Histoire de cinq ans de république, de février 1848 en novembre 1852. Faits religieux, politiques, militaires, etc. Par B***, publiciste

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Girard et Josserand (Lyon). 1853. France (1848-1852, 2e République). In-8 °.
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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HISTOIRE
DE
CINQ ANS DE RÉPUBLIQUE.
PROPRIÉTÉ.
Imprimerie de GIRARD et JOSSRR*ND, rueSt-Domini<me, 13, Lyon.
HISTOIRE
DF
CINQ ANS
DE RÉPUBLIQUE
DE FÉVRIER 1848 EN NOVEMBRE 1852,
>f$Ù%S REI.If.IEDX, POLITIQUES, MIL ITÀI RES , ETC.
PAR B***, PrjBLicisTE.
(Jusque ipse vidi
El iiuarum pars fui
(.ESEID , lib 2 :
LYON,
GIRARD ET JOSSERAWD, IMPRIMEURS-LIBRAIRES,
Place Bellecour, 21.
1853
AVANT-PROPOS.
Les desseins de la Providence sur notre patrie sont-
ils accomplis , et peut-on prédire désormais à la
France des jours d'ordre, de paix , de prospérité
croissante, après les terribles épreuves qu'elle a su-
bies? ou bien notre état présent n'est-il qu'une sorte
de temps d'arrêt sur la voie de l'abîme où le char de
l'État doit aller tôt ou tard s'engloutir fatalement?
Dieu seul le sait. En tout cas , après avoir lu ces pages,
tout homme de bonne foi sera obligé de convenir que
si nous périssons ce sera notre faute, et qu'il était
impossible que la Providence multipliât en noire
faveur, plus qu'elle ne l'a fait, ses avertissements et
les prodiges de sa protection. Telle est la pensée qui
a présidé à la rédaction de cette histoire.
Ecrivant sous la double impression d'une foi pro-
i
— II —
fonde et d'un patriotisme sincère, j'ai voulu laisser
parler les faits, en dehors de tout préjugé de parti.
Un nom, celui de Louis-Napoléon Bonaparte , domine
cette période de nos annales Je le louerai, parce
que l'histoire doit lui rendre justice et acquitter à
son égard la delte de la patrie Je dis que Louis-
Napoléon a été providentiellement choisi pour relever
parmi nous le pouvoir presque anéanti et plus que
jamais nécessaire , pour protéger la religion et la
morale contre les mauvaises passions, pour faire taire
les partis qui divisaient la France à pure perte Je
dis que cette mission , la plus noble, la plus glorieuse
que puisse recevoir un homme de nos jours, le prince
l'a comprise, l'a poursuivie avec une modération ,
une intelligence , une énergie persévérante que l'Eu-
rope admire.
Plus d'un lecteur trouvera peut-être que c'est bien
se hâter d'écrire l'histoire de ces cinq années de com-
motions sociales, tandis que les passions sont encore
dans toute leur effervescence, les partis encore de-
bout et les armes à la main. Dieu merci , il n'en
est pas tout à fait ainsi ; les passions s'usent et s'en-
dorment, les partis se cachent, les factions se dis-
solvent, l'anarchie est désarmée Au surplus, un
ouvrage comme celui-ci peut paraître en tout temps,
puisque c'est une oeuvre impartiale, indépendante et
avant tout morale et religieuse. Je briserais mille fois
ma plume si je soupçonnais qu'on pût la croire ven-
— III —
due, asservie à n'importe qui. Je fais profession , dès
le début, de ne louer que le bien, de ne flétrir que le
mal Le bien ,je le louerai ; le mal ,je le flétrirai,
dans quelque camp et sous quelque drapeau que je
les découvre.
On se demandera sans doute si ce n'est point une
fiction vaine de prétendre que de nos jours un Français
puisse se tenir ainsi en dehors de Y esprit de parti.
Quelques mots suffiront pour expliquer mes convic-
tions sur cette importante matière. Chrétien , je crois
que tout droit et tonl pouvoir émanent de Dieu; mais
je crois en même temps que le droit peut être exercé
et le pouvoir être communiqué diversement, selon les
lieux et les époques Les questions de personnes
ne sont donc à mes yeux que bien secondaires en poli-
tique. Je crois qu'une grande nation comme la France
a besoin d'un pouvoir unique, fort, respecté et même
inviolable Je crois que ce pouvoir, librement
accepté sans doute par le peuple, doit avoir une ori-
gine autre que les chances d'un coup de main dans
les rues de Paris, ou le caprice de la multitude au
moment d'une élection Je crois que la France
s'appartient et doit avant tout se sauver Je crois
que lorsqu'un homme arrive au pouvoir par le voeu
de la partie la plus saine et la plus nombreuse sans
comparaison du peuple français ; si cet homme
d'ailleurs n'a pas révolutionné le pays; si, arrivé au
pouvoir, il assure l'ordre, la paix, la prospérité; si
— IV —
au dehors il fait respecter la nation, tandis qu'au
dedans il protège la religion et la morale ; si, obligé
un moment de se mettre au-dessus du pacte national,
il soumet ses actes au contrôle de la nation, qu'il a
arrachée, de l'aveu de tous, à la plus épouvantable
catastrophe; et si la nation non seulement l'absout,
mais même le remercie de la manière la plus authen-
tique ; je crois, dis-je, que cet homme représente
alors véritablement le pouvoir en France, et que tout
chrétien consciencieux, tout citoyen honnête lui doit
respect et déférence. Je crois que dans un tel état de
choses, surtout en présence de l'abîme où la guerre
civile jetterait la nation. on ne peut sans crime être
homme de parti et de cabales secrètes, et que, tout
en conservant ses convictions et ses préférences, ce
serait à la nation même que l'on manquerait , en
essayant de les faire prévaloir au détriment de la paix
publique.
C'est dans ce sens que j'ose me dire en dehors des
partis politiques. Je vois trop clairement la main et
l'action de la Providence dans nos événements pour
me permettre même une parole contraire aux prin-
cipes que je viens d'exposer Telle est donc ma
politique: la religion et la France avant tout, laissant
à la Providence le choix des hommes et la direction
des événements qui doivent concourir au bien de
l'une et de l'autre.
J'ai puisé les documents dans les organes princi-
paux de la presse périodique. En comparant entre
elles les diverses feuilles publiques , on voit les faits
s'expliquer, se rectifier, se compléter les uns les
autres ; exposée à une telle publicité, à un semblable
contrôle, il est bien difficile que la vérité ne finisse
pas par se faire jour. J'entends du reste ne parler que
des faits et nullement de leur explication intime, de
ce qu'on est convenu d'appeler la philosophie de l'his-
toire , au moyen de laquelle on semble se substituer à
Dieu, pénétrer le secret de la Providence, en indi-
quant la cause certaine des événements , les liens
secrets qui les enchaînent, le but infaillible vers lequel
ils tendent, la pensée intime des divers personnages
qui paraissent en scène Et quel est l'homme qui
prétendrait avoir l'esprit assez pénétrant, l'âme assez
libre de tout préjugé, pour prononcer sûrement sur
tout cela? Aussi, tous nos prétendus historiens philo-
sophes ne donnent-ils que des systèmes ; et le système
est et sera toujours l'ennemi de l'histoire et le plus
grand obstacle à la découverte de la vérité.
Peut-être trouvera-t-on que je multiplie les détails ;
je l'ai fait avec intention , croyant que c'est un des
principaux moyens d'apprécier justement une époque
et un peuple. C'est par là que se traduisent les idées,
les moeurs publiques Or, on comprend que l'his-
toire de la France, pendant ces cinq années surtout,
ne peut et ne doit être que l'histoire du peuple fran-
çais. Tous ces détails, du reste, convergent vers le
but de l'ouvrage, que je puis résumer ainsi : action
admirable de la Providence sur les destinées de l'hu-
manité; stabilité de l'Église triomphant de ses divers
ennemis et se développant au sein de l'orage; in-
fluence de la France sur l'Europe entière; instinct de
la nation à reconnaître la nécessité d'un pouvoir, en
dépit de toutes les tendances révolutionnaires de
l'époque; immenses dangers pour nous du parlemen-
tarisme et du journalisme; impuissance du commu-
nisme et du socialisme enfantés par le rationalisme
moderne ; enfin , fécondité merveilleuse du christia-
nisme pour subvenir aux principaux besoins matériels
et moraux du pays.
Ce sont là les grandes leçons qu'a voulu nous
donner la Providence dans les événements que nous
avons vu s'accomplir autour de nous Heureuse la
France si la majorité de ses enfants pouvait enfin les
comprendre; alors, mais alors seulement, nous pour-
rions espérer d'assister à la fin de la RÉVOLUTION !...
LIVRE PREMIER.
REFLEXIONS SUR LES CAUSES DE LA REVOLUTION
ET HISTOIRE DES EVENEMENTS
Depuis le commencement de l'année 1848 jusqu'au décret pour l'élection
des membres de l'Assemblée nationale constituante, le 5 mars de la
même armée.
Depuis dix-sept ans et demi , Louis-Philippe de
Bourbon, duc d'Orléans, commandait à la France
sous le nom de Louis-Philippe Ier, roi des Français.
On sait quels événements avaient déterminé l'inaugu-
ration de ce gouvernement. A la suite des fameuses
ordonnances du 25 juillet i83o, le parti libéral avait
provoqué une émeute populaire dans Paris. En vain
les ordonnaces avaient été rapportées, Charles X fut
contraint d'abdiquer la couronne. Le icr août, l'in-
fortuné monarque, comptant sur la reconnaissance
du duc d'Orléans, à qui il avait ouvert les portes
de la patrie , l'avait déclaré lieutenant général du
royaume. Le lendemain il lui envoya son abdication
et celle de son fils, le duc d'Angoulême, en faveur de
— 2 —
son petit-fils, Henri, duc de Bordeaux , fils posthume
du duc de Berry. Au lieu de faire reconnaître pour
roi le jeune prince, sous le nom de Henri V, le duc
d'Orléans accepta pour lui-même la couronne qui lui
était offerte par la fraction libérale de la chambre des
députés sans avoir consulté la nation Peu de révo-
lutions, au moins dans ces derniers temps, ont été
entachées de caractères aussi nombreux d'illégalité.
Louis-Philippe se montra d'abord libéral ; il déploya
une telle habileté pour se concilier la faveur des
classes moyennes, des spéculateurs, des industriels
de toute sorte; il sut imprimer un tel mouvement au
bien-être matériel; il opposa si adroitement les pro-
testants aux catholiques , les parvenus du commerce
à la noblesse et à la véritable bourgeoisie ; il divisa si
bien les intérêts et les partis , qu'il put enfin espérer
de régner et se regarder comme le chef d'une nouvelle
dynastie.
Cependant la Providence commence à l'avertir qu'il
n'est pas à sa place, et que son oeuvre, si laborieuse-
ment accomplie, tôt ou lard tombera. Parmi simple
accident, le fils aîné du prince se brise la tête et meurt
subitement sur le chemin de la Révolte. Puis viennent
les scandales Teste, Praslin , et tant d'autres. L'oppo-
sition prend un caractère plus marqué , des allures
plus alarmantes La jeunesse, corrompue au dou-
ble point de vue religieux et mora/par l'éducation uni-
versitaire, étudie les plus pernicieuses doctrines dans
les romans à la mode; la classe ouvrière elle-même,
de simples filles se repaissent de ces lectures impies,
luxurieuses et anarchiques. La France honnête s'in-
digne de voir le ministre Guizo! sacrifier l'honneur et
même l'indépendance du pays à un Palmerslon , à un
Pritchard, tandis qu'à l'intérieur il organise le plus
vaste système de corruption. Ce sont chaque jour de
nouvelles avanies pour la religion , de nouvelles en-
traves à ses oeuvres les plus héroïques, les plus patrio-
tiques. Enfin , quand la Suisse honnête et catholique
succombe sous les coups du nombre et de la trahison,
le gouvernement français reste spectateur impassible ,
pour ne pas dire satisfait, de la défaite du Sunder-
bund. Ce fut surtout dès ce moment qu'on put pré-
dire, d'une manière à peu près certaine, la chute
prochaine du régime des barricades de i83o.
Nous entrerons tout à l'heure dans le détail des
faits ; mais certes celui-là serait bien clairvoyant, bien
facile à satisfaire en fait d'explication des événements,
qui ne verrait dans notre république que le résultat
de deux mots laissés imprudemment dans une adresse,
et du refus de laisser dîner ensemble quelques cen-
taines d'hommes sans armes. Prenez en main l'histoire
moderne, nommez la plupart des individus qui ont
rempli de leur nom ces quelques siècles et que l'on
a fastueusement décorés du titre de grands Iwmmes,
mesurez toute la distance qui nous sépare de la doctrine
évangélique, et vous aurez le dernier mot, le seul
mot vrai sur nos événements ; et, dût-on me taxer de
fanatisme, je soutiens que tout se résume en ceci :
la France est en révolution parce que deux grands
droits ont été longtemps méconnus, le droit de Dieu
et le droit du peuple.
Le droit de Dieu, le premier des droits, contre
lequel rien ne peut prescrire, la source et le soutien
de tout autre droit, de toute autorité sur la terre , ce
droit a été méconnu par les grands, qui se firent liber-
tins , incrédules, et jetèrent la religion au peuple
— 4 —
comme un apanage de la sottise, la laissant bafouer,
la faisant même persécuter Ce droit a été méconnu
par le peuple, les enrichis du commerce, les parve-
nus de toute origine, la populace jusque dans sa
dernière lie, qui finit par douter de Dieu , se passer
de son culte, calomnier et maltraiter ses prêtres
Ce droit a été méconnu par les rois, qui consentirent
à régner de par la populace en révolte , d'où il advint
fort naturellement que la populace se crut le droit de
juger, d'exiler et même d'égorger les rois L'auto-
rité, les lois, dépouillées de leur caractère divin et
religieux, ne furent plus rien pour la morale et la
conscience, et ne se soutinrent d'une manière pré-
caire qu'au moyen des mouchards , des prisons, des
soldats, du bagne et de la guillotine. Et la partie
réputée intelligente de la nation osait appeler cela le
progrès! En réalité, qu'était-ce? Le droit de Dieu
méconnu!— Et soixante ans et plus de révolutions
sont là pour nous dire : « A méconnaître le droit de
Dieu, on ne trouve que le mal, »
On a méconnu aussi le droit du peuple.
Le peuple a le droit de servir Dieu librement, de
recevoir une instruction convenable, honnête, reli-
gieuse; le droit de n'être méprisé ni exploité brutale-
ment par personne; le droit d'être protégé dans un
travail honnête qui lui donne le moyen de vivre; le
droit de compter parmi les citoyens, indépendamment
de toute condition de naissance ou de fortune. Or
ces droits du peuple, inhérents au litre d'homme et
consacrés par l'état de société, avaient été aussi foulés
aux pieds. Le culte était entravé de mille manières ;
la meilleure part des fruits du travail était prélevée
par des impôts excessifs; un père de famille était
— 5 —
forcé de livrer son fils à la perversion, sous prétexte
de le faire instruire; la jeunesse des deux sexes, l'en-
fance même, était abrutie, sacrifiée dans les usines
et les ateliers; la justice était embarrassée par tant
de formalités et détenteurs, au profit d'huissiers,
avoués, avocats, etc., que mieux valait souvent pour
le particulier perdre et ne pas plaider, que gagner en
plaidant. On avait fait de la fortune un litre à tout
Eligibles, électeurs, ce n'était qu'à l'argent qu'on les
reconnaissait Système de corruption générale or-
ganisé sur la plus large échelle Et cela était appelé
les fruits glorieux de la révolution Qu'était-ce en
réalité? une infâme mystification, le droit du peuple
méconnu :
Aussi, qu'arrive-t-il ?... Le peuple patiente d'abord,
puis s'indigne, dépave ses villes, se souille de sang ,
tandis qu'autour de lui, des hommes qui prétendaient
lui appartenir s'écrient : « Victoire ! République !
Dieu, c'est le mal! la famille est un libertinage et la
propriété un vol ! Vive la liberté ! apprêtons la guillo-
tine!... B Et un moment l'Europe croit que la France
est tombée dans la barbarie ; et la France elle-même
se croit presque à son dernier jour...
Or, comment en sommes-nous venus là ? Qu'est-ce
que la république pour la plupart de ceux qui l'ont
le plus exaltée dans ces derniers temps? La républi-
que, selon eux, c'est l'homme échappant à Dieu , à sa
conscience, à la morale, aux lois; c'est la fainéantise
et le vol substitués au travail et à l'économie ; c'est
l'impudence brutale écartant le talent ; c'est la luxure
prenant la place des chastes affections de la famille...
La république, c'est le communisme, ou tout au moins
son diminutif le socialisme ;... c'est l'homme pris au
_ 6 —
rebours, la société anéantie, le plus dégradant escla-
vage jeté en appât aux masses aveuglées et perverties,
sous le nom de la liberté la plus illimitée... Et le che-
min qui nous a conduits au bord de cet abîme, le
voici. L'homme, éclairé et affranchi par la révélation
chrétienne, finit par s'enorgueillir de ses lumières et
de son affranchissement, qu'il regarde comme son
oeuvre et sa propriété. Il ne veut plus écouter que sa
raison, secoue toute autorité.... Cette audacieuse ten-
tative s'appelle, sous Louis VIH, les albigeois ; sous
François Ier, les protestants ; sous Louis XV, les phi-
losophes. Plus d'Eglise ! plus de rois ! et bientôt : Plus
de Dieu! plus d'aine ! plus de morale !... tels sont suc-
cessivement les cris de ralliement des rationalistes....
De nos jours, cela s'appelle, en philosophie, éclec-
tisme; en religion, panthéisme; en morale, commu-
nisme; en politique, république démocratique et sociale.
11 y a progrès sans doute , car (on l'a tant répété! )
l'humanité ne saurait s'arrêter... Mais dites si le
point de départ est autre que le rationalisme, c'est à
dire Y homme donné pour fin à l'homme, Y autorité
divine d'abord, et ensuite Y autorité humaine, foulées
aux pieds? Les révolutionnaires de la fin du dernier
siècle avaient admirablement résumé cette doctrine et
préparé les voies au communisme... Ainsi, lesp/vstituées
remplaçaient la croix sur les autels sous le nom de
déesses de la RAISON; le mariage n'était plus qu'un
contrat vulgaire et rescindible ; la propriété était léga-
lement attaquée par la spoliation du clergé et de la
noblesse, en attendant que ce fût au tour de la bourgeoi-
sie, des riches en général; la royauté véritable expi-
rait sur l'échafaud, après avoir été abreuvée d'outra-
ges dans la personne de Louis XVI.
— 7 —
Ensuite, ou sécularise l'éducation ; l'enfance est
abandonnée en des mains corruptrices, ennemies, ou
du moins insouciantes, malhabiles, et en tout cas
bassement intéressées... On se prend d'un amour fré-
nétique pour la matière, les nombres, les figures,
tout ce qui fausse l'esprit, nourrit l'orgueil, dessèche
l'âme.... Le clergé n'est plus regardé que comme un
moyen politique et humain d'action sur les masses
ignorantes... Pendant de longues années encore, les
classes élevées regardent l'impiété et l'indépendance
religieuse, le persifflage et le scandale comme étant
de bon ton... Le régime parlementaire met tous les
jours le roi, dans la personne de ses ministres, au ban
delà nation, représentée par ses députés. Sous le nom
de liberté de la presse, les oeuvres les plus infâmes, les
plus séditieuses, sont répandues jusque dans les chau-
mières... La populace apprend, dans un éclatant
triomphe (i83o), le pouvoir des barricades, des réver-
bères brisés, des rues dépavées; la France entière sait
que l'a/g'e/if pourra désormais, au besoin, remplacer le
talent et la vertu... C'est Y argent qui fera les députés, les
conseillers, les jurés, les maires, les électeurs... Le luxe,
un sensualisme tout païen pénètre successivement les
diverses classes delà société; on sent jouir, jouir par
les sens, jouir à tout prix... Chaque jour le haut en-
seignement prend des allures plus franchement athées,
indépendantes, et les coryphées de cet ordre de cho-
ses sont entourés de réputation ; on s'arrache leurs
écrits. Les comédiens, les danseuses deviennent des
génies, des célébrités avec lesquelles les têtes couron-
nées ne rougissent pas de fraterniser... Les villes se
peuplent de prostituées, les ateliers se transforment
en sérails, le repos du Seigneur est impunément el
même officiellement violé.
— 8 —
Telle, et pire encore (car que de traits on pourrait
ajouter au tableau !), est la France depuis près d'un siè-
cle : toujours en décadence morale, religieuse, politi-
que; toujours en lutte avec la foi, Y autorité, Incon-
science; toujours roulant sur la voie du précipice... et
l'on s'étonnerait qu'elle finît par y tomber? La France
porte, couve dans son sein la république et le com-
munisme depuis longtemps, et de tous les fous, de
tous les brigands que les événements de février firent
surgir sur l'horizon politique, pas un n'a émis une
idée, quelque infernale qu'on la suppose, qui ne soit
un plagiat fait aux rationalistes universitaires, auxphi-
losoplies ou aux protestants. Encore une fois, voilà
l'explication de la révolution de février 1848 pour
tout honnête homme qui ne se paie pas de paroles, et
qui ne s'obstine pas contre la lumière des faits les
plus éclatanls, les plus démonstratifs;... la voilà sur-
tout pour tout homme de foi, qui cherche à se rendre
compte des desseins à la fois terribles et miséricor-
dieux de la Providence. Pour celui-là, les événements
que nous allons raconter sont la juste expiation de
l'usurpation de i83o, et une leçon solennelle (la der-
nière peut-être) donnée à la France sur le bord de
l'abîme où une plus longue indécision pour le bien „
une apostasie consommée , finiraient par la préci-
piter.
Commençons.
Louis-Philippe venait de perdre sa soeur Adélaïde
le 3i décembre; c'était de mauvais augure. En tout
cas, cela servit de texte à une phrase de plus dans les
adresses banales que les deux chambres lui présen-
tèrent au renouvellement de l'année et à la reprise
de leurs travaux, en réponse au discours du trône.
— 9 —
Du reste , matériellement parlant, la France était
prospère; elle avait la paix avec l'Europe; Abd-el-
Kader, poussé vivement parle général Lamoricière ,
battu par les Kabyles, délaissé par les Marocains,
venait de faire sa soumission , gage précieux de paix
pour l'Algérie, et Louis-Philippe ne craignait pas de
dire à un diplomate étranger qui témoignait quelques
appréhensions : « Bah ! je suis à califourchon sur mon
gouvernement! » Mais un mot magique avait été pro-
noncé, mot qui fit toujours tresaillir le Français essen-
tiellement mobile et enthousiaste. Ce mot était : Ré-
forme ! Cela voulait dire que le pays était exploité ,
opprimé , monopolisé , et tout le monde convient
(moins les intéressés) que la chose ne pouvait être plus
vraie— Réforme! c'était dire : expulsion du ministre
Guizot, répudiation de son honteux et désastreux
système de corruption intérieure et de lâches com-
plaisances au dehors, la représentation nationale rame-
née à ses véritables principes, les impôts diminués,
le monopole et le privilège anéantis. La réforme, on
la voulait parce qu'on voyait les abus ; mais comment
l'obtenir?... Il est vrai, une opposition sérieuse s'était
organisée dans le parlement ; Montalembert dans la
haute chambre , Berryer, Béchard , Larcy, Genoude,
La Rochejaquelein, Lamartine, Ledru-Rollin et quel-
ques autres députés, battaient en brèche le gouverne-
ment depuis longtemps; mais qu'avaient-ils obtenu?
Enfin , les hommes du centre gauche, ou de Y oppo-
sition dynastique , Duvergier de Hauranne, Dufaure,
Thiers, Odilon Barrot, imaginèrent d'avoir recours
aux meetings, aux banquets réformistes. Il fut convenu
que le 22 février toute la garde nationale de Paris se
réunirait par légions, les officiers en tête, mais sans
— 10 —
armes, pour un banquet solennel faisant suite à ceux
que ces messieurs avaient présidés en province pen-
dant les vacances parlementaires. 11 faut bien le dire
avant de poursuivre, les hommes du centre, ceux
qu'on était convenu d'appeler indifféremment vendus,
ventrus et satisfaits, âmes dammées de l'orléanisme ,
à qui ils devaient tout, et avec qui ils croyaient périr,
s'il périssait, avaient étrangement pris peur. Aussi,
arrivés à Paris, s'empressèrent-ils d'obtenir du minis-
tre de l'intérieur que , dût-on employer VA force armée,
le gouvernement s'opposerait au banquet parisien.
Ils avaient fait plus : dans Y adresse officielle à Louis-
Philippe , les deux chambres avaient blâmé énevgique-
ment les réformistes et leurs banquets , les taxant
d'opinions subversives et dépassions ennemies
Odilon Barrot et Thiers voulurent se venger. Sa-
chant bien que la garde nationale de Paris non plus
que la troupe n'étaient pas républicaines, ils espéraient
retenir le flot populaire , faire proclamer le comte de
Paris et gouverner en son nom. Ils feignirent donc
de reculer devant Y interdit ministériel, tout en publiant
un violent manifeste, sous prétexte de contremander
le banquet. Mais, le 21, Odilon Barrot interpella
vivement le ministre, qui se défendit mal; le lende-
main, trois demandes de mise en accusation du minis-
tère entier, dont une signée par soixante députés,
sont portées sur la tribune par Duvergier deHauranne;
Guizot, aussi aveuglé que son maître, ne fait qu'en
rire.
^ Cependant, le soir (22), le faubourg Saint-Antoine
s'agite; on parle de barricades qui s'élèvent. Louis-
Philippe effrayé mande le comte Mole, sous la prési-
dence duquel Dufaure , Vivien , Billaut , Gouin
— 11 —
Passy, Tocqueville , Lanyer, Bugeaud, doivent former
un nouveau ministère..'. Guizot empêche que ces dis-
positions paraissent au Moniteur, et dès lors la guerre
civile commence.
Tous ces mouvements, ou étaient encore inconnus
en province, ou n'y avaient qu'un retentissement
vague et pas trop alarmant. Les esprits étroits, for-
mant toujours la majorité, avaient réellement con-
fiance au gouvernement qui avait su se maintenir et
tout braver pendant dix-sept ans et demi. On arrive
ainsi aux derniers jours de février— Le 25 , la France
entière est sans nouvelles de Paris; l'attente, ou
plutôt l'effroi public augmente— Déjà des bruits
effrayants, contradictoires, sont colportés, repoussés
ou accueillis , suivant les passions et les opinions
politiques ; on parle à'abdication , de régence et même
de république.... On annonce que de depuis trois
jours le sang coule dans les rues de Paris Enfin,
le 27 , toute incertitude cesse ; la Providence a frappé
un grand coup; l'expiation de i83o commence; un
simple fiacre emporte Louis-Philippe et sa famille.
En vain la princesse Hélène de Mecklembourg a paru
avec ses fils en suppliante au palais Bourbon; on lui
a répété le cri adressé il y a dix-huit ans à la mère
du duc de Bordeaux, de celui que le duc d'Orléans
aurait dû proclamer roi sous le nom d'Henri V
« C'EST TROP TARD ! »
Dans cette scène de scandale, à jamais regrettable
dans l'histoire de la France, la chambre des députés,
envahie par la populace en armes, avait retenti de
cris de malédiction et de mort Les députés orléa_
nistes se dispersent ; les princes d'Orléans n'échappent
à la mort qu'à la faveur du déguisement ; la fraction
- 12 —
légitimiste des députés , Berryer en tête, se maintient
encore à côté de la fraction républicaine. Mais bien-
tôt des proteslations appuyées des plus terribles
menaces se font entendre : « Plus de tyrans! Vive la
nation ! J T Hôtel-de-Ville ! »
Mais, avant de poursuivre, reprenons avec quelque
détail.... Le 22, dès le malin, les Tuileries et les
hôtels des ministres étaient gardés militairement.
Peut-être par suite d'un simple accident, une fusillade
assez vive s'engage devant l'hôtel des affaires étran-
gères, rue des Capucines; les morts, enlevés par les
émeutiers appartenant aux sociétés secrètes , sont
promenés dans les quartiers les plus populeux, au
milieu des vociférations les plus sanguinaires Des
barricades s'élevaient dès le matin dans la rue Duphol;
un groupe d'étudiants parut sur les Champs-Elysées,
criant : A bas Guizot ! On n'en tint aucun compte.
Vers midi, les choses prirent un caractère plus se"
rieux : un rassemblement tumultueux s'étant formé
sur la place de la Concorde, il fallut faire avancer de
la cavalerie qui parcourut les environs de la Made-
leine et la rue Saint-Honoré. La foule se porta sur le
Carrousel aux cris de Vive la réforme ! Quelques lé-
gers engagements eurent lieu; le Palais-Bourbon était
occupé par des forces imposantes, mais on voyait que
le gouvernement s'annulait lui-même; aucun ordre
énergique et précis n'était donné. Les émeutiers ,
voyant que le soldat craignait en quelque sorte d'agir,
prenaient d'un moment à l'autre une nouvelle au-
dace. Dans la soirée , cinq cents hommes du peuple
armés jusqu'aux dents, étaient réunis au Carrousel;
des barricades formidables s'élevaient comme par
enchantement dans les rues de Rivoli, Saint-Honoré
— 15 —
Croix-des-Petits-Champs ; les magasins d'armes étaient
pillés; une agitation effrayante régnait sur tout le
boulevard Montmartre ; un combat assez opiniâtre,
engagé pour la défense d'une barricade, rue Grenétat,
fit couler le sang assez abondamment pour qu'on se
crût obligé de faire battre le rappel dans toutes les
rues de la capitale.
Le 23, au matin, on comptait, disait-on, cinquante
morts, qu'on avait ensanglantés à dessein et disposés
sur des chariots , dans les attitudes les plus saisissan-
tes, après quoi on les avait promenés aux flambeaux
pendant toute la nuit. Ce spectacle avait fait dans les
faubourgs l'impression la plus sinistre... Aussi, dès le
matin , des attroupements considérables se firent rue
Saint-Denis et rue Saint-Martin ; le Palais-Royal était
investi et pillé; sur les boulevards, le passage était in-
tercepté au moyen des arbres abattus... Insensible-
mentla capitale se transformait en un immense champ
de bataille.
A la vue de ces préparatifs , Louis-Philippe charge
Thiers et Barrot de former un nouveau cabinet ; le
maréchal Bugeaud prend le commandement général
de Paris, et le général Lamoricière celui de la garde
nationale. Pendant quelques heures, le peuple semble
accueillir assez favorablement les uns et les autres ;
mais bientôt après les membres des sociétés secrètes,
qui sentent que la révolution leur échappe, ménagent
des collisions au milieu desquelles la garde nationale
et la troupe de ligne montrent une indécision déses-
pérante. On s'est demandé comment Bugeaud , cou-
rageux, ennemi de la révolution, dévoué à Louis-Phi-
lippe, pouvant disposer de troupes considérables, n'a
rien fait pour empêcher le triomphe de la populace,
— 14 —
qu'il eûtélé si aisé de contenir, surtout au commen-
cement. 11 y en a qui assurent que l'illustre maréchal,
appelé trop tard, proposa des mesures tellement éner-
giques, que Louis-Philippe n'osa y souscrire : « Tant
de sang! dit le prince. — Oui, sire , sinon Votre Ma-
jesté est perdue... » Et on en resta là.
A chaque instant des bandes armées entraient
dans Paris; les engagements les plus vifs avaient lieu
rue Bourg-l'Abbé et rue Transnonain. Jusque là, la
garde municipale s'était battue à peu près seule ; la
garde nationale parut enfin, mais elle agit mollement,
aussi bien qu'un corps nombreux de troupes de toutes
armes que l'on avait concentré sur le Carrousel. Rue
Vieille-du-Temple, les chasseurs de Vincennes avaient
enlevé une barricade gigantesque ; mais, dans la rue
Saint-Martin , les gardes nationaux déposaient les ar-
mes, qu'ils se voyaient obligés de tourner même con-
tre des femmes et des enfants. Les postes de Y octroi
étaient enlevés, les ateliers des journaux envahis et
saccagés.
Cependant on annonce Yabdication de Louis-Phi-
lippe et Y avènement du comte de Paris ; mais Louis-
Philippe avait si peu de confiance dans le résultat de
cette démarche suprême, qu'il quitte secrètement les
Tuileries avec sa famille pour se rendre à Neuilly. Il
s'en faisait temps : la populace se rue sur le château,
qui avant une heure et demie est forcé et pillé. Ce
qu'on appelait encore le trône est enlevé, lancé dans
la rue par les fenêtres et foulé aux pieds par les révo-
lutionnaires. Rien n'est épargné que ce qui est con-
sacré par la religion. Ainsi, le matériel de la chapelle
est porté au curé de Saint-Roch, et tous les fronts se
découvrent et s'inclinent devant le crucifix, porté
— 15 —
respectueusement par un élève de l'École polytechni-
que... On sait aussi qu'au plus fort de la lutte les bar-
ricades s'étaient ouvertes pour livrer passage au prêtre
qui portait le saint viatique. Ce fut là, du reste, le
grand caractère de cette révolution, bien différente de
celle de i83o. A cette première époque, le clergé avait
en quelque sorte confondu sa cause avec celle delà dy-
nastie, desorte que la chute de l'une ne pouvait man-
quer d'avoir un retentissement fâcheux pour le repos
de l'autre... On se rappelle la destruction du palais de
l'Archevêché, les croix abattues, les processions sup-
primées, les scènes sacrilèges de Saint-Germain-
l'Auxerrois... Depuis i83o, au contraire, le clergé,
non moins dévoué au pays, s'était beaucoup moins
occupé des personnages politiques ; sa position était
donc plus franche, ses allures plus libres... C'est ce
qui parut manifeste pendant les sanglantes journées
de février... Non seulement la religion et ses minis-
tres ne cessèrent pas d'être respectés, mais ils ont
même reçu depuis lors des hommages presque inouïs
dans les annales de la nation , du moins depuis bien
longtemps... Vraiment, le doigt de Dieu est là!
Au départ de Louis-Philippe , le prince paraissait
abattu ; la princesse Marie-Amélie le soutenait avec
tous les signes extérieurs de la douleur et de l'irrita-
tion. Le juif Crémieux ferma la portière du fiacre
qui les emportait. Sur les boulevards, la voiture fut,
dit-on, assaillie de coups de pierres... Enfin, les exi-
lés arrivèrent à Dreux, où Louis-Philippe, délaissé de
tous, exténuéparla faim dans son propre château, ré-
pétait douloureusement, en attendant son repas, ces
paroles significatives : « COMME CHARLES X , GRAND
DIEU ! COMME CHARLES X ! »
— 16 —
Nous parlons ici comme chrétien, en dehors de
toute haine comme de toute affection, et nous di-
sons : Oui, comme Charles X! et cela devait être ,
pour manifester la Providence à un siècle qui la nie,
pour apprendre à respecter le droit et la.propriété»
un siècle d'ambition et de convoitise...
Suivons maintenant la révolution entrant triom-
phante à l'Hôtel-de-Ville ; là , une bande d'hommes
de la rue improvise un gouvernement provisoire com-
posé ainsi :
i° Dupont (de l'Eure), vieux libéral, en opposition
avec tous les gouvernements précédents , mais , au
demeurant , jouissant d'une réputation d'honnête
homme assez incontestée.
2° De Lamartine, une des gloires du Parnasse fran-
çais , la première même dans ces derniers temps ,
mais vrai poète, sans convictions religieuses ni poli-
tiques assez nettement définies; qui, après avoir
chanté Bonaparle, s'était prosterné devant le ber-
ceau du duc de Bordeaux, sa harpe à la main ; qui,
rallié à l'orléanisme , s'en était enfin séparé, de dépit,
dit-on, de n'avoir pu obtenir l'ambassade de Lon-
dres... Malgré son imagination de feu, Lamartine
était généralement regardé comme incapable de
grands excès révolutionnaires.... Sa réputation de
républicain lui était venue de son Histoire des Gi-
rondins, oeuvre très-inexacte au point de vue des faits
et de la critique, et dangereuse au dernier point en
morale et en politique.
3° Crémieux, banquier israélile, pâle tribun.
4° François Arago, membre de l'Institut, astro-
nome de premier mérite, dont les opinions libérales
— 17 —
avancées sont tempérées par un fonds d'honnêteté
qu'il ne démentira pas.
5° Ledru-Rollin, fils d'un comédien ambulaut, avo-
cat assez distingué, criblé de dettes malgré les pro-
duits énormes et plus que suspects de son étude , tri-
bun parfois éloquent, et généralement entreprenant
el énergique. C'est assurément un des membres les
plus mauvais et les plus dangereux du gouvernement
provisoire.
6° Garnier-Pagès,
7° Marie ,
avocats distingués, libéraux prononcés , mais dont
l'honnêteté politique est assez bien établie. En somme,
on aurait pu s'attendre à plus mal. À ce comité on
donne pour secrétaires des journalistes libéraux, des
écrivains compromis sous le régime précédent : Ar-
mand Marrast, Louis Blanc, Ferdinand Flocon , et
enfin l'ouvrier Martin , plus connu sous le nom d'Al-
bert.
De ce personnel il s'agit de composer un ministère
provisoire ; la présidence sans portefeuille est donnée
au vieux Dupont, sorte d'enseigne insignifiante, qui
prouve tout au plus que l'on croit encore à l'honnê-
teté de la France et qu'on respecte l'opinion publi-
que; du poète Lamartine on fait un ministre des
affaires étrangères ; le juif Crémieux est chargé du
portefeuille de Injustice; le fougueux tribun Ledru-
Rollin est nommé à l'intérieur ; l'avocat Marie, aux
travaux publics ; un autre juif, le banquier Goud-
chaux, aux finances ; le saini-simonien Carnot,. kY ins-
truction publique et aux cultes.
Ces deuxderniersnoms sont étrangers au gouverne-
ment provisoire ; il faut y joindre le brave et honnête
— 18 —
général Bedeau, à la guerre; Bethmont, au commerce;
Garnier-Pagès, à la mairie de Paris, destinée à rem-
placer la préfecture de la Seine; le général Cavaignac,
fils du terroriste de ce nom , au gouvernement général
de l'Algérie, et le colonel de Courrais au commande-
ment général de la garde nationale de Paris.
Comme on le voit, Thiers et Barrot, les principaux
promoteurs de la révolution, avaient disparu de la
scène politique, après avoir été portés en triomphe
sur les boulevards au commencement de l'émeute....
Triomphe éphémère, qui se change en une fuite aussi
urgente qu'ignominieuse au moment de la déchéance
de Louis-Philippe et du rejet du comte de Paris !
Un des premiers actes du gouvernement provisoire
fut de dissoudre les deux anciennes chambres; suivit la
destitution d'une foule de magistrats et de la grande
majorité des fonctionnaires amovibles. Dès le 26, le
gouvernement, peut-être dans l'intention de calmer
l'effervescence populaire, s'engage témérairement à
donner du travail à tous les ouvriers, à patronner les
associations, à abandonner à la populace le terme à
échoir de l'ancienne liste civile. Le même jour, Be-
deau cède le ministère de la guerre au vieux général
Subervie , et prend le commandement de la ire divi-
sion militaire. Tandis que la France, partagée entre
une certaine appréhension pour l'avenir et la satisfac-
tion d'être délivrée d'un régime humiliant et immo-
ral, fait acte d'adhésion unanime au nouvel état de
choses, Ledru-Rollin ouvre indistinctement les portes
des prisons de l'Etat à tous les détenus politiques,
hommes ruinés, pressés par la faim, la rage au coeur,
sans expérience aucune, plusieurs même souillés de
sang, que nous verrons bientôt transformés en agita-
— 19 -
leurs officiels du pays, aux appointements de 4o fr.
par jour, sous le nom de commissaires des départe-
ments. Le gouvernement déclare lui-même qu'il a à sa
disposition plus de deux cents millions dont il ne res-
tera pas un centime dans moins d'un mois... Cepen-
dant on s'occupe des nombreuses victimes de la
guerre civile ; mais en même temps le gouvernement
prend sous Sa protection, comme des héros méconnus,
tous les bandits qui ont conspiré sous les divers régi-
mes monarchiques. On annonce que le palais des
Tuileries deviendra Y hôtel des invalides du travail.
Insensiblement la tranquillité se rétablit dans les
rues ; l'archevêque de Paris se hâte de reconnaître le
nouveau gouvernement, et engage ses prêtres à l'imiter.
Cet exemple est suivi par tout l'épiscopat français. Les
couleurs nationales sont maintenues avec la devise
maçonnique : Liberté, Égalité, Fraternité. Paris est
dans une sorte de fête ; on exalte le public par les
plus étranges nouvelles, par exemple, que la Belgique
a chassé son roi et s'est constituée en république. Sous
le coup de cette exaltation, la populace des faubourgs,
soudoyée par Ledru-Rollin, veut une dictature, le
drapeau rouge et la terreur. Cinq fois dans la jour-
née , Lamartine est obligé de paraître à une fenêtre
de l'Hôtel-de-Ville. Là, il est vraiment sublime; en
face de plusieurs milliers de fusils, il proteste éner-
giquement contre de telles prétentions, et ne craint
pas de dire que le drapeau tricolore a porté la gloire
de la France dans tout l'univers, tandis que l'ignoble
drapeau rouge a fait seulement le tour du Champ-de-
Mars, traîné dans le sang français. Peut-être ce jour-là
Lamartine a-t-il sauvé la France; aussi, la reconnais-
sance publique lui est acquise tant qu'il suivra une
— 20 —
ligne aussi droite et d'aussi patriotiques inspirations.
Insensiblement la révolution se donnait des allures
plus tranchées ; la république était solennellement pro-
clamée , le dimanche 26 février, au pied de la colonne
de Juillet; on abolissait la peine de mort en matière
politique, garantie précieuse pour le moment; mais
en même temps était décrété l'établissement des ate-
liers nationaux , utopie immorale qui a coûté inutile-
ment tant d'argent au pays, et qui amena enfin les ter-
ribles journées de juin.... Tous les. ministres de Louis-
Philippe avaient pu échapper à la fureur populaire ;
Paris conservait encore son aspect guerrier ; les bar-
ricades étaient debout; à toute heure du jour une foule
compacte encombrait les places publiques. Néan-
moins, dès le dimanche 26, les églises se rouvrirent;
le R. P. Lacordaire reprit ses conférences au milieu
d un auditoire plus nombreux et plus attentif que
jamais.... C'était rassurant pour l'avenir; mais à côté
du sublime se trouvait le burlesque, je veux parler
de ces manifestations dans lesquelles on voyait figurer
jusqu'à des enfants et des femmes , des duchesses
fraternisant avec les dames de la halle, des prêtres
catholiques donnant la main à un rabbin ou à un
ministre protestant.... Après tout cela, il eût au moins
fallu des actes ; mais les hommes de février, outre
qu'ils étaient loin d'être des génies, surtout en poli-
tique , avaient été pris au dépourvu. République,
socialisme, étaient des mots signifiant pour eux une
foule de choses, mais avec un fonds étonnant d'obs-
curité , d'hésitation.... Ils sentaient d'ailleurs que la
France n'était pas prête.... Ensuite, la religion les
gênait ; mais n'osant l'attaquer de front, ils feignaient
même de l'implorer. Toutefois, en demandant denou-
— 21 —
pelles prières, par suite des nouveaux événements , le
citoyen Carnot laissait percer ouvertement l'esprit du
gouvernement à l'encontre de l'Eglise et de ses minis-
tres. Indifférence, sinon mépris, c'était tout!... Ils
ne savaient pas, les insensés, que la liberté qu'ils
proclamaient allait être surtout la liberté de l'Eglise !
Quoi qu'il en soit, le gouvernement poursuivait son
oeuvre, et les décrets se multipliaient. L'un avait pour
objet de supprimer les titres nobiliaires, et le citoyen
et la citoyenne remplaçaient monsieur et madame dans
lès actes officiels et au Moniteur. L'autre promettait
la suppression d'une foule d'impôts, surtout de l'im-
pôt indirect, et la répartition plus équitable de l'impôt
direct. Puis venait l'établissement de la commission
des travailleurs, à la tête de laquelle Louis Blanc,
suivi d'hommes en blouse, qu'on était convenu d'ap-
peler ouvriers, débita , plusieurs mois durant, son in-
signifiant pathos sur les fauteuils du palais du Luxem-
bourg. C'étaient ensuite des projets d'armées du Rhin,
de la Meuse, des Alpes, etc., etc. Le corps diploma-
tique n'avait pas quitté Paris ; le nonce même du
pape avait montré le plus grand empressement à faire
son adhésion au nouveau régime.... Dans toute la
France, le clergé était appelé à bénir les arbres de
liberté, cérémonie à laquelle il se prêtait partout de
bonne grâce, et qui, dans certaines localités, ne
manqua point d'une certaine majesté.
xMais le fait finit par se reproduire avec une fré-
quence telle, qu'on pouvait craindre de voir dispa-
raître du territoire de la république l'espèce si inof-
fensive des peupliers, arbres infortunés, victimes de
l'engouement populaire, transplantés des bords d'une
belle rivière au milieu d'une place aride , arrosés là
— 22 —
de vin en guise des fraîches eaux qui baignaient
leurs racines, entendant vociférer la Marseillaise et le
sang impur au lieu des douces roulades du rossignol,
et bientôt, hélas ! séchant sur place sans attirer même
un regard de pitié !.... Ainsi passe la gloire humaine !
Depuis quelque temps nous rions de cela; mais
il y a cinq ans on était loin d'en rire, et la plus
mince commune ne se croyait quitte envers la patrie
qu'après avoir encombré ses rues d'une douzaine
de ces innocents emblèmes de la liberté.... Pauvre
peuple français !... aimables fous!... "Les républicains
triomphaient ; mais bientôt ils ne purent plus se
reconnaître, tout le monde se donnant pour républi-
cain. Ce fut alors qu'un des membres du gouverne-
ment inventa la distinction dont on s'est tant amusé
(de quoi ne nous amusons-nous pas ?) entre les républi-
cains de la veille et ceux du lendemain. Un républicain
de la veille était censé celui qui avait aimé la républi-
que exclusivement, au moins dès le sein maternel....
« Mais, direz-voûs peut-être , quel moyen avait-on de
s'assurer d'une telle merveille? » Je conviens que
grande était la difficulté; aussi le Charivari fut-il sur
le point d'être breveté pour avoir découvert un autre
procédé infiniment simple et toujours efficace : « Pre-
nez un homme, disait l'aimable rieur, suspendez-le
la tête en bas , secouez légèrement ses poches ; s'il en
tombe quelque pièce de monnaie, défiez-vous ; s'il
ne tombe rien, soyez sûr de votre homme : c'est un
vrai républicain. » Un républicain du lendemain, au
contraire, était celui qui avait quelques francs dans
le gousset, quelques ares de terre au soleil, quelque
goût pour un travail honnête, et qui avait accepté
plus ou moins sincèrement la république, mais sans
— 25 —
l'avoir désirée, sans avoir coopéré en rien à son avène-
ment.
Quoi qu'il en soit de celte distinction, les républi-
cains de la veille croyaient avoir seuls des droits en
France désormais ; c'était, à la vérité, traiter en enne-
mis et en parias les trois quarts et demi de la popula-
tion. Aussi, là commencèrent les grandes tribulations
du citoyen Ledru-Rollin. On sait qu'en province la
révolution fut généralement acceptée pacifiquement,
preuve incontestable du peu d'estime et d'affection
de la France pour le régime tombé. Il y avait eu
cependant des tentatives de désordre ; ainsi, dans
quelques villes , on avait forcé les portes des prisons;
on s'était introduit de force dans les couvents, sur-
tout dans ceux où se trouvaient des métiers ; on avait
rendu au crime les malheureuses que la religion en
avait arrachées ; les hommes influents sous le dernier
régime avaient couru des dangers, et leurs habitations
avaient été pillées. Dans certaines localités, les pro-
testants avaient cru le moment favorable pour se ruer
sur les catholiques. C'est ainsi qu'à Nîmes on les vit
former une véritable armée accourue de tous les
environs et cerner la population catholique de la ville,
incomparablement plus nombreuse, mais sans armes;
et, sans l'intervention du vénérable évêque , Dieu seul
sait ce qu'il en serait advenu à cette cité, une des plus
intéressantes du Midi.
A Rouen , des tentatives de désordre affligèrent
aussi la population. Par malheur pour cette ville, les
hommes qui s'installèrent au pouvoir montrèrent peu
d'énergie. Le commissaire du gouvernement , qui
arriva bientôt , exploita en quelque sorte les mau-
vaises passions au profit de sa candidature à la repré-
— VA- —
scntalion nationale. Pendant un mois et demi, le feu
sembla dormir, caché sous la cendre ; mais au jour du
vote il fit une sinistre explosion ; et, après Pans et
Lyon , Rouen est la ville qui a vu couler le plus de
sang par suite de la révolution. Limoges eut aussi,
dès le moment même de la révolution, la réputation,
méritée ou non, de cité tapageuse et même communiste.
On sait que peu de temps après l'anarchie engagea le
combat, et qu'elle ne fut vaincue qu'au prix du sang.
Après tout, ces regrettables incidents avaient été
locaux et passagers. La partie honnête de la popula-
tion , loin de se laisser effrayer , avait relevé prompte-
ment la tête, s'était emparée des municipalités. Il en
était temps : les républicains de la veille commen-
çaient à laisser percer leurs prétentions; et par le fait
seul qu'on sentait le besoin de défendre énergique-
ment Irréligion, la famille, la propriété, on confes-
sait par là même que ces trois bases essentielles de
toute société , de toute civilisation , étaient largement
attaquées. Les républicains de la veille donc étaient
en immense majorité des saint - simoniens ruinés ,
hommes aveuglés par les souvenirs d'immorales théo-
ries , voulant absolument placer la fin de l'homme
dans cette vie, et ne reconnaissant d'autre bonheur
que celui des sens. Or, pour réaliser ce système, il
fallait que la société entière contribuât aux dépens de
ses premiers principes; il fallait briser le mariage pour
que chacun suivît les caprices d'une passion sans
frein : c'est ce qu'ils appelaient la femme libre, dont
les types étaient une George Sand, une Niboyet....
Il fallait anéantir la propriété , pour que les parts
fussent égales, en vertu d'un nouveau partage, ou , ce
qui eût été plus simple , en égorgeant les anciens
_ 25 —
possesseurs, qui avaient assez joui... Mais par dessus
tout il fallait honnêtement étouffer le christianisme,
dont le nom seul condamnait de telles monstruosités.
Le dernier mot de tout cela eût été la terreur, le
communisme, avec Barbes, Cabet, Blanqui, Proudhon,
Raspail, et tant d'autres fous ou brigands. Le pré-
lude était le socialisme, l'impôt progressif, le droit
au travail, avec Ledru-Rollin, Marrast, Pagnerre,
Flocon, et une myriade de filous et d'ambitieux.
La France honnête, c'est-à-dire la France à peu
près entière, le comprit; elle se décida à des sacrifices,
toléra jusqu'à nouvel ordre le gouvernement provisoire,
les clubs, les démonstrations, les fêtes républicaines
avec ses vierges emblématiques, ses statues de la Répu-
blique aux grosses mamelles, ses boeufs aux cornes
dorées La France fit plus, elle accepta cette nuée
de commissaires ordinaires et extraordinaires à qua-
rante francs par jour , même quand ils étaient deux
ou trois dans la même ville , en général sans le sou,
affamés, flétris par de précoces excès, à peine sortis
des cachots de l'Etat, la plupart anciens conspirateurs
aux mains souillées de sang français, envoyés par
Ledru-Rollin pour révolutionner et rêpublicaniser les
provinces, c'est-à-dire pour diviser le pays, allumer
la guerre civile. Mais quand parurent les bulletins de
George Sand et les circulaires de Jules Favre , oeuvres
incendiaires signées Ledru-Rollin ; quand la France
indignée et ébahie apprit que les misérables dont
nous venons de parler avaient des pouvoirs illimités,
que , par conséquent, l'honneur, les biens , la liberté,
la vie des citoyens les plus inoffensifs étaient à leur
merci, il y eut une explosion générale. Une scission
même se fit dans le gouvernement provisoire, et le
— 26 —
danger donnant du coeur aux plus lâches, on put
espérer le salut.
Tandis que tout ceci s'accomplissait à l'intérieur,
le poétique ministre des affaires étrangères disait de
son ton le plus doux aux agents diplomatiques fran-
çais près les gouvernements étrangers : que la répu-
blique ne voulait pas se battre sans raison, mais
qu'après tout elle serait vraiment enchantée qu'on lui
en fournit le prétexte ; qu'elle (toujours la république
à peine née) ne reconnaissait plus les traités de I8I5
que comme des FAITS; que si les Polonais, les Suisses,
les Italiens voulaient se révolutionner, elle, cette aimable
enfant, seraitlà pourles soutenir, etc., etc. Heureuse-
ment les tyrans de l'Europe ne prirent pas au sérieux
cette boutade lyrique, par trop enfantine.
LIVRE II.
Depuis le décret pour l'élection des membres de l'Assemblée nationale,
le S mars 1848, jusqu'à l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte comme
représentant du peuple de la Seine, fin mai de la même année.
Le 5 mars parut le décret qui convoquait le peuple
pour l'élection de ses représentants à une future As-
semblée nationale, chargée de donner une constitu-
tion à la France et de fixer la forme de son gouverne-
ment. Les élections, indiquées d'abord pour le 9 avril,
furent ensuite renvoyées au jour de Pâques. Il fallait
900 représentants, c'est-à-dire un pour chaque 40,000
âmes de la population. Tout Français majeur était
électeur et éligible sans aucune condition de cens. Ce
dernier point était d'une haute moralité et une tar-
dive réparation du scandaleux monopole électoral
auquel le pays était sacrifié depuis plus d'un demi-
siècle.
On annonçait, avec intention, queles représentants
jouiraient d'une indemnité de 25 francs par jour...
Avis aux affamés, maîtres d'école, avocats sans cause,
— 28 —
prêtres interdits, médecins sans clientèle, etc. Tout cela
devait faire, dans l'idée de Ledru-Rollin, impersonnel
de républicains de la veille vraiment édifiant... Mais la
France ne se laissa pas duper aussi grossièrement. Du
reste, ce décret, qui annonçait la fin d'un alarmant
provisoire, fut reçu avec faveur, et aussitôt commen-
cèrent les clubs, les comités, les professions de foi.
Préalablement, le gouvernement avait aboli le ser-
ment politique; disposition fort prudente pour le
moment , d'autant plus qu'on pouvait dire que le
pays se trouvait sans forme de gouvernement légi-
time jusqu'à nouvel ordre, bien qu'au mépris de la
liberté qu'il avait tant proclamée, le gouvernement
provisoire eût inauguré de son chef la république.
Pour préparer les voies aux élections, le gouverne-
ment affranchit la presse. Vers le même lemps il dé-
crétait les comptoirs d'escompte. Le citoyen Goud-
chaux laissait les finances à Garnier-Pagès, qui laissait
lui-même la mairie de Paris à Armand Marrast. Outre
les deux cents millions déposés à la Banque de France,
les trésors pillés aux Tuileries, à Neuiîly, etc., il fallut
augmenter de 45 c. par cent l'impôt direct. À Lyon,
grâce aux déprédations tolérées, partagées même par
le trop fameux Emmanuel Arago , l'augmentation fut
de 55 c. en sus des 45 c. imposés au reste de la
France. Et cela même ne suffit pas. Dans toutes les
villes, mais surtout à Paris , une foule de personnes,
prises pour dupes, ou peut-être simplement effrayées,
répondirent à un appel au patriotisme public, sous
forme de souscription , ou dons volontaires à la répu-
blique; et l'on se croyait heureux d'en être quitte à ce
prix, et l'on faisait des réjouissances, des banquets
civiques et fraternels...
— 29 -
Cependant Louis-Philippe , affublé d'un blouse
d'ouvrier, et accompagné de Marie-Amélie, avait erré
huit jours en Normandie, tellement inconnu que le
gouvernement le faisait chercher par avis télégraphi-
ques— Enfin, s'étant embarqués sur un bateau pê-
cheur, les exilés furent recueillis parle navire anglais
l'Express— Nous verrons Louis-Philippe expier par
sa mort à Claremont celle de Charles X à Goritz. Pour-
suivons.
On assure que plusieurs membres du gouverne-
ment provisoire avaient contre eux deux ou trois con-
traintes par corps. C'était vraiment de la tyrannie de
la part de leurs créanciers ; aussi surent-ils s'en dé-
barrasser en abolissant la contrainte. Charité bien or-
donnée commence par soi... La révolution marchait
toujours; le citoyen Ledru-Rollin, comprenant que
les excès des patriotes compromettraient son oeuvre
et sa position, si belle pour le moment, donnait à ses
commissaires certains conseils raisonnables; mais la
pensée intime ne pouvait s'empêcher de percer... Le
public honnête et modéré était en défiance, et les
feuilles publiques ne craignaient pas de s'expliquer
clairement là-dessus. Evidemment, encore une fois ,
la France n'était pas prête;... la proclamation delà
république était pour le pays une mystification ; aussi,
dans les professions de foi des solliciteurs d'un man-
dat de représentant, on lisait les protestations les plus
pompeuses d'un profond dévouement à la sainte cause
de la religion, de la famille et de la propriété, en un
mot de la morale et de l'ordre. De francs athées, des
libertins , des zélateurs du phalanstère se donnaient
des airs de conversion fort touchants, mais dont au
fond peu de personnes étaient dupes. Au surplus, en
— 50 —
fait de représentants , la France était sûre de n'avoir
d'autre embarras que celui du choix; et , pour con-
tenter tous les dévouements (lisez toutes les vulgaires
ambitions) , il aurait fallu envoyer à l'Assemblée la
moitié du pays... Le commerce semblait anéanti ; les
fonds publics subirent une dépression sans exemple...
Une ou deux industries surnageaient, la papeterie et
l'imprimerie. Dans certaines villes, les marchands épi-
ciers purent se pourvoir de cornets pour un an , en
achetant les professions de foi, proclamations au peu-
ple , bulletins électoraux, qui pleuvaient sur les élec-
teurs. Pour l'avenir, on essayait de faire de beaux rê-
ves; pour le présent, on avait en réalité une armée
désorganisée, des impôts exorbitants, nul débouché
pour le commerce, tellement que les garances, les
soies du Midi, données au plus vil prix, ne trouvaient
pas même d'acheteurs... Sous le nom d'ateliers natio-
naux, on trouvait dans chaque ville des bandes de
ci-devant conspirateurs , gent fainéante, gourmande,
ivrogne, insolente, débauchée, impie, par conséquent,
hurlant la Marseillaise, rançonnant les citoyens paisi-
bles sous couleur de plantation d'arbres de liberté
Lyon , cette malheureuse cité, si bien dotée par la
Providence de tous les avantages matériels et reli-
gieux, Lyon avait prévariqué. Sa population, jadis
aux opinions politiques si saines, au dévouement reli-
gieux si profond, s'était laissé gagner par Yorléanisme
et l'indifférence. Emmanuel Arago vint la châtier. Les
impôts y furent doublés; les ouvriers, maîtres du ter-
rain , s'organisèrent en deux compagnies, les vautours
et les voraces, divisés entre eux, mais sachant s'unir
pour le mal... Pendant quinze mois, Lyon fut sous le
coup de celte tyrannie ignoble ; pendant trois ans il
— 31 —
en.a éprouvé le triste retentissement; il fallut l'inon-
der de troupes, le traiter en ville assiégée.
Revenons au gouvernement provisoire. Après la
fameuse circulaire des pouvoirs illimités, une députa-
tion d'hommes sérieux se présenta à l'Hôtel-de-Ville ;
Lamartine , à l'honnêteté duquel la France avait foi,
fut chargé de la recevoir, et ses paroles donnèrent
encore plus d'énergie aux gens de bien, en leur ap-
prenant que le gouvernement était loin d'être uni
« Le gouvernement provisoire, dit-il, n'a chargé per-
sonne de parler en son nom à la nation , et surtout de
parler un langage supérieur aux lois... » Bientôt le
bruit courut que Ledru-Rollin avait donné sa démis-
sion , et les fonds publics firent une hausse de 5 fi\,
fait des plus significatifs pour l'époque. A part cet in-
cident, la politique prenait une sorte d'unité en
France. Les légitimistes, interprétés par MM. de Fal-
loux, Berryer, de La Rochejaquelein, de Genoude,
semblaient accepter la république, moins par amour
pour elle, du reste, qu'en haine du régime détruit;
mais il n'est pas moins vrai de dire que cet appoint fut
très-salutaire aux républicains proprement dits , trop
peu nombreux pour consommer seuls même un esca-
motage. Il en fut de même des bonapartistes. Quant
au parti orléaniste, gens de commerce et de finance,
peu entreprenants de leur naturel, ils se tinrent très-
prudemment à l'écart; les plus peureux lançaient
des invectives contre l'usurpateur déchu, et criaient :
Vive la liberté ! ce qui égayait parfois les réunions
politiques.
A l'extérieur, les agents des sociétés secrètes avaient
paru dans la rue aussitôt que l'on eut appris la nou-
velle des événements de Paris. Berlin était en insur-
rection et le roi tenté de fuir; à Vienne, c'était pis
encore : la jeunesse égarée et corrompue des collèges
et universités entraînait la populace ; l'empereur Fer-
dinand et M. de Metternich quittaient les affaires ;
on se croyait au moment de voir proclamer aussi la
république dans celte capitale. Bientôt l'Allemagne
entière et l'Italie furent en feu, les affaires suspen-
dues , le sang versé, parce que l'Europe avait besoin
d'une leçon sur l'imprudence de l'homme qui s'in-
surge contre Dieu, sur l'impuissance radicale du ra-
tionalisme, jusque là tant vanté, et que l'on voulait
substituera la foi, comme plus capable qu'elle de
faire le bonheur des peuples. De tout cela on pouvait
conclure une chose, je veux dire l'immense in-
fluence de la France sur l'Europe entière, soit pour
le bien, soit pour le mal... Quelle responsabilité pour
notre nation !
Cependant Subervie s'était retiré du ministère , et
l'astronome Arago joignait au portefeuille de la ma-
rine celui de la guerre; ce n'était que doublement
ridicule, mais voici qui était affligeant. A Lyon , Em-
manuel Arago s'adressait aux communautés religieu-
ses, les pillait et puis les expulsait, malgré les protes-
tations du cardinal-archevêque, qui avait peut-être
un peu trop compté sur son adhésion motivée au
nouveau régime.... On se préparait, sur tous les
points du territoire, aux .élections des officiers des
gardes nationales de chaque commune ;... c'était le
préambule des grandes élections ; les premières de-
vant avoir lien le 5 avril, les secondes furent définiti-
vement fixées au dimanche 23, jour de Pâques , et
l'Assemblée nationale devait se réunir le 4 mai. C'é-
tait du temps de gagné pour les républicains, qui
— 33 —
trouvaient sur certains points d'énergiques résistan-
ces. Le citoyen Carnot avait beau activer le zèle pa-
triotique des maîtres d'école , dont le personnel était
déjà depuis longtemps ce qu'il se montrera pendant
les trois ans qui vont suivre ;... les paysans et les ou-
vriers , rien qu'avec leur simple bon sens naturel,
comprenaient fort bien qu'ils n'étaient pas en état de
donner une constitution à la France dans des cir-
constances aussi graves et aussi délicates.
Trois corps de vingt mille hommes venaient d'être
décrétés, l'un à Lyon, l'autre à Dijon, et le troisième
à Grenoble... Croyait-on à la guerre à l'extérieur?...
On peut en douter... Néanmoins Charles-Albert, ce
malheureux roi, jusque là si remarquable et rendant
ses sujets heureux , profitait de l'insurrection lom-
barde pour s'avancer vers Milan, ne doutant nul-
lement du succès de l'entreprise , rêvant déjà le
royaume de la Haute-Italie, et se croyant dans
Monza, ceignant la couronne dejèr... Tout cela devait
le mener où mènera l'ambition, tant qu'il y aura une
Providence... Vaincu à Novarre, il ira mourir de dou-
leur à Oporlo, après avoir ouvert la Sardaigne à ce
libéralisme impie et bâtard , qui conduira peut-être
un jour l'Etat subalpin à sa perte et Victor-Emma-
nuel à l'échafaud. A Madrid, la révolution tâchait
aussi de s'organiser, mais elle avait compté sans Nar-
vaez et ses aides-de-camp, et une nuit suffit pour ra-
mener le calme.
Ainsi s'était passé le mois de mars , mois terrible
pour la France, mois d'angoisses difficiles à exprimer.
Le clergé s'était, d'ailleurs, si peu mêlé à la politique
orléaniste, il usa de tant de complaisance et de mo-
dération à l'égard des républicains, que non seulement
— 54 —
il eut la paix et se fît respecter, mais il eut encore la
consolation de rendre d'immenses services à l'ordre et
auxhonnêtesgens. Parla, les démonstrations politiques
prirent une certaine couleur religieuse à laquelle la
grande majorité applaudissait; le Christ, l'Evangile
étaient cités à toutpropos; des prêtres, des évêques se
mettaient sur les rangs pour la représentation nationale,
et même ceux qui le voyaient de mauvais oeil ne pou-
vaient s'empêcher de respecter leur droit... Il y a plus,
bien des républicains de la veille fondaient leurs espé-
rances de succès sur ce que leur nom figurerait à
côté de celui d'un ci-devant noble ou d'un prêtre.
Les ateliers nationaux ne pouvaient suffire à entre-
tenir les myriades de patriotes fainéants qui trou-
vaient très-aimable la parodie du Chant des Giron-
dins :
Nourris par la patrie,
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie, etc.
Le gouvernement poussa les autres affamés dans
les camps ; les enrôlements volontaires furent reçus
pour deux ans seulement, et on vit des milliers de
jeunes gens profiter de cette adroite disposition.
L'armée ne pouvait y gagner, mais elle était déjà, du
reste, assez démoralisée pour avoir peu à y perdre
encore... Les élections étaient ardemment désirées de
tous, d'autant plus que la manie des clubs, des mo-
tions, s'emparait tellement jusque des derniers ci-
toyens, que les cas d'aliénation mentale se multi-
pliaient; les rixes étaient à l'ordre du jour ; on faisait
sans retenue le coup de poing; les cafés et cabarets
ne désemplissaient plus ; les champs restaient incultes,
les ateliers déserts. Enfin le moment des élections ap-
- 55 —
prochait ; les républicains de la veille les avaient fixées
au jour de Pâques et au chef-lieu de canton. Parla, ils
espéraient écarter de l'urne électorale tous les chrétiens
véritables, qui ne voudraient pas, ce jour-là, se priver
des saints offices et faire un long trajet. Ce calcul déloyal
fut déjoué par les évêques : on sentit qu'il fallait sauver
la France à tout prix; les curés dirent la messe de
grand matin, et donnèrent l'exemple de la fidélité
au rendez-vous de la patrie. Ce jour-là, les républi-
cains purent apprécier la valeur morale du clergé; ce
jour-là, leur oeuvre, la révolution encore à l'état d'em-
bryon, leur échappa sans retour.
Sur ces entrefaites, les Polonais, dont on n'était
peut-être pas fâché de se débarrasser, reçurent de
belles promesses, de tendres accolades, et reprirent
le chemin de leur patrie, où ils allaient préparer,
d'abord de nouveaux embarras à l'Allemagne, et puis
achever de river leurs propres fers...
En France, les communistes, socialistes , icariens ,
phalanslériens , représentés par Cabet , Proudhon,
Blanqui, Raspail, Barbes, s'agitaient outre mesure;
leurs agents sillonnaient les campagnes, et il faudra
de longues années pour réparer le mal que ces fatales
doctrines ont fait dans les petites villes et les bour-
gades, pendant les années 1848 et 1849 en particulier.
A Paris, à Lyon, et dans plusieurs autres villes, la
contagion avait gagné jusqu'aux femmes, qui, la
cocarde au bonnet, le cigare à la bouche, en panta-
lons et bottines, le pistolet à la ceinture, revendi-
quaient entre autres droits celui de la prostitution,
sous le nom d'amour libre, celui de voter comme les
hommes et de pouvoir paraître à l'Assemblée. Un fou
mystique, à qui l'on a fait trop d'honneur de le pren-
— 36 —
dre au sérieux, ne manquant pas d'un certain talent
dailleurs, et ayant fini par arriver au titre de représen-
tant du peuple, Pierre Leroux (on l'a déjà nommé)
ne craignait pas de paraître dans leurs clubs, car elles
en avaient, et ce n'étaient.pas les moins divertissants.
Les gens à courte vue disaient : La France est perdue !
Les hommes réfléchis répondaient : C'est une violente
crise fiévreuse.... mais le malade guérira! Peut-être
que si tel qui lira ces pages était contraint de faire
aujourd'hui ce qu'il faisait d'enthousiasme il y a cinq
ans, il préférerait l'amende et la prison.
Tous les événements qui tenaient la France en
haleine étaient loin d'être aussi gais que le club de la
Niboyet. A Lyon, il suffisait d'un sous-officier mutin
pour mettre la ville en émoi. A Toulouse, les ouvriers,
c'est-à-dire les désoeuvrés, obtenaient violemment des
armes du commissaire Joly. A Beauvais, les élections
de la garde nationale mettaient tellement la ville en
feu, que pour sauver leur vie les deux commissaires
du gouvernement devaient prendre la fuite. A Saint-
Etienne, on pillait les refuges, les pensionnats reli-
gieux, sous les yeux de l'autorité, à qui l'on pouvait
appliquer le joli mot de Mme de Staël sur Pétion ,
maire de Paris : « Il est comme l'arc-en-ciel, parais-
sant toujours après l'orage. » A Valence , même
tumulte qui aboutissait à faire jeter un des commis-
saires en prison. A Montauban, c'était pis encore. A
Paris, les choses prenaient un autre aspect, et les
manifestations soi-disant pacifiques, devenues presque
journalières, tenaient en alarme les citoyens paisibles,
bien qu'elles se fissent aux cris de : A bas Cabel ! A
bas les fainéants ! Puis c'étaient des revues, des illu-
minations, en un mot mille industries pour tromper
— 57 —
l'impatience publique et faire diversion à la fausseté
des positions réciproques, jusqu'à ce que le pays
aurait un gouvernement vraiment national. En pro-
vince , les commissaires de Ledru-Rollin, presque
tous socialistes, trouvaient moins que de la sympa-
thie, surtout après que le résultat des élections eut
achevé de rassurer la France. Ce serait faire beau-
coup trop d'honneur à la plupart de ces hommes
que d'enregistrer leurs noms, tous plus ou moins
insignifiants, plus ou moins flétris; d'ailleurs, les plus
remarquables figureront à l'Assemblée nationale. Avant
de quitter le pouvoir, le gouvernement avait voulu
renouveler les anciennes fêtes pat/gotiques; on en
décerna une, le 20 avril, à la fraternité. Ce jour-là,
quatre cent mille personnes peut-être bravèrent la
pluie battante poui entendre un discours d'Arago et
applaudir au refrain de la Marseillaise. Ce début
n'était pas brillant, et ce n'était guère la peine de
profaner la semaine sainle ; mais le gouvernement se
promettait de se dédommager. Du reste, le carême
et le temps de Pâques se ressentirent douloureuse-
ment, comme bien on le pense, des préoccupations
générales. Ce fut même beaucoup de n'avoir pas de
scandale trop grave à déplorer.
Au moment où l'Assemblée nationale élait sur le
point de se réunir, on apprenait l'insurrection de la
Sicile , et tout faisait présager une prochaine explosion
à Rome. Il se faisait temps que la France fût véritable-
ment représentée pour imposer à l'Europe et arrêter
les progrès d'un mal qui commençait de devenir uni-
versel. L'honneur de siéger à l'Assemblée nationale
avait été singulièrement convoité.... Croyait-on par
là s'immortaliser ou du moins payer ses dettes? Ces
— 38 —
protestations énergiques du dévouement le plus dés-
intéressé étaient-elles autre chose que de banales
formules, que le vent pourrait maintenant empor-
ter sans conséquence ? C'est ce sur quoi il serait
difficile de se prononcer absolument. Quoi qu'il en
soit, le mandat pouvait être fort dangereux, attendu
que la populace de Paris disait assez hautement que
si l'Assemblée entendait discuter le fait même de la
proclamation de la république , au lieu d'accepter
d'enthousiasme l'oeuvre de Dupont, Crémieux , Ledru
et Je reste, on la jetterait dans la Seine— C'était
vouloir simplifier la question ; aussi , en patriotes
prudents, les représentants parèrent à celte solution
du peuple souverain en poussant, pendant un peu
plus d'une heure , des hourras solennels en l'hon-
neur de la république , qui devait être désormais,
selon eux , le seul gouvernement de la France
Les badauds de Paris furent contents, et le soir la
ville fut illuminée.
L'Assemblée était composée d'éléments assez hété-
rogènes , mais dans lesquels dominaient néanmoins
le libéralisme et l'opinion républicaine. On y voyait
trois évêques, MM. Fayet, d'Orléans, Graverand, de
Quimper, et Parisis, de Langres , une dizaine de
prêtres, et parmi eux le célèbre P. Lacordaire, aux
idées tellement avancées qu'il ne craignit pas de por-
ter le froc religieux sur les bancs de la gauche. Bien-
tôt il comprit, il est vrai , la fausseté de la position ,
et se retira. Plusieurs anciens hommes d'état, soit de
ja Restauration, soit de i83o, trouvèrent dés élec-
eurs; ainsi, Lamartine, Béchard, Larcy, l'illustre
Berryer, La Rochejaquelein, et tant d'autres, purent
aller reprendre leur ancienne place au palais Bourbon.
- 59 —
Inutile de dire que tous les membres du gouverne-
ment provisoire, les secrétaires et autres principaux
employés, jusqu'à l'ignoble Caussidière, avaient été
élus à Paris à la presque unanimité des suffrages.
Lamartine surtout avait provoqué un tel enthou-
siasme populaire par sa conduite, en effet si belle
pendant ces deux mois, qu'il réunit plus d'un million
de suffrages et fut élu dans dix départements. Ensuite
venaient la plupart des commissaires et sous-commis-
saires , à qui les populations s'étaient cru obligées de
donner ce mandat, n'eût-ce été que pour s'en débar-
rasser. C'était là la partie vraiment républicaine, et,
disons-le en admettant quelques exceptions, la plus
véreuse de l'Assemblée. Paris s'était signalé par des
nominations excentriques. Nous ne parlons pas du
spirituel Cormehin , légiste habile , chrétien con-
vaincu, libéral aveugle; mais à côté de lui figuraient
le chansonnier Béranger et l'inqualifiable LaMennais.
On procéda d'abord à la vérification des pouvoirs ,
et le travail fut facile, car le mouvement des élec-
tions s'était fait avec le calme le plus solennel et
toute la dignité d'un grand peuple prononçant sur
ses destinées. A peine quelques exceptions déplorables
attristèrent la France ; on cite Rouen , Nîmes, Limo-
ges et quelques communes rurales de l'Ârdèche et du
Var, deux des départements des plus arriérés de
toute la France.
Cependant le gouvernement provisoire administrait
encore, et ses membres agitaient la question d'une
armée du Rhin et d'une autre de la Sambre. L'effer-
vescence continuant à Lyon, le commandement de
celle cité tumultueuse fut confié au patriotisme cou-
rageux du général Gémeau. Vinrent ensuite des actes
— 40 —
plus retentissants : ainsi , les banques des grandes
villes furent supprimées, les divisions militaires et aca-
démiques modifiées. Un Ledru et un Crémienx osaient
porter la main jusque sur les caisses d'épargne, et, qui
pis est, sur les salles d'asile. Le général Cavaignac, que
la Providence voulait à Paris à la fin de juin suivant,
laissait le gouvernement général de l'Algérie au géné-
ral Changarnier. C'était au moment où l'ex-émir Abd-
el-Kader entrait en France pour y expier, dans une
longue mais assez douce captivité , le fanatique
patriotisme qui lui a fait répandre tant de sang et
agiter si longtemps l'Afrique française. En même
temps, l'ambassadeur d'Autriche, comte d'Appony,
quittait Paris avec tout le personnel de l'ambassade.
Le magnifique hôtel qu'il occupait, rue de Grenelle,
devint bientôt après le palais de l'archevêché.
En Italie , la guerre s'allumait, tous les jours davan-
tage. Charles-Albert, dont les projets ambitieux et les
vues intéressées ne pouvaient, plus se cacher, était
délaissé ; mais la péninsule entière était sous le coup
du vertige. Des bandes de Français, Anglais, Polo-
nais s'avançaient sous le nom de lésions étrangères.
L'infortuné Pie IX commençait à entrer dans sa voie
douloureuse; d'une demande à une autre, on en ve-
nait jusqu'à vouloir lui imposer une déclaration de
guerre à l'Autriche , au nom de l'Italie libre.
Ci-devant cardinal Jean des Comtes de Maslaï-Fer-
retti et évêque dTmola , Pie IX occupait le Saint-Siège
depuis le mois de juin 18/17. Successeur de Gré-
goire XVI, ce pape, plein de vénération du reste pour
son saint prédécesseur, s'était cru obligé d'adopter des
principes administratifs tout opposés. On sait l'acti-
vité des sociétés secrètes en Italie depuis un demi-
_ 41 -
siècle. En i83o , elles ne craignirent pas de se mon-
trer au grand jour et d'afficher leurs projets, qui
n'étaient autres que de détrôner le roi de Naples, le
grand-duc de Toscane et les petits princes du nord de
la péninsule, d'enlever au pape sonjjouvoir temporel, à
l'Autriche la souveraineté du royaume Lombard-Véni-
tien, et de proclamer l'imité de l'Italie sous le régime
républicain. C'était le rêve des carbonari, secte poli-
tique dans laquelle entrèrent bien des hommes de
mérite, emportés par une imagination trop ardente ,
un patriotisme mal compris , et à qui il eût suffi de
consulter sérieusement l'histoire et même la simple
raison pour se convaincre de l'impossibilité absolue
de réaliser un tel rêve , quelque beau qu'il paraisse en
spéculation. L'Italie, en effet, n'a jamais eu cette unité
chimérique; et non seulement les luttes ont été per-
manentes d'état à état, de province à province , mais
même de cité à cité Cela tient à une foule de causes,
telles que la diversité.d'origine, de caractère, chez
les diverses fractions du peuple italien , et, par dessus
tout, aux prétentions intraitables de chaque ville —
Qui croira que Naples, Florence, Milan, Venise , par
exemple, veuillent jamais reconnaître, je ne dirai
pas la suprématie de Rome dont on voudrait faire la
capitale de la république italienne, mais même une
suprématie quelconque?... Qu'est devenu le royaume
d'Italie créé par Napoléon ? À quoi ont abouti tant
d'efforls en faveur de l'indépendance et, comme on
le disait, de la résurrection de l'Italie ? Les peuples ne
vivent pas deux fois, pas plus que les hommes, à
moins d'un miracle que la Providence ne parait guère
disposée à faire en faveur des Italiens. Tout ce que
le libéralisme italien peut espérer comme résultat de

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