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Histoires de Jef ou Les Marrons d’Inde du Maréchal

De
212 pages

Ce témoignage est une chronique des années 1939 à 1944, celles qui virent tour à tour la déclaration de guerre, l’exode et l’occupation, la résistance et la libération. Années intenses, telle qu’elles furent vécues par un enfant âgé de quatre ans seulement en 1939.

C’est d’abord son histoire, associée au monde des adultes confronté à l’imprévu et au drame. C’est également la vie quotidienne décortiquée d’un village ordinaire de ce qu’il est convenu d’appeler « la France profonde ».

Grands et petits événements, péripéties authentiques, petites joies de l’ordinaire de la vie — et notamment celle de l’école communale de campagne — sont couchés au fil de la plume et reconstituent une observation de la société de cette époque difficile, telle qu’elle fut ressentie par un enfant au regard aiguisé.

Des touches intimistes portent une appréciation originale donc différente, un autre éclairage sur l’histoire et le ressenti au plus près des gens, d’une période sensible de notre mémoire collective sur laquelle il a été beaucoup écrit en termes différents.

Par exemple, les cinéphiles trouveront peut-être dans ce carnet, l’atmosphère de Farrebique de Georges Rouquier ou encore les souvenirs de la communale illustrée dans La guerre des boutons d’Yves Robert. Toute une époque.


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© Jacques Nougier – 2016

 

ISBN (livre) : 978-2-37692-000-7

ISBN (eBooks) : 978-2-37692-001-4

 

Corrections : Jacques Nougier

Mise en page papier, Edition numérique, Couverture :
Libres d'écrire

Illustration de couverture : © Jacques Nougier

 

 

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1

Août 1939

À cette époque, c’est-à-dire celle dont parle Jef, on était avant la dernière guerre et il venait tout juste d’avoir quatre ans. Le gamin ne garde aucun souvenir de cet événement, mais en cherchant un peu, il lui est possible de reconstituer presque fidèlement le décor. D’ailleurs, ne dit-on pas que les enfants ont une bonne mémoire sélective ?

Ses parents l’avaient placé dès son plus jeune âge et pour leur convenance, chez ses grands-parents maternels, qui furent seuls à l’élever. Il ne connut pas d’autres personnes dans son entourage et ils furent eux qui comptèrent dans sa jeunesse, et cela lui suffisait et simplifiait bien des choses.

Son Papy d’abord, était un vieux monsieur de 45 ans portant moustache. À part cela, il en garde le souvenir d’un homme extraordinaire qui adolescent, avait été ouvrier maçon. La Grande Guerre l’avait confisqué et comme beaucoup, il avait survécu dans les tranchées à patauger dans la boue du côté de Laon. Mais lui, avait eu la chance de revenir et ne parlait de cette époque qu’avec réticence, malgré les demandes insistantes que Jef lui faisait pour s’endormir. Par la suite, Papy s’était reconverti un peu par hasard en ouvrier potier et avait été embauché dans une usine qui fabriquait du verre à la chaîne à partir de sable : une opération magique qui gardait pour Jef tout son mystère.

Ce travail n’autorisait pas son héros de Craonne de se faire du gras inutilement. Jef le revoyait parfaitement, une casquette pied-de-poule plutôt crasseuse vissée sur son crâne déjà dégarni, la moustache rêche que personne n’osait toucher et qui inspirait le respect. Son immuable pantalon de velours marron à grosses côtes usées sur les genoux, était retenu tenu par une longue ceinture de flanelle beige que Mamy lui ajustait chaque matin selon un rite immuable :

— Depuis la guerre, il a les reins fragiles et il ne peut plus porter du lourd ! Mais il ne m’écoute pas, disait-elle avec tendresse.

Elle le grondait comme ça, mais c’était pour de rire et ajoutait :

— Je dois le surveiller comme un enfant et comme toi, il fait ce qu’il veut !

Quelque soit la saison et selon l’heure du jour, Papy portait des brodequins à haute tige qu’il réservait pour l’usine, des sabots de bois qu’il gardait pour le jardin et le soir des charentaises à damier qu’il enfilait juste avant de passer à table. Ce rituel évitait à Jef de regarder la comtoise afin de connaître l’heure, il avait d’ailleurs des problèmes pour déchiffrer le cadran.

Mamy était plutôt du genre boulotte, les joues fraîches et fermes, les cheveux poivre et sel ramassés en un chignon tenu par une grande aiguille à tricoter fichée dans la masse. Elle avait les yeux bleus faïence et portait à longueur d’année un inamovible tablier noir acheté à la Belle Jardinière. Un cache-misère parsemé de pâquerettes blanches, qu’elle n’accrochait au clou que pour aller aux commissions. Jef se souvenait de ses mains cartonneuses, crevassées par les lessives à la soude et l’eau froide. Personne ne l’avait entendue se plaindre ou gronder Jef, sauf lorsqu’elle craignait qu’il ne se fasse mal, ce qui arrivait parfois, malgré une vigilance constante et parfois pesante selon les souvenirs du gamin.

* * * * *

À quatre ans, on peut dire que Jef était du genre potelé-dodu, habitué à vivre seul, mais l’absence d’une plus importante parentèle ne lui causait aucun problème. À cette époque c’était la mode, il portait une blouse en gros carreaux vichy, celle-là même qui figure sur le cliché en sépia retrouvé au hasard d’un récent rangement de grenier. L’image le montre ravi près d’un baquet plein d’eau de pluie, armé d’une vieille boîte de conserves. Il tente de vider le tonneau ; un instant de vrai bonheur qui lui fait resurgir d’autres détails : le vichy était bleu, c’est presque certain, sauf sur le cliché évidemment. À la réflexion, la blouse était peut-être une « barbotteuse », mode et mot devenus désuets aujourd’hui, mais c’est sans importance. L’appareil photo était un Voigtländer à soufflet qui s’aplatissait comme une galette en appuyant dessus : de cela Jef est très affirmatif.

Lorsque l’été finissait et qu’apparaissaient les soirées plus fraîches, plus sûrement que la chute attendue des feuilles des arbres, par précaution Mamy habillait Jef de tricots de laine. Tous portaient sa marque de fabrique. Elle les confectionnait le soir après dîner, selon toute une stratégie de gestion portée sur l’économie. Ainsi le gilet devenu trop petit était détricoté, remis en pelote et rangé avec d’autres restes de laine conservés dans un pochon spécial. Ils se retrouveraient plus tard sous forme de cache-nez ou de bonnet. Rien n’était perdu, tout était réutilisé dans les ménages ouvriers.

* * * * *

Les grands-parents de Jef habitaient à une centaine de kilomètres de Paris, dans un village ouvrier étiré au long d’un canal paresseux. Le bourg s’était fortement développé dans l’entre-deux guerres, grâce à l’industrie du verre qui exploitait les dunes de sable blanc et pur qui coiffaient les coteaux. L’entreprise de taille internationale, avait investi toute la vallée et construit un modèle social destiné à fidéliser ses ouvriers. Ils étaient logés dans des pavillons rigoureusement identiques alignés au cordeau, copies sans imagination des corons miniers. On appelait ces habitations les « maisons moulées », car elles ressemblaient aux pâtés de sable que les enfants réalisaient en série sur les plages. Leur nom était bien trouvé : en visiter une, c’était les connaître toutes. La symétrie parfaite se traduisait dans tous les détails de la construction et de l’ameublement. Une maison abritait deux familles jumelées, deux jardins potagers, deux clôtures, deux portillons parfaitement semblables. L’uniformité était renforcée par une seule et même teinte de volets, le vert-wagon vécue comme une touche d’exotisme. Tous les habitants étaient évidemment employés par l’usine et vivaient au rythme des beuglements de sa sirène qui, juchée sur une sorte de minaret métallique, ponctuait les horaires de travail.

De ce village industriel grandi trop vite, Jef en gardera le souvenir d’une grande tristesse, d’ennui, supportés par une population fataliste. Traverser le bourg ne sollicitait pas l’envie de s’arrêter. Une première série de maisons moulées se déroulait impitoyable, face au mur bétonné aveugle de l’usine. Pour rejoindre une autre série dupliquée, plantée à la base du coteau, il suffisait de contourner la mairie-école flanquée de son monument aux Morts chapeauté d’un coq triomphant aux ailes déployées, puis de franchir le passage à niveau de la gare et tourner à gauche, dans le chemin de scories noires appartenant lui aussi à l’usine. C’était là qu’elle avait consenti à héberger les grands-parents de Jef. Les maisons au nombre d’une dizaine, étaient bordées par une petite route pittoresque goudronnée et boisée qui conduisait à un plateau à vocation agricole. Tous ces détails auront grâce à Jef, leur importance le moment venu.

Mais aujourd’hui, inutile de rechercher ces souvenirs. Tout a été rasé et remplacé par une rangée d’HLM normalisés où s’entassent des familles nombreuses. Signe des temps, sur chaque balcon fleurit une gamelle de télévision et pend un tapis à sécher.

* * * * *

À cette époque le Papy de Jef, en sa qualité d’ouvrier spécialisé, avait été très privilégié lors de l’attribution de sa « maison moulée », un prêt consenti par l’usine aussi longtemps qu’il travaillerait pour elle. En effet son terrain attenant, en pente forte, partait de la route goudronnée pour atteindre le chemin de scories et se poursuivait jusqu’à la voie ferrée. C’était en contrebas un beau morceau de terre brune, meuble et riche, travaillée à la bêche par des générations de prédécesseurs. La Direction l’avait autorisé à planter des arbres fruitiers et faire pousser des légumes. Au fil des ans il avait modelé ce jardin à son image, ce qui le tenait occupé quasiment tous les soirs à la belle saison, dès son retour du travail lorsque la sirène avait éructé son dernier vagissement. C’est seulement à cet instant que la journée de Jef prenait de la consistance et que, abandonnant son « baigneur » en celluloïd, il rejoignait son Papy et l’aidait à bêcher ou ratisser. Un plaisir qui n’était pas toujours partagé, car son grand-père lui reprochait d’être trop souvent collé dans ses jambes.

L’autre terrain, celui du haut, était plutôt occupé par les cages à lapins et le poulailler. La place restante était colonisée par des groseilliers, des planches de persil, d’oseille et de thym qui avait perdu son odeur à cause du climat et des fumées de l’usine. C’était le domaine privilégié de Mamy et accessoirement encore celui de Jef, lorsqu’il rendait visite aux lapins et glissait des brins d’herbe entre les mailles du grillage. Ils aimaient ça et frottaient leur nez humide sur ses doigts. Jef imaginait qu’ils le connaissaient bien et il leur parlait, tandis que les lapinous le dévisageaient avec leur gros œil rouge.

 

Les maisons étaient tellement identiques, que les intérieurs l’étaient également et pouvaient être reproduits en une centaine d’exemplaires. Les yeux fermés, après une volée de marches en béton, on accédait à la cuisine, local essentiel où la vie se réfugiait la plupart du temps, comme le faisaient les tribus de l’Antiquité. Cette pièce se prolongeait par la buanderie équipée d’une trappe de bois que Papy soulevait pour descendre dans la cave, après l’avoir assurée avec une corde. Il y allait rarement, uniquement pour chercher les légumes et les fruits du jardin, mis au frais pour éviter qu’ils ne se gâtent.

Depuis cette cuisine, on pénétrait dans la salle à manger, pièce d’apparat utilisée uniquement dans les grandes occasions, c’est-à-dire très rarement, pas même les dimanches. Elle était meublée d’une table, d’un buffet deux corps vitré sculpté de roses, ce qui permettait d’admirer la collection de verres à pieds jamais utilisée. Le meuble datait du mariage des grands-parents et était flanqué d’une comtoise à fleurs peintes sur fond noir, qui égrenait les minutes et sonnait aux heures justes. Seul Papy avait le privilège le dimanche matin, de remonter les poids à l’aide d’une petite manivelle cachée près du cadran. Au centre d’un mur et protégé de la poussière par un tapis ouvragé, trônait un poste de radio qui était leur dernière acquisition. Il n’était allumé que le soir, juste quelques minutes avant les informations, le temps nécessaire de faire chauffer les lampes. La récitation de l’homme du poste était écoutée par tous dans le plus grand silence et parfois Papy ajoutait quelques commentaires de son cru, dont Jef ne saisissait pas le sens.

La lumière venait d’une grande fenêtre donnant sur le jardin et sur la voie ferrée, ce qui était bien pratique pour voir passer les trains. Le gamin connaissait intuitivement les heures de passage, sans avoir besoin de consulter le cadran de la comtoise qui lui paraissait toujours compliqué. Il se postait derrière les carreaux pour admirer les omnibus crachant et fumant, qui rythmaient la journée une fois dans chaque sens, matin et soir. Ils ne dérangeaient donc pas. Les retards étaient fréquents et imposaient à Jef de rester guetter à la fenêtre, jusqu’à leur venue. À cet instant seulement, il était rassuré et pouvait retourner jouer tout en restant vigilant, car il devait compter aussi avec les trains spéciaux aux horaires très fantaisistes. Il meublait ses attentes avec le baigneur en celluloïd ou les cubes en bois, c’était selon son inspiration.

Un escalier raide et en virage conduisait à la chambre du premier. À côté du lit des grands-parents était niché le lit-cage de Jef, aux barreaux ajourés de bois tourné bleu-ciel. C’étaient des rambardes bien pratiques, car en grandissant elles lui permettaient de passer les pieds au travers, sans qu’il fût nécessaire de lui acheter un modèle plus grand. Jef était couché bien avant la montée des grands-parents et au matin, ils étaient déjà descendus pour le travail quotidien. Finalement c’était comme s’il disposait d’une chambre pour lui tout seul.

* * * * *

Les journées étaient paisibles et bien organisées. Dans la famille il n’y avait aucune utilité pour porter une montre, ni du soleil pour connaître les temps forts qui étaient ponctués par les passages des trains et la sirène de l’usine qui sévissait par trois fois. Jef a toujours gardé dans l’oreille son appel : cela commençait par un hoquet incertain, une montée rapide en un souffle puissant jusqu’à la douleur, un cri qui se maintenait trop longtemps, pour s’évanouir enfin dans le soulagement d’un râle maladif.

Lorsque sévissaient ces appels comparables à ceux du muezzin, Jef mettait le nez au carreau pour voir défiler le cortège des ouvriers vêtus de noir, la chopine dépassant de la musette jetée en bandoulière. Ils formaient un long flux matinal, compensé à la tombée du jour par un reflux identique. C’était cette heure qu’il avait choisie, celle de la sirène du soir, pour courir sur le chemin d’escarbilles, au-devant de son Papy. Ils se retrouvaient au passage à niveau à glissières que Jef avait ordre de ne pas franchir. Si le train de Paris était en retard, ils attendaient tous deux pour regarder passer sous leur nez, la grosse loco enveloppée de vapeur acre et charbonneuse, au souffle chaud et à l’haleine d’huile rance. Cela mettait Jef en joie et afin de se rassurer, il prenait la main de Papy et sautillait de bonheur en rentrant ensemble à la maison. Il était très fier de son grand-père et tout était bien ainsi.

Les jours et les saisons passaient sans grandes différences notables, avec la ponctuation du samedi qui était jour consacré à la lessive. Mamy profitait de l’eau chaude produite par le fourneau à bois, pour prélever dans la lessiveuse un faitout d’eau frémissante qui, mélangé à de l’eau froide, était versé dans le tub. C’était un assemblage compliqué constitué d’un réservoir émaillé bleu mais écaillé. En grimpant sur une chaise, il était mis à bonne hauteur et relié à un tuyau de caoutchouc souple terminé par un collier inox percé de trous à demi bouchés. Dépiauté de ses vêtements, Jef s’installait bien seul au centre d’un grand bac en zinc à fond plat, le cou cravaté du collier, comme l’étaient les esclaves qu’il avait repéré sur d’anciennes gravures coloniales africaines. Il attendait donc en victime résignée, d’être récuré au savon de Marseille qui ne moussait pas et qui, comble d’horreur, avait l’odeur de suint. Tout y passait, y compris les oreilles. Heureusement, il n’y avait qu’un samedi par semaine.

* * * * *

Donc en ce début d’août, il faisait chaud et il n’y eut rien de bien particulier à signaler, sinon la déclaration de la guerre. Une annonce qui tomba du Poste Parisien, au journal du soir. Papy à cet instant parlait d’arroser d’urgence les plants de salade qui s’étiolaient et la famille faillit rater l’information.

Jef doit l’avouer, il n’a gardé aucun écho de ce non-événement que personne ici n’avait vu venir. Daladier, Chamberlain, les accords de Munich étaient des noms qui traversaient la tête sans s’arrêter, qui évidemment n’étaient pas au cœur des discussions, même entre adultes. Hitler l’autre vedette de la politique inquiétait confusément, mais lui aussi était loin de nos préoccupations. Sa moustache en balayette, ses yeux en escarbilles et ses harangues coléreuses faisait plus rigoler que peur. C’était ainsi que Jef le décrivait dans ses souvenirs, il n’y a donc rien à retoucher.

 

Personne ne lisait le journal en entier, tout juste les faits divers locaux et les décès. C’était par faute de temps et lire davantage aurait été du gaspillage. Mais compte-tenu de l’événement, dès le lendemain de l’annonce les grands-parents comme beaucoup d’ouvriers, écoutèrent plus d’attentivement les communiqués du Poste. Cela ne produisit aucun changement perceptible dans leurs activités quotidiennes. Ce n’est que quelques jours plus tard, que Jef prit conscience que plus rien n’était vraiment pareil.

Tout d’abord des trains supplémentaires perturbèrent les horaires immuables des passages, apportant un trouble évident à sa vie si bien organisée. Il accepta ces imprévus comme s’agissant de nouvelles distractions. Il raconta qu’il se souvenait fort bien de l’un de ces trains qui montait vers Paris et qui s’arrêta longuement en pleine voie, juste sous le jardin familial. Une chance. Il était formé de wagons à marchandises vétustes, tout de bois, sans fenêtres, généralement destinés au transport des chevaux. Les grandes portes ouvertes laissaient deviner à l’intérieur, un groupe dense de soldats vêtus de kaki. Ceux qui le pouvaient étaient assis à la porte, jambes ficelées de bandes molletières pendantes sur le ballast et calot à pointes, posé de travers sur la tête, façon canaille.

Ces hommes souffraient visiblement de la chaleur et leur silence était inhabituel. Pas de cris ni de chants, une lourde résignation. On pouvait les comparer à la vague d’ouvriers de l’usine qui partait quotidiennement au travail : ils étaient aussi muets et tristes.

Papy était occupé avec Jef à bêcher une planche de haricots fanés. Ils s’étaient relevés pour regarder les soldats qui eux aussi, les regardaient dans le jardin du haut de leur wagon. Jef fut tout gêné de cette confrontation insolite et Papy abandonna son travail pour remonter à la maison. À son retour le train était toujours immobilisé, mais Papy tenait dans ses bras des bouteilles de vin, du rouge acheté régulièrement à la Coop dans des litres à étoiles. Il escalada prestement la voie et tendit les bouteilles aux soldats qui les acceptèrent d’un hochement de tête. Cette morne attitude étonna Jef qui enregistra la scène comme un malheureux présage, car d’habitude une bouteille de vin offerte, même celle du Familistère, éclaire toujours les visages.

Après un coup de sifflet appuyé, quelques soubresauts et une expectoration rageuse de vapeur, le train repartit en brinqueballant. Il ne resta plus sur la voie, que des rails luisants qui n’évoquaient plus rien. Papy reprit sa bêche et attaqua de nouveau avec ardeur sa planche de haricots.

* * * * *

Les nouvelles distillées au compte-goutte par la radio crachotante, ne disaient pas grand-chose. En fait il ne se passait rien : chacun était déçu et s’ennuyait. Dans le village, la rumeur disait qu’il y aurait à la Mairie, par précaution, une distribution des masques à gaz. Mamy s’inquiéta de savoir si un modèle à la taille de Jef avait été prévu et dans la négative, ce qu’il convenait de faire.

Un soir semblable aux autres, Papy arriva la mine mystérieuse et grave avec une boîte de fer-blanc qui avait contenu des pastilles vichy contre la toux. Il en retira avec précaution quelques photos jaunies qui visiblement avaient souffert. Il les étala avec précaution sur la toile cirée. C’étaient les souvenirs de « sa » guerre, la Grande, celle qu’il avait subie avec ses copains et qui gisaient là, dans la boîte, comme des reliques.

Jef le reconnut de suite sur l’une d’entre elles. Il était tout jeune, avec sa fine moustache conquérante. Sur une autre, il était accoudé à un canon de 75, toujours avec ses copains. Tous semblaient s’ennuyer d’une même tristesse comparable à celle des mobilisés du train et reconnaissable aussi chez les villageois. Jef lui demanda de raconter, il voulait en savoir plus. Mais rien n’y fit, Papy disait qu’il avait oublié. Sur un dernier cliché marron au glaçage tout fendillé, il y avait des ruines : était-ce Verdun, Craonne ou le Chemin des Dames ? Il prétendit là encore qu’il ne savait plus, mais il mentait et personne ne pouvait plus l’aider. Les ruines, ça ne parle pas et c’est tout du pareil au même.

 

Jef était troublé par ces clichés et en se couchant, il tira un peu trop fort sur le bras en celluloïd de son baigneur, suffisamment pour l’arracher. Du trou de l’épaule pendit un fil élastique, comme s’il s’était agi d’une artère. Pourtant le jouet n’avait pas même eu mal et continuait à lui sourire stupidement. Le lendemain, ne supportant plus ce sourire niais, cachant la poupée dans son dos, il l’emporta au jardin jusqu’à la planche des salades, il fit le trou nécessaire et la recouvrit de terre. Pendant l’opération le baigneur continua à le regarder de ses yeux fixes bleu-turquoise et ses lèvres d’un rouge carmin semblèrent lui dire « merci ». Jef venait de retranscrire à sa façon, la légende muette des photos de son Papy. Et cela lui convenait mieux.

* * * * *

La famille resta très isolée, repliée sur elle-même, comme d’habitude. Par exemple les voisins de l’autre demie-maison mitoyenne avaient une gamine de l’âge de Jef, mais ils ne s’étaient jamais rencontrés. Ce n’était pas une interdiction formulée, on ne s’évitait pas, simplement la chose ne se faisait pas. L’idée de se parler par-dessus la barrière ou d’échanger des jouets ne leur était jamais venue. Encore moins maintenant qu’il venait d’enterrer son baigneur, un acte qui faisait de Jef une personne différente.

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