'à ce jour. Ce sera un grand bon-
heur pour moi de m'associer ainsi à des recher-
ches qui doivent avoir quelque utilité pour
notre patrie, car ma plus grande consolation
sur la terre étrangère est de m'occuper de tout
ce qui peut contribuer au bonheur, à la gloire
— 40 —
et à la prospérité de la France. » Dans d'autres
lettres (9 septembre 1844, 10 octobre 1846) le
Prince se montre préoccupé des questions d'é-
conomie politique., de finances, d'amélioration
du sort des classes ouvrières.
M. le comte de Chambord est arrivé à l'âge
d'homme. Le moment est venu de l'interroger
sur la manière dont il envisage ses droits, dont
il comprend ses devoirs, sur son programme
politique, sur la ligne de conduite tracée à ses
amis. Sa correspondance va nous fournir la
réponse sur tous ces points.
« Je regarde les droits que je tiens de ma
naissance, écrit-il le 4 février 1844 (lettre à
M. Hyde de Neuville), comme appartenant à
la France, et bien loin qu'ils puissent devenir,
dans un intérêt personnel, une occasion de
troubles et de malheurs pour elle, je ne veux
jamais remettre le pied en France que lorsque
ma présence sera utile à son bonheur et à sa
gloire. »
« Je ne vois, dit-il ailleurs (lettre à M. de
Fontaine), dans les droits que, d'après les
antiques lois de la monarchie , je tiens de ma
naissance, que des devoirs à remplir. La France
— 41 —
me trouvera toujours prêt à me sacrifier pour
elle. »
« Dieu, en me faisant naître, m'a imposé de
grands devoirs envers la France, écrit-il à
M. de Villèle (19 février 1844). Je ne les oublie-
rai jamais. Quand il m'appellera à les rem-
plir, je serai prêt, sans orgueil et sans faiblesse.»
En félicitant les députés flétris de leur réé-
lection (19 mars 1844), le Prince appelle de ses
voeux le « jour heureux de conciliation où tous
les hommes sincères de tous les partis, de toutes
les opinions, abjurant leurs trop longues divi-
sions, se réuniront de bonne foi sur le terrain
des principes monarchiques et des libertés na-
tionales. »
Dans une lettre au général Donnadieu, qui
avait accueilli avec légèreté des bruits men-
songers sur son compte, le Prince rappelle
que partout où il a eu le bonheur de rencontrer
des Français, il les a accueillis avec empresse-
ment, sans distinction de rangs, de classes, de
conditions, ni même d'opinions, et il ajoute :
« Si jamais la Providence m'ouvre les portes
de la France, je ne veux pas être le Roi d'une
classe ni d'un parti, mais la Roi de tous. Le
— 42 —
mérite et les services seront les seules dis-
tinctions à mes yeux. »
Quant à ses amis politiques, M. le comte de
Chambord ne cesse de leur recommander
« d'habiter le plus possible leurs terres et de
donner l'exemple de toutes les améliorations
utiles, » de se « montrer toujours et partout
les plus empressés comme les plus habiles à
faire le bien, » de mettre leur plume au ser-
vice de la religion et de la société. « C'est en
renonçant à une vie oisive, écrit-il (19 octobre
1846), en travaillant au bien-être du peuple
et en protégeant les intérêts du commerce et
de l'industrie, que mes amis doivent chercher
à dissiper les préventions qui pourraient en-
core exister, et à reconquérir cette influence
salutaire qu'ils sont naturellement appelés à
exercer et qui peut devenir un jour si utile au
pays. »
Un jour de bonheur vint luire dans cette vie
d'exilé : le 16 novembre 1846, M. le comte de
Chambord épousait l'archiduchesse Marie-
Thérèse-Béatrix-Guëtane d'Este, soeur du duc
de Modène. Une princesse d'une rare vertu, d'un
dévouement à toute épreuve, qui avait dans
les veines du sang de Louis XIV et de la grande
— 43 —
Marie-Thérèse, unissait sa destinée à celle du
chef de la maison de Bourbon. Les deux lettres
qui suivent, adressées à l'ancien tuteur du
Prince, chargé du soin de ses intérêts., appri-
rent à la France le mariage du descendant de
ses rois et lui firent connaître sous l'empire de
quels sentiments s'accomplissait ce grand acte :
« Monsieur le marquis de Pastoret, je désire
qu'à l'occasion de mon mariage, les pauvres
aient part à la joie que m'inspire cette nouvelle
preuve de la protection du Ciel sur ma famille
et sur moi, et il me paraît que ceux de Paris
ont un droit particulier à mon intérêt : car je
n'oublie pas que c'est dans cette ville que je
suis né et que j'ai passé les premières années
de ma vie. Je m'empresse, en conséquence, de
vous annoncer que je mets à votre disposition
une somme de vingt mille francs, que je vous
charge de distribuer.
« Dans la répartition de ce secours, vous
n'aurez égard à aucune autre considération qu'à
celle des besoins et de la position plus ou moins
malheureuse de chacun... Je n'ai qu'un seul
regret, c'est de ne pouvoir donner davantage...
Je suis sûr que mes amis sentiront comme moi
la nécessité de s'imposer de nouveaux sacrifices
— 44 —
et de rendre leurs aumônes plus abondantes
que jamais. Ils ne peuvent rien faire qui me
soit plus agréable; c'est d'ailleurs le grand
moyen d'éloigner de notre commune et chère
patrie les maux qui la menacent, et d'attirer
sur elle toutes les bénédictions qui peuvent
assurer son bonheur. »
« Monsieur le marquis de Pastoret, vous savez
que c'est surtout par des secours distribués aux
classes indigentes que je désire marquer l'heu-
reuse époque de mon mariage et remercier la
divine Providence d'avoir écarté les obstacles
qui s'y étaient opposés jusqu'ici. Quoique forcé
de vivre sur la terre étrangère, je ne puis
jamais être indifférent ou insensible aux maux
de la patrie. En pensant à la cherté des sub-
sistances et aux justes craintes qu'elle inspire
pour la saison rigoureuse où nous allons en-
trer, j'ai cherché comment je pourrais contri-
buer au soulagement de la misère publique. Il
m'a paru que le meilleur emploi à faire des
sommes dont je pouvais disposer, c'est de les
consacrer à établir, à Chambord et dans les
forêts qui nous appartiennent encore, des ate-
liers de charité qui, offrant aux habitants
pauvres de ces contrées un travail assuré pen-

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