Histoires de… Loups Garous

De

Le Loup-garou, le monstre légendaire, le lycanthrope... L’homme qui succombe aux instincts de l’animal lors des nuits de pleine lune. La créature sauvage, incapable d’exercer le moindre contrôle sur la terrible métamorphose, est-il la victime d’une malédiction... Ou le complice sanguinaire d’une échappée belle au cœur d’un monde où l’humain peut enfin vivre libre ? Malédiction, rituel ou morsure, est-ce un animal avec une âme ou une anomalie sanguinaire ?

JB Leblanc, Frédéric Livyns, Frédéric Gaillard, Frédéric Czilinder, Xian Moriarty et Lionel Behra vous proposent de les suivre sur la piste des monstrueux lupins.


Publié le : lundi 26 octobre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782369761242
Nombre de pages : non-communiqué
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Histoires de …

Loups Garous

Collection dirigée par Marc Bailly

Anthologie

Collection Lunologie





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Table des matières

Loups Garous
Crocs de sang
Loup y es-tu ?
Nouveau venu dans le quartier
L’esprit de la louve
Les entrailles du Loup

 Mentions légales




© 2015 Jean-Baptiste Leblanc, Frédéric Livyns, Frédéric Gaillard, Frédéric Czilinder, Xian Moriarty , Lionel Behra. Illustration © 2015 Nathy. Édité par Lune-Écarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon, France. Tous droits réservés dans tous pays. ISBN 978-2-36976-124-2. Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou représentation intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon au terme des articles L,122,-5 et L,335-2 et suivant du code la propriété intellectuelle.


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 Double AVC

JB Leblanc



Les soirs de pleine lune m’inspirent le plus. Ces nuits-là, mon corps bouillonne, je suis plus réceptif, mes sens s’aiguisent et mon cerveau explose. Je ne tiens pas compte des étranges altérations de mon être et j’écris avec frénésie. Dans mon bureau plongé dans l’obscurité (mes pupilles dilatées ne supportent pas la lumière durant cette période), je noircis des centaines de pages sans relâche. Je couche sur le papier mes cauchemars les plus perturbants, mes fantasmes les plus noirs. Jusqu’à ce que mon désir brûlant de chair soit apaisé.  

Double AVC a germé pendant un de ces moments troubles. 

J’écris, mais jamais avec un stylo en argent… 


***


Dans la salle de bain où les dernières volutes du bain s’échappaient, Martial finit d’habiller sa fille cadette, Tessa. Il l’embrassa sur le front en lui chuchotant qu’elle était belle, puis il lui demanda de mettre la table avec sa sœur, Anastasia.

— Ce soir, on mange dans la cuisine, lui cria-t-il du haut de l’escalier que dévalait déjà son enfant. Sur l’îlot central !

Tessa répondit par un cri joyeux et atterrit dans la salle à manger après une courte cavalcade. Martial souhaitait quelque chose de moins formel ce soir, pour le repas. Il profitait que son épouse, très rigide sur les règles, soit retenue par une réunion professionnelle pour briser un petit peu tout ce cérémonial étouffant.

Avant la toilette du soir, ils avaient préparé des pizzas. Chacun avait étalé sa pâte et l’avait ornée d’ingrédients de son choix.

Après avoir rangé et nettoyé la salle de bain, Martial rejoignit ses filles dans la cuisine. Elles étaient à pied d’œuvre dans une joyeuse cacophonie. Elles se chamaillaient quant à l’attribution des places. Leur père n’intervint pas et se rapprocha du four pour surveiller la cuisson des pizzas.

— C’est prêt, les filles, leur glissa-t-il en coupant l’appareil.

Anastasia et Tessa sautèrent sur leur tabouret. Elles avaient finalement opté pour s’installer l’une en face de l’autre et de mettre l’assiette de leur père sur un bout, entre elles. Ce dernier sortit les pizzas. La cuisine fleurait bon la pâte chaude et la sauce tomate.

Ils s’étaient confectionné des parts individuelles. Leur père partagea les tartes dans les assiettes et fit la distribution.

— On peut boire du coca ? s’enquit Tessa du haut de ses six ans.

Martial ne résista pas au regard implorant que lui lançait sa fille et lui accorda le droit de prendre une canette dans le frigo. Tessa bondit de son tabouret dans un cri de victoire. Anastasia profita du créneau pour demander :

— On peut regarder la télé, papa ? Moi je ne veux pas de coca.

Son père jeta un œil au petit écran plat accroché au mur au-dessus du plan de travail. Puis il eut une pensée pour Macha, son épouse. Du coca en mangeant, la télévision en plein repas, un souper plus proche du pique-nique dans la cuisine qu’un réel moment convivial dans la salle à manger.

Elle va me tuer.

Martial soupira et autorisa son aînée à prendre la télécommande. Déjà, Tessa réclama une chaîne de dessins animés alors que sa sœur lui répondait qu’elle mettrait des séries. Leur père remit un petit peu d’ordre entre elles en indiquant qu’Anastasia choisirait le programme puis il leur demanda sur le ton de la confidence :

— Il ne faut rien dire à maman, les filles, d’accord ? Sinon, nous ne pourrons plus faire des soirées comme cela.

— D’accord papa, lâcha Tessa comme si elle faisait une énorme concession.

— Anastasia ? insista Martial.

Son aînée, neuf ans, détourna légèrement la tête de l’écran pour poser sur lui un regard absent, la télécommande dans une main, une part de pizza dans l’autre.

— D’accord papa.

La réponse fut aussi brève que le coup d’œil. Martial n’existait déjà plus aux yeux de sa fille. Aux yeux de ses filles. Tessa s’était également positionnée pour voir la télévision. À présent, il comprenait la position ferme de son épouse au sujet de la télé pendant les repas. Mais, ça faisait plaisir à ses enfants.

Il les considéra toutes les deux, les couvant d’un regard protecteur. Ses deux têtes blondes. Leur mère tout craché. Même couleur de cheveux, même nez mutin, mêmes taches de rousseur sur les joues, mêmes yeux bleus. Tout l’inverse de lui, brun aux yeux marron. Soudain, une douleur intense explosa au niveau de sa tête. Alors qu’il essayait de porter une main à son front, sa main droite s’ouvrit et sa part de pizza tomba dans un bruit mou, face ornée contre la table.

Son qui fit rire Tessa qui ne se rendait pas compte de la situation. Martial ne sentait plus rien au niveau de sa main. Son bras droit était sans vigueur. Il était incapable de le lever et de saisir quelque chose. Il voulut alerter Anastasia, mais une bouillie de mots sortit de sa bouche. Un amas inintelligible. Sa langue ne bougeait plus. Son aînée se retourna vers lui et le fixa d’un air étonné alors que Tessa s’étranglait avec sa pizza tant elle rigolait.

Martial ne voyait plus de l’œil droit. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Il essaya de demander à sa fille de téléphoner à sa mère, mais une fois de plus, un flot de mots mâchés jaillit de sa bouche. Cette dernière déviait sur la droite. Alors il se déplaça. Il tenta de contourner l’îlot pour rejoindre le salon, mais sa jambe droite se déroba. Il s’affala. Il essaya de se rattraper au rebord de la table, mais il ne fit qu’embarquer son assiette.

Tessa se tut. Surprise. Anastasia sauta de son tabouret pour s’agenouiller à côté de son père. Ses yeux étaient clos, sa bouche déformée. Elle remarqua que les doigts de la main droite étaient recourbés telle une serre de rapace. Elle secoua son père.

— Papa ?

Sa voix était empreinte de panique.

— Papa ! cria-t-elle toujours en le secouant au niveau de l’épaule.

Devant l’inquiétude de sa sœur, Tessa la rejoignit et s’agenouilla au niveau de la tête de son père. Elle bougea délicatement sa tête qui roula sans résistance.

— Qu’est-ce qu’il fait papa ? demanda-t-elle à sa grande sœur dont les joues étaient déjà humides de larmes.

— Je ne sais pas, Tessa. Je ne sais pas.

La petite de six ans se mit à pleurer devant la réaction de sa sœur. Anastasia lui demanda d’arrêter d’une voix douce et lui expliqua que papa allait bientôt se réveiller.

— Il est malade, papa ? demanda-t-elle en reniflant.

— Je ne sais pas, Tessa.

— Il faut appeler le docteur.

Du haut de ses neuf ans, Anastasia tentait de se mettre à la place de sa mère et songeait à la manière dont elle réagirait. Elle appellerait le médecin, effectivement. Puis un souvenir bouscula sa réflexion. Un cours dispensé par un secouriste dans sa salle de classe. Elle le revoyait expliquer qu’il fallait mettre une personne sur le côté lorsque cette dernière avait perdu connaissance. La position latérale de sécurité.

— Il faut m’aider, Tessa, dit-elle subitement. Il faut mettre papa sur le côté.

— D’accord.

Anastasia saisit son père par l’épaule droite tandis que sa petite sœur attrapait la ceinture de son pantalon. Elles tirèrent à l’unisson, mais l’homme bougea à peine.

— Il est lourd, papa, se plaignit la dernière.

— On essaye encore. C’est important.

Elles ramenèrent leurs bras vers elles avec plus de force et de conviction, mais le corps de Martial, masse inerte, se soulevait à peine. Elles n’y arrivaient pas. Anastasia était convaincu que son père allait mourir par sa faute, parce qu’elle ne réussissait pas à le placer dans la bonne position. La phrase du secouriste jaillit dans sa tête : « la personne inconsciente ne doit pas avaler sa langue et il faut s’assurer qu’elle ne vomit pas ».

Elle ouvrit la bouche de son père et regarda à l’intérieur. Pas de vomi. Elle attrapa la langue de son père pour ne pas qu’elle parte au fond de la gorge, sous le regard horrifié de Tessa.

Le geste fit hoqueter Martial qui revint à lui. Une quinte de toux lui arracha les bronches. Les deux filles reculèrent à genoux tandis que leur père s’asseyait sur le carrelage en s’appuyant sur son coude gauche. Tessa n’y tenait plus et se jeta au cou de son père qui n’anticipa pas la ruade. Ils roulèrent au sol dans un concert de rires soulagés.

— Attends, Tessa, fit Martial dans un souffle. Papa récupère.

Il se remit sur son séant. Sa tête était douloureuse, mais il avait recouvré toute sa motricité. Il joua avec sa main droite et son bras. Il toucha sa bouche puis se tourna vers son aînée. Elle pleurait et son visage reflétait toute l’inquiétude qui l’avait habitée.

— Ça va ma grande ? s’enquit-il.

Elle hocha vivement la tête et il lui dit :

— Aide-moi à me relever.

La fille s’employa en joignant ses mains sous l’aisselle droite de son paternel. Ce dernier s’aida de l’îlot central. Il tint, un instant sur ses jambes plus lâcha, la table haute. Il regarda ses deux filles qui reprenaient place sur les tabourets.

— T’es tombé papa, fit Tessa en prenant son verre de coca. Tu t’es fait mal ?

Martial ne savait que répondre. Il n’avait pas de réel souvenir sur les derniers instants. Juste une douleur au niveau de la tête, la part de tarte qui tombe. Il considéra l’assiette au sol et les morceaux de pizza écrasés.

— Il faut appeler le docteur, suggéra son aînée.

Il la regarda comme s’il n’avait pas compris la phrase. Il perdait sa lucidité et il s’en apercevait. Sa vision se troubla. Le décor ondoya et ses filles devinrent des ombres. Il essaya de parler, mais les mots s’entrechoquèrent pour devenir incompréhensibles aux oreilles des fillettes. Il voulut avaler sa salive pour réitérer sa phrase, mais il en fut incapable. Il bavait, une sorte d’écume lui recouvrait le menton.

— Papa, papa, tu recommences, s’inquiéta Tessa.

La bouche de Martial pendait du côté gauche. Sa main du même côté était insensible et dans le prolongement, sa jambe devenait lourde. De suite, il se pencha de l’autre côté pour compenser, mais il s’effondra aux pieds de sa plus jeune fille. Laquelle poussa un cri strident et se mit debout sur son tabouret. Anastasia bondit de son siège et contourna l’îlot. Elle s’arrêta lorsqu’elle remarqua que son père était sur le ventre. Elle ordonna à sa sœur :

— Essaye de réveiller papa, j’appelle maman.

— Non, cria Tessa, je ne veux pas toucher sa langue !

— Mais non, tu lui parles, tu le secoues. Dépêche-toi.

Alors que la plus petite s’affairait, la plus grande courut dans le salon. À côté de la télévision, sur le mur, au-dessus du téléphone fixe, était accrochée une petite affiche avec les numéros à appeler en cas d’urgence. Le portable de sa mère y figurait. Elle composa les dix chiffres en s’appliquant puis trépigna en écoutant la tonalité.

Alors que Macha prenait la communication…

— Allo ? Martial ?

… Anastasia lâcha le combiné qui heurta le sol et remonta un peu vers sa base grâce au fil torsadé. Dans la cuisine, sa petite sœur hurlait. Des cris de douleur. Déchirants. Elle bondit dans la pièce et se figea. Son père frappait Tessa au visage avec ses deux poings. La fillette était allongée sur le sol et sa tête roulait d’un côté ou de l’autre. L’aînée ne reconnaissait plus la cadette dont la figure ressemblait à un magma boursouflé et sanguinolent.

Elle se jeta sur le dos de l’homme qui grognait.


***


Les deux véhicules d’aide aux blessés des pompiers étaient stationnés côte à côte devant la maison des Bachal. Leurs gyrophares bleus tournoyaient dans la nuit et éclaboussaient le quartier de leur éclat.

Les fillettes se trouvaient à l’intérieur, chacune dans une camionnette. Un médecin du SMUR leur prodiguait les derniers soins avant leur départ pour le centre hospitalier. Il stabilisait Tessa dont l’état était préoccupant.

En attente au niveau des portes arrière, emmitouflé dans son blouson de cuir, le capitaine Anthony Albrecht tira une dernière bouffée de sa cigarette puis la jeta au sol pour l’écraser. Il resta tête basse, le regard vissé sur ses baskets noires. Les images des visages des deux petites filles dansaient devant ses yeux. À son arrivée, les services de secours leur dispensaient des soins dans la cuisine. Elles étaient allongées dans la cuisine dans un état lamentable.

Toutes ces plaies, ces boursouflures sur de si petits visages. Anthony voyait encore les dents sur le carrelage, les lèvres éclatées de la plus petite, le nez écrasé de la plus grande. Le policier émit un sifflement plaintif. Il pensa à son fils tranquillement couché au plus profond de son lit. Bien loin de ce drame épouvantable que le capitaine allait porter en lui de nombreuses années maintenant.

Comment pouvait-on faire ça ? Rien ne pouvait justifier un tel comportement inhumain sur des enfants, un tel déversement de violence. Pas l’alcool, pas les soucis d’argent ou les substances illicites. Anthony serra les poings dans ses poches et un rictus de haine déforma son visage. Il songeait déjà à ce qu’il allait infliger au coupable lorsqu’il l’interpellerait.

Au père. Puisqu’il s’agissait de lui selon les premières déclarations.

Un homme, plus petit que lui, plus âgé et à la coupe nettement moins rebelle, sortit de la maison et vint à sa rencontre, un carnet à la main. Le brigadier-chef Gilles Mornard.

— Des nouvelles ? s’inquiéta-t-il.

Albrecht secoua négativement la tête. Gilles grimaça. Il déclara :

— La mère ne comprend pas. Le père n’a jamais levé la main sur ses enfants. Il n’est pas alcoolique, il ne se drogue pas, il n’est pas colérique ni violent.

— On se trompe peut-être.

— L’aînée a répété deux fois « c’est papa » à un pompier à leur arrivée. Et le fait qu’il soit absent alors qu’il devrait être avec ses enfants confirme cette hypothèse. Nous n’avons constaté aucune trace d’effraction. Nulle part. Aucune trace de cambriolage. Il ne règne aucun désordre dans la maison. Bon, la mère n’est pas en état de nous confirmer s’il manque quelque chose. Il existe juste des traces de lutte dans la cuisine, théâtre des actes de violence envers les enfants.

Une porte de l’ambulance de droite s’ouvrit et le médecin du SMUR en descendit. Il claqua le battant dans son dos et frappa du plat de la main sur la vitre. Le véhicule démarra.

L’homme tout de blanc vêtu considéra les policiers. Il ôta ses gants en latex et se rapprocha d’eux. Son large front perlait de sueur alors que la température extérieure avoisinait le zéro.

— C’était la cadette… Son état est préoccupant, mais stable. Le pronostic vital n’est pas engagé, mais je ne me prononce pas sur les séquelles. Les filles auront besoin de chirurgie réparatrice, c’est évident. Je m’inquiète au niveau neurologique, j’espère que des hématomes ne compressent pas trop le cerveau. Et je ne vous parle pas du niveau psychologique. Je vous laisse imaginer les dégâts que va causer une telle barbarie.

Les deux policiers hochèrent tristement la tête sans rien ajouter. Le docteur ne laissa pas le silence s’installer.

— Je possède des informations capitales pour vous. Elle concerne le père. C’est l’aînée, Anastasia, qui me les a confiées, dans l’ambulance. Elle n’a jamais perdu connaissance et c’est bien dommage. L’inconscience lui aurait permis de ne pas ressentir la douleur. Bref. Elle m’a parlé de son père. Elle m’a décrit le déroulement de la soirée.

Mornard souffla sur les doigts qui tenaient son stylo et ouvrit son carnet sur une page vierge.

— Pendant le repas, le père a été victime d’un accident vasculaire cérébrale. La fille m’a donné tous les symptômes dans un ordre bien précis. L’homme a perdu connaissance et doit sa survie à son aînée. Grâce à quelques gestes maladroits, mais pleins de bonne volonté, le père est revenu à lui. Il s’est relevé, sans trop de séquelles visiblement. Ce qui est possible dans le cas d’un AVC ischémique. Ce qui est plus surprenant, c’est la reprise des symptômes dans la foulée. Mais cette fois, c’était l’autre partie du corps qui était touché. Le père a fait un double AVC, fait assez rare.

— On peut sortir vivant d’un double AVC ? s’étonna le capitaine.

Le médecin secoua la tête avant de répondre :

— Pas sans soins médicaux immédiats.

— Où est le corps alors ? s’inquiéta le brigadier-chef en désignant le quartier. Est-il possible que le père ait simulé un AVC pour justifier ses actes ?

Le médecin continua de hocher négativement la tête.

— Je ne sais pas où se trouve votre homme. Et il serait diablement vicieux s’il avait prémédité un tel acte. Violenter ses enfants avec une telle sauvagerie après avoir simulé un AVC pour se dédouaner.

— Je ne vois que ça, renchérit Anthony, s’il ne peut survivre à un double AVC.

— Il existe une autre alternative.

Les deux policiers étaient suspendus aux lèvres du docteur.

— Pendant un AVC, les cellules du cerveau ne reçoivent plus l’oxygène et les nutriments dont elles ont besoin pour fonctionner normalement. Certaines sont endommagées, d’autres meurent. Les conséquences sont diverses et souvent irréversibles. On ne peut pas les prédire, tout dépend de la rapidité des soins derrière. Les symptômes dépendent de la zone du cerveau qui est atteinte et de l’étendue de la lésion. Là, vu le nombre des signaux en si peu de temps… De plus, lors d’un AVC, un hémisphère du cerveau est touché, l’autre prend le relais. En règle générale, les hémisphères dialoguent constamment entre eux. Il s’agit d’un combat entre forces opposées qui est sans cesse repris et renouvelé dans lequel les deux participants n’ont jamais définitivement gagné. Les deux hémisphères se répondent et se contredisent perpétuellement. L’hémisphère droit traite préférentiellement les informations visuelles et spatiales qui permettent le repérage dans l’espace, les gestes et les actions sur les objets. Il le fait sur un mode rapide, simultané, synthétique et global, avec une tonalité affective. L’hémisphère gauche est mobilisé par les tâches de compréhension et de production du langage. Il procède à un traitement analytique détaillé, séquentiel, plus lent et plus précis. Dans notre cas, les deux sont touchés. Aucun des hémisphères n’a pu assurer le travail. Le cerveau du père s’est arrêté de fonctionner le temps du malaise et les régions profondes ont été endommagées. Il a fort à parier que le lobe limbique, le temporal et l’hypothalamus ont subi d’importants dégâts.

— Et ça nous mène où tout ça, docteur ? s’impatienta Gilles.

— Lorsque le père est revenu à lui, il n’était plus le même. Son cerveau sous-alimenté et endommagé l’a transformé. Il ne possède plus de mémoire. Cet homme n’a pas reconnu ses enfants. Cet homme ne sait plus parler ni compter. Il ne sait même plus qui il est. Il n’a plus d’ambitions ni de projets. Cet homme ne sait plus gérer ses émotions. Il ne les comprend plus, il les subit. Il est revenu à l’état sauvage, à l’état primitif. Il est redevenu une bête.

Les deux policiers se regardèrent, perplexes. Le médecin acheva son discours.

— Il va vous falloir le retrouver très vite. Quand je vois l’état de ses deux enfants, vous avez un prédateur dans la nature. Et ne cherchez pas à anticiper ses mouvements, ne le cherchez pas du côté de sa famille. Il ne répond à aucune logique dorénavant, juste à son instinct. Il va chercher à assouvir ses besoins vitaux. Manger, se loger, avoir chaud et se reproduire.

— Mais comment peut-il survivre à son double accident vasculaire ? interrogea Albrecht.

— Tout dépend de son cerveau, de sa capacité à récupérer et à s’adapter.

— Parce qu’en plus, il peut récupérer ?

— Pas dans le cas d’un double AVC. Si ça se trouve, votre homme est déjà mort et il gît non loin d’ici. Je vous laisse le soin de ratisser le secteur.

— Et s’il n’est pas mort ? demanda Gilles. Quand peut-elle survenir ? Si elle survient suite à son accident.

— Dans deux heures, vingt-quatre… Cinq jours. Peut-être plus. Les paramètres sont tellement variables comme je vous le disais précédemment. Il va mourir, c’est certain, mais quand ? Messieurs, je vous souhaite bon courage, votre nuit sera plus longue que la mienne.

Le médecin monta dans la deuxième ambulance par la porte arrière. Le véhicule démarra aussitôt.

Le capitaine Albrecht et le major Mornard échangèrent un long regard. Ils étaient à la fois surpris, sceptiques et dubitatifs. Le second leva les yeux vers le ciel obscur et remarqua l’étonnante lune qui se penchait sur eux. Très basse et pleine. Si grosse qu’elle mangeait une bonne partie du firmament. Sa couleur rousse lui évoquait de la tristesse et de la mélancolie. Il leva un doigt vers elle et son jeune supérieur le suivit. Il la contempla un moment et suggéra :

— Nuit de merde ?

— Nuit de merde.



L’homme qui fut autrefois Martial Bachal s’arrêta enfin de courir. Après une heure quinze de course, les muscles de ses cuisses étaient perclus, saturés d’acide et demandaient grâce. Un furieux point élançait son côté gauche. Ses poumons réclamaient de l’oxygène et sa gorge était en feu.

Les mains sur les genoux, la bouche grande ouverte, ruisselant de sueur bien qu’il ne fut qu’en pull malgré la saison, haletant, il ne savait absolument pas où il se trouvait. Et il ne s’en souciait pas. Il ne savait pas pourquoi il courait ni où il allait à cette allure.

D’ailleurs, Martial ne réfléchissait pas. Son cerveau était absolument vide et une douleur cognait contre ses tempes. Il avait perdu toute notion du temps et il réagissait en fonction des pulsions des moments. Il ne raisonnait pas. Il n’avait plus conscience de sa personne. Il ne savait pas qui il était ni ce qu’il avait été.

Il ne s’en préoccupait pas non plus.

Son estomac grouilla. Un bruit caverneux qui trahissait à quel point son ventre était vide. Il avait faim. Il avait soif. Il se mit à renifler, la tête pointée vers le ciel. Mais les seules odeurs qu’il perçut furent celle du macadam et du gasoil. Son odorat n’était pas développé. Les fragrances de la nuit ne lui parvenaient pas. La rue était déserte et calme. Son regard se rétrécit. La frustration l’envahissait. Sa voracité grandissait.

Lorsqu’un chat blanc tacheté de marron traversa la rue dans sa direction en toute quiétude. Martial fléchit ses cuisses et ralentit son rythme cardiaque au maximum. Il disciplina son souffle. Le prédateur se faisait discret, mais le félin s’était figé au milieu de la chaussée. L’animal avait perçu le danger et dévisageait l’homme sur le trottoir. Lorsque ce dernier bondit vers lui. Le chat fit volte-face avec la vivacité et la souplesse propre à sa race.

Un bruit déchira la nuit et tétanisa Martial au milieu de la route. Un crissement de pneu sur l’asphalte accompagné du son aigu d’un freinage d’urgence. L’homme fixait les deux yeux lumineux qui fondaient sur lui et grandissaient à vue d’œil. Il se préparait à absorber le choc. La voiture s’arrêta à quelques centimètres des jambes de Bachal, légèrement en travers de la chaussée.

Derrière son volant, les deux mains crispées dessus, le cœur battant la chamade, encore sous le choc de l’apparition soudaine de cet homme sur la route, Laurence observait le piéton. Sa première réaction fut de baisser sa vitre et de lui aboyer dessus tant elle avait eu peur, mais elle se ravisa. À cause des yeux de cet individu. Un regard halluciné, un regard de fou. Il ne la quittait pas des yeux. Son visage exprimait la colère. Quelque chose d’animal. 

La femme posa son regard sur les poings fermés du piéton, à hauteur des phares de sa voiture. Ils étaient en sang. Elle déglutit bruyamment et enclencha discrètement sa marche arrière. Le levier émit un petit bruit métallique qui la fit grimacer et les pignons des vitesses craquèrent. Laurence appuya brutalement sur la pédale d’accélération, mais rien ne se produisit. La voiture ne répondait pas ! Même pied au plancher !

Lorsqu’elle réalisa qu’elle avait calé, l’homme se mit à tambouriner des deux poings sur le capot de sa voiture. Laurence cria et tourna sa clé de contact. Si fort que le démarreur couina plusieurs fois avant qu’elle lâche la clé. Laurence enfonça l’accélérateur et son auto bondit en arrière dans un rugissement de moteur.

La voiture allait trop vite et la femme ne maîtrisait plus son engin, trop paniquée. Elle heurta un véhicule en stationnement au niveau de l’aile arrière, pour glisser tout le long de la carrosserie et finir dans le capot d’une Renault dans un assourdissant fracas de toile. La vitre arrière de Laurence vola en éclat.

Cette dernière criait encore. Son autoradio diffusait « Heavy cross » de Gossip, mais elle ne l’entendait pas. Lorsqu’elle remarqua que le piéton s’élançait vers elle, Laurence chercha encore à démarrer son moteur alors que celui-ci tournait toujours. Le démarreur couina et elle enclencha la première. Elle appuya de toutes ses forces sur la pédale d’accélération et les pneus de sa voiture patinèrent. Lorsqu’ils mordirent le bitume, le véhicule bondit en avant. Laurence faillit s’encastrer dans une autre auto stationnée de l’autre côté. Elle rétablit la trajectoire de son engin dans un réflexe de survie puis s’enfuit.

Martial regarda la voiture disparaître de la rue, presque hébété. Le calme retomba sur le quartier alors qu’une odeur d’essence et de gomme brûlée empuantissait l’atmosphère. Plusieurs personnes se tenaient à la fenêtre de leur maison. L’une d’entre elles apostropha l’homme au milieu de la route :

— C’est quoi ce bordel ? Et toi là-bas ! Bouge pas !

Bachal les considéra un instant. Ses narines palpitaient. Il pressentait que la situation ne relevait pas de l’ordinaire. Il ressentait l’agressivité des riverains. Il se remit à courir au hasard.



Après avoir exploré en vain les abords immédiats de la maison et du lotissement, avec l’aide de patrouilles venues en renfort, le capitaine Albrecht et le major Mornard regagnèrent leur véhicule. Ils rejoignaient leur commissariat. La procédure n’attendait pas. Une masse de paperasse les attendait. Entre le procès-verbal de constatation, ceux des premières auditions, celui descriptif des blessures des victimes, l’avis de recherche, les prochaines heures s’annonçaient ardues, même s’ils auraient préféré partir à la recherche du père.

— Tu crois que nous devrions faire appel à un anthropologue ou un éthologue ? demanda Anthony en actionnant son clignotant pour tourner à droite.

— Des spécialistes du comportement animal ? Non, je ne crois pas. Nous n’avons pas le temps. Tu sais, il est peut-être déjà mort.

L’officier émit un sifflement sceptique. Il insista :

— Nous aurons peut-être besoin d’anticiper ses mouvements. Imagine-toi avec le cerveau remis à zéro. Au niveau le plus primitif de l’existence. Tu ne sais pas que tu es un homme, tu ne sais pas comment tu t’appelles. Tu ne sais pas communiquer. Tu ne reconnais plus ton environnement. Tout te paraît étranger et hostile. C’est bien simple, tu ne sais rien faire et tu ne comprends rien. Comment réagis-tu ?

— Avec agressivité, répondit Gilles sans réfléchir.

— Donc notre homme va encore faire des dégâts. Pour se loger et se nourrir. Il va forcément chercher une tanière. En priorité.

— Je demande aux patrouilles d’accentuer leur vigilance du côté des squats de la ville ?

Albrecht hocha la tête, absorbé par sa réflexion. Mornard sortit son cellulaire et composa le numéro du centre d’information et de commandant du département. La communication s’établit rapidement.

— Bonsoir, je suis le major Mornard de la brigade d’atteinte aux personnes. Nous venons d’intervenir sur des violences aggravées avec auteur en fuite. Vous prenez note pour la diffusion de l’avis de recherche ?

Lorsque l’opérateur radio à l’autre bout de la ligne lui indiqua qu’il pouvait envoyer, le major lui donna l’identité de l’auteur des violences ainsi que ses caractéristiques physiques. Il lui demanda également que les patrouilles visitent les squats connus de l’agglomération à la recherche de cet homme. Il ne mentionna pas l’état mental de l’individu, il ne le jugea pas opportun. Il précisa :

— J’aimerais également que vous m’avisiez personnellement, au numéro qui s’est affiché sur votre écran, de tout fait de violences, d’agressions, de dégradations sur des bâtiments, de cambriolage commis par un homme seul. Même des perturbateurs ou des nuisances. Même un vol de poules, vous m’appelez. D’accord ?

L’opérateur donna son assentiment.

— Et en temps réel, insista Gilles. Ne perdez pas de temps, c’est important. Nous allons peut-être tracer l’itinéraire de notre homme grâce à ça.

Le major raccrocha. Il dit à son supérieur :

— Je n’ai jamais autant désiré la mort d’un homme.

— Je comprends.

— Pas pour ce qu’il a fait. Enfin si. Mais surtout pour éviter qu’il commette d’autres agissements. Quand on voit de quoi il est capable. Putain, nous avons un animal sauvage dans la nature !



Martial suivait une voie ferrée plongée dans la pénombre. L’éclat mordoré de la lune éclairait suffisamment l’endroit broussailleux et accidenté pour qu’il repère les pièges du chemin. L’homme avait froid. Il avait faim et très soif. Sa gorge lui brûlait et son estomac le tenaillait. La douleur au niveau de la tête avait amplifié et lui enserrait tout le crâne, comme si elle était coincée dans un étau et que quelqu’un serrait un peu plus au fil des minutes. Les bras serrés contre sa poitrine, il avançait vers un bâtiment sombre qui émergeait dans la nuit.

Il s’agissait d’un entrepôt de taille modeste tout en brique. Une tôle ondulée sur le toit était partiellement arrachée et émettait un grincement à chaque rafale de vent. Toutes les vitres étaient brisées.

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