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Hippie pacifique

De
220 pages

Partir à la quête de soi-même, affronter les pulsions adolescentes, découvrir Tahiti d'une façon très étrange et nourrir une relation incestueuse... voilà la vie de Svan, 15 ans, abandonnée par une mère et un père pour lesquels tout meurtre serait justifié par le hasard. Cette quête impossible commence sur les hauteurs de Tahiti, dans ce vert végétal intense, avec la rencontre d'un vieil original et le besoin de se dissimuler, et de disparaître du système pour mieux se retrouver.
En Islande, Sven attend le moment propice pour s'évader de son île de Grimsey et rejoindre sa sœur sur Tahiti.
L'histoire s'accélère, les cœurs aussi, la référence à Robinson n'est pas loin. Elle se fait au bout d'un chemin difficile pour Svan.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-95108-3

 

© Edilivre, 2015

Hippie pacifique I

 

 

« Il faudra dire et redire que nous ne savons rien,

Que nous ne nous souvenons de rien

Et que l’Homme est un piètre menteur ».

Sven Svensson
(L’écrivain universel, 1993)

J’avais connu L’Afrique. Je l’avais côtoyée. Mais le temps avait eu raison des envies de voyages de mon père adoptif. Après une période de tumulte, nous nous étions basés en France dans un bon confort. Ma sœur naquit sur ces années de tranquillité.

J’avais douze ans et il était clair que je ne partagerai jamais quoi que ce soit avec elle. L’écart d’âge était trop grand. Ma mère n’étant pas la mienne, il était impossible que celui qui se présenta comme mon père biologique, soit le mien. J’acceptais l’impossible en disant bonjour à Ali. Il resta froid et distant. Il ne m’avait jamais connue et je ne lui devais rien. Mais dès son arrivée dans ma vie, ma crainte d’être de trop devint véritable.

Il voulait voyager. Ma mère fut séduite par ses allures de hippie. Ils voulurent gagner la Polynésie, convaincus sur le tard qu’ils se « trouveraient » et qu’ils se referaient hippies là-bas dans les années 80 comme dans les années 70.

Mon père adoptif laissa partir ma mère à la condition qu’elle me prenne également. Il s’imaginait déjà mal tout seul avec un bébé et il lui parut impossible de s’occuper de moi en plus. Le fonctionnement de mes parents était très libre : si ma mère voulait partir, qui plus est avec un ancien copain, elle pouvait le faire. Mon père ne la retiendrait pas. Mais la perspective de m’avoir avec elle durant son initiation personnelle n’enchantait guère ma mère. Ayant déjà abandonné une fillette en Afrique, elle venait de se rendre compte qu’il lui serait difficile de chercher à me refiler en Polynésie. Elle serait patiente : j’entrai dans l’adolescence, elle n’en aurait plus pour longtemps avant de me voir partir définitivement.

Nous partîmes ainsi un matin tous les trois, Ali, ma mère et moi, pour un voyage que mes parents potentiels espéraient secrètement sans retour.

I

La vallée s’élargissait vers la mer, étendant sa végétation dense au-delà des premières habitations de la plaine océanique. La chaleur était tempérée par un vent constant et fort qui surgissait brusquement derrière les derniers contreforts de l’île. Je retroussai mon paréo, courus jusqu’à la barrière du belvédère et me penchai sur le vide. Je n’abordais jamais le haut belvédère sans regoûter à ce plaisir d’enfant, fait de peur et d’émerveillement, que me donnait la vertigineuse coulée verte, surgie là-haut parmi les sommets, glissant ensuite et s’enflant sauvagement à travers les rochers. Elle prenait naissance là-haut parmi les aigles des mers, aux pieds du Dieu Noir. Puis, à mi-hauteur, là même où je me trouvais, changeant soudain de pente, tombant presque à pic vers la côte, elle s’évasait et s’épanchait avec grâce dans la blanche capitale allongée aux flancs du lagon de Tahiti.

Cette fois encore, j’avais insisté pour accompagner mes parents qui descendaient du Sanctuaire Abandonné où se trouvaient nos cases solitaires. Et à ma grande surprise, ils avaient accepté tout de suite, Eliane avec un sourire indulgent et Ali avec un haussement d’épaules résigné. Je m’étais dit : « lui est toujours aussi indifférent, mais Elle est d’ordinaire beaucoup plus désagréable ». Ils avaient marché en me gardant entre eux sur l’étroit chemin accidenté qui descendait à travers les arbustes épais. La végétation débouchait sur un plateau stérile, large marae où se dressaient les statues de pierres, face à la mer. Une fois arrivés sur le grand plateau du belvédère, ils m’avaient laissée vagabonder librement devant eux et j’avais folâtré en criant de joie à travers l’immense verger redevenu sauvage qui ornait jadis le Palais du Gouverneur. Je m’y étais arrêtée pour y cueillir une mangue puis j’avais repris ma course à travers une petite place pavée et déserte. Une curieuse cabine téléphonique rouge surplombait la vallée, à côté d’une paire de jumelles payantes desquelles je tentai de scruter l’horizon. Tandis que mes parents me rejoignaient, je m’accoudai à la rambarde et me laissai griser par l’impétueux dévalement de la verdure et le paisible panorama de la ville étalée sur la côte. Eliane et Ali se disputaient et leurs paroles parvenaient jusqu’à moi. Je tentai d’oublier mes parents en laissant mes yeux errer sur les premières villas ceintes de petits jardins fruitiers, les grands hôtels aux terrasses élevées couvertes de parasols et aux baigneurs qui préféraient la piscine au Pacifique.

Le vent fraîchit et tourna soudain dans mon dos, soufflant désormais de la montagne vers la mer et dispersant vers le large les bruits du port. Je saisis alors à peine la conversation animée de mes parents à côté de la cabine rouge mais le ton qu’ils donnaient offrait une idée de la tension de leur conversation. Je m’efforçai de les oublier en regardant les jet ski aller et venir sur l’océan. On devinait au loin l’île voisine, haute et majestueuse qui plongeait dans la mer sans lagon. Je replongeai mon regard sur la côte de Tahiti, les premières villas riches étaient entourées d’épais parcs multicolores. Je m’imaginai enfant riche et belle allant dans le doux vent du matin, foulant l’herbe haute dont le crissement sous mes pas serait le seul bruit de cette vie divine.

« Ils ont dû commencer à se disputer dans le verger, me dis-je à mi-voix, c’est pour ça qu’ils m’ont laissée courir comme je voulais ! Et ils sont restés près de la cabine parce qu’Eliane va appeler son frère en Islande. Elle est venue pour ça au Belvédère et Ali l’a suivie pour l’en empêcher ! Elle espère que Sven viendra vivre avec nous ici, elle est heureuse. Mais je suis tout de même contente ! Quand je pense à tous les petits bons moments avec elle, c’est un peu comme si elle m’aimait ».

Je retirai mes pieds d’entre les barreaux de la barrière qui surplombait le belvédère et me retournai pour regarder mes parents. Eliane et Ali étaient appuyés chacun de chaque côté de la cabine et je les trouvai assez séduisants. Ali était grand et athlétique, d’allure un peu militaire avec ses cheveux rasés. Pour sa dégaine, il était sobrement vêtu d’un short et d’une chemisette clairs taillés sur mesure. Eliane, quant à elle, avait gardé un corps d’adolescente, mince et pulpeuse. Déhanchée contre la cabine, elle exposait ses épaules nues au soleil dardant et était simplement vêtue d’un paréo bleu-vert accroché à son cou par de minces rubans et s’arrêtant à mi-cuisses. Le vent en entrouvrait les pans et faisait tournoyer ses longs cheveux blonds-roux autour de son visage. Je les observais encore, sans les écouter, et comme ils se parlaient avec des gestes lents et des moments de silence, je prédis avec un petit rire sans illusions : « ils ne vont plus se battre longtemps maintenant, ils se fatiguent à chaque fois de plus en plus vite ! Puis, je repris un air grave et me dis : « Ce ne sont pas eux qui pourront me sauver ! ».

Arrachant une feuille de Bougainvillier, je me remémorai les deux dernières disputes de mes parents à propos de mon oncle Sven : « La semaine dernière, c’était à la maison, au Sanctuaire, déjà à cause de Sven, ils ont commencé tôt le matin, quand Ali est revenu avec Peter de la cueillette des ananas, et ça a duré jusqu’au repas quand Eliane a dit : « ça suffit, on mange ! Peter, tu nous a préparé de la viande ? ». Et c’était vrai, il avait fait rôtir un lièvre sur une baguette devant sa grotte, et on a commencé à le manger. C’était délicieux, la peau était craquante et Ali a mangé sans rien dire ».

« La fois d’avant, j’ai oublié, c’est loin, ah oui, c’était moi qui revenais de la côte avec Peter. Il faisait nuit, ils se disputaient déjà et on a mangé seuls, Peter et moi, du poisson et des urus. Eux, ils ont continué toute la nuit, je ne pouvais pas dormir et je suis allée rejoindre Peter dans sa grotte. Il m’a donné une natte. C’était bien, il faisait frais et très calme aussi. On entendait juste les gouttes d’eau tomber du plafond. Peter est sympathique, il est toujours plein de bonnes attentions pour moi ! »

Les yeux fixés sur un bel avion de ligne brillant comme du verre dont le train effleurait déjà silencieusement la longue piste tendue par-dessus le lagon, j’entendais la voix aigre et hachée de Ali qui répétait : « encore ton frère, toujours ton frère ! Il n’a rien à t’offrir cet avorton ! Ne peux-tu pas le laisser où il est ? Crois moi, j’espère que tu me trouves beau, parce qu’avec sa gueule cassée, ton frère me dame encore et toujours la place ! Tu n’es qu’une idiote !

– Tais-toi ! Tu n’y comprends rien ! Je ne sais pas si Sven m’aime encore, mais il mérite que je l’aime comme je n’ai jamais aimé personne ! Je n’ai jamais rien trouvé chez lui qui rappelle ta médiocrité !, répliqua Eliane avec force. Et elle s’était enfermée dans la cabine, cherchant fiévreusement sa carte. J’avais pris peur : les colères de ma mère étaient terribles.

« Mes parents se disputent ! Ils ne s’aiment plus, ils ne s’aimeront plus jamais et ils n’aiment pas Svan non plus ! » Me dis-je doucement, usant de ce dédoublement qui m’était devenu familier depuis ma treizième année, lors de mon arrivée à Tahiti, trois ans plus tôt, quand j’avais brusquement renoncé à les appeler Papa et Maman. C’était avant leur premier bain dans le lagon. Ali s’était approché d’Eliane dont le corps harmonieux attirait tous les regards dans un petit maillot blanc, l’avait giflée sans explications et lui avait appliqué une solide claque sur les fesses en lui ordonnant de tout enlever. Eliane, sans marquer de surprise, avait rendu à son ami ses deux claques en pleine figure, avec la force que lui avaient donnée des années de vie sportive dans les gymnases islandais de Reykjavik. Ali s’était écroulé sur le sable, étourdi, un bras peureusement levé pour cacher son visage. Mais Eliane marchait déjà tranquillement vers la mer bleue et verte, striée de reflets dorés sous un ciel légèrement voilé. Je m’étais mise à crier en vain « Maman, emmène-moi ! », puis j’avais tendu en sanglotant la main à mon père pour l’aider à se relever.

« Rhabille toi, idiote, a ton âge on ne se baigne plus nue ! » M’avait-il jeté sans saisir ma main tendue. Je m’étais rassise sur le sable, refermant les bras autour de mes genoux qui cachaient tout. Avec un air triste, je m’étais dite tout haut : « Svan est toute seule maintenant », comme je l’aurais dit d’une autre que j’aurais plainte sincèrement mais sans me sentir concernée par son malheur. J’avais appelé aussitôt ce procédé le « Tant pis pour l’Autre » et déclarai « Svan ne s’en fait pas ! Elle s’en fout ! l’Autre n’a qu’à se débrouiller… mais je l’aiderai, un peu, parfois, si c’est trop dur… ».

« Tu as réussi ? ».

Il tournait autour de la cabine téléphonique, projetant nerveusement des morceaux de corail sur la place du belvédère. Je m’étais assise sur la corniche, les pieds entre les barreaux et regardais la mer avec des yeux inhabituellement vides. Mes pieds écorchés par les coraux remuaient dans le vide. Devant moi s’étendait l’infini et à mes yeux, il n’y avait plus qu’un grand rien du tout au-delà de la barrière de corail sur laquelle la mer venait se jeter. Je me rappelais à peine notre arrivée à Tahiti, dans un bel avion, quand la chaleur étouffante nous avait envahis à notre descente. J’avais des origines islandaises, je m’en souvenais vaguement comme on se rappelle vaguement d’un mauvais souvenir d’enfance. A cette idée, je tournai la tête en direction de ma mère qui téléphonait dans la cabine : l’Islandaise, c’était elle, la grande nordique musclée et nerveuse à la beauté terrifiante, celle que je craignais énormément et qui avait pris mon père dans ses filets.

« Elle a fini, Eliane ? ».

Mon père ne me répondit pas et je me retournai vers la mer. Nous avions quitté Sandvik l’hiver, après avoir une dernière fois pris le bateau pour l’île de Grimsey où vivaient les parents d’Eliane. Grimsey était pour Ali un endroit majestueux et formidablement propice à l’imaginaire débordant qui faisait de lui un curieux personnage. Sa barbe brune et ses cheveux mi longs lui donnaient, à l’époque, des airs d’aventurier des glaces pour lesquelles il vivait. Baroudeur, il avait rencontré ma mère à l’Université à Reykjavik, mais ne vivait que pour ses envies puissantes de froideur et d’aventures. La jeune femme l’avait abordé avec impertinence et le jeune homme en avait été troublé. Lui demandant de l’accompagner aux sorties sportives, elle avait provoqué chez lui un séisme sentimental qui l’avait anéanti pour longtemps. Ainsi, délaissant sa famille d’accueil, Ali s’engouffrait dans les terres islandaises désertiques avec sa compagne qu’il regardait fièrement dans le 4/4. Eliane respirait la joie de vivre, le visage caché sous son bonnet, elle triturait d’une main ses boucles blondes et rendait un large sourire à son ami. Ils s’aimaient et plus rien n’avait d’importance, ni les parents de Ali qui ordonnaient à leur fils de rentrer en France, ni les sarcasmes des parents d’Eliane qui pleuraient de honte de voir leur fille avec un Français. La vie passa.

Cet hiver-là, les parents d’Eliane nous avaient froidement accueillis, rejetant presque leur propre fille pour s’affairer autour de ma petite personne comme des vieux autour d’un feu de peur qu’il ne s’éteigne. « Tu ne lui mets pas son bonnet rouge, celui que je lui ai fait ? » demanda la mère.

– Mais il est trop petit ! Si j’avais dû attendre que tu fasses quelque chose de correct pour Svan, elle ne serait pas encore née !

Le père ne répondit rien.

Un gémissement prolongé heurtait les murs de son appel rauque. Eliane partit calmer la bête sous sa couverture. Elle la caressa tendrement en lui glissant quelques mots à l’oreille. Puis elle se retourna.

– Je tirerai les runes pour lui, on verra bien.

– Pourquoi es-tu partie ? C’est ici ton pays ! lança la mère.

– Pourquoi tu es restée ? Toute ta vie tu as croupi à Grimsey, dans le froid, l’obscurité, la neige… ! Tu n’es jamais partie voir le monde ! Tu as essayé de m’empêcher de voir Reykjavik, rien que Reykjavik ! Qu’est-ce que tu croyais qu’il allait m’arriver à Reykjavik ?! Ma mère hurlait à présent.

Le ton monta.

« Ça t’aurait empêché de te retrouver avec un Français dans cette Université ! »

« Oui, enfin bref » murmura Ali en se retournant vers la fenêtre pour regarder la neige tomber légère sur la lande. Il était gêné, non désiré dans la famille de sa compagne.

– Mais que voulais-tu que je fasse sur 4 km2 ? Ramasser des œufs d’oiseaux ? Ah, ça non, merci, toute mon enfance passée à ça, ça m’a suffi !

– Et l’autre, il est où ? Celui qui a adopté ta fille ?

– Il reste en France, ne m’en parle pas.

L’entrevue s’était ainsi terminée. Le gâteau était resté sécher sur la table et les tasses attendaient encore qu’on les remplisse. Eliane s’était échappée par la porte béante en me tirant par la main. Ali s’était excusé et était sorti à son tour. Un silence glacial était retombé dans la petite maison. Les deux vieux étaient restés immobiles devant le rideau de la porte que le vent chassait contre eux. Les gémissements s’étaient mêlés au bruit du vent sifflant. En chemin, Eliane avait croisé une ancienne amie d’école, Solveig. Elle s’était mariée aussi et attendait son deuxième enfant. « Il naîtra sur Grimsey ! » Lui avait-elle lancée, radieuse.

– C’est bien, c’est bien ! S’était répétée Eliane en colère. Chacune avait poursuivi son chemin. Les directions étaient opposées. Ma mère n’avait jamais le beau rôle et ça l’énervait. Elle était la rebelle de son île, celle qui imitait la mode américaine et vivait avec un étranger. L’amie s’éloigna, leste dans la neige tassée. Eliane marchait rageusement dans la neige qui s’accumulait sur le chemin et Ali me portait. Les émotions m’avaient épuisée. Je savais déjà que ma vie ne serait désormais plus si facile. Ballottée à droite, à gauche depuis ma toute petite enfance entre la France, l’Afrique et l’Islande, je souffrais déjà de ces voyages et je n’aspirais qu’à une retraite confortable, où qu’elle soit, mais définitive. Mais cette fois-là, je me sentis rejetée par mes grands-parents et malmenée par ma mère. Je ne sentais pas plus d’amour venant de mon père biologique. Il était simplement le grand absent de ma vie. J’en pleurais doucement, blottie comme un animal, la tête enfoncée dans le cou d’Ali. Mais il ne pensait pas à moi.

« Pourquoi cette guerre de peuple ? Il faut qu’on y retourne ! » cria Ali contre le vent qui portait mal ses propos.

– Pas une guerre de peuple, Ali, dit Eliane en s’arrêtant essoufflée, l’Islande ne sera jamais qu’une île refermée sur elle, il n’y a aucun avenir pour personne ici ! Pas pour les étrangers, tu comprends ?

– Moi, j’aime ton île !

– Mais elle, elle ne t’aime pas ! Rentrons ! Qu’on les laisse crever dans leurs grottes avec leur paille dans leurs sabots !!

– Tu es dure, l’Islande, c’est un paradis ! Tout cela est parfaitement idiot !

– Un paradis pour touristes, c’est tout !

Elle ne s’expliqua pas plus mais il ne comprit pas plus. Il avait appris avec le temps à ne jamais questionner son Islandaise.

L’ami Andry attendait de nous ramener vers le continent avec son bateau de pêche. « Alors, la coque tient encore la glace ? », lui avait demandé froidement ma mère.

– Vous avez de la chance, cette année, la banquise ne prend pas !, avait répondu Andry d’un air dépité.

Il était l’ami d’enfance d’Eliane, lui aussi et avait préféré traverser le bras de mer pour rejoindre le continent et Sandvik. Ecologiste convaincu, il redoutait toute modification de son environnement et l’absence de banquise cette année-là occupait tout son esprit. Il gava allègrement Ali de ses constatations pendant la traversée au son de son moteur in board pétaradant dans une infecte odeur de gasoil que le vent ramenait sur nous.

Ma mère me prit dans ses bras et remarqua que j’avais les mains gelées à travers mes gants. Elle prit une pose ambiguë en s’étendant sur Ali, la tête dans le creux du cou et ses yeux bruns plongés dans les siens.

Ali était arrivé étudiant à Reykjavik et avait rapidement sympathisé avec Eliane qui se moquait de ses fautes de langue et des mots qu’il n’arrivait pas à prononcer. Amoureux des pays froids, il avait emmené Eliane au Canada où ils s’étaient mariés contre l’avis de tous. Puis Eliane et Ali revinrent en France où la famille d’Ali accueillit la nouvelle venue avec beaucoup de respect. Elle cachait sa grossesse. Elle s’était rappelée des paroles d’Ali qui lui disait de la digue du Conquet : « Voilà, tu sais, là-bas, ma famille a un terrain mais il parait qu’il n’est pas plus grand qu’une table de cuisine. Je veux parler de Molène, la petite île ronde que tu vois là-bas. » Il avait étendu le bras pour lui montrer.

– Mais pourquoi ne demandez-vous pas à le récupérer ?

– Parce qu’il n’existe pas de cadastre, on a seulement un plan et personne ne s’y intéresse !

– C’est fou, il faut le reprendre !

– Oh, c’est fichu maintenant, des gens ont dû construire dessus.

Eliane regarda la mer et cette masse éclairée par la nuit tombante. Ali venait lui-aussi d’une île. Elle réfléchit et lui glissa quelques mots à l’oreille. Il sourit, content, et ils s’éloignèrent. Ali le Conquérant allait être papa, ce qui ne l’enchantait pas. Il s’était construit une vie de bohême avec Eliane et pensait qu’il était fait pour voyager, voir du pays, mais pas pour avoir un enfant et entrer dans le train-train quotidien et rythmé de la vie d’un bébé. Ali aimait les idées farfelues d’Eliane et elle venait de lui en glisser une à l’oreille, qui lui plaisait énormément. Il se passa la main dans les cheveux d’un geste viril et posa les yeux sur Eliane qui rythmait son pas d’une respiration lente et profonde.

Quelques temps plus tard, Eliane et Ali se présentèrent en catastrophe à l’embarquement. Il fallut retarder le bateau car on ne voulait pas laisser monter Eliane à bord. Elle s’agita alors dans tous les sens en parlant islandais et en jouant les touristes apeurées. On céda. Ils embarquèrent.

« Tu as vu, je joue bien la comédie, non ? »

– oui, je t’ai toujours dit que tu étais une sacrée coquine !

Elle se lova contre lui et il lui serra la main en la prenant dans ses bras.

La traversée fut interminable pour ma mère et une fois débarqués, ils se dirigèrent rapidement vers le camping municipal. On leur annonça que la saison était passée et qu’il était fermé. L’homme qui ne voulait rien savoir dut céder devant un numéro de persuasion qu’Ali monta à toute vitesse :

« Quoi, vous ne connaissez pas Jeanne Floc’h ? Ni même son père ? C’est un scandale Monsieur, ils possèdent pratiquement toute cette île ! Il était le Capitaine du port au début du Siècle !

– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler !…

– C’est bien là le problème à Molène, vous avez la mémoire courte ! Donnez-moi une place de camping tout de suite !

L’homme se décala légèrement vers la droite, aperçu Eliane et jugea rapidement la situation :

« Mais elle ne va pas accoucher ici, tout de même ! J’appelle Brest pour qu’on envoie un hélicoptère ! Allez à l’hôtel ! »

A l’hôtel, Ali dut expliquer qu’on attendait l’hélicoptère.

A l’abri, enfin, Ali ferma la porte à double tour et Eliane s’allongea sur le lit.

« Tu as des contractions ? Il ne faut pas qu’ils arrivent ! »

– non, mais je vais me badigeonner le ventre avec de l’huile de ricin, tu sais, ça fait venir le bébé plus vite !

– N’oublie pas ta teinture mère de je-ne-sais-quoi, le truc que tu dois boire pour les contractions ! dit-il inquiet devant la fenêtre.

– ne t’en fais pas !

Elle avait découvert son ventre rond pour étaler l’huile de ricin et Ali la rejoignit avec un grand sourire. Il embrassa une dernière fois le ventre d’Eliane avant de l’aider à pommader doucement sa peau. Il pariait pour une fille et faisait confiance à son intuition. De toute sa grossesse, Eliane ne s’était jamais rendue à l’hôpital. « Pour quoi faire ? », demandait-elle. Ses insouciances la poussaient à des excentricités que ne s’autorisait plus aucune femme depuis longtemps. Eliane marchait derrière tout le monde, à distance des inquiétudes, loin des préoccupations quotidiennes. Elle savait mener son monde dans sa danse joyeuse que rien ne venait perturber. Elle décidait et dirigeait sa vie comme bon lui semblait et Ali en était presque jaloux. Il avait grandi dans un moule et ne s’en débarrassait pas. C’est ce qui l’attirait chez Eliane, cette fraîcheur enfantine qu’elle avait toujours à trente ans.

Ali se retourna vers la fenêtre tandis qu’Eliane buvait son mélange « miracle ».

« Tu peux prendre ton temps, ça m’étonnerait qu’il arrive de sitôt cet hélico, avec la tempête qui se prépare ! »

– Tu parles, ça commence déjà, viens !

Ali se précipita et saisit la main d’Eliane qui commençait à grimacer. Entre deux contractions, elle se souvenait de l’été islandais et de la petite maison de son enfance, très haut sur la planète, à Grimsey. Elle vit les visages de ses parents et ce frère que l’on cachait. Sven, déformé, gisant et gémissant dans son berceau. Eliane avait déjà quinze ans quand il naquit. Désormais, ses nuits avaient été rythmées par les cris et les pleurs de ce bébé et les jours ne se passaient jamais sans que la mère ne fasse une crise de nerfs. Le père préférait allait pêcher sur la banquise et Solveig venait plus rarement qu’avant à la maison. Il s’était construit toute une histoire autour des Svensson : ils cachaient un monstre humain chez eux. Certains lui avaient inventé deux têtes et nombreux étaient ceux à qui Eliane faisait payer l’entrée de la maison en l’absence de ses parents pour apercevoir son petit frère qui bavait sur son lit.

De temps à autre, elle se prenait d’amour pour ce tout petit que la mère nourrissait à peine et ne changeait plus. Eliane prenait alors les devants, tournoyait souvent autour du berceau qui avait été le sien et s’approchait enfin de la petite chose hurlante qui remuait les bras de façon désordonnée. Elle entourait la tête de ses mains fines et lui baisait tendrement les deux yeux avec cérémonie. Elle nettoyait ce petit frère infirme, une bassine d’eau fumante à côté d’elle. Eliane plongeait le gant de toilette avec douceur dans l’eau savonneuse et l’appliquait sur Sven qui riait aux éclats dès que sa sœur le touchait. Eliane soupirait enfin au terme de sa tâche et rhabillait le bébé dont les vagissements énervaient la mère, restée dans la cuisine devant le repas qui mijotait. La petite fille tentait alors une incursion hors de la pièce sombre et réclamait avec insistance un repas pour son frère. La mère balançait alors sa cuillère en bois à travers la pièce et sortait nerveusement une boîte de lait de l’unique placard, recommandant à Eliane de ne pas en prendre trop. Cette dernière évaluait avec peine la quantité nécessaire à son petit frère, à l’aide d’un livre que lui avait prêté une camarade de classe. Eliane n’avait d’autres soucis, en dehors de l’école, que de faire survivre ce petit être décharné qui l’implorait bruyamment. Le biberon pris, Sven continuait à demander et Eliane, paniquée par les réactions violentes de ses parents, s’enfuyait au dehors et emmenait le petit garçon loin de l’insupportable joug de sa mère. Dans la lande enfin, elle offrait timidement un de ses seins au nourrisson qui se satisfaisait de la poitrine stérile de sa sœur. L’enfant tétait le sein de l’adolescente, agrippant de toutes ses forces le col dénudé. Calmé enfin, Sven s’endormait au creux de la poitrine, les petits poings serrés et l’air concentré. Elle le ramenait à la maison de bois, à travers le fabuleux paysage qu’elle regardait à peine.

Pour apaiser son petit frère difficile, Eliane lui avait fabriqué un portique avec du bois récolté sur la plage et des coquillages en guise de hochet. Sa mère, vieille et laide la regardait faire avec l’air blasé des gens qui n’attendent plus rien de la vie. La naissance de Sven avait fait trop de bruit dans le voisinage. Le journal local s’était emparé de l’événement et la mère avait découpé soigneusement les articles pour les coller dans l’album de famille. Un cynisme effrayant la guidait dans la vie. Et puis des médecins de Reykjavik étaient venus et repartis avec Sven pour l’étudier. Eliane avait téléphoné au bout de deux semaines en se faisant passer pour sa mère. On lui avait répondu que cet enfant était tout à fait viable, qu’il se développait correctement mis à part le fait qu’il lui manquait la moitié du visage. Devant des mots crus et sans pitié, Eliane s’était écriée : « Je suis au courant, je l’ai mis au monde ! C’est tout ce que vous avez à me dire ? »

– Calmez-vous, Madame, Sven a subi un électroencéphalogramme et tout paraît normal !… Si, je vous assure, malgré des douleurs incessantes qui le paralysent dans ses mouvements et qu’il fait qu’il s’économise, il est aussi intelligent qu’un autre enfant !

Eliane avait raccroché avec la main sur la bouche pour ne pas crier. Elle se rendit compte qu’elle faisait payer un droit d’entrée pour faire voir son frère handicapé, alors qu’à chaque visite, les regards qu’il lançait aux inconnus étaient ceux d’un enfant qui comprenait tout. Elle partit vomir dans la neige, ce qui fit dire de la part de sa mère qui rentrait de l’église : « dis donc, j’espère que tu n’es pas enceinte ! ».

Que m’avait-elle raconté à ce sujet ? Ah oui, ça me revient. Voici : Sven rentra de l’hôpital et à vingt-cinq ans, Eliane commença à aimer son frère qui le lui rendait en la prenant dans ses bras avec de larges sourires, des gestes simples qu’il avait appris pendant son séjour dans le monde où il aurait toujours dû être. Ils développèrent une complicité exceptionnelle. Elle lui avait appris à demander le téléphone quand elle appelait de l’Université pour donner de ses nouvelles. Il arrachait joyeusement le combiné et écoutait sa sœur en riant. De temps en temps, il répondait : « d’accord ! » pour imiter son père et se donner une contenance. Quand elle raccrochait, il se mettait à pleurer sur son lit. Il marquait tous les jours d’une croix sur le calendrier et quand il savait que les vacances arrivaient, il s’autorisait une sortie sur le palier pour attendre sa sœur. Devant lui s’étendait la mer. Elle le laissait perplexe. Il se sentait attiré par ce qui faisait une prison autour de lui. Il eut plusieurs fois envie de repousser les limites de l’océan pour quitter Grimsey à jamais. A peine Eliane venait-elle de rentrer qu’il lui prenait la main pour aller courir dans la toundra et laissait ses parents à leur marasme et à leur honte. Heureux, Sven s’arrêtait le souffle coupé, toujours au dernier moment sur le bord de la falaise. Il prononçait mal les mots mais Eliane comprenait tout. Un jour, il lui avait dit en regardant le Sud : « Je crois qu’il y a un pays où je ne suis pas différent pour les autres ». Sa sœur l’avait pris dans ses bras et lui avait répondu : « alors c’est un paradis ». Eliane aime à raconter cette anecdote. Elle se sent enfin utile, ou du moins s’est-elle sentie utile à un moment donné ! Mais même l’évocation de l’adolescence difficile de ma mère n’avait aucune excuse à mes yeux, de ce qu’elle me faisait subir. Au contraire, je la jugeais d’autant plus durement qu’elle n’avait pas su faire face aux événements avec poigne. La seule personne sur laquelle elle testait sa toute puissante autorité, était mon père. J’avais le droit aux restes.

Les secours arrivèrent trop tard : j’étais née et Eliane lança fièrement à Ali qui me nettoyait : « Voilà, maintenant, plus personne n’a le droit de te prendre ta terre, Svan est née ici, alors tout lui appartient ! Je suis une coquine, non ? ». Ali sourit, oh oui, se dit-il, Eliane était très spéciale et le lui démontrait tous les jours ! Ali avait lancé ce « Svan » avec fierté et il fut convenu qu’il serait mon surnom pour la vie.

Décontenancés, les pompiers embarquèrent tout le monde dans la tempête. Dans l’hélicoptère, leurs questions n’eurent que des réponses en parfait islandais et des rires de la part d’Ali qui jouait encore l’imbécile. Il parfait son rôle en coupant la parole au médecin qui tentait...