Histoires de trois minutes et quelques Tome 1

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Des histoires qui parlent d’hommes et de femmes, d’amour et de combats, de destins mêlés entre la France et l’Italie, d’une époque différente de la nôtre. Des histoires qui décrivent une tranche de vie d’une durée de trois minutes et quelques. Parce que le temps n’a jamais eu tant de valeur qu’aujourd’hui. Parce qu’il suffit de trois minutes pour changer de vie. Parce qu’enfin, il faut beaucoup plus de trois minutes pour apprendre à aimer.


Publié le : mercredi 13 août 2014
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EAN13 : 9782332723857
Nombre de pages : 312
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-72383-3

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

A mon crapinou

Un clic

 

 

Allongée sur le ventre, elle a un peu froid, même emmitouflée sous les couvertures de son lit, dans son petit appartement parisien de la rue Gabrielle. Déjà le mois de novembre, son anniversaire est passé et elle a reçu pour ses trente-deux ans un peu d’argent de sa famille qui devrait l’aider à compléter cette fin de mois. Pour dire vrai, elle n’a jamais eu autant d’argent sur son compte en banque et elle contemple ses deux-mille cinq-cent trente-quatre euros et soixante centimes qui luisent sur l’écran de son ordinateur portable. Elle sait pourtant bien qu’ils ne feront pas long feu.

Cinq ans auparavant, elle avait encore des projets plein la tête. Diplômée à vingt-sept ans en langues et civilisations orientales à la Sorbonne, elle accepta immédiatement le premier emploi à pourvoir. Ses parents la harcelèrent de félicitations en lui répétant qu’elle devait être bien contente d’exercer ce travail en cette période de crise économique. Il suffisait de voir ses compagnes d’universités qui galéraient encore pour trouver un emploi et se contentaient pour l’instant de continuer leur job d’étudiante à mi-temps dans un fast-food ou autre chaîne de haute distribution. Cela ne l’empêchait pas de penser qu’elle aurait pu trouver mieux avec un bac+5 que ce poste de secrétaire dans une société d’audit. Elle se répétait que cette solution serait provisoire. Elle l’arrangeait bien car elle lui permettait de quitter le nid familial et c’est ainsi qu’elle opta pour la location d’un petit studio de dix-huit mètres carré, perché sous les beaux toits en ardoise de Montmartre, si caractéristiques de Paris. Seulement le caractère provisoire de sa situation professionnelle prit un tournant définitif.

Avant de se lancer dans l’apprentissage des langues, elle s’était trouvé une vocation d’institutrice. Cependant un an avant d’obtenir le diplôme, elle avait fait ce stage épouvantable dans une école primaire du VIIIème arrondissement, au milieu de maîtresses frustrées et d’enfants aussi gâtés qu’insolents. Elle n’avait pas attendu la fin du stage pour décréter qu’elle s’était trompée de voie. Ses parents avaient accepté, certes avec difficulté, son changement improvisé d’études et avaient continué à la soutenir financièrement. De ces années d’études, elle ne garde pas un bon souvenir. Trop longues. Trop long ce temps à vivre aux crochets de ses parents. Même pour s’acheter un livre de classe, elle devait leur justifier la dépense. Elle aurait pu évidemment se trouver un petit boulot pour couvrir les frais annexes mais elle ne voulait pas gâcher ses belles années dans cette course contre le temps, entre les études et un boulot minable, qui plus est, mal payé. Elle préférait encore supporter l’insupportable et rien ne lui semblait plus insupportable que d’entendre ses parents lui rappeler la charge économique qu’elle représentait à leur dépens.

Alors qu’ils soignaient minutieusement leur compte épargne, elle apprenait à leurs côtés à détester toute forme d’économie. S’ils pratiquaient avec zèle l’art de débourser le moins possible, elle était récalcitrante à toute forme de restrictions. Elle pensait qu’économiser était le devoir des pauvres. Elle, elle voulait vivre en femme riche, dépenser sans compter et surtout apprendre à ne pas se limiter. Elle voulait rompre avec cette vie d’antan quand les frais couvraient seulement l’indispensable.

Elle repense souvent à ces années de fac quand elle côtoyait ces filles qui rivalisaient d’élégance. Elles occupaient une grande partie de leur temps à créer et inventer de nouvelles tenues et il lui semblait parfois que toutes leurs activités s’attachaient à mettre en lumière le ridicule de sa garde-robe usée et démodée.

C’était la faute de sa mère qui ne comprenait pas la mode et lui récitait la même litanie pour son plus grand malheur :

– Pourquoi devrais-je t’acheter de nouveaux vêtements si ceux que tu portais déjà à seize ans te vont encore très bien ? Tu te rends compte de la chance que tu as. Tu n’as pas pris un centimètre de tour de taille en dix ans et tu peux continuer à recycler tes affaires comme bon te semble ! J’en connais des filles qui voudraient être à ta place.

Elle, elle n’en connaissait aucune qui aurait voulu être à sa place et face à la logique implacable de cette mère fanatique, elle se sentait désarmée et impuissante. Etudiante, elle se promenait souvent le soir dans les rues commerçantes après la fermeture des boutiques. Elle rampait devant les vitrines lumineuses comme un corps sans vie. Elle se plaisait à contempler les vêtements enfilés soigneusement sur les mannequins tout en s’évitant la tentation d’un achat qu’elle n’aurait pu de toute façon se permettre.

Finie la parcimonie, elle goûte maintenant au faste exagéré, intarissable et presqu’amer de la consommation après tant d’années de privations. Elle est à présent unique maître de son argent.

La première année d’indépendance, elle avait apprécié doucement et presque timidement cette nouvelle vie de débauche. Ses journées étaient réglées mathématiquement. Le samedi, elle allait faire les boutiques avec une bonne copine et le dimanche, elle passait et repassait studieusement les pages de dizaines de revues de mode, pour préparer déjà l’itinéraire du samedi suivant. Elle avait de sérieuses difficultés à choisir entre tous les modèles essayés et souvent pour se faciliter la tâche, elle portait tout son attirail à la caisse sous le regard un peu envieux, parfois un peu écœuré de ses amies. De temps en temps, elles la taquinaient un peu en lui conseillant d’en laisser un peu pour les autres car à ce rythme elle aurait vite fait d’acheter tout le magasin. Elle, heureuse ou pensant l’être, se réjouissait de cette vengeance personnelle sur le destin qui avait permis au vilain petit canard des bancs d’université de devenir une esthète de la mode dans les rues les plus branchées de Paris. Son argent ne coulait pourtant pas à flot et chaque fin de mois, elle réussissait, non sans talent, à vider son compte bancaire.

La deuxième année, ses amies, un peu plus perplexes, un peu plus irritées et même carrément un peu plus jalouses, préférèrent éviter sa compagnie. Elle, sans même être blessée, continuait son rituel de fin de semaine, arpentant ses quartiers préférés de Saint-Germain des Prés à Montparnasse en filant vers les grands magasins nichés Boulevard Haussmann pour déboucher dans les boutiques cosy de la rue de Passy.

Ses nouvelles amies, les vendeuses, la charmaient pour lui faire acheter toujours plus :

– Ce petit haut te va très bien.

– Tu as vu ce caraco, tu devrais l’essayer, ça s’écoule comme des petits pains en ce moment !

– Aujourd’hui, toutes les filles branchées ont dans leur garde-robe un trench, je te conseille celui-là, tu feras sensation au boulot.

– Ta silhouette longiligne est mise en valeur dans cette robe émeraude. Et, cette jupe bordeaux, elle est superbe sur toi. Pourquoi tu ne la prendrais pas aussi en couleur céleste ? Je n’ai vu personne la porter aussi bien que toi, tu sais !

Elle était comblée de recevoir autant d’attentions et de conseils vestimentaires de pointe. Aussi, elle craquait immanquablement.

La troisième année, sa fidélité presque touchante lui fit gagner la confiance des vendeuses qui se livraient à elle sans retenue. Elle était devenue la bonne cliente à qui on peut tout dire. Elle était leur pause, leur passe-temps, le pansement de leurs bobos de cœur, les samedis après-midi interminables de septembre à juillet. Elle écoutait, flattée, leurs histoires si banales et communes et compatissait avec elles. C’étaient toujours des histoires d’amour à l’eau de rose qui commençaient souvent mal et finissaient toujours mal. Elle était fière d’être admise dans le cercle intime de leurs confidences. Pourtant à force de les écouter, elle prenait conscience que sa vie était tout aussi monotone que la leur, si ce n’était pire. Ses vendeuses, au moins en dehors du travail et des flirts passagers, avaient des passions, des projets et économisaient pour assouvir un jour peut-être leurs rêves. Sa seule passion à elle, c’était le shopping et elle mesurait au fil des conversations l’écart de leurs désirs. Quand elle ouvrait la porte du magasin, elle ne ressentait plus les picotements du plaisir facilement accessible mais plutôt des tiraillements douloureux dans le bas du ventre.

La quatrième année, elle s’ennuyait à les écouter, elle se sentait presque contrainte à revêtir le rôle de psychologue de comptoir. Cela ressemblait à un passage obligé pour pouvoir ensuite choisir à la va-vite, quelques minutes avant la fermeture du magasin, les modèles à peine arrivés qu’elle achetait sans même les essayer. Les vendeuses commençaient à la regarder de haut, avec dédain, parfois de travers, sans même la taquiner comme le faisaient auparavant ses amies. Elle ressentait toujours plus de gêne, en particulier au moment de régler quand elle composait son code confidentiel. Elle sortait, honteuse, les bras fatigués sous le poids des sacs remplis qui encombraient ses mouvements et ses pensées. Honteuse aussi devant ses parents qui pensaient être en droit après ces quatre années de travail de connaître le montant de ses économies. Chaque déjeuner en famille signifiait rendre des comptes et écouter leurs conseils sur des placements faramineux. Comme à une partie de tennis, ils se renvoyaient la balle, inlassablement, sans jamais montrer le moindre signe de fatigue.

C’étaient des dialogues fermés, sans fin, où aspirés dans un vertige de considérations, leur fille n’avait jamais son mot à dire :

– Il faut bien choisir son compte-épargne ! Regarde, moi et ta mère, nous en avions déjà un quand nous nous sommes connus.

– Il faut toujours regarder dans la durée, d’abord vérifier le taux d’intérêt.

– Je pense qu’elle devrait changer de banque. Regarde la nôtre. Depuis que nous avons changé, nous avons fait des placements très intéressants en bourse. Nous devrions lui faire connaître notre conseiller bancaire.

– Enfin chéri, ce qu’elle devrait faire impérativement, c’est ouvrir un compte épargne logement.

La question fatidique se posait souvent au moment du café :

– As-tu pensé à acheter un appartement ?

– Il faudrait y penser. Tu commences à vieillir et tu ne vas pas vivre toute ta vie dans ce petit studio riquiqui. Tu dois penser à ton avenir. Investir, ma fille, pour ton futur.

– As-tu déjà calculé l’argent que tu perds dans un loyer ? C’est facile, tu sais. Considère que chaque année, tu jettes par la fenêtre environ huit-mille euros. Tu te rends compte ?

Bien sûr qu’elle se rendait compte : avec huit-mille euros par an, elle pourrait s’acheter de superbes chaussures, un magnifique manteau, un nouveau sac et partir avec son Jules en vacances. Ce serait juste merveilleux.

Ses parents surenchérissaient en cœur :

– Et puis si tu préfères garder ton studio, tu pourrais aussi bien t’acheter un appartement et le mettre en location !

Pauvres parents : s’ils avaient su qu’en quatre ans leur fille n’avait pas mis de côté un euro, ils se seraient arraché les cheveux. Elle se contentait d’esquiver en affirmant que le prix de la vie avait augmenté, qu’elle avait encore besoin de temps pour économiser. Elle affirmait qu’un emprunt aujourd’hui ne serait pas avantageux pour acheter un appartement hors de prix et invoquait avec un certain soulagement la hausse de l’immobilier. Il était sans doute plus sage d’attendre et ses parents se rangeaient provisoirement à cet avis. C’était toujours pour elle quelques mois de répit, pour eux quelque mois de recherche de nouveaux arguments toujours plus décisifs.

Elle savait que tôt ou tard elle devrait se plier à leur volonté mais serait-elle capable de s’imposer un régime draconien pour palier cinq années de dépenses folles.

Pour ne pas éveiller leurs soupçons, elle se rendait chez eux toujours fagotée de la même manière. Parfois sa mère, plus observatrice, remarquait une nouvelle paire de chaussures aux pieds de sa fille ou un nouveau foulard. Elle se sentait dans la peau d’une criminelle, mal à l’aise, l’odeur encore fraîche de l’argent sur les mains.

Elle avait décidé de dépenser désormais via internet, toujours plus, à l’ombre des regards, toujours plus vite.

Ce matin, entortillée entre trois épaisseurs de draps et de couvertures, elle consulte son site préféré de vêtements, celui auquel elle rêvasse le soir avant de s’endormir. Cela fait une semaine qu’elle remplit ce panier de commande, elle a sélectionné, retiré, ajouté des articles au prix de longues réflexions. Le montant de son panier s’élève à deux-mille quatre-vingt euros et elle a sur son compte seulement deux-mille cinq-cent trente-quatre euros et soixante centimes. Elle doit encore payer son loyer de sept cent euros, tout est donc à refaire. Il faut recomposer le panier. Elle pèse le pour et le contre, repasse en image chaque photo, utilise l’option zoom, examine les matières et se résigne à contrecœur à enlever deux pantalons à cent-dix euros chacun et une jupe à quatre-vingt dix euros. Le coût de son panier s’élève maintenant à mille-sept-cent soixante-dix euros, ce qui lui laisse soixante-quatre euro et soixante centimes pour tenir le mois de novembre. Tant pis, elle renouvellera sa carte de métro le mois prochain, en attendant elle ira à pied au travail.

Elle sent un peu de sueur dégouliner sur son front et ôte une couverture.

Elle repense à sa promesse : cet été durant les soldes, elle avait fait des folies en repoussant encore plus loin ses limites d’achat, elle s’était persuadée de réaliser de magnifiques économies avec toutes ces remises et donc plus elle dépensait, plus elle économisait. Elle s’était ainsi promis d’acheter seulement durant les périodes de rabais. Elle a aujourd’hui l’impression de faillir à sa promesse : ces journées grises interminables du mois de novembre rendent les soldes de janvier encore bien lointaines. Et puis, elle doute. Elle n’a aucune certitude que ces magnifiques vêtements rangés dans ce panier virtuel soient encore disponibles durant les soldes. Une autre fille pourrait prendre la dernière taille et alors fini le beau cardigan aux rayures noires et rouges, finies les belles ballerines bleu marine, fini ce beau chapeau gris hivernal.

Un mal de tête la taraude. Elle détourne le regard de l’écran de son ordinateur et lève les yeux sur l’état de son appartement. Le spectacle est désolant : des vêtements s’accumulent en masse compacte sur toutes les chaises disponibles. C’est d’ailleurs sa seule solution car l’armoire est déjà remplie à craquer et il faut l’ouvrir avec grande précaution pour éviter un débordement improvisé dans son studio. Les chaussures rangées dans des boîtes, elles-mêmes empilées sur la table à manger atteindront bientôt le plafond et cela fait désormais des mois qu’elle mange sur le tapis encore indemne de ce carnage aberrant. Elle a même oublié ce colis arrivé la semaine dernière qu’elle a laissé traîner dans l’entrée, sans même l’ouvrir. Il devient toujours plus difficile de retrouver un vêtement dans ce marasme, elle ne sait plus ce qu’elle possède, elle devrait créer un inventaire de ses collections, digne d’une bibliothèque municipale. Elle doit reconnaître que ces parents ont raison sur un point : il devient urgent de trouver un appartement plus grand.

Elle doit donc, dès à présent, cesser de dépenser et la vue de son appartement l’aide à penser en ce sens. Pourtant, ses yeux basculent à nouveau vers l’ordinateur et ce panier qu’elle a rempli si méthodiquement la tente énormément. Elle pourrait peut-être attendre le mois prochain pour commencer sa vie d’ascète. Cette fièvre de dépenses ne la quitte plus sous ses couvertures. La gorge sèche, les yeux rougis, le regard hagard, tel un spéculateur en proie à l’opération boursière la plus importante de sa vie, elle valide son panier. Elle ne tient plus en place, elle tressaille, elle frissonne. Elle fait rouler la molette de la souris sous son majeur, insère son numéro de carte bleue, redescend en bas de la page numérique, porte le pointeur sur la rubrique « valider ma commande », hésite quelques secondes et presque sans même le décider, presse du bout de l’index, le clic gauche de la souris. En un mouvement presqu’imperceptible, elle accepte ce prélèvement bancaire de mille-sept-cent-soixante-dix euros. Un clic irréversible qui, en une petite seconde, lui impose des sacrifices pour les prochains mois. Pas de sortie à nouveau ce mois-ci au cinéma, pas d’inscriptions à ce cours de danse qu’elle voulait essayer. Régime forcé de pâtes sans sauce, de pains sans fromage et de lait déshydraté sans goût. Elle pense à son Jules qui pour décembre planifiait de partir avec elle aux sports d’hiver. Comment fera-t-elle à présent pour verser les arrhes ? Il ne comprendrait pas qu’elle ait préféré trois pièces de tissus à leurs vacances en amoureux. Le comprend-elle elle-même ? Son plaisir, en un clic, s’est envolé et elle se sent lourde et vilaine comme une loque. Récidiviste et consentante, elle est peu fière d’elle. Elle éteint l’ordinateur, les traits révulsés par les remords. Elle restera chez elle aujourd’hui, elle préfère ne voir personne, elle passera pour malade, cela vaut mieux. Elle entend les pigeons roucouler sur le toit. Ils sont bien les seuls. Elle allume la radio pour masquer leur présence et sentir une voix humaine.

C’est une voix masculine qui se fait entendre, celle d’un professeur renommé de l’université Paris-Diderot :

– Elle touche plus volontiers les femmes que les hommes, surtout la jeune femme. Vous savez, la boulimie entraîne des comportements compulsifs de consommation. Peu de malades osent en parler et pourtant il existe des centres d’écoute pour les aider…

La bonne blague

 

 

La famille de Boneshères venait de se faufiler dans le jardin de la propriété familiale des Koulzataer. La grille était ouverte depuis longtemps déjà, le temps avait permis au lierre et aux orties de s’entremêler à l’infini et de s’agripper jusqu’à la pointe de ses hauts barreaux aiguisés. Le jardin était semé l’été de roquettes aux fleurs jaunes, de mûriers et de framboisiers et sur des petits rochers éparpillés de ci et là s’était incrustée une mousse chatoyante de lichen. Les platanes bordant de part et d’autre l’allée centrale perdaient leurs feuilles déjà roussies, aucune n’avait su résister aux effets de l’automne. La maison au bout de l’allée était imposante sur ses trois étages, c’était une demeure bretonne caractéristique avec ses blocs de granit gris qui, à l’égal de ses voisines, savait imposer de la hauteur et de l’austérité aux passants nonchalants. Une tour ronde sur le côté gauche lui conférait des allures de châteaux. Dans la tour au rez-de-chaussée, les volets des fenêtres étaient fermés et ils renfermaient à eux seuls des airs de mystère qui font naître les histoires de chevaliers et d’épouvante dans le cœur des enfants. Le lierre s’était propagé au fil des années jusqu’aux derniers recoins de la façade sans que personne ne cherchât jamais à l’en chasser.

La mère, le père et le fils de Boneshères étaient invités dans la demeure des Koulzataer en qualité de futurs beaux-parents. Le fils ne connaissait pas encore sa promise et déjà il entendait ses parents parler mariage. La mère de Boneshères était ravie du parti choisi pour son fils. La famille Koulzataer était riche et son fils ainsi marié ne manquerait de rien, sa vie durant. Même d’amour il n’en aurait pas manqué, il aurait suffisamment d’argent pour se payer quelques maitresses quand la compagnie de sa future femme le lasserait.

Le fils de Boneshères, durant tout le voyage, avait été malade. Sa mère dans la calèche lui répétait que l’air breton lui aurait fait du bien. Pourtant, plus il s’approchait de la demeure de la belle-famille, plus il souffrait de maux de têtes terribles.

La famille de Boneshères s’était arrêtée la nuit passée, dans une auberge du village de Bonneval, à mi-chemin entre Paris et Rennes. Le père, à qui plaisait manger grassement, s’était régalé de saucissons, de lards et de pâtés. Le fils et la mère avaient opté pour un plat plus léger, une salade et une bonne omelette aux champignons. Alors que le père avait dormi d’un sommeil de plomb, le fils tracassé se retourna mille fois dans son lit. Son jeune âge, sa méconnaissance du sexe opposé et des bonnes manières lui faisaient craindre le pire. Son éducation très religieuse l’avait empêché de s’émanciper aussi rapidement que d’autres jeunes gens du même âge, il souffrait de son ignorance des affaires du monde et il avalait à grand regret son impuissance à briller dans les conversations mondaines. Il redoutait que sa promise ne lui plaise et il était encore plus inquiet à l’idée de ne pas plaire à sa belle-famille. Elle lui semblait déjà envahissante, du moins dans son jeune esprit. Il pensait, torturé dans un demi-sommeil agité, la nuit passée : « Et si la demoiselle ne me plaît pas, comment réussirais-je à lui faire la cour, à elle et à ses parents ? » Car il avait bien compris qu’il ne fallait pas se contenter de séduire la jeune fille pour prendre sa main mais il fallait, avant tout, conquérir le cœur de ses parents.

Il connaissait déjà la mère Koulzataer qui l’avait à loisir examiné à Paris, elle n’avait pas hésité à lui poser des questions directes et indiscrètes qui dans leur façon d’être posées laissaient déjà supposer la réponse désirée.

– Tu sais combien les enfants sont importants dans une famille. Et toi, les aimes-tu ?

– Notre famille est très religieuse, de profession catholique et toi, crois-tu en Dieu ?

– Tu as un nom de famille avec particule, nom que ma fille portera fièrement en t’épousant. Et toi, te sens-tu royaliste ou républicain ?

– Beaucoup d’hommes, aujourd’hui, dépensent niaisement leur argent dans le jeu et la boisson. Et toi, te sens-tu attiré par ces vices criminels ?

Le fils de Boneshères qui ne voulait décevoir ni sa mère, ni sa future belle-mère n’eut donc aucun mal à satisfaire les premières exigences de madame Koulzataer.

Le moment de vérité approchait, maintenant que la famille de Boneshères montait les marches de la porte d’entrée. Pour les deux mères de famille, la mort soudaine de la grand-mère Koulzataer était une occasion parfaite pour rapprocher les deux jeunes gens. La mère Koulzataer avait insisté pour recevoir la famille de Boneshères chez la grand-mère défunte. Elle racontait que sa fille était très peinée de la perte de sa grand-mère et qu’elle aurait certainement besoin d’être entourée. Le père de Boneshères s’était fort réjoui de cette invitation en province, elle était une occasion merveilleuse de remplir de mets délicieux son gros ventre toujours affamé.

Sur le seuil de la porte d’entrée, chacun songeait en ces derniers instants à sa toilette. La mère ôta le chapeau du père pour enlever les quelques feuilles mortes qui s’y étaient accrochées, elle redressa le manteau du fils, le remit droit sur ses épaules et enfin, elle se pinça les lèvres pour leur donner plus de couleur.

Les préparatifs terminés, la mère de Boneshères sonna une première fois à la porte. Personne ne vint ouvrir. Ils entendaient de l’extérieur les claquements de verres, les discussions bruyantes et les rires gras des invités. Ils attendaient, frissonnants, dans la spirale de vent sinistre qui les enveloppait. Au-dessus de leurs têtes flottait un long tissu noir suspendu au balcon du premier étage en signe de deuil. Le voile noir tournoyait dans une danse macabre au gré du vent. De temps à autre, une bouffée d’air était retenue dans les plis du drap sombre qui se cabrait dans un sifflement aigu comme l’hennissement strident d’un étalon noir surpris dans les espaces reculés d’un danger inconnu. La mère de Boneshères reprit courage et sonna une seconde fois. De nouvelles feuilles d’arbres étaient tombées entre-temps sur le chapeau du père de Boneshères. Ils n’entendaient aucun pas s’approcher de la porte. Sans doute étaient-ils attendus plus tard dans l’après-midi car l’enterrement avait lieu seulement à seize heures. Le père de Boneshères avait insisté auprès de sa femme pour arriver à l’heure du déjeuner. Il prétendait que les rapports d’amitié s’initient à l’heure des repas quand les langues se délient à la mesure des verres de vin qui se remplissent et se vident. La famille de Boneshères commençait à sentir le froid pénétrer leur chair et la mère n’y tenant plus ouvrit la porte qui n’était heureusement pas fermée à clef. L’entrée était vide et ils y déposèrent leurs sacs de voyage. Ils se dirigèrent vers la pièce principale d’où venait le bruit des conversations. Elle grouillait de monde, hommes et femmes confondus, tous vêtus de noir. Au milieu de ces visages inconnus, madame de Boneshères cherchait désespérément du regard, son amie, madame Koulzataer.

Au fond de la pièce, dans une vaste véranda était dressée une grande table aux couverts d’argents et aux assiettes de porcelaine, c’était sans nul doute la pièce la plus lumineuse de la maison. De la cuisine parvenaient aux narines du père de Boneshères des parfums mélangés de poisson, de beurre, de volaille rôtie au four, d’haricots verts, d’ail et de pommes de terre. Les glandes du père de Boneshères travaillaient ardemment à augmenter la sécrétion salivaire. Sur une table de côté, étaient disposés sur un plateau d’argent à trois étages, des fromages et le père y reconnut les camemberts, le chèvre de brebis, le fromage d’Epoisses et les bries. Sur une table jumelle habillée d’une belle nappe blanche brodée, étaient dressés sur de grandes assiettes dorées, les plus beaux assortiments de desserts. Tout ce que la nature avait fait de meilleur était réuni là, des fruits merveilleux et juteux, un concentré d’art culinaire, de la crème caramel au kouign-amann, des gâteaux aux pommes et un far aux pruneaux. Le père de Boneshères n’avait jamais rien vu de semblable dans sa vie passée. Il déglutissait en vain sa salive trop abondante, ses sens étaient subjugués, seul un souffrait, le goût qui devait encore patienter pour être rassasié. La foule d’invités portait une coupe de champagne à la main. Les éclats de verre tintaient, la pièce respirait la gaieté, la joie de vivre et la bonne humeur dans le chahut général. Tout dans la maison, du meuble plus ordinaire à l’élégance hors du commun des invités signait l’opulence et l’aisance des familles riches. La famille de Boneshères, un peu en retrait, dépourvue de coupes de champagnes se retrouva coincée dans l’embrasure de la porte. Dans le couloir, la famille de Boneshères pouvait entrevoir par la porte entrebâillée d’une pièce voisine, une jeune femme en larmes. La pièce était sombre et la famille de Boneshères n’arrivait pas à apercevoir le visage baissé de la jeune femme. Tous trois se demandaient qui pouvait bien être cette jeune personne seule qui pleurait discrètement. Dans la pièce gisait probablement le corps de la défunte, celle pour laquelle tous ici présents étaient réunis, celle pour laquelle la jeune femme versait des larmes. Ils se sentaient de trop dans cette maison où ils n’avaient encore pas réussi à saluer les maîtres des lieux, ils ressemblaient à trois porte-manteaux dans un coin et il crurent bon pour se donner un peu de contenance et de légitimité de se recueillir dans la pièce mortuaire. Ils étaient en outre curieux de connaître l’identité de la jeune femme. Ils entrèrent l’un après l’autre sur la pointe des pieds, la mère d’abord qui manqua tomber en faisant un pas trop long dans sa robe trop étroite, le père à sa suite qui se cogna contre sa femme et renversa son chapeau ainsi que les feuilles mortes tenaces qui y étaient restées accrochées. Le fils à la traîne se pencha pour ramasser le chapeau de son père. Les volets de la pièce étaient fermés et seuls deux chandeliers posés sur la table de nuit éclairaient le corps de la défunte. Son visage était très ridé mais serein, le temps de la vieillesse n’avait pas laissé un angle de peau lisse sur son visage et son cou. Elle portait une robe mauve, elle était la seule aujourd’hui à ne pas porter l’habit noir et quelqu’un avait pris soin de l’appareiller de ses plus beaux bijoux. La mère de Boneshères se souciait de savoir si quelqu’un aurait la présence d’esprit de retirer ses parures avant la mise en terre. Les mains de la défunte étaient jointes comme dans une dernière prière. Ses cheveux n’étaient pas visibles, tous renfermés dans un bonnet de nuit. La famille de Boneshères était toujours plus intriguée par la jeune femme qui ne cessait de pleurer. Des petits, puis des longs spasmes douloureux défluaient en de longs torrents de larmes qui venaient recouvrir son visage et finir leurs courses sur la peau de son cou fluet. Il était difficile de lui donner un âge, elle devait avoir entre vingt et trente-cinq ans. Cette fille inconsolable devait être une parente très proche, ce n’était pas la fille car madame Koulzataer était fille unique, elle était trop jeune pour être la nièce, elle pouvait être une petite-nièce alors ou la petite-fille d’une sœur ou d’une cousine ou simplement la petite-fille, la fille de la mère Koulzataer, l’unique héritière de la grand-mère Koulzataer. La mystérieuse jeune femme releva légèrement la tête, la flamme d’un des chandeliers s’était éteinte et elle alla le rallumer. En passant devant eux, ils purent mieux la dévisager, elle était particulièrement petite de stature, elle ne dépassait pas les cent-cinquante centimètres de hauteur, son visage racorni présentait un nez disproportionné pour sa taille et ses traits étaient d’autant plus sévères que son chignon serrait ses cheveux plaqués aux quatre épingles. L’expression du visage oscillait entre la haine et la tristesse, la douleur et la fatigue. Elle avait peut-être veillé la parente toute la nuit. A regarder de plus près, la pièce était vide et dépouillée, seule une bonnetière meublait la chambre. C’était une pièce singulière, peu pratique d’usage, étant donné sa forme ronde assignée par la tour. Des tableaux avaient été enlevés des murs et il était encore possible de voir la poussière de leur présence passée sur les tentures. La mère de Boneshères observait les traces de poussière et elle pensait que le ménage n’avait pas bien été assuré dans cette pièce. La mère de Boneshères comprenait enfin pourquoi madame Koulzataer ne leur avait pas encore présenté leur fille, elle la savait laide, elle avait voulu leur cacher cette tare car elle craignait un refus au contrat de mariage. En les faisant venir en Bretagne dans cette demeure, ils ne pouvaient plus se retirer. Elle surprit le regard suppliant de son fils, il devait penser comme elle que la jeune femme de la pièce était probablement sa future promise. La mère de Boneshères devrait plus tard lui enseigner la valeur de l’argent, le sens du devoir et de la famille car cette famille était riche, bien plus riche qu’eux, elle devrait lui insuffler le courage nécessaire pour aider son fils à dépasser le sens des apparences physiques. La lente effusion des sanglots de la jeune femme continuait son cours et la famille de Boneshères se sentait à présent plus gênée dans cette pièce que dans la salle à manger au milieu des convives. L’atmosphère devenait irrespirable. Une odeur de moisissure, la senteur de la mort emplissaient la pièce qui ne devait pas être aérée depuis plusieurs heures déjà. La famille de Boneshères n’avait pas versé une seule larme, il n’y avait rien d’étrange à cela, ils ne connaissaient pas la défunte. Le mystère résidait dans le cœur de cette jeune femme qui, à la différence des autres membres de la famille, pleurait son incommensurable chagrin comme si elle devait verser à elle seule toutes les larmes d’une famille en deuil. La famille de Boneshères se sentait intruse dans la chambre de la défunte et tous trois décidèrent d’un commun accord de quitter la salle. La mère de Boneshères passa la première, suivie du père et puis du fils.

Au moment d’ouvrir la porte, la mère de Boneshères fut aveuglée par la lumière du couloir et bouscula une bonne sœur qui venait de passer. Le père et le fils de Boneshères se heurtèrent à la mère Koulzataer dans leur empressement à sortir. La bonne sœur qui était attendue dans la chapelle du village les salua d’un petit signe de la croix. La mère Koulzataer, tout bonnement étonnée de voir la famille de Boneshères chez elle si tôt, appela son mari pour les présentations. Ils se saluèrent avec la distance de personnes qui se connaissent encore peu. La mère Koulzataer était belle, l’habit noir la rendait encore plus charmante et féminine. Sa fille n’avait donc repris ni sa beauté, ni son élégance, pensa le fils, qui aurait sans doute préféré épouser la mère. Madame Koulzataer était surprise que personne ne l’ait avertie de l’arrivée de la famille de Boneshères. Elle demanda au mari s’il n’avait pas vu Yvonne. Le mari lui répondit qu’elle était sûrement dans la cuisine, affairée à ses fourneaux. La mère Koulzataer se déchargea elle-même de prendre les manteaux et les chapeaux de ses hôtes. Le père Koulzataer adressa un sourire débonnaire à la famille de Boneshères et les invita à se joindre aux invités dans la salle à manger. La mère Koulzataer réapparut et demanda à son mari s’il n’avait pas vu leur fille. Celui-ci ne sut pas l’aider et la mère de Boneshères n’eut pas le courage de leur livrer sa cachette. La mère Koulzataer se retira donc à la recherche de sa fille et laissa son mari tenir compagnie à la famille de Boneshères.

Le père Koulzataer se rapprocha du père de Boneshères et s’exclama en lui tapotant l’épaule gauche :

– C’est une sacrée bonne femme, ma femme. Je dois en faire des envieux.

Jugeant du malaise de la mère de Boneshères, il chercha à engager un peu de conversation. Il leur demanda s’ils étaient nés à Paris. La mère de Boneshères répondit que seul leur fils était né à Paris, son mari et elle-même étaient originaires de Narbonne.

Le père Koulzataer l’écoutait distraitement, il fit signe au mari de s’approcher et il lui murmura dans le creux de l’oreille :

– Vous voyez le monsieur là-bas en embonpoint ?

Le père lorgnait la table des fromages et le bon pain frais.

– Ce monsieur, c’est un gros bonnet ! C’est l’homme de confiance du ministre de l’industrie. Il va sûrement me le présenter la semaine prochaine à Paris. Vous rendez-vous compte ?

La mère de Boneshères qui cherchait à entendre ce que se disaient les deux hommes perdit la conversation intéressante de deux femmes non loin d’eux.

– Savez-vous, ma chère, l’identité de la personne qui veille le corps de la mère de madame Koulzataer ?

– Je n’en ai pas la moindre idée et je suis étonnée de mon ignorance car je connais pourtant très bien la famille Koulzataer.

– En tout cas, cette jeune femme est inconsolable. Depuis mon arrivée dans cette demeure, elle n’a pas cessé de pleurer, c’est vous dire.

– Je suis bien curieuse de savoir qui elle est. Peut-être qu’avec un peu de courage, j’irai le lui demander moi-même quand elle sortira de la pièce.

Un homme de petite stature, les yeux retirés derrière des verres ronds à lunettes, s’approcha du père Koulzataer.

– Imaginez, cher ami, que votre belle-mère est morte la même semaine que Louis de Bonald.

– C’était un brave homme comme notre bon Louis-Philippe.

– Qu’en pensez-vous monsieur de Boneshères ?

– Cela va sans dire. La France respire depuis l’abdication de Bonaparte.

– La seconde abdication, vous voulez dire ?

Les deux compères ricanèrent.

L’ami se pencha pour servir une coupe de champagne à monsieur Koulzataer ainsi qu’à la famille de Boneshères.

– A la santé de Louis-Philippe !

L’ami de monsieur Koulzataer examinait attentivement et de façon un peu hautaine la famille de Boneshères. Il ne cessait de cligner des yeux et ses globes d’un blanc laiteux semblaient grossis par le verre des lunettes. Il remarquait à leur façon de se tenir qu’ils étaient peu habitués à la vie bourgeoise de la haute société.

Il pensa qu’ils étaient des provinciaux et s’adressa à eux d’un ton paternaliste :

– Ça doit vous faire du bien le...

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