Heures de loisir (par le Cte A. de Belisle)

De
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F. Didot (Paris). 1837. Gr. in-8° , XVIII-378 p., fig..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1837
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hii
Y.
. •■ Pourquoi écrit-on ? Pour ses amis , pour soi-
même; pour répandre son coeur; pour charmer
ses loisirs; pour oublier la vie; pour exercer la
plus noble, la plus indépendanle des facultés;
pour s'isoler du monde qu'on n'est pas assez mi-
santhrope pour éviter entièrement, ni assez
simple ou assez illusionné pour aimer. »
LETTRE DE TTLLY A Mmt DE
A quoi pensez-vous que je prenne le plus de
plaisir? demandait un jour à Desmarets le
cardinal de Richelieu. — A faire le bonheur
de la France, répondit le courtisan. —Point
du tout, repaitit son éminence : c'est à faire
des vers.
ij PRÉFACE.
Or, moi qui n'ai jamais eu à conduire la
plus petite municipalité, il m était peut-être
bien permis de me renfermer quelquefois pour
chercher des rimes. Je déposais ainsi le far-
deau àxxdolcefar niente, et j'avoue que cela
m'amusaitprodigieusement, comme le cardinal
de Richelieu.
J'ai beaucoup voyagé, et souvent voyagé
seul. Après avoir lu et relu le petit nombre de
livres que j'emportais avec moi pour charmer
les ennuis de la route , je rêvais, j'inventais, je
composais un drame, un roman, un conte;
et, le soir, en attendant mon souper, j'écri-
vais, je corrigeais tout cela.
Et cet amusement, dont je n'attendais ni
gloire, ni profit, m'a souvent fait passer des
heures délicieuses. J'ai même un peu compris,
par le charme de ce simple délassement, com-
bien les beaux-arts, et en particulier la poésie,
doivent apporter de plaisir et de bonheur à
ceux qui les cultivent avec succès. Heureux,
PRÉFACE. iij
malgré l'envie qui les poursuit, la médiocrité
qui les insulte, la critique qui les déchire,
heureux et mille fois heureux les grands poè-
tes ! Le souffle qui les anime, le feu créateur
dont la flamme les dévore, l'aigle qui les ravit,
comme dit le Brun,
« A travers Fabîme des cieux, »
remplissent leur vie de transports et de jouis-
sances; dont les autres hommes ne sauraient
se faire une idée. Qui n'accepterait volontiers
lèsmalheurs du Tasse, lapauvreté du Camoens,
là cécité d'Homère et de Miltbn, pour être
doué comme eux de ce génie sublime qui les
fera vivre éternellement dans- la mémoire des
siècles ? Cette question ne s'adresse pas à
ces hommes blasés, sans imagination, sans
croyance, qui travestissent la pensée en sen-
sations -, la morale en intérêt personnel, et la
nature en mécanisme; mais je la fais à cette
iv PREFACE.
jeunesse ardente, à ces âmes bien nées, aspi-
rant à la gloire des lettres, et s'écriant comme
le poëte :
Qu'importe la mort aux Orphees,
Si leurs tombeaux sont des autels !
Moi, par de bonnes raisons, je n'ai point
essayé de prendre un vol audacieux. Je me
suis rappelé très-souvent cette charmante
élégie de Properce, dont je me faisais l'appli-
cation :
ce Un songe m'avait transporté sur l'Héli-
con; j'approchais déjà mes lèvres profanes de
cette onde sacrée où Virgile étancha sa soif:
niais Apollon, incliné sur sa lyre dorée, m'a-
perçoit du haut d'un laurier qui couronne
l'antre des Muses : Insensé, me dit-il, qu'ont-
elles de commun avec toi, les eaux de cette
fontaine?... que d'autres voguent loin du ri-
vage, c'est à toi de le côtoyer... Il dit, et son
PRÉFACE. v
archet d'ivoire.m'assigne ma vraie place : c'é-
tait une grotte tapissée de verdure et parsemée
de cailloutages, etc.» Prop; livre 111, élégie3e.
Enfin, je le répète, j'ai voulu, dans ces con-
tes, tout simplement me distraire, comme un
autre s'amuse à composer:des romances ou à
dessiner des fleurs. Sans doute, me dira-t-on,
il n'y a pas de mal à cela ; mais pourquoi vous
faire imprimer?
D'abord, parce que la chose est devenue si
commune, qu'elle n'entraîne avec elle aucune
idée de prétention. Parce que c'est la manie
du temps où nous sommes. Parce que je ne
placerai plus devant mes yeux un cahier cent
fois raturé. Parce que, si un méchant auteur
me fait présent de ses fugitives, composées
d'essais, d'opuscules et autres balivernes, je
pourrai sur-le-champ le payer de la même
monnaie. Parce que ■— En voilà bien assez
sans doute ; mais pourquoi ces contes ne sont-
ils pas simplement en prose ?
vi PREFACE.
J'ai déjà répondu par le trahit sua quemaue
voluptas; mais de plus, selon moi, une petite
anecdote, dont l'analyse peut se renfermer en
une demi-page, doit presque nécessairement
se raconter en vers; le conte est à la nouvelle
ce qu'une épître est à une lettre, une satire à
une diatribe, un madrigal à un compliment.
Les contes en vers (et certes je ne veux pas ici
parler des miens) ont une grande supériorité
sur ceux qui sont en prose. Quelque élégante,
quelque parfaite que vous supposiez celle-ci,
jamais elle ne donnera à la plaisanterie le
même jet. à la bonhomie le même charme,
à l'épigramme le même trait. Pour juger tout
de suite cette question, il suffira de compa-
rer l'Arioste et la Fontaine avec Boccace et
la reine de Navarre.
La poésie, cet amusement puérile et hon-
nête , est aujourd'hui fort dédaignée par les
critiques et les lecteurs ; mais je voudrais bien
savoir pourquoi, ne voulant plus de vers, ils
PRÉFACE. vij
aiment tant la prose poétique. Pourquoi
donc, hommes de style, comme on vous ap-
pelle aujourd'hui, prenez-y pus, autant que
vous le pouvez, le mouvement, la couleur,
l'inversion même de la poésie, et pourquoi
séparez-vous le versificateur du poëte, ou, si
vous l'aimez mieux, pourquoi dépouiller la
poésie de la césure et de la rime ? En vérité, la
seule raison qui se présente, c'est que cela est
plus facile etplus tôtfait;. Avouez-le, et personne
n'en sera surpris dans un temps où les statues
de marbre sont remplacées par des figures
moulées en carton-pierre, où l'art du burin a
fait place au crayon pâteux delà lithographie,
où nos hôtels ressemblent à des polypiers ou
à des ruches, où... Mais je n'en finirais pas si
je voulais montrer les beaux-arts enfoncés
dans le bourbier mercantile.
J'ai entendu dire souvent que la belle prose
est au-dessus des vers, ce qui n'est pas vrai.
Un beau vers de Corneille est encore plus
viij PRÉFACE.
admirable qu'une belle ligne de Tacite. Il y
a dans la Bruyère et dans la Rochefoucauld
autant de pensées fines et vraies que dans Boi-
leau; mais on retiendra, ajoute Delille, qua-
rante vers de Boileau contre dix lignes de ces
deux auteurs; non-seulement l'oreille cherche
naturellement le rhythme, mais un autre
charme, c'est la difficulté vaincue.
Si je pouvais m'étendre ici, j'offrirais
comme comparaison un passage de Massillon
dans son sermon sur l'humanité des grands ,
qui commence ainsi :
« Hélas ! s'il pouvait être quelquefois permis d'être sombre,
bizarre, etc...
Morceau d'une éloquence admirable , mais
où l'on voit qu'il s'est inspiré de ces beaux
vers de Racine dans Britannicus :
« Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs,
Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs. »
C'est le même mouvement, le même pathé-
PRÉFACE, ix
tique; niais on sent que le moule du vers a
donné aux pensées plus de sonorité, plus d'har-
monie. Et, de cette: plénitude singulière où
la prose n'atteindra '. jamais, il résulte en-
core un autre avantage, c'est qu'en poésie
vous ne pouvez donner des mots à prétention
pour des pensées du coeur, des écarts pour
des élans, de l'ivresse pour de l'enthousiasme;
sans quoi vous tombez dans un ridicule dont
le dernier lecteur s'aperçoit aussitôt.
Et cela vient sûrement de ce que la poésie
chez nous est une langue à part. Cette langue,
qui n'est point populaire, ne peut donc s'a-
dresser qu'à des intelligences ou instruites ou
délicates, tandis que la prose est à la portée
de tout le monde et comprise par tous les
esprits. Le verhum ardens le plus incorrect
suffit souvent et trop souvent pour séduire et
entraîner la multitude. Ce qui me fait souve-
nir en passant de ce mot de Quintilien qui
appelait la véhémence, le délire furibond de
x PRÉFACE.
certains avocats de son temps, une élo-
quence de chien enragé, canina eloquentia;
définition qui sans doute trouverait de nos
jours une difficile application.
Mais si l'on peut reprocher à nos prosa-
teurs detre trop poétiques, on peut repro-
cher aussi à nos poètes d'être parfois trop
prosaïques; de là résulte un mélange bizarre,
une situation confuse. La poésie de nos jours
ressemble à une espèce de chimère qui vomit
de la flamme et de la fumée; on la dirait à
l'état de vapeur, à l'état de gaz. Ce style sur-
abondant de descriptions et qui bondit sans
cesse, ressemble, selon moi, au tournoie-
ment de ces insectes qui bourdonnent et trou-
blent notre vue dans une belle soirée d'été.
Dans le dernier siècle, qui était encore en
beaucoup de choses le temps du bon goût, il
y avait deux sortes de poésies, représentées
par Voltaire : la poésie pompeuse, et celle que
j'appellerais épicurienne. Le XIX siècle étendit
PRÉFACE; xi
la sphère; il clianta les beautés naturelles, les
méditations de l'âme, les secrets infinis du
coeur, Dieu, la Providence, l'ordre du monde,
Voilà certes un beau champ pour l'imagina-
tion poétique. Cela est plus noble, plus ration-
nel, plus élevé, que des vers insouciants,
sveltes ou moqueurs ; mais ne pouvant at-
teindre à cette hauteur réservée;au génie, j'ai
encore préféré ceux-ci à cet autre genre de
poésie, source banale où. je vois puiser tant de
jeunes écrivains. Je veux parler de cette méta-
physique de douleurs sans cause, d'ennuis in-
exprimables,; de souffrances morales, mélan-
colies qui semblent écrites à la clarté vacillante
d'une lampe sépulcrale. Ces découragements
d'une existence de vingt ans, ces prétendues
plaies d'un; coeur vide ou rempli d'orgueil et
de fiel contre la société, ces langueurs, ces
défaillances d'une âme vaporeuse et blasée;
dilettanti révolutionnaires qui peignent le
grand monde comme une caverne de voleurs,
xij PRÉFACE.
et les salons comme des lupanar; génies qui
s'ennuient des plaisirs de la famille, qui étouf-
fent, que l'on ne comprend pas, qui ont un
mysticisme sans foi, des sentiments galvani-
ques, des amours conçus dans des cimetières,
et qui au lieu d'aventures ne nous racontent
que leurs rêveries. J'avoue que tout cela me
paraît excessivement ennuyeux.
Je me suis donc dit : Dans le chaos intellec-
tuel où la France se trouve aujourd'hui , il
faut choisir. Sa littérature gravite tour à tour
vers le nord et vers le midi. Dois-je m'aban-
donner à ce cauchemar germanique, me lan-
cer au milieu des éclairs et des ténèbres, où
je trouve plus d'éblouissements que de clartés,
plus de cris aigus que de voix sonores, ou
faut-il plutôt suivre tout simplement, ou du
moins essayer de suivre ces conseils du vieux
goût français, donnés par Hamilton ?
Contez les faits tout uniment :
Gens comme vous n'auraient bonne srrâcc
PRÉFACE. xiij
A s'élever insolemment,
Et ce n'est pas toujours au sommet du Parnasse
Que l'on chante avec agrément.
Que par un tour aisé, chaque récit s'explique;
Suivez la nature de près,
Et dans vos vers, sans trop d'apprêts,
Du misérable prosaïque,
Et du style trop poétique,
Evitez l'un et l'autre excès.
Mais de ces préceptes qui sont excellents,
faudrait-il conclure que la poésie qui convient
à ce genre est la plus facile de toutes ? Il ad-
met, il est vrai, tous les tons, n'exige pas une
diction très-pure ; la rime même peut quelque-
fois être négligée. Selon la Harpe, le conte
familier fait pardonner les fautes de langage,
parce qu'il ressemble aune conversation libre
et gaie. Mais, si l'on est moins exigeant pour
le mécanisme poétique, si l'on pardonne des
négligences de style, ce n'est qu'autant qu'elles
rendront la facilité plus aimable et la grâce
xiv PRÉFACE.
plus naïve. Si l'on vous permet des écarts,
c'est à la condition que vous serez plus atta-
chant encore. Ce n'est pas assez que le sujet
soit piquant, intéressant ou neuf, il faut qu'il
soit orné par un goût délicat, que le sentiment
ait toujours un accent naturel, et que l'esprit
y paraisse imprévu. Il faut broder, nuancer,
varier votre fable, sans effort, sans afféterie,
sans prétention. C'est le travail du ver à soie
qui se cache sous le tissu qu'il a formé.
L'invention est bien aussi quelque chose,
après tous les conteurs qui ont déjà paru et
qui se sontemparés des sujets les plus heureux.
On est vraiment étonné, de leur nombre, en
se renfermant même dans la littérature fran-
çaise; et cependant le public sourira toujours
à ceux qui sauront l'amuser, car les hommes
sont de grands enfants. Ils commencent par
aimer les contes, et, dans leur vieillesse, ils y
reviennent encore. N'est-ce pas avec eux que
les ménestrels charmaient les veillées de nos
PREFACE. sv
vieux châteaux ? L'Arabe sous sa tente n'a pas
de plus doux plaisirs; nos camps, nos corps
de garde ne sont-ils pas divertis par ces ora-
teurs qu'on appelle lastigs ? Nous conce-
vons très-bien qu'avec une jolie histoire, ma-
dame Scarron faisait oublier le rôti ; et depuis
que la politique, le whist et les raouts ont
chassé de nos salons les contes plaisants, les
anecdotes piquantes, la société n'est plus
qu'une cohue, la conversation un verbiage;
si bien que ce qu'on appelle le monde aujour-
d'hui ne vaut pas mieux peut-être qu'un club,
une guingette ou un café.
Notre littérature qui offre des modèles dans
tous les genres, en présente deux dans celui
du conte, qui jusqu'à présent paraissent inimi-
tables, là Fontaine et Voltaire. Il y a dans le
premier plus de gentillesse, plus de grâce, plus
d'abandon, et dans le second plus d'invention,
plus dé mouvement, plus d'esprit. L'un est plus
fin, plus naïf; l'autre plus malin, plus bril-
xvi PRÉFACE.
lant; la Fontaine raconte sans prétention,
comme on le fait au coin du feu, devant un
petit nombre d'amis; Voltaire, dont la voix
est sonore et le geste animé, semble s'adresser
à un cercle élégant, nombreux et choisi. Mais
de tous les deux il faut dire : Quelle gaieté vive
et naturelle, quelle verve intarissable, quelle
abondance gracieuse ! C'est un charme , une
magie, un enchantement! Voilà les maîtres
qu'il faut étudier quand on ose encore
faire des contes après eux, sans jamais avoir
l'espérance ou la prétention d'en approcher.
Mais cette impossibilité sentie doit-elle con-
duire au découragement? Non sans doute,
puisqu'on se trouverait encore trop heureux
d'égaler Vergier, Senecé , Cazotte et tant
d'autres qui en sont pourtant restés si loin.
Ce qui est décourageant, peut-être, c'est
qu'en général on regarde ce genre comme la
chose la plus futile. Je ne vois pas, je l'a-
voue, ce que l'élégie, le vaudeville, le roman
PRÉFACE. xvij
même, et tant d'autres branches de la litté-
rature ont de plus utile, de plus grave, de
plus important. M. Victor Hugo a dit une
grande vérité : en jDoésie, il n'y a ni bons
ni mauvais sujets, il n'y a que de bons et de
mauvais poètes ; et franchement, qui n'ai-
merait mieux avoir fait une chanson de
Béranger qu'une médiocre tragédie ?
Plût au ciel qu'on me mît de côté seule-
ment comme poëte frivole ! Je n'ambitionne
point le suffrage des savants et des penseurs ,
je ne demande que des lectrices; et si je n'ai
pas ému leur coeur, ou plu à leur esprit,
je n'aurai pas du moins, en blessant leurs
oreilles, manqué au respect qui leur est dû.
Heureux, et trop heureux, si je puis les
amuser un moment! Quant aux hommes
profonds, ou dédaigneux de toute oeuvre ba-
dine et légère, je me contenterai de leur ré-
pondre pour ma défense, ce que dit un de nos
critiques les plus spirituels, M. Jules .Tanin :
xviij < PREFACE.
« A côté de la grande poésie, la petite
poésie n'est pas sans charme. Après le poème
épique, plaisir des dieux, le conte est une
volupté plus à la portée des mortels. Ché-
rubin a peur de sa marraine, il embrasse
Suzon, et quand Suzon fait la rebelle, il se
replie sur Fanchette avec laquelle il ose tout
oser. •»
Sans cet amour, tant d'objets ravissants,
Lambris dorés, bois, jardins et fontaines,
N'ont point d'objels qui ne soient languissants,
Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines ;
Des jeunes coeurs c'est le suprême bien,
Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.
PSYCHÉ. La Fontaine.
IL n'est qu'un bien, croyez-moi, dans la vie,
C'est d'être aimé, c'est d'aimer à son tour :
Sans l'amitié, mieux encor sans l'amour,
Tout ici-bas est peu digne d'envie.
L'ambition serait-elle assouvie,
2 L'ÉPREUVE.
La vanité couverte de cordons,
Le dieu Plutus vous prodiguant ses dons
Préviendrait-il la moindre fantaisie,
Si votre coeur est vide, sans lien ,
Si l'amitié n'embellit l'existence,
Titres, lauriers, gloire, luxe, opulence,
Pour le bonheur, non tout cela n'est rien.
En soupirant, ainsi pensait Clémence,
Unique enfant du comte de Béziers.
De toutes parts, princes et chevaliers
Briguaient l'honneur de l'avoir pour épouse.
En vain Raymond, souverain de Toulouse,
Met à ses pieds ses trésors, ses vassaux;
Il élait vieux, le plus grand des défauts!
René d'Anjou présente une couronne;
Un fils de France est offert à son tour ;
Non, toujours non, car sa main ne se donne
Qu'avec son coeur, jusqu'alors sans amour.
Le jeune Urbain , prince de Barcelone,
Se présenta parmi les prétendants.
CONTE PREMIER.
Il était beau, dans la.fleur de ses ans,
Rempli d'esprit, de grâces.si parfaites,
Que ses sujets, et surtout ses sujettes,
Ne l'appelaient que le prince charmant.
Or vous jugez s'il trouva surprenant
Le prompt refus que sa noble ambassade
Lui rapporta: refus assez maussade,
Car son portrait, quoique très-ressemblant,
N'obtint pas même un seulmot obligeant.
Sans regarder de sa noble figure
Les traits si fins, les yeux surtout si grands,
Elle rendit soudain la miniature,
Après avoir, ce qui doublait l'inj ure ,
Y an té l'éclat, le choix des diamants
Qui composaient sa riche garniture.
A ce récit Urbain s'indigne: il jure
Que tôt ou tard il saura se venger.
Puisque d'un prince on repousse l'hommage,
Et sans daigner même l'envisager,
Du sentiment, sous un nom étranger,
fi L'EPREUVE.
Prenons, dit-il, le séduisant langage.
D'un troubadour les chants tendres et doux
M'introduiraient aisément auprès d'elle :
Mais faisons mieux, et puisque cette belle
Avec plaisir regarde les bijoux,
D'un Portugais arrivant de Golconde,
Présentons-lui l'écrin éblouissant;
Et desliochets, les discours d'un marchand,
L'emporteront sur tous les rois du monde.
Amusons-nous sans être trop méchant.
. Sur ce projet sa vengeance se fonde.
D'un page adroit déguisé comme lui,
Tout simplement il veut être suivi ;
De son dessein ne fait part à personne,
Suppose un voeu secret, religieux,
Pour quinze jours fait à tous ses adieux ,
Et dans la nuit s'embarque à Barcelone.
Au port de Cette à peine descendu,
Droit à Béziers soudain il s'est rendu.
Le lendemain, parla ville on publie
CONTE PREMIER.
Qu'un Portugais des Indes arrivé,
Riche d'objets d'un travail achevé,
Va pour les vendre aux cours de l'Italie.
Soudain Clémence a témoigné l'envie
De contempler ces joyaux précieux.
Admis alors auprès de la comtesse,
Il fait briller des trésors à ses yeux ;
Mais il fait plus, il plaît, il intéresse
Par des récits étonnants, merveilleux.
Il dit les moeurs , les amours , les usages
De ces Indous, alors très-peu connus ,
Et les dangers qu'il a souvent courus
Dans des pays peuplés d'anthropophages.
Exploits, périls , aventures, naufrages,
Tous ces récits avec art suspendus,
Pleins d'intérêt, d'instruction, de charme,
Tiennent tantôt les esprits en alarme,
Tantôt les coeurs sont vivement émus.
Les yeux fixés sur ce conteur habile,
Notre comtesse attentive, immobile,
Prête une oreille avide à ses accents.
6 L'ÉPREUVE.
Sa voix, sa grâce et ses traits séduisants
Troublent Clémence et ravissent son âme.
Du sentiment pour attiser la flamme,
Il ose alors lui raconter qu'un jour
Une beauté, reine du Visapour,
Daigna sur lui jeter un regard tendre.
Jusqu'à son trône il aurait pu prétendre
S'il eût voulu répondre à son amour;
Mais la grandeur, l'éclat d'un diadème,
Ne touchent point un coeur comme le sien.
Il veut aimer: sans ce bonheur suprême,
Auprès de lui tout le reste n'est rien.
A cet aveu la comtesse attendrie,
Dans son transport l'interrompt et s'écrie :
Je vous comprends, noble coeur, c'est fort bien .
Vous méritez. ... Un regard du vieux comte
Vint arrêter cet éloge indiscret,
Et ce regard qui surprend son secret,
La fait rougir de pudeur et de honte.
Même embarras se montre chez Urbain,
Ce qui la rend de plus en plus troublée.
CONTE PREMIER.
Interrogeant alors de l'assemblée
L'étonnement et le souris malin,
Monseigneur voit que son coup d'oeil est fin :
Plus de soupçons. Brusquement il se lève :
C'en est assez, dit-il ; à vos discours,
Beau voyageur, ce soir nous donnons trêve:
Vous partirez de Béziers sous deux jours.
Dans certains cas les moyens les plus courts
Sont les meilleurs ^parfois c'est le contraire:
Et comme a dit ce profond la Bruyère
Analysant les passions du coeur,
Un petit souffle éteint une bougie ;
Un ouragan allume un incendie.
Gardez-vous donc d'employer la rigueur
Pour étouffer dans une âme sensible
Un sentiment 'impétueux, terrible;
C'est augmenter sa dévorante ardeur.
Sans aliment l'invisible étincelle
En un instant doit s'éteindre et mourir :
Soufflez dessus, des flammes vont jaillir,
8 L'ÉPREUVE.
Et d'un foyer cette faible parcelle
Devient volcan prêt à tout engloutir.
Le jeune amant fit semblant de partir,
Mais en secret, à la pauvre Clémence
Que le tyran dans sa chambre enferma,
Il fait savoir qu'il reste et restera.
La mort plutôt mille fois que l'absence ;
Tous les dangers, la prison, la potence,
Il brave tout, advienne que pourra.
Les amoureux de cette espèce-là
Sont dangereux pour les tuteurs, les pères;
Et plus ils sont imprudents, téméraires,
Plus on les aime : on conçoit bien cela.
A tout moment volaient tendres messages ,
De leur amour sans cesse nouveaux gages.
Mais son danger inspire un juste effroi :
L'infortuné s'expose ainsi pour moi,
Disait en pleurs la comtesse tremblante,
Je veux le voir, son âme délirante
A. trop besoin d'un moment d'entretien.
CONTE PREMIER.
D'un rendez-vous une adroite suivante
Facilita le soir même un moyen.
Vous tremblez tous pour la jeune imprudente :
Contre l'amour, son désespoir ? ses pleurs,
Que peut l'orgueil, la vertu, l'innocence ?
Rassurez-vous, au moyen âge en France,
On s'aimait fort, mais on avait des moeurs ;
Point n'arriva le plus grand des malheurs :
Mais après lui, le plus cruel peut-être,
Du rendez-vous le père fut instruit.
Par qui? comment? quel fut le nom du traître?
Jusqu'à présent je l'ai cherché sans fruit,
Et si j'en crois un très-vieux manuscrit,
Le prince Urbain, oui, ce prince lui-même,
Pour éprouver jusqu'à quel point on l'aime,
Aurait ourdi cette intrigue: en effet,
Voyez la suite: au moment pathétique,
Son page alors qui vers eux accourait,
Vint leur crier: «La mort la plus tragique
En cet instant vous menace tous deux :
Tout est connu, le comte est furieux;
11 a juré d'une voix effroyable
10 L'ÉPREUVE.
Qu'il vous tuerait, que sa fille coupable
Éprouverait le sort le plus affreux.
Des alguazils s'avancent vers ces lieux,
Fuyez, fuyez: j'entends marcher leur troupe,
Vite à cheval.... vous allez être pris. »
Urbain enfourche, on met la belle en croupe;
Au grand galop ensemble ils sont partis.
L'effroi subit qui troubla ses esprits,
Doit à vos yeux justifier Clémence.
Elle était presque alors sans connaissance.
Dans la forêt pendant plus de deux jours,
Nos fugitifs errant à l'aventure,
N'ont rencontré nul abri, nul secours.
Narbonne enfin au loin montre ses tours,
Mais, ô malheur ! leur unique monture
Tombe mourante: il fallut jusque-là
Marcher à pied en légère chaussure :
Avant d'entrer dans la ville, on changea
Riches habits , élégante parure,
Contre sabots et vêtement de bure.
CONTE PREMIER. 11
A tant de maux que la comtesse endure,
Pas une plainte, une larme, un soupir.
Facilement ce courage s'explique,
Avec l'amour le coeur est héroïque :
Mais attendez; au moment de s'enfuir
De tous les deux la bourse étant légère,
Après huit jours on n'avait plus d'argent ;
Chose, en voyage, avant tout nécessaire.
Que faire alors? de couvent en couvent
On s'en allait demandant l'oeuvre pie :
Urbain honteux n'osait; le plus souvent
Elle tendait sa main douce et jolie,
Et se disant, c'est pour lui que je prie,
Sa voix prenait le plus sensible accent.
Ils ont déjà traversé Perpignan,
S'acheminant toujours vers Barcelone,
Voulant de là s'embarquer pour Lisbonne,
Où notre Urbain doit trouver ses parents :
Mais ce jour-là, des moines, des passants,
Brutalement repoussent leur prière;
Tous deux, au pied d'un chêne séculaire,
12 L'ÉPREUVE.
Se sont assis dans leur accablement.
Clémence alors de fatigue épuisée
Cède au sommeil : sa tête mollement,
Sur les genoux d'Urbain s'était posée.
A son réveil, ciel ! quel étonnement !
Il n'est plus là! c'est en vain qu'elle appelle
Urbain, Urbain l'écho seul lui répond.
D'un grand malheur la subite nouvelle ■
Trouble d'abord l'esprit, et le confond ;
Longtemps le coeur se refuse d'y croire :
L'abandonner ? une action si noire
Ne peut souiller un être aussi parfait;
Mais son air triste annonçait un projet !
Une pensée* et sombre et criminelle !
Quel doute affreux! quelle attente mortelle !
Ses cris plaintifs, ses inquiets regards,
Ont retenti, cherché de toutes parts.
Que devenir? que faire? que résoudre?
La nuit s'approche, un ciel déjà couvert,
De temps en temps sillonné par la foudre,
Redouble encor l'horreur de ce désert.
CONTE PREMIER. 13
Déjà sa tête et se trouble et se perd.
Au grand galop vers cette infortunée,
Menant en laisse un jeune et blanc coursier ,
Soudain accourt .un brillant chevalier
Dont la cuirasse est d'or et blasonnée,
Dont un aiglon couronne le cimier.
Près de Clémence il hausse sa visière,
Puis lestement en mettant pied à terre,
Avec respect sa main a présenté
Petit billet caché dans sa ceinture.
Elle ouvre, ô ciel ! d'Urbain c'est l'écriture :
« Dans ton sommeil je m'étais écarté
« Pour demander à quelque humble chaumière
« Un peu de pain et l'hospitalité.
« Deux espions envoyés par ton père
« M'ont reconnu, se sont jetés sur moi :
« Tous deux bientôt ont mordu la poussière,
« Je suis vainqueur, je combattais pour toi.
« Auprès de là passant à l'instant même
« De ce pays le jeune souverain,
« Au bruit s'avance, et voit, surprise extrême,
14 L'ÉPREUVE.
« Deux hommes morts, un glaive dans ma main.
« Interrogé, je me défends en vain ,
« En attestant le ciel, mon innocence ;
« Mais ce poignard, ce sang, mon indigence,
« Tout offre en moi l'aspect d'un assassin. »
Je veux, je dois partager son destin ,
S'écria-t-elle ; en grâce je réclame
D'être conduite à son cachot —Madame,
Pour vous chercher vous me voyez ici,
Dit l'étranger du ton le plus poli.
Rassurez-vous : à votre helle histoire
Légèrement mon prince ne peut croire ,
Et c'est par vous qu'il veut être éclairci,
Dans son palais si vous daignez me suivre.
—C'est demander", seigneur, si je veux vivre;
Car s'il mourait, je veux mourir aussi !
Ils sont partis. A peine au bout d'une heure,
D'un souverain la superbe demeure
S'offre à leurs yeux : de pages , d'écuyers,
De sénéchaux, chambellans, chevaliers,
CONTE PREMIER. 15
Dans ce moment toute la cour est pleine.
Sur le perron et sur un trône assis,
Couronne en tête, avec de beaux habits,
Le prince attend. Lors se traînant à peine,
Clémence approche et tombe à ses genoux.
—N'osez-vous donc lever les yeux sur nous ?
Dit-il....—Seigneur....Étonnement! Silence !
—Parlez sans crainte, on doit justice à tous.
—Est-ce une erreur? la voix...la ressemblance....
O ciel! Urbain.—Oui, c'est moi, ton époux,
Viens sur mon coeur, prodige de constance.
Nobles sujets, vers elle inclinez-vous.
Un cri partit : Vive Urbain et Clémence !
Le monde n'a jamais manqué de charlatans :
Cette science, de tout temps,
Fut en professeurs très-fertile.
Taniôt l'un en théâtre affronte l'Achéron,
Et l'autre affiche par la ville
Qu'il est un passe-Cicéron.
LA. FONTAINE, liy. yi, fable ig.
ECOUTEZ-NOUS, vieillards, femmes, enfants :
Ouvrez les yeux, la bouche, les oreilles.
Vous avez vu souvent des charlatans
Vous débiter de pompeuses merveilles ;
Mais n'allez pas aux arracheurs de dents
18 LES CHARLATANS.
Nous comparer : distinguez, je vous prie.
Que sommes-nous nous autres? des savants!
Oui des savants : en algèbre, en chimie,
Dans la cabale et la chiromancie.
Est-il ici docteur ou médecin
Parlant hébreu , grec , latin, syriaque ?
Qu'il se présente, et soudain nous attaque;
Nous défions le plus rude examen.
Dans notre amour pour tout le genre humain ,
On nous a vus dans les deux hémisphères,
Chez le Cosaque ou chez le Mexicain,
De l'Elbe au Nil, de Paris à Pékin,
Porter partout le flambeau des lumières.
Aussi, messieurs, pour terminer enfin,
Nous prouverons par lettres et diplômes,
Que nous avons, dans quatre-vingts royaumes,
Guéri, sauvé cent mille individus.
Que voulez-vous qu'on vous dise de plus !
Ainsi parlait d'une voix foudrovanle,
Dans Pézénas , un beau jour de marché,
Le sieur Piller, sur un tréteau perché.
CONTE DEUXIÈME. 19
Son riche habit, de couleur éclatante,
Quoiqu'un peu vieux, et surtout très-taché,
Les galons d'or et les plumes flottantes
Du couvre-chef dont il était orné,
Rendaient sa taille et sa mine imposantes :
Mais le public, un moment étonné,
A. ses discours n'ajoutait point croyance,
Et répondait à ses traits d'éloquence
Par un gros rire et d'insolents éclats.
Son compagnon voyant qu'il était las
De haranguer cette foule impolie,
Prend la parole, et fièrement s'écrie :
Je vois, messieurs, votre incrédulité.
Je la conçois, et même je l'approuve.
Nous vous parlons de notre habileté,
Mais jusqu'ici rien encor ne la prouve.
Eh bien ! j'aurai l'honneur de vous offrir
De ma science une preuve certaine.
Un médecin quoique habile, avec peine,
Vous le savez, parvient à vous guérir.
Cagliostro, Mesmer, gens de mérite,
20 LES CHARLATANS.
Dont j'ai suivi les leçons fort longtemps,
Rendaient, dit-on, la femme décrépite ,
Ou le vieillard, à lage de vingt ans.
C'était beaucoup : mais leurs médicaments
Ne pouvaient rien au delà du Cocyte.
Moi, je fais plus, bien plus : je ressuscite !
Un rire fou partit en même temps
Du cercle entier, au nez des charlatans.
Je m'attendais à ce rire stupide,
Reprit alors l'orateur intrépide,
Je suis un fourbe à vous entendre; mais
Que direz-vous pourtant, si je promets,
Devant vous tous, d'opérer ce prodige
En plein midi? Tout simplement j'exige
Huit jours au plus pour faire mes apprêts.
Pendant ce temps, qu'on me mette aux arrêts ;
De ma personne à l'instant qu'on s'assure,
Et si je suis convaincu d'imposture,
Qu'on me fustige, et qu'on me pende après.
On entendit encor quelques sifflets;
CONTE DEUXIÈME. 21
Mais, indigne d'une telle impudence,
De Pézénàs le premier magistrat
Dit : C'est trop fort : mentir est votre état,
Mais cette fois vous passez la licence;
Je vous arrête, et veux vous prendre"au mot.
Pendant huit jours qu'on les tienne au cachot,
Puis nous verrons leur prétendu miracle.
D'un ton plus fier et plus audacieux j
L'autre répond : Vous comblez tous mes voeux,
Monsieur le maire] annoncez ce spectacle ;
Amerïez-moi Cent mille curieux.
Mais toutefois, avant ce jour fameux ,
Dans la prison où vous allez nous mettre,
À notre zèle , au moins, veuillez permettre
De secourir l'infirmé malheureux.
Venez nous voir, aveugles et boiteux';
Consultez-nous, poitrinaire, hydropique ,
Vous hypocondre, et vous épiïeptique,
Vous scrofuleux, dârtreux et cancéreux :
Nous avons là, pour tous, un spécifique;
Dans ce flacon , à travers ce cristal,
Distinguez-vous cette liqueur unique?
22 LES CHARLATANS.
Cette liqueur vient du règne....—Animal,
Lui crie alors un gendarme brutal,
Ferme ta gueule ainsi que ta boutique :
Suis-moi.... Respect à la force publique.
Mon charlatan, ainsi que son ami,
Sans répliquer ont soudain obéi.
Sous les verrous voilà qu'on les enferme :
Mais bien traités, nourris on ne peut mieux.
Chaque matin , un peu pie curieux
Venait les voir : leur contenance est ferme,
Us tiendront tout, et plus qu'ils n'ont promis!
Déjà six jours avec autant de nuits
Sont écoulés : on approche du terme.
Alors Paillasse, un peu moins effronté,
Dit à son maître avec anxiété :
«.le vois venir le moment difficile;
De bonne foi c'était trop plaisanter.
Vous en riez?—Oui sans doute, imbécile;
Quoi pour si peu tu vas t'épouvanter !
—Comment si peu? songez qu'on doit nous pendre
. CONTE. DEUXIEME. 23
Si le miracle est manqué tout à fait.
—Au coeur humain tu ne sais rien comprendre; »
Le guichetier à l'instant qu'il parlait,
Vient lui remettre une bourse, un billet.
L'une est, dit-il, toujours fort bonne à prendre,
Voyons un peu ce que l'autre contient,
xt Savant sorcier, cet or vous appartient,
« Si vous voulez laisser en paix la cendre
«De mon vieil oncle enterré depuis peu.
« Pour héritier de ce fesse-malhieu,
«Ilm'a fallu pendant vingt ans attendre.
«Sur son tombeau l'on ne peut se méprendre :
«Vous y verrez le plus touchant adieu ,
« Les regrets les plus vifs, l'hommage le plus tendre,
« Qu'à son oncle ait jamais pu rendre
«Un inconsolable neveu. »
De cet écrit dépouillé d'imposture,
Ils achevaient à peine la lecture,
Qu'un autre encor leur est soudain remis.
«Je vous promets cinquante bons louis, .
24 LÉS CHÀRLAÎANS.
« Si vous laissez en paix ma pauvre femme :
« Elle était vieille et de méchante humeur;
« N'en parlons plus, Dieu veuille avoir son âme.
« Sur son tombeau, ma profonde douleur,
« De ses vertus a retracé les charmes :
« Vous les lirez en belles lettres d'or.
«Mais sans pitié laissez couler mes larmes,
«Et n'allez pas me rendre un tel trésor. »
D'autres billets, et puis d'autres encor,
A chaque instant arrivent, se succèdent:
Et même crainte et mêmes sentiments
Pour les défunts agitent et possèdent
Les tendres coeurs des héritiers vivants.
Le jour baissait; en habits noirs et blancs,
Une beauté jeune, vive, élégante,
Fait demander un secret entretien.
Je paraîtrai, dit-elle, inconséquente,
Quand vous saurez pour quel motif je vien.
•le ne suis point assez extravagante
Pour supposer chez vous un art divin :
CONTE DEUXIÈME. 25
Je n'y crois jpas:: pourtant il m'épouvante.
A ma faiblesse ayez un peu d'égard, i :•:
Et n'allez pas évoquer :au: hasard: -
D'un vieil époux la cendre refroidie.
Au magistrat qui vous à mis ici,
Dans quelques mois ,• messieurs, je me marie.
—Vers quel endroit -,- madâniè, 'je .vous prie,
Fut enterré votre premier mari ?
—Son mausolée est près de cette église.
—C'est justement La • tombe que je : vise,
Pour opérer le miracle attendu,
—Que dites-vous ?-^Il vous sera rendu
Ce cher défunt;:par mon art je l'atteste!
Le charme est fait.; De la voix et du geste
Il semble alors évoquer les enfers.
Son compagnon mugit d'une voix sombre.
De son époux la veuve a cru que l'ombre
Allait sortir des abîmes ouverts.
Elle s'enfuit tremblante, épouvantée,
Fait aussitôt appeler son amant,
Qui veut en vain traiter en plaisantant
L'effroi mortel dont elle est agitée.
26 LES CHARLATANS.
Point de raisons, point de raisonnements :
Aujourd'hui même, et sans perdre de temps,
Il faut chasser ces deux suppôts du diable.
Pour rendre enfin le calme à. sa raison,
Le magistrat fait ouvrir leur prison.
Je ne suis point, dit-il, impitoyable :
Partez ; ici ne revenez jamais.
—Monsieur le maire, il serait équitable
De nous payer au moins nos petits frais.
— On les payera; qu'attendez-vous?—De grâce,
Un attestât qui prouve nos talents.
—Votre insolence égale votre audace.
—Que voulez-vous ? nous sommes charlatans.
Source amère et délicieuse
Et de chagrins et de plaisirs,
Toi qui, des tendres coeurs maîtresse impérieuse,
Fais des-amanls de ceux que tu rends tes martyrs,
Toi, qui tiens dans tes mains la coupe précieuse
Qui charme nos regrets, qui charme nos désirs,
Sensibilité, je te chante !
Oh! prête à ma lyre touchante
Les doux accents de tes soupirs !
DE SAINT-ANGE.
« AJH ! que je liais et méprise les hommes !
Ils sont tous faux, ingrats, méchants, trompeurs.
Comment aimer, dans le siècle où nous sommes?
Siècle sans foi, sans vertus et sans moeurs.
28 LES TROIS FRÈRES.
Le sentiment et ses chastes douceurs
Ne paraît plus que folle extravagance.
Fidélité, devoirs, serments, constance,
Sont relégués aux héros de romans.
Aussi pour moi, lorsque des jeunes gens
Se sont permis de m'offrir leur hommage,
Loin de sourire à leurs propos galants,
J'ai rejeté promplement cet encens,
Comme l'honneur repousse un vil outrage. »
Ainsi parlait Constance Dubriage,
Veuve et jolie, avec dix-neuf printemps.
Ce dédaigneux, cet austère langage
Désespérait les pauvres soupirants.
Un seul pourtant ne perdit point courage.
Pour la plupart de nos jeunes dandvs,
Lui disait-il, je conçois vos mépris.
Mais cependant vous êtes trop sévère.
Moi je connais un coeur tendre, sincère,
Qui sait aimer comme au temps d'autrefois.
Sur son tombeau le passant pourra lire
Ces mots touchants , que l'amour seul inspire :
CONTE TROISIÈME. 29
« Dernier soupir fut pour son premier choix. »
Né riez point j là chose est véritable.'';"■
Où rencontrer uii sentiment semblable ?
Autant que vous, sur çë point, délicat,
Il lui faudrait au moins deux ans d'épreuve
Vous qui sembléz vouloir demeurer Veuve,
Il vous défie, acceptez le combat.
On veut d'abord repousser la gageure ;
Mais Gabriel (ce nom semblait garant
D'une tendresse aussi vive que pure),
Ce Gabriel devint donc si pressant,
Que notre veuve y consent, et lui jure
Une constance invulnérable au temps.
Pour mieux tenir tous les deux leurs serments,
Loin de Paris, dans un champêtre asile,
Sans redouter témoins, rivaux, fâcheux,
Ils vont goûter l'amour pur et tranquille
Des Céladons, des bergers langoureux.
Heureux ainsi, même avant d'être heureux !
Ce jeune amant oubliait que la guerre
30 LES TROIS FRERES.
Au bout du monde appelait sa valeur.
Dans leur révolte aux fils de l'Angleterre
La France offrait un appui protecteur.
Je ne sais point si cette république,
Et son esprit rebelle, indépendant,
Méritait bien notre intérêt puissant :
Sur ce sujet de baute politique,
Je ne suis point un juge compétent;
Je dis le fait, pour expliquer comment
Ce Gabriel, officier de marine,
Se vit contraint sur-le-champ de partir.
L'honneur commande, il faut donc obéir.
Qui sait aimer, aisément imagine
Les maux de nerfs, les sanglots et les pleurs
De notre veuve, éminemment sensible.
Lui dire adieu, fut pour elle impossible ;
Son désespoir le rendit par « Je meurs. »
Ah ! qui pourrait retracer les douleurs
Des premiers jours de cette horrible absence.
A tout moment elle est sans connaissance.
Le moindre mot dit par inadvertance,
CONTE TROISIÈME.. -
Et chaque objet qui des jours du bonheur
Lui retraçait la douce souvenance,
Tout déchirait, tout poignardait son coeur!
Il fallut fuir ces lieux dont la présence
Rendait trop vif l'aiguillon du malheur.
Autre raison, pour la correspondance ,
En demeurant près d'un port fréquenté,
Elle abrégeait le temps et la distance.
interrogeant une carte de France,
Le Finistère, à son extrémité,
Lui montre Brest, où les vents favorables
Devaient pousser les vaisseaux de retour.
Tous ces motifs, tendres et raisonnables,
L'ont décidée à choisir ce séjour.
Mais dans la ville un vacarme du diable,
Des importuns, de sottes questions,
Pour sa douleur, ses méditations,
Sont un tourment sans cesse insupportable.
Elle a choisi bientôt aux environs,
Un vieux château d'un aspect effroyable.
De son donjon, couronné de créneaux,
On découvrait une immense étendue :
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