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Hiésous

De
375 pages

AU PAYS DE GALÎL

Sur les pentes caillouteuses d’un sentier très étroit, entre deux murs inégaux de pierres superposées et par place écroulées, un groupe d’enfants gardiens de chèvres, joue à l’ombre d’un vieil olivier.

Le plus âgé peut avoir douze ans, les plus jeunes sept ou huit. Ils portent le costume des Arabes nomades : la petite tunique courte, serrée aux reins par une ligature en poil de chameau et le burnous effrangé à capuchon couleur de poussière ; les filles, l’antique gand’hourrah bleuâtre bordée de rouge, tombant jusqu’aux chevilles.

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Émilie Lerou

Hiésous

Roman

PRÉFACE

*
**

Le messie des religions de l’Inde a été Bouddha. Le messie des religions de la Syrie a été Jésus. La mission de Bouddha nous a révélé l’anéantissement ; la mission de Jésus nous a révélé la résurrection. Et voici un livre où il est montré que Jésus a été initié aux mêmes dogmes que Bouddha, mais que seul il a su les comprendre et accomplir la mission divine. Il n’y a point d’autre Messie que le Messie vivant.

 

J’ai éprouvé la puissance du Nirvâna de Bouddha et de la résurrection de Jésus sur la croyance des hommes.

*
**

C’était un dimanche de novembre, dans l’île de Ceylan. J’étais allé visiter un de ces temples rustiques, creusés dans le rocher, qu’on appelle Gal-Vihàra. Le ciel pur était entouré à l’horizon par des nuages gros de pluie ; il était neuf heures du matin, et l’air était encore frais sous le soleil. La route, qui part de Kandy, dévale au flanc de la montagne, parmi les bananiers, les palmiers royaux et les palmiers à vin. Après le hameau de Talwatti, le chemin décrit des lacets lents ; à l’horizon, au delà des gradins de rizières noyées, les collines s’élèvent, chargées d’arbres vert-sombre, et au fond de la vallée règne une forêt de cocotiers dont les troncs diversement inclinés dessinent des ténèbres géométriques et désolées. Les palmes roussies jonchent le sol. Le sentier se fait plus rude et rocheux jusqu’à la rive escarpée du Mahâ-Vîli Gangâ. Je l’avais quitté au jardin de Peradeniya, qu’il entoure d’une ceinture sanglante je le retrouvais ici, roulant son torrent rouge et épais d’ocre et de boue ; parfois, après les pluies, il enfle ses eaux sanguinolentes jusqu’à la petite boutique du péage. Et là nous attendait un bac fait d’une large passerelle flottante. A l’arrière, un Cinghalais manœuvrait une rame fixe qui sert de gouvernail ; deux Tamouls, assis à chaque bord de la passerelle, tenaient de gros avirons. Des pauvres passagers étaient accroupis ça et là, avec leurs haillons de cotonnade rouge et jaune, portant des paniers tressés de feuilles de palme et pleins de cocos décortiqués. Sur l’autre rive, le sentier rocheux s’enlace à la montagne. A mesure qu’on s’élève l’horizon développe les amphithéâtres verts des rizières. Et plus haut, voici que monta de la vallée un son de flûte doux et perçant, si frais et si pur dans le calme de la colline, qu’il me mit les larmes aux yeux. C’était un enfant invisible qui soufflait dans sa nâlalla, sa flûte de bambou. Et le chemin s’escarpe toujours jusqu’à la coupole de rocher qui surplombe le Thagal-Thoruva Vihâra. Un bloc blanchi à la chaux, flanqué de deux pavillons et surmonté d’une ampoule ajourée d’où pend une cloche ; sous les piliers de bois qui soutiennent le linteau de la porte, une dalle de granit où sont sculptées la grande fleur de lotus entre deux petites : puis une salle d’entrée nue et blanchie à la chaux ; trois marches jusqu’à un petit porche obscur d’où retentit une mélopée ; et je pénétrai dans une longue cave basse où brûlait une chandelle menue.

Jamais je n’ai éprouvé d’horreur religieuse plus profonde. Dans la nuit de cette cave étaient prosternés une demi-douzaine d’hommes et de femmes. Au fond, à gauche, debout, nu, tête rase et drapé seulement d’un long voile jaune, un vieux prêtre officiait. Sa mélopée rhythmée s’élevait dans les ténèbres, basse, aiguë, un peu nasillarde ; et les croyants, par intervalles, chantaient les répons. Et la petite chandelle éclairait un grand Bouddha, long de huit mètres, qui dort, étendu, la tête appuyée sur son bras. Cave et Bouddha sont taillés dans le même roc de granit ; le Bouddha, en fort haut relief, a été patiemment poli et peint : sa figure, son bras, ses mains et ses pieds sont couleur de chair ; sa robe est pourpre et striée de grandes côtes ; la plante de ses pieds est semée de lotus rouges, tandis que le plafond de la cave est peint de lotus blancs. Et là dort le grand Bouddha au visage de granit impénétrable mais qui semble cacher un sourire : il est entré dans le Nirvâna. Devant lui une table d’offrande, faite de granit, porte deux plateaux jonchés de pousses de riz et de la fleur de Bouddha, une fleur dure, jaunâtre, à cinq pétales imbriqués et dont la tige porte cinq fleurs comme les cinq doigts de la main. Je causai avec le vieux prêtre. Depuis cinquante ans, il garde dans le rocher le Bouddha qui dort. Depuis cinquante ans, trois fois par jour, il chante le long office et renouvelle les fleurs dans cette cave de Thagal-Thoru. Là viennent seulement les pauvres gens de la campagne d’alentour. Dans cette cave ancienne a été taillée il y a cent ans, deux cents ans (il ne savait plus), l’image du Bouddha dormant. Par une étroite corniche il me mena vers une petite cour taillée dans le granit. Un abreuvoir carré sans bords est plein d’eau de pluie ; dans le flanc du rocher un trou marque l’entrée de l’ancienne cellule du prêtre. Là couchent maintenant les cobras sacrées, les cobras sauvages de la jungle qui viennent s’enrouler, venimeuses et innocentes, au coeur du rocher de Bouddha dormant. Et puis l’office reprit. Une longue heure je demeurai sous le porche de cette cave. Bouddha était ténébreux ; la petite chandelle éclairait fumeusement son visage ; l’ombre de son grand bras flottait selon la flamme ; les voix chantaient dans la nuit ; la litanie du prêtre sonnait comme un refrain trillé, rhythmé par l’écho de la crypte comme de rappels de tambours et de roulements de timbales ; Bouddha, immense et mystérieux, dormait, appuyé sur son coude, et souriait intérieurement. Et le pauvre peuple de Lanka, loin des oppresseurs, loin des insultes et des coups, espérait le repos du grand Bouddha et tendait vers lui ses mains. La flamme vacillante, si petite, si bleuâtre, si fumeuse, jetait sur le prodigieux visage muet le sourire obscur du feu, et la vieille voix aiguë, roulante du rappel de timbales, chantait avec confiance la joie de l’anéantissement. S’il y a un Nirvâna, le grand Bouddha de Thagal-Thoruva-Vihàra l’a trouvé dans son sommeil de pierre, et les cobras venimeuses qui sortent de la brousse pour dormir avec lui l’ont trouvé dans le même tombeau de songe.

Je partis lentement ; tout était solitaire au haut de la colline ; un petit pâtre noir m’attendait, sa nâlalla à la main. C’est un morceau de bambou, percé de cinq trous, et demi fermé à son embouchure par de la gomme végétale. Devant le temple, l’enfant souffla dans sa nâlalla, et longtemps après que j’étais descendu par la route escarpée jusqu’à la Gangâ de boue rouge, j’entendis le son limpide monter dans l’air pur, au haut du roc sacré, comme une fumée d’encens’musical.

*
**

Et l’autre fois, c’était la veille de Noël, sous la hutte d’une île de l’océan austral. Le chef samoan, Seamanu, dormait sur le dos, la nuque posée sur l’oreiller de bambou. Les femmes et les jeunes filles achevaient à l’écart les restes de notre repas. Le prince royal Safolu tournait dans ses mains une racine de kava. Les tulafale et les tusitala du clan, les orateurs et les écrivains s’étaient réunis pour m’interroger, autour de la lumière d’une lampe à pétrole. Il y avait là de vieux matelots de pirogue qui font le cabotage du copra aux îles voisines de Sawai’i, de Manono et d’Apolima ; il y avait de vieux guerriers, comme Foê, au visage de bronze ridé, qui avait coupé la tête au fils du roi prétendant, Mata’afa ; il y avait Sitione, aujourd’hui Amitua-Ngae, qui eut la clavicule brisée par une balle allemande, et dont la femme venait de le quitter avec ses malles et ses enfants, après vingt ans d’union, parce qu’on lui avait dit que son mari gardait dans la brousse la fille du juge Suatele ; il y avait Fatu, chef de Manono, récemment libéré de la geôle impériale, et le jeune Atoa, beau comme une statue patinée, qui venait, à vingt-trois ans, de répudier sa cinquième femme. Et tous ceux-là étaient catholiques romains, anglicans, wesleyens, mormons, Seventh Day Adventists, de l’Église basse et de l’Église haute, et ils allaient tous, dans leurs Bibles différentes, lire un texte différent quand sonnerait minuit. Foê venait de nous dire comment, à grand’peine, il avait tranché la tête du prince ennemi pour l’apporter à son chef, ainsi qu’un fruit sanglant de l’arbre à pain (ulu) ; Safolu s’était écrié, sortant de la torpeur du kava : « Mais c’est moi qui l’avais tué d’un coup de feu tiré de la brousse ! » Il y eut un silence. C’était l’heure qui précédait le miracle de Noël. Et Atoa ouvrit 0 le Tusi, la Bible, et me dit :

« Nous voulons tous te demander. Voilà ce que nous ne pouvons pas comprendre : lis.

 — Et l’ange leur dit : « N’ayez point de crainte. Je sais que vous cherchez Jésus. Il n’est plus ici. Il a resurgi d’entre les morts.

Atoa me regarda et me dit : « Nous ne pouvons pas comprendre. Quand un homme meurt, et qu’on le met dans la terre, il ne peut pas se relever après trois jours. »

Et les Mormons, et les Anglicans, et les Catholiques, et les Adventists m’entouraient et disaient :

 — Explique-nous. Quand un homme est mort, il ne peut pas se relever après trois jours. Ce n’est pas vrai.

Minuit allait sonner. Je fermai le livre et dis :

 — Croyez-vous en Jésus ?

Et ils me répondirent tous qu’ils croyaient.

Et je leur dis :

 — Il faut donc croire qu’il s’est relevé d’entre les morts, et si vous ne le croyez pas, vous ne croyez pas en Jésus.

Et les hommes de Samoa courbèrent la tête en silence.

Alors minuit sonna ; et le chef Seamanu s’assit, les jambes croisées ; il ajusta son pagne, tira ses lunettes de leur étui ; et tous les hommes de Samoa, assis en cercle sous sa hutte, commencèrent à chanter avec-lui les prières de Noël.

*
**

Toute croyance au Messie repose sur la croyance à la résurrection. Le peuple de Lanka comprend facilement que la mort dans le Nirvâna est le. repos dans l’anéantissement. Le peuple de Samoa ne peut s’imaginer que la mort est le commencement d’une vie nouvelle. Jésus, s’il a uni, comme l’expose l’auteur de ce livre, la révélation indoue à la révélation syrienne, a dépassé infiniment le Messie de l’Inde.

La puissance religieuse se mesure à la difficulté de la croyance. Et voilà pourquoi l’objet final de Hiésous est de nous expliquer la résurrection. Il faut accueillir cette explication avec respect. Le dernier mot n’est pas dit sur le grand mystère. Songez que nous avons été tout près de retrouver Les Paroles de Jésus, le petit livret dont s’est servi saint Mathieu, au dire de Papias. Nous en avons un feuillet unique, en papyrus, découvert par M. Grenfell, d’Oxford, parmi les débris d’un tas d’immondices au milieu des ruines d’Oxyrhynchus, à la limite du désert de la Lybie. Et n’oubliez pas qu’on y lit ces deux « paroles » :

« Jésus dit : Un prophète n’est point reçu dans sa propre patrie et un médecin ne fait point de guérison sur ceux qui le connaissent.

« Jésus dit : Là où sont deux hommes, je suis aussi ; là où un homme est seul, je suis avec lui. Lève la pierre et tu m’y trouveras ; fends le bois, et là je suis. »

Ces paroles ne sont point dans nos Évangiles. Qui sait si le livre tout entier ne resurgira pas d’un tombeau d’Égypte ? Et que deviendrait alors là stricte autorité du dogme ?

Écoutons donc les leçons de l’Histoire et lisons le livre d’Hiésous avec le respect qui convient aux œuvres de « bonne volonté ».

*
**

Qui est l’auteur de Hiésous ? Une femme, une tragédienne, que ses admirateurs connaissent sous les traits de Jocaste, d’Agrippine, de lady Macbeth, de Cléopâtre, d’Athalie. Celle qui a incarné parmi nous les grandes reines de la légende et de l’histoire a voulu faire revivre sur le papier, non plus sur la scène, la plus haute figure de l’humanité. Pour cela elle a dépensé, depuis des années, toutes les heures que son art ne réclamait pas, à lire et à méditer les livres de Strauss, de Havet, de Renan, de Jules Soury, les travaux de l’école de Tubingue, l’Archiv für Kirchengeschichte, la Bhagavadgitâ, l’Introduction au Bouddhisme de Burnout, Plotin et Jamblique et Josèphe..., que sais-je ? Mais par-dessus tout elle a lu les Évangiles et elle a réussi à se faire une conviction. Et comme la méthode de composition du théâtre ne doit rien laisser d’indécis, ni de trouble ; comme il avait fallu, pour interpréter Sophocle et Racine et Shakespeare, se décider, et choisir ; comme elle possède la science et l’art de représenter des créatures vivantes, de chair et de sang, qui souffrent et qui pleurent et qui crient, Jésus lui est apparu dans son esprit avec une réalité humaine aussi intense qu’il apparut jadis dans ses hallucinations aux yeux de Catherine Emmerich. Pas plus que le magnifique récit de la Passion dicté par Catherine Emmerich à Brentano, Hiésous n’est un livre de discussion ; c’est le livre d’une croyante qui s’est fait elle-même sa foi. Voilà, je crois, comme il faut le lire ; voilà comme il faut l’entendre ; et répéter, avec Montaigne : « C’est icy un livre de bonne-foi, lecteur. »

MARCEL SCHWOR.

LIVRE PREMIER

L’OLIVIER

LES VIEUX ÉBIONITES

« Nous l’avons connu, nous autres, nous l’avons connu, le fils du charpentier ! nous étions de son âge, nous habitions dans sa rue. Il s’amusait avec de la boue à modeler des petits oiseaux ; sans avoir peur du tranchant des tailloirs, aidait son père dans son travail ou assemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un voyage en Égypte, d’où il rapporta de grands secrets. Nous étions à Jéricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causèrent à voix basse sans que personne pût les entendre. Mais c’est à partir de ce moment qu’il fit du bruit en Galilée et qu’on a débité sur son compte beaucoup de fables. »

(La Tentation de Saint-Antoine)
G. FLAUBERT.

 

AU PAYS DE GALÎL

 

Sur les pentes caillouteuses d’un sentier très étroit, entre deux murs inégaux de pierres superposées et par place écroulées, un groupe d’enfants gardiens de chèvres, joue à l’ombre d’un vieil olivier.

Le plus âgé peut avoir douze ans, les plus jeunes sept ou huit. Ils portent le costume des Arabes nomades : la petite tunique courte, serrée aux reins par une ligature en poil de chameau et le burnous effrangé à capuchon couleur de poussière ; les filles, l’antique gand’hourrah bleuâtre bordée de rouge, tombant jusqu’aux chevilles. Tous sont assis en rond sur leurs talons, occupés à considérer une chose rare et surprenante que l’un d’eux tient entre ses mains : ce sont les deux moitiés d’une pastèque creusée jusqu’à l’écorce. Déjà le petit homme a fixé sur chacune, par un nœud, trois bouts de cordelettes ; il ajuste les ficelles aux extrémités d’un petit bâton ; les deux gobelets suspendus se font équilibre et l’assistance charmée bat des mains en poussant des cris gutturaux : — Cet objet d’art est une balance. — Sur une. grosse pierre carrée, les fillettes ont pilé des briques romaines rouges, jaunes, blanches, et le plus jeune des garçons a roulé des dragées de terre glaise dans la poussière, colorée. Maintenant, « le marché va s’ouvrir ».

En face de l’olivier, l’embrasure d’une très vieille porte sculptée figure « la boutique du marchand », assis, les jambes croisées sur la marche du seuil.

La verdure robuste et sombre des figuiers, mêlée à des panaches de cyprès et de tamaris, émerge en masse compacte au-dessus des clôtures de pierre.

A terre, sur une loque, à part les tas de dragées et de tartelettes appétissantes, sont rangées des figures polychromes dressées ou couchées sur le flanc : ce sont des cavaliers tout rouges, coiffés d’un casque jaune, montés sur un cheval blanc ; des bonshommes, des oiseaux et des ânes, le tout modelé dans de la glaise et coloré avec art par la brique pilée. — La population tout entière, deux garçons et deux filles, défile devant « la boutique », mais auparavant, celles-ci, avec des gestes onduleux de femmes ont refait leur coiffure : d’un morceau d’étoffe souple, où de l’or usé brille encore en une large bande, elles ont enveloppe avec soin leur petite tête ; des touffes de cheveux noirs cachent leurs tempes et leurs oreilles ; quelques mèches paraissent au-dessus des yeux, frôlent les sourcils peints réunis en une ligne. Ainsi coiffées, avec leurs anneaux bleus et dorés aux poignets et aux chevilles, leurs formes fines et grêles, leurs colliers translucides étalés sur leur poitrine mate, leurs yeux allongés par le khol, leurs ongles passés au henné, ces délicates créatures aux pieds nus, ont déjà le type complet et pur des voluptueuses Syriennes, joueuses de flûtes et de kinors, presque toutes courtisanes sacrées.

Un sixième enfant grimpé sur le mur de pierres est assis à l’ombre de l’olivier. De temps à autre, il regarde quelque chose ployé dans un pan de son burnous : c’est un petit chacal nouveau-né, trouvé par lui, auquel il fait boire quelques gouttes de lait dans un gobelet de bois. Les bêtes, une trentaine de chèvres, ont escaladé le mur et grimpent au flanc d’un rocher où pousse le thym violet mêlé au bleu pâle des lavandes.

De la place où il est assis, le jeune berger surveille le troupeau et domine tout l’espace au-dessous de lui.

Le petit chemin encaissé descend en plusieurs coudes jusqu’à la voie romaine qui va à Ptolémaïs.

On aperçoit, entremêlées de cyprès, de cytises, de tamaris, de figuiers et de vignes grimpantes, les terrasses blanches et carrées d’une petite ville : c’est Nazareth — Nazareth dans sa robe de printemps la plus verte de la Galilée.

 

Les deux fillettes ont achevé leur toilette et fait provision de monnaie : ce sont de petits cailloux polis ramassés dans le chemin : des deniers et des sicles. Graves, elles s’approchent du marchand immobile et indifférent, qui affecte comme tous les artistes un profond dédain de l’acheteur.

Cependant, avec une science d’imitation comique et minutieuse, elles s’arrêtent devant la boutique, considèrent les objets, se consultent, se décident enfin et désignent un oiseau à belle queue bleue. Le marchand contemplatif adossé à la porte, fait le sourd et feint de ne pas les voir. Elles finissent cependant par lui arracher une parole, un prix fabuleux, inacceptable... et l’oiseau jaune, rouge et bleu devient entre leurs mains mignonnes et prestes un sujet d’ingénieuse critique, si étonnamment burlesque que le marchand et les autres amateurs secoués d’un rire frénétique oublient leurs rôles respectifs.

Les deux garçons poussent des cris aigus et sautent en tournant sur leurs talons, comme des singes.

A ce moment, si les enfants n’eussent pas été si bruyamment occupés, ils auraient entendu s’ouvrir le croisillon de bois de la vieille porte de cèdre, et ils auraient deviné, sinon, vu, que quelqu’un, par là, les regardait.

La scène du marché continue, improvisée, fantaisiste, charmante, avec des mines, des délibérations, des contestations, des cris mêlés admiratifs et passionnés.

Mais voilà que le berger, étranger jusque-là à ces intéressants débats, jette un cri à son tour et désigne du point élevé ou il est assis un coude de la route descendante. Le jeu est interrompu aussitôt. Les deux filles et les deux garçons viennent regarder dans la direction indiquée et avec volubilité parlent ensemble et appellent le « marchand d’oiseaux », l’enfant resté assis sur le seuil de la porte :

« Hiésous, Hiésous, viens voir. — Oh ! comme il la bat !... comme il la bat ! »

Et l’enfant interpellé vint voir à son tour.

Au coude du chemin étroit et encombré de pierres éboulées, une femme de couleur, Éthiopienne ou Nubienne, tirait un chariot à deux roues, tandis qu’un homme, un marchand de la côte, frappait l’esclave avec des lanières pour la faire avancer.

Hiésous regardait ainsi que les enfants devenus muets. — Enfin, il dit :

« L’homme ne sait pas qu’on le voit ; il se croit seul. »

Puis s’adressant brusquement au berger, il ajouta :

« Iohanan, viens à moi ! et délivrons-la ! »

Sa voix émue, juvénile, donnait l’ordre. — L’enfant au chacal, plus vigoureux, et seulement curieux jusque-là, déposa l’animal dans son manteau troué et descendit du talus.

« L’homme est le plus fort, dit-il, il a un fouet, ne vois-tu pas ? et l’esclave est à lui. »

Hiésous frémit et dit :

« Il est écrit dans la Loi : — Si tu vois l’âne de ton ennemi succomber sous sa charge, tu aideras à le décharger. — N’as-tu pas ton bâton ? prends-le. »

Mais Iohanan :

« Il est écrit aussi : — Si tu fais périr ton esclave sous le bâton, homme ou femme, tu seras puni ; mais si l’esclave survit un ou deux jours, tu ne seras point puni, car c’est ton argent. — La loi donne droit au maître, Hiésous, et cet homme nous frappera aussi. »

Mais Hiésous, irrité de la résistance de l’enfant, mit sa main sur son bras qu’il serra de toute sa force, et, le regardant aux yeux, il reprit :

« Je veux que cette esclave soit délivrée, Iohanan... Je le veux. Que ceux qui ont peur se retirent ! Toi, Ioses, aide-nous ; et toi, Lazarias, tu es trop faible... prends tes sœurs avec toi sur le talus. »

. Les enfants obéirent comme à un plus grand qu’eux... Et lui, très ému, tremblant de tous ses membres délicats, la figure contractée, ses petits poings serrés — il attendit.

Cependant le chariot n’avançait pas. L’homme blasphémait. — Il détela la femme et, la poussant rudement, il lui donna un ordre. L’esclave, très lasse, se baissa et se mit à ramasser les pierres et à les jeter de côté, afin sans doute de tracer aux roues une voie plus nette.

La misérable, vêtue de deux morceaux d’étoffe de laine troués, attachés aux épaules et à la ceinture, avait les jambes et les pieds nus, la tête serrée d’une loque noire, d’où s’échappaient aux tempes des touffes de cheveux gris : une bête de somme qui avait fini de se plaindre.

Quand elle fut près des enfants, déblayant le chemin, selon l’ordre du maître, Hiésous s’approcha, prit la pierre qu’elle tenait et la jeta. — « Laisse cela, dit-il, et va-t’en. »

Sa voix compatissante vibrait toute dénaturée.

Les enfants regardaient, spectateurs fascinés d’un drame prochain, mais confiants cependant en la volonté forte de leur ami Hiésous.

L’esclave ne comprenait pas. L’homme assis près du chariot cria.

La malheureuse se courba et ramassa les pierres.

Alors Hiésous se baissa aussi, mit sa main sur la main déformée et la caressa doucement. La femme, étonnée, le regarda ; ses lèvres s’écartèrent sur de grosses dents jaunes, ses yeux s’adoucirent et ils sourirent à l’enfant. — Hiésous prit la main terreuse, la main osseuse et dure qu’aucune main affectueuse n’avait jamais serrée, ni caressée peut-être, même toute petite ; il la mit à ses lèvres et la baisa... mais ce geste tendre, nouveau ; effraya la pauvre créature et la fit frissonner.

Le généreux enfant regarda le triste visage, et, comme on apprivoise un animal battu qui frémit de peur au moindre mouvement, doucement, il leva sa main rassurante et la posa sur le front, sur les paupières, sur les joues ; il essuya la sueur et le sang, — et la femme, saisie d’une émotion inconnue, ferma les yeux et tomba de lassitude.

Mais le maître, du bas de la route, criait, criait encore...Étonné de ce groupe d’enfants entourant son esclave, il se leva en blasphémant. C’était un homme vigoureux et trapu ; vêtu d’une tunique et d’un burnous, il portait des anneaux aux oreilles. Il venaït sans doute de Ptolémaïs, offrant sa marchandise de ville en ville ; il avait dû traverser Nazareth et se rendait à Kanah. Il tenait à la main les lanières en cuir de bœuf noué. Il écarta rudement les enfants et prit l’esclave par le bras, mais celle-ci, inerte, endormie ou morte ne bougea pas, Alors, l’homme, l’ayant appelée dans une langue étrangère, se recula pour la mieux réveiller.

Hiésous prévint le geste et s’interposant entre le fouet et l’esclave, il cria :

« Ne la frappe pas ! »

L’homme, d’abord interdit, repoussa l’enfant brutalement.

« Iohanan ! appela Hiésous — loses !... »

Les deux garçons se jetèrent sur l’homme, grandement étonné, mais bientôt plus furieux... Iohanan frappait de son bâton et loses, le frère de Hiésous, avait saisi à deux mains une pierre aiguë et criait :

« Lapidons-le ! Lapidons-le !... »

Et il lui lança sa pierre dans les reins.

« Race de vipères ! — hurlait l’homme — scorpions ! d’où sortent-ils, ceux-là ? »

Terrible, il fouettait l’air de ses lanières ; il fit de l’espace autour de lui et se rapprocha de l’esclave afin de n’être pas lapidé, car Iohanan apprêtait sa fronde... Mais Hiésous répéta son appel frénétique et tous trois se ruèrent, pareils à de jeunes loups affamés ; l’homme sentit des dents aiguës dans sa chair et hurla de douleur et de colère, pris dans l’enlacement agressif et subit des petits corps félins plaqués sur lui.

D’une brusque secousse il dégagea ses bras, saisit deux têtes-par le cou qu’il serra de ses mains velues et les héroïques enfants furent jetés comme des loques sur les cailloux. Ce fut le tour de Hiésous, — mais celui-là, il voulut le châtier doublement, car celui-là avait excité les autres ! — Il le secoua par les épaules et, heureux de frapper enfin, il lança ses lanières :

« Tiens, fils de hyène ! Tiens, graine de juif ! Tiens, race de scorpions ! »

Et il le frappa sur les reins, sur le cou, à travers la face...

L’enfant saignait, frémissait, mais ne gémissait pas.

Et les trois autres, chétifs, montés sur le talus, pétrifiés, avaient cessé de crier. Lazarias, grelottant de peur, était tombé le front sur le sol, ne voulant plus voir...

Mais voilà que tout à coup, prêt à frapper une cinquième fois, l’homme lâcha brusquement l’enfant... son bras en l’air armé du fouet ne retomba pas... sa voix cessa de proférer des sons... il resta comme cloué au sol..

... Dans l’encadrement de la porte avait surgi une haute et magnifique figure toute vêtue de blanc.

C’était un vieillard à barbe presque blanche, très droit, très beau, la tête et le corps enveloppés de voiles de lin. Il étendit le bras, et ses yeux éclatants, sans colère, étincelaient ; ils regardaient l’homme et le fascinaient. Sa face unie, à la peau légèrement brunie, sans une ride, parut auguste comme celle d’un dieu,

Il descendit du seuil et marcha droit à l’homme, et ses pas rythmiques ne dérangèrent pas les plis harmonieux de ses vêtements diaphanes... Il marcha droit à l’homme, et, du bout de ses doigts rigides, il toucha son front. L’homme épouvanté fléchit sur ses genoux, le bras toujours levé... pareil à la statue de sel...

Alors, le vieillard appela Hiésous d’un signe et d’un sourire. Il posa ses mains sur sa tête et l’enfant ne sentit plus la brûlure cuisante des coups de fouet. Il lui ordonna de prendre la femme par les pieds, tandis qu’il la soulevait par les épaules ; Hiésous obéit et ne trouva pas que le fardeau fût lourd.

Ils entrèrent dans le jardin qu’ils traversèrent ; ils déposèrent l’esclave sous un portique et puis sur une natte.

L’homme secourable dit :

« Réveille-la.

 — Seigneur, répondit l’enfant, son maître l’a battue tout à l’heure, n’est-elle pas morte ?

 — Réveille-la, Hiésous... n’est-ce pas toi que tes frères appellent Hiésous ? »

La voix inconnue pénétrait les oreilles comme un charme ; Hiésous eût voulu qu’elle parlât longtemps. Mais elle répéta pour la troisième fois :

« Réveille-la... comme tu l’as endormie... et souffle sur ses yeux. »

Et Hiésous, sans savoir, sans comprendre, obéit :

Agenouillé près de l’esclave, il prit ses mains et les baisa. Il caressa le front, il caressa les joues, il caressa les tempes, il souffla sur les yeux clos... et le corps inerte tressaillit... une plainte sortit de la poitrine, les paupières s’ouvrirent et les yeux regardèrent... Hiésous, émerveillé, contemplait le vieillard... Il demanda :

« Est-ce par ta puissance, Seigneur, que j’ai réveillé cette femme ?

 — Non, c’est par toi-même, Hiésous, parce que tu l’as voulu.

 — Mais toi, Seigneur, qui as pétrifié le méchant maître et m’as secouru, ne pouvais-tu la réveiller ?

 — Je le pouvais. Mais à chacun sa part, Hiésous... tuas été bon et secourable, sois puissant à ton tour.

 — Il suffit d’être bon et secourable pour être puissant, mon Seigneur ?

 — Sans doute ; ne le sais-tu pas ? »

Hiésous pensa que cet homme mystérieux, inconnu à Nazareth, devait être un envoyé divin puisqu’il parlait ainsi... il le crut et il baisa son vétement.

Mais Lui sourit à l’enfant et frappa sur un disque d’airain pendu près de la porte. Un serviteur accourut et reçut un ordre. Fervent, il salua le Maître, disparut et revint bientôt, portant une buire et une coupe.

Le Maître alors s’approcha de la femme, versa du breuvage dans la coupe et la lui présenta : la femme, rassurée, but avidement. Il dit encore quelques mots au serviteur et celui-ci apporta un bassin, de l’eau aromatisée et une serviette de lin ; il lava le visage, les blessures, les plaies ; il les sécha avec le lin ; il mit aussi des couvertures de laine sous la tête et le corps fatigué, il le couvrit, — et la femme s’endormit profondément.

Or, Hiésous observait chaque geste, retenait chaque parole, gardait en son cœur l’acte de miséricorde et admirait l’Inconnu divin.

A lui aussi, l’esclave lava le visage ; puis le Vieillard étendit sur la peau saignante un baume qui fit disparaître les ecchymoses et ferma les plaies.

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