Histoire ancienne. L'Inde et la Chine, par A. Ott

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impr. de Dubuisson (Paris). 1860. In-16, 192 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1860
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308
HISTOIRE AN GIE\ N E
L'INDE
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LA CHINE
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1 AiuÔ
I M PimiKHI E I)l<: DU BUISSON Kr Ce
Rue Coi-llnon, 5.
1
1
INTRODUCTION
L'histoire des anciens empires de l'Asie orientale
semble donner un démenti éclatant à la loi du pro-
grès. Immobiles pendant des siècles dans les mêmes
croyances et les mêmes mœurs, ils paraissent n'avoir
recueilli des révolutions que les malheurs et les ruines
qu'elles entraînent, sans profiter des bienfaits et des
améliorations qui en ont été la conséquence ailleurs.
Depuis de longues séries d'années, en effet, les bou-
leversements sans nombre qu'ont éprouvés les peuples
asiatiques n'ont eu pour résultat que de les faire
changer de maîtres.
Cependant ces peuples ont eu une même origine
que les nations de l'Occident. Ils sont partis d'un
centre commun, avec les mêmes idées morales et re-
ligieuses, et les deux d'entre eux dont nous devons
nous occuper spécialement dans ce livre, l'Inde et la
Chine, ont accompli parallèlement les mêmes progrès
que l'antiquité classique, sont arrivées à des résultats
analogues dans la philosophie, la littérature, les insti-
tutions politiques et sociales. Mais ils se sont arrêtés
après être parvenus au point le plus avancé de la ci-
vilisation de la Grèce et de Rome, tandis que les
nations occidentales ont continué à progresser. D'où
provient cette diversité des destinées de peuples issus
d'une même race et qui ont débuté par des croyances
1 1
et des mœurs semblables? Ùne seule différence les
sépare, Les nations de l'Occident, lorsqu'elles eurent
touché au terme de leur carrière, trouvèreat daflfe IR
Christianisme le germe de transformations ultérieur^]
de progrès nouveaux et indéfinis. Le Christianisme
n'a pas pénétré dans l'Asie orientale, et, une fois qiM
leurs anciennes croyances eurent porté tous leuty
fruits, l'Inde et la Chine s'immobilisèrent, l'une dans
le dogme fatal de la transmigration des Ames et les
entraves du système des castes, l'autre dans la répé-
tition monotone d'idées morales dépourvues désormais
de toute énergie vitale. Toutes leurs aspirations pro-
gressives tournèrent ainsi dans un cercle sans issue
et n'aboutirent qu'à de stériles agitations.
L'histoire de ces deux grands peuples ne prouve
donc rien contre le progrès; mais elle démontre une
fois de plus que la capacité progressive des nations
ne dépend pas de la race dont elles sont issues, ni des
faveurs du climat, ni de la fécondité d" la nature,
mais qu'elle tient avant tout à leurs principes moraux
et religieux et au but d'activité sociale qui en dérive.
Lorsque le but de liberté et d'égalité a été posé aux
peuples de rOooident, ils ont marché, et ils marche-
ront jusqu'à ce que l'œuvre qu'ils ont entreprise soit
accomplie. Ce but a manqué aux sociétés asiatiques,
et voilà deux mille ans qu'elles n'ont pas fait un pas
en avant.
Ce n'est que dans les derniers siècles que les na-
tions de l'Europe se sont mises en relation avec l'Inde
et la Chine, et presque chaque fois qu'elles l'ont fait
comme corps politiques, ce n'a été que dans des vues
d'exploitation. A peine si l'on connaît chez nous les
noms de ces grands empires, et pourtant la Chine
compte 400 millions d'Ames, l'Inde 180 millions, le
double de l'Europe et de l'Amérique chrétiennes en-
semble ! Ces grandes familles humaines ne méritent-
elles pas d'attirer nos regards, et n'est-il pas du de-
— 5 —
)ir de l'Europe de les faire participer aux-bienfaits
î la civilisation moderne autrement qu'en leur vén-
mt de l'opium ou en les accablant sous son régimè
>cal !
L'Inde et la Chine non-seulement sont restées long-
imps inconnues aux peuples de l'Europe, mais,
lioique voisines, elles sont toujours demeurées étran-
ges l'une à l'autre. Les voies complètement diver-
ses qu'elles ont suivies nous obligeront d'exposer
part l'histoire de chacune d'elles. Mais avant d'abor-
Br ces histoires séparées, il est nécessaire de dire
uelques mots de leur point de départ.
Leur origine nous ramène aux débuts mêmes de
histoire de l'humanité. Or, ces débuts resteront cou-
erts à jamais d'une obscurité impénétrable, car pour
)utes les époques antérieures à l'invention del'écriture
ous en sommes réduits à des traditions rédigées bien
lus tard, résumant les faits dans un langage symbo-
que et inintelligible, et qui de plus ont été presque
3ujours altérées par l'ignorance ou par la mauvaise
Ji. Quoique ces traditions soient nombreuses et que
l , plupart des peuples en possèdent, c'est un travail
ifficile et ardu d'y chercher les traces des premières
évolutions de la société humaine; il n'est guère pos-
ible d'arriver à un résultat quelconque sans un grand
enfort d'hypothèses, et naturellement les résultats
ont bien différents suivant l'hypothèse dont on est
larti et la pensée qui a dominé les investigations. D'au-
re part, on n'a commencé que tout récemment à dé-
louiller les documents primitifs des anciennes nations
Irientales. Ils sont loin encore d'être parfaitement con-
lUS, et chaque jour une étude plus approfondie oblige
le modifier les opinions qu'on s'était faites d'abord.
\ussi peut-on dire que les idées admises sur l'histoire
primitive de l'humanité et sur celle de l'Inde en par-
;iculier ont changé du tout au tout deux ou trois fois
lepuis une centaine d'années, et rien ne prouve que
— 6 —
- ce que la plupart des savants considèrent comme.
avéré aujourd'hui ne soit renversé demain par la dé-
couverte de documents nouveaux. Ce n'est donc qu'a—-
vec la plus grande circonspection qu'on doit recevoir
les interprétations diverses qu'on donne des traditions
primitives.
Parmi ces traditions, il en est une cependant qui
se place à un rang tout à fait exceptionnel : c'est celle
qui est contenue dans la Genèse, le premier livre
de la Bible. Toutes les confessions chrétiennes la
regardent comme l'histoire authentique des premiers
âges du genre humain. Mais en ne la considérant même
qu'au point de vue critique et philosophique, on est
forcé de lui reconnaître une valeur bien supérieure
à celle des traditions de toutes les autres nations.
Incomplète en beaucoup de points, inintelligible en
certains autres, la narration biblique offre néanmoins
un caractère de précision et d'exactitude qui la met
bien au-dessus de tous les documents analogues.
Elle se borne d'ailleurs à nous donner des noms pro-
pres, des filiations, quelques faits concis destinés à.
servir de jalons dans une longue suite de siècles.
Le symbolisme exubérant des traditions orientales y
est réduit à sa plus simple expression. Ajoutons que
la plupart des autres traditions et des témoignages
que la science ne saurait récuser, corroborent les
principaux renseignements que nous fournit la Bible.
S'il est permis de croire que Dieu n'a pas voulu
laisser l'humanité dans une incertitude absolue sur
son origine, c'est donc dans la conservation de cette
tradit.on, toute insuffisante qu'elle soit, qu'on doit
reconnaître l'action providentielle destinée à l'accom-
plissement de ce but.
C'est la Bible aussi qui nous fournit le point de
départ de l'histoire de l'Asie orientale.
La Genèse, en effet, ramène tous les peuples exis-
tants aux trois fils de Noé : Sem, Cham et Japhet,
— 7 —
c'e$t-§,-dire elle reconnaît trois grandes races primi-
tives, issues toutes trois d'une même souche et sorties
d'un même centre, dont la position est inconnue,
mais qui se trouvait placé probablement dans les
régions montagneuses du sud, du sud-ouest et du sud-
est de la mer Caspienne.
A ces trois races répondent trois familles de lan-
gues ; les langues sémitiques, parlées par les deux
peuples principaux de la race de Sem, les Hébreux et
les Arabes, et par plusieurs autres que la Bible rat-
tache à Cham i les langues africaines de l'Égypte et
des contrées voisines, dont les populations sont issues
delà race de Cham ; enfin, les langues qu'on a appelées
indo-européennes, et qui correspondent à la race
japhétique. C'est de ces derniers idiomes, qu'on a le
mieux étudié jusqu'ici les ramifications, et les travaux
dont ils ont été l'objet depuis le commencement de
ce siècle, ont mis en relief un fait très inattendu et
de la plus haute importance : c'est qu'une même so-
ciété primitive a donné naissance aux peuples domi-
nants de l'Inde et de la Perse, en Asie, et pn Europp,
aux premiers habitants de la Grèce, de l'Italie, de la
France, de l'Angleterre, de l'Allemagne. Les idiomes
de tous ces peuples, en effet, sont dérivées d'une
souche commune, et présentent entre eux les analo-
gies les plus frappantes. A en juger d'après les lan-
gues, la raee japhétique, qui paraît avoir habité d'a-
bord les contrées situées à l'est de la mer Caspienne,
s'est partagée, dès une haute antiquité, en deux bran-
ches principales. : l'une, dite la branche arienne, est
restée en Asie et s'est, divisée elle-même en deux ra-
meaux : le rameau occidental, parlant le zend, et dont
sont issus les peuples de la religion de Zoroastre, les
Bactriens, les JMèdes et les Perses ; et le rameau occi-
dental, qui est allé s'établir dans l'Inde et dont la
langue était le sanscrit. L'autre branche s'est dirigée,
veis l'ouest, et a envoyé successivement en Europe
- 8 -
les Celtes, les Pélasges, les nations italiques, les Ger-
mains, les Slaves, dont les descendants occupent en-
core aujourd'hui cette partie du monde.
La race japhétique parait cependant s'être fermée
la dernière, et avant elle déjà les descendants de Sem
et de Cham s'étaient étendus dans les contrées méri-
dionales de l'Asie. Parmi les fils de Cham, l'aîné,
suivant la Genèse, fut Chus, et Chus lui-même était
le père de Nemrod, qui fonda l'empire de Babylone.
Des recherches modernes ont conduit à la supposition
que le nom de Chus personnifiait une grande société
qui a existé au début des temps historiques. Cette
société qu'on a appelée couchite, se serait adonnée
surtout au commerce et à l'industrie, et aurait occupé
une grande partie des contrées situées au midi de la
mer Caspienne, en étendant ses ramifications d'un
côté sur les vastes territoires de l'Inde, de l'autre,
sur l'Arabie et même sur l'Egypte et l'Afrique. On
a supposé que la population couchite était noire, et
il paraît positif, en effet, que dans l'origine il y avait
dans des régions assez septentrionales de l'Asie, des
peuplades noires, ou du moins d'une couleur beau-
coup plus foncée qu'aujourd'hui. Mais on conçoit qu'au
moment où la civilisation naissait à peine, quand
l'homme n'avait trouvé encore aucun des moyens
nombreux que h science met à son usage pour se pré-
server de l'action du climat, il ait subi rapidement les
influences physiques du pays. Des tribus nomades et
presque nues ont dû noircir bien vite dans les plaines
brûlantes de l'Asie méridionale. La race japhétique
elle-même est devenue presque noire en s'avançant
dans l'Inde. Rien ne prouve, du reste, que la popu-
lation couchite fut plus noire que celle qui habite
aujourd'hui les mêmes contrées. Les observations qui
nous ont été transmises sur la présence de peuples
analogues à la race nègre dans l'Asie moyenne peu -
vent se rapporter à des tribus isolées placées dans des
- u -
circonstances physiques exceptionnelles. DJns le pays
même des nègres, en Afrique, on trouve tant de va-
riétés dans la coloration de la peau, que les vagues
indications que nous possédons sur les peuples pri-
mitifs de l'Asie sont tout à fait insuffisantes pour nous
faire juger de leurs caractères physiques.
Si nous sommes incertains sur l'aspect physique de
la race couchite, nous ne connaissons pas mieux la
langue qu'elle parlait. Quel que soit le sens de la tra-
dition de la Bible sur la tour de Babylone, il est cer-
tain qu'une grande confusion s'introduisit de benne
heure dans les idiomes des contrées où cette race
était établie. A Babylone et dans les pays peuples di-
rectement par les descendants de Chus, c'étaient des
langues sémitiques qu'on parlait dans les temps his-
toriques. Mais l'étude des inscriptions cunéiformes a
prouvé qu'avant les Sémites et les Ariens, d'autres
peuples d'une famille toute différente, qui, depuis,
ont été retrouvés plus au nord, les peuples de race
finnoise, tartare, mongole, turque, ont dominé dans
ces contrées. Ce sont eux qui paraissent avoir été les
inventeurs de cette écriture particulière qu'on trouve
sur les anciens monuments de Babylone et de Ninire,
et que les Assyriens et les Perses se sont appropriés
plus tard. D'autre part, il est constaté aujourd'hui
que les langues de ces populations, que l'on a dési-
gnées sous le nom de tuuraniennes, étaient celles
aussi des peuples plus ou moins noirs qui habitaient
l'Inde avant l'invasion des Ariens de race japhé-
tique. Rien n'empêche donc de croire que la langue
touranienne fut celle des populations nombreuses que
la Bible a résumées sous le nom de Chus.
Si malheureusement les bases sur lesquelles sont
fondées ces conclusions n'étaient pas très hypothé-
tiques, il en résulterait des données importantes pour
l'histoire primitive de l'Asie. Un peuple puissant,
possédant une écriture hiéroglyphique, constructeur
- 10 -
de monuments, habile dans les arts industriels, aurait
occupé toute l'Asie méridionale, de la mer Caspienne
aux grands golfes de la mer des Indes, de l'embou-
chure de l'Euphrate à celle du Gange d'un côté, et
peut-être du Nil de l'autre. En tout cas, un peuple,
de langue et de civilisation analogues, a couvert le
premier de ses colonies les vastes régions de l'Inde.
Ses débris, refoulés au nord, se sont répandus peu h,
eu dans les contrées de l'Oural et dans les steppes
de l'Asie centrale, où ils ont adopté la vie pastorale
et nomade, et d'où ils se sont élancés à plusieurs re-
prises en dévastateurs sur le midi.
Ces indications ne jettent aucune lumière sur les
origines de la Chine. Cependant, la certitude que les
premiers habitants de ce pays sont venus de l'ouest,
la ressemblance qu'offrent les caractères physiques
des Chinois avec celle des races touraniennes, l'écri-
ture hiéroglyphique des Chinois, des rapports de lan-
gue, des analogies de coutumes et de croyances, per-
mettent de croire que la Chine aussi a été peuplée par
une colonie touranienne et par conséquent couohite.
Quoi qu'il en soit de ces questions d'origine qui
laissent toujours subsister de grandes incertitudes,
nous abordons immédiatement Fhistoire de l'Inde
qui, à tous égards, offre plus d'intérêt que celle (Je la
Chine.
L'INDE ET LA CHINE
LIVRE PREMIER
I/Inde
CHAPITRE I-
LES ARYAS
L'Inde est une des contrées du globe dont les li-
mites naturelles sont le mieux dessinées. Des masses
colossales de montagnes la séparent de l'Asie centrale
au nord, de la Chine au nord-est, et la plus méri-
dionale de ces chaînes, l'Himalaya, qui comprend les
pics les plus élevés de la terre, lui forme du nord-
ouest au sud-est une barrière impénétrable. De la
partie supérieure de l'Himalaya sort l'Indus, qui bien-
tôt prend une direction presque perpendiculaire aux
montagnes et descend vers la mer d'Oman, après avoir
reçu les grands cours d'eau qui donnent leur nom au
Pendjab (cinq fleuves). L'Himalaya donne naissance
aussi au Gange et à son principal affluent, la Djamna.
Mais, contrairement à l'Indus, le Gange coule paral-
lèlement à la chaîne et se jette dans le golfe de Ben-
gale, en laissant entre lui et le fleuve occidental toute
la largeur du continent de l'Inde. Ces deux grands
— 12 -
fleuves forment ainsi les deux côtés du vaste triangle
qui embrasse l'Inde supérieure, l'Indoustan propre-
ment dit, et qui a pour base la chaîne du Vindhya.
Cette chaîne n'est pas très élevée, mais elle étend ses
ramifications en tous sens et forme une région monta-
gneuse et boisée qui' a été longtemps un obstacle aux
communications des peuples de l'Indoustan avec ceux
de la partie méridionale de l'Inde. Cette péninsule
méridionale, le Decean, forme un second triangle non
moins étendu que le premier, mais dont les côtés
sont baignés par la mer, et qui aboutit par sa pointe
extrême près de la grande île de Ceylan.
Les Ariens, qui apportèrent dans l'Inde la langue
sanscrite, dont sont dérivés tous les idiomes qu on
parle aujourd'hui dans l'Indoustan, paraissent avoir
habité dans l'origine la Bactriane des anciens, la ré-
gion montagneuse d'où sort l'Oxus, qui, sous le nom
d'Amou Daria ou de Gihoun, se jette aujourd'hui dans
la mer d'Aral. Ils étaient réunis là aux Ariens de Zo-
roastre, qui plus tard descendirent dans la Perse.
L'unité primitive des uns et des autres ne peut faire
doute. Les analogies que présente le sanscrit, la langue
des livres sacrés de l'Inde, avec le zend, idiome des
écrits de Zoroastre, sont assez nombreuses pour éta-
blir l'idénlité originaire de ces deux langues. En outre,
les religions des deux peuples présentent des divinités
communes, des usages et des cérémonies dont la simi-
litude ne saurait être contestée. Il est donc certain
que les Ariens de l'Inde et les peuples qui plus tard
devinrent les Mèdes et les Perses formèrent d'abord
une seule et même nation.
Au sein de cette nation éclata une grande scission
religieuse. Il parut un réformateur, Zoroastre, dont
nous ne connaissons pas l'histoire, mais qui évidem-
ment a voulu ramener les croyances religieuses à des
formes plus pures, plus spiritualistes, au moment où
l'adoration des forces physiques, des phénomènes na-
- 13 -
turels prévalait.de toutes parts. Cette scission n'est
pas moins certaine que l'unité première des deux
peuples, et les livres sacrés de l'un et de l'autre,
mais surtout des Persans, en portent la trace évidente.
La lutte religieuse paraît même avoir eu un caractère
d'animosité particulière, puisque le mot par lequel
les uns désignaient les dieux est devenu le nom des
mauvais génies chez les autres (devas, dieux en sans-
crit; daevas, démons en zend), et que les divinités
placées par les uns en tête de la hiérarchie céleste
étaient reléguées par les autres parmi les plus horribles
démons de l'enfer.
La religion enseignée par Zoroastre est bien supé-
rieure à celle que nous font connaître les plus anciens
livres de l'Inde, bien qu'elle repose sur une grande
erreur, sur le dogme de l'opposition du principe de la
lumière et du principe des ténèbres, de la lutte éter-
nelle du bien et du mal. Mais, par la manière spiri-
tualiste dont elle concevait la divinité, par le caractère
même qu'elle attribuait à la hiérarchie des dieux,
qui dans ce culte apparaissent plutôt comme les anges,
les ministres du Dieu suprême, que comme des per-
sonnifications de phénomènes physiques, enfin par sa
morale bien plus pure que celle des livres indous, la
religion de Zoroastre mérite le premier rang parmi
toutes celles qui n'ont pas reconnu l'unité de Dieu.
Les deux rameaux de la branche arienne quittèrent
leurs premières demeures à une époque inconnue. Le
rameau converti par Zoroastre se dirigea vers l'ouest,
l'autre se porta sur le haut Indus, passa ce fleuve et
vint s'établir dans le Pendjab. Ces derniers Ariens, qui
s'appelaient eux-mêmes An/as, sont les seuls dont
nous ayons à nous occuper désormais. Leur civilisa-
tion, sinon leur histoire, nous est connue par les
hymnes du Rig-Véda.
Les Indous possèdent, sous le nom de Sai-tras, un
grand nombre de livres religieux. Mais il n'en est pas
— 14 —
qui jouissent d'une plus grande vénération que les
Védas. On appelle ainsi des recueils comprenant cha-
cun trois parties, savoir : une collection de prières,
d'invoeationé, d'hymnes adressées aux divers dieux, la
Sanhita; des préceptes religieux, des maximes et des
arguments moraux et théologiques, les Brdhmanas;
enfin des traités théologiques et philosophiques nom-
més Oupanichad. Les Védas sont au nombre de
quatre, le Rig-Véda, le Yadjour-Veda, le Sama-Véda
et l'Atharvan-Véda. Chacun de ces recueils se compose
de parties analogues, et souvent les pièces qu'ils ren-
ferment sont les mêmes. On ne possède jusqu'ici de
traduction que de la Sanhita du Rig-Véda, qui parait
contenir la plupart des hymnes des trois autres. C'est
la Sanhita, le recueil des prières, qui, dans tous les
Védas, forme la partie la plus ancienne. Les autres
sont certainement d'une époque bien postérieure. Les
hymnes elles-mêmes ne remontent pas toutes à une
égale antiquité, mais quelques-unes paraissent con-
temporaines à l'établissement même des Ariens dans
l'Inde, et ce sont elles qui nous permettent de juger
de l'état social de ce peuple à cette époque.
Les Aryas appartenaient complétement alors à la
civilisation primitive, c'tst-à-dire à cet état social qui
paraît avoir été d'abord celui de l'humanité tout en-
tière, et qui s'est conservé jusqu'à nos jours chez des
peuples nombreux de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amé-
rique. La civilisation primitive se caractérise avant
tout par le fractionnement de la société en petites tri-
bus, dans lesquelles les liens de famille remplacent
jusqu'à un certain point les liens sociaux, et par l'ab-
sence d'établissements stables et de la prise de pos-
session définitive du sol. Pasteurs et chasseurs, ces
peuples ont peu de goût pour l'agriculture. Animés de
sentiments guerriers et violents, ils se plaisent dans
une indépendance sauvage, et, soit qu'ils vivent sous
un régime patriarchal, soit que les affaires communes
— 15 -
se décident dans l'assemblée des membres de la tribu,
il existe au sein de celle-ci une grande égalité entre
tous les hommes libres. Inexorables envers le vaincu,
ils le tuent ou le réduisent à une servitude dégra-
dante. Le fondement de leur religion consiste à prêter
une âme, une volonté intelligente à tous les êtres de
la nature, au ciel, à la terre, à la mer, aux astres,
aux fleuves, aux montagnes, aux rochers, aux nuages,
à la tempête. Ils adorent les esprits qu'ils croient
résider dans ces forces physiques et leur attribuent
une influence sur les destinées humaines. Leurs chefs
se disent issus directement de ces êtres célestes et
comptent retourner auprès d'eux après leur mort. Ils
se considèrent comme les fils des dieux et on les vé-
nère souvent eux-mêmes comme des dieux.
Telles sont les mœurs et les croyances de toutes les
peuplades primitives, telles étaient aussi celles des
Ariens indous. Dans les plus anciennes hymnes des Vé-
das, ils nous apparaissent comme un peuple de pasteurs.
divisés en nombreuses tribus et s'avançant dans le
pays à la recherche de pâturages pour leurs trou-
peaux. Cependant les Ariens ne sont pas absolument
nomades, et déjà ils ont reçu les premiers éléments
de l'agriculture. Comme chez les Celtes, les anciens
Germains ou les peuplades de l'Amérique, les tribus
voisines sont souvent en guerre entre elles, et, dans
les hymnes religieuses, on invoque l'assistance des
dieux contre des ennemis qui sont également de race
arienne. Chaque tribu est composée de guerriers li-
bres, parmi lesquels se distinguent des familles nobles.
C'est dans ces familles sans doute qu était choisi le
chef de la tribu, le gopci, protecteur des vaches, et
c'est de leur sein aussi que sortent les prêtres qui
offrent le sacrifice pour la tribu entière et qui com-
posent les chants sacrés par lesquels on honore les
dieux. Les prêtres et les nobles sont souvent appelés.
eux-mêmes dévas, dieux, et amritas, immortels.
- 16 :- !
- 16 - iii
-.c'est sur le culte naturellement que les hymnet
des Védas contiennent le plus de renseignements. Cfl
culte était des plus simples. Bien qur l'on trouyfl
dans les livres religieux des Indous des traces de 'sa-
crifices humains, ces sacrifices semblent avoir étéi
tout à fait exceptionnels dans l'Inde, et en général les.
sacrifices sanglants, dont le plus important était celui)
du cheval, apparaissent rarement dans les hymnesi
védiques. Dans les livres postérieurs, le sacrifice du
cheval, l'aswamedha, a un caractère tout particulier
de sainteté. Les plus grands mérites sont attachés à
l'accomplissement de cette cérémonie. Mais elle est
entourée en même temps de tant de difficultés et dflj
complications, et entraîne des frais si énormes, que les
rois les plus puissants ont peine à satisfaire à toutes
ces conditions. Le sacrifice le plus ordinaire des Ariens
primitifs était celui du soma, liqueur fermentée
qu'on tirait d'une plante que l'on pilait (Yasclepias
acida) ; cette même plante jouait aussi, sous le nom
de haoma, un grand rôle dans la religion zoroas-
trienne. Sur un autel en gazon élevé en plein air,
on faisait aux dieux des libations et des offrandes de
soma, de beurre, d'orge, de gâteaux, dont une partie
était brûlée dans le feu allumé sur l'autel. Dans le
Rig-Véda, le sacrifice est la nourriture de la divinité;
les dieux accourent au sacrifice, ils sont présents, assis
sur le tapis de gazon, ils boivent et mangent h s of-
frandes des hommes, et on achète leur faveur en leur
présentant une nourriture abondante, eJ) les enivrant
de la liqueur du soma. Les prières qu'on leur adresse
sont celles de tribus pastorales et n'annoncent pas
l'organisation sociale postérieure. On leur demande
de bons pâturages pour les troupeaux, des vaches
pleines de lait, la pluie fécondante, la richesse, là
force, la puissance. On les prie de prolonger la vie
des hommes, de les préserver de la maladie, de les
conduire aprôs leur mort au séjour de l'éternelle lu-
1 — 17 --, .-
XYI. 2
imière; Rien n'indique qu'on connût dés lors le dogme
,1e la transmigration.
r Les dieux du Rig-Yéda offrent des analogies frap-
pantes avec ceux de la Grèce antique. Voici les-noms
et les attributs des principaux d'entre eux :
Au premier rang paraît Indra, le roi des dieux, le
seigneur du ciel éthéré. C'est le même que le Zeus
des Grecs et le Jupiter des Latins; son nom de Ji) i-
vaspali, maître du ciel, rappelle par le sens et dans
la forme les attributs du dieu classique (Diespiter).
Comme. Jupiter, Indra lance la foudre et divise les
nuages. Les hymnes sont pleines deses combats contre
le géant Vritra et les Asouras, les Titans de l'Inde.
Les noms des Gandharvas, musiciens célestes, et des
IApsaras: nymphes des eaux et bayadères de la cour
d'Indra, qui jouèrent un si grand rôle dans la mytho-
logie postérieure, apparaissent déjà dans les hymnes
du Rig-Yéda.
Après Indra, le dieu auquel on adresse le plus d'in-
vocations et de prières est Agni, le dieu du feu. Son
nom rappelle en effet le mot latin ignis, feu. Agni
est la lumière du ciel éthéré, il est le feu du soleil, il
protège le foyer domestique, il apparaît dans la fou-
dre, mais surtout il est le feu du sacrifice. De l'autel
du sacrifice il s'élance en flammes vers le ciel et porte
aux dieux les offrandes des hommes. Il devient ainsi
le messager des dieux, l'intermédiaire entre la divi-
nité et les mortels.
Le soleil reçoit sous plusieurs noms les hommages
,des poëtes ariens. Comme dans l'Egypte ancienne, cet
astre devient un dieu particulier suivant les diverses
1 situations où il se trouve, soleil levant, soleil cou-
chant, soleil du jour, soleil de la nuit. Les Adytiaé,
au nombre de huit ou de douze, sont ces différentes
formes du soleil, qui est adoré en outre sous les noms
particuliers de Savitri, de Souiya, de Pouchan, -de
Mithra. Des hymnes sont consacrées aussi à l'Aurore
— 18 —
et aux cavaliers Asswin, qui paraissent se rattacher
aux divinités lumineuses, et qui rappellent le Castor
et le Pollux des Grecs.
Le premier père des dieux de la Grèce, Ouranos, se
trouve aussi dans la mythologie védique, sous le nom
de Varouna. Il y représente l'immensité de la nature,
la force vivifiante de tous les êtres, le ciel et l'Océan
à la fois. Varouna est rapproché souvent des dieux de
lumière Mithra et Aryaman, et quelquefois il devient
lui-même un dieu solaire. A côté de ce dieu au ca-
ractère indécis figurent le Ciel et la Terre, auxquels
sont adressés également quelques-unes des hymnesg:
védiques.
Les vents aussi jouent un rôle dans ces chants.
Leur chef est Roudra, le dieu des tempêtes, qui a été
confondu plus tard avec Ci va. Les marotds ou vents,
au nombre de sept fois - sept, forment son cortège.
A côté des dieux paraissent les déesses, dont le rôle,
néanmoins, est très secondaire. Ce sont les femmes
des dieux, et le plus souvent des personnifications
féminines de quelqu'un des attributs de leurs époux.
La plus célèbre est Saraswati, déesse de la parole, et
dont le nom est aussi celui d'une rivière sacrée qui se
perd dans le désert à l'est de l'Indus. Plus tard on en
fit l'épouse de Brahma, dieu étranger au Rig-Véda.
Enfin, parmi les êtres divins qu'on chante dans les
hymmes, nous ne devons pas oublier les Pilris ou
mânes des ancêtres. Ils ont pour chef Varna, le dieu
c s morts.
En général on remarque dans les hymnes des Vé-
das une grande tendance à personnifier, à revêtir d'une
forme srnsible, d'une âme et d'une volonté, non-seu-
lement les phénomènes de la nature, mais même les
actes de l'homme ou des idées abstraites. Ainsi l'on
divinise les prières, la poésie, les hymnes elles-mêmes,
et on pare ces divinités vaporeuses de toutes les ri-
chesses enfantées par l'imagination orientilf. Lors-
— 19 -
qu'on chante un dieu, on n'hésite pas à lui attribuer
toutes les vertus, toutes les puissances, toutes les
qualités éclatantes, à en faire, pour ainsi dire, le pre-
mier de tous les dieux. De là le caractère indéterminé
de chacune des divinités du Yéda, et la confusion
qu'elles présentent entre elles ; de là aussi la diversité
des hypothèses émises par les savants modernes pour
expliquer ces anciennes croyances.
CHAPITRE II
CARACTÈRES PARTICULIERS DE LA CIVILISATION INDOIE
Ce n'est que depuis une dizaine d'années que les
hymnes du Rig-Yéda ont été traduites pour la pre-
mière fois ; leur contenu a beaucoup surpris les sa-
vants, et non sans raison.
Nous possédons en effet beaucoup d'autres monu-
ments de l'antiquité indoue qui sont comptés parmi
les livres sacrés : deux grands poëmes épiques, le Ra-
mayana et le Mahabharata ; une série de poëmes
mythologiques et historiques, les Pouranas ; un re-
cueil de lois très anciennes, le Code de Manou, etc.
Ces ouvrages sont assez bien connus depuis le com-
mencement de ce siècle, et en outre beaucoup de
voyageurs avaient observé et décrit déjà les croyances,
les lois et les institutions qui existant encore dans
l'Inde. L'étude des livres sacrés a patfaitement con-
firmé ce que nous avaient appris les voyageurs. C'est
que la civilisation de l'Inde présentait des caractères
tout particuliers, qui lui assignaient une place à part
dans l'histoire du progrès humain, et que ces carac-
tères provenaient avant tout de la doctrine de la
transmigration des âmes et du système des castes,
qu'on ne retrouve ensemble hors de l'Inde que dans
l'Égypte ancienne, et sous des formes modifiées.
— 20 -
On s'attendait naturellement à irouver dans les
hymnes du Yéda l'origine et l'explication de cette ci-
vjlisation si particulière, de ces principes religieux et
sociaux qui existaient bien longtemps avant que les
Grecs connussent l'Inde, qui des lors se trouvaient
attaqués et ébranlés, mais qui ont néanmoins recou-
vré leur autorité et forment encore aujourd'hui la
base de la société indoue. Or, sauf quelques pièces de
date plus récente, les hymnes des Véaas, qui nous
fournissent des renseignements précieux sur les
croyances primitives de la race arienne et même de
tous les peuples japhétiques, ne contiennent absolu-
ment rien qui annonce les dogmes religieux et philo-
sophiques, les lois, les mœurs de l'Inde postérieure,
tout l'état social enfin dont ce pays offre un type si
marqué. Ils ne nous présentent au contraire que des
peuples tout primitifs, qui ne se distiiiguent en rien
des nombreuses tribus de civilisation analogue que
l'on retrouve dans toutes les contrées du globe..
Avant de chercher la solution de ce problème, di-
sons quels sont les caractères essentiels de la civilisa-
tion indoue.
C'est d'abord, et avant tout, le dogme de la trans-
migration des âmes. Dans la croyance des Indous, le
monde terrestre ne sert que de lieu d'expiation aux
âmes, et la série des êtres représente la série des corps
mortels que chaque âme doit traverser pour se puri-
fier de fautes antérieures. Avant d'animer le corps
humain, l'âme a commencé par être plante et animal ;
par les souffrances qu'elle endure dans ces différentes
conditions, elle expie peu à peu le péché qu'elle ap-
porte en naissant. S'élevant successivement, elle anime
des corps de plus en plus parfaits, et devenue âme
humaine, elle se purifie par la pratique du bien, par
la vertu, par les austérités ; lorsqu'enfin le péché
originel est complètement effacé, elle est délivrée de
la fatalité des renaissances, et va goùter au séjour
- 21 -
des dieux une félicité sans mélange. L'âme, au con-
traire, qui fait le mal, retombe dans un corps infé-
rieur et subit une série indéfinie de renaissances.
Le but de l'homme ici-bas est donc la pénitence.
C'est par la pénitence, les mortifications, les pratiques
ascétiques, qu'on s'élève à la perfection suprême. Les
grands saints de l'Inde sont tous de grands pénitents.
Par la pénitence l'homme acquiert des pouvoirs sur-
naturels, il s'élève au-dessus des dieux, et on raconte
la légende de plus d'un saint qui a détrôné Indra.
Naturellement la série des fautes et des expiations
a dû avoir un commencement ; un premier péché a dû
motiver toutes les transmigrations ultérieures. Ici, nous
nous trouvons en face du dogme de la chute, qui a
joué un si grand rôle dans l'Asie occidentale. Les In-
dous attribuaient-ils, comme les Israélites, la première
faute au premier homme, ou partageaient-ils la
croyance qu'on trouve dans d'autres traditions asiati-
ques ? Pensaient-ils que les hommes étaient des anges
tombés, condamnés à expier sur terre leur rébellion
contre le maître du ciel ? Malheureusement les livres
indou-s connus jusqu'ici en Europe ne résolvent pas
cette question. Certaines traditions reproduisent, il
est vrai, la légende des anges tombés; mais ni leur
antiquité ni leur authenticité ne sont suffisamment
établies. Les ouvrages que nous possédons ne parlent
pas de la première faute. Chaque homme, chaque être
est le fils de son passé ; ses actes dans une vie anté-
rieure ont déterminé sa naissance et son sort dans la
la vie actuelle. Mais la vie antérieure, à son tour, a
été-le fruit d'une vie précédente, et ainsi la série des
naissances remonte dans le passé sans s'arrêter à un
commencement.
Le second principe caractéristique de la civilisation
indoue est le système des castes. Pour la propagation
de la race humaine, le souverain maître de sa bou-
che produisit le Brahmane (prêtre), de son bras le
- 22 —
-
Kchatryia (guerrier), de sa cuisse le Vayçia (agricul-
teur -et industriel), et de son pied Je Çoudra (esclave
ou domestique); ces quatre castes (en sanscrit var
nas, couleurs), dont les plus anciennes hymnes des
V édas ne parlent pas encore, constituaient déjà la base
fondamentale de la société indoue à l'époque de la
rédaction de tous les autres livres sacrés; elles sub-
sistent encore aujourd'hui, bien que beaucoup d'au-
tres s'y soient ajoutées depuis, par suite soit d'un
mélange des castes primitives entre elles, soit de l'ex-
tension de la domination indoue sur d'autres popula-
tions qui ne furent pas reçues dans les castes pures.
Nos sentiments de liberté et d'égalité sont vive-
ment blessés par toute institution qui rappelle le sys-
tème des castes, et c'est à juste titre, car ce système
est diamétralement opposé aux principes de la société
moderne. Dans la réalité, cependant, la division des.
castes n'a été que la première organisation des fonc-
tions, la plus ancienne division du travail. Seulement
les travaux étaient attribués aux familles et non pas
aux individus comme dans les sociétés modernes, et
par suite chaque profession était transmise héréditai-
rement de père en fils. Ce système sera toujours
odieux dans toutes les sociétés où tous les individus
ont généralement l'habitude du travail, le sentiment
de leur responsabilité et le respect de la propriété
d'autrui. Il a pu être utile toutefois quand les hommes
sortaient d'un état presque sauvage, pour fixer la so-
ciété, pour lier entre elles par le partage des fonctions
des tribus déjà inégales, pour faire cesser les guerres
et les brigandages par lesquels les peuplades primi-
tives se détruisaient entre elles. Mais s'il ne disparait
pas lorsque ce3 progrès sont accomplis, il ne peut
avoir que des résultats funestes. Sa persistance, en
effet, a été fatale à l'Inde, qu'il a immobilisée dans
des préjugés invincibles. Depuis longtemps, les castes
n'y répondent plus à la division du travail; toutes
— 23 -
les fonctions sont remplies par des hommes de toutes
classes, et les castes ne sont plus aujourd'hui que des
sortes de corporations religieuses et aristocratiques
dont on fait partie par la naissance. Chacune de ces
corporations tient aux honneurs ou aux priviléges qui
y sont attachés avec un orgueil extrême, et perdre sa
caste est pour l'indou le plus grand malheur. Aussi
n'est-il pas dans le monde do peuple plus rebelle au
principe de l'égalité des hommes.
Le système des castes s'est conservé, du reste,
grâce à celui de la transmigration des âmes, sur le-
quel il s'appuie, et qui le justifie. La différence des
positions sociales a été établie, suivant les Indous,
pour répondre à la différence des péchés que les hom-
mes doivent expier sur cette terre. Chacun doit ac-
cepter son sort avec résignation, puisqu'il y trouve
un moyen de mérite, et changer l'organisation sociale
serait préjudicier à l'ordre des renaissances.
La transmigration des âmes et le système des cas-
tes, te's«sont donc les points essentiels de la civilisation
indoue. Le système théologique a moins d'origina-
lité, bien que l'Inde possède une philosophie qui oc-
cupe une grande place dans le développement de la
pensée humaine. Cependant le système théologique
aussi offre des particularités caractéristiques dont on
ne trouve pas de trace dans les hymnes des Védas.
Les dieux des hymnes reparaissent, il est vrai, dans
les monuments postérieurs, notamment Indra, qui est
toujours le roi du ciel éthéré, mais ils n'ont plus la
même importance, quelques-uns même sont complè-
tement effacés, et au-dessus de tous ces dieux du
monde matériel s'élèvent trois divinités plus hautes,
Brahma, Vichnou, Çiva (ou Si va). Brahma, le plus
grand des dieux de l'Inde, le dieu spirituel, auteur du
monde, n'est pas nommé dans le Rig-Ycda, ou du moins
le dieu qui y figure sous un nom analogue ne paraît
être qu'une forme d'Agni. Yiehnou y est à peine men-
— 2i —
tionné, et la grande importance qu'on lui accorde
dans un seul passage pourrait être l'effet d'une inter-
polation postérieure. Enfin Çiva n'y paraît pas sous
son nom, et il est difficile de retrouver ses caractères
dans Roudra. On a supposé que Vichnou et Çiva ont
été des dieux locaux dont le culte a pris peu à peu
une grande extension et qui ont fini ainsi par se par-
tager la direction du monde avec Brahma. Il y apeut-
être quelque chose de vrai dans cette supposition;
mais elle n'explique pas le culte de Brahma lui-même,
qui certainement n'a jamais été un culte local, et
c'est pousser l'hypothèse trop loin que de supposer,
comme on l'a fait, que le dieu suprême de l'Inde n'a
été qu'une personnification de la prière, le mot
Bramanah prière avant servi à former Brahmaspati, le
maître de la prière, et Brahmaspati étant devenu
Brahma lui-même, le souverain des dieux. D'ailleurs
il est hors de doute que l'on trouve les noms de Brah-
ma, de Vichnou et de Civa unis dans une théorie
coamologique qui répond à une doctrine bien ancienne
dans l'Inde.
Cette doctrine est celle des créations et des destruc-
tions successives du monde. Elle fut développée plus
tard par la philosophie panthéiste ; mais dans saforme
originaire, elle paraît bien se rattacher au dogme de
la chute. Le monde sorti parfait des mains du créa-
teur se- détériore successivement dans les quatre
âges (yollgas) qu'il est destiné à parcourir. Le pre-
mier de ces âges est celui de la perfection (krilayouqa)
dans lequel les hommes vivent 400 ans ; puis vient
le treta YJuga où l'on remplit encore tous les devoirs
religieux, mais où déjà la durée de la vie humaine
est réduite à 300 ans ; puis le Dvaparayouga, âge du
doute ; la foi commence à s'obscurcir, et la vie hu-
maine ne dure que que 200 ans ; enfin l'âge du péché,
le kali yonga, dans lequel nous nous trouvons et où
l'hommenevitque 1 00 ans au plus. Lafin du kali youga
— 25 -
est marquée par l'anéantissement de l'univers qui est
créé de nouveau ensuite pour recommencer un cercle
absolument identique. Or, il est dit dans le Véda, non
dans les hymnes, mais dans une partie postérieure de
ce livre, que l'Etre suprême et le monde, présentant
les trois états de création, d'existence et de destruc-
tion, Brahma est le créateur, Vichnou le conservateur
fet Civa le destructeur de l'univers.
L'idée de la triade indoue, composée de Brahma,
Vichnou et Çiva existait par conséquent des une épo-
que très ancienne, et elle se trouve aussi dans les
poëmes épiques. Il est donc possible qu'elle ait appar-
tenu à la même doctrine religieuse qui a fondé le
dogme de la transmigration des âmes et le système
des castes.
C'est de l'ensemble de cette doctrine qu'on croyait
trouver les racines dans les Védas. Or, comme nous
l'avons dit, la partie la plus ancienne de ce livre sa-
ttré n'en contient pas de trace, et dans tous les monu-
ments postérieurs, cette doctrine et l'état social qui
m est l'expression, non-seulement paraissent com-
plètement formés et sont arrivés a leur apogée, mais
le trouvent même ébranlés déjà en quelques points
st sur la pente de la décadence.
Dans le silence des documents, on a. dû avoir re-
sours aux hypothèses pour expliquer le passage de la
'eligion naturaliste et de l'organisation si primitive
les anciens Ariens à un système théologique et social
Ii essentiellement différent. Voici celle de ces hypo-
hèses qui en ce moment compte le plus de partisans
lans le monde scientifique.
Les Aryas ne se contentèrent pas d'occuper les con-
rées qu'ils avaient conquises sur l'Indus et dans le
>endjab. S'avançant de plus en plus vers le Gange et
es contrées méridionales, ils y trouvèrent des popu-
ations indigènes qui furent en partie refoulées dans
es montagnes, en partie détruites, et dont quelques-
— 26 -
unes se soumirent aux Aryas et furent admises dans
leur société, mais à un titre inférieur.
leur société, l'origine de la quatrième caste, celle des
Telle fut
serviteurs, des Çoudras (ou Soudras). Mais au sein du
peuple conquérant même s'établirent des différences.
Pendant les guerres que la conquête même ayait
provoquées, la classe des familles nobles était devenue
de plus en plus nombreuse, et c'était elle principale-
ment qui suivait les chefs dans les combats; bientôt
les uns se vouèrent plus particulièrement à l'agricul-
ture, à l'élève du bétail, à l'induslrie, tandis que les
autres s'arrogèrent la suprématie qu'au sein de po-
pulations guerrières donne toujours la profession des
armes. Ces différences d'occupation se transmettant
peu à peu de père en fils, il en résulta les deux clas-
ses des Vaycias et des Kchatryias. Des l'origine aussi
il y avait eu des prêtres qui jouissaient d'une grande
vénération. C'étaient les familles et les disciples de
ces prêtres qui conservaient la tradition des rites et
des cérémonies, qui transmettaient par la mémoire
les chants et les hymnes sacrés. Bientôt ce furent les
hommes de race sacerdotale qui purent seuls offrir
des sacrifices agréables aux dieux. Ainsi se forma la
caste des prêtres ou Brahmanes de rang égal au moins
à celui des guerriers ou Kchatryias, et au sein de la-
quelle ne tarda pas à se développer l'esprit de la spé-
culation métaphysique et religieuse. Au-dessus des
dieux du firmament visible, les prêtres placèrent un
dieu suprême, immatériel, âme au monde, abstrac-
tion de la méditation et de la prière, Brahma ; ils sup-
posèrent que tous les êtres étant émanés de Brahma
devaient retourner à lui, mais après s'être purifiés
successivement des souillures qu'ils avaient contrac-
tées dans le monde. On en vint donc à croire que tous
devaient parcourir l'échelle complète des êtres et de
là le dogme de la transmigration. Ce dogme se for-
mait au même moment où se constituait la distinc-
— 27 -
tion des classes ; il servit parfaitement à la consolida-
tion de la nouvelle organisation sociale qui se fondait.
Cet ordre nouveau était chancelant encore et mal
assuré, quand les prêtres, s'étant entendus après de
longues discordes avec leS" guerriers, le consacrèrent
par une loi fondamentale, la Loi de lI/anau, et in-
stituèrent définitivement ainsi le système religieux et
politique dans lequel les Indous, malgré tant d'inva-
sions étrangères, se sont immobilisés jusqu'aujour-
d'hui.
Cette hypothèse paraît plausible au premier abord,
mais elle est sujette à de graves objections, et nous
ne saurions y voir la véritable explication des faits.
D'abord, elle ne rend compte que très imparfaite-
ment de la formation des castes. Tous les peuples ont
offert, à leur point de départ, une civilisation analo-
gue à celle des Aryas du Rig-Véda. Tous ont eu des
farniUes princiires, des familles sacerdotales, tous ont
fait des conquêtes et ont subalternisé d'autres peu-
plades sans qu'ils aient abouti au système des castes
comme dans l'Inde. Ce système, avec le principe de
l'hérédité dans toutes les professions, n'a. existé com-
plètement que dans deux pays, dans l'Inde et dans
l'Égypte ancienne (on l'a même nié pour l'Égypte,
mais à tort), et dans ces deux pays a régné en même
temps le dogme de la transmigration des âmes. Pour
que le système des castes s'établît, il a donc fallu des
causes, des circonstances particulières que nous igno-
rons, mais auxquelles certainement le dogme de la
transmigration n'était pas étranger. Quant à la for-
mation de ce dogme lui-même, l'hypothèse que nous
avons exposée ne l'explique en aucune façon. On ne
voit pas comment une doctrine imaginée par des
brahmanes, une conception philosophique née dans
la tête de quelque illuminé, un système si contraire
à toutes les notions religieuses des Aryas, à toutes
leurs légendes mythologiques, aurait pu être prêché,
— 28 -
propagé, accepté universollement et s'enraciner au
point de former pour ainsi dire le fondement même
de la conscience indoue, sans qu'il soit resté aucune
trace de cette immense révolution religieuse. Dans
tous les livres, en eflvt, qui sont postérieurs aux
hymnes du Véda, la doctrine de la transmigration
apparaît comme le dogme fondamental, perpétuel,
établi de toute antiquité; il e"t si profondément em-
preint dans la conscience des Indous, que les adver-
saires mêmes de la théologie brahmanique, les héré-
tiques, les incrédules, les philosophes, ne le mettent
pas le moins du monde en doute ; rien ne permet de
supposer que ce soit une doctrine récente, sortie de-
puis peu du cerveau d'un théotogien.
Ces motifs sont puissants sans doute, mais il en est
un autre qui est péremptoire..
On s'accorde généralement à croire que les hymnes
des Védas furent recueillies au XiVe siècle avant Jésus-
Christ. Elles avaient été composées la plupart à une
époque antérieure, et peut-être les plus anciennes
d'entre elles remontent à quelques centaines d'années
plus haut. Mais évidemment, au moment où on les col-
lectionna, le système religieux dont elles sont l'ex-
pression était en pleine vigueur et les tribus ariennes
né connaissaient encore ni Brahma, ni la métemp-
sycose. D'autre part, le code de Manou remonte au
moins au vue siècle avant Jésus-Christ.
C'est donc dans l'intervalle qui s'est écoulé entre la
collection des Védas et la rédaction du code de Manou
que, dans le système proposé, se serait formé le dogme
de la transmigration des âmes et la division des castes.
Or, le code de Manou est parfaitement connu; c'est
le premier des anciens livres indous qu'on ait traduit
en français, et il est formellement contraire à ces
conclusions.
On suppose, en effet, que c'est ce code qui a con-
sacré d'abord le système des castes, tandis que la lec-
- 29-
ture de ce livre prouve que ce système était établi
depuis longtemps et que la loi nouvelle avait au con-
traire pour but de restaurer et de consolider un édi-
fice qui s'écroulait. Comme nous le verrons, la religion
brahmanique, qui reposait sur la croyance à Brahma
et à la transmigration, fut mise en question elle-même
a la suite d'un mouvement religieux et philosophique
qui en attaqua les bases et qui parvint à s'y substi-
tuer. En d'autres termes, il se passa dans le brahma-
nisme un phénomène analogue à celui qui s'est ma-
nifesté au sein du Christianisme quand les protestants
nièrent la hiérarchie catholique. Il y eut une sorte de
protestantisme indou. Or, ce protestantisme avait
déjà eu lieu au moment où fut rédigé le code de Ma-
nou. Cette loi en porte l'empreinte incontestable. Mais
évidemment, le système des castes n'a pu se former
au moment où la religion sur laquelle il s'appuyait
était elle-même sur son déclin. Il était donc bien plus
ancien, et de même que le système féodal qui lui ré-
pond dans l'histoire des nations chrétiennes, il était
lui-même ébranlé quand la nouvelle doctrine philoso-
phique prit le dessus. Un ou deux siecles après le
code de Manou, en effet, le bouddhisme nia directe-
ment la distinction des castes en appelant tous les
hommes à la dignité du sacerdoce.
L'examen du code de Manou confirme pleinement
ces conclusions. On voit que déjà la domination des
prêtres et des guerriers ne se soutient qu'avec peine
et grâce à l'accord des classes supérieures : « Que le
roi mette tous ses soins, dit le législateur, à obliger
les Yayçias et les Coudras à remplir leurs devoirs,
car si ces hommes s'écartaient de leurs devoirs, ils
seraient capables de bouleverser le monde (vni, 418). »
Et ailleurs : « Les Kchatryias ne peuvent pas pros-
pérer sans les Brahmanes, les Brahmanes ne peuvent
pas s'élever sans les Kchatryias; en s'unissait la
classe sacerdotale et la classe militaire s'élèvent dans
— 30 —
ce mon.'e et dans l'autre (ix, 322). » Lors de la for-
mation des castes, il était naturel que chaque caste
vécût de la fonction qui lui était attribuée, autrement
le système eût manqué par sa hase. Or, dans le code
de Manou on voit qu'à l'époque où il fut composé, ni
le Brahmane, ni le Kchatryia n'étaient assurés de leur
subsistance, et la loi énuinère longuement les profes-
sions agricoles ou industrielles qu'ils peuvent exercer
en cas de besoin pour subvenir à leur entretien. A
l'époque du code ae Manou, le système des castes était
donc en dissolution, et ce code n'a été qu'une tenta-
tive pour rétablir une organisation sociale qui s'en
allait. Contrairement à ce qui se passa dans les
sociétés chrétiennes qui vainquirent définitivement
la féodalité, la tentative réactionnaire des domina-
teurs de l'Inde fut couronnée de succès. Le système
des castes et la croyance religieuse sur laquelle il se
fondait reprirent le dessus et se sont conservés jus-
qu'aujourd'hui. Mais déjà au temps du code de Ma-
nou les castes avaient cessé d'être le système de la
division du travail ; des hommes de toutes les classes
remplissaient toutes sortes de fonctions, et la distinc-
tion ancienne ne formait plus qu'un obstacle insur-
montable à tous les progrès sociaux.
Il résulte des considérations qui précèdent que,
puisque le système brahmanique était déjà ébranlé
dans ses fondements au vne siècle avant Jésus-Christ,
il n'a pu être le résultat d'une lente transformation
commencée au xive. Car les auteurs de cette hypo-
thèse avouent eux-mêmes qu'il lui aurait fallu cet
intervalle pour se former. Avec le temps nécessaire
aux transformations religieuses en général et la len-
teur qui caractérisaient particulièrement celles de
l'antiquité, on peut admettre qu'il a fallu plusieurs
siècles à la religion des Brahmanes pour se propager,
pour se faire accepter, pour construire l'édifice social
qu'elle a établi sur des bases indestructibles. Plu-
- 31 -
sieurs autres siècles ont dû s'écouler avant que ce
système, parvenu à l'apogée de sa puissance, fût mi&
en doute, et plusieurs autres ensuite avant qu'il fût
ébranlé et qu'on sentît la nécessité de le soutenir et
d'y porter une main réparatrice. Le temps manque
donc pour l'explication proposée.
Mais en renversant cette hypothèse, nous n'arri-
vons à aucun résultat positif. La seule conclusion
certaine, c'est que l'histoire morale et religieuse de
l'Inde présente une immense lacune, que les monu-
ments actuels ne permettent pas de combler. D'autres
hypothèses sont possibles sans doute, mais il est éga-
lement difficile d'en donner la démonstration. Ce qui
paraît le plus probable, c'est que les Aryas, lorsqu ils
s'approchèrent du Gange en conquérants, trouvèrent
déjà dans le pays envahi une population beaucoup
plus civilisée qu'on ne l'admet communément, et au
sein de laquelle existaient les croyances religieuses et
le système social qui a formé le caractère distinctif de
l'Inde. On voit, en effet, par les hymnes des Védas
mêmes, que les ennemis d'Indra avaient des demeures
bien bâties, des villes nombreuses et puissantes. On
rencontre encore aujourd'hui des ruines de routes et
de constructions d'une époque antérieure aux Aryas.
Il est vrai que les restes des populations primitives
qui se sont conservés jusqu'à nos jours dans les mon-
tagnes qui séparent le Deccan des plaines de l'Indus
et du Gange, tels les Gondhas au centre du Vindhya,
les Bhellas et les Kolas sur ses pentes occidentales, les
Kandas et les Paharias sur ses pentes orientales, sont
retombés à l'état sauvage. Mais leur décadence est
bien explicable, et rien ne prouve que ces peuples
fussent ceux que subjuguèrent les Aryas. Il est pos-
sible que ces derniers se soient mélangés avec les
populations anciennes et leur aient donné leur langue
et leurs hymnes sacrés en acceptant leur système re-
ligieux et social. On s'expliquerait a:nsi la tradition
— 32 —
rapportée par d'autres livres et suivant laquelle les
Védas auraient été perdus et retrouvés beaucoup plus
tard. Quant au peuple qui habitait le ftord de l'Inde
avant l'arrivée des Aryas, il formait peut-être une
branche orientale de la race couehite, si étroitement
alliée à la race égyptienne, au sein dr laquelle fleu-
rissaient aussi dès une haute antiquité le système
des castes et la doctrine de la transmigration des
âmes.
Mais en somme, ce ne sont là que des suppositions,
et des recherches ultérieures pourront seules lever le
voile qui couvre cette partie de l'histoire. Nous ter-
minons donc cette discussion, qui était indispensable
et qui sera la dernière, pour exposer dans les cha-
pitres suivants les traditions historiques, les croyan-
ces et les mœurs de l'Inde d'après les monuments
postérieurs aux hymnes des Védas.
CHAPITRE III
TRADITIONS HISTORIQUES DE L'INDE
Les Indous n'ont jamais eu d'historiens proprement
dits. Leurs traditions ne nous ont été conservées que
dans les deux grands poëmes épiques dont nous avons
parlé, et dans les recueils appelés Pouranas (du mot
Purana, vieux). Les poëmes épiques, comme les
Pouranas, dérivent d'une même source, les Itihasas
(fables), histoires chantées ou racontées par les poëtes,
et qui, transmises d'abord de bouche en bouche, ont
été recueillies plus tard et mises par écrit. Les deux
poëmes traitent chacun un mjet spécial, mais dans
l'un et l'autre et surtout le plus grand des deux, le
Mahabhamta, cette histoire particulière est coupée
par tant d'incidents, de digressions, de légendes my-
thologiques, de dissertations philosophiques et théolo-
- 33 -
XVI. 3
giques, qu'on peut les considérer comme la collection
presque complète des croyances et des traditions de.
Pinde au moment où ils ont été écrits. Le Ramayana
n'offre cependant ce caractère que dans une propor-
tion-plus restreinte; mais nous en possédons des tra-
ductions complètes, tandis qu'on n'a traduit jusqu'ici
du Mahabharata que des fragments. Les Pouranas sont
plus que des Itahasas qui ne s'occupent que des af-
faires humaines. Chaque Pourana doit contenir la
cosmogonie, l'histoire des destructions et des renou-
vellements du monde, la généalogie des dieux et des
patriarches, les périodes des Manous, les anciennes
dynasties des rois. Il existe dix-huit Pouranas, dont
deux ont été traduits. On a reconnu que tous ces re-
cueils datent d'une époque assez moderne et ne sont
pas antérieurs au xe siècle de notre ère, mais il est
hors de doute que les histoires et les traditions qu'ils
racontent sont beaucoup plus anciennes. Quant à la
composition des poëmes épiques, les Indous la font
remonter à une haute antiquité, et il est probable
qu'ils datent d'une époque assez rapprochée des faits
qu'ils ont chantés, mais ils ont été souvent retouchés
et modifiés depuis, et n'ont guère reçu leur forme
actuelle qu'au Ille ou ive siècle avant Jésus-Christ.
Disons d'abord quelques mots du prodigieux sys-.
tème de chronologie que se sont forgé les Indous et
dont l'exagération n explique jusqu'à un certain point
leur facilité à accumuler des siècles lors même qu'il
s'agit d'événements historiques. Nous avons vu plus
haut qu'ils divisaient la durée accordée à chaque
création en quatre âges. L'ensemble de ces âges ém-
brasse 12,000 années divines, dont chacune est de
360 années humaines. Le krita youga compte 4,800
années divines, le Tréta 3,600, le Dvapara 2,400, le
Kali 1,200 ; en tout, cela fait 4,320,000 années hu-
maines. Mille de ces périodes forment le jour de Brahma
(Kalpa), suivi de la nuit ou du sommeil de Brahma,
— 34 -
qui répond à, la dissolution du monde. Le Kalpa, ou
jour de Brahma, se divise lui-même en quatorze
maawanlaras de 308,448,000 années humaines cha-
cun, et qui sont séparés par des dissolutions par-
tielles, des déluges. Ces manwantaras tirent leur nom
de Manou, le premier homme, homme bien supé-
rieur, il est vrai, aux autres, puisqu'il reçut de
Brahma la puissance de créer lui-même les êtres qui
composent le monde. Aujourd'hui nous sommes dans
le septième manwantara du jour actuel de Brahma.
Au commencement de chaque manwantara, Brahma
crée un Manou nouveau. Les Pouranas donnent les
HcamS et l'histoire des Manous qui précédèrent le nô-
tre. Le premier fut Swâyambhouva. Celui qui préside
à la période actuelle est le manou Vaivaswata, fils du
soleil.
Chaque Manou commence par créer une série de
aints ériinents, au nombre de sept ou de dix, les
grands richis (saints) ou maharchis, nommés aussi,
surtout quand ils paraissent au nombre de dix, Prad-
japatis, seigneurs des êtres. Ces saints sont des per-
sonnages en partie mythologiques, en partie histo-
riques, et leur nom revient souvent dans la légende.
Quelques-uns comme Angiras, Vasichta, Brighou,
sont donnés comme auteurs d'hymnes du Véda et re-
présentent, sans doute, d'anciennes familles sacerdo-
tales. Parmi eux figure aussi Dakcha, qui a cinquante
filles dont les noms sont, pour la plupart, purement
allégoriques et symbolisent les vertus et qualités mo-
rales, mais à deux desquelles on rattache des races
de mauvais génies, ennemis des dieux, les Daytias et
les Danavas, qui jouent un grand rôle dans l'histoire
mythologique.
C'est Manou aussi qui crée Indra et toute la co-
horte des dieux, beaucoup plus nombreux dans les
Pouranas que dans les Védas. Mais de même que les
Mvas, les mauvais génies qui leur sont opposés lui
— 35 -
doivent aussi leur naissance, les Asouras ou Titans
de l'mde, les Rackasas ou géants, les Nagaset les Sar-
pas, races de dragons et de serpents qui ont régné
dans un temps, mais qui sont rejetés aujourd'hui
dans les régions infernales. La poésie indoue est fé-
conde en légendes sur les luttes des dieux contre ces
mauvais génies. Mais dans ces fables si confuses, si
variées, si contradictoires entre elles, la tradition re-
ligieuse, le symbole, le souvenir historique, sont tel-
lement mêlés, qu'il est impossible d'en rien tirer de
positif. Nous ne citerons qu'une seule de ces lé-
gendes, celle de la production de YAmrita ou am-
broisie, qui est toute particulière à la tradition in
doue
Suivant le Vichnou-Pourana, le sage Durvasas
ayant été offensé par Indra, prononça une malédic-
tion contre le maître du ciel. Ces malédictions pa-
raissent fréquemment d:ms les légendes indoues, et
leurs effets sont terribles. A la suite de celle de
Durvarsas, le monde perdit sa vigueur, les herbes et
les plantes périrent, on cessa d'offrir des sacrifices,
les obligations morales s'effacèrent. Les démons en-
vahirent les trois mondes, et en chassèrent les dieux.
Les Dévas alors s'adressèrent à Brahma, et Vichnou
proposa pour remède le barattement de la mer. D'a-
près le Mahabharata et les autres Pouranas, ce barat-
tement n'eut lieu que pour procurer aux dieux et
aux démons l'amrita, le breuvage d'immortalité. Les
dieux firent alliance, en effet, avec les Asouras et les
Danavas, en leur promettant de partager l'amrita
avec eux. Le mont Mandara ou, suivant d'autres, le
mont Mérou, fut placé alors au milieu de l'Océan,
sur le dos de la reine des tetues. Le serpent de Vich-
nou s'enroula autour, et Dévas et Danavas se servant
du monstrueux reptile comme d'une corde, se mirent
à baratter la mer. Mais les démons placés à la tête
du serpent reçurent les torrents de feu et de fumée
— 36 -
qu'il lançait par la bouche. Dans les mouvements ra-
pides imprimés à la montagne, les arbres, s'entrecho-
quant, tombèrent du haut des cimes avec les oiseaux
qui les habitaient. Leur choc produisit un feu qui
consuma les éléphants, les lions et tous-les êtres vi-
vants. Indra éteignit ce feu. Alors, un jus formé par
la décomposition des arbres et des plantes se répandit
dans les eaux de l'Océan, qui, mêlées à ce jus excel-
lent, se changèrent en lait et puis en beurre. Les
Dévas et les Danavas redoublèrent d'efforts, et enfin
le lait de l'Océan donna ses fruits précieux. Successi-
vement, on vit sortir de la mer la lune, éclatante de
lumière, puis, Sri ou Lakschmi, épouse de Vichnou,
la vache Surabhi, la fontaine de lait, le cheval et l'é-
léphant d'Indra, Varuni ou Soura, la déesse du vin,
des nymphes, divers objets précieux, un poison brû-
lant comme le feu, que Çiva avala d'après l'ordre de
Brahma, pour en préserver le monde, enfin le divin
Dhanwantari, revêtu d'une forme humaine et tenant
dans sa main un vase blanc, où était renfermé l'am-
rita. Mais bientôt une lutte terrible s'engagea entre
les dieux et les démons pour la possession du breu-
vage d'immortalité. Grâce aux armes surnaturelles de
Vichnou et d'Indra, les Danavas, qui lancaient contre
leurs adversaires des quartiers de rochers. et des mon-
tagnes couvertes de leurs arbres, furent vaincus ; ils
s'enfoncèrent dans les profondeurs de la terre et dans
les abîmes de l'Océan, et l'ambroisie resta aux dieux.
A côté des dissolutions du monde plus ou moins hy-
pothétiques qui doivent avoir lieu à la fin de chaque
période de Manou, les Indous ont conservé la tradition
du déluge raconté dans la Bible. Ils rattachent cette
histoire au nom du Manou de l'âge actuel, Vaivaswa-
ta. Un jour que le saint se livrait aux austérités sur le
bord de la Virini, un petit poisson le pria de le reti-
rer de la rivière. Vaivaswata le mit dans un vase
plein d'eau ; mais le poisson grossit, grossit au point
— 37 -
de remplir successivement le vase, un lac, le Gange,
l'Océan entier. Il annonca alors au Manou la submer-
sion du monde, et lui dit de s'embarquer dans un
navire avec les sept richis et les semences de toutes
les graines. Le déluge survint en effet, et Vaivaswata
s'étant embarqué, attacha un câble très fort à la corne
du poisson, qui traîna le vaisseau pendant un grand
nombre d'années, et le fit aborder enfin au sommet
de l'Himalaya. « Je suis Brahma, seigneur des créa-
tures, dit-il alors, aucun être ne m'est supérieur.
Sous la forme d'un poisson, je vous ai sauvés du
danger. Manou va maintenant opérer la création. »
Ayant ainsi parlé, il disparut ; et Vaivaswata, après
avoir pratiqué des austérités, se mita créer tous les
êtres. Tel est en résumé le récit du Mahabharata sur
ce grand fait, dont presque tous les peuples ont con-
servé la tradition plus ou moins précise.
C'est avec Manou Vaivaswata aussi, que com-
mence l'histoire de l'Inde. D'après l'ensemble des tra-
ditions, deux grands empires se constituèrent, dans
une haute antiquité, dans les contrées situées entre
l'Indus et le Gange, et c'est de Yaivaswata que les
poèmes font descendre directement les deux dynasties
qui régnèrent sur ces empires, la dynastie solaire et
la dynastie lunaire.
Ixwakou, né du nombril de Manou, eut cent fils,
dont cinquante gouvernèrent le nord et quarante-huit
le sud; il fut le fondateur de la race solaire. La fille
de Manou, lia, ayant été mariée à Bouddha, fils de la
lune, donna naissance à Pourouravas, roi fameux
dans la légende, qui établit les trois feux du sacrifice.
Pourouravas eut trois¿fils :Ayus, Nahusclia et Jajati.
� Ce dernier et son fils le plus jeune, Pourou, furent
les pères de la dynastie lunaire. Suivant certaines
traditions, ce fut le petit-fils d'Ayus qui établit les
quatre castes : suivant d'autres, ce fut Pourouravas
lui-même.
- 38 -
Jusque-là, les traditions relatives aux deux dynas-
ties se confondent. De même, certaines légendes qui
rappellent une lutte primitive entre les Brahmanes et
les Kchatryias se rattachent aux noms des person-
nages qui figurent dans l'une et dans l'autre. Parasou
Rama (Rama à la hache) apparaît comme le protec-
teur de la race de Brighou, l'un des grands nchis et
chef d'une des anciennes familles sacerdotales. Son
nom de Parasou lui vient de ce que, sur l'ordre de
son père Jamadagni, il coupa la tête d'un coup de
hache à sa mère, qui avait eu des pensées impures.
Mais, en promettant d'accomplir cet ordre, il avait
obtenu que son père lui accorderait une demande. Il
demanda en effet pour sa mère le retour à la vie et le
pardon, d'autres faveurs pour ses frères, et pour lui-
même l'invincibilité et une longue existence. A cette
époque, le roi Kchatryia Kartaveya, soutenu par
Dattareya aux cent bras, vint à l'héritage de Jamada-
gni, et lui enleva le veau de sa vache. Rama attaqua
Kartaveya et le tua. Une grands guerre éclata alors
entre les Kchatryias et Rama. Dix-sept fois, Païasou
Rama extermina toute la race des Kchatryias , et
remplit cinq étangs de leur sang, dont il offrit des
libations à la race de Brighou. Il donna ensuite la
terre aux prêtres officiants ou brahmanes, et se retira
dans la montagne de Mohend, où il vit encore.
Un autre souvenir du même genre se rattache à
l'histoire bien plus obscure et plus confuse encore
des querelles de Viçvamitra et de Vasichta. Ce der-
nier était un saint ermite et possédait la vache fé-
conde (la terre), qui produit tous les biens. Le roi
grand Viçvamitra voulut la lui enlever, mais la vache
engendra des armées puissantes de divers peuples qui
détruisirent les guerriers de Viçvamitra. Celui-ci, du
reste, s'éleva à un haut degré de sainteté, et eut de
grandes querelles avec Indra et les dieux, parce qu'il
voulut abuser de la puissance que lui avaient donné'
— 39 -
- austérités pour élever au ciel le roi Tricanka. Il
fut Jui-mâiofi le chef de familles de rois et de brah-
a:}nei.. Il est absolument impossible d'ailleurs d'as-
signer la date, même approximative, d'aucun de ces
■événements.
La race du Soleil régnait sur .le royaume de Koçala,
situé, sur les amuents orientaux du Gange, et dont la
capitale était Ayodhia, l'Oude actuelle. Vingt-trois
rois suivant les uns, un moindre nombre suivant
d'autres, s'y succédèrent jusqu'à Daçaratha, qui fut
lo_pèce .du héros d'un des deux grands poëmes épi-
ques, le vertueux Rama. Daçaratha, qui était sans
enfants, avait accompli le sacrifice du cheval pour
avoir un fils. A ce moment, les dieux se plaignaient
à Brahma de rinsolence et de la cruauté de Ravana, roi
des Géants, qui résidait à Lanka, dans l'île de Ceylan.
Brahma lui-même avait promis à ce mauvais génie
qu'aucun dieu et aucun esprit ne pourrait le faire
périr. Mais cette promesse ne concernait pas les
hommes, et pour éluder le serment de Brahma, Vich-
nou s'offrit de prendre une forme humaine et de se
faire engendrer par les femmes de Daçaratha. 11 parut
dans sa splendeur devant ce prince et lui remit une
coupe dont chacune des trois femmes du roi but une
partie inégale. C'est ainsi qu'elles donnèrent à leur
époux trois fils, Rama, dont la mère avait bu la moi-
tié du divin breuvage, Lakchmana et Bharata. Quand
Rama fut d'âge à se marier, le saint Viçvamitra vint
le demander à son père pour combattre les Géants ou
Rakchasas. Rama partit avec ses frères, et Viçvamitra
lui-même leur servit de guide et de précepteur. Ils
arrivèrent, après divers exploits, au palais du roi
Janaka, père de la belle Sita, dont la main ne devait
être accordée qu'à celui qui saurait tendre un arccolos
sal. Bien qu il fallût la force de huit cents hommes
pour amener le char sur lequel l'arc était posé. Rama
l'attira d'une seule main, et non-seulement tendit l'arc,
- 40 -
mais le cassa en deux avec un fracas épouvantable.
Il épousa Sita, et, étant revenu à Ayodhia, il allait
être sacré roi pour succéder à son père, quand la
troisième femme de Daçaratha, qui n'avait bu que le
huitième de la coupe de Yichnou, eut la pensée d'é-
lever au trône Bharata, son propre fils. Le roi lui
avait juré un jour de lui accorder une demande
qu'elle lui ferait. Elle demanda alors que Rama fût
exilé, et le roi finit par céder à ses désirs. Rama mon-
tra la plus grande soumission aux ordres de son père;
il accepta avec résignation le sacrifice douloureux
qu'on lui imposait, et. accompagné de sa femme, il
quitta la cour pour se livrer dans la forêt aux rudes
austérités des pénitents. Le roi Daçaratha ne tarda
pas à mourir, et Bharata, ne voulant pas s'emparer du
gouvernement au détriment de son frère, alla trouver
Rama, qui cependant refusa de monter sur le trône
et tint à achever les quinze années d'exil que son père
lui avait infligées. Ce ne fut qu'après avoir accompli
sa pénitence entière qu'il alla combattre enfin les
Géants de la forêt. Indra donna au héros son arc et
son glaive, et Rama tua plus de quatorze mille rakha-
sas. Le roi des Géants, Ravana, furieux de la défaite
des siens, trouva bientôt le moyen de se venger. Il vit
Sita, la femme de Rama, en devint amoureux, l'en-
leva moitié par force, moitié par ruse, et la cacha à
Lanka. Mais les dieux avaient créé une armée de
singes dans le but spécial d'assister Rama dans ses
combats. Hanouman, le roi des singes, parvint à ap-
prendre où Sita était enfermée et à entrer en commu-
nication avec elle. Rama marcha alors avec les dieux
et les singes à l'attaque du royaume des Géants. Un
pont miraculeux formé d'immenses blocs de rochers
lui permit de passer dans l'île de Ceylan. Une bataille
furieuse fut livrée sous les murs de Lanka, capitale
de Ranava. Rama et Ranava se heurtèrent sur leurs
chars, et toute la terre en trembla pendant sept jours.
- 4.1 —
Enfin, les démons furent défaits; Sita, délivrée, dé-
montra son innocence par l'épreuve du feu. On re-
tourna à Ayodhia, mais Rama laissa la couronne -à son
frère et Vichnou remonta au ciel.
Le court sommaire que nous venons de donner du
Ramayana suffit pour faire voir que, sous les formes
propres à la poésie indoue, ce poëme chante les pre-
mières expéditions de la nation arienne dans la par-
tie méridionale de l'Inde, dans le Deccan et jusque
dans l'île de Ceylan. Ces expéditions furent provo-
quées sans doute par des motifs religieux; c'est la
pensée que suggère la couleur religieuse du poëme
et la piété de son héros. Pendant longtemps l'Indous-
tan proprement dit, la partie comprise entre l'Inde et
le Gange, fut seul le siège de la civilisation brahma-
nique, et les premiers Ariens qui s'établirent dans le
Deccan furent des Brahmanes anachorètes, qui s'a-
vancèrent peu à peu le long des côtes. La péninsule
méridionale était habitée du reste, alors, par des po-
pulations nombreuses de langue touranienne, les Kar-
natas, les Toulouvas, les Malabares à l'ouest, les Ta-
mouls et les Telingas à l'est. Ces peuples furent
convertis en effet plus tard au brahmanisme, mais ils
ont conservé jusqu'à aujourd'hui leurs langues, mê-
lées il est vrai de beaucoup de mots sanscrits, et un
grand nombre de leurs usages nationaux.
La race Lunaire était établie plus à l'ouest, entre la
Djamna et la Saraswati. Les descendants de Pourou
gouvernèrent cet empire pendant plusieurs généra-
tions, jusqu'à. Bharata, le plus célèbre d'entre eux,
qu'on déclare être le premier monarque qui ait sou-
mis toute la terre à sa domination. Le cinquième suc-
cesseur de Bharata, Samvarana, fut probablement
chassé du trône par une race nouvelle, les Pantchalas,
qui s'étaient établis sur le Gange supérieur et qui
portèrent Kourou au pouvoir. Suivant la tradition,
il est vrai, Kourou était le fils de Samvarana et d'une
-42-
fille du Soleil, et la dynastie ne subit pas d'interrup-
tion. Les Kauravas ou descendants de Kourou éta-
blirent leur capitale à Hastinapoura, sur le Gange. Le
quatrième d'entre eux fut Çantanu, qui mourut sans
enfants. Ce fut sous ses héritiers qu'éclata la grande
guerre qui prend une si grande placedpns les tradi-
tions héroïques de l'Inde et que chante le plus grand
des deux poëmes épiques, le Mahabharat.
L'histoire de cette guerre est encore bien plus com-
pliquée de récits mythologiques et d'incidents de toute
espèce que celle que raconte le Ramayana. Aussi nous
n'en ferons connaître que les traits principaux. Çanr
- tanu, quoiqu'il fût mort sans enfants, eut deux "fils,
Dritarashtra et Pandou, qui furent suscités surnatu-
rellement à sa veuve par V yaça, auquel on attribue
la collection des hymnes du Veda et qu'on donne
comme l'auteur du Mahabharata lui-même. Le pre-
mier étant aveugle, Pandou devint roi. Mais, après sa
mort, Durjodhana, fils de Dritarashtra, s'empara du
trône au détriment des fils de Pandou, les cinq Pan-
davas, nés d'ailleurs dans des circonstances très par-
ticulières et issus en réalité des dieux immortels. Les
cinq Pandavas sont les héros du poëme. Les trois
principaux d'entre eux sont le juste et religieux Jou-
disthira, le sombre Bhisma aux longues mains, à la
massue de fer, et Ardjouna, le guerrier invincible, le
plus habile des tireurs d'arc ; les deux autres, Naku-
las et Sahadéva, ne jouent qu'un rôle secondaire.
éloignés de la cour, ils furent élevés dans la forêt;
mais, de même que Rama, Ardjouna obtint Drau-
pada, la fille du prince des Pantchalas, en tendant un
arc colossal. Draupada devint la femme des cinq
frères, qui, forts de l'alliance des Pantchalas, récla-
mèrent leur héritage à Durjodhana. Celui-ci leur céda
en effet une partie des territoires soumis à sa domi-
nation, et ils y fondèrent leur capitale Indrapastba
près du Delhi actuel. Mais peu après ils jouèrent leur
- 43 -
royaume aux dés avec Durjodhana, qui les gagna en
trompant au jeu. Les fils de Pandou rentrèrent alors
dans la forêt, firent de longues pénitences, eurent
toutes sortes d'aventures et se liguèrent enfin avec le
roi des Matsja, qui leur donna le moyen de recom-
mencer la guerre. Alors eut lieu la lutte finale entre
les Kauravas et les Pandavas.
Dans cette lutte figurent tous les peuples de l'Inde,
qui paraît divisée dès lors en un certain nombre d'E-
tats indépendants. Le roi de Koçala, le septième des-
cendant du grand Rama, y combattit pour les Kau-
ravas. Les plus forts soutiens des Pandavas furent les
Jadavas, race de pasteurs dont le chef était Crichna.
Ce personnage est devenu l'un des plus importants de
la mythologie indoue et l'une des incarnations de Vich-
nou. Le mal s'accroissantdans le monde, dit la légende,
Brahma résolut d'envoyer Yichnou sur terre pour
qu'il abattîtle pouvoir desdemons, qui. sous forme de
rois et de tyrans, de monstres et de fléaux de toute
espèce, tourmentaient le genre humain. Le grand
Vichnou descendit donc dans le sein de Devaki, femme
de Vasudéva, qui mit au monde Crichna, tandis que
son serpmt s'incarna dans Balarama, fils d'une autre
femme du même chef. Mais le tyran Kansa savait
qu'un des enfants de Devaki devait le tuer et les fai-
sait périr tous à mesure qu'ils naissaient; on parvint
cependant à soustraire à sa fureur Crichna et Bala-
rama, qui furent élevés par les bergers. Comme Her-
cule enfant, Crichna signala son âge le plus tendre
par les actes de courage et de force les plus prodi-
gieux; de même que le héros grec, il purgea la terre
de serpents monstrueux, de démons, de tyrans. La
ville sainte de Mathuré, sa capitale, sur le Gange, fut
bàtie à l'endroit où il avait tué le géant Madhou. Le
roi Kansa et beaucoup d'autres despotes sentirentii
force de son bras. Il avait 60,000 femmes et en eut
un grand nombre de fils. Dans la grande guerre entre
— u —
lès Pandavas et les Kauravas, ce fut grâce à lui que
les fils de Pandou remportèrent la victoire.
Cette guerre se résume par une immense bataille
de dix-huit jours. Nous ne suivrons pas le poëme
indou dans la description de la mêlée terrible qui ré-
sulta du choc des deux armées et des mille actes
d'héroïsme qui la signalèrent. On était au dixième
jour et la victoire penchait en faveur des Kauravas.
Un de leurs chefs, le vieux Bhisma, faisait tout ployer
devant lui et il allait leur assurer le triomphe, quand
Crichna conseilla à Ardjouna de prendre les vête-
ments et l'armure de son jeune fils et de s'avancer
sous ce déguisement contre le héros. Bhisma refusa en
effet de combattre un enfant et ne reconnut son er-
reur que lorsqu'il fut transpercé des flèches d'Ard-
jouna. Cinq jours après, Karna, un autre des défen-
seurs les plus valeureux des Kauravas, qui de même
qu'Achille s'était retiré dans sa tente pour une injure
personnelle, consentit à reprendre les armes, mais
son char fut renversé et au moment où il le relevait,
Ardjouna, conduit par Crichna, lui lança une flèche
mortelle dans le dos. Enfin le dix-huitième jour, Dur-
jodhana et Bhisma le Pandava se rencontrent en com-
bat singulier. Bhisma reçoit un coup terrible dans la
poitrine et va succomber, mais sur un .signe de
Crichna, il frappe son adversaire sur les cuisses, et le
chef des Kauravas tombe en revendiquant l'honneur
du combat et en flétrissant les moyens honteux qui
ont valu la victoire aux Pandavas. Après la mort de
Durjodhana, l'armée des Kauravas tout entière fut
massacrée. Les Pandavas s'emparèrent du camp de
leurs adversaires et des richesses sans nombre qui y 1
étaient accumulées. Trois guerriers kauravas seule-
ment s'étaient échappés ; l'un d'eux cherchait vaine-
ment le sommeil sous un arbre dont les branches
servaient de refugeàun grand nombre de corneilles en- :
dormies. Un hibou survint et tua silencieusement ces
— 45 —
oiseaux l'un après l'autre. Les vainqueurs dormaient
aussi dans l'ivresse de la victoire et des excès de
toute sorte qui l'avaient suivie. Les trois guerriers
kauravas, prenant exemple sur le hibou, s'introduisi-
rent dans le camp et immolèrent tous leurs ennemis ;
les cinq fils de Pandou seulement échappèrent au
désastre, avec Crichna et ses Jadavas. Mais bientôt
après, a la suite de querelles intestines, tous les Ja-
davas s'entretuèrent, et Crichna remonta au ciel avec
Balarama. Joudisthira fit son entrée à Hastinapoura et
monta sur le trône, où lui succéda son petit- fils pos-
thume Parixit.
L'histoire racontéedans le Mahabharat est évidem-
ment celle d'une immigration nouvelle de tribus de
l'Occident qui finit par renverser une domination plus
ancienne et s'y substituer. Les Pandavas formaient-
ils un peuple particulier dont la civilisation n'était
pas la même que celle du pays qu'il venait conqué-
rir? Serait-ce à eux que l'Inde devrait les hymnes des
Védas? Nous l'ignorons. Des races diverses semblent
d'ailleurs avoir figuré dans leur armée, puisque Pan-
dou signifie blanc et Crichna noir. Il est remarquable
que le poëme épique qui, dans sa forme actuelle, prend
ouvertement parti pour les Pandavas, parait avoir été
conçu primitivement dans un sens contraire, comme
le prouvent divers passages où l'on a laissé subsister
l'ancienne version.
C'est suivant la tradition à la fin de la grande
guerre que ies Védas furent recueillis par Vyaça, dont
le nom signifie compilateur, et qui par conséquent
n'est pas un personnage historique. Nous avons dit
que c'est lui aussi qui passe pour auteur du Maha-
bharata, tandis qu'on attribue le Ramayana à Val-
miki, contemporain de Rama. Enfin avec le règne de
Parixit commença, suivant les Brahmanes, le Kali
Youga, la dernière des quatre grandes périodes qui
marquent la durée de chaque Manou. Ils fixent la pre-
— 46-
mière année de ce règne à l'an 3100 avant Jésus-
Christ, mais des calculs plus probables ne la font
remonter que vers le XIVe siècle avant notre ère.
CHAPITRE IV
THÉOLOGIE, PHILOSOPHIE, MYTHOLOGIE, IXLTE, BEAUX-ARTS
C'est dans la période qui s'étend de la fin de la
grande guerre au IVe ou Ille sièele avant Jésus-Christ,
que les croyances, les traditions, les lois et les mœurs
de l'Inde prirent la forme qu'elles ont définitivement
conservée, et que s'opéra aussi le vaste mouvement
philosophique qui caractérise la science des Brah-
manes. C'est donc ici le lieu d'exposer dans son en-
semble le système religieux et social propre à la na-
tion indoue.
Nous connaissons déjà les bases essentielles de ce
système : le dogme de la transmigration des âmes
comme point de départ, celui de la délivrance finale
comme but. L'existence terrestre de l'homme est le
fruit du mal; enchaînée dans les liens du péché,
l'âme est sujette à une série indéfinie de renaissances;
son unique but doit être de s'affranchir de ces renais-
sances, d'échapper aux transmigrations, de parvenir
à la délivrance dernière.
Or, ce principe des renaissances et ce but de l'af-
franchissement final, aucune sect,. religieuse, aucune
école philosophique ne les a jamais mis en doute dans
l'Inde. Ce dogme, qui rend la vie odieuse parce qu'il
la présente comme un châtiment, qui accable l'acti-
vité humaine parce qu'il voue tout son labeur à l'ac-
quittement d'une dette antérieure, sans lui laisser es-
pérer aucun mérite spontané, nouveau, a passé dans
la science indoue à 1 état de vérité mturelle. Ce ne
fut que sur le moyen d'arriver à la délivrance finale
- m -
que s'éleva la discussion. Cette question, en effet, de-
vint le problème fondamental de la théologie et de la
philosophie brahmanique, et la solution nouvelle
qu'elle reçut sépara complétement la doctrine sacer-
dotale de la croyance populaire.
Comme nous l'avons vu, les Védas comprenaient,
outre les hymnes, deux autres parties plus directe-
ment théologiques : les Brahmanahs, recueils de pré-
ceptes liturgiques et moraux, et les Oupanichad,
exposés dogmatiques. Les uns et les autres furent de
bonne heure l'objet d'un travail théologique considé-
rable, de commentaires et d'interprétations qui don-
nèrent lieu à une scolastique semblable àr celte du
moyen âge chrétien. Mais dans cette élaboration qui
s'étendit à toutes les parties des Yédas, à la langue et
à la grammaire des livres sacrés comme à, leur contenu
moral, métaphysique ou liturgique, se produisirent
deux directions contraires. L'une porta principale-
ment sur les préceptes moraux, sur les règles litur-
giques. Ce fut l'enseignement (mirnansa) des œuvres.
L'autre tendit uniquement à l'élucidation des prin-
cipes métaphysiques, dogmatiques. Ce fut l'enseigne-
ment de la foi. Et ces deux enseignements ne diffé-
rèrent pas seulement par l'objet. Ils arrivèrent sur le
fond même des questions à des conclusions diamétra-
lement opposées.
La doctrine des œuvres (Purva ou Dltarmn Mi-
mansa) fut certainement la plus ancienne. C'est celle
q,ui, dans toutes les religions, répond à la théologie
morale et aux pratiques du culte. Elle partait du prin-
cipe que l'homme ne peut faire son salut, arriver à la
délivrance finale qu'en accomplissant les commande-
ments de la loi sociale et les prescriptions religieuses.
Ce fut sur ces dernières surtout, sur les pratiques du
culte, que la caste des Brahmanes insista avant tout,
comme il arrive toujours quand des corps sacerdo-
taux perdent le sentiment du progrès. Parmi les œu-
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vres rigoureusement commandées, figuraient aussi
tous les actes, toutes les pratiques qui avaient pour
but d'imprimer le sceau religieux à la distinction des
castes, et par conséquent de maintenir ce système so-
cial. Cet enseignement était donc fort loin de pousser
la société dans une voie active et progressive; il con-
sacrait au contraire toutes les inégalités de fait et for-
mait un obstacle invincible à l'affranchissement des
classes inférieures. Cependant il avait sur l'autre
l'avantage de conserver la société, de la faire subsister
par l'accomplissement des devoirs ordinaires de la vie
civile et de quelques œuvres de bienfaisance, tandis
que la doctrine de la foi (llllara ou Brahma Mi-
mansa) concluait en dernier ressort au suicide de la
société et de l'individu.
La doctrine de la foi prétend s'appuyer aussi sur
les Védas, et c'est elle qu'on appelle de préférence
Védanla, fin du Véda, bien qu'on donne aussi ce
nom à la doctrine des œuvres. Contrairement à cette
dernière, la doctrine de la foi est émanée d'une pensée
philosophique et elle parait avoir été la première
forme de la négation religieuse dans l'Inde. Elle offre
des analogies frappantes, en effet, avec le protestan-
tisme chrétien du xvie siècle, qui, lui aussi, vis-à-vis
des exagérations du culte, a nié l'efficacité des œuvres
pour prêcher le salut par la foi. Le Védanta évidem-
ment n'a pas inventé le dogme de la transmigration,
il l'a trouvé tout fait et assez profondément empreint
dans les croyances et les mœurs, pour y croire lui-
même aveuglément et se préoccuper exclusivement
des moyens d'obtenir la délivrance finale. Ce fut sur
cette question des moyens qu'il innova en effet, et
cette première innovation le conduisit à une autn
bien plus considérable encore; elle l'entraîna à substi-
tuer au polythéisme des Védas un panthéisme mys-
tique, un dieu impersonnel dans lequel tous les êtres
finissent par s'absorl)er.
- 49—
xvi. 4
Suivant le Védanta, il n'est pas besoin des œuvres
plur parvenir à la béatitude dernière, roiir être dé-
livré à jamais des liens du corps. Il suffit delà médi..
tation, de-la science, de la foi. Et l'objet de la toi est
plus celui de l'ancienne ieligion. Une science plus
haute a détrôné Indra et Atni et les autres dieuxrtles
-chants védiques ; Brahma même, le Dieu créateur, et
-te, triade Brahma, Vichnou et Çiva ont perdu leur
puissance. L'école les a remplacés par un dieu aïs-
trait. un être absolu formant l'essence du monde, une
substance unique dont toutes les créatures sont la ma-
nifestation fatale. Cette substance éternelle, cette âme
universelle et suprême, tantôt se développe et fait sortir
de son sein tous les êtres animés ou inanimés, toutes
les créatures visibles, tantôt se retire sur elle-même
et anéantit ce monde auquel elle a donné naissance.
Elle est la cause créatrice et matérielle de l'univers ;
tout émane d'elle, tout est en elle,. tout rentre en
elle. Ainsi que l'araignée produit d'elle-même soh fil
et le retire en elle-même à volonté, de même l'univers
-émane de l'essence divine, subsiste en elle et y re-
tourne. Cette doctrine se prêtait parfaitement à la
- croyance de la destruction finale du monde, si du
moins celle-ci était antérieure. Il en résultait, en
effet, dans le mouvement universel deux périodes,
l'une d'expansion, l'autre de rétraction; la première
constituant le jour, la dernière, la nuit de Brabma.
Nous avons fait connaitre déjà le prodigieux nombre
données que l'imagination des Indous a assigné à ces
périodes.
Dieu étant posé ainsi comme l'essence une et im-
muable de toutes choses, ce monde multiple et chan-
geant ne pouvait être qu'une forme imparfaite, trom-
.peuse, inférieure de Brahma. Dieu seul existait réel-
lement , l'univers n'était qu'une illusion, une image
sans réalité (maya), qui captivait nos sens et dont il
fallait reconnaître le néant. Tous les êtres, les dieux

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