Histoire du vénérable Dom Didier de La Cour, réformateur des Bénédictins de Lorraine et de France, tirée d'un manuscrit original de l'abbaye de Saint-Vanne, avec une apologie de l'état monastique, par un religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur [Charles-Michel Haudiquier]

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J.-F. Quillau (Paris). 1772. In-8° , XVI-344 p., portrait.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1772
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LE VENERABLE DOM
Ne en 1550.
DIDIER DE LA COUR.
Mort en 1623.
Des Enfans de Benoît zele Reformateur,
A mediter sa Regle il consacra sa vie ;
Et pour la faire aimer employant la douceur,
Il veut la retablir en dépit de l'Envie.
HISTOIRE
DU VÉNÉRABLE
DOM DIDIER DE LA COUR,
Réformateur des Bénédictins de Lorraine &
de France, tirée d'un Manuscrit original de
l'Abbaye de Saint-Vanne ;
AVEC UNE APOLOGIE
DE L'ÉTAT MONASTIQUE.
PAR un Religieux Bénédictin de la Congrégation
de Saint-Maur.
Curavit gentem fuam & liberavit eam à perditione.
Ecclefiaflici. cap. 50. v. 4.
A PARIS,
CHEZ J. F. QUILLAU , Libraire , rue Chriftine ,
au Magafin Littéraire.
M. DCC. LXXII.
AVEC APPROBATION ET PERMISSION DU ROI.
AU
TRÈS-RÉVÉREND PERE
DOM PIERRE-FRANÇOIS
BOUDIER,
Supérieur - Général de la Congrégation
de Saint-Maur.
MON TRÈS-RÉVEREND PÈRE ,
LA reconnaissance n'eft pas le seul motif
qui me porte à Vous dédier cet Ouvrage. Le
rapport sensible qui se trouve entre Vous &
le grand Homme , dont Vous m'avez chargé
de composer l'Histoire, m'en sait de plus un
devoir indispensable. Quel nom en effet peut
mieux figurer à côté de celui de notre Ré-
formateur , que le nom d'un Chef, qui zéla-
teur ardent des Régies , a eu le bonheur de
aij.
IV
nous les conserver dans toute leur pureté pri-
mitive ? Les vents orageux fouffloient de-
puis quelque-temps dans nos retraites au-
trefois fi paisibles ; :ls menaçoient l'Edifice
saint qu'avoit élevé Dom Didier de la Cour ;
peut-être eussions-nous vu la ruine de notre
Réforme édifiante, Si la Divine Providence
ne nous avoit donné un autre Didier de la
Cour dans Votre Personne. Placé par les
mains de l'équité meme & de la Religion à
la tête de vos Frères , bientôt vous avez fçu
par un zele tendre & éclairé, entretenir parmi
eux l'esprit de subordination , l'amour de la
paix & de l'ordre, la régularité & la serveur.
Mais j'oublie que Vous mavez ordonné, en
me permettant de Vous offrir cette produc-
tion , de m'abstenir des éloges mêmes les plus
naturels , les plus justes & les mieux mérités.
J'obéis , & je renferme dans le secret de mon
coeur les sentimens d'estime & de vénération
avec lesquels je me fais gloire d'être ,
Mon très-Révérend Père,
Votre très humble Serviteur ;
& très - soumis Religieux ,
FR . CHARLES-MICHEL
HAUDIQUER.
PRÉFACE.
DANS un siécle auffi philofophe,
ou pour parler plus exactement,
auffi frivole & aussi peu Chrétien
que le nôtre , eft-ce faire la cour au
Public, que de lui retracer les ac-
tions d'un Religieux, Réformateur
de fes freres ? Quoi? diront certains
Lecteurs dédaigneux, l'Hiftoire d'un
Moine avec toutes les pratiques fafti-
dieufes des Moines! Quel pitoyable
fujet! Eh! comment nos preffes accou-
tumées à nous donner de ces chefs-
d'oeuvres qui étonnent l'efprit, £
qui en reculent les limites, ont-elles
pu s'abbaiffer jusqu'à gémir pour en-
fanter un femblable livre ? Qu'un
a iij
vj PRÉFACE.
pinceau fier & vrai nous repréfente
les traits de ces perfonnages illuf-
tres , qui ont fait honneur à l'huma-
nité : qu'on nous faffe , par exem-
ple , l'éloge de la bienfaifance d'un
Titus, qui fut vraiment l'ami des
hommes : qu'on nous vante la fa-
geffe d'un Marc-Aurele, qui n'eft
devenu le maître du monde que
pour en faire la félicité : qu'on exalte
la fermeté ftoïque d'un julien, dont
les Ecrivains Chrétiens n'ont dit &
ne difent encore aujourd hui tant de
mal, que parce qu'il a eu le courage
d'abjurer le Chriftianifme: à la bonne
heure ; nous lirons ces productions
réellement intéreffantes, & nous les
lirons avec une délicieufe avidité ,
furtout fi elles font affaifonnées de
ces réflexions tranchantes, qui seules
ont le droit de nous plaire. Mais en-
core un coup, l'Hiftoire d'un Moine
PRÉFACE. vij
écrite par un Moine : quelle fadeur
infipide ! Veut-on nous faire périr
d'ennui ?
Tel fera fans doute à la première
infpection de ce livre le langage que
tiendront certains beaux efprits mo-
dernes. Ce feroit donc s'abufer
étrangement que de prétendre leur
faire un agréable préfent, en met-
tant au jour l'Hiftoire de Dom Di-
dier de la Cour. Le titre feul d'un
tel Ouvrage est plus que fuffifant
pour révolter des gens qui fe font
fait un malheureux fyftême de mé-
prifer tout ce qui porte l'empreinte
de la Religion, & qui n'apperçoivent
rien de vertueux dans le féjour mê-
me de la vertu.
Mais cette claffe d'hommes, quel-
que nombreufe qu'elle soit aujour-
d'hui , ne renferme point tous ceux
qui aiment la lecture. Graces au
viij PREFACE.
Ciel, il eft encore des perfonnes
pieufes qui fe font un devoir de mé-
diter avec attention les grands exem-
ples que leur ont laiffé les Héros du
Chriftianifme. C'est pour ces per-
fonnes faintement fages & religieu-
fement philofophes, ainfi que pour
mes Confreres , que j'ai entrepris
cet Ouvrage, dont je vais donner
une idée en peu de mots.
Avant qu'on nous eut envoyé de
l'Abbaye de Saint-Vanne, le Manuf-
crit qui contient les principales ac-
tions de la vie de Dom Didier de la
Cour, je ne pouvois concevoir com-
ment il avoit pu fe faire qu'aucun
Religieux, foit de la Congrégation
de Saint - Vanne, soit de celle de
Saint-Maur, ne fe fut chargé de le
rédiger. Mais après savoir examiné
attentivement, ma furprife a ceffé,
& j'ai compris enfin combien la diffi-
PREFACE. ix
culte de l'entreprife avoit pu en dé-
tourner. En effet, rien de plus in-
forme que ce Manufcrit : les faits y
font placés comme au hafard , fans
dates, fans liaifons, fans réflexions,
fans critique : beaucoup de minu-
ties , une multitude de petits détails
plus propres à dégouter qu'à inf-
truire : d'ailleurs, un style mauffade,
des expreffions louches & des phra-
ses d'une longueur assommante.
Convaincu qu'il falloit se conten-
ter du fond de cette efpece de Mé-
moire pour le rendre supportable &
digne des regards de ceux que je
voulois édifier en m'édifiant moi-
même , l'entreprise me parut extrê-
mement difficile. Rebuté comme
tant d'autres , je l'aurois fans doute
abandonnée , fi les inftances réïté-
rées d'un Chef refpectable , jointes
au petit mérite que je pourrois avoir
X PREFACE.
de faire connoître un faint Perfon-
nage , trop peu connu même parmi
nous, quoique nous lui devions
notre exiftence, ne m'avoient porté
à vaincre & la difficulté du travail
& ma propre répugnance.
Pour rendre l'Ouvrage plus inté-
reffant , je l'ai enrichi de Notes, dont
la plupart font hiftoriques, géogra-
phiques & critiques. J'ai tâché de
les puifer dans les meilleures sources
connues : il n'y en a que quelques-
unes qui, à proprement parler ,
soient de mon fonds. Je les ai toutes
renvoyées par des chiffres à la fuite
de chacun des deux livres qui for-
ment cette Hiftoire , afin de n'en pas
trop embaraffer la marche. Je me
fais contenté de mettre au bas des
pages les petits passages latins , ainsi
que les citations & les notices les
plus courtes.
PREFACE. xj
Je dois encore avertir , pour me
mettre à couvert du reproche de
plagiat, que j'ai profité librement &
autant que je l'ai jugé à propos , de
plufieurs grands Ouvrages, où il est
parlé de Dom Didier de la Cour &
de fa Réforme. Les principaux font
les Chroniques de l'Ordre de Saint-
Benoît , l'Année Bénédictine de
Madame de Blémur, l'Hiftoire de
Verdun , la Bibliothèque de Lor-
raine, & furtout la grande Hiftoire
Civile & Eccléfiaftique de cette Pro-
vince , par Dom Calmet.
Outre la Vie de Dom Didier de
la Cour, il y a à la fin du Manuf-
crit de Saint-Vanne un précis de
celles de deux de fes plus zélés co-
opérateurs dans le maintien de la
Réforme, Dom Claude François &
Dom Jacques Pichard. Il m'a paru
que ces appendices ainfi placées ,
nuifoient un peu à l'objet principal.
xij PREFACE.
En conféquence , je les ai fuppri-
mées, ou pour mieux dire , je les ai
dérangées en les faifant entrer par
parties, comme des efpeces d'épi-
fodes , dans le corps de l'Histoire.
J'ai mis à la place de ces deux peti-
tes Vies:
1°. Une Ode en l'honneur de
Dom Didier de la Cour. Elle a été
faite immédiatement après fa mort,
par Dom Simplicien Gody , Béné-
dictin de la Congrégation de Saint-
Vanne. La lyre du Poëte n'est pas,
à beaucoup près, montée fur le ton
des Santeuil & des Coffin; elle l'est
encore moins fur celui d'Horace. Il
y a cependant du feu , des idées, de
l'imagination dans fa piéce ; mais ce
n'est rien moins qu'un modele de
goût & de latinité. Auffi je la pré-
fente feulement comme l'expreffion
du pieux enthousiasme qu'exciterent
les vertus éclatantes de Dom Didier,
PREFACE. xiij
& comme une récapitulation éner-
gique des principales actions de fa
vie. Dans la traduction que j'ai mife
à côté, je me fuis difpenfé d'une fi-
délité fcrupuleufe. J'ai cru que c'é-
toit déjà une tâche affez pénible ,
que de rendre à peu-près le fens d'un
texte quelquefois barbare & fou-
vent obfcur,
2°. Une Apologie de l'Etat Mo-
naftique. Indigné de voir des hom-
mes frivoles attaquer du haut d'une
philofophie hardie & préfomptueu-
fe cet Etat refpectable , je m'étois
propofé, il y along-temps, d'essayer
de le venger contre leurs fauffes im-
putations. J'ai cru depuis que l'Hif-
toire de notre Réformateur m'of-
froit une occasion favorable d'exé-
cuter mon projet J'ai mis auffi à la
fin de ce morceau plufieurs Notes
ou Remarques qui, étant la plupart
du genre de la differtation, auroient
xiv P R E F A C E.
formé des difparates relativement à
celui dans lequel j'ai écrit. Si je cite
les Bénédictins mes Confreres, fans
parler expreflément des autres Reli-
gieux, ce n'eft pas que je croye ceux-
ci moins utiles, ils le font peut-être
davantage ; mais il est naturel que
chacun s'occupe & traite de ce qui
lui eft propre & de ce qu'il connoît
le mieux.
Au furplus, l'Etat Monaftique ,
collectivement ou féparément pris ,
est un Etat faint & parfait. C'eft l'idée
qu'on s'en eft toujours formé dans
l'Eglise ; c'eft celle qu'en donnent les
Conciles, le faints Docteurs , tous
les Auteurs Eccléfiaftiques. Si l'Etat
Monaftique a eu de tout temps des
adverfaires , il n'a jamais été atta-
qué que par les ennemis de la Re-
ligion & de l'Eglife, tels que Julien
l'A poftat, Valens, Conftantin Co-
pronyme, Jovinien, Vigilance, Vi-
PREFACE. XV
des, Henri VIII, Luther, Calvin ,
les incrédules & les libertins. D'un
autre côté, les plus saints Prélats, les
plus grands Hommes en ont pris la
défense , comme le trouvant digne
de considération sous quelque point
de vue qu'on l'envisage , ou par son
origine, ou dans son objet, ou par
ses importans services.
II ne me reste plus, pour finir cette
Préface, qu'à prier Dieu qu'il veuille
bien répandre fa bénédiction fur mon
travail. Puisse cette foible produc-
tion contribuer à entretenir dans le
coeur de mes Confrères le feu sacré
que le zèle de Dom Didier de la
Cour y a allumé ! Puisse l'oeuvre de
Dieu à laquelle ce grand Homme a
travaillé , subsister encore long-
temps î Puissions-nous enfin ne ja-
mais dégénérer de la vertu de nos
pieux Ancêtres !
SUITE CHRONOLOGIQUE
Des Evêques de Verdun, Abbés de Saint-
Vanne , pendant la Vie de Dom Didier
de la Cour.
I. NICOLAS PSEAUME, depuis 1571, jusqu'en
1575-
II. NICOLAS BOUSMARD, depuis 1575 , jus-
qu'en 1584.
III. CHARLES , Cardinal de VAUDEMONT de-
puis 1535, jusqu'en 1587,
IV. NICOLAS BOUCHER, depuis 1587, jus-
qu'en 1592.
V. HENRI , dit le Duc ou le Prince ERRIC, de-
puis 1593 , jusqu'en 1611.
VI. CHARLES DE LORRAINE-CHALIGNY, de-
puis 16 u , jusqu'en 1622.
VII. FRANÇOIS DE LORRAINE , frère du Pré-
cédent.
HISTOIRE
DU VÉNÉRABLE
DOM DIDIER DE LA COUR,
Réformateur des Bénédictins de Lorraine
& de France.
LIVRE PREMIER.
A Réforme de l'Ordre de Saint-
Benoît est un des événemens les
plus remarquables du dix-septieme
siécle. Elle étoit devenue nécessaire , & ce
ne suc pas fans peine qu'on parvint à ré-
tablir solidement. Les Protestans avoienc
beaucoup déclamé contre l'état monasti-
que, & leurs reproches fur bien des arti-
cles paroiffoient fondés. Le relâchement
étoit général dans les Cloîtres, signorance
portée à son comble , l'oisiveté & la dissi-
pation journalières. On y trouvoit peu d'a-
A
2 HISTOIRE
mour des régies & du devoir, encore moins
de goût pour l'étude & pour la retraite,
Il y régnoit une indépendance scandaleuse.
La table , le jeu, la chasse faisoient les
occupations les plus innocentes du plus
grand nombre des Religieux , & princi-
palement de ceux qui étoient à leur tête *.
Faut-il s'en étonner? Quelles étoient les
moeurs du tems ! Quelle affreuse licence
dans tous les états ! Tel est le Peuple ,
tel est le Prêtre **, & tel est souvent aussi
le Cénobite. La retraite fait sa sûreté.
Lorsqu'il se répand dans le monde, il en
prend bientôt les maximes, les sentimens
& le ton; il ne voit plus dans une Com-
munauté fervente que des hommes imbé-
cilles, dans fa règle que des minuties, dans
ses devoirs qu'un joug odieux. Honteux de.
son habit, il commence par le mépriser , il
finit par se pervertir.
Parmi les causes qui avoient contribué
au dépérissement de la discipline monas-
tique , on doit compter l'abus qui s etoit
introduit de conférer des Abbayes à des
Séculiers. Ces Abbés d'espece amphibie
* Dijsipatoe. sunt vice. , ccjsavit tranfiens per femitarn }.
irritiimficcum ejlpatfum. If.33. 8.
** Et erit fieut Populus , fie Saccrdos. Ibid. Z4. z»
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 5
n'étoient plus des pères ; leurs Monas-
tères les inquiétoient peu ; ils en tou-
choient avec avidité les revenus, tout le
reste leur étoit indifférent. Les Religieux,
bravant l'autorité des Evêques, vivoient
comme il leur plaisoit. Rome étoit trop
loin pour se faire entendre ; la voix des
Supérieurs claustraux , s'il en étoit encore
de zélés , trop foible pour être écoutée ;
Dieu seul pouvoit opérer un changement
salutaire.
Peut-être croira-t-on que dans les Mo-
nasteres situés à la campagne la Règle
étoit mieux observée ? La tranquillité des
champs, leur silence, la simplicité de ceux
qui y vivent, i'innocence heureuse de leurs
moeurs, la frugalité de leur vie , paroissent
devoir influer fur les sentimens d'un Reli-
gieux. Cependant le désordre étoit encore
plus grand dans les campagnes que dans
les villes. La ville a fans doute des dan-
gers pour un Religieux 5 mais elle a aussi
pour lui des avantages. Elle exige de lui
une certaine décence, elle le contient dans
une modestie qui lui sert de contrepoids,
elle lui impose la nécessité de sauver au
moins les apparences. Combien d'hommes
font maîtrisés encore par la honte & le res-
A ij
4 HISTOIRE
pect humain, lorsque la Religion chez eux
est déjà morte & sans pouvoir !
C'en étoit donc fait de l'Ordre de Saint-
Benoît dans les Gaules ; cette ancienne
lumière de l'Eglise étoit prête à s'éteindre.
A la vérité, les Conciles , les Papes & les
Evêques se mettoient de tems en teins en
devoir de ranimer dans les Cloîtres l'an-
cienne discipline ; mais leurs tentatives de-
venant infructueuses , sembloient même
prouver la néceffité d'une destruction to-
xale.
En effet, le Cardinal Charles de Lor-
raine ( 1 ), Légat à latere, & chargé de la
Réforme de l'Ordre de Saint-Benoît dans
la Lorraine &; les Trois-Evêchés, se re-
buta d'avoir travaillé en vain pendant sept
ans fur cet objet. II proposa , dit-on , au
Pape Clément VIII ( 2 ) de trancher le
noeud gordien, en supprimant tout-à-fait
les Bénédictins dans la Province de fa lé-
gation. Mais le Pape lui répondit qu'il l'avoit
, envoyé pour guérir & non pour étouffer
le malade ; pour relever le bâtiment qui
menaçoit ruine , & non pour achever de
le détruire : que l'Ordre de Saint-Benoît
avoit rendu de fi grands services à l'Eçlise,
que l'idée seule de l'abolir étoit criminelle,
DE DOM DIDIER DE LA COUR.
& qu'il n'y avoit rien au contraire de plus
glorieux que de contribuer à son rétablis-
sement : réponse vraiment digne d'un Sou-
verain Pontife , & du Père commun des
Fidèles.
Cependant la Divine Providence se pré-
paroit dans le secret un homme selon son
coeur. Didier de la Cour, c'étoit le nom
de cet homme choisi de Dieu, étoit destiné,
comme un autre Néhémie , à relever les
murs de la Ville Sainte & à rétablir le culte
dans son ancienne pureté. II naquit en 1 550
à Monzeville, Village de la Prévôté de
Clermont, à trois lieues de Verdun. Son
père s'appelloit Bertrand de la Cour (3)
de la Vallée , & fa mère Jeanne Boucard.
Issus l'un & l'autre de Maisons nobles &
anciennes , ils tenoient par alliance aux
premières Familles de la Province. Leur
bien répondoit à leur qualité , & ils vécu-
rent, surtout au commencement de leur
mariage , avec autant d'aisance que de di-
gnité. Mais les guerres de la Ligue étant
survenues, leur pays, qui faisoit partie du
Barrois, ne fut pas plus exempt de ca-
lamités que le centre du Royaume. C'é-
toient tous les jours de nouvelles courses
de Soldats, également guidés par le defit ,
A iij
6 HISTOIRE
du pillage & par le fanatisme. Bertrand
de la Cour fut une des tristes victimes de
leur avidité ; & ses pertes s'accrurent tel-
lement dans ce tems d'horreur avec la mi-
fere publique , qu'il se vit bientôt réduit à
labourer lui-même ses terres pour pouvoir
subsister.
Didier son fils joignoit à une physiono-
mie heureuse cet air de douceur & de mo-
destie qui gagne tous les coeurs. II étoit
encore dans l'enfance, & l'on voyoit déjà
en lui le germe des vertus qui éclatèrent
depuis avec tant de fruit. II eut ceci de
commun avec Saint Thomas d'Aquin (4),
que lorsqu'il lui arrivoit de pleurer, le se-
cret infaillible de l'appaiser étoit de lui
donner un livre à feuilleter. Cette parti-
cularité, minutieuse peut-être au premier
aspect , préparoit à voir l'un & l'autre de
ces grands hommes faire un jour leurs
délices de la lecture & de l'étude.
Le jeune Didier , porté naturellement
à la piété ; laissa bientôt à ceux de son âge
les jeux & les frivolités : il ne se plaisoit
qu'aux choses sérieuses. Ce qui le distin-
guoit le plus entre ses égaux, étoit le res-
pect pour ses parens , auxquels il obéis-
soit avec autant de promptitude que de
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 7
satisfaction. Enchantés de ses bonnes qua-
lités , ils bénissoient la divine Providence
de leur avoir donné un tel fils. Ils avoient
la crainte de Dieu gravée dans le coeur.
Leur maison sembloit être un Monastère
bien réglé : les paroles déshonnêtes, les
juremens, les plus petits menfonges même
en étoient sévèrement proscrits. Au lieu de
passer les soirées à des amusemens futiles,
comme il se pratique trop ordinairement
dans la plupart des familles , ils lisoient
les Vies des Saints. Didier retint depuis
cette louable coutume. A peine fçut-il lire ,
qu'il s'en fit un point de régie, qu'il ob-
serva exactement toute sa vie avant de
se coucher.
De si bons exemples domestiques étoient
bien capables d'accélérer ses progrès dans
les voies du falut. II fut malheureusement
privé trop tôt de ceux de son père, qu'une
mort prématurée lui enleva, lorsqu'il sor-
toit à peine de l'enfance ; & sa mère, à
qui un mari étoit néceffaire pour la régie
de sa maison & la conduite de ses affaires,
crut devoir passer affez promptement à de
secondes noces.
Ainsi le jeune Didier fut abandonné en
partie à la discrétion d'un beau-pere. Ce
Aiv
8 HISTOIRE
titre , comme on fçait, n'annonce pas tou-
jours pour des entans d'un premier lit un
coeur vraiment paternel. Didier ne fut pas
cependant moins bien traité qu'aupara-
vant j on eut pour lui les mêmes atten-
tions , les mêmes foins , excepté que
son éducation fut totalement négligée
par rapport à l'étude des Belles-Lettres.
Lorsqu'il eut atteint sage de dix-sept
ans , on prit le parti de l'envoyer à
Verdun , fans avoir encore fur lui aucune
vue déterminée. La maison dans laquelle
on le mit en pension se trouvoit située près
de l'Abbaye de Saint-Vanne. Un tel voi-
sinage eut pour lui un puissant attrait, il
lui donnoit la facilité de satisfaire pleine-
ment son goût décidé pour la prière & sur-
tout pour les offices divins.
L'Abbaye de Saint-Vanne ( 5 ), une des
plus célèbres qui existent aujourd'hui en
France , n'est pas moins recommandable
par fa sainteté que par son ancienneté. Les
premiers Evêques de Verdun y ont fait
leur résidence. Outre plusieurs Saints Ab-
bés qui l'ont gouvernée , elle a produit
une foule de Religieux qui l'ont égale-
ment illustrée, les uns par leur piété, les
autres par leur sçavoir & leurs écrits. L'E-
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 9
glise autrefois située hors des murs de la
Ville, maintenant renfermée dans l'enceinte
de la Citadelle, est bâtie fur une hauteur
qui la fait appercevoir de fort loin : la ma-
nificence de fa structure, les richesses de
son trésor , les reliques des Saints Patrons
du Pays, la décence du culte & des offi-
ces , qui s'y est toujours observée avec soin,
ont de tout tems inspiré des sentimens de
Religion à ceux mêmes qui ne font venus
dans ce saint lieu que par curiosité.
C'étoit la piété seule qui y attiroit le
jeune Didier. L'attention & le recueille-
ment caractérisoient toutes ses prières,
dont la longueur ne le fatiguoit jamais.
Son unique peine étoit d'être obligé d'in-
terrompre un si doux exercice. Ce qui le
charmoit le plus à Saint-Vanne , étoit la
manière édifiante dont on faisoit l'office.
Quoique les Religieux de cette Abbaye
vécussent alors, ainsi que beaucoup d'au-
tres dans le relâchement, ils se piquoient
néanmoins de remplir exactement la partie
du service divin.
Une tante de Didier logeoit auprès de fa
Pension. S'étant appercue qu'il alloit sou-
vent à l'Eglise de Saint-Vanne, & qu'il
y passoit en prières un tems considérable,
10 HISTOIRE
elle le loua de sa dévotion, & n'omit rien
pour lui inspirer de plus en plus le goût de
la piété & la crainte de Dieu. Les discours
de cette Dame firent une nouvelle impres-
sion sur l'esprit de son neveu, & contribue-
rent beaucoup au dessein qu'il forma de
quitter tout-à-fait le monde pour embrasser
l'Etat Monastique à Saint-Vanne.
Une chose l'inquiétoit ; il scavoit lire &
écrire, il fçavoit même assez bien le plein-
chant , qu'on lui avoit appris dans le lieu
de fa naissance 5 mais son fçavoir ne s'éten-
doit pas plus loin. Pouvoit-il espérer d'être
reçu à Saint-Vanne sans aucune teinture
d'humanités ? Plutôt que de manquer fa
vocation , il résolut de passer sa vie dans
les humbles & pénibles fonctions de Frère
Convers.
II fit part de son dessein au sieur Bou-
card (6) son oncle maternel & son tuteur.
C'étoit un homme fort accrédité à Verdun,
tant par son mérite , que par la charge de
Lieutenant-Général, qu'il exerçoit alors
dans cette Ville. II appartenoit d'ailleurs
à l'Evêque (7) en qualité de parent, de
comme son premier Officier de Justice.
Didier supplia cet oncle d'employer sa re-
commandation pour lui procurer la place
qu'il desiroic.
DE DOM DIDIER DE LA COUR, 11
L'Abbaye de Saint Vanne venoit d'ê-
tre unie ( 8 ) à la manfe épiscopale & sou-
mise à la jurisdiction de l'Evêque. Ce fut
pour lui une heureuse circonstance. Le
sieur Boucard ayant proposé l'affaire au
Prélat, celui-ci, en faveur de la naissance
du jeune Didier, ordonna qu'il fût reçu
Religieux de choeur.
Ceux de la Communauté ne voulurent
point d'abord l'admettre. Ils alléguoient
pour cause de leur refus, que n'ayant point
lait les études ordinaires, il n'étoit plus
d'âge à les faire : qu'une Maison célèbre
comme celle de Saint-Vanne n'avoit cou-
tume de recevoir que des enfans instruits
& des premières familles du Pays. Ces rai-
sons , quoique dictées par l'orgueil, & con-
traires à l'esprit de la Règle de Saint Be-
noît (p ), avoient aux yeux du monde quel-
que apparence d'équité. Mais les ordres
de l'Evêque étant précis , la Communauté
fut obligée de s'y conformer.
Ce fut ainsi que Didier entra dans le
Cloître, âgé d'environ dix-huit ans. Comme
il n'avoit véritablement aucune teinture
de lettres humaines, il sembloit donner
peu d'espérance. Cependant c'étoit lui qui
devoit être l'instrument capable d'opérer
12 HISTOIRE
le grand ouvrage de la Réforme de l'Or-
dre de Saint-Benoît. Admirons ici les voies
secrètes de la Divine Providence , qui fe
plaît souvent à choisir ce qu'il y a de plus
foible , pour confondre la force 5 ce qu'il
y a de méprisable & ce qui n'est rien, pour
détruire ce qui eft*!
Les Religieux de Saint-Vanne avant
reçu leur Postulant malgré eux, & feule-
ment par considération pour l'Evêque, ne
le regardèrent point au commencement
comme un de leurs Confrères. Heureux !
s'il n'eût été pour eux qu'un objet d'indif-
férence. Au mépris le plus marqué, ils
joignirent bientôt les mauvais traitemens,
& les poussèrent si loin , que Frere Di-
dier n'eût pu les supporter , s'il n'avoit été
auffi affermi qu'il l'étoit dans fa résolution.
Les jeunes plantes , lorsqu'elles ont
pris de fortes racines, ne font pas aisément
renversées par les vents & les pluies ; elles
femblent même s'élever avec plus de vi-
gueur au milieu des orages. Voilà l'image
de Frère Didier. Quoiqu'il ne fût encore
* Infirma mundi elegit Dcus , ut confundat fiortia. . .
& contcmptìbilui tlegit Dcus & ta qux nenfiunt, ut ta quct
font dcflrueret. 1 Cor. cap. I. V. 17.. 28.
DE DOM DIDIER DE LA COUR 13
que Novice, la grace, qui l'avoit prévenu
de bonne heure, le soutenoit puissamment.
C'étoit sans doute une récompense de ses
heureux préludes. Avant d'entrer en Re-
ligion , il s'étoit exercé à la pratique des
vertus Monastiques ; il avoit surtout acquis
un grand fonds d'humilité &: de patience.
Ainsi les persécutions de ses Confrères,
au lieu de le refroidir fur fa vocation , la
lui rendoient plus chere. La douceur &
le silence étoient les armes qu'il opposoit à
leurs injures ; jamais on ne l'entendit se
plaindre ; jamais même on ne vit la moin-
dre altération fur son visage.
A l'égard de sa conduite en général, elle
pouvoit passer des-lors pour un parfait mo-
delé de régularité. S'agissoit-il des exerci-
ces de Communauté ? il s'y rendoit le pre-
mier , & remplissoit de même tous les de-
voirs qu'exige l'obéissance dans le cloître.
Le tems qui lui restoit, il le passoit dans
le secret de sa chambre, ne se délassant
de la prière que par la lecture, & de la lec-
ture que par la prière.
II est des âmes dont la piété a besoin
de soutien ; il leur faut des encourage-
mens, des consolations extérieures ; fans ces
secours on les voit souvent chanceler, &
14 HISTOIRE
faire même quelquefois des chûtes dange-
reuses. Quel fort que celui de Frère Di-
dier, si dans la triste position où il étoit,
il n'eût pû se suffire à lui-même ! Méprisé
de ses Confrères, il n'avoit point de guide
qui prît foin de l'instruire en particulier,
selon l'usage des Maisons de Noviciat ; ce-
pendant l'ordre ne régnoit pas moins que
la ferveur dans ses pratiques, surtout à i'é-
gard de la dévotion, de la retraite & de
la mortification. On eût dit qu'il étoit di-
rigé dans la vie spirituelle par le maître
le plus consommé. On rapporte de lui que
dans l'année de son Noviciat il consacra
la plus grande partie de fa portion au sou-
lagement des pauvres, & jeûna au pain &
à l'eau le Carême entier.
Une telle vie condamnoit la mollesse &
le relâchement de ses Confrères ; elle leur
montroit en même tems ce qu'ils auroient
dû pratiquer ; mais l'exemple étoit en
pure perte. Bien loin d'être imité , il
ne fervoit qu'à redoubler contre Frère
Didier le mépris & l'envie , ressource
trop ordinaire aux âmes lâches. Ces senti-
niens au reste ne furent pas généralement
ceux de toute la Communauté. Rarement
dans les Maisons Religieuses les plus dé-
DE DOM DIDIER DE LA COUR, 15
rangées, tous les membres font fans excep-
tion livrés à la perversité. II faut le dire ici
pour la consolation de l'Eglise , & pour
celle du petit nombre des partisans de
l'état Religieux , Dieu permet qu'au milieu
même de la corruption, il fe trouve sou-
vent de ces hommes qui aiment le bien &
respectent la vertu, quoiqu'ils ne la prati-
quent pas toujours. C'est ce qui parut dans
l'Abbaye de Saint-Vanne.
Le Prieur, nommé Dom Didier Anfelin,
étoit honnête homme & fage selon le mon-
de. II jouissoit de l'estime des principaux de
la Ville, & la devoit beaucoup moins à
des qualités vraiment religieuses, qu'à fa
probité & aux différens emplois qu'il exer-
çoit depuis long-tems dans la Maison. Il
avoit cette sorte de caractère, qui se re-
trouve trop communément chez les per-
sonnes en place , dans l'Eglise comme dans
le Cloître. Bon & judicieux, mais foible,
il voyoit le mal fans chercher à le corriger,
fans oser même s'en plaindre ouvertement.
Enclin à suivre le torrent, il permettoit
aux autres, & souvent se permettoit à lui-
même une conduite qu'il désapprouvoit
au fond de son coeur. II eût été excellent
Religieux dans une Communauté bien ré-
glée. -
16 HISTOIRE
Ce Supérieur, tel que nous venons de
le dépeindre, ouvrit enfin les yeux fur son
Novice. La patience de Frère Didier lui
parut quelque chose d'admirable. II com-
mença par l'observer de près. II n'igno-
roit point que l'hypocrisie ou même l'efprit
de singularité , est capable de jouer toutes
sortes de rôles. Convaincu enfin que le
jeune Cénobite étoit vraiment ce qu'il pa-
roissoit être , il passa pour lui de l'indiffé-
rence à une tendre amitié. « Courage, mon
» fils, lui dit-il un jour, votre vie exem-
» plaire doit nécessairement trouver ici de la
» contradiction 3 mais si les hommes vous
" maltraitent, Dieu vous bénira. Marchez
» donc comme vous avez commencé, &
» mettez-vous au-dessus des mauvais pro-
» cédés. Quant à moi, je rendrai desor-
» mais plus de justice à vos vertus, en tâ-
» chant de vous faire tout le bien pos-
" sible. "
La nature avoit donné à Frère Didier
une voix forte & éclatante. La manière ai-
sée dont il la conduifoit; d'après les leçons
de plein-chant qu'il avoit reçues dans son
enfance , ajoutoit encore à la beauté de
son organe. Ce fut de ce talent que Dom
Anselin prit occasion, pour tâcher de faire
revenir.
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 17
revenir les Religieux de leur fâcheuse pré-
vention , & de calmer leur mauvaise hu-
meur. II leur représenta qu'il y avoit de
l'injustice à regarder Frère Didier comme
un sujet inutile, puisque la beauté de sa
voix faisoit l'ornement de leur choeur : qu'à
la vérité son âge de dix-huit ans n'étoit
pas celui où l'on commence d'apprendre.
le Latin ; mais que ses heureuses disposi-
tions , jointes au désir qu'il témoignoit pour
étudier, donnoient tout lieu d'espérer qu'il
feroit des progrès rapides, si quelqu'un vou-
loit prendre la peine de lui enseigner les
premiers principes de la Grammaire.
Ce discours toucha l'un des plus anciens
Religieux de Saint-Vanne. Dom Boncom-
pan s'intéressa aussi pour son jeune Con-
frère. II offrit généreusement de se joindre
au Prieur, pour lui apprendre les élémens
de la Langue Latine. Depuis ils ne cessè-
rent de lui donner des marques d'amitié, &
de le venger du mépris des autres.
Frère Didier de son côté, reconnoissant
les foins de la divine Providence dans l'af-
fection de ces deux Religieux, les a tou-
jours honorés comme ses protecteurs, &
comme les causes secondes qui avoient heu-
reusement servi à le faire persévérer dans
B
18 HISTOIRE
l'Etat Monastique. II commença de leur
ouvrir le fonds de son ame avec une pleine
confiance ; & quoiqu'il eût déjà fait ses
preuves dans la science de la vie spirituelle,
il s'empressa de les consulter sur tous les
points, & parut ne se conduire que par
leurs conseils. Heureux les maîtres qui
ont de pareils disciples ! Heureux surtout
les deux Inftituteurs du jeune Didier ! Ils
lui apprenoient à la vérité quelques mots
de Latin ; mais quelle édification & quelle
source d'instructions ne leur préfentoit-il
fias lui-même! Ils voyoient son assiduité à
a prière, son esprit de pénitence, son goût
pour les bons livres, la candeur, fa do-
cilité , fa sagesse & toutes ses vertus.
Aussi-tôt qu'il fut initié dans les pre-
miers élémens de la Langue Latine , il s'e-
xerça à traduire la Régie de Saint Benoît :
travail incroyable de fa part, & qui sup-
posoit une prédilection marquée pour sa
Régie , & même une sorte de passion. On
montre encore dans l'Abbaye de Saint-
Vanne un beau Martyrologe manuscrit en
vélin , à la fin duquel se trouve la Régie
de Saint Benoît. C'étoit le livre favori de
Frère Didier. Tous les jours, après l'heure
de Primes, ii le portoit avec empressement
DE DOM DIDIER DE LA COUR, 19
à sa chambre ; & quoiqu'il ne l'entendît
presque point, il se sentoit si plein d'onc-
tion en l'étudiant, qu'il en étoit lui-même
surpris. Longtems après, lorsque la Réforme
fut établie à Saint-Vanne , on remarquoit
encore un air d'étonnement sur son visage,
. toutes les fois qu'il parloit à ses Religieux
de cette efpece de phénomène. Mais c'est
que les pensées &. les sentimens des Saints
etant analogues, ils se devinent, & pour
parler au coeur, Dieu n'a pas besoin du.
secours des Langues.
Le Prieur & Dom Boncompan applau-
dissoient à l'ardeur avec laquelle Frère Di-
dier se livroit à l'étude. Mais que pouvoit
son application avec des leçons trop inter-
rompues. Ils jugèrent que , s'il avoit un
Maître habile qui le dirigeât avec méthode;
ses progrès seroient plus rapides dans la
carrière des Humanités. Ils cherchèrent
donc les moyens de lui procurer cet avan-
tage ; ils allèrent trouver l'Evêque-Abbé,
&. lui exposèrent la nécessité de mettre à
Saint-Vanne un Professeur pour enseigner
Frère Didier & les autres Novices.
L'Evêque entra facilement dans leurs
raisons. Persuadé plus qu'aucun Prélat de
son tems, que rignorance eft pour le Cloî-
B ij
20 HISTOIRE
tre une des grandes sources du relâche-
ment de la discipline , il fit venir aussi-tôt
un jeune Ecclésiastique , qui jouissoit dès-
lors d'une haute réputation dans les Scien-
ces. II s'appelioit Christophe de la Val-
lée (10); il étoit parent de Frère Didier.
La dignité qu'il obtint depuis justifie bien
son mérite. Nommé en 1588 à l'Evêché
de Toul , il en a occupé le siège l'espace
d'environ dix-neuf ans. Sa résidence ne
fut pas longue à Saint-Vanne. Ses talens
l'appellerent bientôt ailleurs. Mais dans le
peu de tems qu'il donna ses leçons à l'Ab-
baye , Frère Didier fit fous lui d'heureux
progrès, & se mit en état d'étudier utile-
ment en son particulier, lorsque l'absence
d'un si habile Maître l'eut laissé à lui-même.
En voyant dans le cours de l'Histoire
de ce grand Religieux le rôle distingué
qu'il a joué , on jugera mieux quelles
dévoient être ses dispositions naturelles &:
son application à l'étude. II ne perdoit ja-
mais un instant ; & cependant il n'omettoit
rien des exercices réguliers , ni de ses pra-
tiques ordinaires de dévotion.
Si Frère Didier fut sensible au départ de
son Professeur , ses deux protecteurs ne le
furent pas moins. Le defir qu'ils avoient de
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 21
le favoriser de plus en plus, & de lui pro-
curer furtout un nouveau moyen de s'a-
vancer dans les Lettres, les porta à propo-
ser à la Communauté de l'envoyer étudier
à l'Université de Pont-à-Mousson (11).
Mais les frais nécessaires à son entretien
faisoient une difficulté. Les Religieux de
Saint-Vanne ne vouloient point y contri-
buer. Le Prieur & Dom Boncompan leve-
rent l'obftacle 5 ils s'engagèrent généreuse-
ment à fournir par an à Frère Didier une
fomme de soixante livres pour son entre-
tien & fes études.
La modicité de cette somme n'étoit pas
ce qui inquiétois Frere Didier ; il étoit so-
bre , il comptoit sur ses privations. Mais
que devenir au milieu d'une Ville ? Quelle
fituation pour un. Religieux , que de se
trouver isolé & fans compagnon de fort
état parmi des jeunes gens légers & peu.
sages! Dieu, qui avoit.ses vues. & dont
les desseins font impénétrables , le tira
bientôt de cette peine. Il y avoit alors à
Saint-Vanne.un autre Novice plus jeune
de quelques années. Ses parens originaires
de Paris demeuroient à Verdun ; ils priè-
rent Frère Didier de le mener avec lui &
de veiller fur ses moeurs & fur ses études.
Biij
32 HISTOIRE
Ils fçavoient que leur fils ne pouvoit être
en de meilleurs mains , ainsi, pour profiter
d'une occasion si avantageuse, ils s'obli-
gerent envers la Communauté à payer fa
pension.
Frère Didier se prêta volontiers à leurs
defirs. II aimoit déjà son jeune Confrère,
pour avoit remarqué en lui des sentimens
de piété , des inclinations heureuses &
beaucoup d'esprit. II sembloit présager ce
qu'il devoir faire par la suite. C'est le même
en effet qui s'est si distingué depuis fous le
nom de Dom Claude François. Il a fecondé
admirablement fon Chef dans rétablisse-
ment de la Réforme, & n'a pas ensuite
travaillé avec moins de zèle que de bon-
heur pour, l'érection des deux célèbres
Congrégations de Saint-Van ne & de Saint-
Maur; La protection divine parut visible-
ment fur ce Religieux dans un accident
qui lui arriva âpres fa profession. S'étant
trop approché de la roue d'un moulin, il
fut accroché par fa robe & emporté.dans
l'eau, où il devoit périr selon toutes les
apparences. Mais Dieu permit que le Meu-
nier s'apperçut prefqu'aussi-tôt que son
moulin étoit arrêté. Cet homme alla voir
d'où venoit l'empêchement & retira le
jeune imprudent sans aucun mal.
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 25
La conduite relâchée des Religieux de
Saint-Vanne n'avoit jusqu'ici influé en rien
dans celle de Frère Didier. Aussi ferme
contre leur mauvais exemple, qu'insensible
à leurs mépris, il avoit toujours vécu, de-
puis fa prise d'habit, dans les exercices de
la piété & de la mortification. Arrivé à Pont-
à-Mouffon, quoiqu'il y fût hors du Cloî-
tre & maître de ses actions , il se soutint
dans ses principes. II fit plus; pour se ga-
rantir des dangers du siécle, il redoubla
ses austérités & ses pénitences. On auroit
peine à croire jusqu'à quel point il les porta,
fi lui-même n'avoit depuis trahi son secret.
II a raconté dans un âge plus mûr ce que
l'amour de la pénitence lui fit faire alors 5
&: ce n'a été ni par vanité, ni par ostenta-
tion , mais dans des entretiens naïfs, où se
déployoit la candeur de son ame. II suffit
de dire ici que le plus favorisé de ses con-
fidens a été Dom Humbert Rollet, qui
a écrit fa vie, & qui a passé onze ans en-
tiers auprès de lui depuis rétablissement de
la Réforme.
Ce Religieux, très-digne de foi, rap-
porte que Frère Didier, étudiant à Pont-à-
Mousson , couchoit souvent sur des épines
fans qu'on s'en apperçut; mortification fans
B iv
24 HISTOIRE
doute indiscrète & qui pouvoit avoir des
suites fâcheuses. Mais quand on aime la
croix, quand on veut dompter une chair
rebelle , à quoi le zéle n'engage-t-il pas?
Frère Didier vouloit que le tems destiné
au repos des autres fût pour lui un tems
de souffrances. Animé de cet esprit, il ne
voulut accepter aucune place qui pût l'en
distraire. Il refusa d'aller demeurer chez un
particulier fort riche, qui l'invitoit à venir
prendre soin de ses enfans ; il aima mieux
s'exposer à tous les besoins dans fa retraite,
que de risquer son salut au milieu du siécle.
Cependant il manquoit souvent du néces-
saire , & lorsqu'il l'avoit, il s'en privoit bien-
tôt par ses aumônes.
Malgré le'foin qu'il prenoit de cacher
aux hommes son genre de vie, le Principal
du Collège en fut averti. II crut d'abord
qu'on exagéroit les choses & qu'on les ou-
trait. II voulut s'en assurer par lui-même.
Pour cet effet il alla exprès un jour le sur-
prendre à l'heure du dîner. Quel étonne-
ment fut le sien ! II crut voir la table de
Saint Pacôme ( 12 ), fa frugalité & son absti-
nence. Convaincu & édifié de ce qu'il avoit
vu, il s'en retourna chez lui plein d'ad-
miration , & ne manqua pas de relever
DE DOM DIDIER DE LA COUR, 25
comme quelque chose d'extraordinaire la
vie pauvre dont il avoit été le témoin.
La troisième fut la classe dans laquelle
le zélé Disciple de Saint Benoît fut jugé
capable d'entrer à son arrivée à Pont-à-
Mousson. II eut bientôt surpassé les meil-
leurs Ecoliers de fa classe, & les Régens
le regardèrent comme un modele à propo-
ser à tous les autres. Ce fut à fa vie sobre
& mortifiée qu'ils attribuerent avec raison
son assiduité au travail & la rapidité de ses
progrès. L'estime de tous les Etudians de
l'Université alla pour lui jusqu'au respect.
Les plus judicieux d'entr'eux auguraient
de son caractère grave & modeste , de sa
sagesse & de ses autres vertus, qu'il seroit
un jour capable de rendre d'importans ser-
vices à son Ordre.
Ce fut vers ce tems-là que la peste af-
fligea la ville de Pont-à-Mousson. Ce ter-
rible fléau ayant fait fermer les classes,
Frere Didier se vit contraint de quitter le
pays. Un de ses plus vifs regrets' fut de se
séparer de son compagnon, que ses parens
firent aller à Paris pour y continuer ses
études. Ce jeune Religieux, que la peste
obligeoit de sortir aussi de Pont-à-Mousson,
manqua dans la fuite de périr à Paris par la
26 HISTOIRE
famine. Lorsqu'il étudioit en Sorbonne ,
après avoir fini son Cours d'humanités, le
Roi Henri IV vint assiéger cette Capitale.
Les Parisiens souffrirent, comme on sait,
pendant le siège toutes les horreurs de la
faim, & Frère Claude-François s'y vit
plus d'une fois exposé. Mais enfin il eut
encore le bonheur d'échapper à ce nou-
veau fléau, & revint à Saint-Vanne , après
avoir achevé fa Théologie.
A l'égard de Frère Didier, il alla à
Reims continuer ses Humanités. II vécut
parmi les Rémois comme il avoit fait parmi
les Lorrains : même sobriété, même pau-
vreté dans son régime, à l'exception d'un
soulagement qui lui vint de la part de
l'Abbaye de Saint-Remi. Les Religieux
de cette Maison, instruits &: touchés de
son peu d'aisance, exigèrent de lui qu'il
vint manger chez eux, certains jours de la
semaine.
Tout autre auroit regardé cette soible
ressource comme un moyen de faire ses
études avec plus de douceur. Mais Reims,
par son éloignement, étoit pour lui une
terre d'exil ; & quoiqu'il fût certain de ne
pas trouver le même avantage à Pont-à-
Mousson , dès qu'il eut appris que la con-
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 27
tagion avoit cessé dans cette derniere ville,
il fe hâta de s'y rendre ; il en préféroit le
séjour à cause du voisinage de S. Vanne.
Quelques étonnans qu'eussent été ses
succès dans la carrière des Humanités, il
se distingua encore davantage dans ses
Cours de Philosophie & de Théologie.
Parmi tous les étudians qui parvinrent à la
qualité de Maître-ès-Arts, il ne s'en trouva
qu'un seul qui put être regardé comme son
égal. On admirait en lui la netteté & la
prosondeur du jugement , la pénétration
de l'efprit & la facilité de parler. Les Pro-
fesseurs le jugeant capable de les feconder,
le chargeoient souvent d'expliquer à leurs
écoliers, fes condisciples, les matières les
plus difficiles.
Dom Didier de la Cour, car l'humble
qualité de Frere ne lui convient plus, avoit
trente & un ans, lorsqu'il commença , en
15 8 1 , son Cours de Théologie. Malgré
l'ufage ordinaire de ne recevoir l'Ordre
de Prêtrife qu'à la troisième année , &
même après, Monsieur Bousmard (13) Evê-
que de Verdun, le lui conféra dès la pre-
mière. C'étoit aller contre les régies de la
discipline eccléfiaftique ; plusieurs avoient
fouvent abusé de cette faveur ; mais le
28 HISTOIRE
Prélat ne doutoit point de l'humilité du
sujet; il en connoissoit d'ailleurs le mérite,
& il étoit bien persuadé que son ordination
anticipée tournerait au profit de la Reli-
gion. En effet Dom Didier ne fut pas plu-
tôt revêtu de la dignité du Sacerdoce,
qu'il l'envifagea comme une nouvelle
charge qui l'obligeoit à une plus grande
perfection. A la pratique exacte de toutes
les vertus religieuses, il joïgnit une nou-
velle ferveur, de nouvelles austérités, fans
avoir d'autre dessein que de plaire à Dieu.
Mais quoiqu'il s'étudiât à se cacher aux
yeux des hommes, il ne laissa pas de passer
bientôt pour un Saint dans toute la ville
de Pont-à-Mousson.
Ce fut cette opinion publique, qui fit
qu'on s'adressa à lui par préférence pour
une oeuvre extraordinaire. Une maison paf-
soit pour être infestée des esprits malins.
Ceux qui l'occupoient, voulaient la quit-
ter, tant ils étoient, disoient-ils, tourmen-
tés. Soit qu'il n'y eût dans cet événement
que fourberie ; on tente tout quelquefois-
pour parvenir aux fins qu'on se propose ;
soit que ce fût simplement erreur, illusion
de la part du peuple ; soit enfin que par un
jugement terrible, mais adorable, Dieu en
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 25
effet eût permis à Satan de s'emparer de
cette demeure, il est constant qu'on jetta
les yeux fur Dom Didier pour l'en chasser.
En vain voulut-il s'en défendre par humi-
lité , il fallut qu'il vint en ce lieu d'hor-
reur. II s'y prosterna devant Dieu, s'y
arma du signe de la croix, fit les exorcis-
mes ; la maison redevint tranquille, & rien
n'en troubla plus le calme.
Qu'on juge de l'éclat que fit dans toute
la ville un pareil événement. Le nom de
Dom Didier de la Cour retentit partout ;
on ne le prononçoit plus qu'avec un cer-
tain refpect religieux. Sollicité ensuite
par l'Evêque, de s'adonner à la chaire,
ses prédications lui attirerent de nouveaux
succès, & opérerent un grand nombre de
conversions. Son ton étoit onctueux & pa-
thétique , fa composition solide & simple ,
sa contenance, celle d'un homme modeste
& perfuadé. II répandoit dans l'esprit de
ses Auditeurs, les lumières les plus vives,
& dans leur coeur , les sentimens les plus
touchans & les plus tendres.
Comme ses Sermons étoient extrême-
ment goûtés, les Paroisses de la ville se dis-
putoient à l'envi le bonheur de pouvoir
l'entendre ; mais elles n'en jouirent pas
50 HISTOIRE
longtems. Ayant presque fini ses études
de Théologie, il voulut sortir de Pont-à-
Mousson pour retourner à Saint Vanne ,
où son inclination ne le rappelloit pas
moins que son devoir ; il ne put dès-lors
continuer d'exercer le ministère de la pa-
role. La Divine Providence qui commen-
çoit à marquer les vues qu'elle avoit fur
lui , vouloit qu'il se préparât à un autre
miniftere, dont refficacité confifte plus
dans les oeuvres que dans les paroles, c'est-
à-dire au grand ouvrage de la Réforme. II
ne renonça cependant point tout-à-fait à
la Prédication , témoin ce qui se passa à
Verdun le jour d'une Procession générale
( 14), où un Augustin devoit prêcher. Ce
Religieux n'ayant point paru à l'heure,
Dom de la Cour monta en chaire , fans
autre préparation que celle d'un coeur
rempli des vérités évangéliques, & pro-
nonça un discours également éloquent &:
propre au sujet. Tout le monde fut sur-
pris de cette grande facilité dans un Soli-
taire qui sembloit ne s'occuper que des
exercices de la vie intérieure.
Rendu à son Monastère, il ne s'étudia
plus qu'à conformer fa conduite à la pu-
reté de la régie dont il avoit fait profession.
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 31
II s'étoit attendu à beaucoup d'obstacles,
il les vit, & se proposa de les surmonter
constamment. Le principal qu'il trouva,
fut le mauvais exemple , qu'une longue
habitude avoit comme enraciné dans la
Maison. Ses Confrères, à la vérité , ne
donnoient point dans ces vices grossiers
qui affichent le scandale ; mais ils ne s'é-
cartoient pas moins des devoirs de l'état
Religieux. Les licences , surtout, qu'ils
prenoient au dehors, rendoient leur vie
presque toute semblable à celle des gens
du monde. Quoiqu'ils conservassent une
certaine décence extérieure dans le Ser-
vice divin , c'étoit toujours une grande
gêne pour eux. L'usage & la coutume,
plutôt que le goût & la dévotion, le leur
faisoit remplir. Aussitôt qu'ils avoient fini,
on les voyoit se livrer à toutes sortes de
divertissemens, les uns au jeu, les autres à
des visites mondaines ou à des promena-
des. Point de lectures spirituelles chez eux,
point de recueillement, point de solitude.
Toutes ces pratiques leur sembloient en-
nuyeuses ; ils les renvoyoient aux anciens
Anachorètes. De pareils sentimens joints à
tant d'abus, affectoient Dom Didier jus-
qu'aux larmes. Mais la jeunesse de la Mai-
32 HISTOIRE
son, par la manière dont on l'élevoit, de-
venoit pour lui l'objet des gémiffemens les
plus amers.
Quel parti prendre dans des circonstan-
ces aussi déplorables ? En gémir devant
Dieu, & s'en désoler aux pieds des Autels,
en faire à ses Frères les plus tendres plain-
tes ; parler quelquefois, plus souvent se
taire, & toujours prêcher d'exemple par
une conduite sainte, ce furent les moyens
qu'employa Dom Didier. II crut alors n'en
pas devoir employer d'autres ; mais des
hommes dissipes reviennent difficilement
aux régies qui les gênent ; & quand d'ail-
leurs les abus ont pour bâfe une coutume
immémoriale, il est presque impossible de
les corriger. Les Religieux de Saint Vanne
trouvoient qu'il y avoit de l'injustice & de
la dureté à les troubler dans leurs plaisirs.
Ainsi , malgré les sages remontrances de
Dom Didier, ils persistoient toujours dans
le même genre de vie.
Cependant comme la vue d'un censeur
est toujours disgracieuse & incommode ,
ils cherchèrent bientôt les moyens de se
l'épargner. Pour mieux arriver à leurs fins,
ils userent d'abord de la dissimulation la
plus profonde. Ils insinuerent adroitement
à
DE DOM DIDIER DE LA COUR. 53
à Dom Didier , qu'il ferait bien de retour-
ner à Pont-à-Mousson , sous le spécieux
prétexte de se perfectionner dans l'étude
de la Théologie, & d'apprendre le Grec
& l'Hébreu. Dom Didier pénétra leur ar-
tifice ; il sentit le vrai motif de ce conseil.
Mais le spectacle de leur conduite, qu'il-
avoit devant les yeux , étant pour lui un
tourment, il crut pouvoir s'y dérober pour
quelque tems, en attendant des circons-
tances plus favorables. II alla donc de-
meurer pour la troisième fois à Pont-à-
Mousson.
Le sieur Boucard , son oncle maternel,
avoit un fils qui promettoit beaucoup. Il
saisit une occasion si favorable pour le for-
mer à la vertu, & l'avancer dans l'étude
des Belles-Lettres. II pria Dom Didier de
le prendre avec lui, & de veiller fur fa
conduite. Faire le bien est la passion des
belles âmes. C'étoit flatter sensiblement le
Saint homme, que de lui fournir une pa-
reille occasion. II se chargea volontiers de
son jeune cousin, dans l'efpérance qu'il
profiterait de ses avis. Mais quand un fol
est naturellement mauvais, quels fruits
peut-on en attendre ? Au milieu de tous
lès foins, Dom Didier s'appercut bientôt
' C
34 HISTOIRE
des inclinations vicieuses de son parent.
Après avoir fait les plus grands efforts
pour redresser ses écarts, il fut obligé de
l'éloigner de fa personne, & prédit au père
les malheurs que s'attireroit son fils par fa
mauvaise conduite. L'effet justifia la pré-
diction. Le jeune Boucard passoit pour un
des grands sujets de l'Université. Les Jé-
suites trompés par les apparences, cher-
cherent à se l'attacher. II entra effective-
ment dans leur Société , mais il ne persé-
véra pas longtems, & ses déréglemens le
conduisirent enfin à sa perte.
Dom Didier de la Cour, obligé de cé-
der , comme nous l'avons dit, à une forte
de nécessité, tâcha de tirer tout l'avantage
possible de fa nouvelle résidence à Pont-à-
Mousson. II se livra principalement à l'é-
tude de la Théologie , dans laquelle il fit de
nouveaux progrès, & se rendit auffi très-ha-
bile dans les Langues Grecque & Hébraï-
que. Qui ne reconnoîtra ici combien les
hommes font bornés dans leurs vues & faux
dans leurs jugemens ? Les Religieux de
Saint Vanne n'avoient admis parmi eux
Dom Didier que forcément & avec répu-
gnance , fous prétexte que privé des con-
noissances convenables à un Religieux, il

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