Histoire de Falitz et de Melliflore , traduit du russe par Melville,...

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Allut (Paris). 1818. In-16, 186 p., planche.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1818
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HISTOIRE
DE FALITZ
ET MELLIFLORE.
HISTOIRE
DE FALITZ
ET MELLIFLORE.
TRADUIT DU RUSSE,
PAR MELVILLE, Citoyen Français,
Ancien Secrétaire de la Correspondance gé-
nérale et gratuite pour les Sciences et pour
les Arts.
Si ceux qui me lisent me trouvent peu fidèle ,
Si mon oeuvre n'est pas un assez bon modèle :
J'ai du moins ouvert le chemin ,
D'autres pourront y mettre une dernière main.
LA FONTAINE.
A PARIS,
Chez ALLUT, Libraire, rue de l'Ecole-
de-Médecine, n.° 6, vis-à-vis St.-Côme,
Et chez les Marchands de Nouveautés,
1818
A ma maîtresse.
A qui pouvais-je mieux dédier la traduc-
tion de l'histoire de Falitz et de Melliflore,
qu'à vous, chère amante, qui réunissez au
suprême degré les plus belles qualités du coeur
et de l'esprit?
Vous faites revivre dans notre Patrie les
vertus et les bonnes moeurs que nous admi-
rons dans Melliflore , et qui ont établi leur
domicile dans les vastes campagnes de la
Moscovie.
Cette histoire n'a point encore paru dans
notre langue, mais dès-lors qu'elle a mérité
votre suffrage , elle ne peut manquer d'obte-
nir celui du Public, encore plus ami des bon-
nes moeurs que des grâces de la nouveauté,
A
Vous n'y trouvez point ces longs compli-
mens et cette métaphysique amoureuse, dont
nos historiens ont affadi, depuis cinquante
ans, leurs productions, plus dignes d'un peu-
ple corrompu et des Sybarites, que d'une na-
tion vertueuse.
Les aventures de ces deux amans ne nous
offrent point des amours de boudoir, de cou-
lisses, de ruelles et même de sérail, comme
vous le dites , avec beaucoup de justesse et de
vérité, de la plupart des romans de nos jours; -
elles nous présentent un amour énergique et
pur d'un jeune guerrier et d'une jeune per-
sonne, dont les moeurs sont neuves, et dont
la constance et la vertu ne se sont jamais dé-
menties pendant le long cours de leurs souffran-
ces , de leurs adversités et de leur esclavage,
Leur perpétuelle confiance dans la Divi-
nité, leur a mérité la protection et les bien-
faits du Ciel.
Si je n'avais pas le bonheur de vous con-
naître, ce serait donc dans les glaces de la
Russie que j'irais chercher une épouse aussi
aimable qu'adorable, puisque c'est ce pays
éloigné de la corruption et de la dépravation
qui règnent dans les autres Etats, que lés ver-
tus et les bonnes moeurs ont choisi pour asyle.
Mais, chère Amante, je trouve dans votre
coeur, humain et sensible, toutes les vertus
que j'irais chercher vainement ailleurs. Vous
êtes faite pour servir de modèle aux bonnes
épouses et aux bonnes mères: et si les vertus,
dis-je, étaient bannies de l'Univers, on les
retrouverait dans votre coeur, comme étant
leur véritable domicile.
Devenue mère , vous n'imiterez point les
femmes de ce régime corrompu , où , sous le
frivole prétexte de leur tranquillité person-
nelle , et par la crainte ridicule d'altérer leur
beauté, elles refusent de nourrir leurs enfans.
Tendre mère, vous allaiterez les vôtres, et
vous remplirez avec joie, ce devoir sacré de
la nature. Notre tendresse s'accroîtra récipro-
quement, s'il est possible, en proportion des
soins que vous donnerez à ces gages précieux
de notre mutuel amour.
Salut, tendresse et amitié,
MELLEVILLE.
HISTOIRE
DE
FALITZ
ET MELLIFLORE.
CHAPITRE PREMIER.
DANS la multitude prodigieuse d'his-
toires de toutes les Nations dont la
France est inondée, il en est peu ou
point qui aient été traduites du Russe en
notre langue.
Apparent rari nantes in gurgite vasto.
Cependant la nation Russe, dont les
vastes possessions s'étendent dans les
trois parties de l'Ancien-monde, sortie
(6)
de l'obscurité et de l'état de barbarie
où elle était plongée depuis une in-
finité du siècles, est devenue une
puissance prépondérante par le zèle
du czar Pierre, qui avant de se mê-
ler de gouverner, a voulu apprendre
à connaître les hommes, pour ins-
truire ensuite son peuple et le ren-
dre heureux.
Tel fut le motif qui l'engagea à
descendre de son trône, pour tra-
vailler dans l'attelier d'un construc-
teur à Naardam, en Hollande , sous le
nom de Maître-Pierre.
Ainsi l'on vit les Solon , les Lycur-
gue, les Platon, les Démocrite, les
Pithagore aller à l'envie puiser parmi
les Nations étrangères, des connais-
sances immenses et précieuses, qu'ils
( 7 )
surent appliquer -au bonheur de leur
Patrie.
L'on nous dépeint souvent les na-
tions inconnues ou connues, comme
féroces et cruelles, lorsqu'elles le sont
souvent moins que nous-mêmes. Les
Turcs et les Barbares ont, comme
nous leurs instans d'atrocité, comme
nous aussi ils brillent par des actions
vertueuses et pleines d'humanité.
Jamais ils ne se sont livrés en mas-
se à des excès de cruauté , comme
la nation Espagnole envers les Amé-
ricains , les Mexicains, les Péruviens.
L'on frémit d'horreur, en lisant
dans las Casas, les actes d'atrocité
qu'ils ont commis dans le Nouveau-
Monde. Jamais les tyrans et les bour-
reaux les plus cruels n'ont été aussi
ingénieux que les Espagnols, à in-
(8)
venter des supplices affreux pour
tourmenter leurs ennemis; et cepen-
dant les Espagnols adorent un Dieu
de paix et de miséricorde !.. et ils mas-
sacraient, déchiraient, découpaient,
brûlaient et rôtissaient tout vifs des
milliers d'innocens qui ne leur avaient
jamais fait aucun mal.....
Rendons donc justice aux Nations
étrangères que nous no connaissons
point particulièrement, et ne les ca-
lomnions point, parce qu'elles nous
sont inconnues.
Les Russes vivaient, il y a plusieurs
siècles, sans religion, sans lois, et
sans aucune forme de gouvernement,
mais ayant acquis quelques connais-
sances et des lumières, ils détestèrent
leur ancienne façon de vivre. Un
certain Nasidrut, homme hardi, cou-
(9)
rageux et célèbre par ses brigandages,
détermina leur choix. Il avait acquis
de grandes richesses dans ses courses;
ils le jugèrent digne de leur comman-
der. Voici comme il s'y prit pour en-
traîner leurs suffrages. Il leur dit :
« Pourquoi nous contentons-nous de
» tirer des abeilles de quoi nous nourrir
» tous les jours? que ne prenons-nous
» d'elles des instructions et des exem-
» ples, pour régler notre vie? elles
» sont gouvernées avec équité. Celles
» qui sont oisives sont forcées de tra-
» vailler. Celles qui sont ménagères,
» plus industrieuses et plus occupées,
» sont dans les places les plus hono-
» rables de leurs ruches ».
Ces raisons firent impression sur
la multitude, et ils formèrent une
république dont Nasidrut fut nommé
( 10 )
le chef. Il établit ensuite le lieu de sa
résidence dans la ville de Glascowy
située dans une province maritime de
la Moscovie, du côté d'Archangel.
Ce fut vers le huitième siècle, et
dans cette ville où prirent naissance
Falitz et Melliflore , héros de l'histoire
que nous donnons aujourd'hui au
Public.
Les aventures de ces deux amans
sont très-curieuses; et comme c'est
ordinairement dans l'histoire que l'on
peut apprendre le caractère particulier
des Nations, l'on sera flatté de voir
quelle pureté de moeurs régnait dans
cette contrée de la Russie et de la
Moscovie, où Nasidrut donna des lois
et établit le Paganisme.
Falitz n'ayant pu obtenir Melliflore
des mains de son père, parce qu'elle
( 11 )
était promise à un autre jeune homme,
l'enlève et s'embarque avec elle. Ils
sont pris deux fois par des Corsaires
et deux fois réduits à l'esclavage le
plus dur. Lorsque Falitz et Melliflore
ont abordé à Trisland, capitale d'une
île de même nom, avant d'avoir été
pris par les Corsaires, se trouvant en
liberté , et animés de la plus vive ten-
dresse l'un pour l'autre, ils ne s'écar-
tent point, tout barbares et tout pas-
sionnés qu'ils sont, de la route de la
vertu et de la chasteté.
Cette histoire doit donc plaire aux
amis de la vertu et des bonnes moeurs.
Ils verront, avec plaisir, deux jeunes
amans qui brûlent l'un pour l'autre, ex-
posés à tous les périls physiques et mo-
raux , mériter par leur sage constance,
de voir enfin couronner leur amour
(12)
par un heureux mariage célébré du mu-
tuel consentement de leurs parens,
après leur retour dans leur patrie.
Les discours du roi Méhoniaxe et
de Sophos le Grand-prêtre de Mercure,
sont également instructifs et agréables.
Le roi Méhoniaxe y manifeste de
grandes vérités, que la science politique
ne désavouerait pas, et dans sa cruauté
même, il fait éclater les sentimens d'hu-
manité envers les hommes et de recon-
naissance envers les Dieux. Il demande
à être éclairé, pour ne pas leur offrir des
sacrifices sanguinaires, et, quoiqu'il ait
semé plusieurs erreurs dans le nombre
des vérités qu'il déroule, l'on peut ce-
pendant en retirer quelque utilité.
Le discours du Grand-prêtre Sophos
est également politique et instructif.
Il y déploye le tableau des devoirs.
(13)
de deux époux, de la manière la plus
intéressante. Les trois époques du
mariage qu'il parcourt , présentent
aux hommes une source de bonheur et
de prospérité. Il fait remarquer, avec
sagesse, à Falitz et à Melliflore, qu'ils
doivent à leur constance dans la pra-
tique de la vertu , et à leur juste con-
fiance dans les Dieux, la protection
dont ils les ont honorés ; et les bien-
faits qu'ils répandent sur eux. Persuadé
que l'âme des hommes est immortelle,
il en fait le plus bel éloge; il la regarde
comme une émanation des Dieux, et
il ajoute qu'à notre mort, l'âme va se
réunir au Grand-tout, dans le séjour
céleste.
Cette histoire, aussi intéressante
qu'amusante, est faite pour plaire à
( 14 )
ceux qui chérissent la vertu. Elle
n'a ni la mollesse ni la fa-
deur des romans dont nous sotnnaes
inondés de toutes parts , où tout est
le fruit d'une imagination perverse et
corrompue : nous espérons donc que
le Public nous saura gré de la lui
avoir donnée.
Sans doute nous aurons dans la suite
la traduction de plusieurs autres his-
toires de la nation Russe, car le grand
nombre d'Emigrés et de Français qui
se sont retirés eu Russie, ne manque-
ront point de traduire en notre langue
les oeuvres intéressantes de ce peuple
belliqueux, vaillant et généreux, dont
les hautes destinées et la grandeur
commencent à s'appercevoir ; mais il
ne nous sera guères possible en France
d'avoir ces traductions et de les re-
(15)
cueillir, tant que la paix générale
ne sera pas faite entre les Nations
belligérantes.
La corruption qui règne dans la
plupart des Etats de l'Europe, de
l'Asie et même de l'Afrique, n'a pas
encore pénétré dans la Russie. C'est
dans cet Empire où est l'asyle des
moeurs, bannies des autres Royaumes ;
c'est au fond de la Moscovie, c'est au
sein de ses campagnes qu'elles se sont'
retirées. Oui, sans se transporter dans
les siècles reculés; sans sortir des limi-
tes de l'Europe, ou peut se procurer
le touchant spectacle de la vertueuse
simplicité , qui fit le bonheur des
hommes.
Près de ces Etats plongés dans la dé-
bauche, mais à plus de dix siècles de
leurs moeurs, il est des cantons for-
(16 )
tunés en Russie, où, presque de tems
immémorial , l'honnêteté publique
n'eut à rougir du scandale d'aucun
désordre; où des époux, unis par un
tendre et chaste noeud, vivent et meu-
rent, sans avoir, seulement, conçu
l'idée de l'infidélité, où des filles de
ces parens respectables, portant au
lit nuptial l'innocence de la nature,
livrent à l'homme heureux, qui vient
de recevoir leurs sermens, des charmes
dont la pensée même ne profana
jamais la pureté.
La Patrie de Melliflore a conservé
précieusement jusqu'à ce jour, les ver-
tus dont elle donna l'exemple ; c'est
de ces lieux que nous viendront ces
livres pleins d'une saine morale, qui
rétabliront chez nous les bonnes moeurs
que la dépravation et la corruption
( 17 )
de la cour des rois en avaient exilées
Quelques personnes penseront peut-
être que Glascow, patrie de Falitz et de
Melliflore, et que Frisland sont des
villes et des pays imaginaires : pour les
convaincre du contraire, je vais rappor-
ter ce que l'on sait de l'île de Frisland.
Le globe que nous habitons est sujet
à des vicissitudes presque continuelles.
Des îles anciennes disparaissent, de
nouvelles sortent du sein des mers;
effets opposés, produits par la même
cause, l'action des volcans souterrains.
Mais rien de plus équivoque que la
durée de pareilles îles. Il s'était formé
une nouvelle île, en 1280, au sud-
ouest de l'Islande, dont l'existence
paraît avoir été de très-courte durée.
En 1380, des navigateurs Vénitiens
furent portés par un coup de vent sur
(18)
les côtes de l'île de Frisland au sud-
ouest de l'Islande. Ils y furent accueil-
lis par Zichin qui y régnait , et au ser-
vice duquel ils se mirent. Cette île , où
abordèrent, quelques siècles aupara-
vant, Falitz et Melliflore, est marquée
sur toutes les anciennes cartes. Elle
avait, dit-on 40 lieues de long sur 15 de
large. Plusieurs de ces cartes attestent
les noms de dix villes ou peuplades
que l'île comprenait, et ceux de plu-
sieurs caps qui l'environnaient, cepen-
dant on n'appercevait, il y a deux cents
ans , aucune trace de cette île, en sorte
qu'on pritle parti de dire qu'elle n'avait
jamais existé, au lieu qu'il était plus
naturel d'en conclure qu'une secousse
avait pu lui donner l'être, et qu'une
autre secousse avoit pû l'éantir. Les
mêmes navigateurs Vénitiens font men-
(19)
tion, dans leur relation, d'une île
Frisland, grande mais déserte , sur la-
quelle une violente tempête jeta la
flotte du roi Zichin. Le géographe
Samson bannissait Frisland dis ses car-
tes, l'orsqu'on découvrit une nouvelle
île à cent lieues environ du sud de
Groenland, entre l'Islande et Terre-
Neuve, qu'on nomma la terre de Bus ,
et qui fut fréquentée par les Anglais.
Enfin, on vit en 1611, une nouvelle
île découverte dans ce parage.
Quant à Glascow, j'ignore si cette
ville, située près Archangel, porte en-
core le même nom, mais il paraît que
ce n'est plus qu'un village.
L'île de Frisland était souvent infes-
tée par des flottes de Corsaires, parce
que les Frislandais étaient une nation
riche et plus commerçante que guer-
rière.
( 20 )
CHAPITRE II.
Naissance de Falitz. Ses campagnes glorieu-
ses. Son retour à Glascow a la paix, Mel-
lifloro élevée et gardée avec soin dans un
château. Falitz la fait demander en ma-
riage à sa mère. Il est refusé. Il enlève
Melliflore dans un vaisseau. Prise de
Falitz et de Melliflore par des Corsaires.
Histoire de Chrysis. Castrome chef des
Pyrates les réserve au service de Diane,
et fait égorger quatre Mariniers en l'hon-
neur des Dieux.
LA ville de Glascow en Moscovie a
vu naître Falitz; il reçut le jour de
Chinchin, célèbre général de cette
république. Il fit ses premières armes
sous son père, et il se distingua tel-'
lement par sa bravoure, par sa va-
leur et par sa prudence dans différentes
( 21 )
batailles, qu'il livra aux ennemis, e
dont il sortit vainqueur, que dès sa
jeunesse on le comptait au nombre
des grands capitaines.
Les ennemis ayant demandé et ob-
tenu la paix, le jeune Falitz revient
dans sa patrie comblé de gloire, et
chargé de lauriers qu'il a moissonnés
dans le champ de l'honneur.
La paix lui laissant tous sesmomens
à sa disposition, il en emploie une
partie à la chasse, et une autre aux
bals, aux spectacles, et à des sociétés
choisies, où se trouvent de jeunes
officiers, qui, comme lui, ont bien
mérité de la Patrie, dans les divers
combats où ils se sont trouvés.
Dans l'une de ces parties de chasse,
où il se trouvait écarté du rendez-vous
il passe à côté d'un château fort, situé
sur le bord de la mer, il y apperçoit
sur la terrasse une jeune personne qui
paraissait d'une beauté accomplie,
elle était couverte d'un voile, et avait
auprès d'elle un grand nombre de sui-
vantes. A cet aspect imprévu, son coeur
sent, pour la première fois, une émo-
tion inconnue, qu'il ne peut définir.
Il approche du château, demande à
qui il appartient ; l'un des gardiens
lui défend de s'approcher et refuse
de lui dire le nom du maître du châ-
teau et de la personne qu'il renferme;
le menace même dans le cas où il in-
sisterait à rester.
Falitz toujours ému, n'est cepen-
dant point frappé de crainte, et quoi-
qu'il méprise les menaces insolentes
de ce gardien , comme il voit que le
château est inaccessible, il va rejoin-
dre, tout pensif, la chasse, où l'on
était fort inquiet de son absence.
De retour chez son père, il envoie,
à la découverte des esclaves fidèles
en qui il a toute confiance , qui lui ap-
prennent que ce château appartient à
Durinon, l'un des premiers magistrats
de la république, et qu'il y fait élever
sa fille, jeune et belle, afin de la sous-
traire, par un excès d'amour mal-en-
tendu, au péril où sont exposées les
jeunes personnes du sexe : envain
Glincheine, mère de Melliflore, (c'est
ainsi que s'appelle la fille de Durinon),
se chargeait-elle de surveiller sa fille,
d'employer tous ses soins pour con-
server sa vertu , Durinon s'y est tou-
jours constamment refusé , et il a cru
qu'à peine les grilles et les verroux
( 24 )
pourraient l'assurer de la conserva-
tion de l'honneur de Melliflore.
L'esclave ajoute, que c'est la plus
belle personne dont ou ait jamais en-
tendu parler; qu'elle surpasse Vénus
en beauté et Minerve en sagesse : que
son corps est un bouquet de grâces,
et que son âme en est un de vertus.
Beaucoup de personnes de la ville
blâmaient Durinon; sa prétendue pru-
dence passait pour un acte de folie,
et l'on plaignait bien sincèrement l'ai-
mable Melliflore d'avoir un tel père,
qui la retenait prisonnière et captive
dans ses plus beaux jours.
Sur le récit flatteur des vertus et
des mérites de cette charmante per-
sonne, Falitz en devient éperduement
amoureux, et sachant que l'or est le
mobile le plus puissant, il cherche à
(25)
gagner quelques-unes desesclaves de
Melliflore, pour parvenir jusqu'à
elle; mais tous les efforts de Falitz
deviennent impuissans, et malgré la
troupe nombreuse de domestiques qui
gardent Melliflore, il ne s'en trouve
une, chose bien étonnante, qui se lai-
se séduire à la vue de ce soleil des al-
chimistes.
L'amour, qui est un feu actif et pé-
nétrant, enchaîne de plus en plus le
coeur de Falitz, il maîtrise entière-
ment son âme, il ne vit plus que pour
Melliflore, quoique cette aimable per-
sonne ne soit pas instruite de ses sen-
timens, ne le connaissant pas ; mais il se
la représente comme l'objet le plus
agréable et le plus admirable de l'Uni-
vers. L'amour est à nos âmes ce que le
soleil est au Monde, et comme c'est un
C
(26)
défaut, un vice de ne pas aimer, com-
ment le coeur de ce jeune héros ne se-
rait-il pas susceptible de cette douce
passion , lui qui n'a aucun défaut ?
Rêveur et taciturne, sa mère Myrsis,
pleine de tendresse pour lui, ne sait à
quoi attribuer ce changement, elle l'en-
gage, et le prie même de lui en dire la
cause, en l'assurant qu'elle fera tout
ce qui dépendra d'elle pour l'obliger.
Falitz, vaincu par les prières et par
les larmes de sa mère , épanche son
coeur dans son sein ; il lui fait une en-
tière confidence de toute l'impression
que Melliflore a faite sur son coeur; il
ne lui dissimule point que ses fré-
quentes absences, depuis quelque tems,
n'ont eu d'autre motif que de rôder au-
tour du château qui renferme l'objet de
ses amours, pour tâcher de voir, de dé-
(27)
couvrir Melliflore. Il lui apprend qu'il
croit en avoir été apperçu deux ou trois
fois, et qu'à travers son voile, il croit l'a-
voir vu jeter sur lui un coup-d'oeil d'in-
térêt; et il dit à Myrsis, qu'elle ne sort
que rarement pour aller au bain, et au
milieu d'un cortége nombreux de sui-
vantes, qu'enfin il ne se croira heu-
reux que lorsqu'il possédera cette belle
personne dont on lui a dit beaucoup de
bien, et que sa vie dépend de son union
avec Melliflore.
Myrsis sensible à cette confidence
de Falitz , et plus sensible encore à sa
position , le voyant dépérir depuis
quelques jours, et les roses de son
teint se flétrir , promet à son fils d'aller
en faire la demande à Durinon ; mais
elle lui observe que Durinon est l'ami
de son père, et qu'ils sont partis ensem-
(28)
ble pour aller faire la vendange dans
une des campagnes de Durinon, qui est
fort éloignée de Glascow, et qu'il faut
attendre leur retour; que les parties de
chasse qu'il a faites avec ses amis, et ses
différentes absences depuis la paix, l'ont
empêché d'être instruit de ces choses.
Falitz, dont la vive impatience, sem-
blable à celle de tous les amans, ne
peut souffrir aucun retard, supplie sa
mère de ne pas perdre un instant, si elle
veut le conserver, et de faire faire la de-
mande, par une de ses amies, à la mère
de Melliflore. Myrsis, complaisante,
comme sont toutes les mères, sur-tout
quand on le mérite autant que son fils,
qui n'a cessé de lui témoigner tendresse;
respect et amour, tous les instans de sa
vie, prie une de ses amies d'aller faire
la demande de Melliflore à sa mère.
(29)
Cette amie s'en acquitte avec autant de
plaisir que de célérité, par l'estime
qu'elle a pour le mérite de Falitz, mais,
ô douleur ! ô désespoir ! la mère de Mel-
liflore l'a promise à un homme riche et
puissant.... elle n'en est plus la maî-
tresse; d'ailleurs, c'est elle qui est la
cause de la captivité de sa fille, et c'est
par faiblesse que Durinon a consenti de
la traiter avec tant de rigueur, quoique
le bruit ait couru dans la ville que
c'était Durinon, malgré Glincheine,
qui avait voulu en agir ainsi; mais l'on
apprit aussi que le motif secret qui avait
porté la mère de Melliflore à disposer
son père à l'élever avec tant de dureté,
et à la tenir enfermée et éloignée d'eux,
n'avait d'autre cause que la jalousie de
la mère qui ne pouvait souffrir que sa fil-
le fût plus belle et plus aimable qu'elle.
A peine Falitz a-t-il appris ces tristes
nouvelles, et le refus de Glincheine,
que, transporté d'amour et de colère,
il prend la résolution d'enlever Melli-
flore, lorsqu'elle ira au bain avec ses
femmes. Sa mère Myrsis, indignée dit
refus et du mépris qu'a témoigné Glin-
cheine, donne les mains à cette entre-
prise; elle favorise le projet de sou fils,
et Falitz s'empresse d'aller sur le bord
de la mer, chercher un bâtiment qui
soit prêt à mettre à la voile : il rencontre
heureusement Hyspale, armateur et
négociant étranger, qui n'attend que le
vent favorable pour partir et se rendre
à l'île de Frisland ; il s'arrange avec lui,
va trouver ses camarades, ses amis, et
les prie de se tenir prêts à lui donner un
coup de main pour enlever sa maîtresse,
que ses parens traitent avec la dernière
(31)
rigueur. Ces jeunes officiers y consen-
tent très-volontiers : Hyspale est pré-
venu; le vent devient propice pour
mettre à la voile, et dès le second jour,
Melliflore sortant, comme à l'ordinaire
pour se baigner, est enlevée du milieu
de ses femmes qui se dissipent toutes.
A la vue des armes, Melliflore tombe
évanouie, Falitz la prend dans ses bras,
la porte dans le vaisseau, remercie ses
amis, s'embarque, et l'on met aussitôt
à la voile. Tout semble seconder jus-
qu'ici et couronner du succès le plus
flatteur l'amour de Falitz.
Il donne tous les secours possibles à
Melliflore ; enfin , elle revient de son
évanouissement, elle verse un torrent
de larmes, de se voir au milieu des
étrangers, dans un vaisseau sur la mer.
Falitz tombe à ses genoux, essuye ses
(32)
larmes, lui fait ses excuses, veut jus-
tifier sa conduite, par l'excès de son
amour et l'impossibilité de l'obtenir de
ses parens; elle le repousse, mais avec
douceur; il lit son pardon dans ses beaux
yeux, et comme ils sont avec des in-
connus, ils n'en disent pas davantage.
Cependant ils arrivent à Frisland,
Hyspale les conduit chez Castrome,
riche négociant de ses amis, où ils sont
reçus avec joie. Ce bon vieillard les
accueille avec une satisfaction sans
égale, il ordonne a sa femme de pré-
parer un festin, et il envoie ses domes-
tiques inviter ses voisins, pour rendre
la fête plus complète.
Après le repas l'on dansa, l'on chan-
ta, et l'on se livra à mille divertisse-
mens innocens, jusqu'à ce que l'heure
arriva où Gastrome invita ses hôtes à
aller se reposer.
Falitz suivit Melliflore dans la cham-
bre qu'on lui avait préparée, et il eut
avec elle un entretien d'une heure;
c'était la première fois qu'il avait pu
lui parler librement.
Ils se rappelèrent, avec beaucoup de
plaisir, qu'ils s'étaient connus dans
leur première enfance, et qu'alors ils
étaient semblables à deux tendres fleurs
qui croissent, s'épanouissent, brillent
ensemble, et paraissent se communi-
quer un éclat qui réciproquement les
embellit. Mais le départ de Falitz pour
l'armée, et l'absence de Melliflore,
retenue dans le château de son père,
les avait fait perdre de vue l'un et l'au-
tre. Falitz lui raconta les circonstances
impérieuses qui l'avaient engagé à l'en-
D
(54)
lever pour la soustraire à un rival, et
Melliflore donna un signe d'approba-
tion à Falitz, ce qui fut pour lui une sa-
tisfaction inexprimable.
Ce jeune amant brûlant d'un feu trop
vif pour en arrêter les transports, en-
traîné par des désirs impétueux dont il
n'était plus le maître, allait oublier ses
sermens, lorsque Melliflore, d'un re-
gard doux et sévère à la fois, sut le con-
tenir dans les bornes du respect et de la
vertu, en lui disant qu'elle n'était pas
encore son épouse.... Falitz se con-
tenta de cueillir un baiser sur ses lèvres
de roses, dont Melliflore ne se fâcha
point, parce qu'elle savait qu'il est per-
mis de caresser chastement ce que l'ont
aime, et qu'en amour les baisers sont
pris pour d'innocentes caresses; puis-
que , dans l'usage de la société, ce sont
(35 )
autant de signes d'amitié qu'on se rend
réciproquement sans scandale, et qu'on
ne peut blâmer ces caresses, lorsque
des intentions sont pures.
Dès cet instant, la conformité des
amusemens, des goûts, des penchans,
des plaisirs, fit naître dans deux coeurs
si intéressans une amitié mutuelle ,
tendre, vive, plus délicieuse que l'a-
mour , ou plutôt, qui était l'amour
même dans toute sa pureté; mais leur
bonheur fut bientôt en butte aux plus
rudes traverses; car elles semblent les
poursuivre par tout, comme on voit
l'envie poursuivre la prospérité, tous
les talens et la gloire : cependant leur
constance triomphera enfin du sort.
Falitz se retira ensuite dans l'appar-
tement qui lui était préparé , et le len-
demain, se retrouvant dans la même
(36)
société que la veille, Castrome le pria
selon sa promesse de la veille, de ra-
conter son histoire à la compagnie; mais
comme il était prêt à commencer, Hys-
pale entra dans la salle, les larmes aux
yeux, et il lui apprit que son fils uni-
que, Bornezènes, venait de périr par
un accident imprévu. Toute la compa-
gnie mêla ses pleurs aux siennes, et l'on
tâcha de le consoler par tout ce quel
pitié peut inspirer.
Castrome ordonna sur-le-champ
d'aller sacrifier aux Dieux; mais le
père affligé, le pria d'entendre les
aventures de Falitz, parce que le ré-
cit suspendra sa douleur.
Ainsi Falitz raconta tout ce qui le
regardait, et même il ajouta des cir-
constances qu'il avait apprises de Mel-
liflore. Castrome lui dit que Durinon
(37)
et lui avaient également tort, mais que
le mal était réparable, qu'il avait le
plaisir de connaître Durinon, qu'il
était même celui de ses amis auquel il
donnait le plus de confiance, qu'il irait
le trouver et qu'il ménagerait les cho-
ses de manière que chacun serait con-
tent et satisfait, et en attendant que
la paix fût faite, qu'ils resteront chez
lui et seront regardés comme ses enfans.
Mais le Ciel en ordonna autrement,
car le lendemain, comme l'on faisait
les obsèques de Bornezènes dans le
Temple, une troupe d'hommes armés
cerna le Temple et s'empara de tous
ceux qui s'y trouvèrent, avec d'autant
plus de facilité, qu'ils étaient sans ar-
mes et sans défense. Castrome en fut
saisi d'une si grande frayeur, qu'il ex-
pira sur-le-champ.
(38)
Cette troupe de Pyrates, commandée
par Kavalda lieutenant de Guerdronu,
s'était emparé du port pendant la nuit,
et s'était ensuite répandue dans la cam-
pagne où elle avait tué, pris et em-
porté tout ce qu'elle avait pu.
Falitz et Melliflore furent jetés dans
un vaisseau avec les autres prisonniers.
Falitz sentant toute l'horreur de son
infortune, s'accusait auprès de Melli-
flore et voulait se tuer, mais cette gé-
néreuse amante lui donna elle-même
l'exemple de la constance et de la pa-
tience. Cependant, comme Falitz ne
cessait de pousser de longs gémisse-
mens, un prisonnier qui était avec eux
en fut impatienté, leur dit que son sort
était bien plus cruel que le leur, et
qu'ils en seraient convaincus, s'ils vou-
laient entendre son histoire.
(39)
Ces paroles firent une sorte d'im-
pression sur Falitz, et comme c'est
une espèce de soulagement pour les
malheureux, que d'entendre le récit
de leurs infortunes, on le pria de vou-
loir bien raconter les siennes.
HISTOIRE DE CHRYSIS.
CE jeune prisonnier commença ain-
si : je m'appelle Chrysis, je suis de Chy-
pre, fils de Narbruun et de Mahala.
J'aimais, avec la plus vive tendresse,
une aimable voisine, nommée Dulci-
loque , dont la beauté ne le cédait qu'à
celle de l'âme : sa présence avait fait
la plus vive impression sur mon coeur
elle y paraissait sensible, mais malheu-
reusement ses parens et les miens étaient
divisés depuis quelque tems, pour des
(40)
affaires d'intérêt, et il régnait entr'eux
une grande inimitié, quoiqu'ils obser-
vassent à l'extérieur tous les dehors des
bienséances. Elle était sous la garde
et la surveillance d'une vieille femme
qu'il me fut impossible de gagner au
prix de l'or; je ne pouvais que lui en-
voyer des baisers sur l'aîle des Zéphirs,
qui me rapportaient en retour les siens.
Un jour, profitant des ténèbres de
la nuit, je cherchai à me glisser chez
elle et je pénétrai jusques dans sa cham-
bre ; mais, hélas! sa maudite gouver-
nante entendit mes pas, cria au voleur;
tous les esclaves furent bientôt sur pied,
Dulciloque se leva et erra dans sa
chambre; l'un des esclaves l'apperçoit
au clair de la lune, il croit que c'est le
voleur, lui lança une grosse pierre à
la tête, et la tue; elle n'eut que le tems
( 41 )
de proférer mon nom avant d'expirer.
Je m'étais caché derrière la porte. Le
père arriva, se jeta sur le corps de sa
fille , en versant un torrent de larmes;
je profitai de la confusion et du trouble
qui était dans la maison, pour m'échap-
per, et j'eus le bonheur de réussir. Je
portai par tout mes pas incertains,
et enfin je rentrai chez mon père.
Celui de Dulciloque me traduisit en
justice, m'accusa d'être l'assassin de
sa fille, et demanda ma mort aux juges.
Ils étaient prêts à la prononcer lors-
que mon père soutenant mon inno-
cence, demanda, aux termes de la loi,
l'épreuve du feu, j'y fus soumis et j'en
sortis sain et sauf par la grâce des Dieux.
Mon innocence étant reconnue, tout le
peuple me plaignit et blâma même les
parens de Dulciloque. Ne pouvant sou-
E.
(42)
tenir la vue d'un pays où j'avais perdu
ce que j'avais de plus cher au monde ,
je résolus donc de quitter Chypre , je
cachai ma fuite à mon père et je réussis.
Il y avait à la rade un petit navire mar-
chand, prêt à mettre à la voile, le patron
m'y reçut sans me connaître, et nous
partîmes sur-le-champ; mais, hélas
comme un malheur est souvent suivi
d'un autre, des Corsaires s'emparèrent
de notre navire, et ensuite ils descen-
dirent à terre où ils pillèrent les maisons
des habitans, firent leurs enfans et leurs
femmes esclaves; tout fut enlevé : ce
sont sans doute ceux entre les mains de
qui vous êtes tombés, puisque nous
nous trouvons dans la même prison.
Cette reconnaissance pour les heu-
reux succès de nos entreprises et de,
notre retour, se fait avec le sang des
(43 )
mariniers qu'on sacrifie aux Dieux de
la mer. Quant au reste des esclaves, si
leurs parens ou leurs amis veulent les
racheter, j'y consens, sinon ils demeu-
reront toujours ici en esclavage.
Après avoir donné ses ordres, il fit
le partage du butin qu'ils avaient en-
levé, il en donna à chaque soldat la va-
leur de cent mines, et en retint, com-
me à l'ordinaire, quatre cents pour sa
part. Cela fait, il fit placer dans le
temple de la Lune toutes les statues
des Dieux qu'ils avaient emportés de
Frisland.
Kavalda, en exécution de ces dispo-
sitions , renvoya chez eux Hyspale et
le vieillard , à qui on avait donné la li-
berté, et se disposa à sacrifier ces quatre
malheureux Mariniers. L'un regrettait
un fils qu'il avait laissé à la mamelle,
(44)
l'autre un père accablé de vieillesse,
le troisième une jeune épouse , Nausi-
crates enfin, le dernier: « Je n'ai point,
» disait il, de regret à la vie, festins
» somptueux, tables bien servies, j'ai
» assez joui de vos délices, Nausicrates.
" va gaiement chez les morts, voir si
» l'on fait là-bas aussi bonne-chère
» qu'ici-haut : allons, Kavalda, ajou-
» ta-t-il, en lui présentant la tête, exé-
" cutez l'ordre que vous avez reçu, me
» voilà tout prêt ». C'est ainsi qu'il
fut sacrifié, laissant toute l'assistance
étonnée de sa fermeté.
Chrysis cependant, avec Melliflore
et Falitz, furent reconduits dans leur
prison, où Chrysis s'adressant à Fa-
tilz : « Croyez lui dit-il, que les Dieux
» qui ont soin de tout cet Univers,
» ne nous oubliront pas. Faites-moi
(45)
» seulement le récit de vos avantures,
" que j'attends avec impatience ».
« Vous voulez donc voir couler des
" larmes reprit Falitz ? Le souvenir de
» mes malheurs ne les autorise que
» trop ! mais je ne puis vous refuser,
» et vous allez être satifait ».
CHAPITRE III.
Histoire de Falitz et Melliflore. Leur entrée
dans le port de Frisland. Description de ce
port. Bonne réception que leur fait Castrome.
LE soleil avait déjà fourni la moitié de
sa carrière quand nous nous trouvâmes
prêts à entrer dans le port de Frisland ;
nous n'étions cependant pas sans in-
quiétude, et notre vaisseau fut sur le
point d'y faire naufrage ; car, quoique
le dedans de ce port soit fort sûr, la dif-
ficulté est de pouvoir y entrer lorsque
la mer est agitée ; les grands vaisseaux
ont de la peine à enfiler son embouchure
un peu étroite, et courent souvent risque
de se fracasser contre les rochers qui
les bordent.
L'adresse d'Hyspale, notre pilote,
(47)
nous y fit surgir heureusement ; nous y
jetâmes l'ancre, et nous allâmes tous
à Frisland, ayant laissé deux mariniers
pour avoir soin du bâtiment. Hyspale
nous mena d'abord chez un riche né-
gociant de ses amis, et nous ayant prié
d'attendre un moment à la porte, il
entra seul pour nous annoncer et pré-
venir son ami.
Après les premiers complimens ,
Castrome (c'était le nom de notre hôte)
demanda à Hyspale des nouvelles de
sa femme et de ses enfans : hélas !
répondit Hyspale, j'ai eu le malheur
de perdre le pauvre Bornezènes, il a
été écrasé sous la chute d'un toît : il
ne put en même-tems retenir ses lar-
mes , et son ami partageant sa douleur,
« Nous ferons demain , lui dit-il, le
» sacrifice de ses funérailles , mais
(48)
» aujourd'hui je ne veux songer qu'au
» doux plaisir de vous revoir, et à là
» délicieuse satisfaction de recevoir
» votre aimable compagnie ». Il l'en-
gagea aussitôt à nous faire entrer tous
chez lui.
Il chargea en même-tems sa
femme de faire apprêter le repas,
et courut nous chercher lui-même.
Melliflore seule faisait quelque diffi-
culté d'entrer dans cette maison.
« Est-il séant, me dit-elle tout bas,
» que seule ici de mon sexe j'aille
" m'exposer aux regards de tant de
» gens inconnus »? Je la rassurai,
en lui représentant que la maîtresse
de la maison nous invitait elle-même,
et que d'ailleurs , accoutumée,
comme elle était, à une bonne table,
elle ne pouvait pas passer un jour
entier

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