Hier aujourd'hui demain / par Henri de L'Épinois

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impr. de L. Hébrail, Durand & Cie (Toulouse). 1871. 1 vol. (82 p.) ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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AUJOURD'HUI
DEMAIN
PAR
HENRI DE L'EPINOIS
« Il y a toujours de grands désordres
là où il y a de grandes erreurs. »
« Il suffit d'une vérité complétement
développée et mûrie par le 0temps et les
événements, pour rétablir la société. »
(M. DE BONALD, Pensées, t. I, p. III.)
TOULOUSE
TYPOGRAPHIE L. HÉBRAIL, DURAND & Ce
5, RUE DE LA POMME, 5
1871
A M. H. de C.
Mon cher ami,
Au milieu de vos fatigues et en face de l'ennemi, où, loin de
votre femme et de vos enfants, le dévouement seul vous a libre-
ment conduit, vous aviez bien voulu vous souvenir de mes
études, de l'objet de mes préoccupations, et vous me demandiez
ce qu'il fallait craindre ou ce que nous pouvions espérer.
Qu'avais-je à vous dire? toutes mes pensées étaient avec
vous, avec tous nos parents et nos amis ; j'avais l'âme navrée
de vos souffrances, faibles encore, vous le dites vous-même,
en comparaison de celles de la patrie.
Aujourd'hui, la France envahie, démembrée, attend sa
délivrance... Qui la délivrera?
La France, courbée pendant vingt ans sous un régime
énervant, languit et attend, pour reprendre ses forces, des
institutions où l'autorité soit juste, où la liberté soit vraie...
Qui lui présentera une autorité et lui assurera la liberté?
La France, affaiblie par un régime corrompu et corrupteur,
éprouve un désir immense de rencontrer dans son gouver-
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nement l'honnêteté, divisée jusqu'à la guerre civile par un
antagonisme fatal qui la ruine en la déshonorant, elle aspire
après le calme et l'union... Qui lui apportera l'honnêteté, et
lui rendra l'union?
Questions formidables qui sont pour notre pays des ques-
tions de vie ou de mort, et vous insistez pour que j'indique
le moyen de les résoudre ! Encore une fois, que vous dirai-je,
mon cher ami, et cependant je ne voudrais pas laisser votre
interrogation sans réponse... Je viens donc vous soumettre
de très simples, mais très franches observations sur ce qui
me paraît le plus essentiel à considérer dans les circonstances
présentes.
Vous m'exprimez l'intention de faire connaître ma réponse
- à plusieurs personnes. Hélas! elles n'auront pas comme vous
à mon égard l'indulgence de l'amitié, mais cette perspective
m'engage à être plus long que je n'aurais été certainement si
j'avais parlé à vous seul. Toutefois, rassurez-vous, je m'effor-
cerai d'être précis ; car, en ce moment, où les événements se
précipitent, peu de mots doivent suffire à provoquer les
réflexions : surtout ne le laissez jamais oublier à ceux qui me
liront : si la franchise de mon accent pouvait parfois déplaire,
mon excuse sera dans ma sincérité, et je voudrais au moins
que chacun pût dire: Ceci est écrit avec bonne foi.
Lorsque chacun portait l'épée, j'ai rougi parfois de ne tenir
qu'une plume. Toutefois je me disais : « Le mal est dans les
faits, il est dans les idées ; s'il faut combattre pour rétablir
l'ordre dans les faits, il faut surtout rétablir la vérité dans les
idées, car les idées engendrent précisément les faits. Sur ce
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terrain s'engage la lutte réelle, le triomphe sera là et pas
ailleurs, hoec est Victoria quoe vincit. » Vous le savez, mon
cher ami, c'est la pensée qui m'anime, lorsqu'au milieu de
ces études historiques que nous commençâmes ensemble à
l'école des Chartes, je cherche à connaître la vérité sur le passé
afin d'apprendre les lois établies par Dieu pour la direction
des peuples. « Aujourd'hui, me disais-je encore, en traitant
de la politique qui est l'histoire du présent, une voix hon-
nête et calme ne pourrait-elle rendre service à des esprits
droits en quête de la vérité? » Je l'ai cru, et avec cette pen-
sée, vous le comprenez, je me consolerais de n'avoir pas été
complétement inutile, si dans une seule âme je pouvais
provoquer une de ces réflexions qui emportent soudain vers
la vérité.
Pour répondre à vos questions, mon cher ami, et apprécier
avec vérité la situation, il faut porter nos regards un peu en
arrière : cette revue ne manquera pas, croyez-le bien, d'actua-
lité, car le passé est encore lié au présent et pèse sur notre
avenir; nous examinerons ainsi les fautes d'HIER, qui ont
amené les malheurs d'AUJOURD'HUI, et nous chercherons com-
ment nous pourrons les réparer DEMAIN.
I
DE L'EMPIRE : LES FAUTES DU SOUVERAIN ET LES FAUTES
DE LA NATION.
I. Le 2 décembre 1851, le Président de la République avait,
par un coup d'État, dissous l'Assemblée législative, et renversé
la constitution que trois ans auparavant la France s'était don-
née et qu'il avait juré d'observer. Ce coup d'État était un
crime politique et un acte immoral. Quoi de plus immoral,
en effet, que de voir les hommes les plus éminents du pays,
les plus respectés et les plus honorables, les Berryer, les
Molé, les Thiers ; les Changarnier, les La Moricière, les
Bedeau; les Poujoulat, les Nettement, etc.... arrêtés par le
pouvoir et jetés à Vincennes ou à Mazas comme des mal-
faiteurs ? Cependant soyons vrais, si triste que soit la vérité :
sans peut-être approuver l'acte en lui-même, la grande majo-
rité des Français en approuvait le résultat. La religion proté-
gée, le pays tranquille, la société sauvée, car le spectre rouge,
toujours menaçant semblait à jamais évanoui : telles étaient
les espérances dont presque toutes les âmes étaient remplies.
Le Président avait eu ce talent de faire croire son autorité
nécessaire, et les honnêtes gens, épouvantés par les récits de
journalistes à gages, s'estimant heureux d'être rassurés.
avaient donné, pour toute la politique, carte blanche à celui
qu'ils nommaient leur sauveur.
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Cette abdication soudaine de tout un peuple entre les
mains d'un seul homme provenait d'une erreur de jugement,
amenée, comme il arrive presque toujours, par une erreur de
fait.
D'abord, était-il exact que le Président eût sauvé la société
de l'anarchie ? Non, car l'anarchie, souvent menaçante, avait
été plus d'une fois déjà vaincue sans lui.
Il faut se le rappeler : la France n'était point alors sans
défenseurs, nos généraux d'Afrique, les Cavaignac, les
Changarnier, les La Moricière, les Bedeau, les Le Flô, etc.,
possédant la confiance de l'armée et de la France, étaient
prêts à réprimer toute nouvelle tentative de désordre. Si les
hommes d'ordre eussent voulu réfléchir un instant, ils auraient
pu trouver plus de calme. Mais on avait eu l'art de troubler
les esprits : on avait dit que tous les symptômes étaient
effrayants, qu'il fallait avoir peur pour la religion, peur pour
la famille, peur pour la propriété, et chacun avait eu peur.
En second lieu, était-il exact que le Président eût sauvé la
religion ? Nullement : les catholiques, longtemps regardés avec
défiance par le gouvernement, avaient éprouvé le bénéfice du
régime de liberté proclamé en 1848. Les évêques s'étaient réunis
en conciles provinciaux, ce qui ne s'était pas vu depuis
longues années, ce qui bientôt ne devait plus se revoir; les per-
sonnes, les journaux, les oeuvres catholiques jouissaient partout
d'une juste estime et d'un sincère respect. Cependant ici
encore on sut exploiter certaines inquiétudes , les partisans du
nouvel Empire avaient cherché parmi le clergé des auxiliaires
au nom même du plus grand bien de la religion, et ils
en avaient trouvé.
Avoir persuadé à la France que le sacrifice de ses voeux
les plus légitimes et de toutes ses anciennes préoccupations au
sujet des affaires publiques était une condition de salut et de
vie, voilà la faute première du souverain, car il entravait ce
mouvement généreux, que deux assemblées, les meilleures
qu'ait eues notre pays, avaient imprimé aux intelligences. Il
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le faisait misérablement avorter par une pensée d'ambition au
profit d'un intérêt dynastique, nouvelle complication apportée
dans nos destinées déjà assez sombres. Mais avoir cru ce sacri-
fice nécessaire, fut également la faute de la France, qui
ignorait apparemment que, pour un peuple comme pour un
homme, il n'est pas bon d'abdiquer des droits pour se sous-
traire à des devoirs, et oubliait que l'absence de libertés
publiques mène fatalement un peuple à l'abaissement et à
la ruine.
Double faute qui devait attirer sur le nouveau Souverain
et sur le pays, complice du Souverain, une double punition.
II. Placé sous le coup de cette loi d'ordre moral, qui veut
que chacun soit puni par ce qui l'a fait pécher,per quoe peccat
quis per hoec et torquetur, on put facilement prévoir, en lisant
l'avenir dans le passé, que le prétendu sauveur de la religion
périrait, laissant la religion amoindrie et humiliée ; que le pré-
tendu sauveur de la France périrait, laissant la France abais-
sée , que le prétendu sauveur de la société périrait, laissant la
société plus divisée que jamais. C'est ce qui est arrivé : voyez
les Piémontais à Rome, les Prussiens en France, les socialistes
à Paris. Il fallait, du reste, que la logique eût ces conséquen-
ces, ou bien l'inévitable justice de Dieu eût ici manqué.
Est-il besoin de rappeler par quelles voies nous fûmes
amenés à la subir ?
Comme je l'ai écrit maintes fois durant le régime impérial,
je puis à présent qu'il est tombé en parler sans embarras.
La Société charitable de Saint-Vincent-de-Paul, désorga-
nisée par la suppression de son conseil supérieur, dissous le
même jour où la Société des Francs-Maçons était louée dans
un acte officiel ; le gouvernement arrêtant, autant qu'il était
en son pouvoir, grâce à son ministre de l'Instruction publi-
que, les heureux effets de la loi de 1850; autorisant la ligue
dite de l'enseignement, ligue ayant pour but de propager
l'athéisme, rendant populaires les plus détestables préjugés de la
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passion , défendant aux évêques de publier une encyclique
pontificale; exerçant ses rigueurs contre les seuls journaux
catholiques : voilà quelques faits saillants.
Ce n'est pas tout.
L'Empire avait trouvé le Pape tranquille possesseur des
anciens États de l'Église, car, sous la République de 1848,
la France avait eu l'insigne honneur de venir, comme man-
dataire des États européens, replacer Pie IX sur le trône
d'où la Révolution l'avait chassé. Or, l'Empire devait dis-
paraître en laissant le Pape dépouillé des États de l'Église,
et, par une coïncidence toujours aussi visible depuis quinze
siècles, le trône impérial s'affaiblit à mesure qu'il laissa dimi-
nuer l'autorité du Saint-Siége , il tomba le jour où la Révo-
lution reçut de lui la permission d'usurper le dernier lambeau
de territoire laissé au Souverain-Pontife.
Pour arriver de ce point de départ à ce point d'arrivée,
une double politique avait été suivie, ou plutôt l'Empereur,
en suivant sa politique, avait senti le besoin de dissiper, par
les déclarations les plus rassurantes de ses ministres, les
alarmes des catholiques. Ainsi, après avoir combattu avec
les sociétés secrètes en 1831 le pouvoir du Pape, après avoir
écrit en 1849 sa lettre fameuse à Edgard Ney, prélude de sa
lettre du 31 décembre au Souverain-Pontife, l'Empereur, par
sa proclamation publiée à Milan en 1859 à la tête de
200,000 hommes, avait donné à la Révolution italienne le
signal attendu : c'était l'insurrection prêchée contre tous les
princes italiens au profit du roi de Piémont. Cependant, en
France, les ministres avaient déclaré formellement, au nom
de l'Empereur, qu'il ne serait touché à aucun des droits du
Pape, et la paix de Villafranca, puis celle de Zurich, avaient
paru confirmer cette déclaration (1). Toutefois, on put vite
s'apercevoir que la parole dite par les ministres à Zurich
(1) Parmi les nombreuses publications faites à ce sujet, on doit distinguer
pour l'étude des faits : De Turin à Rome, par M. de Falloux; Aperçu historique
de la question romaine, par M. B. Poujoulat, etc.
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ou à Paris était comme non avenue, tandis que la parole dite
par l'Empereur à Milan obtenait son plein effet.
Plus tard, lorsque les Piémontais envahirent les Romagnes,
les catholiques s'émurent : alors le ministre des affaires
étrangères protesta; toutefois, comme l'Empereur avait dit
le mot célèbre : « Faites, mais faites vite, » la protestation
resta une lettre morte, et Cialdini put accomplir son oeuvre.
L'armée pontificale fut écrasée à Castelfidardo, et l'armée
française resta immobile dans Rome.
De même, lorsque la brochure Le Pape et le Congres
vint dévoiler le plan qui devait être suivi pour arriver au
résultat final, les catholiques s'étant encore inquiétés, les minis-
tres s'empressèrent de les rassurer par les meilleures déclara-
tions. Quelques années plus tard, le fameux jamais de
M. Rouher avait encore pour but de dissiper les mêmes
craintes, toujours ravivées par la suite des événements.
Le gouvernement de l'Empereur parlait donc dans un
sens, mais l'Empereur parlait dans un autre. Or, les actes
étaient toujours d'accord avec les paroles de l'Empereur, et
ainsi on descendait lentement, mais d'un pas d'autant plus
sûr qu'il était mesuré, la pente conduisant à la destruction
de l'indépendance du Souverain-Pontife.
Cette politique avait un double défaut: elle n'était pas loyale,
et elle n'était pas française. Les intérêts du pays, comme
les intérêts de la religion, étaient également sacrifiés : les dé-
magogues applaudissaient, mais les politiques n'en auguraient
rien de bon. Et cependant, il faut l'avouer, la confiance mise
par les catholiques dans l'Empereur ne fut pas généralement
ébranlée. Oui, aux yeux de la plus grande partie d'entre eux,
Napoléon III restait toujours le protecteur du Saint-Siége en
Italie et le défenseur de la religion en France. Ils attaquaient,
volontiers, dans leurs discours et leurs journaux, Garibaldi et
Victor-Emmanuel, sans voir que ces agents de la Révolu-
tion en Italie n'auraient rien osé si aux Tuileries on ne leur
avait tout permis. Cet aveuglement causa bien du mal.
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Mais comment l'expliquer ? D'abord, parce que le clergé
partageait à cet endroit les sentiments de confiance illimitée
dans l'Empereur de la plupart des hommes au milieu des-
quels il vivait. Ensuite, parce qu'ayant voulu descendre de sa
position élevée au-dessus des partis pour faire de la politique,
il en avait fait de détestable. Il faut expliquer ceci.
Après la Restauration, l'ancienne alliance dite du trône
et de l'autel, qui était simplement l'attachement public du
clergé à la religion catholique et à la monarchie légitime, avait
paru préjudiciable aux intérêts de l'Eglise. Comme on accusait
le clergé d'associer une cause périssable à des intérêts immor-
tels, on voulu constituer, en dehors de toute idée politique,
un parti soi-disant exclusivement catholique. Il eût été à dési-
rer que le clergé bornât ses voeux à ce qui semblait légitime,
vu l'extrême division des partis, c'est-à-dire évitât de mêler la
politique à l'exercice de son ministère. Mais on ne sut pas ou
on ne voulut pas se contenir. L'effet de la réaction se pro-
duisit, et pour mieux paraître détaché du parti légitimiste,
parti très religieux évidemment, mais dont la politique était
déclarée vaincue, on fit des avances aux adversaires de ce
parti. De là, ces déclarations souvent étranges du jeune clergé,
ces exagérations républicaines, lorsqu'en 1848 il bénissait
les arbres de la liberté, ces exagérations bonapartistes,
lorsqu'en 1852 plusieurs, et des plus illustres, allèrent jusqu'à
imprimer que la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ
offrait une image de la résurrection du second Empire. C'était
là, il faut en convenir, un manque de dignité.
Ainsi, le clergé se disait désintéressé de tout principe
politique , mais en repoussant les principes politiques, il se
condamnait à n'avoir, vis-à-vis des accidents de la politique,
que des impressions. Or, les impressions sont changeantes.
Le pouvoir impérial comprit ces faiblesses et les encoura-
gea. Il y eut, comme sous tous les gouvernements, des églises
bâties et réparées, des églises ornées de chemins de croix et
de tableaux. Alors le clergé, toujours heureux de réclamer ces
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faveurs, et plus heureux de se les voir accordées, estimait
volontiers que le gouvernement avait les meilleures intentions.
■ Si la Société charitable de Saint-Vincent-de-Paul était dissoute,
si M. Duruy était triomphant, si le Pape succombait, assu-
rément, disait-il, ce n'était pas la faute de l'Empereur.
En outre, il se produisait une innovation tout à fait
significative. Chaque année, au Ier janvier et au 15 août,
fête du souverain, des nominations assez nombreuses étaient
faites parmi le clergé dans l'ordre de la Légion d'honneur, et
personne n'y trouvait à redire. De ce jour-là cependant, le
prêtre descendait au rang subalterne d'un employé vulgaire :
c'était un officier de morale soumis aux mêmes services et par
conséquent aux mêmes récompenses que les autres fonc-
tionnaires.
L'Empire vivait donc en paix, et même en bonne intelli-
gence, avec le clergé-, mais cette paix, cette amitié étaient pour
les âmes délicates remplies d'amertume. L'Empereur n'avait
pas persécuté le clergé pour le détruire, il l'avait flatté pour
l'asservir, et grâce à je ne sais quel esprit de courtisanerie
partout répandu, il l'avait abaissé.
Voilà ce que le prétendu sauveur de l'Eglise avait fait ou
laissé faire.
Avait-il mieux sauvé la France et la société ?
III. En se chargeant de la tâche de gouverner à lui seul,
l'Empereur avait assumé une immense responsabilité, mais ce
poids lui semblait léger. Il y avait bien au-dessous de lui
deux Chambres, mais elles étaient sans pouvoir sur la politi-
que : l'Empereur nommait l'une, et les membres de l'autre
étaient présentés par lui au choix des électeurs.
Naturellement, de pareils sénateurs et de pareils députés ne
pouvaient offrir aucune garantie d'indépendance : on en vit
les conséquences. Nulle part il n'y eut de contrôle ; de nulle
part il ne vint de lumière.
A l'extérieur, le gouvernement entraînait la France dans
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une politique pleine de dangers. D'abord, il avait fait la
guerre de Crimée, pour lier sa cause avec celle de l'Angle-
terre ; puis, par une contradiction avec l'esprit qui avait dicté
cette première guerre, le gouvernement avait érigé en règle
de droit public le principe nouveau des nationalités, suivant
lequel les peuples, ayant la même origine et parlant la même
langue, devaient être gouvernés par les mêmes lois et par le
même sceptre. En appliquant ce principe, la nationalité ita-
lienne fut constituée ; mais la nationalité française pouvait être
démembrée de l'Alsace. On ne prévit pas cette conséquence,
que la Prusse devait tirer contre nous dix ans après notre inter-
vention armée dans la péninsule italique. Avec notre concours
avoué, les Piémontais s'imposèrent à Naples, à Florence, à
Parme, et la force se chargea, au besoin, d'enseigner leurs
nouveaux devoirs à des peuples assez mal appris pour résis-
ter. Le fait accompli fut déclaré légitime, et les Piémontais
eurent même l'ironie de se faire désirer d'avance par des mani-
festations payées, et amnistier ensuite par des votes arrachés.
Avec ce droit de la force, chargé d'appliquer le principe des
nationalités, les grands Etats étaient désormais seuls admis en
Europe -, les faibles et les petits étaient condamnés à périr.
Les petits Etats de l'Italie disparurent, et, au lieu de cette
confédération naturelle conforme aux aspirations séculaires des
communes italiennes autant que protectrice de notre repos,
nous vîmes se former à nos frontières une nation de 24 millions
d'habitants. En même temps nous allions, malgré tous les
avertissements, nous engager follement au Mexique dans une
guerre difficile et sans honneur, triste page ouverte par
l'Empire dans le livre de ses destinées, qui devait être suivie
de plus lamentables encore.
Au nord de l'Europe, en effet, on songeait aussi à invoquer
ce principe des nationalités que nous venions de faire triom-
pher en Italie. La proclamation impériale de Milan, en 1859,
légitimait la guerre de la Prusse contre le Danemark, et ren-
dait possible la guerre contre l'Autriche. L'Autriche fut vain-
17
cue à Sadowa, et ses alliés, les petits Etats allemands,
subirent le joug, sans que le gouvernement français tentât de
s'y opposer; bien plus, il y applaudit, faute immense qui
devait être cruellement expiée! Le gouvernement de l'Em-
pereur abandonna la politique si persévéramment suivie
durant trois siècles par les plus grands rois et les plus grands
ministres de la France ; il applaudit à la destruction de
tous ces petits Etats répandus sur nos frontières par la Provi-
dence d'abord, et ensuite par le prévoyant génie des Henri IV,
des Richelieu, des Mazarin, des Louis XIV. Nous avions
lutté pendant trois siècles pour abaisser l'Empire d'Allema-
gne; nous relevions la Prusse au rang de cet Empire. Com-
ment ne l'avait-on pas vu ? Comment, sauf quelques sages mais
rares esprits, personne n'avait-il signalé le danger ? C'est que
l'Empereur ne voulait pas être éclairé et que l'opinion ne pou-
vait pas l'être. Je vais m'expliquer, car nous verrons ici la dé-
moralisation causée par le régime politique suivi par le souverain.
IV. Pour mieux sauver la société, semblait-il, l'Empereur
n'avait trouvé rien de mieux que d'empêcher le pays de s'oc-
cuper des intérêts publics. Mais, pour l'empêcher efficace-
ment, il fallait détourner son attention, et l'occuper ailleurs
d'intérêts privés. Le pays ne craignit pas d'accepter ce troc
ignoble. De là cette activité fébrile imprimée à tous les tra-
vaux des villes, travaux de démolition, de construction et de
reconstruction, afin de faire tout dater du règne de Napo-
léon III , travaux utiles parfois, parfois aussi peu nécessaires,
ayant en tout cas le tort d'être entrepris immédiatement sur
une trop grande échelle et avec un trop grand luxe.
Bientôt les finances, obligées déjà de faire face aux guerres
de Crimée, d'Italie, du Mexique, furent gravement obérées,
et la France ne parut pas s'en douter. En effet, par la divi-
sion purement fictive du budget en ordinaire et en extraordi-
naire, par l'invention des viremens, on avait eu le tort ou
l'avantage d'empêcher toute vue d'ensemble sur l'état financier
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et d'autoriser la création d'un mirage dangereux. Les dépenses
augmentaient dans une progression effrayante. Le budget
avait besoin chaque année d'un renfort d'allocations considéra-
bles : chaque année il était pourvu à ces augmentations de
dépenses ou par des expédients de trésorerie, ou par des em-
prunts, ou par l'augmentation des impôts, ou par le détour-
nement des fonds affectés à d'autres emplois. L'emprunt était
même devenu pour l'Etat, comme pour les départements et les
villes, une opération normale, au lieu de rester une ressource
extraordinaire pour des cas exceptionnels.
A l'extérieur, la puissance de la France amoindrie; à
l'intérieur, les finances compromises, n'étaient pas encore le
plus fâcheux effet de cette politique qui, en empêchant le pays
de participer aux affaires publiques, le condamnait à chercher
ailleurs de moins nobles préoccupations. Les travaux exagérés,
entrepris par ordre du gouvernement, donnant carrière aux
spéculations les plus éhontées, excitaient encore dans les coeurs
le désir de s'enrichir et la soif de jouir. L'agiotage prenait
un caractère effrayant : c'était le propre du siècle; les opéra-
tions les plus douteuses étaient reçues comme une pratique
journalière. Ainsi les caractères tombaient, les moeurs se per-
daient. Il n'y avait plus d'art et plus de littérature : dans les
oeuvres esthétiques, le réalisme le plus cynique s'étalait
sans pudeur ; dans les romans, l'exaltation maladive des
sens et de l'imagination était célébrée sans vergogne. Le
règne des courtisanes était venu : elles obtenaient partout,
au bois, aux courses et dans les fêtes, un honneur public ;
des femmes honnêtes adoptaient leurs costumes et imitaient
leurs manières. Les journaux initiaient la France aux faits
et gestes des Cora Pearl, des Marie Boulanger, et la France
n'en était point émue; que dis-je, comme la Rome des Césars,
elle en riait (1)! Pendant ce temps, il montait des bas-fonds
(1) Nemo illic vitia ridet, nec corrumpere et corrumpi soeculum vocatur...
publicatoe pudicitioe nulla venia, disait Tacite en traçant, pour faire honte
aux Romains, le tableau des moeurs germaines (c. XIX).
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de la société je ne sais quel bruit sourd qui dénonçait les rava-
ges produits dans les coeurs. L'envie, la jalousie contre les
classes élevées prenaient un caractère effrayant, et les adeptes
du Matérialisme et du Positivisme donnaient le mot d'ordre
de l'avenir aux congrès de Liège et de Genève. Si, parmi les
personnes les plus intelligentes, un retour vers le catholicisme
et les idées d'ordre était depuis longtemps signalé, on pouvait
constater avec terreur, parmi les ouvriers des villes et les
travailleurs des campagnes, un mouvement rapide en sens
opposé. Ici encore, le pouvoir n'avait-il rien à se reprocher?
Vous allez en juger.
En vue d'assurer l'influence de ses agents dans les luttes
électorales, le gouvernement avait tout mis en oeuvre pour
amoindrir et annihiler l'influence des propriétaires, dont
l'indépendance lui était suspecte. Il affaiblissait donc, autant
qu'il était en son pouvoir, toutes ces autorités morales, natu-
relles, dont la France a besoin, et, du manque desquelles elle
souffre cruellement. A ces autorités morales, il opposait
l'influence du cabaret et des passions excitées presque tou-
jours au cabaret. L'Empereur était représenté comme pre-
nant seul la défense du peuple, et ayant seul souci de ses
intérêts; grâce à ces manoeuvres, l'homme de la campagne se
fortifiait dans ses préventions injustes contre le propriétaire
assez clairvoyant pour reconnaître vers quels abîmes l'Empire
nous conduisait. Le paysan, égaré, endoctriné, en vint à faire
la guerre aux riches aux cris de : Vive l'Empereur! et ainsi se
développait, entre les différentes classes de la société, cet anta-
gonisme haineux signalé par tous les observateurs comme le
plus redoutable péril des temps modernes : l' Association inter-
nationale des travailleurs trouvait facilement à recruter des
adhérents et préparait ses batteries.
La politique impériale, en dehors de toutes les règles pré-
cédemment suivies, courait donc les aventures et se précipitait
aux abîmes. Elle s'y précipitait sans être arrêtée par ceux qui
avaient mission d'avertir: que dis-je, elle était par eux encou-
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ragée. Et cependant, le Corps législatif et le Sénat étaient
composés d'honnêtes gens ! Mais nommés, sur l'indication des
préfets, pour appuyer la politique du gouvernement, ces gens
honnêtes se montraient ineptes, s'ils n'apercevaient rien, ou
lâches, s'ils n'osaient dire ce qu'ils voyaient.
Toutefois, de graves esprits signalaient plus d'une faute :
Berryer, Thiers, J. Favre, remontés à la tribune, jetaient à la
France, étonnée de les entendre, des menaces prophétiques;
mais leurs voix ne trouvaient pas d'écho. On ne voulait
point entendre ces avertissements importuns, que dans
l'ivresse du triomphe on dédaignait comme les murmures
accoutumés des vieux partis vaincus. Le silence s'était fait
partout, et avec le silence on croyait avoir trouvé l'ordre
et la paix : ubi silentium faciunt pacem appellant, aurait pu
dire le nouveau Tacite du nouvel Empire. On en subit les
conséquences. Tandis que le mouvement des intelligences
engagées dans la vie publique de 1848 à 1851 avait fait sur-
gir une génération d'hommes distingués, l'absence de vie
publique durant dix ans, et bientôt durant vingt ans, pro-
duisit une véritable disette d'hommes. Dans la politique,
dans la littérature, dans les arts, dans la guerre même, on ne
vit point naître d'hommes, nous l'avons reconnu et nous
en avons souffert. Mais faut-il s'en étonner ?
Le gouvernement assuma une grande responsabilité en
créant cette situation. La France, en l'acceptant, en prit une
non moins grande, il faut le constater.
II
DE L'ATTITUDE DES PARTIS SOUS L EMPIRE.
L'immense majorité de ce qu'on a coutume d'appeler les
hommes d'ordre, ne demandait au gouvernement que de leur
21
assurer la tranquillité matérielle. Très peu soucieux des
luttes d'idées et des accidents de la politique, ils ne rêvaient
qu'industrie, commerce, affaires : or les affaires se faisaient,
les denrées se vendaient, les terrains s'achetaient, les actions
se négociaient, tout semblait donc pour le mieux. Sans doute,
l'agriculture parfois aux abois, faisait entendre des plaintes
et réclamait, avant d'accepter le libre échange, un certain
nombre de mesures faciles à deviner ; mais on lui répondait :
Si le blé n'est pas rémunérateur, faites de la viande. Parfois
aussi l'industrie, déconcertée par un changement trop brus-
que de système douanier, parlait de ses souffrances; mais on
lui répondait : Transformez votre outillage. Des voix applau-
dissaient; et tout était dit. La situation générale du pays,
habilement présentée, en dépit même des statistiques gouver-
nementales, paraissait excellente. Encore une fois, les hom-
mes de l'ordre matériel avant tout étaient satisfaits.
Les républicains déportés à Cayenne avaient, par leurs
excès précédents, contribué à créer l'Empire. Le spectre
ronge, agité avec tant de succès en 1851, produisait toujours
le même effet, et les républicains ne faisaient rien, tant s'en
faut, pour en diminuer l'horreur. Des réhabilitations effrontées
du passé, des espérances insensées pour l'avenir, venaient de
temps à autre faire trembler. La France voulait le calme, les
républicains avaient le tort de l'effrayer. La peur des rouges
avait établi l'Empire, la peur des rouges continua l'Empire,
et on eût pu de nouveau inscrire sur le piédestal de sa
statue l'inscription tant de fois citée : « A la démagogie le
despotisme reconnaissant. »
Quelques républicains honnêtes formaient une trop infime
minorité et se trouvaient politiquement trop liés avec les exal-
tés de leur parti pour séparer encore leur cause de la leur.
Les orléanistes, M. Guizot l'a dit, se réduisaient à des indi-
vidualités distinguées. Ces individualités restaient à l'écart et
honoraient leur vie par la dignité de leur attitude ; mais, en
tant que parti, les orléanistes n'existaient plus et étaient venus
22
se fondre dans les rangs des bonapartistes : ils en avaient les
illusions et les défaillances.
Un certain nombre de légitimistes, malgré la noble pro-
testation et l'exemple de leurs organes les plus accrédités,
avaient, eux aussi, approuvé le coup d'Etat et voté l'Empire,
tant l'entraînement avait été général. Cependant, on les vit en
grand nombre refuser les fonctions rétribuées et même les fonc-
tions gratuites : ils s'abstenaient par dignité d'abord, et ensuite
par sincérité. Un serment était, en effet, exigé pour remplir
ces fonctions : or ce serment répugnait à la conscience des
légitimistes, parce qu'ils ne trouvaient pas, comme sous le
gouvernement de Juillet, la liberté de l'expliquer, Ils tenaient
donc avant tout à sauvegarder le sentiment moral qui était
leur force, et ils croyaient ne trouver de sauvegarde que dans
l'abstention politique. Cette abstention était à leurs yeux une
incessante protestation et la vraie mission des royalistes,
sous « un régime qui remplaçait la liberté par l'intimidation
électorale et le servilisme des votes, les réalités fécondes
du gouvernement représentatif par les misérables simulacres
d'un constitutionnalisme mensonger. »
Plusieurs, parmi les légitimistes, eurent toutefois d'autres
pensées et crurent que les fonctions électives devaient toujours
être acceptées-, car, disaient-ils, si grands que fussent les obs-
tacles mis à la libre expression de l'opinion, il y avait
toujours le devoir de chercher à briser ces obstacles. Parce
que la France, disaient-ils encore, a un mauvais gouverne-
ment et suit une mauvaise politique, faut-il renoncer à l'espoir
d'entraver cette mauvaise politique qui nous ruine et d'aver-
tir ce mauvais gouvernement qui nous perd ? N'y avait-il
point toujours d'utiles avis à donner, lors même que ces avis
seraient méconnus, et des protestations publiques à faire reten-
tir, au lieu de se limiter aux protestations silencieuses ?
Etait-il suffisant, ajoutaient-ils, de conserver intact le dépôt de
l'honneur et de la probité publique? Ne fallait-il pas, comme
dans l'Evangile, le faire fructifier, et pour le faire fructifier ne
23
convenait-il pas de suivre les voeux et les aspirations des
populations afin, au besoin, de les appuyer ou de les combat-
tre ? Si on ne parlait jamais, si on s'abstenait toujours, ne
devait-on pas voir inévitablement ces populations, déjà préve-
nues contre les royalistes, marcher sans eux et souvent, grâce
aux efforts du la calomnie, marcher contre eux ? — Entre ces
deux manières d'apprécier la situation, toutes deux dictées par
les plus nobles sentiments, où était la vérité ?
Ainsi, tous les partis, les uns par amour du repos, les
autres par scrupule, ceux-là par peur, ceux-ci par politique,
les uns pour ne s'être pas assez mêlés des affaires publiques,
les autres pour s'en être trop mêlés, pouvaient avoir quelque
chose à se reprocher. Je ne scrute pas ici les consciences. Plu-
sieurs furent les artisans du mal, un certain nombre en fut
complice, mais l'immense majorité des Français ne le soup-
çonna pas et fut dupe de sa confiance ou, je le dirai, de son
insouciance. Des conservateurs honnêtes, des catholiques sin-
cères, des Français chatouilleux en fait de patriotisme don-
nèrent leur appui sans le vouloir et sans le savoir, et malgré
les avertissements d'une partie de la presse, à une politique
subversive, déshonnête et anti-française.
Le dernier plébiscite, en 1870, offrit donc ce spectacle
étrange de conservateurs votant des deux mains pour celui
sous le règne duquel les passions socialistes, caressées par le
pouvoir, avaient grandi et s'étaient organisées ; de catholiques
votant par conscience, disaient-ils, pour celui qui avait laissé
détrôner le Souverain-Pontife ; de Français votant avec en-
thousiasme pour celui qui avait abaissé la France devant les
Etats-Unis après l'avoir follement engagée au Mexique, pour
celui dont la parole publique avait été méprisée par le Pié-
mont, pour celui qui laissait la patrie abaissée devant la Prusse.
Spectacle étrange, ai-je dit, et j'ajoute profondément triste,
car il attestait cet affaiblissement des intelligences et cet
abaissement des âmes que l'on remarque toujours chez un
peuple corrompu et privé de liberté.
24
III
LA DERNIERE FAUTE ET LE CHATIMENT.
L'Empereur, qui avait suivi une politique désastreuse, et la
France, qui l'avait applaudie, devaient en recevoir le châti-
ment. Le dernier plébiscite avait été, semblait-il, un gage de
force pour le gouvernement; il fut une cause de faiblesse.
L'Empereur, inquiet de certains mouvements de l'opinion,
voulut, pour les dominer, donner aux préoccupations publi-
ques une autre direction, et la dernière faute fut commise.
Après avoir laissé la Prusse absorber les États allemands,
le gouvernement impérial aurait dû savoir que rien, au milieu
des difficultés du premier moment, ne pouvait mieux les
apaiser qu'une guerre contre la France ; car l'Allemagne,
encore divisée entre elle, devait alors s'unir unanimement
contre nous. Il faudrait n'avoir rien su du mouvement qui,
depuis soixante ans, se préparait dans les esprits de l'autre
côté du Rhin pour l'ignorer. Eh bien ! on l'ignora, ou on
voulut l'ignorer. La Prusse, unie aux autres États allemands,
présentait des armements considérables, et était prête à mettre
en ligne avec une artillerie formidable un million de soldats :
malgré les renseignements communiqués, le gouvernement
parut ne pas le savoir, et avec une légèreté coupable, sans
aucun prétexte sérieux, puisque la renonciation du prince de
Hohenzollern au trône d'Espagne, cause première du conflit,
était obtenue, l'Empereur déclara la guerre. Naturellement,
on trouva devant soi toute l'Allemagne, tandis que nous
n'avions sous les armes que 200,000 soldats, et aucun allié.
C'était une folie, dira-t-on. Sans aucun doute, et voilà où
2 5
apparaît le doigt de Dieu. L'Empereur, cet homme que, pen-
dant dix-huit ans, des honnêtes gens avaient vanté comme si
intelligent, si perspicace, si habile, montrait aux yeux de
tous, à cette heure suprême, l'ineptie d'un sot et l'impré-
voyance d'un enfant. Quos perdere vult Jupiter dementat.
C'est bien cela.
Aux fautes politiques succédèrent les fautes militaires.
Pour éviter les fautes politiques, il n'y avait pas eu discus-
sion , contrôle, lumière ; pour éviter les fautes militaires, il
n'y eut ni études, ni prévoyance, ni intelligence : partout on
avait rencontré des courtisans empressés à caresser le rêve du
maître; toujours il y avait eu un gouvernement personnel,
agissant sans le pays, contrairement aux vrais intérêts du
pays.
Aux yeux de la France, soudain désillusionnée, les fautes
apparurent avec les désastres. La France avait délaissé ses
devoirs, en rejetant tout principe religieux et politique ; l'autorité
avait été violée, la liberté oubliée, les moeurs corrompues, et
Dieu lui-même attaqué : il y avait un ensemble de trahisons
qui criaient vengeance ; elle s'est révélée aux éclats d'un ton-
nerre que les plus distraits ont été forcés d'entendre. L'orage
n'a pas seulement renversé le faîte du temple : on aurait pu
applaudir; mais il a labouré profondément le sol de la patrie.
Tous alors nous fûmes douloureusement atteints et justement
frappés, car tous plus ou moins nous avions à expier. Où
trouver, en effet, et j'emprunte cette pensée à saint Augus-
tin, où trouver celui qui, en présence des injustes et des trom-
peurs, ait été devant eux ce qu'il devait être, et ait traité
avec eux comme il convenait de traiter avec de telles âmes ?
Aujourd'hui le malheur est commun, aussi personne ne
songe à en triompher; mais ceux qui constataient alors avec
effroi dans le renversement de l'autorité légitime, dans
l'absence d'institutions libres et dans l'affaiblissement des sen-
timents religieux le progrès du mal social, ont la douleur
d'avoir eu raison ! Le propre de l'absolutisme, a dit un grand
26
génie, saint Thomas d'Aquin, est de produire des âmes
basses, incapables de toute oeuvre virile et généreuse. Ces
paroles expliquent nos défaillances.
Dans la vie publique comme dans la vie privée, il y avait
donc en France beaucoup à expier-, peu de personnes con-
sentirent à l'avouer..
Blessés d'être vaincus, les Français crièrent à la trahison ,
il aurait fallu dire : Nous nous sommes trahis nous-mêmes,
en désertant tous nos devoirs publics et privés, en méprisant
les lois de Dieu, en nous livrant à un matérialisme qui
glaçait nos esprits, à un sensualisme qui énervait nos âmes,
en dégradant nos moeurs. Mais non, les Français dirent :
Nous avons été trahis, trahis par nos généraux, trahis par les
royalistes, trahis par les prêtres. Et grâce à cette accusation
lancée contre tout ce qui était dans une position supérieure,
des soldats indisciplinés et peu soucieux de se battre voulaient
s'excuser et semblaient désintéresser l'honneur national ! Et
cependant, qui ne le sait, parmi ceux qui ont vu les choses
de près ? il n'y avait pas eu trahison chez les généraux et les
officiers, bien que l'on pût reprocher à plusieurs, malgré
leur bravoure, un défaut d'instruction, de la faiblesse et de
la courtisanerie, évidemment il n'y avait pas eu trahison
chez les prêtres et les royalistes, car ils n'avaient eu aucune
influence dans les conseils du gouvernement pour prévenir la
guerre; et depuis la guerre, ils avaient, sur le champ de
bataille, dans les ambulances, dans les comités de secours,
donné partout l'exemple du plus noble dévouement. Il faut
donc laisser ces sottes calomnies inventées par les hommes de
désordre pour ameuter les esprits , ces explications ne rendent
raison de rien : l'Empire est tombé sous le poids de ses fautes,
et dans sa chute il n'a pas été un instant soutenu par une
chambre incapable et un pays énervé. Voilà la vérité.
Le 4 septembre, les députés de Paris, constitués en comité
de défense nationale, proclamaient la République.
27
IV
DE LA DICTATURE REPUBLICAINE : DESASTRES ET EXPIATION.
On a fait, en 1848, le plus grand éloge de la République,
lorsqu'on a dit : « C'est le gouvernement qui nous divise le
moins. » Ce gouvernement déjà Défense nationale fit appel à
la concorde et se donna une grande mission : rendre la France
à elle-même, mettre le pays en mesure de gouverner le pays.
A-t-il rempli cette mission ?
Le gouvernement avait alors deux périls à vaincre : les
Prussiens à chasser, l'anarchie à éviter, et partant deux oeu-
vres à accomplir : une armée à former, une Assemblée à
convoquer. Le pays, en la personne de ses représentants,
devait évidemment être appelé à veiller lui-même au cours
de ses destinées; mais le gouvernement de la Défense natio-
nale pensa autrement. Après avoir paru condescendre aux
besoins de la situation et aux voeux du pays, en convoquant
les électeurs pour le 16 octobre, puis pour le 2, et de nouveau
pour le 16, il ajourna indéfiniment les élections. La fraction
honnête du gouvernement montra ainsi une grande faiblesse,
car une minorité infime, mais violente, s'imposait déjà à la
France.
Bientôt un avocat, rendu célèbre par un discours, nommé
ministre de l'Intérieur, puis, par une étrange aberration d'es-
prit, improvisé ministre de la guerre, prit, sur ses trois
collègues délégués en Province, l'ascendant que donnent en
des jours troublés la jeunesse, l'énergie et une imperturbable
confiance en soi-même. Au gouvernement personnel de l'Em-
pereur succéda le gouvernement personnel de M. Gambetta,
28
et le péril de ce gouvernement personnel était aggravé par
les difficultés de la situation et l'ineptie de la dictature.
M. Gambetta et ses amis appelaient cela établir la Républi-
que, et véritablement ils la perdaient et perdaient en même
temps la France.
Ils ne comprirent pas, eux qui se proclamaient les hommes
d'action, la force qu'une Assemblée représentative eût pu
donner à la Défense nationale. C'est au nom de l'organisation
de la Défense nationale qu'ils repoussaient une Assemblée;
c'est au nom de cette organisation qu'elle aurait dû être
réunie. En effet, manquant de science et privés d'expérience,
imbus de tous les préjugés révolutionnaires, M. Gambetta et
ses amis, avocats ou ingénieurs, appelés à gouverner les cho-
ses de la guerre en face d'un ennemi puissant, saisirent cette
occasion d'appliquer leurs systèmes. Personne n'étant là pour
s'opposer à eux, pour les conseiller et les éclairer, on vit les
fautes s'accumuler les unes sur les autres.
Assurément, une Assemblée, convoquée au mois de sep-
tembre ou d'octobre, eût vu dans son sein de grandes nul-
lités : ambitieux, tout à l'heure ennemis des candidatures
officielles, qui eussent, par une intimidation déjà trop visible,
imposé officiellement les leurs. Mais cette Assemblée aurait
aussi réuni des hommes de sens, d'intelligence, d'expérience,
et l'âme même de la France, qui eût été à l'instant avec eux,
leur eût donné une puissance incontestée. On peut donc le
penser : une Assemblée française eût agi autrement que ne
l'a fait M. Gambetta. Au lieu de suivre son idée républi-
caine de la levée en masse, plagiat inintelligent d'un fait qui
n'avait pas même eu lieu en 1792, tentative chimérique en
face des engins perfectionnés, une Assemblée aurait appliqué
les principes militaires consacrés par l'expérience. Au lieu de
réunir ces amas d'hommes mal armés, mal équipés, mal
approvisionnés, que nous avons tous vus, prêts à fuir ou à
se laisser prendre, comme plusieurs le disaient, une Assem-
blée eût formé une armée moins nombreuse, c'est possible,
29
mais plus homogène, bien nourrie, bien équipée, munie d'une
de ces artilleries supérieures qui décident aujourd'hui du sort
des batailles. Une Assemblée française eût surtout compris que
la discipline étant le nerf d'une armée, et la force morale
étant la première des forces, il fallait s'appliquer à inspirer
aux soldats de la confiance dans leurs chefs, au chefs de la
confiance dans leurs soldats. Pénétrée de ces idées, cette
Assemblée n'eût pas détruit à plaisir le respect du commande-
ment, comme l'a fait M. Gambetta, elle n'eût pas mêlé l'élé-
ment civil à l'élément militaire, en subordonnant même sou-
vent celui-ci au premier; elle n'eût pas improvisé généraux
des gens sans précédents militaires ; elle n'eût pas déconsi-
déré aux yeux des troupes les vrais officiers, en lançant con-
tre eux, sans motif, les insinuations les plus odieuses : appel
à l'indiscipline auquel les soldats déjà découragés devaient
si vite répondre; enfin, car il faut passer rapidement sur toute
cette lamentable série de fautes, une Assemblée française n'eût
pas destitué, en présence de l'ennemi, les généraux les plus
honorables, coupables seulement d'avoir été trahis par la for-
tune. Il faut le dire encore : une Assemblée n'aurait pas
froissé sans but les susceptibilités les plus légitimes, en
accordant à ce Garibaldi, qui s'est fait gloire d'avoir les mains
teintes du sang français, l'honneur de commander à nos bra-
ves volontaires. Vraiment nous souffrions déjà assez, pour que
cette humiliation au moins nous fût épargnée !
Qu'ajouter de plus ? Une Assemblée eût toujours et partout
fait respecter la légalité et la justice. Elle n'aurait pas laissé
quelques proconsuls à Lyon, à Marseille, à Toulouse et ail-
leurs, insulter au bon sens des populations par les motions les
plus absurdes et les actes les plus iniques : arrestation de géné-
raux, suppression de journaux, expulsion des Frères de la Doc-
trine chrétienne ; elle n'aurait pas dissous les municipalités et
les conseils généraux sans les remplacer, comme si, lorsqu'il
fallait être uni et organisé, on eût voulu à plaisir tout désor-
ganiser pour tout dominer. Une Assemblée nous aurait donc
30
épargné bien des désastres , car elle se serait appuyée sur le
bon sens, sur la liberté, et non sur cette ineptie et cet arbi-
traire qui préparaient à plaisir les éléments de la guerre civile.
Si, en agissant ainsi, elle eût déjoué les manoeuvres de ceux
pour qui l'établissement de la République, — et quelle
République? celle de 1792 et de 1793, on l'a dit, et à Paris,
à Lyon, hier on le prouvait, — est tout et le salut de la France
rien, le pays eût applaudi à son patriotisme. Mais M. Gam-
betta ne voulait à aucun prix partager le pouvoir : Moi seul,
semblait-il dire, et c'est assez. A cette heure de suprême péril,
il estimait qu'une Assemblée nationale eût été inopportune et
importune. La France, qui, grâce à ses fautes, a bu jusqu'à
la lie la coupe de l'humiliation, lui reprochera toujours de
lui avoir fait cette injure.
Ainsi une Assemblée ne fut pas convoquée, et une armée
ne fut pas organisée. La France subit en silence le dictateur
dont les paroles et les actes révélaient à la fois l'immense
vanité et l'immense incapacité.
Nous connûmes toutes les extrémités de la mauvaise for-
tune : la République rendit plus lourdes encore les fautes
de l'Empire, et progressivement nous descendîmes au fond de
l'abîme.
Cependant la guerre d'influence politique et même de rectifi-
cation de frontières entreprise par la Prusse était vite devenue
une guerre d'extermination, une revanche et un renouvelle-
ment des guerres insensées du premier Empire. Ah ! la
France croyait avoir recueilli seulement de la gloire pendant
ces vingt ans de guerres qui punissaient déjà les crimes du
Despotisme et de la Terreur; elle ne s'était pas aperçu qu'elle
avait déposé dans tous les coeurs allemands une haine
qui, non assouvie par les deux invasions de 1814 et de 1815,
avait couvé pendant soixante ans pour éclater au jour où,
devenue puissante, l'Allemagne entière pouvait à son tour
envahir notre pays et le fouler aux pieds. Nous payons
aujourd'hui, on l'a dit, les crimes de Napoléon Ier; mais cette
31
guerre de dévastation si profondément méditée, cet abus de
la force si froidement calculé, aura un jour aussi son châti-
ment, n'en doutons pas, et la Prusse le subira pour l'éter-
nel enseignement des peuples.
Dans cette lutte improvisée sous le l'eu de l'ennemi, la
France, bien que d'un coeur inégal, offrit son sang, et de
nombreuses victimes, souvent les plus pures, tombèrent sur
les champs de bataille au nom du devoir et de l'honneur. Il
ne faut plus dire que les légitimistes, les nobles, les prêtres
ont envoyé de l'or aux Prussiens pour faire la guerre ! mot
d'ordre partout répété il y a six mois par les sots, mais donné
par les sociétés secrètes pour affaiblir la France en la poussant
à la guerre civile. Non, cette calomnie absurde ne peut plus
trouver d'écho, car ces nobles ont payé de leurs personnes
comme tout le monde, et je le dirai sans crainte d'être
démenti, mieux que tout le monde. On les a vus, héroïques
volontaires, tomber au premier rang sous le feu de l'ennemi,
comme les duc de Luynes, les comte de Bouille, les comte de
Vogué, les marquis de Coriolis... ; on les a vus à la tête des
gardes mobiles, ou parmi les éclaireurs de Cathelineau ; on les
a vus parmi ces zouaves pontificaux, hier soldats du Pape, et
en cette qualité, menacés par le gouvernement impérial de
perdre leurs droits civiques, méprisés à Rome même par la
garnison française, aujourd'hui, de l'aveu de tous, salués
sur les champs de bataille d'Orléans, de Patay et du Mans
comme les premiers soldats de l'armée française. Il faut que
la bravoure de ces légitimistes si calomniés ait été bien remar-
quable, pour que M. Gambetta lui-même, dans une proclama-
tion célèbre, ait écrit ce mot : « Vous, légitimistes, qui vous
battez si vaillamment pour défendre le sol du vieux royaume
de France ! »
Si la guerre fut, comme tout le démontre, une guerre
d'expiation, ce sang des innocents versé à flots ne peut-il
pas, après avoir lavé le passé, apporter enfin l'espérance?
Les victimes sont tombées, comment les honorer? les rui-
32
nes sont faites, comment les réparer ? le gouffre est ouvert,
comment le combler?
Une Assemblée nationale, depuis longtemps attendue, est
enfin réunie : rarement des charges plus immenses incom-
bèrent à une réunion de députés. Il a fallu d'abord conclure
cette paix douloureuse que les fautes accumulées de l'Em-
pire et de la République nous ont contraints de subir. La
raison a comprimé les violents battements du coeur, et le patrio-
tisme a dû s'élever à la hauteur du sacrifice; mais le devoir
de l'Assemblée n'est pas achevé. Aux prises avec l'émeute qui
domine Paris et menace la France, elle doit faire respecter
partout l'ordre public ; puis elle doit pourvoir aux ressources
financières, afin de faire face aux 3 milliards de dépenses pas-
sées et aux 5 milliards d'indemnité à payer, dont notre dette
déjà bien lourde s'est soudain accrue , elle doit nous dire,
grâce à une enquête minutieuse dans toutes les branches
du gouvernement : intérieur, finances, commerce, agriculture,
guerre, politique extérieure, ce qu'ont coûté réellement à
la France les vingt ans de despotisme impérial et les six mois
de despotisme républicain. Oui, il faut que nous réapprenions,
puisque nous l'avions oublié, à quel prix un peuple paye une
lâche complaisance : le sommeil a pu être agréable pour des
esprits insouciants, mais le réveil est douloureux, n'est-ce pas?
Enfin, nous l'espérons, cette Assemblée nationale indiquera
au pays, qui le réclame, ce gouvernement fort, libre, répara-
teur dont il a besoin.
La France est tombée pour avoir perdu, dans sa vie publi-
que comme dans sa vie privée, le droit, la liberté, l'honnêteté,
l'union. La France se relèvera en retrouvant, dans la vie
publique comme dans la vie privée, le droit, la liberté, l'hon-
nêteté, l'union.
Le voudra-t-elle ? Si elle le voulait, aux maux que nous
avons signalés, elle appliquerait les remèdes.
33
V
DE LA NECESSITE D AVOIR DES INSTITUTIONS LIBRES
Les fautes publiques commises en France, en même temps
que les fautes privées, ont amené — il est impossible de se
le dissimuler — un abaissement des intelligences et un abais-
esment des âmes. Les mêmes causes ont produit les mêmes
maux dans l'ordre politique comme dans l'ordre moral , d'où
il suit que des remèdes politiques ne peuvent obtenir leur effet
dans les esprits sans qu'il se produise également une régéné-
ration morale.
Des institutions politiques plus conformes aux intérêts de
la société élèveront les esprits, donneront de la vigueur aux
âmes ; des esprits élevés et des âmes vigoureuses rendront
seule possible parmi nous la pratique des institutions politiques.
Ce sont deux intérêts, deux besoins simultanés, deux causes
et deux effets correspondants entre eux. Il faut qu'il y ait
dans la nation une vie publique pour avoir des moeurs intè-
gres, et des moeurs intègres pour soutenir et élever la vie
publique.
Rétablir, selon la vérité et la justice, la liberté dans les insti-
tutions et l'honnêteté dans les moeurs, voilà le but.
S'il est un voeu persévéramment émis depuis 80 ans par les
hommes intelligents de toutes les opinions, c'est celui de voir
le pays, sincèrement représenté, s'occuper de ses intérêts, c'est
celui de voir réaliser l'intervention de tous dans les affaires de
tous au moyen de députés librement élus. La France, il ne
faut pas l'oublier, veut à un égal degré l'autorité et la liberté,
car elle en a un égal besoin. Assez indifférente, trop indiffé-
34
rente même aux questions de personnes et de principes que
ces personnes représentent, ce qu'elle aime, ce qu'elle cherche
et poursuit à travers tous les mécomptes et en dépit d'oublis
passagers, c'est l'autorité qui assure le repos, c'est la liberté
qui le rend honorable et fécond : l'autorité sauvegarde de la
liberté, comme la liberté contre-poids de l'autorité.
Malheureusement l'autorité et la liberté, sans cesse attaquées
par un esprit de domination et de licence, ont succombé tour
à tour sous la violence et l'arbitraire. Pourquoi ?
D'abord, aucune règle ne fixe plus chez nous la constitution
et la transmission de l'autorité. Est-ce la guerre comme en
1804 qui désigne les représentants du pouvoir exécutif? Est-
ce l'ancien droit, tel que la tradition du pays l'avait réglé pen-
dant de longs siècles comme en 1814? Est-ce le choix de
députés comme en 1830? l'émeute comme en 1848? un coup
d'Etat sanctionné par le vote d'un peuple intimidé comme en
1851 ? On n'en sait rien : il n'y a plus que des accidents et
des expédients. De là un défaut de stabilité qui fait qu'à des
époques à peu près réglées, tous les quinze ou vingt ans, il y a
révolution, c'est-à-dire bouleversement de la fortune publique
de la France, brusque arrêt du commerce, de l'industrie, en un
mot, on ne saurait trop y réfléchir, une perte immense pour
le pays. Le premier pas pour nous sortir de notre malheu-
reuse position serait donc de rendre à l'autorité sa stabilité,
en lui rendant, comme base fixe, le droit établi jusqu'ici par la
tradition nationale et librement accepté par le pays.
En rendant à l'autorité sa stabilité, on lui rendra nécessai-
rement le respect. Or, ce qui manque le plus dans la société,
chacun le confesse, c'est le respect. Du moment où la force
est tout, où le succès tient lieu de droit, comment peut
naître le respect, qui est surtout un sentiment moral? Quel
respect, je le demande, pouvait inspirer l'ancien carbonaro de
1831, l'ancien aventurier de Strasbourg et de Boulogne,
devenu, par un attentat sans exemple, maître de la France?
Quel respect pouvait inspirer M. Gambetta, devenu de sa pro-
35
pre autorité, et au mépris de tous ses engagements, suprême
dictateur? Il y a là quelque chose d'évident pour tout esprit
droit.
Ajoutons, pour dernier trait, qu'avant d'arriver au succès
et pour arriver au succès, ceux qui prennent le pouvoir en
dehors du droit traditionnel et national sont « impuissants à
tenir les promesses dont ils leurrent les peuples, parce que,
pour se soutenir dans leur position fausse, ils sont condamnés
à faire appel à leurs passions au lieu de s'appuyer sur leurs
vertus. » Rien n'est plus juste que ce mot écrit par M. le comte
de Chambord ; car, en nous montrant la faiblesse et la mau-
vaise influence des pouvoirs qui aspirent à remplacer l'autorité,
il nous indique également pourquoi la liberté languit si sou-
vent parmi nous et ne peut s'établir.
Faire appel aux passions d'un peuple, c'est, en effet, à la
fois le tromper et le corrompre ; car, parmi les passions
d'un peuple, je compte la peur qui ne permet pas de discer-
ner l'état vrai des choses, et l'égoïsme qui fait préférer un
lâche repos au laborieux accomplissement des devoirs ; je
compte l'orgueil, qui se méprend sur les vraies conditions de
la grandeur*, la convoitise, la sensualité, qui veulent jouir à
tout prix, même au prix des opérations les moins délicates ^
l'envie, qui, sous prétexte d'égalité, attente à la vie des
citoyens, et tarit, par un antagonisme coupable élevé contre
une classe de la société, la source même de la prospérité. Un
peuple adonné à ses passions descend inévitablement jusqu'à
l'abaissement et à la ruine. Il peut encore exister parmi ce peu-
ple un certain repos, mais c'est le repos de la servitude : il ne
saurait y avoir longtemps cette paix qui est la vraie liberté,
pax est ver a libertas, car la liberté est une vertu.
Oui, au premier rang des vertus d'un peuple, il faut comp-
ter l'amour et la pratique de la liberté ; car la liberté politi-
que, cette faculté d'intervenir directement dans l'action du
gouvernement pour la conduite des affaires du pays, doit être
dirigée par la justice, par la prudence, par la force, afin de

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