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Hier, j'ai tué un homme + 13 Histoires de Barrios

De
102 pages

Un père de famille face à un pickpocket, une femme délaissée entend des pas sur son toit, une folle provoque la panique dans le quartier...
Des nouvelles, des contes... peu importe. Juste quelques histoires de barrios, entendues et mémorisées avec leur dose de brouillard, qu’on peut transmettre oralement en quelques minutes. Ces anecdotes pourraient prendre place dans n'importe quel quartier pauvre d'Amérique du Sud entre 1950 et 1983. Entrecoupées par de petits poèmes en prose en guise d’interludes comme "Poème du poing dans le mur" ou "Hier, j’ai tué un homme...".


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-67861-4

 

© Edilivre, 2014

Glossaire

Abuelo : grand-père.

Barrio : quartier en espagnol.

Botillería : magasin où l’on vend de l’alcool.

Chelas : bière blonde.

Cogotear : agresser, braquer.

Cogoteros : terme désignant les voyous agressant dans la rue en Amérique Latine.

Compadre : compère, « pote ».

Completos : hot-dogs complets (saucisse, mayonnaise, tomate, guacamole, chou).

Cuadra : distance entre deux coins de rue, entre 100 et 150 mètres.

Cumbia : genre musical très populaire en Amérique Latine.

Duendes : (les) lutins.

Esquina : coin de rue.

Jote : mélange de vin rouge et de coca-cola.

Lanza : pickpocket.

Maldad : mal, méchanceté.

Mate : prononcer « maté », infusion traditionnelle en Amérique du Sud issue de la culture des Amérindiens.

Micros : microómnibus, petits bus inter urbains.

Paco : flic, poulet (péjoratif).

Pesos : monnaie nationale de plusieurs pays ayant été d’anciennes colonies espagnoles (peso argentin, chilien, colombien, mexicain, etc.)

Pisco : eau de vie du Chili et du Pérou considérée comme boisson nationale.

Pobla : abréviation de población = barrio, quartier pauvre d’Amérique du Sud.

Zapatero : cordonnier.

Citations

 

 

« Este lugar donde he nacido,

donde toda mi gente ha vivido,

donde mi familia ha sufrido,

esa herencia es lo tuyo es lo mio (…) »

« Ce lieu où je suis né,

où tous les miens ont vécu,

où ma famille a souffert,

cet héritage c’est le tien c’est le mien (…) »

Claudio Durán Luengo

**Para Humberto Durán, Maria Luengo, Marjorie Durán, toda mi gente de Santiago y Chillán, « ma femme » Emilie y « mon fils » Dieguito.

Hier, j’ai tué un homme

Hier, j’ai tué un Homme…

Oh ce n’est pas la première fois que ça arrive, loin de là. En fait, je ne les compte plus depuis longtemps. Quand je dis avoir tué un homme je suis en dessous de la vérité, ce n’en était pas un. Pas encore. Je n’ai pas eu le temps de bien distinguer son visage mais il devait être très jeune, c’est certain. C’était un être parfaitement neuf… La situation m’a fait me rappeler de mon premier meurtre, c’était il y a bien longtemps… Neuf je l’étais alors également. A lui aussi je lui avais tranché la gorge d’un seul coup mais c’était une autre époque, un autre contexte. Dans ces années-là, une rixe était l’équivalent des duels d’autrefois ; il y avait une provocation au troquet, un face à face à l’extérieur, une lutte, un vainqueur, un peu d’honneur la dessous !

En fait ça n’avait pas grand-chose à voir avec ce qui s’est passé hier, non… le temps fait changer. J’ai vu tellement, je me souviens de tout, de chaque chose que j’ai pu voir depuis que j’existe. Le premier reflet fut celui du visage de cet enfant, c’est la première chose que ma mémoire ait imprimé. Je sais que j’ai été conçu ailleurs mais je ne saurais pas dire où. Cet enfant, c’est le premier à m’avoir touché, il semblait à bout de forces, ses mains étaient toutes écorchées par le travail, il n’avait plus des mains d’enfant. Mais il avait ce visage, il souriait presque.

C’est une gorge d’enfant que j’ai coupé hier, je le sais… C’est chaud, ça coule sur moi, je déteste ça… un coup de mouchoir rapide et puis plus rien. Je préfère couper un fruit, la seule chose que je risque de tuer c’est un vers. J’aimerais pouvoir couper ce dont j’ai envie… je ne suis pas mauvais… je n’ai jamais tué personne, je ne fais que couper… pas de différence, pour moi ça finit toujours pareil, on me range dans un tiroir, on referme et on me laisse reposer dans l’obscurité.

Histoire de Barrios 1
Le marteau

Les « micros » c’était… de vieux tacots qui servaient de bus à l’époque. On pouvait les faire s’arrêter à n’importe quel carrefour. Le chauffeur était payé en fonction du nombre de passagers qu’il réussissait à prendre donc… il hésitait pas à piquer les passagers des micros* qui étaient derrière lui. Parfois c’est à peine s’il marquait un temps d’arrêt pour qu’on puisse monter, il suffisait qu’on grimpe sur la première marche et il repartait déjà. Des accidents il y en avait eu un paquet… Mais c’était comme ça…

Ce qui me perturbait moi ce jour-là c’était plutôt de me dire que j’étais pas près d’être au boulot. Je devais prendre plusieurs micros pour y arriver, j’en avais facilement pour une heure. Et une heure dans ces charrettes motorisées c’était plus éprouvant qu’une heure de marche.

C’était donc près du chauffeur, faute de pouvoir avancer plus loin, que je tentais tant bien que mal de rester debout malgré les vibrations, les freinages et les accélérations… Tout en tenant fermement ma sacoche à outils en cuir… Oui, je partais faire un peu de travail au noir dans les « barrios altos », autrement dit dans les quartiers chics. A cette période de ma vie c’était le seul moyen de faire rentrer un peu d’argent dans mon portefeuille, de ramener des pesos* à la maison et de mettre un peu de nourriture sur la table.

Lui, je l’avais repéré tout de suite… dès que je suis monté dans la micro. On apprend vite à reconnaître ce genre de gars quand on les a fréquentés pendant toute sa jeunesse. Ce salopard lorgnait sur le sac d’une petite dame qui avait l’air gentille comme tout, une dame pas sur ses gardes, une dame qui se mettrait à crier plutôt que de lui mettre un coup, une dame qui lui donnerait largement les secondes nécessaires à sa fuite. Il attendait le moment propice… Mais moi je l’avais vu. Il faisait semblant de rien mais il trépignait comme un camé qui attend sa dose. Moi j’étais prêt. Il était obligé de passer derrière moi pour pouvoir sauter de la micro. J’attendais le moment propice… Il ne passerait pas…

Son regard croisa le mien un quart de seconde et il se leva d’un bond. Il ne tendit pas la main vers le sac de la dame, il passa derrière moi et demanda au chauffeur de s’arrêter. Il sauta quasiment en marche…

Je n’étais surpris qu’à moitié de sa réaction. Ce genre de lanza* mise tout sur l’effet de surprise et il suffit de leur montrer qu’on les a vus et qu’on les attend de pied ferme pour que ça les dissuade de passer à l’action. Quand il a vu mon regard, il a dû comprendre que je ne le laisserai pas filer comme ça. C’était comme ça dans nos quartiers… Il fallait toujours être prêt, anticiper ce genre de situation, repérer ceux qui ont la maldad* dans l’œil, ceux qui ont le regard empreint de mauvaises intentions… ceux qui… Merde ! Mon larfeuille ! Je touche ma poche arrière… vide !

– Arrête ! Arrête toi merde !… je crie au chauffeur. Cet enfoiré vient de me piquer mon portefeuille !…

A mon tour de sauter de la micro en marche… je vois cette ordure marcher au loin, il se retourne, me voit… et se met aussi sec à courir…

– Reviens enfoiré ! je lui crie tout en me lançant à sa poursuite.

Je fourre ma main dans ma sacoche à outils et empoigne mon marteau.

– Je vais te fracasser le crâne connard !

Lorsqu’il se retourne pour voir si je gagne du terrain, il voit le marteau dans ma main, je lis alors la panique sur son visage. Il se met à détaler avec de grands mouvements de bras désordonnés, comme un gamin poursuivi par un bulldog.

J’arrive pas à le rattraper, ma sacoche pèse une tonne, j’ai presque envie de la lâcher et de ne garder que mon marteau… Les bronches me brûlent, j’ai plus de souffle… je ralentis, j’ai les jambes coupées…

– Arrête-toi connard ! Jvais te tuer !

Moins j’arrive à le rattraper, plus la colère monte et plus je me vois en train de lui mettre des coups de marteau en pleine tête. A chaque fois que je ralentis, il ralentit aussi… il commence à fatiguer, je vais peut-être finir par l’avoir…

– J’ai rien à toi enfoiré !

C’était la première fois qu’il me criait quelque chose depuis que je l’avais pris en chasse.

– Rends-moi mon portefeuille !

– Je l’ai pas merde !!

– T’es mort !

Tout en fuyant il me crie :

– Jt’ai rien volé à toi connard !

– Jette-le par terre ! Jette le portefeuille par terre connard et jte laisse partir !

– Mais jl’ai pas ton putain de portefeuille bordel ! Laisse-moi tranquille !

Je pourrais pas en jurer mais je crois bien qu’il pleurait… Putain de camé.

J’en pouvais plus, il me distanciait toujours un peu plus et on arrivait à l’entrée d’un quartier que je connaissais de réputation mais où je n’avais jamais mis les pieds. Je ne connaissais personne dans ce barrio*… Si j’entrais la dedans j’étais mort. J’étais sur son terrain… Je me suis arrêté… je l’ai regardé sauter par-dessus une clôture et disparaître. La poursuite était finie.

Ce que j’avais dans mon portefeuille ne valait pas le coup que je me risque à rentrer dans ce coupe gorge… Je suis revenu sur mes pas mais je n’avais plus d’argent pour continuer mon voyage. J’avais juste une pièce dans le fond de ma poche qui me permettrait peut-être de revenir chez moi afin de prendre les pesos nécessaires pour effectuer le trajet jusqu’au boulot. Je ne pouvais pas me permettre de ne pas aller travailler. Alors j’ai arrêté une micro dans le sens inverse et j’ai demandé au chauffeur s’il m’emmenait pour 100 pesos. Ils ne donnaient pas de ticket dans ces cas-là mais c’était rare qu’ils refusent...