Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Histoire de la littérature française pendant la Révolution

De
434 pages

Nécessité d’une réforme dans l’État. — Avènement de l’éloquence politique. — Mirabeau. — Premiers effets de sa parole. — L’abbé Maury. — Caractère de son éloquence. — Son discours sur les biens du clergé. — M. de Talleyrand. — Joute oratoire. — Discussion sur le droit de la guerre et de la paix : Ch. de Lameth, Mirabeau, Maury, Barnave, Cazalès. — Force et faiblesse de Mirabeau.

La longue polémique du dix-huitième siècle contre les principes et les institutions des âges précédents laissait l’ancienne société sans force contre les novateurs.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Eugène Géruzez

Histoire de la littérature française pendant la Révolution

1789-1800

AVANT-PROPOS

Dans un précédent ouvrage j’avais esquissé l’Histoire de notre littérature depuis ses origines jusqu’à la Révolution. Le volume que je publie aujourd’hui s’arrête au Consulat. Il comprend toute la période révolutionnaire. Maintenant il me reste, pour atteindre le but que je me suis marqué, à suivre notre littérature depuis le Consulat jusqu’à 1848. Comme ces années, qui ne sont point stériles pour les lettres, et dont quelques-unes ont été tout ensemble fécondes et brillantes, se partagent naturellement en trois époques distinctes : le Consulat et l’Empire ; la Restauration ; le gouvernement de Juillet ; il convient qu’elles aient chacune leur histoire à part. J’aurai donc encore, avant de me reposer, trois ouvrages à mettre au jour.

Je sais, au reste, sur quel terrain je marche, mais je ne crains pas de m’y aventurer. Ma seule témérité sera d’essayer, sur des temps que la passion dispute encore à l’histoire, l’épreuve de la sincérité et de la modération. Je n’ai pas besoin de dire que ma sincérité ne sera pas agressive, et on verra que ma modération est bien éloignée de l’indifférence : mais comme je ne suis pas exclusif, et qu’à mes yeux le bien, dans le gouvernement des sociétés, résulte du concours de deux principes, et que le beau, dans les œuvres de l’esprit, se compose de deux éléments, qui ne peuvent pas être séparés sans dommage, je ne serai ni surpris, ni blessé de trouver des contradicteurs. On ne change pas sa nature, et il me convient de ne pas déguiser la mienne : j’avouerai donc que je n’ai aucun penchant vers les extrêmes, et moins encore d’inclination aux voyages que l’on peut faire d’un extrême à l’autre. Selon le conseil de Pascal, je cherche en toute chose à « tenir le milieu, » et ce qui est plus difficile, à « remplir l’entre-deux ; » ce qui veut dire qu’en matière de goût, par exemple, il faut ne sacrifier ni la règle, ni la nouveauté, et tâcher d’égaler, dans le respect de la règle, ceux qui ont la nouveauté en haine, et, dans l’amour de la nouveauté, ceux qui méprisent la règle.

Dans une étude littéraire sur la Révolution, il était impossible de se borner à la littérature proprement dite. Il fallait de toute nécessité accorder à la politique et à la morale une place qu’aussi bien elles auraient prise d’autorité. Je n’ai pas essayé de me soustraire à cette condition qui m’était imposée, et je m’y suis soumis d’autant plus volontiers que j’étais assuré, en traitant ces matières épineuses et délicates, de n’y apporter aucun sentiment qui fût de nature à contrister les gens de bien, tant j’éprouve de répugnance naturelle pour tout ce qui porte atteinte à l’équité et au devoir ! Nulle part je n’ai eu de molle complaisance pour le crime, mais j’ai dû séparer ce qui est distinct, et ne pas confondre dans une même réprobation les égarés et les pervers. Je me suis également bien gardé de rendre une noble cause solidaire des forfaits qui l’ont compromise ; je n’ai pas accusé la liberté des torts de la licence, je n’ai pas imputé à la raison ce qui a été fait contre la raison, enfin j’ai voulu combattre et je voudrais avoir ruiné le détestable sophisme qui met le mal à la charge du bien.

Encore un mot. Les biens que nous voulons préserver, les droits que nous tenons à maintenir ne sont pas de ceux qu’on possède à titre gratuit. Ils sont la conquête de la prudence et de la force d’âme. Chaque jour il faut les acheter. On n’a pas seulement à les défendre de la violence de leurs ennemis, mais des défaillances de leurs partisans. Pour moi, dans cette lutte où les méprises ont tant de suites fâcheuses, je conseillerais avant tout, en invoquant l’expérience du passé, d’une part, aux amis sincères de la Religion de se mettre au premier rang des adversaires du fanatisme et de l’hypocrisie, et, d’autre part, à ceux qui veulent sérieusement la liberté de ne jamais considérer les promoteurs d’anarchie, quelque soit leur drapeau, comme des auxiliaires.

Décembre 1858.

LIVRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

Nécessité d’une réforme dans l’État. — Avènement de l’éloquence politique. — Mirabeau. — Premiers effets de sa parole. — L’abbé Maury. — Caractère de son éloquence. — Son discours sur les biens du clergé. — M. de Talleyrand. — Joute oratoire. — Discussion sur le droit de la guerre et de la paix : Ch. de Lameth, Mirabeau, Maury, Barnave, Cazalès. — Force et faiblesse de Mirabeau.

La longue polémique du dix-huitième siècle contre les principes et les institutions des âges précédents laissait l’ancienne société sans force contre les novateurs. L’Église n’avait d’intact que ses richesses ; la Noblesse ne croyait plus à ses priviléges ; la considération des parlements était mortellement atteinte ; l’armée avait perdu depuis longtemps l’habitude de vaincre, et son dévouement attiédi pour la royauté la tenait bien en deçà du patriotisme ; la royauté ne voulait plus d’un pouvoir sans limites dont elle ne savait que faire ; le Tiers état dès lors si puissant par l’industrie, par le commerce, par les lettres, par la richesse, dominait l’opinion, et déjà supérieur sur tant de points, il pouvait au moins prétendre à l’égalité de condition politique. La question n’est donc pas de savoir si une réforme devait être accomplie, mais si elle pouvait s’accomplir par une transaction loyale entre les intérêts opposés, ou si la résistance de ces intérêts et le droit de les vaincre devaient fatalement produire les violences et les malheurs d’une révolution. Nous ne sommes pas de ceux qui croient à cette invincible nécessité du mal ; moins encore dirons-nous avec le poëte :

Quod si non aliam venturœ fata saluti
lnvenere viam... scelera ipsa nefasque
Hac mercede placent1.

Non, quel que soit le profit du crime, jamais la violation de la justice, ni les attentats qui la suivent ne doivent être approuvés ; mais il convient au moins de partager le poids de cette lourde responsabilité entre ceux qui les ont commis et ceux qui les ont suscités ; surtout il ne faut pas armer contre les biens qui ont été conquis les épouvantes et les misères de la lutte. Lorsqu’un fleuve coule à pleins bords et qu’il féconde le pays qu’il traverse, il est trop tard pour lui demander à quel titre il s’est élancé de ses réservoirs souterrains, quels rochers il a renversés pour se frayer un passage, quelles campagnes il a ravagées lorsque n’étant encore que torrent il faisait effort pour se creuser un lit.

Nous acceptons donc de grand cœur les bienfaits de la Révolution, nous tenons pour tels l’égalité devant la loi, la liberté des cultes, l’admissibilité de tous aux emplois publics, l’affranchissement de l’industrie et du commerce, le droit de penser à sa guise et de publier sa pensée, enfin la supériorité de l’Étal sur tous les élé- ments dont se compose la société, et nous tenions à le dire avant, d’examiner, dans l’ordre littéraire, quelle a été l’influence de ce grand mouvement qui a ébranlé le monde et qui le tient encore en suspens. Le premier effet et le plus sensible a été l’essor de l’éloquence appliquée à la discussion des matières politiques.

La fortune de la France voulut que les premiers tressaillements de la liberté fissent éclater le génie d’un grand orateur. Né dans les rangs de la Noblesse qu’il aurait pu défendre et qui le rejeta, longtemps en butte aux caprices de l’autorité paternelle qui appelait à son aide l’arbitraire du pouvoir absolu, luttant avec énergie contre la force au profit de ses déréglements, cherchant par l’étude et la méditation, dans les loisirs de sa prison, des arguments contre le pouvoir qui l’opprime et qu’il brave, les demandant à l’histoire, à la philosophie, à l’économie politique ; animé de profonds ressentiments, nourri d’une science rapidement digérée et mêlée aux ardeurs de son sang, doué d’une forte imagination et d’une raison supérieure, capable de se dominer et d’entraîner les autres ; enfermant toutes ces puissances de l’âme dans un corps d’athlète, d’une figure imposante, masque mobile, d’où l’inspiration chassait bientôt la laideur naturelle pour n’y laisser voir que le sentiment et la pensée, et qui envoyait tour à tour aux spectateurs l’effroi ou la séduction, servi d’ailleurs par un de ces formidables organes que la passion sait assouplir, qui parlent au corps, qui maîtrisent l’oreille, qui font de la parole tantôt un effroyable tonnerre, tantôt une musique caressante, Mirabeau était bien la voix prédestinée qui devait toucher les âmes par les promesses de liberté, et faire gronder au dehors les griefs et les menaces de l’esprit de réforme. La tribune, comme un piédestal, attendait cet homme extraordinaire.

La tribune nationale n’était pas encore dressée et déjà Mirabeau en briguant les suffrages populaires avait déployé l’énergie et la véhémence d’un tribun du peuple. C’est en se rendant aux comices du Tiers état de la Provence que ce puissant transfuge ou plutôt ce proscrit de la Noblesse évoquant le souvenir des Gracques, dont il se montrait l’émule, s’écria : « Ainsi périt le dernier des Gracques ; mais avant d’expirer il lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs ; et de cette poussière naquit Marius, Marius moins grand pour avoir exterminé les Cimbres et les Tentons que pour avoir anéanti dans Rome l’aristocratie de la Noblesse. » Ce premier cri de l’éloquence démocratique était un adieu menaçant à la noblesse qui n’avait pas même voulu recevoir le vote de celui qu’elle appelait ironiquement le comte plébéien. Ce plébéien par force le Tiers état l’accueillit avec transport, et sa présence parmi les représentants de cet Ordre qui, suivant Sieyès devait être tout, qui n’était rien, et qui demandait à être quelque chose, mit les communes au premier rang de l’Assemblée et força bientôt la Noblesse et le Clergé de se fondre ou plutôt de s’effacer dans l’unité de l’Assemblée nationale. Quel autre que Mirabeau aurait osé dire après la séance royale du 23 juin au marquis de Brézé, grand maître des cérémonies, intimant les ordres du Roi : « Oui, monsieur, nous avons entendu les intentions qu’on a suggérées au roi ; mais vous, qui ne sauriez être son organe auprès de l’Assemblée nationale, vous qui n’avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n’êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l’on vous a chargé de nous faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour employer la force. Allez dire à celui qui vous envoie que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes ; » et si ces paroles n’eussent pas été prononcées, si cette audacieuse affirmation du droit national n’eût pas été opposée par une telle voix à la parole royale qui maintenait la distinction des trois ordres, que devenaient les représentants des communes, entre les intrigues de la cour, la jalousie des nobles et la défiance du clergé ? C’est bien l’ascendant de Mirabeau, membre du tiers, qui a fait des états généraux une assemblée constituante. Or des états généraux auraient été, comme toujours, des réformateurs en espérance, passant, à la manière de leurs devanciers, sans laisser de traces durables, tandis que l’Assemblée constituante a enfoncé dans le sol à une profondeur où nul bras humain ne peut les atteindre les assises d’un édifice nouveau que le temps achèvera. Tel est le premier effort et l’inestimable bienfait de l’éloquence politique en France.

La phase tribùnitienne de l’éloquence de Mirabeau n’était pas encore terminée ; elle eut son dernier éclat dans une circonstance mémorable. C’est toujours le tribun, ce n’est pas encore l’homme d’État que nous allons entendre. Louis XVI, par un caprice inexplicable qui mettait en doute sa loyauté, avait jeté un double défi à l’Assemblée en gardant les troupes dont elle demandait le renvoi et congédiant M. Necker en qui elle avait mis toute sa confiance ; les courtisans triomphaient et dans un festin qui avait dégénéré en orgie ils avaient laissé échapper le secret de leurs espérances ; mais l’Assemblée ne s’intimidait pas, mais le peuple de Paris s’était soulevé, mais la Bastille ouvrait ses portes sous la pression de la foule, et une députation nombreuse se mettait en marche pour aller porter au pied du trône, avec l’expression des craintes de la France, des conseils gros de menaces, lorsque Mirabeau lui donna pour dernières instructions ces foudroyantes paroles, toutes pleines des arguments violents que la passion suggère et des rumeurs injurieuses qu’elle accueille : « Dites-lui bien, dites-lui que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations et leurs présents ; dites-lui que toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d’or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies l’asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l’Assemblée nationale ; dites-lui que dans son palais même les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut l’avant-scène de la Saint-Barthélemy ! Dites-lui que ce Henri dont l’univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux qu’il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris révolté, qu’il assiégeait en personne, et que ses conseillers féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et affamé. »

La voix de Mirabeau grondait encore dans l’enceinte lorsque les portes s’ouvrirent pour donner passage au roi : hélas ! il était déjà bien tard. Louis XVI venait annoncer que les troupes s’éloignaient par ses ordres, il ne disait pas encore qu’il chassait ses nouveaux ministres et qu’il rappelait M. Necker ; il lui fallut deux jours avant d’y consentir : la faute commise devenait irrémédiable. Le renvoi de M. Necker avait fait tomber la Bastille, la chute de la Bastille relevait le ministre, mais elle avait mis en scène un nouvel acteur, la foule, cet être multiple, composé d’hommes et qui a tout de l’homme excepté la raison. La foule a l’instinct et la passion, elle a l’imagination, elle n’a ni règle morale, ni principes, ni frein, le poëte l’a bien nommée bellua multorum capitum, elle ne se maîtrise pas elle-même et ne la maîtrise pas qui veut, elle a des accès de générosité qui paraissent sublimes et des transports de férocité qui sont exécrables, elle se livre aux uns comme aux autres au gré de la passion qui l’emporte et de l’imagition qui l’exalte ; pour le bien comme pour le mal elle est irrésistible. C’est elle qui vaincra par l’héroïsme et par la fureur toutes les résistances opposées à la révolution. Pour comble de malheur les provocateurs de ces mouvements populaires, honteux et irrités de leur défaite, sont allés chercher un refuge à l’étranger et on peut croire qu’ils vont y mendier des secours. Alors toutes les catastrophes qui suivirent sont en germe dans les âmes et ne demandent qu’à se produire, elles auront pour ferment les craintes sur la liberté fomentées par la résistance intérieure, les craintes sur l’indépendance nationale légitimées par les menaces du dehors.

Le nouveau personnage qui avait paru sur la scène politique, et qui l’encombrait, M. Necker ne le connaissait que par le bruit flatteur de ses acclamations, et ne s’intéressait à lui que par le bien qu’il désirait lui procurer ; il n’était préparé ni aux caprices, ni aux exigences, ni aux injustices de la foule ; il n’avait à lui opposer que la douleur d’un cœur méconnu, sentiment qui ne la touche pas, des raisons solides et froides qu’elle ne comprend pas. Le terrain sur lequel M. Necker pouvait marcher avec sûreté s’était dérobé pendant son absence. Tout était changé : il y avait eu l’éruption d’un volcan ; la température n’était plus la même ; la douce chaleur de l’âme du ministre, la pure lumière de son intelligence, ne pouvaient plus rayonner à l’aise dans cet air embrasé et chargé de vapeurs. Il cessa bientôt d’être l’idole du peuple, et il ne fut pas longtemps l’oracle de l’Assemblée. Son autorité financière, qui était grande, ne prévint point les objections faites à ses plans, et comme il était sans force pour la lutte, ce fut Mirabeau, qui lui portait ombrage par la supériorité de son génie autant que par ses vices, qui lui vint en aide ; et, ce qui était inévitable, il le diminua en le faisant triompher.

Les finances, qui avaient été l’occasion de la révolution, en furent la plaie vive qui envenima toutes les autres. Quelques millions auraient suffi au début, M. Necker les demanda au crédit, qui ne répondit point ; il venait de mettre en demeure le patriotisme qui hésitait, lorsque Mirabeau fit parler la nécessité et entraîna les cœurs en frappant les imaginations. C’est une des grandes journées de l’éloquence que celle où Mirabeau, à la fin d’une séance, dont les incidents l’avaient amené plusieurs fois à la tribune, y monta de nouveau pour arracher à l’Assemblée un vote de confiance. En effet, tout délai aggravait le péril, et ce péril c’était la honte et la ruine par la banqueroute de l’État : « Un jour, une heure, un instant, disait Mirabeau, pouvait le rendre mortel. » Comment hésiter et ne pas laisser le champ libre au ministre qui promettait de le conjurer ? On craignait l’excès des sacrifices, on redoutait le poids de l’impôt, « mais, s’écrie l’orateur, qu’est-ce donc que la banqueroute, si ce n’est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des impôts ? » Ce mot sinistre une fois prononcé, tous les désastres, tous les opprobres, toutes les cruautés qu’il renferme vont en sortir en images tragiques et menaçantes. Il faut voir ces images, il faut entendre ces menaces : « Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s’engloutir. Il faut le combler ce gouffre effroyable ! Eh bien ! voici la liste des propriétaires français ; choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens ; mais choisissez ; car ne faut-il pas qu’un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l’ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume ;... frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes ! précipitez-les dans l’abime !... il va se refermer !... Vous reculez d’horreur, hommes inconséquents ! hommes pusillanimes ! Eh ! ne voyez-vous donc pas qu’en décrétant la banqueroute, ou ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d’un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable, gratuitement criminel ; car enfin cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais, croyez-vous, parce que vous n’aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien ? Croyez-vous que les milliers, les millions d’hommes qui perdront en un instant, par l’explosion terrible ou par les contrecoups, tout ce qui faisait la consolation, et peut-être l’unique soutien de leur vie, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime ? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d’autres, et d’autant plus rapidement qu’elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d’hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n’aurez voulu diminuer ni le nombre, ni la délicatesse ?... Non, vous périrez, et dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d’allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances. » Chose triste à dire, par cette peinture si émouvante, par ces invectives si poignantes, Mirabeau ne touche que les fibres inférieures de l’âme, l’intérêt et la peur ; chose non moins triste, il a creusé lui-même un gouffre sous ses pas par les désordres de sa vie, et un autre dans son âme par ses vices, et c’est en connaisseur qu’il qualifie si durement et si bien les jouissances du luxe ; mais alors, hâtons-nous de le dire, il s’oublie lui-même, il n’a pas conscience de ses souillures passées, son patriotisme est sincère, et c’est sans hypocrisie et sans déclamation qu’il emploie, comme son maître Rousseau, la langue et les souvenirs de ses propres entraînements pour commander le sacrifice. Quoi qu’il en soit, l’effet de cette étonnante improvisation, la plus spontanée qui soit jamais sortie de la poitrine d’un orateur, fut prodigieux, et, seul dans l’Assemblée, Mirabeau était encore maître de sa pensée lorsqu’il jeta ces dernières paroles : « Gardez-vous de demander du temps, le malheur n’en accorde jamais... Eh ! messieurs, à propos d’une ridicule motion du Palais-Royal, d’une risible insurrection qui n’eut jamais d’importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome, et l’on délibère ! Et certes, il n’y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome... Mais aujourd’hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de consumer vous, vos propriétés, votre honneur, et vous délibérez ! »

Mirabeau est l’orateur par excellence, mais il ne représente pas seul la puissance oratoire au début de la Révolution ; à côté de lui et contre lui-même s’élevèrent des voix qui se firent écouter et se produisirent des hommes habiles à bien dire qu’on n’a pas oubliés. Il ne s’agit pas ici de ceux qui tirèrent de l’habitude de la parole et de profondes études l’autorité qui commande l’attention, tels que les Mounier, les Chapelier, les Thouret, les Duport, jurisconsultes habiles dont une assemblée pleine d’ardeur et d’inexpérience recevait les leçons avec déférence ; nous ne parlons pas même de ces hommes généreux qui portèrent à la tribune l’expression de sentiments et de principes contraires à leurs intérêts de caste, les La Fayette, les Clermont-Tonnerre, les Noailles, les Montmorency, les d’Harcourt, les Ségur, les Montesquiou, les La Rochefoucauld ; l’histoire politique enregistre leurs sacrifices et leur tient compte de leur dévouement, mais l’histoire littéraire n’a point de place à leur donner. Entre les hommes qui savaient parler, il n’y en eut réellement que trois, après Mirabeau, et à un long intervalle, qui méritèrent le nom d’orateurs, Barnave, qui fut son lieutenant, et par accident son antagoniste ; Maury, défenseur intrépide des prérogatives du clergé ; Cazalès, champion chevaleresque des priviléges de la Noblesse. Donnons cependant un souvenir à Lally-Tollendal, qui avait ému la France en vengeant par d’éloquentes protestations la mémoire de son père, et qui retrouva des accents naturels et pénétrants pour déplorer la disgrâce de Necker : « Quels sont donc, disait-il, ses accusateurs auprès du trône ? ce ne sont pas sans doute les parlements, qu’il a rappelés ; ce n’est pas sûrement le peuple, qu’il a nourri ; ce ne sont pas les créanciers de l’État, qu’il a payés ; les bons citoyens, dont il a secondé les vœux. Que sont-ils donc ? je l’ignore ; mais il en est. La justice, la bonté reconnues du roi ne permettent pas d’en douter. Quels qu’ils soient, ils sont bien coupables ! Ce ministre, que le roi avait accordé à ses peuples comme un don de son amour, comment est-il devenu tout à coup un objet d’animad version ? Qu’a-t-il fait depuis un an ? Nous venons de le voir ; je l’ai dit, je le répète : quand il n’y avait point d’argent, il nous a payés ; quand il n’y avait point de pain, il nous a nourris ; quand il n’y avait point d’autorité, il a calmé les révoltes. » La fille de Necker, Mme de Staël elle-même, aurait-elle dit mieux ou plus en parlant de son père ? Pour être tout à fait juste, il convient de citer encore Charles de Lameth, dont l’esprit brillant et courageux jette au milieu des discussions les plus importantes quelques-uns de ces traits de force et de lumière qui frappent et qui éclairent les assemblées sans toutefois les maîtriser.

Nous verrons tour à tour Maury, Barnave et Cazalès sur la brèche. Montrons d’abord l’abbé Maury, qui avait été désigné aux suffrages de son ordre par des succès antérieurs comme sermonaire et comme panégyriste. Dans la décadence de la chaire, l’abbé Maury en avait, par un traité, où l’histoire se mêle aux principes, rappelé les titres et la grandeur passée qu’il avait essayé de maintenir en célébrant dans un langage animé et pompeux les vertus de saint Louis, de saint Augustin et de Vincent de Paul. Homme résolu plutôt que prêtre édifiant ; engagé dans une carrière où la roture ne fermait pas l’accès aux honneurs, ni la pauvreté à l’opulence ; ayant le goût de la lutte et le courage qui brave les périls ; plus propre au combat, qu’au martyre, Maury devait déployer plus de zèle pour les privilèges de l’Église que pour la foi. Ce zèle fut bientôt mis à l’épreuve sur la question des biens de l’Église. La richesse de ce dépôt, remis aux mains du clergé par la piété des fidèles, était un grief contre le dépositaire et une tentation bien vive pour l’État. Ce péril n’était pas une nouveauté. Sous Charles IX et sous Louis XIV le clergé l’avait détourné par des dons qu’on appelait gratuits, et dont le prix avait toujours été la persécution des dissidents. Cette fois, le moyen ordinaire de conjurer l’attaque faisait défaut ; la proie était plus riche que jamais, et plus pressants les besoins qui la convoitaient ; les ressources de la défense étaient à peu près nulles. La dîme avait péri dans le naufrage universel des droits féodaux, en vain protégée par les arguments de Sieyès, qui se repentait déjà d’avoir invité la révolution à commencer, et qui disait que l’abandon de cette redevance ne profiterait qu’aux riches ; on voyait trop bien qu’il profiterait à la terre, et par conséquent à la richesse publique, puisque Mirabeau avait prouvé que la dîme enlevait au cultivateur le tiers du produit net de son champ. Maintenant le tour de la richesse mobilière et territoriale du clergé. était venu ; cette double réserve bien employée pouvait combler le déficit et suffire encore aux besoins du culte et de ses ministres ; sous le balancier de l’État l’or, l’argent et le bronze accumulés dans les églises pouvaient être transformés en monnaie courante au profit du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, tandis que les biens-fonds réunis au domaine public serviraient de garantie à la dette nationale. Telles étaient les raisons et les espérances des économistes ; les politiques voyaient dans cette opération un autre.avantage, à savoir la ruine de la puissance temporelle du clergé, qui cessait par là d’être un ordre dans l’État.

Maury fit un effort suprême. Avant tout, il déclare que la discussion est prématurée et inutile ; prématurée, puisque la constitution doit être faite, on s’y est engagé, avant qu’on s’occupe de finances ; mais c’est du comité même de constitution qu’est venue l’initiative, et elle a été prise par un prince de l’Église, né d’une des plus illustres familles de l’ancienne France, l’évêque d’Autun, Maurice Talleyrand-Périgord. Étrange contraste ! c’est un prélat de noble race qui offre en sacrifice les richesses de l’Église, et c’est un simple abbé d’origine plébéienne qui vient les défendre. Il est vrai que l’évêque d’Autun pouvait se pourvoir ailleurs, et il l’a bien prouvé. Voulait-il loyalement et sans arrière-pensée sauver les finances de l’État et réduire le sacerdoce à l’accomplissement de ses devoirs spirituels ? On l’ignore et il est permis d’en douter. Esprit net et fin, sans autre passion que le goût de l’intrigue et des affaires, oubliant les croisés dont il descend pour suivre Voltaire dans une autre croisade, sachant parler et mieux encore se taire, ami discret de la liberté, plus ami des honneurs et du luxe, politique habile, biaisant toujours et ne déviant jamais, prompt à seconder la fortune des gouvernements en bonne voie, et qu’on a vu non moins prompt, lorsqu’ils s’en écartaient, à se ranger pour laisser passer leur chute, la précipitant même au besoin, un tel homme n’allait pas au devant d’un échec. La cause était gagnée, puisqu’il l’embrassait.

Le défenseur des biens du clergé pensa prendre pied sur un terrain solide, en alléguant l’importance sociale de la religion qui n’était pas contestée : « La religion, disait-il, est la seule morale du peuple, ou, selon l’expression d’un ancien, la première redevance de l’homme en société ; et quand vous avez mis les créanciers de l’État sous la sauvegarde de l’honneur français, vous n’avez pas oublié sans doute que la religion est elle-même la plus sûre sauvegarde des empires. » Avant de parler ainsi, il aurait fallu avoir établi que la possession du sol est le principe de l’autorité du sacerdoce, et que si on lui retire les biens de la terre, il devient impuissant pour propager le dogme et la morale. Maury oublie à quel prix et dans quelles conditions le christianisme a fait la conquête du monde. L’orateur laisse encore de côté la vraie question, lorsqu’il apporte en faveur des bénéfices territoriaux dont jouit le clergé les principes généraux qui établissent les droits de la propriété. Le titre n’est pas le même, ce n’est point par héritage que les clercs possèdent, et les biens dont ils jouissent, ils ne peuvent ni les aliéner ni les transmettre. Quel est donc le véritable propriétaire, et à qui, dans l’espèce, appartenait le droit de parler de spoliation ?

Maury est mieux armé et plus sûr de ses coups, lorsque, prenant l’offensive, il se tourne brusquement contre les agioteurs qui seuls, à l’aide des fonds qu’ils tiennent en réserve, s’empareront à vil prix de la masse des biens mis en vente. Voici le portrait qu’il trace de cette engeance qu’on a qualifiée plus tard, en la réunissant au règne animal, par le nom de loups-cerviers2. « Ne confondons point des capitalistes irréprochables avec les avides agioteurs de la Bourse ; là se rassemble de toutes les extrémités du royaume et de toutes les contrées de l’Europe une armée de prêteurs, de spéculateurs, d’intrigants en finance, toujours en activité entre le trésor royal et la nation pour arrêter la circulation du numéraire par l’extension illimitée des effets publics ; là, un commerce fondé sur l’usure décourage et appauvrit le vrai commerce national, l’industrie productive du royaume, et condamne l’administration à l’inertie, tantôt en l’abaissant sous le poids du besoin, tantôt en déplaçant son activité. Écoutez ces marchands de crédit qui trafiquent du denier de l’État, à la hausse ou à la baisse ; ils ne demandent pas si la récolte est abondante, si le pauvre peuple peut élever le salaire de ses travaux à la hauteur du prix commun du pain ; si les propriétaires, dispersés dans les provinces, les vivifient par leurs dépenses ou par leurs libéralités : non, ce n’est point là ce qui les intéresse, ils s’informent uniquement de la Bourse et de la valeur des effets publics. Voilà pour eux le thermomètre de la prospérité générale ; ils ne savent pas que l’opulence de la capitale se mesure toujours sur la misère des provinces, et que ce n’est point dans des portefeuilles avides que consiste la richesse nationale, mais que c’est dans les sillons arrosés de ses sueurs que lè laboureur fait germer la grandeur de l’État. » Maury aurait eu de nos jours quelques traits de plus à ajouter pour compléter ce tableau satirique ; il a raison comme moraliste, mais il n’a pas prévu que ces terres ne demeureraient pas dans les mains des agioteurs, qu’elles seraient le domaine propre de ceux qui les cultivent, que les sueurs dont il parle avec éloquence couleraient plus abondantes et moins douloureusement dans des sillons plus nombreux et devenus plus féconds, et, s’il revenait visiter nos champs, il reconnaîtrait combien la passion égarait sa prévoyance, lorsqu’il disait : « La destruction d’un monastère anéantirait un village ou un bourg qui s’est formé autour de son enceinte ; elle éloignerait, comme l’expérience le prouve, les marchands, les ouvriers, les culivateurs mêmes, et transformerait bientôt nos campagnes en de vastes et arides déserts. »

Après cette diversion contre l’agiotage, Maury touchade plus près encore à l’éloquence lorsqu’il prit à partie le crédit qu’on invoquait alors comme « le véritable trésor et l’unique salut de l’État. » Sans doute, par le malheur des temps et l’impéritie des administrateurs, il fallait alors recourir à l’emprunt, surtout si on renonçait à toucher aux biens de l’Église ; « mais, ajoutait l’orateur, quand le royaume sera sagement gouverné, le crédit ne sera plus que ce qu’il est en effet, un mal nécessaire, une vaste calamité, et le plus terrible fléau qui soit jamais tombé sur les peuples. » Puis se montant au ton véhément du réquisitoire : « C’est lui, s’écrie-t-il, que j’accuse devant vous de tous nos malheurs ; c’est lui qui a fomenté ces folles dissipations des cours, qui ont enfin tari les sources des richesses publiques ; c’est lui qui a fait entreprendre légèrement ces guerres, qui sont si souvent le plus grand des malheurs pour les peuples, et le plus grand des crimes pour les rois ; c’est lui qui a entretenu ces armées innombrables qui ont tant aggravé le fléau de la guerre, dont elles ont perpétué l’image et la dépense au milieu de la paix, en donnant habituellement à l’Europe entière la forme d’un immense champ de bataille ; c’est lui qui a engendré ces ténébreuses complications d’impôts, de dettes, d’anticipations, d’offices, d’arrérages, qui rendent aujourd’hui si difficile la simple connaissance des maux dont nous sommes menacés de périr ; c’est lui enfin, et lui seul, qui a dévoré d’avance la subsistance des générations futures. Oui, Messieurs, lorsque François Ier ouvrit pour la première fois un emprunt sur l’Hôtel de Ville de Paris, en 1521, il créa une nouvelle source de calamités pour le genre humain ; il posa la première pierre de cet édifice désastreux qui, en chancelant aujourd’hui, nous fait craindre d’être tous ensevelis sous ses débris. Le plus riche royaume de l’univers n’a pu résister que pendant deux siècles et demi à ce système d’emprunt, sans fonds libres affectés aux intérêts, sans extinction de dettes plus onéreuses, sans ordre invariable de remboursement, système imaginé par un roi dissipateur, développé par des Italiens concussionnaires, détesté et cité à la chambre ardente par Sully, honteusement renouvelé sous les Médicis, flétri par deux infidélités à la foi publique sous le dernier règne, et passé de nos jours à un excès de démence qui a fait regarder le dernier terme de la ruine du royaume comme la plus brillante époque de nos prospérités pécuniaires. Pour nous, Messieurs, qui sommes chargés d’expier les ravages de ce crédit ministériel, nous devons soupirer vers le moment où cette ressource, n’étant plus nécessaire, à la chose publique, sera proscrite par nos successeurs comme le funeste et infaillible secret de ruiner la nation et de bouleverser l’État. »

Il y a de la vérité et de la verve dans cette invective qui n’épargne rien des abus que le crédit a pu favoriser, et qui lui en inflige toute la responsabilité ; elle me rappelle par le tour et par l’abondance des injures certains pamphlets des protestants contre les Guises au seizième siècle, mais le crédit n’y devait point succomber malgré ses torts réels, pas plus que n’avaient fait les Lorrains qui gardaient leurs brillantes qualités en dépit des vices et des fautes qu’on leur reprochait. Maury frappe fort, mais il ne frappe pas juste ; s’il a le bras robuste, il a la vue courte, il voit imparfaitement le passé et il ne prévoit rien de l’avenir. L’expérience a prouvé combien les dettes sont légères aux gouvernements qui savent les porter avec courage et loyauté, elle prouve tous les jours, par l’exemple de l’Angleterre, que le crédit bien employé soulage le présent, et crée des ressources pour l’avenir ; il importe peu de devoir beaucoup, si l’on est toujours en mesure de payer ; ce qui importe, c’est que les États ne meurent point, et le crédit contribue à les faire vivre. Aussi bien le crédit n’est pas toujours aveugle, et il sait habituellement à qui il vient en aide., Les habiles aiment à l’entretenir, et se gardent de l’épuiser.

Nous avons pris l’abbé Maury à son avantage, sur une question qui lui tenait au cœur et qu’il devait bien connaître, avons-nous trouvé un grand orateur ? Il ne craint pas la tribune, il touche quelquefois à l’éloquence, il parle une langue abondante qui n’est point parfaitement saine, manquant surtout de précision et de relief ; il a du mouvement et point d’élan, sa voix gronde, elle ne tonne point ; ses arguments forts en apparence, redoutables par le nombre plus que par l’enchaînement, peuvent trop souvent se rétorquer ; c’est un sophiste exercé et non un dialecticien puissant ; il est plus qu’un rhéteur, mais parmi les orateurs, il n’est qu’à un rang secondaire. La religion méritait d’être mieux défendue. Fénelon n’aurait pas appelé la chicane à son aide pour essayer de retenir des biens qui sont onéreux à l’Église, il aurait osé mépriser les richesses, suivant la belle expression du poëte qu’il aimait à répéter, aude, hospes, contemnere opes ! Le courage de ne pas être riche donne tous les autres : c’est le nerf de la vertu. Que l’Église abandonne au siècle, qui ne peut s’en passer, le soin d’acquérir des richesses, qu’elle lui en indique l’emploi et la mesure, qu’elle lui en signale les périls, et que, pour sa part, elle ne s’expose pas à entendre de nouveau de la bouche d’un Massillon ces paroles sévères, paroles prophétiques dont la menace s’accomplissait alors : « Les mondains eux-mêmes sont indignés, scandalisés de voir servir au luxe, à la sensualité, à l’intempérance, et à toutes les pompes du siècle, des richesses prises sur l’autel. Ils se plaignent que les clercs tout seuls vivent dans l’opulence, tandis que tous les autres états souffrent, et que le malheur des temps se fait sentir au reste des citoyens. L’hérésie, en usurpant, au siècle passé, les biens consacrés à l’Église, n’allégua pas d’autre prétexte ; l’usage profane que la plupart des ministres faisaient des richesses du sanctuaire l’autorisa à les arracher de l’autel, et à rendre au monde des biens que les clercs n’employaient que pour le monde ; et qui sait si le même abus qui règne parmi nous n’attirera pas un jour à nos successeurs la même peine ? »