Hermine, ou L'enfant de Saint-Elvis / par Ruth Lynn ; traduit par Mme Dussaud-Roman

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Société des livres religieux (Toulouse). 1877. 1 vol. (186 p.) : pl. ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1877
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VWm DE SAINT-ELVÉ
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RUTH 'I/iTNN
Traduit par M" DUSSAUO-ROMAN
TOULOUSE
SOCIETE DES LIVRES RELIGIEUX
"~ DÉPÔT : RU8 ROMtODliKt». 7.
1877 f
SE TROUVE :
' A TOULOUSE,
Chez Paul Ï^OARDH, libraire, rue Romisuicres, 7. t'' *
/ A PARIS.
Chez S.VNDOZ ET FISCIIIUCUER, libraires, rue de Seine, 33 ;
Chez GRVSSART, libraire, rue de la Pais, 2; '■••.■*
Chez J. RoMtoi-R^ct 0e, rue de Lille. 48;
Chez CHASTE t., libraire , rue Rotjuej tne, 4.
A STRASBOURG, Chez VOMHOFF. libraire;
Chez Ta Et IÏEI. et Wiaiz , libraires.
A NIMES. ..... Chez PKYROVTINEL. libraire;
Chez B. GARVB, libraire,
A MARSEILLE.. - Chez DK ROBERT . libraire', boulevard do
Rome, I.
A MONTPELLIER. Chez POWQI^ libraire.
A CASTRES. . . . Chez BONXKT , libraire.
AU HAVRE Chez POIVSMXQX, lib., pls;ce de l'Ilôtel-dè.
Villo. tO.
A BORDEAUX. . . Chez FÉRET et Fus. libraires, cours d,e
l'Intendance ,15. ; ,
A ALGER. ..... Chez M. STCIIUIACO, libraire, rue de Ro«
vîgo,. I?.
A LONDRES The Religious Tract Society. 56, Pater-
nnster Row.
A GENÈVE'.... ChM RICIIARI». libraire, rue du Rhône, 56.
Chez A. CHERUI'MEZ et O, libraires.
A LAUSANNE. . . Chez I>iF.a et LEUÇT , libraires ;
Chez MEYER , libraire ;
Chez RotOE et Dtnoy, libraires.,
A NEUCHATEL. . Chez DKI.VCIIVCX frères, libraires ;
Chez Kissuxo, libraire.
A BERNE Sociferfc ÊVAXOÉLIQIB.
A BRUXELLES. . Librairie de la Société cvangéliquo, rue
Duquesnoy, 7.
A AMSTERDAM. . Chez Van B.VKKEXKS et O, libraires.
HERMINE
ou
L'ENFANT DE SAINT-ELVIS
PUBLIÉ PAU I.A SOCIÉTÉ DES LIVRES RELIGIEUX DE
TOULOUSE.
TOIT/JCSE - IKH. A. CH.UVIX ET HLS, RIE f'E* SALEXQl'ES» 28.
HERMINE
fJTOTDE.SAlNT-ELVIS
, 5' ",B
Traduit par M'" DUSS.VUD-IIOMAN
TOULOUSE
SOCIETE DES LIVRES RELIGIEUX
DÉptfr : RCE ROMICI'IÈRES, 7
1877
HERMINE
oc
L'ENFANT DE SAINT-ELVIS
CHAPITRE PREMIER.
PAS DE BATEAU SAUVETEUR.
Le port de Porthmynr est presque entière-
ment caché par de hautes murailles de rochers
qui laissent avancer les vagues mugissantes
jusqu'à ce que leur bruit se perde sur les sables.
L'entrée de cet étroit passage est formée d'un
côté par une falaise, de l'autre par une jetée
datant des Romains, qui, par une courbe gra-
cieuse, offre un sûr abri aux bateaux pécheurs.
La baie ressemble à un petit lac tant elle est
calme, et, encadrée par les collines et les prai-
HERMINE.
ries, elle offre un aspect paisible qui repose Tes-,
prit et le coeur.
Pendant l'hiver, les grandes vagues se brisent
avec fureur contre la jetée, sans parvenir à
troubler la sécurité dont jouissent les marins
rORTHMYSR.
lorsqu'ils sont h l'ancre dans ces parages. Un
ruisseau descend de la montagne et vient tom-
ber dans la mer; à son embouchure quelques
canards barbotent joyeusement et s'aventurent
même parfois jusque sur les vagues écumeuses.
Des chaumières sont parsemées sur les flancs des
PAS DE BATEAU SAUVETEUR. 9
collines au milieu des pâturages et relient
Porthmynr à Saint-Elvis ; ces deux villages for-
ment une même paroisse.
Une cabane d'assez pauvre apparence et dans
une position isolée paraissait posée comme sen-
tinelle à l'entrée de la vallée. Elle était bâtie
sur un petit promontoire, couverte de chaume
et soutenue par un mur de rochers auquel était
rivé un gros anneau de fer pour assujétir les
bateaux pendant les mauvais temps.
Il serait difficile de décrire cette demeure rus*
tique, car on aurait dit, à la voir, qu'elle était
construite de pièces et de morceaux ajoutés les
uns aux autres sans art et pour répondre aux
besoins du moment. Une portion du toit était
recouverte d'ardoises, si usées, si mal jointes, que
les herbes croissaient entre les fentes; le reste
était en chaume retenu par de grosses pierres
chargées de le défendre contre les rafales. Des
touffes de fleurs jaunes se mêlaient à la paille;
les oiseaux sautillaient en gazouillant autour de
la cheminée, tandis qu'à quelques pas le ruis-
seau murmurait doucement son doux refrain.
C'était un soir d'octobre, les pluies d'automne
avaient changé le petit cours d'eau en un tor-
rent impétueux. Tout le jour la mer avait écume
et gémi, annonçant uns tempête, qui augmen-
tait d'intensité à mesure que la nuit approchait.
10 HERMINE.
Les oiseaux de mer se précipitaient en criant
vers le rivage, comme s'ils avaient compris et
partagé l'angoisse des marins, assemblés sur la
jetée, qui constataient avec désespoir les signaux
de détresse d'un navire approchant lentement
mais sûrement vers les récifs qui bordaient la
côte et contre lesquels il allait se briser dans
quelques instants, sans qu'il fût humainement
possible de lui porter secours.
— Il sera bientôt trop tard, père Roger, dit
un jeune garçon dont l'impétuosité contrastait
avec le calme des vieux loups de mer.
— Veux-tu te noyer avec eux? répondit le
vieillard impatienté - pourquoi parler comme tu
le fais? Dieu lui vienne en aide, car pour nous
c'est impossible. Quel est celui de nos bateaux
qui résisterait à un temps pareil?
Le brouillard s'épaississait de plus en plus en
enveloppant la mer et la chaumière, tandis que
le vent hurlait comme s'il allait tout enlever sur
son passage. L'intérieur de cette demeure n'était
éclairé que par le feu de la cheminée qui per-
mettait de distinguer la batterie de cuisine, soi-
gneusement rangée sur des étagères, deux
grands lits aux deux extrémités de la chambre,
un berceau vide suspendu au plafond, et près
del'âtre une femme agenouillée, Létitia Owynne,
qui priait Dieu pour son vieux père qu'elle sa-
PAS DE BATEAU SAUVETEUR. Il
vait exposé à l'ouragan. Trente-cinq années de
travail et de soucis avaient laissé leur empreinte
sur ce pâle et doux visage, et ce soir-là on li-
sait sur ses traits amaigris une anxiété crois-
sante à mesure que l'orage augmentait. Ses yeux
-fixés sur le berceau étaient remplis de larmes :
« Ma petite Ruth, mon doux petit ange, » disait-
elle, « tu n'as plus besoin d'être bercée mainte-
nant. Le bon Berger t'a recueillie dans ses bras,
et ton lit est vert et paisible dans le cimetière.
Quelle nuit ! » ajouta-t-elle ; « comme je voudrais
savoir mon père rentré; oh ! mon Dieu ! garde-
le pendant cette horrible tempête ! »
Un jeune enfant dormait doucement dans un
des grands lits; c'était son fils unique, son
David ; sa joue rose et hâlée reposait sur une de
ses mains brunies, et, quoique son visage fût
tourné du côté des flammes, ni la lumière, ni
l'ouragan ne troublaient son sommeil. Pour la
mère il n'y avait pas de repos; elle allait sans
cesse sur le seuil de la porte, espérant voir re-
venir quelqu'un des siens ; mais le même bruit
lugubre des vagues répondait seul à son at-
tente.
— Est-ce vous, Nancy Lewis? dit-elle enfin en
apercevant une forme qui se rapprochait de la
chaumière. Entrez, je vous en prie.
— Merci, je suis presque noyée par cette pluie;
12 HERMINE.
impossible de rester sur la jetée ; il y fait noir
comme dans un four; je suis venue pour vous
raconter ce qui se passe là-bas. Un superbe na-
vire a fait naufrage; votre père, mon Jacques et
quelques autres ont mis un bateau à la mer pour
essayer de sauver quelques-unes de ces pauvres
créatures ; mais ils seront noyés. Il n'y aurait
qu'un bateau de sauvetage qui pourrait affron-
ter une pareille tempête, et c'est une honte qu'il
n'y en ait pas à Porthmynr. On dirait que le
diable s'en mêle.
Létitia ne répondit pas; ses joues et ses lè-
vres étaient sans couleur, car les paroles de
Nancy lui avaient rappelé une scène du même
genre, qui deux ans auparavant lui avait ravi
son mari, Richard Gwynne, qu'on lui avait
rapporté mort, victime de son dévouement. Dès
lors, jamais Létitia n'avait pu se joindre aux au-
tres femmes lorsqu'elles se réunissaient sur le
rivage, et quand le vent soufflait, que la mer en
courroux se déchaînait contre les rochers, elle
se retirait dans sa chambre et priait pour ceux
qui étaient ballottés sur les flots.
— Ai-je bien entendu? avez-vous dit que mon
père s'est embarqué ?
— Oui, il a été même le premier, répondit
Nancy. Personne n'aurait eu ce courage, si lui,
le plus âgé, ne se fut mis â la brèche ; et je suis
PAS DE BATEAU SAUVETEUR. 13
sûre, continua-t-elle en sanglotant, que mon
mari ne reviendra pas, et demain mes six pau-
vres petits seront orphelins. Vous n'en avez
qu'un, ce sera moins dur pour vous.
Cette dernière phrase ne parvint pas à l'oreille
de Létitia. Son coeur tout entier s'élevait à Dieu,
et elle n'entendait plus le discours décousu de
Nancy.
— J'attendais un malheur de jour en jour,
et je savais que la mort nous visiterait bientôt;
j'avais vu des feux follets et un soir j'ai distin-
gué une procession funèbre qui traversait le ci-
metière; vois-tu ces fantômes, me dit Jones,
c'est signe de malheur.
— Voyons, n'écoutez pas tous ces comméra-
ges, Nancy, dit enfin Létitia; quand on connaît
la vraie lumière, comment peut-on croire à des
feux follets? Si le Seigneur voulait nous dévoi-
ler l'avenir, il s'y prendrait d'une manière
moins mystérieuse.
— Bah! bah! répondit Nancy, tout cela est
bon à dire, mais parions que vous ne voudriez
pas de nuit traverser le cimetière.
— Et pourquoi pas ? Quel mal les morts pour-
raient-ils me faire? Si en tentant l'expérience je
pouvais être utile à quelqu'un, je n'hésiterais
pas. Jésus ne nous a-Ml pas dit qu'il est,le Dieu
des vivants et des morts? Je crois cela, Nancy,
14 HERMINE.
et je puis répéter du fond du coeur : Je ne
craindrai aucun mal, car l'Eternel est avec
moi.
' Nancy secouait la tête avec incrédulité.
— Il y en a de plus savants et de plus sages
que moi qui ont vu des revenants et des feux
follets; tant mieux pour vous s'ils ne vous font
pas peur, c'est tout ce que j'ai à vous dire, et
maintenant, bonsoir. Je vais m'informer un peu
de ce qui se passe. Oh ! aussi vrai que je suis
ici, j'entends la voix de mon Jacques.
Et elle s'élança sur le chemin.
— Arrête, dit la voix du vieux Roger, au mo-
ment où sa fille s'avançait vers lui; voici de
l'ouvrage pour toi, quoique je craigne bien que
ce ne soit trop tard. Un navire perdu ainsi que
tous les passagers !...
Les matelots déposèrent dans la chaumière un
corps humain enveloppé dans un morceau de
toile à voile :
— Voilà tout ce que nous avons pu arracher
à ,1a mer, reprit Roger; je crains qu'il n'y ait
rien à faire pour cette pauvre créature, mais
voici son héritage (et il remit un petit enfant
dans les bras de Létitia). Espérons que la pau-
vre mère est entrée dans le port ^éternel où le
Seigneur l'a rappelée.
— Pauvre petite chérie ! répondit la jeune
PAS DE BATFAU SAUVETEUR. 15
veuve en serrant l'enfant contre son coeur pour
faire taire ses cris plaintifs.
Elle l'approcha du feu, luiôtases vêtements
mouillés, l'enveloppa dans des flanelles chau-
des, et lui fit avaler un peu de lait.
Il n'y avait guère plus d'un an que Létitia te-
nait encore une petite fille sur ses genoux, mais
Dieu la lui avait redemandée, et le berceau était
resté vide! Que de fois, dès lors, la pauvre mère
en le regardant avait senti son coeur se serrer !
Et maintenant elle le place à côté d'elle; elle va
prendre dans un tiroir quelques objets de layette ;
elle en revêt l'orpheline et murmure tout bas :
« Ma Ruth, tu dors paisiblement dans le sein du
Sauveur, et voici une petite consolatrice que
Dieu m'envoie. »
Pendant que les marins retournaient sur la
jetée, Létitia et Nancy transportèrent le corps
de l'inconnue dans une chambre voisine; la
pauvre veuve ferma les yeux de cette jeune
femme, qui avait à peine vingt-cinq ans, et
croisa ses mains sur sa poitrine; elle trouva un
petit médaillon suspendu autour du cou de la
morte; il ne contenait que deux mèches de che-
veux de nuances* différentes, formant un chiffre
entrelacé; ce souvenir fut mis soigneusement
de côté, comme pouvant plus tard servir d'in-
dice pour reconnaître l'identité de l'enfant. Lé-
td HERMINE.
titia embrassa ce visage si calme et si pâle, et,
tirant un drap blanc sur la jeune femme :
— Que les anges de Dieu veillent près de toi,
dit-elle, comme autrefois ils veillèrent auprès de
la tombe du Sauveur !
CHAPITRE II.
MADEMOISELLE SIDOXIE.
La nouvelle du naufrage se répandit de bonne
heure, le lendemain matin, dans la petite ville
de Saint-Elvis. Richard Rees, qui avait aidé au
sauvetage, avait le premier donné quelques dé-
tails, et bientôt la croix de pierre qui ornait la
principale place, et qui servait de rendez-vous à
toutes les commères, fut entourée d'une foule
nombreuse dont l'agitation s'expliquait par ce
triste événement.
— Qui était cette femme? Que deviendrait
l'enfant? Quand aurait lieu l'ensevelissement?
La boutique du coin, tenue par Marguerite
Evans, la maîtresse de poste, fut bientôt enva-
hie. Nancy Lewis, qui était la seule jusqu'alors
qui eût vu la morte, prenait des airs importants
et surexcitait la curiosité de ses auditeurs par
son bavardage :
18 HERMINE.
— Quoi qu'on en dise, je certifie que c'est
bien une vraie dame, répétait-elle; ses mains
n'ont jamais fait aucun ouvrage pénible; ses
totaux cheveux l'entouraient d'une auréole, et le
bébé pleurait comme un agneau après sa mère !
— Eh bien ! pauvre créature, ses peines sont
finies dans ce monde!
— C'est une bien triste fin, tout de même !
— Je la plains de tout mon coeur !
Telles furent les diverses exclamations qui
accueillirent les confidences de Nancy, et cha-
cun en particulier prenait la résolution, aussi-
tôt que possible, de descendre jusqu'à la chau-
mière pour jeter un coup d'oeil sur la pauvre
étrangère. — Le sacristain et le fossoyeur, qui
savaient tous deux qu'ils seraient requis avant
la fin du jour, discutaient ensemble sur ce qu'il
y aurait à faire. Dina Jones se dirigea en toute
hâte vers le presbytère, où elle entreprit de
prouvera Jeannette, la servante du pasteur,
qu'elle, Dina, avait prédit ce qui devait arriver,
du jour où elle avait aperçu les revenants dan-
sant une ronde dans le cimetière. Ce fut au mi-
lieu de ce discours que M,,e Sidonie Pryse la
surprit excitant le plus profond étonnement chez
Jeannette, mais terrifiant la petite Dorothée
par ce galimatias de feux follets, de naufrage,
de revenants, de noyés, etc.
MADEMOISELLE SIDONIE. 19
L'entrée de M"e Sidonie fit l'effet d'un coup de
tonnerre :
— Qu'est-ce que vous faites là à écouter ces
cancans, paresseuse que vous êtes ? dit-elle du-
rement; allez à votre ouvrage, et souvenez-vous
que la vie est toujours trop courte pour tout ce
que nous avons à faire.
— Hé! mademoiselle Pryse, avez-vous en-
tendu cette lugubre histoire? demanda Dina.
— Entendu ? Qui pourrait s'empêcher d'en-
tendre, quand toutes les femmes bavardent
comme des pics et que leurs maris leur dament
le pion? Sans doute, nous connaissons la chose;
vous devez lien penser que c'est au presbytère
qu'on l'a racontée en premier lieu. Vous êtes
venue farcir la tête de Jeannette de toutes vos
stupides superstitions; c'est vraiment dommage
que vous n'ayez pas une autre manière d'em-
ployer votre temps. — Dora, ma fillette, va vite
donner du grain aux poules, qui réclament leur
déjeuner. Je croyais, ajouta-t-elle quand l'en-
fant fut partie, que vous auriez au moins le bon
sens d'épargner tes oreilles d'une fillette de
six ans. Retournez chez vous, Dina; je
n'ai pas d'ouvrage pour vous aujourd'hui,
et quand vous n'êtes pas occupée, vous ne fai-
tes qu'encombrer la maison. Attendez un in-
stant.
20 HERMINE. >
Et la maîtresse disparut dans l'office d'où elle
revint bientôt :
— Tenez, Yoici votre déjeuner; vous n'y au-
rez sans doute pas pensé, et quoique les bavar-
dages soient bien intéressants, ils ne laissent
pas que d'être de la viande creuse. Venez de-
main, j'aurai besoin de vous.
La vieille femme saisit avidement les ali-
ments qui lui étaient offerts, quoique sa satis-
faction fût troublée par la réception de M"» Pryse.
Celle-ci regarda sa pensionnaire s'éloigner et
ferma résolument la porte de la maison, comme
pour empêcher tous les cancans d'y pénétrer.
Jeannette sentit que la prudence l'engageait
à ne pas se trouver sur le chemin de sa maî-
tresse. Aussi disparut-elle pour préparer le dé-
jeuner. Sidonie, livrée à elle-même, se rendit
dans le cabinet de son père, et c'est là que nous
allons esquisser son portrait pour l'édification
personnelle de nos lecteurs.
Les détails de sa toilette matinale ne faisaient
pas ressortir à son avantage sa taille longue,
maigre et osseuse. Sa jupe de cotonnade fanée
était épinglée autour de sa ceinture ; un vieux
châle de laine était croisé sur sa poitrine, et un
mouchoir de couleur noué sur sa tête en guise
de bonnet. Ses yeux gris perçants conservaient
la vivacité de la jeunesse, malgré les quarante
MADEMOISELLE SIDONIB. . 21
ans sonnés de leur propriétaire. Le front large,
le nez aquilin, les lèvres fermes et décidées
rappelaient une beauté évanouie depuis long-
temps, mais dont on retrouvait aisément les tra-
ces. Elle était bien née, — impossible d'en dou-
ter, — mais elle méprisait souverainement les
apparences et se mettait résolument au-dessus
du qu'en-dira-ton.
. Rarement le soleil la trouvait dans son Ut ;
car avant que ses premiers rayons éclairassent
la vallée, elle était dans sa basse-cour. Lors-
qu'il y avait des visiteurs à la cure, fût-ce même
monseigneur l'évêquo, rien ne l'empêchait de
vaquer à ses occupatio.ns de ménage. On enten-
dait son balai sur les escaliers, ainsi que sa voix
impérative appelant l'infortunée Jeannette pour
l'envoyer de ci et de là. Le village entier eût été
en révolution, si on n'avait pas vu chaque jour
M11* Sidonie, les manches retroussées jusqu'au
coude, aller elle-même à la fontaine chercher
quelques baquets d'eau ou laver ses légumes.
Sa main rouge et rugueuse se tendait indiffé-
remment au pauvre et au riche ; et malgré ses
manières brusques et sa langue bien affilée, elle
était la favorite de tout le monde, car elle était
toujours prête à soulager la vraie misère et à
payer de sa personne. Par contre, elle était im-
pitoyable pour les paresseux ou les menteurs.
& HERMINE.
Bonne jusqu'à la moelle des os, elle manquait
de tendresse expansive. Aussi les enfants treni*
blaient à son approche, et les timides rentraient
dans leur coquille. Cette enveloppe rude cachait
un coeur d'or; mais ceux qui so laissaient effa-
roucher par l'apparence ne pouvaient deviner
le trésor qu'elle dissimulait à tous les yeux.
Le cabinet du révérend Théophile Pryse avait
dû être meublé cent ans avant le commence-
ment de notre histoire. A peine pouvait-on dis-
cerner le dessin du tapis, tant fleurs et couleurs
étaient fanées par un long usage. I*a table, sou-
tenue par Une quantité de jambes fourchues,
semblait éternellement sur la défensive; les dos-
siers des sièges, droits comme des planches,
étaient aussi durs et inconfortables que pouvait
les rendre une malheureuse combinaison de bois
et de crin. Néanmoins le plumeau de Sidonie
faisait son office quotidien et se promenait sur
chaque partie de l'ameublement, jusqu'à ce que
toute trace de poussière fut enlevée. D'un côté
de la cheminée était suspendu un cadre qui ren-
fermait un grand carré de canevas brodé au
commencement du siècle par une certaine Mar-
guerite Pryse. Le paysage inventé et exécuté
par cette jeune personne était unique dans son
genre. Deux arbres, qui ressemblaient à de
grands candélabres, flanquaient une maison.
MADEMOISELLE SIDOMK, 23
carrée, au-dessus de laquelle une guirlande
d'oiseaux et de boutons de rose étalai- at leurs
ailes et leurs pétales : le tout surmonté de deux
chérubins bouffis qui soulevaient à grand'peine
une couronne d'or deux fois plus grande qu'eux.
Les mots : « Sois fidèle jusqu'à la mort et je te
donnerai la couronne de vie, » remplissaient
les vides du tableau.
Comme pendant à ce chef-d'oeuvre, de l'autre
côté du trumeau était une ébauche d'un portrait
de jeune fille. Sidonie se rappelait encore le jour
où elle regardait son frère dessiner les traits de
leur soeur. Chaque fois qu'elle entrait dans le ca-
binet do son père, elle oubliait en quelque sorte
les longues années écoulées depuis lors. H lui
semblait que sa soeur était là, à côté d'elle. Ce
jour-là, le naufrage et le pauvre bébé orphelin
lui rappelaient une autre histoire tout aussi lu-
gubre, et avant qu'elle en eût conscience elle
tombait sur une chaise en fondant en larmes.
Le bruit des pas d'un enfant la rappela au
sentiment de la réalité : elle retrouva toute sa
rigidité d'aspect et reprit son travail, vé*xée
contre elle-même d'avoir cédé à son émotion.
Personne ne devait connaître son chagrin; elle
ne se souciait d'aucune sympathie humaine;
Dieu seul savait ce qu'il y avait de tendresse
passionnée sous ce calme apparent.
21 HERMINE.
Pendant ce temps, Dorothée, ou, comme on
l'appelait plus souvent, Dora, enchantée de la
mission que sa tante lui avait confiée, avait
couru dans le jardin à la recherche des hôtes
emplumés de la basse-cour. En voyant le soleil,
la verdure, les'fleurs', l'enfant oublia l'impres-
sion produite par les récits de Dina, et néan-
moins, pendant que sa petite main distribuait la
provende à ses protégés, son imagination tra-
vaillait. Comme elle aurait voulu courir tout de
suite à la chaumière de Létitia pour la ques-
tionner! chère, bonne Létitia, dont la maison
était bien la plus charmante do toute la pa-
roisse. Mais Dina avait dit que le corps de la
pauvre femme était chez Roger. L'avait-on déposé
sur un de ces lits auprès duquel David et elle
savaient si bien s'amuser avec leurs coquilles
et leurs plantes marines? Non, elle n'aurait ja-
mais le courage d'entrer là; et pourtant il y
avait un bébé, un vrai bébé en chair et en os.
Elle avait si passionnément désiré une petite
soeur pour s'amuser avec elle! Elle se souvenait
bien de Ruth, que Létitia lui permettait parfois
de garder sur ses genoux; mais Ruth était avec
le bon Dieu. Est-ce que Jésus avait envoyé une
autre petite fille à Létitia? Si seulement David
venait lui raconter tout cela ! car elle n'oserait
jamais le demander à sa tante.
MADEMOISELLE SIDOME. 35
La fillette, assise sous un saule pleureur,
tournait et retournait toutes ces questions dans
son esprit, quand on l'appela pour le déjeuner.
En voyant accourir l'enfant, MUe Pryse jeta un
dernier coup d'oeil sur le portrait, pour compa-
rer la mère et l'enfant ; mais le visage de Dora
était plus pâle et plus pensif.
— Voyons, Dora, essuie bien tes pieds avant
d'entrer; on dirait que tout le monde prend
plaisir à remplir la maison de boue.
Ces mots glacèrent la petite fli'o, qui reve-
nait si désireuse de questionner quelqu'un au
sujet du bébé. Elle se tut. Les manières froides
et concentrées de M11* Sidonie éloignaient chaque
jour davantage le coeur aimant de Dora, qui ne
se doutait en aucune façon de la tendresse dont
elle était l'objet Elle suivit lentement sa tante
au salon, où son grand-père les attendait ; elle
lui rendit une muette caresse, et son doux re-
gard s'arrêta sur le visage ridé du pasteur.
Il ne fallait pas être très-physionomiste pour
deviner que la vie de ce dernier était empoison-
née par une grande et amère douleur. Ses che-
veux blanchis avant l'âge, ses joues creuses,
son regard d'une tristesse navrante, tout par-
lait d'une épreuve dont Dieu seul connaissait
l'étendue et l'amertume.
— Eh bien! petite chérie, dit-il en embras-
§6 HERMINE.
sant Dora, où étais-tu? Je t'ai attendue longtemps.
Ah ! Sidonie, quelles tristes nouvelles de Porta*
mynr! ajouta-t-il en prenant la Bible pour faire
le culto,
— N'en parlez pas à présent, mon père, ré-
pondit Sidonie en jetant un regard sur sa nièce;
elle n'en a que trop entendu déjà. J'irai jusque
chez Létitia moi-même, après déjeuner, pour
savoir à quoi m'en tenir, car on ne sait qui
croire au milieu de tous ces commérages.
Lo vieillard soupira; puis, ouvrant le saint
Livre, il lut dans l'Apocalypse :
Je vis ensuite un ciel nouveau et une terre
nouvelle, car le premier ciel et la première terre
étaient passés y et la mer n'était plus. Et moi,
Jean, je vis la sainte cité, la nouvelle Jérusa-
lem, qui descendait du ciel, d'auprès de Dieu,
ornée comme une épouse qui s*est parée pour son
époux. Et j'entendis une grande voix qui venait
du ciel et qui disait : Voici le tabernacle de Dieu
avec les hommes, et il y habitera avec eux; ils
seront son peuple, et Dieu lui-même sera leur
Dieu, et il sera avec eux. Et Dieu essuiera toute
larme de leurs yeux, et la mort nessraplus; et
il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni travail; car
ce qui était auparavant sera passé.
La voix qui lisait ces paroles tremblait d'émo-
tion. Dora avait les yeux, pleins de larmes ;
MADEMOISELLE 6IDONIB. 27
Jeannette elle-même se sentait émue; seule
M'" Sidonie restait droite et impassible; et lors-
que tous ensemble s'unirent dans une fervente
prière pour les affligés inconnus et pour l'enfant
orpheline, nul, si ce n'est Celui qui lit au fond
des coeurs, ne se douta de ce qui bouleversait
la vieille fille. .
CHAPITRE III.
LE MÉDAILLON.
Le soleil brillait quand M"* Pryse prit le sen-
tier de traverse qui conduisait à Porthmynr. Il
était fort rare qu'on ne préférât pas le grand
chemin qui côtoyait la rivière et était moins
désert; mais justement la fille du pasteur cher-
chait la solitude. La nature lui tenait compa-
gnie et elle redoutait les bavardages qui l'au-
raiei! assaillie si elle avait pris la route. Dans
le lointain, la mer, soulevée encore par un reste
de tempête, lui parlait de la puissance et de la
majesté de Dieu ; mais, pour elle, l'Océan n'avait
aucun charme, le bruit des vagues lui rappelait
les heures les plus douloureuses de sa vie, et,
autant que possible, elle évitait les côtes. Elle
n'avait jamais compris et mesuré l'immensité de
l'amour de Dieu en Christ; elle adorait Jéhovah
comme le tout sage, le tout-puissant, mais elle
LE MÉDAILLON. 29
ne songeait pas à s'approcher de l'Ami du pé-
cheur, de Celui qui « est amour. » Elle n'avait
pas fait l'expérience de cette douce communion
qui unit l'âme à son Sauveur, et qui, même pour
cette vie, possède une vertu sanctifiante; elle
se bornait à remplir ses devoirs et ne cherchait
de forces qu'en elle-même. Sa vie avait été dou-
loureuse, mais elle n'avait pas encore compris
la leçon que Dieu voulait lui apprendre. Sidonie
marchait lentement plongée dans ses réflexions;
elle arriva ainsi jusqu'à la chaumière de
M-* Gwynne; la porte était ouverte, beaucoup
de monde encombrait l'entrée, mais la foule
s'écarta pour laisser passer M,u Pryse, et per-
sonne n'osa la suivre dans l'intérieur. Les cris
d'un enfant la firent tressaillir. Létitia la voyant
s'approcha d'elle :
— Oh! mademoiselle, comme je suis contente
de vous voir! J'aurais voulu aller jusqu'au pres-
bytère, mais je ne pouvais m'absenter dans ce
moment.
— Non, vraiment, votre place est ici; c'est
pour cela que je suis venue jusqu'à vous ; mais
je ne puis parler pendant que le bébé crie
ainsi. Pauvre petite créature, c'est vraiment
dommage qu'elle ait survécu à sa mère, car la
vie pourrait bien être pour elle une mer plus
orageuse que celle d'où on l'a retirée.
dû HERMINE,
David, assis sur un tabouret près de l'âtre,
berçait doucement l'enfant confiée à ses soins.
Létitia prit un petit capuchon de flanelle, sur
lequel tomba une larme, et le mit à la petite.
— Emporte-la sur la jetée, David; le grand
air la calmera; mais surtout tiens-la bien en-
veloppée dans ce châle.
— Oui, mère, répondit le petit garçon en
s'éloignant chargé de son précieux fardeau.
— Nous serons mieux maintenant pour cau-
ser, reprit M"* Pryse; racontez-moi comment
la chose s'est passée.
— Vraiment, je ne saurais trop que'vous dire.
Quoiqu'ils ne possédassent pas de bateau de sau-
vetage, mon père et ses matelots n'ont pu lais-
ser périr tout l'équipage du navire sans essayer
de lui porter secours; mais, malgré tous leurs
efforts, ils n'ont pu ramener qu'un cadavre e« ce
cher petit enfant.
— Il faudra en charger la paroisse, décréta
MUt Sidonie.
— Jamais, mademoiselle, aussi.longtemps
que je serai là pour en prendre soin. Dieu m'a
redemandé mon doux petit agneau, peut-être
était-ce pour faire place à cette orpheline; mais
j'entends une voix qui me dit : « Prends l'en-
fant, élève-la, et moi je te paierai de toutes
tes peines. »
Ut MEDAILLON. 31
— J'appelle cela tenter la Providence, Léti-
tia. Comment! Mais c'est à peine si vous pouvez
suffire aux besoins de votre garçon ! En tous
cas, si vous persistez, vous aurez droit au legs
de lady Hermine Brande.
— Je n'y avais pas songé; sa mère est morte,
et sans doute le père a partagé le même sort;
mais lors même qu'on ne m'accorderait aucun
secours, je ne suis pas effrayée, car le Seigneur
y pourvoira. Il ne m'a jamais abandonnée,
même dans mes plus mauvais jours.
-— Puisque vous voulez décidément vous
charger de l'enfant, Létitia, je vous aiderai au-
tant que possible; je serai sa marraine et nous
la baptiserons dimanche après l'enterrement.
— Comme vous voudrez, mademoiselle ; mais
quel nom lui donnerons-nous? elle en a un peut-
être que nous ne connaissons pas. Voici le mé-
daillon que j'ai retiré du cou de la pauvre
morte; vous pourrez mieux que moi, sans
.doute, déchiffrer les initiales qui sont entrela-
cées.
— Ce sont deux H; il faut donc donner à l'en-
fant un nom qui commence "par cette lettre.
Pourquoi ne pas l'appeler Hermine?
' Au moment où Sidonie finissait ces mots, le
docteur du village entra.
— Je n'ai pas pu venir plus vite; j'avais été
3$ HERMINE.
appelé à douze kilomètres, et j'arrive à l'instant.
Quel triste événement, mademoiselle Pryse! On
dit que le navire allait de Liverpool en Irlande.
Et vous voulez vous charger de la petite orphe-
line, Létitia? au moins ne sentira-t-elle pas l'ab-
sence de sa mère.
M. Lewellyn, accompagné de Sidonie et de
M"* Gwynne, s'approcha du cadavre de la pau-
vre femme, et, pendant quelques instants, con-
templa ses traits si doux :
- — Le secret de sa vie et les angoisses de sa
mort seront onsevelis avec elle; n'a-ton trouvé
aucun indice, aucun papier?
— Non, rien que ce médaillon, et la petite
chemise que l'enfant avait sur le corps; mais il
n'y a aucune marque.
Sidonie ne s'expliquait pas pourquoi un brouil-
lard s'étendait sur ses yeux, ni quelle soudaine
impulsion la portait à déposer un baiser sur le
front pâle de la malheureuse femme; cette
morte ne lui était rien à elle, pourquoi alors
son coeur lui accordait-il une si tendre pitié?
— Je suis folle, murmura-t-elle; et elle rejoi-
gnit Létitia qui venait de reconduire le docteur.
Pendant ce temps, David promenait son doux
fardeau qui, une fois en plein air, avait bientôt
cessé de crier.
— Bijou chéri, s'écria le petit homme en se-
* LE MÉDAILLON. 33
chant avec un baiser la dernière larme qui
mouillait la joue rosée de l'enfant, et bébé ré-
pondit à cette caresse par un tel saut de joie
qu'elle faillit échapper des bras de sa bonne pro-
visoire. Us parvinrent ainsi jusqu'à la jetée, en-
combrée de poutres qui offraient un siège com-
mode à nos promeneurs.
— Holà, David! cria un matelot, que portes-tu
là dans tes bras?
-— C'est notre bébé, répondit David en deve-
nant tout rouge.
Il craignait que quelqu'un ne voulût réclamer
l'orpheline.
— La nôtre, maman l'a dit, et si vous vous
approchez trop, elle se remettra à pleurer.
— Je crois vraiment, Jacques, dit un cama-
rade, que c'est la petite fille que le père Roger a
retirée des flots. Que Dieu la bénisse!
Et presque aussitôt tout un groupe de marins
s'assembla autour des enfants; l'un après l'autre
voulut toucher cette petite main potelée et y dé-
poser un tendre baiser, mais elle ne voulut se
laisser prendre par personne; ce ne fut que
lorsqu'elle aperçut Roger lui-même, qu'elle
s'agita et lui tendit les bras. Le vieillard la prit
aussitôt et la serrant sur son coeur :
— Viens près du grand-père, ma petite fille.
Un sourire fut toute la réponse du bébé, mais
3
34 HERMINE. *
à partir de ce jour Roger et ses matelots lui fu-
rent dévoués à la vie et à la mort, et la petite
reine prit possession de son empire comme s'il
lui appartenait par droit d'hérédité.
CHAPITRE IV.
LE PORT DÉSIRE.
C'était dimanche; les services anglais et en
langue gaélique avaient amené au temple une
foule nombreuse; puis, un intervalle de re-
pos avait suivi, durant lequel le Seigneur
semblait dire à chacun : « Venez à moi, vous
tous qui êtes fatigués et chargés, et vous trou-
verez le repos de vos âmes. » L'après-midi était
assez avancée lorsque le vénérable pasteur vint
se mettre en tête du convoi qui sortait de la
chaumière de Roger. Toute la paroisse était là
pour rendre les derniers devoirs à l'étrangère,
et l'émotion coupait presque la voix à celui qui
devait parler. Après le chant d'un cantique, on
se mit en marche et le silence ne fut troublé
que par les gémissements plaintifs de l'enfant
que Létitia portait dans ses bras.
— Jamais Saint-Elvis n'a vu un spectacle
36 HERMINB.
aussi douloureux, murmura un des matelots;
que Dieu bénisse cette petite fille !
— Soyez sûrs qu'il le fera, mes amis, répon-
dit Roger; il l'a promis et il est toujours fidèle.
Dorothée était avec sa tante au service du
soir; elle aurait mieux aimé se placer à côté de
M"* Gwynne, car elle se sentait toujours op-
pressée par l'air solennel de Sidonie, qui se te-
nait droite comme un I dans le banc réservé
aux habitants du presbytère. Elle avait changé
sa robe de cotonnade contre une autre de soie
noire qui ne voyait le jour que les fêtes et diman-
ches; son manteau lui venait de sa grand'mêre,
son chapeau datait de quelques vingt ans ; et
quant à des gants, Sidonie ne donnait pas dans
un pareil luxe : elle n'en possédait pas une seule
paire.
Dora ne prêtait pas grande attention au dis-
cours de son grand-père; il faut l'avouer, elle
était plus occupée à déchiffrer l'inscription qui
ornait un tombeau placée sous une des sombres
arcades de l'édifice. Elle parvint à lire, non sans
peine, les mots suivants : t
A LA MÉMOIRE DE LADY HERMINE BltANDK,
ÉPOUSE DE SIR GEOFFROY BRANDE
NÉE EN FÉVRIER 1720, DÉCÉDÉE EN MAI 1798.
Elle lègue à tous les enfants de? rmrins iimifrAgés de
LE PORT DÉSIRÉ. 37
Saint-Elvis, sa ville nalalo, une somme annuelle do cin-
quante francs jusqu'à l'âge de seize ans.
Requiescàl in pace.
A force de lire et relire cette épitaphe, Dora
avait fini par la comprendre ; seul le Bequies-
cat inpace était au-dessus de sa portée, et elle
en conclut qu'il faisait partie du nom de dame
Hermine Brande. Elle fut brusquement tirée
de ses méditations par sa tante, qui quittait sa
place pour s'approcher de l'autel.
Peu d'instants après, l'enfant recueillie du
naufrage recevait, avec l'eau du baptême, les
noms d'Hermine-Sidonie.
La cérémonie terminée, le troupeau se dis-
persa; mais Létitia Gwynne vint se reposer un
moment au presbytère. Elle engagea Dora à
venir le lendemain s'amuser un moment avec
David et l'aider à soigner leur nouveau trésor.
C'était combler les voeux de la petite fille,
qui avait soif de jeunesse et de distraction,
comprimée qu'elle était par la raideur et l'aus-
térité de sa tante.
En quittant la cure, Létitia descendit la col-
line, son précieux bébé dans les bras, méditant
cette parole de l'Apôtre : « La paix de Dieu,
qui surpasse toute intelligence, gardera vos
coeurs et vos esprits en Jésus-Christ notre Sei-
38 HERMINE.
gneur. » Elle sentait que cette paix faisait par-
tie du repos promis au peuple de Dieu, et la
voix du Sauveur résonnait à son oreille : Ne
crains rien, car je serai toujours avec toi.
Pourquoi cette paix qui remplissait le coeur
de la pauvre veuve n'était^elle pas aussi le par-
tage du révérend Théophile Pryse, tandis qu'il
se reposait ce même soir, dans son cabinet, des
fatigues et des prédications de la journée?
Il avait parlé à ses auditeurs de l'amour de
Dieu en Jésus-Christ, et cependant son coeur
restait froid et sec. Il croyait à toutes les véri-
tés enseignées dans la Bible, et néanmoins il
criait du fond de son âme : « Je suis angoissé,
je suis troublé, je mène deuil tout le jour ;
ô Seigneur! quand viendras-tu à mon aide?
quand mes yeux verront-ils ton salut? »
Quel était donc ce voile qui lui dérobait la
présence de son Dieu? Hélas ! il accusait le Sei-
gneur d'injustice à son égard. Il ne pouvait pas
dire comme Elie : C'est ^Eternel, qu'il fasse
comme il lui semblera bon; ou comme Job :
Quoi ! nous recevrions des biens de la main de
Dieu et nous n'en recevrions pas les maux? Son
coeur, rempli d'amertume, ne pouvait que crier :
Absalon, Absalon, mon fils, que ne suisje mort
à ta place !
La lumière divine était cachée pour lui par
LE PORT DÉSIRÉ. 39
une douleur trop intense, et la présence du Dieu'
d'amour ne se révélait pas au coeur du pauvre
affligé. Dans sa profonde détresse, il tomba enfin
à genoux, murmurant au milieu de ses larmes :
«Seigneur, aie pitié de moi; j'ai péché contre
toi ; mais révèle-toi à moi et fais-moi revivre. »
Et le Seigneur, dont l'oreille est toujours
attentive aux cris de ses enfants, entendit cette
prière et vint consoler et fortifier l'âme abattue
de son.serviteur.
Tandis que le pasteur luttait et priait dans le
secret de son cabinet, Dieu envoyait un autre
de ses disciples pour enseigner et conduire ses
brebis dispersées. Roger Rudd était un pauvre
pêcheur dont le coeur pieux et droit cherchait
la lumière, non-seulement pour son propre
compte, mais aussi pour celui de ses frères.
Chaque dimanche soir, il réunissait ses cama-
rades autour de lui, dans sa chaumière, et
leur parlait du salut et de l'amour de Dieu.
— Ils ont trop à faire dans la semaine pour
lire la Bible et penser à la patrie céleste ; il faut
donc que nous nous en occupions ensemble pen-
dant les jours de repos, disait le bon vieillard.
Et quand il voyait tous ses amis et compa-
gnons de danger réunis autour de lui, il leur
parlait ainsi :
— Ne trouvez-vous pas que le Seigneur est
40 HERMINE.
bien bon de tant parler de la mer, des vagues,
du port qui nous attend, afin de nous donner du
courage, à nous qui partons, et de soutenir le
coeur de ceux qui restent? Nous avons besoin
d'une espérance plus ferme, d'un rempart plus
solide que l'ancre que nous jetons ou que les
planches qui nous séparent des flots? Il faut que
nous entendions la voix même de Jésus nous
dire : C'est moi, n'ayez point de peur. Viens
ici, David ; tes yeux sont meilleurs que les
miens. Lis-nous ce récit de saint Marc (IV, v. 36
et suiv.) :
Après avoir renvoyé le peuple, ils emmenè-
rent Jésus avec eux dans la barque, en sorte
qu'elle commençait à s'emplir; mais il était à la
poupe, dormant sur un oreiller; et ils le réveillé'
rent et lui dirent : Maître, ne te soucies-tu pas
que nous périssions? Mais lui, étant réveillé,
parla avec autorité aux vents, et il dit à la mer :
Tais-toi, sois tranquille. Et le vent cessa, et il
se fit un grand calme. Puis il leur dit : Pour-
quoi avez-vous peur? Comment n'avez-vous point
de foi? Et ils furent saisis cftcne fort grande
crainte, et Us se disaient Yun à Vautre : Mais
quel est celui-ci que le vent même et la mer lui
obéissent?
— Eh bien, mes amis, nous aussi, comme les
apôtres, nous sommes pécheurs et perdus, si
, LB PORT DÉSIRÉ. 41
nous ne regardons à Jésus, qui est toujours le
même pour pardonner, aimer et sauver. Nous
sommes souvent en présence de la mort, lors-
que, perdus sur l'Océan, nous luttons avec la
tempête. Pour nous plus que pour personne,
l'éternité est proche. Crions aussi de toute notre
âme : « Seigneur, aide-nous, nous périssons! »
Nous savons qu'il est fidèle et juste pour nous
pardonner nos péchés, et que son amour nous
suffit sur mer comme sur terre. Aujourd'hui,
si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas vos
coeurs. Qui sait si vous entendrez un autre appel
avant de paraître en présence de votre Juge?
Une simple et fervente prière terminait le
service ; mais le vieux Roger ne songeait pas à
.donner un pareil nom à cette petite réunion fra-
ternelle :
— Nous causons ensemble,^et voilà tout, di-
sait-il.
CHAPITRE V.
LA LETTRE MYSTÉRIEUSE.
La paroisse de Saint-Elvis avait été enrichie'
par les legs de différents bienfaiteurs. Sidonie
était la trésorière du presbytère, et presque
tout l'argent lui passait par les mains. Elle était
sévère dans le choix de ses protégés et s'était
plus d'une fois attiré la malveillance des fer-
miers, qui trouvaient injuste qu'elle distribuât
des secours seulement à ceux qui le méritaient
par leur conduite et une pauvreté honnête.
Néanmoins, comme elle s'inquiétait peu de ces
récriminations et montrait une droiture et une
loyauté à toute épreuve dans l'administration
de ses charités, elle avait su se concilier le res-
pect et même l'affection des habitants de la pa-
roisse. Sa chambre de réserve était encombrée
de vêtements, de provisions de bouche, d'her-
bes, de médecines, de cordiaux. Le docteur Le-
wellyn, dont nous avons fait la connaissance
LA LETTRE MYSTÉRIEUSE. 43
dans la chaumière de M"* Gwynne, l'appelait
son interne, parce qu'il pouvait compter sur
son aide chaque fois qu'il en avait besoin. Assis-
ter à une opération, soutenir, encourager un
malade, voilà le triomphe de MI,e Pryse, qui,
dans ces occasions, unissait à une grande fer-
meté une douceur et une sympathie vraiment
féminines.
• Le lundi était son grand jour, car elle rece-
vait ses pauvres, et la procession était souvent
bien longue. Le lendemain du baptême de la pe-
tite Hermine, nous trouvons Sidonie assise au
coin du feu de la cuisine, plumant une oie, oc-
cupation qui promettait de durer longtemps,
car elle était constamment interrompue par des
allants et venants. La pluie tombait à torrents;
les poules faisaient de fréquentes incursions
dans la maison, puis s'enfuyaient épouvantées
par les cris de Jeannette, et allaient rejoindre
leurs camarades, les canards, qui jouissaient à
leur manière de la température d'automne.
L'eau qui tombait du ciel formait une foule de
petites mares dans la cour et offrait de nom-
breux bains aux amateurs.
— Entrez, Betsy Thomas, criait M" 8 Pryse;
je ne puis aller ouvrir la porte à chacun. Dites-
moi vite ce que vous voulez, car je n'ai pas de
temps à perdre.
M RMINE.
— Pardon, mademoiselle, je viens de la part
de 'a femme Louis, qui a eu deux jumeaux ce
matin. Elle vous fait demander si vous ne pour-
riez pas lui donner un lange de flanelle et quel-
ques autres petits objets.
— Quel ennui ! comme s'il n'y avait pas assez
d'enfants dans le monde sans en voir venir de
supplémentaires! et puis des gens qui ne savent
que manger et boire et ne mettent rien de côté.
Pourtant son mari gagne de bonnes journées,
ce me semble !
— Elle n'est pas forte, la pauvre créature,
interrompit la messagère, et huit enfants sur le
dos, c'est une lourde charge.
— Ce n'est pas une excuse pour la paresse et
l'imprévoyance. Ceux qui ne savent pas se tirer
d'affaire par eux-mêmes ne méritent pas qu'on
leur vienne en aide.
Malgré cette viruleute sortie, Sidonie courut
à ses provisions, rapporta un bon paquet de
vêtements, donna un grand pot de soupe pour
les petits et en promit autant tous les jours tant
que la mère serait au lit.
Pendant ce temps, une jeune fille attendait
son tour.
— Mademoiselle, Anna est plus malade, et
maman vous fait dire qu'elle ne veut rien man-
ger.
LA LETTRE MYSTÉRIEUSE. 45
— Cela ne m'étonne pas, répondit M" 6 Pryse
durement ; la pauvre enfant vit dans une telle
atmosphère de saleté, qu'elle doit être dégoûtée
de tout. Pourquoi ta mère tient-elle sa maison
comme une étable à porcs? Je n'ai pas trouvé
une chaise propre pour m'y asseoir l'autre jour.
Où est ton père? à l'auberge, à boire ce qui
suffirait à vous entretenir tous, tandis que vous
mourez de faim ! Reviens à une heure; je te don-
nerai à dîner pour Anna ; mais aie soin de te
laver la figure et les mains avant de reparaître
devant moi.
— Je viendrai ce soir.
C'est ainsi que les solliciteuses, tantôt gron-
dées, tantôt encouragées, défilaient devant
M"e Pryse; mais si elle ne leur ménageait pas
les remontrances, elle savait, à l'occasion, leur
dire une bonne parole. C'est.ainsi que se passa
la matinée.
A plusieurs reprises, la petite Dorothée était
venue passer le nez à la porte, épiant un in-
stant où sa tante pourrait lui donner quelque
indication pour son ouvrage, car elle était con-
damnée à copier le fameux tableau en tapisserie
qui ornait le cabinet du pasteur.
— C'est inutile, grand-papa, dit-elle enfin en
soupirant; j'ai fait tout de travers, et tante
Sidonie me renvoie toujours. Aussi, pourquoi
46 HERMINE.
a-t-on inventé d'aussi horribles choses que ce
canevas? Je déteste écrire mon nom avec une
aiguille et du fil ; et quant à ces fleurs, elles ne
ressemblent en rien à celles du jardin. Je vou-
drais que la pluie cessât pour aller chez Létitia.
— Que dis-tu, petite chérie? répondit le vieil-
lard qui n'avait pas écouté ce petit monologue.
Le facteur est-il passé.
— Non, grand-père, mais je vais le guetter.
Et l'enfant colla son petit visage contre les
vitres.
Le service postal se faisait d'une manière très-
primitive dans la paroisse de Saint-Elvis. Une
fois par semaine, une charrette allait, à seize ki-
lomètres de là, prendre les lettres ; mais comme
elle se chargeait aussi de tous les paquets et com-
missions à distribuer sur son passage, son arri-
vée à destination n'était pas très-régulière. Une
fois à Saint-Elvis, on procédait à un triage dans
la boutique de l'épicier, puis un garçon de bonne
volonté allait de maison en maison remettre
lettres et paniers.
Dora n'eut pas longtemps à attendre; elle
reçut de Richard une grande enveloppe qu'elle
remit à son grand-père. Celui-ci pâlit et sa main
trembla en décachetant la missive; elle conte-
nait ce qui suit :
« Cher ami, je ne veux pas perdre de temps
LA LETTRE MYSTÉRIEUSE. 47
» pour vous communiquer une nouvelle, qui
» adoucira, j'espère, votre chagrin de ces der-
» nières années. J'ai reçu ce matin, sous un
» pli cacheté, la somme de cinq mille francs
» avec ce seul mot : Restitution. Impossible
» jusqu'ici de découvrir d'où vient cet argent.
» Pouvez-vous m'aider? Je n'ai pas besoin
» de vous dire combien je me réjouis de voir
» enlever la tache qui ternissait l'honneur de
» votre famille ; j'ai le ferme espoir et la douce
» confiance que l'exilé volontaire reviendra
» bientôt dans la maison paternelle. Rien ne me
» coûtera pour retrouver les traces de l'enfant
» prodigue.
» A vous de tout coeur.
» William LYNDWOOD. »
Dora étudiait avec intérêt la physionomie de
M. Pryse pendant qu'il lisait et relisait chaque
ligne de cette lettre, comme s'il n'en saisissait
pas le sens. Elle poussa un cri d'angoisse en le
voyant perdre connaissance. Sidonie accourut,
mit l'enfant hors de la chambre, en ferma la
porte et resta seule avec son père.
La petite fille, ne pouvant plus voir ce qui se
passait, courut rejoindre Jeannette pour lui ra-
conter à sa manière ce qui venait d'arriver.
Elles en furent réduites aux conjectures, car
43 HERMINE.
lorsque Ww Pryse reparut au bout d'une heure,
son visage impassible ne trahissait aucune émo-
tion, ne permettait de deviner aucun secret.
Au dehors, les éléments s'apaisaient : plus
de vent, plus de pluie, mais un doux rayon de
soleil éclairait les arbres du jardin. Aussi Dora,
pendant le dîner, lorsqu'elle vit le Yisage ras-
séréné de son grand-père et la physionomie
adoucie de sa tanto, se hasarda-t-elle à deman-
der :
— Pourrai-je aller, cette après-midi, jusqu'à
Porthmynr, tante?
— Oui, à condition que tu passes par le grand
chemin et que tu ne te mouilles pas les pieds.
Aussitôt le repas terminé, la petite fille, en-
veloppée dans son manteau et chaussée de ses
sabots, se mit en route et fut bien vite arrivée
à la chaumière. Létitia reconnut le pas de sa
petite favorite et lui fit le plus tendre accueil,
tandis que bébé Hermine, qui se tenait triom-
phalement accrochée aux barreaux d'une chaise,
quittait son appui pour venir se jeter dans les
bras de Dora.
Létitia Gwynne était, dans sa sphère, une per-
sonne au moins aussi importante que M11* Pryse
dans la sienne. Elle avait surtout le don d'atti-
rer et de captiver les enfants; elle savait les
occuper et les amuser, sans les gâter pour cela.
LA LETTRE MYSTÉRIEUSE. 51
Sa douceur, sa piété la rendaient inappréciable
dans une chambre de malade. Encourageant
ceux qui souffraient, elle leur présentait en
même temps le pain de vie et leur parlait de
Celui qui est venu chercher et sauver les pé-
cheurs. Jamais elle ne refusait de veiller auprès
d'un voisin, et souvent ses forces trahissaient
son courage, car il fallait travailler tout le jour
peur gagner son pain et celui de son petit Da-
vid. Dorothée l'aimait tendrement, et cette petite
nature si timide, si réservée, si triste pour une
enfant de son âge, s'épanouissait auprès de
Létitia.
— Madame Gwynne, dit-elle lorsqu'elle eut
posé son manteau et chauffé ses pieds, est-il
vrai que les revenants se promènent dans le
cimetière le soir? Dina l'a raconté à Jeannette,
et j'ai si peur!
— Ma douce petite colombe ! comment ont-
elles été assez sottes pour dire de pareilles cho-
ses devant toi ! Non, ma chérie, n'écoute et ne
crois jamais de pareilles absurdités, car elles
sont fausses. Je vais te raconter quelque chose
de mieux que cela pour occuper tes pensées. Te
souviens-tu des oignons de crocus et de perce-
neige que ta tante met en terre?
Dora fit un signe affirmât if.
— Eh bien ! ce ne sont que de vilaines raci-
HERMINE.
nés qu'elle plante; mais elle les enfonce dans la
terre, et lorsqu'elles y ont séjourné pendaut un
certain temps, que la pluie les a arrosées et que
le chaud soleil du printemps reparaît, tu vois
sortir d'abord des feuilles, puis de jolies fleurs
qui se développent de jour en jour.
— Oui, dit Dora, et moi-même j'aime bien
planter des fleurs.
— Ma petite fillette, poursuivit Létitia, le
cimetière est le jardin de Dieu. L'esprit de ceux
qui meurent en Jésus est recueilli par le Sei-
gneur, tandis que leurs corps, déposés dans la
terre, y dorment paisiblement, gardés par les
anges, jusqu'à ce que Jésus les réveille et leur
rende des corps plus beaux et plus jeunes, et
les place près de lui dans son ciel.
— Est-ce que Jésus prendra soin de moi aussi
quand je dormirai dans le cimetière?
— Oui, ma petite chérie, si tu l'aimes et si
tu es un de ses agneaux.
— Si je lui parlais maintenant, m'enten-
drait-il?
— Oh ! oui, bien sûr ; dis-lui seulement :
« Seigneur Jésus, prends mon coeur à toi et
lave-moi de mes péchés, » et tu seras son en-
fant; il t'aimera et te gardera.
Puis M"* Gwynne embrassa tendrement Dora.
et l'engagea à se mettre à la recherche de
LA LETTRE MYSTÉRIEUSE. 53
M"* Hermine, qui avait disparu derrière le lit,
partant pour un voyage de découvertes dans un
pays inconnu.
Une fois la petite aventurière rattrapée, Do-
rothée la prit sur ses genoux au coin du feu.
Bientôt un joyeux coup de siffiot annonça le re-
tour de David. Alors commencèrent les jeux, les
courses, les bons éclats de rire; et la nuit seule
.vint mettre un terme à leurs ébats, car Létitia
voulut elle même reconduire sa petite amie jus-
qu'au presbytère.
Sidonie avait été fort contente de se débar-
rasser de sa nièce dont les yeux interrogateurs
l'embarrassaient, et devant laquelle il fallait
dissimuler ses impressions. La famille du pasteur
cachait ses secrets avec soin. On connaissait bien
quelques-unes de ses épreuves, mais on faisait
plus de conjectures qu'on n'avait de certitude;
néanmoins, quand Mlk Pryse sortit de chez elle,
on savait déjà dans le village qu'une lettre mys-
térieuse était venue troubler la routine du pres-
bytère. Les commères assemblées autour de la
croix du marché se livraient à mille suppositions,
et on aurait bien voulu lire sur la physionomie
de Sidonie quels étaient les sentiments qui l'agi-
taient. Elle montra un visage impassible qui défia
tous les commentaires. Elle ne demandait la sym-
pathie de personne, parce qu'elle n'y croyait pas.

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