Histoire de Saint Léocade et Saint Lusor ou Ludre ; par le T. R. P. Ambroise ; de Bergerac,... (Périgueux, 29 septembre 1866.)

De
Publié par

Vve Poussielgue et fils (Paris). 1866. Léocade, Saint. In-16.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : lundi 1 janvier 1866
Lecture(s) : 17
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 201
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

U MALVOISIN
AEUEUH
a.111'. let. (')
HISTOIRE
DE
SAINT LÉOCADE
ET
SAINT LUSOR OU LUDRE
Par le T. R. P. AMBROISE DE BERGERAC,
des Frères mineurs Capucins,
EA'-JJÉKINITEUR , MISSIONNAIRE ArOSTOLIQUE.
PARIS
LIBRAIRIE V POUSSIELGUE ET FILS,
RUE CASSETTE, 27.
1866 ,
HISTOIRE
DE SAINT LÉOCADE
ET SAINT LUSOR OU LUDRE.
)
11
IIISTOIRE
DE
SAINT LÉOCADE
ET
SAINT LUSOR OU LUDRE
Par le T. R. P. AMBROISE DE BERGERAC,
des Frères mineurs Capltdns,
EX-DÉFINITEUR , MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE.
PARIS
LIBRAIRIE Ve POUSSIELGUE ET FILS,
RUE CASSETTE, 27.
1866
1867
Je soussigné déclare avoir lu et examiné, par ordre du
Très-Révérend Père Provincial, l'Histoire de saint Léocade
et saint Ludre, par le Très-Rév. Père Ambroise. Je n'y
ai rien trouvé de contraire à la foi ni à la seine piété.
Périgueux, le 6 octobre 1866.
F. BÉNIGNE, mp.
Après avoir lu et examiné, par ordre du Très-Révérend
Père Proviciai, l'Histoire de saint Léocade et saint Ludre,
par le Très-Rév. Père Ambroise, je soussigné déclare n'y
avoir rien trouvé de contraire à la foi ni à l'enseignement de
l'Église. De plus, la lecture de ce livre me paraît très-propre
à accroître la piété et la dévotion des fidèles envers les
saints.
Périgueux, le 6 octobre 1866.
F. EUSÈBE,
Cap., gardien du couvent de Pirigueux.
Nous soussigné, Ministre Provincial des Frères Mineurs
capucins de la province de Saint-Bonaventure, en France, vu
l'attestation des deux théologiens désignés par nous pour lire
et examiner l'Histoire de saint Léocade et saint Ludre, par
le T.-R. P. Ambroise" ex-définiteur, lui permettons de la
faire imprimer et de la livrer à la publicité.
Donné à Versailles, en notre couvent de Saint-Joseph,
le 8 octobre 1866.
F. DOMINIQUE, provincial.
IMPRIMATUR :
t N. JOSEPH,
Bdfflt de Périguvm et de Sarlat.
A M. AMÉDÉE THAYER,
Sénateur, membre du conseil général de la Seine et de l'assistance
publique.
MONSIEUR LE SÉNATEUR,
Saint Léocade, dont je viens d'écrire l'histoire,
était proconsul et premier sénateur des Gaules.
Converti à la foi du divin Crucifié par saint Ursin,
premier évêque de Bourges, il fut un fervent
disciple de l'Evangile.
Ce que cet illustre serviteur de Dieu fit au pre-
mier siècle de l'ère chrétienne, vous le faites de
notre temps : il édifia par ses vertus et enrichit de
ses largesses le pays Déolien et ses alentours.
Plein de confiance et d'amour pour Marie, mère
de Dieu, Vierge Immaculée, saint Léocade éleva,
à côté de sa riante villa, un temple à sa gloire et
se fit le zélé propagateur de son culte au milieu de
ces populations récemment arrachées aux ténèbres
de l'idolâtrie. Et vous, Monsieur le Sénateur, dans
l'enceinte même de votre manoir, vous avez cons-
truit à la Reine du Ciel un pieux sanctuaire, où
les merveilles de l'art rappellent aux plus indiffé-
rents le pouvoir et les bienfaits de cette glorieuse
Mère dont vous ornez le front d'un riche et brillant
diadème, pieux sacrifice offert par l'ange de votre
vie, et béni par le vicaire de Jésus-Christ, l'immor-
tel Pie IX (1).
Veuillez donc. permettre, Monsieur le Séna-
teur, de vous faire hommage de ce livre; quel-
qu'imparfait qu'il soit, à l'aide de votre nom et de
votre zèle, il se répandra et fructifiera sur ce sol
du Berry, si fécond autrefois en vertus et en gloire.
Les beaux souvenirs des âges passés en s'enla-
çant aux trophées des temps modernes, éveilleront
dans les âmes de pieuses aspirations et les ramè-
neront à Dieu. Les croyances traditionnelles du
catholicisme ressaisiront leur empire, et sous les
cryptes mystérieuses, où sont enfermés les tom-
(1) En vertu d'un décret de Notre Saint-Père le Pape,
Notre-Dame de Touvent doit être couronnée très-prochaine-
ment. M"* Bertrand Thayer a voulu consacrer à la confection
de cette couronne les pierres précieuses et les diamants atta-
chés à ses parures.
beaux de saint Léocade et de saint Ludre, l'écho
répètera cette touchante devise si chère à votre
cœur : Dévoûment et fidélité.
Notre-Dame de Déols et Notre-Dame de Touvent
couvriront de leur ombre tutélaire votre hospita-
lière demeure et vous feront ressentir à vous,
Monsieur le Sénateur, et à votre noble compagne,
les heureux effets de leur glorieuse protection.
Agréez les sentiments pleins de respect avec les-
quels j'ai l'honneur d'être,
Monsieur le Sénateur,
Votre très-humble et obéissant serviteur,
F. AMBROISE,
cap.
De notre couvent de Périgueux, le 29 septembre 1866, en
la fête de saint Michel.
AVANT-PROPOS.
Obligé de me livrer à de nombreuses re-
cherches pour écrire YHistoire de sainte
Valérie, j'avais été amené à une étude assez
approfondie des documents qui se ratta-
chaient aux divers membres de la famille de
cette illustre vierge, et j'avais eu surtout l'oc-
casion d'admirer la droiture et la générosité
de Léocade, son père, qui, encore idolâtre,
avait cédé à saint Ursin, premier évêque et
fondateur de l'église de Bourges, ses ma-
II AVANT-PROPOS.
gnifiques écuries pour y faire le premier
établissement chrétien de cette vieille cité.
Néanmoins, la pensée ne m'était pas venue,
je l'avoue, de réunir ces précieux rensei-
gnements dans un corps d'ouvrage, pour
les livrer à la publicité. Un pieux et docte
ecclésiastique, véritable ami de l'antiquité
et des traditions chrétiennes du pays qu'il
habite, M. l'abbé Damourette, jugeant avec
trop de bienveillance peut-être mon pre-
mier travail, est venu me presser d'arracher
à l'oubli, où ils sont injustement tombés, les
récits historiques et les traditions populaires
qui, pendant de longs siècles, ont fait la
consolation et l'orgueil des pieux habitants
du Berry.
Ces glorieux souvenirs d'un passé où le
grandiose des scènes de la vie privée revêt
tant d'élévation, et l'emporte toujours sur
les plus brillantes épopées du monde païen,
sont bien plus propres à faire comprendre
à l'homme l'excellence et la dignité de sa
nature que les tableaux passionnés et éche-
AVANT-PROPOS. III
velés des mœurs corrompues au contact du
vice et des plus perverses doctrines. Hélas!
n'est-ce point là le seul aliment intellectuel
et moral offert en pâture à une foule d'êtres
étiolés par les privations, la souffrance, ou
abêtis par l'usage exagéré de ces viandes
creuses et nauséabondes que l'on appelle
les romans historiques? Pourquoi, en effet,
ne pas préférer le merveilleux qui nous
vient du ciel à celui que nous dispense le
cerveau exalté du romancier en goguette,
dont les ressources et les ficelles peuvent
être, sans outrage, comparées à celles du
prestidigitateur? Ce langage est dur, peu
parlementaire peut-être, mais il est l'ex-
pression de la vérité, etbientôt nous aurons
la joie de voir tous les hommes sages et
sensés lui rendre un solennel hommage.
En nous mettant à l'œuvre., nous aimons
à offrir nos bien sincères actions de grâces
à M. l'abbé Damourette pour les précieux
renseignements qu'il nous a fournis. Nous
ne saurions non plus oublier la charitable
IV AVANT-PROPOS.
et généreuse hospitalité des bons Frères
des écoles chrétiennes de Châteauroux. Le
cher Frère Directeur de cette pieuse maison
est de ceux dont l'intelligence, la piété et le
modeste savoir font écumer de rage les
ennemis du catholicisme.
Nous voulons aussi placer notre travail
sous la toute puissante protection de Notre-
Dame de Déols, dont l'image vénérée n'a
pu trouver grâce devant l'atroce barbarie
des vandales de 93. Une main étrangère
et avinée se chargea d'arracher à son por-
tique la statue miraculeuse, pour la préci-
piter sur les degrés, où elle fut brisée en
plusieurs pièces. Hâtons-nous de le dire,
néanmoins, la chapelle et le portique échap-
pèrent alors au marteau révolutionnaire, et
la ruine totale du pieux édifice, où tant de
générations étaient venues s'agenouiller et
prier, ne fut consommée que sous le gou-
vernement de 1830. Il y eut alors des hom-
mes, honnêtes selon le monde, mais assez
peu chrétiens et assez peu soucieux des
AVANT-PROPOS. V
gloires artistiques de la France, pour pré-
sider à la consommation de cette œuvre
sacrilège au profit de l'industrie et de quel-
ques mesquins intérêts. Fasse le ciel que
des jours meilleurs se lèvent sur nous, et
qu'enfin l'on voie sortir de leurs ruines tous
ces vieux monuments de la foi et de la piété
de nos pères ! Rien plus ne manque à la
gloire et au bonheur de notre beau pays de
France.
Nous avons puisé nos renseignements
aux sources les plus recommandables. Les
plus précieux et les plus sûrs nous ont été
fournis par le magnifique ouvrage de
M. l'abbé Faillon, de la société de Saint-
Sulpice, ayant pour titre : Monuments inédits
sur VApostolat de Sainte-Marie-Madeleine en
Provence et sur les autres Apôtres de celle
contrée. Là sont réunis, en effet, les docu-
ments les plus authentiques sur les premiers
âges du christianisme dans les Gaules, et
leur valeur historique y est savamment
discutée, en même temps que les récits
VI AVANT-PROPOS.
fort divers des plus anciens auteurs se
complètent le plus souvent les uns par les
autres. Nous avons consulté les actes de
saint Ursin, fondateur de l'église de Bour-
ges; saint Grégoire de Tours, qui a évi-
demment suivi ces anciens actes dans tout
ce qu'il a dit au sujet de saint Ursin et de
saint Léocade; mais il est tombé dans quel-
ques anachronismes, et son texte a été
essentiellement altéré par des copistes inin-
telligents, inattentifs ou de mauvaise foi.
Nous avons eu recours encore à Raban-
Maur, au P. Labbe, aux Bollandistes, à la
Gallia Christiana et à quelques autres ou-
vrages d'origine plus récente.
Il reste néanmoins, dans notre récit, une
lacune que rien ne saurait combler, parce
que la tradition et l'histoire se sont con-
damnées au silence le plus complet sur les
hommes et les faits de l'époque gallo-
romaine. Les écrivains ne se sont occupés
que des grands événements où étaient en-
gagés les intérêts généraux de la société.
AVANT-PROPOS. VII
Aucun d'eux n'a daigné abaisser son atten-
tion sur les faits accomplis au fond des
provinces pas plus qu'aux hommes dont la
vie politique et religieuse se trouvait né-
cessairement liée au mouvement intellectuel
et moral qui s'accomplissait alors dans toute
l'étendue de l'empire romain.
Ainsi, en basant notre récit de la mort
de saint Léocade sur de simples hypothè-
ses, justifiées d'ailleurs par certaines exi-
gences chronologiques, il n'a pas été le
moins du monde dans notre pensée d'in-
venter une histoire fantastique pour satis-
faire la curiosité de nos lecteurs aux dé-
pens de la vérité historique; elle eut fait
ombre à l'exactitude du récit biographique
de la vie de saint Léocade. Nous avons
voulu seulement combler la lacune qu'a
laissé subsister, dans cette belle et sainte
existence, le laconisme de l'auteur des actes
de saint Ursin. Loin de nous, d'ailleurs, le des- -
sein d'imposer ce récit au public comme l'ex-
pression rigoureuse de l'histoire. Non, certes ;
VIII AVANT-PROPOS.
mais il était important de ne pas couvrir
d'un voile incertain ou obscur la noble fin
de saint Léocade. Il est mort sur un champ
de bataille, en Allemagne, autrefois la Ger-
manie, cela n'est pas douteux. Quelle est
la date de l'expédition et de la mort? Nous
ne le savons pas. A sa mort, il fut l'objet des
regrets les plus universels; la tradition
écrite en fait foi, et ses bienfaits en sont le
sûr garant. Sa dépouille mortelle fut trans-
portée à Déols ; on ne saurait le contester,
puisque, pendant de longs siècles, elle y a
été l'objet de la vénération et de l'empres-
sement des fidèles. Comment et par qui y
fut-elle amenée? Nous l'ignorons; mais en
cela les officiers de Léocade durent se con-
former à l'usage reçu chez les Grecs et les
Romains pour la sépulture des généraux
tombés sur les champs de bataille.
Les Apôtres ou leurs envoyés avaient
pénétré dans les coins les plus reculés de
cet immense colosse, dont les sanglantes
dépouilles allaient bientôt devenir la proie
AVANT-PROPOS. IX
des barbares. Selon le caprice des esprits
ou le plus ou moins de bienveillance qu'ils
rencontraient chez les peuples, ils furent
diversement accueillis. Cette circonstance
nous explique comment il se fait que de
belles églises ont été fondées sans que le
sang des martyrs ait coulé; telles ont été
les églises du Mans et de Périgueux, où
les généreux confesseurs de la foi n'ont eu
à souffrir qu'au moment où le paganisme
expirant voulut tenter un suprême effort
pour échapper à une ruine désormais iné-
vitable.
Ainsi, saint Julien du Mans, saint Front
de Périgueux, saint Ursin de Bourges et
saint Martial de Limoges, après de longs et
pénibles travaux, se sont endormis dans le
Seigneur, sans avoir à subir les rudes, mais
glorieuses épreuves du martyre. Ne serait-ce
pas la preuve que, plus avancée dans ces
heureuses contrées qu'en beaucoup d'autres
la civilisation avait fait passer la bienveil-
lance dans les habitudes de leurs habitants
X AVANT-PROPOS.
et que déjà ils avaient dépouillé la férocité
presque instinctive des races payennes ?
Il est encore une autre cause, selon nous,
à l'accueil empressé fait à l'évangile par
ces populations éloignées des grands cen-
tres où s'agitaient les passions et l'intrigue;
c'est que, moins rongées par le vice et
moins dégradées, elles étaient plus acces-
sibles aux enseignements de la vérité et
moins éloignées de la sage austérité de la
vie chrétienne. Ce furent les Romains qui,
dans les Gaules et sous l'empire de Marc-
Aurèle et de Dèce, donnèrent le signal des
persécutions.
Il ne faut pas croire pour cela que ces
provinces demeurassent étrangères au mou-
vement d'affaires et à l'industrie, qui avait
fixé sur elles l'attention des Césars. Le
contraire nous est prouvé par la création
de ces larges artères dont elles étaient
sillonnées, connues aujourd'hui sous le
nom de grandes voies romaines. Il est
encore facile de retrouver leurs derniers
AVANT-PROPOS. XI
vestiges à travers le Berry, la Marche, le
Limousin et le Périgord ; et c'est grâce à ce
secours qu'on a pu suivre pas à pas, dans
leurs courses apostoliques, les envoyés de
Dieu dans les Gaules, et déterminer avec
sûreté leurs diverses stations au milieu des
peuples qu'ils voulaient conquérir à la foi
de l'évangile. Pour saint Martial, par exem-
ple, on peut, sans crainte d'errer, le suivre
depuis son départ de Bourges pour revenir
à Limoges, stationnant à Toulx-Sainte-
Croix, Tulliiim ou Tullum, où se conserve
un autel en pierre sur lequel, dit-on, le
saint évêque a offert le très-saint sacrifice ;
puis à Ahun, où s'éleva plus tard un célèbre
monastère.
Nous avons visité cet ancien autel, dit de
Saint-Martial ; c'est une pierre grossière-
ment travaillée et servant aujourd'hui de
soubassement à la croix plantée au milieu
du cimetière de Toulx-Sainte-Croix. Elle a
été mutilée à diverses époques, mais jamais
elle n'a échappé aux traditions populaires.
XII AVANT-PROPOS.
Elle a 1 mètre 85 centimètres de longueur
sur 85 centimètres de largeur. Non loin de
là, et dans l'enceinte même du cimetière,
existe une chapelle en ruines dont nous
avons pris les dimensions : elle a environ
14 mètres de longueur sur 7 de largeur.
On croit généralement que ce fut le premier
oratoire élevé en ce lieu par saint Martial,
et que sous ces décombres doit encore
se trouver une crypte dont il a été souvent
question dans les récits légendaires de la
contrée. En sortant du village de Toulx,
au milieu des jardins, il y a de nombreux
vestiges d'anciennes constructions et, tout
auprès, une toute petite prairie toujours
nommée le Pré-des-Miracles.
La voie romaine dont nous venons de
parler se reconnaît aisément, et il est facile
de la suivre depuis les frontières du Berry,
se dirigeant vers Limoges, en passant par
Toulx, Cressac et Ahun.
Loin de nous la pensée d'aller contre le
décret du pape Urbain VIII, de glorieuse
AVANT-PROPOS. 1 XIII
2
mémoire; s'il nous arrive de donner la qua-
lification de saint ou d'apôtre à d'autres
personnages que ceux qui ont reçu ce titre
de la sainte Eglise catholique, nous n'agis-
sons ainsi que pour nous conformer à l'usage
généralement reçu, et nous ne prétendons
pas non plus donner aux faits merveilleux
que nous aurons à reproduire une autre
autorité que celle dont ils jouissent auprès
des écrivains dont nous avons occasion
d'invoquer le témoignage.
HISTOIRE
DB
SAINT LÉOCADE
ET DE SAINT LUDRE.
CHAPITRE PREMIER.
ÉTAT DES GAULES A L'ÉPOQUE GALLO-ROMAINE.
Rome, pendant long-temps, avait rêvé la
conquête d es Gaules ; la bravoure incontestée
des Gaulois, leur habileté et leur adresse
dans le maniement des armes, leur intré-
pidité sur le champ de bataille et leurs
habitudes sérieuses avaient charmé les Ro-
mains ; ils voulurent les avoir comme amis
et non comme ennemis. Trop fiers pour
courber la tête sous le joug de la superbe
Rome, les Gaulois opposèrent à ses entre-
prises une résistance aussi longue que gé-
2 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
néreuse. Vaincus enfin et soumis, bien moins
par la bravoure des légions romaines que
par la politique de Jules César, les habi-
tants des Gaules se rallièrent à l'empire,
et nos plus belles provinces furent bientôt
envahies par les plus riches familles patri-
ciennes, qui venaient demander, à notre
douce température, la fratcheur et la santé
que leur refusait le ciel brûlant de Rome
et de Naples. De là aussi les alliances nom-
breuses que l'on vit se contracter entre les
familles romaines et les familles gauloises.
Le sang des vainqueurs se mêla à celui des
vaincus, et peu après il y eut communauté
de langue, d'habitudes et de goût. Mais
n'anticipons pas sur l'ordre des faits.
Les grandes voies, destinées surtout aux
services publics et au transport des armées,
comme l'indiquent suffisamment les nom-
breuses stations ou étapes — mansiones —
disposées pour les légions, rendaient plus
faciles les relations sociales et commerciales
ET DE SAINT LUDRE. 3
entre les villes nombreuses, et pour la plu-
part fort considérables, des diverses provin-
ces des Gaules, ainsi qu'avec Rome, devenue
la capitale et la métropole du monde entier.
Pendant que les levées construites de mains
d'homme s'appuyaient contre le flanc des
collines, se déroulaient au travers des plai-
nes, et traversaient d'épaisses forêts jusque-là
impénétrables, les fleuves et les rivières, ces
voies ouvertes par la nature, qui avaient
jadis apporté au sein de la Gaule les pre-
miers éléments de la civilisation, étaient
sillonnés par des milliers de bâtiments
chargés des produits que les provinces gau-
loises échangeaient entre elles, ou avec les
productions des autres régions de l'empire;
on naviguait alors sur la Seine, sur la Loire,
sur la Dordogne et la Garonne avec autant
de sécurité que sur le Pô ou sur le Rhône.
L'organisation civile et militaire de la
Gaule, divisée en plusieurs provinces, aida
puissamment aux progrès de la civilisation
4 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
romaine, dont les peuples vaincus ne sa-
vaient plus se défier. Les longs cheveux -
relevés en crinière et les épaisses mous*
taches des Gaulois tombèrent insensible-
ment sous le ciseau, et bientôt les braies
et la saie aux couleurs variées furent la
seule différence apparente qui distinguait
les nobles habitants des Gaules des patri-
ciens de Rome.
Les vieilles fédérations, les clientèles de
peuple à peuple avaient été brisées et mor-
celées (j); les divisions administratives
purement arbitraires avaient remplacé les
divisions naturelles de sang, de race et de
topographie. Plus de cent peuples, étrangers
jusque-là les uns aux autres, avaient été
engloutis dans l'unification romaine, et
ainsi fut dénationalisée la Gaule, sous
Faction toute puissante des Proconsuls et
(1) Des peuplades ou tribus trop faibles pour se défendre
elles-mêmes se faisaient clientes de peuples plus puissants et
plus forts dont elles partageaient la bonne et la mauvaise for-
tune.
ET DE SAINT LUDRE. 5
des lois romaines. Des colonies militaires
furent jetées çà et là dans l'intérieur des
terres, afin de faire pénétrer jusque dans
les hameaux les plus reculés les mœurs, la
langue et le culte de Rome. De là ces
somptueuses villas dont on retrouve encore
de si nombreux vestiges dans les plus
riantes vallées, ou sur la cîme des monts
placés aux bords des fleuves ou entourés
d'une luxuriante végétation. La vieille Gaule
fut immolée jusque dans les noms de ses
cités, que protégeaient d'étranges et pa-
triotiques superstitions. Les plus impor-
tantes des villes gauloises durent abdiquer
ces antiques et glorieux souvenirs pour
s'imprimer sur le front le stigmate de la
conquête en se vouant à César ou à son
héritier. Cette révolution ne s'opéra pas
sans résistance : un grand nombre de villes
refusèrent de se soumettre à cette injuste
exigence des vainqueurs. Ainsi Narbonne,
Toulouse, Bourges, Avaricum, Bordeaux,
6 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
Périgueux, Vèsumna, et beaucoup d'autres,
conservèrent leurs anciens noms pendant
plusieurs siècles encore, et avec leur nom une
sorte d'indépendance qui les prépara au rôle
important qu'elles devaient jouer plus tard
dans les transformations successives que
devait subir le pays des Gaules après la
chûte de l'empire d'Occident.
La physionomie des cités ne changeait
pas moins que celles de leurs habitants;
toutes les splendeurs de la péninsule itali-
que traversaient successivement les Alpes.
Aux villes de terre et de bois, on voyait se
substituer des villes de pierre et de marbre.
De toutes parts s'élevaient comme par en-
chantement ces forums, ces basiliques, ces
aqueducs, ces temples, ces thermes, ces
amphithéâtres, ces cirques et ces arcs de
triomphe, dont les débris jonchent la terre,
mais où l'on retrouve encore l'empreinte
indélébile de la main puissante du peuple
romain. La Gaule entière se couvrit des
ET DE SAINT LUDRE. 7
plus somptueux édifices; l'art et l'architec-
ture la firent resplendir d'un éclat presque
égal à celui de la métropole.
Le mouvement intellectuel correspondait
à ce progrès matériel : Rome initiait peu à
peu la Gaule à la civilisation intelligente
de la Grèce et de l'Italie. De la Gaule nar-
bonnaise, le mouvement se propageait dans
la Gaule centrale, et pendant que toutes les
études libérales florissaient dans les gym-
nases de Toulouse, d'Arles et de Vienne,
Autun devint, pour les lettres latines, ce
qu'était Marseille pour les lettres grecques.
Tous les enfants des grandes familles gau-*
loises accouraient dans la cité éduenne,
pour s'initier aux arts, aux lois et aux scien-
ces de Rome. La langue et la littérature
latines se répandirent dans les Gaules avec
d'autant plus de rapidité que les divers
dialectes en usage dans le pays étaient tota-
lement dépourvus de monuments écrits. La
science orale des Druides, n'étant plus
8 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
vivifiée par la foi aveugle et irréfléchie des
âges passés, ne pouvait lutter avec avantage
contre l'enseignement et l'invasion des
lettres classiques. La facile victoire du latin,
au moins dans la haute classe, conduisit na-
turellement au changement des noms gau-
lois, et, dès le règne de Tibère, on vit tous les
personnages importants abandonner leurs
titres patronymiques ou leurs surnoms qua-
lificatifs, pour prendre des noms et des
prénoms romains.
Avec le goût des arts et des lettres, Rome
enseignait et imposait aux Gaulois l'ordre,
la discipline, le sens pratique, la limite, le
poids et la mesure, l'esprit administratif et
centralisateur avec ses immenses avantages
pour l'organisation extérieure de la vie so-
ciale.
La lutte du clan et de la cité touchait à
son terme. Rome avait inoculé à la Gaule
ses principes et ses mœurs amollies; les
villes étaient tout désormais, les campagnes
ET DE SAINT LUDRE. 9
rien. Les chefs de tribus et les plus riches
habitants des nouvelles provinces avaient
été transformés en sénateurs. L'aristocratie
gauloise ne s'en tint point à emprunter les
costumes et la langue des vainqueurs, elle
prétendit aussi à l'honneur d'avoir eu les
mêmes ancêtres. On raconta que quelques
Troyens, échappés à la fureur des Grecs,
s'étaient établis dans la Gaule, encore inha-
bitée, tandis que d'autres fugitifs de la ville
réduite en cendres venaient dans le Latium,
sous la conduite d'Enée, fonder un nouvel
empire; et les Arvernes surtout, accueil-
lant avec empressement cette prétendue
tradition, aimèrent à se dire frères des
Latins (i).
En perdant son indépendance turbulente
et guerrière, l'aristocratie gauloise conserva
son rang, ses honneurs: investie des digni-
tés et des charges de l'empire, elle marcha
(1) Lucan. Pharsal. L. I. — C. 42*7. — Ammian, Marcelli-
nus, L. XV.
10 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
à la tête de la société transformée ; mais,
dès-lors, elle fut vouée à l'exécration et au
mépris des druides et du peuple, dont les
habitudes laborieuses et pacifiques ne pou-
vaient sympathiser avec les vues ambitieu-
ses ou cupides de ceux qu'il avait jusque-
là considérés comme ses chefs et ses
maîtres.
La vieille nationalité ne sombra pas
néanmoins toute entière sous les flots de la
civilisation conquérante. Elle se réfugia au
cœur du peuple, toujours plus fidèle que les
autres classes aux affections et aux instincts
patriotiques, et surtout plus rebelle auxinno-
vations importées par l'étranger. Le peuple
ne parla jamais la langue latine; pendant
plusieurs siècles, il conserva presque intacte
sa vieille langue; puis il se forma peu à
peu un grand patois, sorte d'idiôme rustique
mêlé de celtique et de latin, où finit par
dominer l'expression latine, mais où subsis-
tèrent toujours un grand nombre de formes
ET 'nE SAINT LUDRE. H
gauloises. La civilisation romaine n'obtint
qu'à la longue ce triomphe partiel, et grâce
à un élément qui lui était étranger et qui
pénétrâmes masses à une profondeur qu'elle
ne pouvait atteindre. Nous voulons parler
de l'Eglise chrétienne, qui, pour ses rites
et son enseignement, adopta la langue
latine et la fit survivre à l'empire.
La langue et la religion indigènes trou-
vèrent asile parmi les populations des cam-
pagnes, principalement dans l'ouest et le
sud-ouest, inextinguible foyer du druidisme.
Le gouvernement romain tenta néanmoins
d'incroyables efforts pour absorber dans le
polythéisme toute la partie extérieure des
croyances gauloises; il ouvrit son Panthéon'
aux dieux de la Gaule, mais le druidisme
n'accepta jamais une pareille transaction,
et jamais non plus il ne consentit à plier sa
haute théogonie aux vagues et puériles
superstitions de la religion officielle de
Rome, à laquelle ne croyaient plus les Ro-
12 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
mains eux-mêmes. Qui eût dit que cet
abime de superstitions et de scepticisme fut
le chemin par lequel la Providence menait
la Gaule à une foi nouvelle dont la' flamme
vive et pure raviverait, en les transformant,
ses antiques traditions? Le druidisme,
cependant, n'expira pas sous les coups
réitérés des empereurs romains; réfugié
dans les landes solitaires de l'Armorique et
dans les montagnes de la Cambrie, il con-
serva de vastes ramifications dans tous les
pays gaulois ; il brava les édits de Claude,
resserra dans l'ombre ses secrètes affilia-
tions, et conserva assez de vitalité et d'éner-
gie pour tenter de nouveau de redoutables
efforts contre l'empire.
Mais l'heure des miséricordes avait sonné
pour la Gaule, et, mettant à profit la paix
dont elle ne cessa de jouir sous le gouver-
nement de Claude, elle accueillit avec
amour les messagers de l'évangile qui lui
furent envoyés par saint Pierrè. La pureté
ET DE SAINT LUDRE. 13
et l'élévation du dogme, la sainteté et l'ex-
cellence de la morale prêchés par les apô-
tres du christianisme, charmèrent la vive
imagination du peuple gaulois, et bientôt
la religion du divin crucifié compta parmi
eux de nombreux et fidèles adeptes. Le
monde payen, attaqué de front dans son
esprit et dans sa chair, voulut s'opposer aux
rapides développements de cette céleste
doctrine importée de l'Orient à Rome, et
de Rome dans les Gaules; il se montra
cruel et barbare envers les premiers chré-
tiens. Il les traîna sur les échafauds et les
amphithéâtres; mais les disciples de Jésus-
Christ, fidèles et courageux ambassadeurs
du Roi des rois, supportèrent généreuse-
ment les plus dures épreuves. Ils se rési-
gnèrent à toutes les tortures, et le sang qu'ils
répandirent en tous lieux devint une se-
mence féconde de nouveaux chrétiens. Ce
quetoutes lesforces de l'empire n'avaient pu
obtenir, la parole évangélique le réalisa en
14 HISTOIRE DE S. LÉOCADE ET DE S. LUDRE.
quelques années : le Druidisme s'évanouit
sous sa bienfaisante action en laissant le
champ libre aux fervents adorateurs du vrai
Dieu.
Ce court aperçu sur l'état des Gaules à
l'époque gallo-romaime n'est point un hors-
d'œuvre dans l'histoire de saint Léocade : il
facilitera à un grand nombre de lecteurs
l'intelligence des faits et des événements
dont nous aurons à les entretenir.
5
CHAPITRE DEUXIÈME.
CONSIDÉRATIONS CHRONOLOGIQUES SUR L'ÉPOQUE
OU VIVAIT LÉOCADE (1).
Les actes de saint Ursin, fondateur et pre-
mier évêque de l'église de Bourges, rappor-
tés et savamment discutés par M. l'abbé
Faillon, de la société de Saint-Sulpice, prou-
vent jusqu'à la dernière évidence que saint
Léocade a été le contemporain de ce saint
évêque et de saint Martial, le premier apôtre
des deux Aquitaines. Ces trois illustres per-
sonnages ont vécu au premier siècle où les
chrétiens jouirent d'une grande liberté, sous
l'empire de Claude surtout, puisque d'après
(1) Plusieurs écrivains, en parlant de notre saint, lui ont
conservé le nom latin Leocadïus. Pour nous conformer à
l'usage du Berry, nous le nommerons Léocade.
16 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
le monument de l'église d'Arles, ce fut alors
que saint Pierre donna la mission aux sept
prédicateurs chargés de convertir les Gaules.
Raban-Maur, de son côté, atteste que le
saint fondateur de l'église de Bourges fut
envoyé dans cette ville en même temps que
les sept évêques, et plusieurs autres qui vou-
lurent s'associer à leur périlleux ministère.
Saint Grégoire de Tours, après avoir par-
tagé et soutenu cette opinion dans son livre
de la Gloire des Confesseurs, prétend, dans
son Histoire des Francs, que Léocade eut
pour aïeul Vectius-Epagathe, martyrisé à
Lyon avec saint Pothin. C'est évidemment
une erreur ; nous y reviendrons plus tard, et
avec la tradition, il faut dire que Léocade fut
l'aïeul de Yectius-Epagathe, dont le sacrifice
s'accomplit en l'an 140 de notre ère. Une
autre preuve non moins saisissante de l'exis-
tence de Léocade au temps de saint Ur-
sin et de saint Martial ressort du fait même
de la conversion de sainte Valérie, opérée
ET DE SAINT LUDRE. 17
parsaint Martial, qui, au témoignage desaint
Innocent Ier, avait reçu sa mission de saint
Pierre, en même temps que les autres pré-
dicateurs venus dans les Gaules. Il faut
bien tenir compte aussi des anciennes litur-
gies qui, à coup sûr, avaient leur raison d'être.
Nous ne pouvons croire, en effet, qu'à aucune
époque, les évêques aient laissé s'introduire
dans l'office de leur diocèse des légendes
apocryphes et dépourvues de toute espèce
de fondement. Les rithmes populaires ac-
ceptés sous le nom de proses ou d'hymnes
n'étaient autre chose que la tradition écrite
des peuples, et alors même que l'imagina-
tion eut pu ajouter quelques faits merveil-
leux au récit vrai de l'histoire, on ne sau-
rait admettre que tout cela fut d'invention
purement humaine.
Dès le commencement du onzième siècle,
une grave question fut agitée parmi les
théologiens et les historiographes catholi-
ques; les fidèles y prirent part, les esprits
18 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
se passionnèrent et un concile fut tenu en
1031, à Limoges, pour mettre fin à ces que-
relles qui aigrissaient les cœurs et semaient
la division parmi les fidèles. Là, en effet, on
fit valoir une foule de raisons pour montrer
qu'entre tous les prédicateurs chargés d'é-
vangéliser les Gaules, saint Martial devait
seul conserver le titre d'Apôtre. Toutes les
raisons alléguées en faveur de cette thèse
ne sont point, à coup sûr, incontestables,
mais elles prouvent du moins la persuasion
assez générale où l'on était que saint Mar-
tial avait fait partie des soixante-douze
disciples. L'archevêque de Bourges soutint
qu'on ne devait donner le titre d'Apôtre qu'à
ceux qui tenaient de notre seigneur lui-
même le pouvoir de prêcher la foi, et que
saint Martial seul était de ce nombre, au
moins parmi les premiers prédicateurs de
l'évangile dans l'Aquitaine (1).
Les disciples du Sauveur, ajoutait-il, ont
(1) Voir l'apendice à la fin du volume.
ET DE SAINT LUDRE. 19
été en grand nombre; mais parmi ceux-ci,
Notre-Seigneur n'en avait choisi que
soixante-douze qui avaient reçu de lui le
pouvoir de prêcher par tout l'univers, car il
leur avait dit : Allez, je vous envoie comme
des agneaux parmi les loups. Ni saint Denis,
ni saint Saturnin, ni saint Ursin, ni saint
Austremoine, ni saint Front, ni saint Julien,
qui avaient vu les apôtres, ou avaient pu
les voir, et avaient été envoyés dans les
Gaules, les uns par saint Pierre, les autres
par saint Clément, ou par d'autres papes,
n'avaient point été du nombre des soixante-
douze disciples (1).
Restreindre à saint Martial seul l'avan-
tage d'avoir fait partie des soixante-douze
disciples, c'était, de la part de l'archevêque
de Bourges, une prétention un peu exagérée,
s'il avait en vue tous les prédicateurs venus
dansles Gaules au premier siècle, puisqu'ainsi
(1) Monuments inédits, etc., par M. l'abbé Faillon. T. II,
page 419.
20 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
que l'a admirablement démontré M. l'abbé
Faillon, on doit mettre au premier rang
saint Maximin, fondateur de l'église d'Aix;
mais, d'un autre côté, c'est une preuve qu'à
toutes les époques, et nonobstant les nom-
breux anachronismes de saint Grégoire de
Tours, on a cru que l'origine de nos églises
de France remontait aux temps apostoli-
ques. Nous ne comprenons pas que des au-
teurs graves et pieux se soient obstinés à
enseigner le contraire, pendant qu'ils s'éver-
tuaient à faire disparaître du milieu de
nous les traditions populaires et les naïves
légendes qui perpétuaient chez les plus pau-
vres ces consolantes croyances.
De tout ce que nous venons de dire il suit
fort naturellement que Léocade, ayant été
le contemporain de saint Martial et de saint
Ursin, a réellement vécu au premier siècle.
Ausurplus, cela ressort deslibéralités mêmes
dont il combla saint Ursin, bien qu'il fut
encore enseveli dans les ténèbres du paga-
ET DE SAINT LUDRE. -
nisme. Il était, comme nous aurons occa-
sion de le dire plus tard, premier sénateur
des Gaules, et il fit don de son palais à
saint Ursin pour le transformer en Eglise ;
eut-il pu le faire sans périls sous l'empire
de Dèce ou sous celui de Gallus, de Valé-
rien, d'Aurélien, de Maximien Galère et de
Dioclétien? Non, sans doute, puisque l'Eglise
ne fut jamais plus cruellement persécutée
dans ses pontifes et dans ses humbles en-
fants.
Il était important de traiter tout d'abord
cette question chronologique et de déblayer
le terrain, afin que, dans la suite de notre
histoire, le récit ne fut point à chaque ins-
tant enrayé ou suspendu par des discussions
de ce genre. Aussi, quoiqu'en disent les dé-
tracteurs de l'origine apostolique de nos
Eglises de France, nous ne tiendrons au-
cun compte de leurs objections sans cesse
ressassées, et nous les engagerons, dans
l'intérêt de la science historique et pour la
22 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
paix de leur conscience, à se livrer à de
consciencieuses recherches, afin de revenir
au plus tôt à des traditions qui ont bien
leur mérite et leur valeur pour le salut des
âmes.
Nous sommes loin, grâce à Dieu, de ces
temps étranges où, à lasuite d'une longue pé-
riode d'années de vertus et de pieuses con-
quêtes, l'église de France, encore toute res-
plendissante de la sainteté et du savoir de
ses plus illustres enfants, vit tout à coup
surgir autour d'elle une foule de médiocres
écrivains qui s'étaient imposés la tâche hon-
teuse de déflorer toutes ses gloires, d'in-
sulter à ses docteurs en exhumant d'un
légitime oubli, au nom d'une sage critique,
les écrivains apocriphes et tous les auteurs
hétérodoxes dont la doctrine, à travers les
âges, avait été plus ou moins flétrie par les
justes jugements de l'Eglise ou par l'opinion
publique. C'est à ces sources souillées que,
pendant près de deux siècles, sont allés pui-
ET DE SAINT LUDRE. 25
serceux qui s'étaient donné la mission de
nous initier à la connaissance des âges
passés. Ils avaient entouré d'impénétrables
obscurités le berceau de nos églises, et ils
ne reculaient devant aucune inconséquence
pour accréditer tout un vain système de
mensonges et de suppositions. Fruit de
laborieuses élucubrations de leur cerveau,
leur érudition, toujours nuageuse, échafau-
dait sur de simples hypothèses l'histoire du
christianisme dans les Gaules, et souvent
aux cruelles exigences d'un scepticisme im-
pie ils sacrifiaient les plus douces et les plus
constantes traditions de l'enseignement
chrétien chez nos pères.
Aujourd'hui, à part quelques rares excep-
tions, cette manière de comprendre et d'é-
crire l'histoire de la religion n'est plus le
but que des ennemis acharnés de la foi, qui,
à l'égal de M. Renan, voudraient nous con-
duire à une négation universelle. Nous avons
bien à subir encore, de loin en loin, la voix
24 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
discordante de quelques archivistes à ga-
ges, toujours impatients de protester contre
les magnifiques travaux d'une foule d'ha-
giographes distingués qui ont eu le courage
d'écarter d'une main habile les couches
épaisses du grossier badigeon, dont on
s'était servi pour dérober à nos regards la
brillante auréole dont s'était couronnée la
sainte Eglise catholique pendant les siècles
de persécution et de foi. Cette race d'hom-
mes égarés ou trembleurs tend à disparaî-
tre du milieu de nous, et, depuis longtemps
déjà, l'école des Chartes fournit à la vérité
d'infatigables pionniers, qui font insensible-
ment pénétrer la lumière dans les plus
épaisses ténèbres amoncelées par la succes-
sion des âges autour de nos origines.
Jalouses de leurs gloires premières, nos
églises veulent exhumer du passé les pieu-
ses légendes d'autrefois, en même temps
que l'art éclairé de nos architectes travaille
à rendre à nos vieilles basiliques leur pre-
ET DE SAINT LUDRE. 25
mier lustre et leur magnificence d'autrefois.
Ce concert d'efforts et de travaux ne se-
rait-il pas le présage certain d'une résur-
rection prochaine de la foi parmi nous ? Et
si, à ce moment, un grand bruit d'armes se
fait en Germanie et sur les bords du Mincio,
ne serait-ce pas comme le signe avant-
coureur d'un immense triomphe pour l'E-
glise de Jésus-Christ et pour son chef visi-
ble, le Pontife de Rome ?
Pour nous, oublieux des bruits du monde
et confiant dans les impérissables promes-
ses de notre éternel Orient, nous allons
nous livrer à l'étude sérieuse de la vie de
saint Léocade et de son illustre fils, saint
Lusor ou Ludre, comme l'appellent les pieux
habitants du Berry. Nous nous trouverons
suffisamment rémunéré de notre travail, si
nous contribuons, pour peu que ce soit, à
remettre en honneur la mémoire de ces deux
glorieux serviteurs de Dieu et à accroître
dans les cœurs la dévotion qui, en d'autres
26 HISTOIRE DE S. LÉOCADE ET DE S. LUDRE.
temps, amenait à leur tombeau et à l'autel
de Notre-Dame de Déols une foule innom-
brable de religieux pèlerins, accourus de
toutes les parties de l'Europe.
—3~2~—
CHAPITRE TROISIÈME.
NAISSANCE DE LÉOCADE. — SON ÉDUCATION. —
SON MARIAGE.
Il nous serait impossible de préciser la
date de la naissance de Léocade, mais nous
savons qu'il était de race patricienne et
qu'il eut pour père Lucius Capréolus, qui,
en qualité de proconsul, le précéda dans le
gouvernement des Aquitaines et de la Gaule
lyonnaise. Bien qu'issu d'une famille gallo-
romaine, il naquit probablement à Rome,
puisque, dès sa plus tendre enfance, il avait
vécu dans la familiarité de Drussus, fils de
Claude Tibère, dont il partageait les jeux et
les leçons. Cette circonstance suffit à elle
seule, pour nous révéler l'illustration de sa
28 HISTOIRE DE SAINT LÉOCADE
naissance, et le rang considérable occupé
par sa famille sous le règne des empereurs.
Elle possédait d'immenses richesses et avait
de vastes possessions dans les Gaules; il
est, en effet, de tradition constante que
Léocade possédait trois magnifiques palais
dans le ressort de son gouvernement : l'un
à Lyon, le second à Bourges, et le troisième
à Limoges; on a même prétendu qu'il en
avait un quatrième à Déols ; nous préférons
l'opinion de ceux qui soutiennent que la
résidence de Déols n'était qu'une somp-
tueuse villa autour de laquelle vinrent se
grouper quelques pauvres familles d'abord,
puis la nuée toujours croissante des sollici-
teurs, et enfin les officiers de la maison du
proconsul ; et c'est pour cela que, dans la
suite, on a regardé Léocade comme le fon-
dateur de la ville de Déols (4). La plupart
de nos petites villes sont redevables de leur
(1) Voir, à la fin du volume, l'Appendice au sujet de Denis-
le-Gaulois.
ET DE SAINT LUDRE. 29
existence à des causes semblables, surtout
dans ces temps reculés, où les plus belles
provinces étaient sillonnées par des bandes
armées qui portaient en tous lieux le pillage
et le meurtre. Les populations effrayées
venaient demander protection et abri aux
murs crénelés des châteaux suspendus aux
flancs des monts les plus inaccessibles,
comme au moyen-âge elles accouraient sous
les donjons et les hautes murailles des mo-
nastères et des abbayes, afin de s'y abriter
contre la cupidité et la barbarie des sei-
gneurs féodaux. L'Eglise n'a-telle pas été,
à toutes les époques du monde, le boulevard
le plus invincible de la liberté des nations?
Confiants en sa maternelle sollicitude, les
peuples aimaient à remettre en ses mains
la défense de leurs plus chers intérêts.
On peut aisément s'expliquer comment
Léocade se trouvait en possession de tant
de vastes domaines dans les Gaules. Après
avoir conquis une province, un royaume,

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.