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Histoire de la littérature grecque

De
351 pages

TABLEAU GÉNÉRAL DE LA GRÈCE

Ensemble du pays. — Nord, Centre, Midi. — Attique. — Péloponèse. — Iles — Influence du climat sur le développement des habitants de la terre hellénique. — Pélasges. — Hellènes. — Races dorienne et ionienne. — Influence persistante d’Athènes.

COUP d’œil d’ensemble sur le pays. — La Grèce est la mère-patrie des lettres, des sciences et des arts. Terre privilégiée du ciel, on dirait qu’une main libérale lui a tout donné, pour répandre sur le monde une clarté vivifiante, dont la splendeur ne s’éteindra jamais.

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Eugène Talbot

Histoire de la littérature grecque

PRÉFACE

LE génie de la race hellénique est cosmopolite, universel. On demandait un jour à Socrate de quel pays il était : « Je suis, répondit-il, citoyen du monde ». Chaque Grec en pouvait dire autant. En effet, les œuvres que les Grecs ont produites dans les lettres, dans les sciences et dans les arts, rayonnent à travers le temps et l’espacé. Une histoire de la littérature grecque n’est donc pas une série de notices biographiques et critiques, un inventaire de noms d’hommes et d’écrits. C’est la mise en lumière de tout ce que les écrivains de l’antiquité hellénique ont transmis aux âges futurs de plus actuel, de plus présent, de plus humain, dans la poésie et dans la prose ; ce sont les annales vivantes de l’imagination et de la raison ; c’est la reconstitution même de la vie intellectuelle, artistique et morale des poètes et des prosateurs de la Grèce. Aussi ne suffit-il pas, pour écrire cette histoire, de savoir la langue qu’ils ont parlée et la période chronologique durant laquelle ils ont vécu. A la connaissance des textes et à celle des événements, il est nécessaire d’unir l’étude du sol, du climat, de la religion, des mœurs, des institutions, du milieu, en un mot, où s’est mue cette grande nation. Ce n’est, en réalité, qu’à l’aide de ce procédé qu’il est possible de déterminer la loi qui a présidé à l’éclosion de toutes les œuvres qu’elle a créées. Cette loi, bien que composée d’éléments multiples et distincts, se résume en un seul fait, qui les rassemble et qui les contient tous : l’art. Nul peuple n’a mis plus de pénétration à en saisir la portée, plus de puissance à en concentrer les forces, plus de fécondité à en varier les applications, plus de chaleur sympathique à en répandre les produits parmi les hommes. La Grèce a fait de l’art une mission de progrès intellectuel et moral : c’est la mère patrie des artistes : elle leur a légué son esprit et son cœur.

Tel est le point de vue auquel nous nous sommes placé en publiant cette histoire. Nous avons voulu être artiste aussi bien qu’écrivain. Voilà pourquoi nous nous sommes astreint à vivre longuement, assidument, journellement, dans la société des hommes, dont nous nous sommes proposé de juger les œuvres : nous croyons impossible de les connaître autrement.

Ainsi c’est, à nos yeux, un fait de la dernière évidence que le principe commun aux différentes sphères de l’activité du génie littéraire de la Grèce est l’idée du beau, réalisée sous toutes les formes. Or peut-on se flatter d’y atteindre à travers le prisme ou le mirage des traductions ? Nullemeni. Il faut donc la voir et la prendre en elle-même, telle qu’elle est, immédiate, dans son essor individuel. L’unique moyen est d’entendre de la bouche des auteurs leurs paroles et leurs pensées, d’en être le confident intime, de saisir les nuances de leurs caractères, d’entrer dans leurs passions, de se faire le commensal de leurs banquets, le lutteur de leurs palestres, le spectateur de leurs fêtes et de leurs théâtres, d’écouter leurs conversations, leurs récits et leurs chants, d’assister aux assemblées, aux harangues, aux délibérations de la Pnyx et de l’Agora, c’est-à-dire d’être un habitant d’Athènes : nous y avons élu domicile.

De cette manière, les rhapsodies homériques et les conseils donnés par Hésiode à l’agriculteur et au marin, nous sont devenus familiers et connus ; nous avons compris la valeur et l’influence des sentences morales de Solon et de Théognis ; applaudi aux strophes ailées de Pindare ; suivi dans leurs péripéties les drames d’Æschyle, de Sophocle et d’Euripide ; fustigé, avec Aristophane, les écervelés et les brouillons, qui, en précipitant leur patrie dans la guerre du Péloponèse, ont trahi ses intérêts, gaspillé ses finances et hâté sa ruine ; recueilli, avec Xénophon et avec Platon, les causeries de Socrate, marquées au coin du bon sens et de l’inspiration idéaliste ; puisé dans Aristote les principes immuables de la logique, de la métaphysique, de l’éloquence et de la poésie ; écouté avec ravissement Hérodote, l’incomparable conteur, dans ses histoires rapportées d’Égypte et d’Asie ; admiré Thucydide dans les discours de ses personnages ou dans les lugubres tableaux de la lutte fratricide, engagée entre Athènes et Sparte ; lutté, avec Démosthène, contre les empiétements du vainqueur de Chéronée ; comparé, avec Plutarque, les grands hommes de la Grèce et de Rome ; couru, avec Lucien, à travers les arabesques de sa fantaisie railleuse et sensée ; persiflé, avec Julien, les habitants d’Antioche et les Césars ; salué respectueusement, dans Marc-Aurèle, les réflexions d’un sage, oubliant qu’il est empereur pour se rappeler qu’il est homme ; et, dans Epictète, les élans sublimes de la sagesse humaine, rayonnant sous les haillons d’un esclave.

Confirmé dans cette illusion par la vue réelle des textes antiques et par les travaux de la critique moderne, nous ne nous sommes point fait faute de recourir aux ouvrages de l’abbé Barthélemy, de Schœll, de de Pauw, de Mmede Staël, de W. Schlegel, de Fauriel, de Patin, d’Egger, de Pierron, de Burnouf, de F. de Caussade. Mais nous avons surtout pris pour guide Otfried Müller et l’éminent traducteur de son œuvre K. Hillebrand, que nous nous plaisons à remercier publiquement des aperçus, que la lecture de son livre nous a fournis, et des idées neuves qu’il nous a suggérées. Ce n’est pas tout : l’Ecole française d’Athènes a mis le monde hellénique à nos portes. Notre vénéré maître Daveluy nous avait jadis initié aux impressions profondes que la vue de la Grèce avait produites sur son âme frémissante de savant et d’artiste. Ernest Beulé, Charles Lévêque, Mézières, de La Coulonche, Perrot, Heuzey, Albert Dumont, Deville, Foucart, Terrier, Petit de Julleville, Decharme, Pottier, c’est-à-dire nos collègues, nos amis, nos élèves, ont entretenu, par leurs écrits et par leurs conversations, le feu sacré que Daveluy avait tout d’abord allumé dans notre jeune esprit. Grâces leur en soient rendues ! Si ce volume a un peu de valeur, il le leur doit en partie. Nous y. avons cependant mis quelque chose de nous-même, c’est la passion du beau, que nous avons constamment ressentie, en travaillant à notre œuvre, et la volonté ferme d’en communiquer la flamme à nos lecteurs.

 

EUGÈNE TALBOT.

Mai 1881.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Les Grecs étaient peu nombreux ; mais l’univers les regardait. Ce qu’ils disaient entre eux retentissait dans le monde.

Mme DE STAËL.

TABLEAU GÉNÉRAL DE LA GRÈCE

 

Ensemble du pays. — Nord, Centre, Midi. — Attique. — Péloponèse. — Iles — Influence du climat sur le développement des habitants de la terre hellénique. — Pélasges. — Hellènes. — Races dorienne et ionienne. — Influence persistante d’Athènes.

COUP d’œil d’ensemble sur le pays. — La Grèce est la mère-patrie des lettres, des sciences et des arts. Terre privilégiée du ciel, on dirait qu’une main libérale lui a tout donné, pour répandre sur le monde une clarté vivifiante, dont la splendeur ne s’éteindra jamais. Rien ne lui manque de ce qui fait les grands peuples : configuration accidentée du sol, avènement opportun dans l’histoire, aptitudes merveilleuses des habitants. Placée comme un intermédiaire, plein de mouvement et d’activité, entre l’Asie, d’où lui viennent ses colonies, ses traditions, sa langue, et l’Europe occidentale, qui la dompte par les armes, mais qu’elle conquiert par le génie, elle offre à l’univers l’exemple du libre essor de la pensée et le type de la civilisation indépendante : elle contient en germe tous les développements intellectuels, moraux et esthétiques des nations à venir.

A la considérer sur la carte, la Grèce proprement dite, ou Hellade, est une vaste presqu’ile de la Méditerranée, dessinée en fortes membrures et découpée par des golfes en deux sections distinctes : la Grèce centrale, qui se rattache, vers le Nord, aux régions semi-grecques de la Thessalie et de la Macédoine, et le Péloponèse, soudé à la Grèce centrale par l’isthme de Corinthe. Autour de ce noyau se déploie une riche ceinture d’îles, tantôt isolées, tantôt groupées en archipels. Solidement appuyée sur le versant méridional de la chaîne cambunienne, où se dressent les cimes de l’Olympe, du Pélion et de l’Ossa, et dans laquelle se creusent les vallons du Pénée célébrés par les poètes sous le nom de Tempé, l’Hellade a pour charpente orographique la chaine du Pinde, qui des sources du Sperchios se dirige vers l’Œta, forme, près du canal de Talandi, le défilé des Thermopyles, et se bifurque en deux branches, dont l’une aboutit au cap Antirrhion, au nord du golfe de Corinthe, et l’autre, soulevant le Parnasse, l’Hélicon, le Cithéron, l’Ægaleos, le Laurion et l’Hymettos, a pour point extrême le cap Sounion : les chainons latéraux du Parnès et du Brilessos ou Pentelicon, complètent ce système si heureusement constitué. Les nervures du Péloponèse ne sont pas moins vigoureuses. Un ensemble de chaînes escarpées et sauvages, où s’accentuent les pics du Cyllène, de l’Érymanthe, du Lycée et du Taygète, descend du cap Antirrhion et du Cithéron au Maïna ou Magne, extrémité méridionale de la péninsule comprise entre le cap Tænaros, entrée mythologique des Enfers, et le cap Malea, redouté des matelots.

Les cours d’eau sont rares sur le territoire hellénique : la mer y supplée. A part l’Acheloos, le Pénée et le Kephissos, qui procurent des avantages réels aux populations du nord, les autres rivières, chétives, presque sèches en été, ou grossies par le caprice passager des pluies, l’Achéron, le Cocyte, l’Eurotas, l’Inachos, l’Ilissos, le Céphise, doivent moins leur célébrité à leur utilité navigable qu’aux récits mythologiques, aux myrtes, aux lauriers roses ou aux temples semés sur leurs rives.

La ligne dentelée et déchiquetée du littoral compense la pauvreté du régime des eaux courantes. Aucun pays ne compte plus de golfes, de ports, de baies et d’échancrures, qui ouvrent des accès faciles et des. abris sûrs aux pêcheurs et aux marchands. Les poètes s’accordent à louer cet « éternel sourire des flots » : il semble, en effet, que la vague et la brise aiment à servir les intérêts, les passions et les idées de la race grecque, née pour la vie expansive de la pensée et pour la liberté.

L’aspect général du pays est aussi de nature à provoquer les émotions de l’artiste et les réflexions du penseur. Comment l’imagination et la curiosité ne seraient-elles pas tenues en éveil par la vue d’un sol où la nature prodigue les contrastes les plus heurtés et les harmonies les plus douces : montagnes aux crêtes neigeuses, aux pics sauvages, que leurs cassures étranges et leurs croupes déboisées font prendre pour des squelettes de géants ; cimes dorées par les feux de l’aurore ou empourprées des vapeurs du couchant ; défilés obstrués par d’énormes quartiers de rocs, restes mutilés de quelque convulsion volcanique ; vallées enchanteresses, imprégnées de mille senteurs, où la verdure, étend sous le dôme séculaire des sapins et des chênes, l’épaisseur de ses tapis, le long desquels s’épanouissent, au bruit des ruisseaux et des cascades, les lauriers, les rosiers, les myrtes, les arbousiers, les cytises et les lentisques ; terrains crayeux et argileux, où tourbillonne une poussière aveuglante, campagnes aux ondulations blanchâtres, desséchées par l’haleine du siroco ; prairies aux herbes grasses, plaines opulentes, forêts ombreuses où chante le rossignol ; horizons lointains, dont les tons bleus se confondent avec l’indigo cru de la mer, où des groupes d’iles se détachent en vigueur, comme un semis d’astres sur le bouclier d’un héros d’Æschyle ; puis, enveloppant le tout dans une sorte d’éther, une lumière subtile et diaphane, versée comme à plaisir sur les objets qu’elle inonde, pour en illuminer les contours et les couleurs ?

 

Régions du Nord, du Centre et du Midi. — Cependant, au milieu de cette diversité de mouvements capricieux et de sites tranquilles, plusieurs contrées de la péninsule hellénique présentent une constitution régulière. La région thessalienne, bien que dominée par plus de trente montagnes, renferme des plaines et des pâturages d’une grande fertilité : c’est la terre nourrice des « dompteurs de coursiers », des Lapithes et des Centaures « velus » : ses chevaux rivalisaient avec ceux des satrapes persans.

La Grèce centrale, comprise entre le golfe de Corinthe, la mer Égée, la mer Ionienne et la ligne montagneuse de l’Othrys, de l’Œta et du Tymphrestos, s’allonge du Nord au Sud, sous une forme analogue a celle de l’Italie, jusqu’à la pointe extrême de l’Attique : c’est le cœur même de l’Hellade.

La Béotie, séparée de l’Attique par le Cithéron, est une vallée profonde et froide, enfermée dans un cercle de montagnes, dont les torrents produisent d’épais brouillards et des vapeurs qui font frissonner les taureaux et les bêtes à laine, malgré la densité de leur fourrure : elle donne du blé, du vin et des fruits ; on y recueillait sur les rives du Kephissos, près d’Orchomène, des joncs et des roseaux, que l’art transformait en instruments de musique : les Muses aimaient les bords fleuris d’Aganippe et d’Hippocrène. Les grands souvenirs classiques y abondent ; Thèbes, fondée par le Phénicien Cadmos, rappelle les crimes tragiques d’Œdipe avec les noms illustres de Pélopidas, d’Epaminondas et de Pindare.

La Phocide, où s’élève le Parnasse, séjour d’Apollon, est également renommée par les fontaines qu’on entend bruire à de grandes distances, lors de la fonte des neiges : les mofettes exhalées des sources de Castalie et de Cassotis, sous le trépied de la Pythie, ravissaient la prêtresse de Delphes dans une extase prophétique, et lui inspiraient ses oracles. Le touriste, qui suit le sentier rocheux décrit par Pausanias, et qui monte le long des roches Phædriades, arrive à des plateaux couverts de pins énormes et de pâturages alpestres, d’où il découvre les plus beaux horizons. Il peut voir, à son gré, les monts de la Phocide, les plaines de la Béotie, les pics de l’Arcadie, Sicyone et ses vignes, Corinthe et ses deux mers, son Acropole et ses remparts placés en sentinelle à l’entrée du Péloponèse.

 

Attique. — Mais la contrée la plus remarquable de la Grèce centrale est la presqu’île triangulaire de l’Attique, dont la base est jointe au continent, et dont les deux côtés sont baignés par la mer Egée, la mer de Myrtos et le golfe Saronique. C’est cette prédomidance de l’élément maritime qui a fait remplacer le vieux nom d’Ogygie par un dérivé expressif du mot ’Aϰτἡ, rivage. La constitution et la forme du terrain sont des plus inégales. Sol rocailleux et friable, revêtu d’une couche poreuse d’humus, qui impose une grande patience aux cultivateurs, l’Attique, fertile en orge, donne peu de blé, mais est favorable aux oliviers, aux vignes et aux figuiers. Les ruisseaux, qui parcourent les vallées, sont entraînés sur des plans si rapides, qu’ils n’offrent aucun débouché à la navigation, et que leurs eaux sont d’une couleur trouble et limoneuse : quelques-unes ont un principe salin ou métallique, qui se manifeste par une pellicule brillante : elles sont dangereuses à boire : on obvie à cette disette par des puits et par des citernes. La partie montagneuse, ou Diacrie, est riche en végétaux : le Parnès, coupé au milieu par une grande crevasse, et le Brilessos ou Pentelicon, nourrissent des chênes verts, des hêtres, des cyprès et des sapins qui montent en pyramides ; des troupeaux de chèvres y broutent les plantes amères ; pays de bergers et de chasseurs, en lutte avec les loups, les buffles et les ours. Le Laurion a des gisements d’argent, dont l’exploitation fournit à Thémistocle de quoi bâtir les Longs-Murs, et à Périclès une partie des fonds nécessaires à la construction des édifices d’Athènes. Outre les blocs nombreux de marbre blanc enfouis en pleine terre, l’art des architectes et des sculpteurs avait à sa disposition les carrières du Pentelicon et de l’Hymettos. La flore de cette montagne offre de précieuses ressources : sa face méridionale est couverte non seulement de thym, mais de plus de cent espèces de plantes, appropriées à l’instinct et au goût des abeilles.

Si l’on monte au sommet, couronné parfois de vapeurs utiles aux observations de la météorologie, on y découvre une grande partie de la Grèce continentale, toute la ville d’Athènes, avec ses temples, ses statues, ses tombeaux, et puis les îles succédant aux îles dans les lointains brumeux : paysage animé par le mouvement continuel d’une foule de vaisseaux et de barques, auxquels l’Hymettos sert d’amer, et qui cinglent vers les trois comptoirs principaux du négoce de la Grèce, Egine, Corinthe et les darses du Pirée.

Le dème glorieux de Marathon et la vallée resserrée qui l’entoure servent de transition entre la Diacrie et l’angle méridional de l’Attique, connu sous le nom de Paralie (littoral). Les sinuosités, les enfoncements, les anses et les criques de cette lisière maritime sont tellement multipliés, qu’on peut la comparer aux découpures d’une feuille de vigne ou de platane. On attribue à cette inflexion, qui n’a pas sa pareille, le courant d’air du nord impétueux et malsain, appelé sciron, qui, vers l’équinoxe d’automne, désole la ville d’Athènes. La population paralienne de la Cranaé se compose de marins et de pêcheurs, comme celle de nos côtes de Normandie, de Bretagne et de Provence. On y trouve aussi des potiers habiles à fabriquer des vases, renommés par l’élégance de leurs formes et les diaprures de leur coloris. En général, les Paraliens adossent leurs habitations à quelque falaise, dont la végétation est maigrement entretenue par un torrent au lit de cailloux, qui serpente jusqu’à la mer. Des pierres amoncelées forment le môle du port. De petites cabanes aux tons sales s’entassent les unes sur les autres dans un creux de rocher, au penchant d’un monticule, où s’élèvent des jardinets, maintenus contre le choc des eaux par une enceinte de terre ou de maçonnerie. Là s’abritent des familles vivant de poissons bouillis, de salades de légumes cuits, de fromages au lait de chèvre, sentant la peau de bouc dans laquelle il est conservé. Le soir, il n’est pas rare d’entendre ces mariniers, éveillés et robustes, chanter quelque longue rhapsodie, à la façon des aèdes homériques, et mêler aux légendes de la mythologie le souvenir des grands héros du passé. Attentifs aux phénomènes du ciel, ils observent, comme au temps d’Hésiode, la nature des nuées, la direction des vents, les migrations périodiques des grues, des milans, des hirondelles, et se jettent résolument dans leurs esquifs. Ainsi vivent les habitants de la plage attique, depuis la vallée de Marathon jusqu’au temple d’Athéna, dont les colon :es sont encore debout, au-dessus des sables et des graviers que les lames roulent autour du cap Sounion.

La campagne qui environne Athènes, et qui, par le Pœcilon, conduit à la plaine d’Eleusis, s’étend des limites de la Mégaride au cap Zoster ; elle porte au centre le nom de Pedion (plaine), et à l’est celui de Mesoghia (terre intérieure). C’est un terrain de forme ovale, arrosé par le Céphise, qui descend du Pentelicon, et par l’Ilissos, dont l’un des bras s’appelle Eridanos, et qui, parti de l’Hymettos, passe à l’est d’Athènes et va se perdre dans des marais près du golfe d’Égine. Le sol aride, poudreux, tout fourmillant de cigales et de sauterelles, est pauvre en céréales ; mais les oliviers y croissent en abondance, et forment une forêt qui, de loin, paraît enveloppée d’une gaze blanche. Outre-la chouette, chère à la déesse « aux yeux gris » qui protège Athènes, des aigles, des milans et des essaims d’oiseaux chasseurs, merles, grives, ramiers, roitelets, francolins s’élèvent en l’air, ou voltigent sous la verdure épaisse des bosquets.

Les habitants, répartis dans un grand nombre de dèmes autour de la ville, où ils ne venaient que pour les affaires d’intérêt ou de négoce, se plaisaient à entretenir dans leurs demeures rustiques des tilleuls, des amandiers, des buis, des myrtes, couronne officielle des archontes, des rosiers et des citronniers, dont les allées servaient de retraite à des paons indiens ou à des faisans de Colchide. On trouvait dans beaucoup de jardins, avec des parterres embellis par des bordures de persil et de rue, des anémones, des asphodèles, des marguerites, et de grandes plantations de violettes, fleur favorite des Athéniens, qui paraient de ses festons la statue symbolique de leur cité. Quelques rues d’Athènes étaient ombragées de platanes. D’autres plantes et d’autres fleurs, chantées par Sophocle, telles que le lierre, le narcisse aux grappes fleuries, et le crocos brillant comme l’or, éclosent dans les vallons, et reposent l’œil de l’aspect sec et nu ou pays. L’atmosphère du Pedion est d’une netteté merveilleuse : elle mérite les éloges qu’Euripide et Cicéron donnent à sa transparence. On dit que du cap Sounion les Athéniens discernaient le temple de Zeus dans l’ile d’Egine, et que, à leur tour, les Eginètes voyaient le temple d’Athéna, bâti par Périclès, en marbre blanc, au milieu de la ville. Aussi, rien de plus magique que les effets lumineux d’un si beau ciel, surtout le soir, aux dernières lueurs du soleil. « Alors, dit un voyageur moderne, Salamine se revêt d’un voile d’or, l’Hymette prend les teintes délicates de la fleur du pêcher, le Pentélique se teint d’une couche violette, et l’Acropole rayonne comme un autel. »

 

Péloponèse. — Le Péloponèse, baigné au Nord par le golfe de Corinthe, à l’Ouest par le golfe de Cyllène et de Cyparissa, profondément échancré au Sud par les golfes de Messénie et de Laconie, et à l’Est par ceux de Saronique et d’Argolide, est une des parties les plus accidentées et les plus renommées de la péninsule hellénique. Dessinée en forme de cône, cette presqu’ile ressemble à une feuille de mûrier, d’où lui vient, depuis le XIIe siècle, le nom actuel de Morée.

On peut la diviser en quatre régions distinctes : le bassin central ou Arcadie, entouré de montagnes et divisé par de nombreux contreforts en vallées fermées ; le bassin du Pamisos, où s’étend la Messénie ; le bassin de l’Eurotas, comprenant la Laconie, entre le Parnon et le Taygète ; le littoral ou suite de vallons, qui descendent à la mer. Le voyageur, qui sort de la Béotie pour entrer dans le Péloponèse, trouve d’abord la chaîne raboteuse de la Geranæa, avec la ville de Mégare, ensuite Corinthe et ses deux ports, Cenchrées et le Lechæon, entrepôts florissants de tout le commerce de l’Europe et de l’Asie, riche proie offerte au vandalisme de Mummius ; puis Sicyone, ville populeuse de cultivateurs, de marchands, de statuaires et de peintres Là se succèdent divers pays importants : l’Achaïe, région côtière, berceau d’une des principales races du peuple grec ; l’Argolide, terrain plat et marécageux, avec Argos, sa capitale, dans la courbure du golfe, cité fameuse dans les fastes de la Grèce héroïque ; l’Elide, qui rappelle le souvenir de Nestor, roi de Pylos, et les jeux nationaux célébrés tous les quatre ans dans le stade de Pise ; l’Arcadie, région froide, arrosée par les « eaux noires » du Styx, couverte de montagnes et de forêts, pays de chasseurs, de pasteurs, de musiciens, voués au culte de Pan et d’Artemis, et placés par leur position géographique en dehors des révolutions de la Grèce ; la Messénie, que sa lutte courageuse contre Sparte au mont ira et au mont Ithome ne put arracher au sort des Ilotes.

On arrive ainsi à la contrée la plus illustre de la presqu’île dorienne, la Laconie avec Lacédémone, rivale d’Athènes, qu’elle a vaincue sans l’éclipser. Ce pays s’offre de loin sous l’aspect d’un cratère environné de montagnes revêtues de sapins, impénétrables aux ennemis. Au pied se trouve une vallée, creusée par l’Eurotas, dont les rives sont couvertes de myrtes, de saules et de lauriers, et les eaux d’une prodigieuse quantité de cygnes. Sparte ou Lacédémone, bâtie dans la partie septentrionale de cette vallée, se composait de cinq villages environnés de la même enceinte, fièrement dépourvue de murailles. Des vignes, des platanes, des oliviers, des arbres de Judée, des églantiers, des clématites, des jardins et des maisons de plaisance égayent le paysage. Au-dessous de « la creuse Lacédémone », les montagnes s’écartent et font place à une plaine, où s’élève l’antique cité d’Amyclées, patrie de Castor et de Pollux. C’est le côté le plus fertile de la Laconie, le canton champêtre du Péloponèse. Polybe rend hommage à la puissance de sa végétation et à la beauté de ses fruits. Au printemps, la campagne s’y couvre de genêts et de jacinthes. Les aspects variés du Taygète, qui produit du fer, contribuent aux charmes du pays. Au solstice d’été, on voit cette montagne, hérissée de sapins, étinceler des rayons du soleil, tandis que, en hiver, ses sommets, coiffés de neige, dessinent aux regards une nuée blanchâtre, bien connue des marins. Le reste de la contrée est stérile et pierreux, surtout quand on se dirige vers les roches escarpées du cap Tænaros, toutes noircies par la fumée d’anciens volcans.

 

Iles. — De nombreux groupes d’îles environnent le continent hellénique, légion de satellites scintillant autour de l’astre principal. Sur la mer Ionienne s’élève Corcyre, la Skeria d’Homère, patrie d’Alcinoos, roi des Phéaciens : des marais salants, de vastes chantiers de marine, un commerce animé en faisaient une rivale de Corinthe. Zacinthos, au rivage escarpé et au sol montagneux, exposé aux ardeurs du soleil, produit des oranges, des citrons, des pêches et des grenades. Dulichion, la plus grande des îles Échinades, offre à l’œil une ressemblance bizarre avec un hérisson de mer. Cephallenia, la Samé homérique, l’île la plus étendue du groupe ionien, est voisine d’Ithaque. Ithaque, rocheuse, bâtie comme un nid d’aigle sur le mont Acto, manque de pâturages et de verdure ; mais c’est la patrie d’Ulysse, le type vivant du génie des Hellènes. Dans le petit groupe des Strophades, qui rappelie le souvenir des Harpyies, on remarque Sphacteria qui joue un rôle important dans la guerre du Péloponèse ; Cythère, colonie phénicienne, renommée par la naissance légendaire et le culte d’Aphrodité : elle a des vallées et de belles prairies.

La mer de Myrtos, outre la petite île qui lui donne son nom, renferme Calauria, fameuse par son temple de Poséidon, où Démosthène se donna la mort. Égine, dépourvue de bois et d’eaux courantes, est enrichie par la fertilité de ses plaines : célèbre dans l’antiquité par la frappe de sa monnaie d’argent, étalon principal des États doriens, et par son temple de Zeus Panhellenios, elle est chère aux archéologues, en raison des nombreuses statues qu’on y a découvertes. Salamine remet en mémoire le patriotisme ingénieux de Solon et la victoire navale de Thémistocle sur les Perses.

Dans la mer Égée ou Archipel (Aρχoν πἑλαγoς, mer principale), dont les rivages semblent taillés à l’emporte-pièce, les Cyclades, sommités volcaniques d’une terre unie jadis au continent d’Asie, s’arrondissent en chœur autour de Delos, l’ile sainte d’Apollon et d’Artemis, remarquable par ses maisons de brique, ses cygnes et ses palmiers. Gyaros et Seripho, pauvres, improductives, habitées par des pêcheurs, étaient un lieu d’exil du temps des Romains. Andros et Naxos, pour l’excellence de leur vin, étaient consacrées à Dionysos. Myconos, toute brûlée par le soleil, abonde en perdrix, en cailles et autres oiseaux de passage. Paros, connue par la naissance d’Archiloque et par l’éclatante pureté de son marbre, a fourni à l’histoire et à l’épigraphie des documents de la plus grande valeur. Thira, la moderne Santorin (Sainte-Irène), île importante, sol très fertile, est exposée à des tremblements de terre, à des éruptions de lave et de feu, qui en ont, à diverses reprises, altéré la forme. Ceos, au sol fécond, au doux climat, est la patrie du poète lyrique Simonide et du sophiste Prodicos. Melos ou Milo, terre spongieuse, pleine de soufre et de pierre ponce, où fume un volcan, a des ruines d’amphithéâtre et de murs cyclopéens ; mais elle est surtout renommée par l’habileté de ses pilotes et par l’admirable statue qui porte son nom, et qu’on attribue à Scopas de Paros : c’est l’idéal de la statuaire chez les Grecs.

Parmi les Sporades, éparpillées, comme par une main d’enfant entre le cap Malea, l’île de Crète et la côte occidentale de l’Asie-Mineure, les plus importantes sont los, où la tradition place le tombeau d’Homère ; Amorgos, patrie adoptive de Simonide, poète iambique ; Icaros, dont le nom rappelle celui du fils de Dédale, tombé du ciel et noyé dans les flots ; Patmos, où l’Apocalypse fut écrite par l’apôtre saint Jean ; Cos, à l’entrée du golfe Céramique, célèbre par son vin, ses parfums, ses poteries, ses étoffes de soie, légères et transparentes, et son temple d’Esculape, patrie d’Hippocrate et d’Apelles ; Carpathos, qui donne son nom à la mer dont elle est entourée ; Scyros, fameuse par le séjour d’Achille chez Lycomède et par la sépulture de Thésée ; Halonesos, disputée par Démosthène au roi de Macédoine ; Peparethos, célèbre par ses vins ; Lemnos, sur laquelle Philoctète fut abandonné par les chefs des Grecs ; Imbros, où l’on élève des chèvres et des abeilles, siége du culte mystérieux des divinités phéniciennes, appelées Cabirim ; Samothrace, terre aride, sanctuaire vénéré des mêmes dieux, qui présidaient au travail des métaux ; Thasos, connue par ses mines d’or, exploitées par les Phéniciens et par les Athéniens.

Quelques îles, plus voisines de l’Asie que de l’Europe, sont cependant trop mêlées à l’histoire politique ou littéraire de la Grèce pour être passées sous silence. Ce sont : Tenedos, à l’entrée des Dardanelles, célèbre par la fausse retraite des Grecs, qui hâta la prise de Troie ; Lesbos, un des plus sûrs mouillages de l’Asie-Mineure, dont les coteaux sont couverts d’oliviers et de vignes, les montagnes de pins, de térébinthes et de lentisques, les plaines d’arbres fruitiers de toute espèce, patrie de Terpandre, d’Alcée, de Sappho, de Théophraste, paysage où Longus a placé son roman pastoral de Daphnis et Chloé ; Chios, dont les vallées abondent en citrons, en oranges, en pistaches, en marbre et en jaspe, patrie de l’historien Théopompe, mais frappée au cœur par la cruauté des Turcs, qu’a stigmatisée le pinceau d’Eugène Delacroix ; les Arginuses, près desquelles les Athéniens remportèrent sur les Lacédémoniens un avantage qui coûta la vie aux généraux vainqueurs ; les Chélidonies (îles des Tortues), entourées de bas-fonds et d’écueils ; Samos, dont les ruines attestent la grandeur, centre des mœurs, des talents, du luxe, des sciences et des arts de l’Ionie, école d’architectes, de statuaires, de peintres, de poètes, d’historiens et de philosophes, patrie de Calliphon, de Timanthe, d’Asios, de Duris et de Pythagore.