Historiettes baguenaudières / par un normand [Ch.-P. de Chennevières]

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Aubin (Aix). 1845. 1 vol. (156 p.) ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1845
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GOURDEIJERRel.LeMans
HISTORIETTES
BAGUENAUDIÈRES,
PAR
UN NORMAND.
;:,AIX,
CHEZ AUBIN, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
SDR LE COURS, 1.
ET CHEZ LES LIBRAIRES DE NORMANDIE.
HISTORIETTES
BAGUENAUDIÈRES
PAR
UN NORMAND.
(M17. LES LIBRAIRES DE NORMANDIK.
IS-io
—Aix, imprimerie d'Aubin, sur le Cours, 1.—
TABLE.
Le Curé de Maubosc page 1
Curieux Extrait d'un rapport nouvellement présenté à l'Académie
de Falaise 59
Quel souvenir de jeunesse eut un juré du Calvados 49
Lettres de Madame de Scudéry 59
Un noir 81
Mademoiselle Gueru 105
Robert Plante-Choux, ou le Portrait de Famille 155
ERRATA.
Page 10 ligne 30 : n'aurait fait, lisez : n'aurait dû faire.
— 18 — 19 : tirer après la corde, lises : tirer la corde.
— 19 — 1 : aux ponts, lises : aux points.
— 33 — 7 : j'aurai pensé, lises : j'aurais pensé.
— 54 — 19 : fermeté pieuse, lisez : fermeté sérieuse.
— 71 — 54 : émieller sa voix, lises : emmieller sa voix.
— 88 — 1 : tasses miancopiques, lises : tasses microscopiques.
— 94 — 51 : voisin de trente ans passés, lisez : de trente ans passés.
— 119 — 50 : en finissant détourner, lisez : en finissant, détourne.
LE CURÉ DE MAUBOSC.
PÀQUIER : — La, la ! espérez en Dieu, il vous assistera ; il assiste bien
les Allemans qui ne sont pas de ce païs-cy.
(DE CYRANO-BERGERAC, le Pédant joué).
LE CURÉ DE MAUBOSC.
L'autre année, par la Normandie, nous voyagions, Jules M...., de l'école
des chartes et moi, pour remplir une ancienne promesse que nous nous
étions faite. C'est un fort savant garçon, je vous jure, et vous le savez sans
doute comme moi. Je me démenais des pieds et des mains pour lui faire de
mon mieux, ignorant que je suis, les honneurs de ma province. Nous allions
de village en village, les livres de M. de Caumont à la main, furetant cha-
cune des vieilles églises, interrogeant qui nous pouvions, les sacristains et
les curés. Le voyage était charmant, fort aventureux comme vous jugez, et
pour ne m'en rien gâter, je m'épargnais jusqu'au souci d'en rien recueillir.
Le journal m'était pourtant dévolu, les notes sur les lits d'auberge et les
rencontres en grand chemin; mais comme d'ordinaire je m'en rapportais
à une mémoire très faillible qui m'a trop souvent fait mordre les pouces au
retour, du peu qu'elle avait gardé. Le souvenir au coin du feu épure si bien
ce qu'on peut ramasser de petites aventures en un tel voyage! et je comptais
— 4 —
à dire vrai, là dessus pour occuper mon pauvre hyvor. Jules M...., par bon-
heur et aussi par nécessité de son métier, se montrait autrement scrupu-
leux que moi. Il notait et renotail corniche par corniche, mesurant les jubés,
sondant les cryptes, supputant les architraves et comptant ses pas aussi,
comme un bourgeois de Dijon.
Nous voilà donc sortis de Domfront, un beau matin de septembre, sur de
méchants bidets de louage qui ne nous servaient véritablement qu'à ne pas
tremper nos genoux dans les ornières, mais qui, rasant de trop près le bord
des chemins creux, nous accrochaient, comme il advint à Absalon, la coif-
fure ou les traits du visage aux pommiers et aux coudraics plantés dans
les haris.
On arriva vers dix heures à Troutel, où nous déjeunâmes d'un poulet
et de galettes de sarrasin, et l'église visitée, dans laquelle nous passâmes
près d'une heure à déchiffrer quelques grandes dalles tumulaires un peu
moins effacées par les genoux des gens en prière que celles que nous
avions vues la veille si nombreuses à Carrouges. Nous reprîmes notre
route vers Maubosc, dont le petit clocher ardoisé nous apparut enfin
derrière son chêne centenaire, à deux heures bien passées de la re-
levée. J'ai mesuré , comme tant d'autres , avec mon bâton, le chêne
sacré d'Allouville dans l'autre Normandie ; le chêne de Maubosc, moins
connu, n'est pas loin de le valoir. La porte basse de l'église se trouvait,
par hasard, ouverte, et un personnage, que nous jugeâmes sans peine
être le sacristain, s'y évertuait, seul et à grand bruit, à ranger bancs et
chaises, à épousseler le lutrin, à redresser les cierges pour l'office du len-
demain qui était un dimanche. Nous le jugeâmes sacristain sur sa besogne
et non sur sa mine, car il avait bien la figure pleine de bénignité, mais la
taille haute, droite et roide et l'encolure d'un vrai soldat plutôt que d'un
porte-croix. Avant de faire sur ce brave homme tant de remarques atten-
tives, nous avions presque achevé le tour de l'église. Passant devant la
dernière chapelle, nous fûmes arrêtés par la vue d'une petite madone en
pierre d'un travail très fin, laquelle nous rappela à tous deux, pour l'époque
et la précision du ciseau, la jolie madone gothique qui s'adosse à l'un des
premiers piliers de la cathédrale de Sens. Il fallut alors, pour avoir quel-
que éclaicissement, se rapprocher du singulier bedeau (il avait, outre ce
que j'ai dit, une chevelure qui, pour être rousse, n'était pas d'un roux
normand), et lui demander ce qn'il savait de cette notre-dame. Il nous
répondit en un jargon qui n'était ni de notre patois ni d'aucun français de
France, que M. le curé en savait certainement là dessus plus long que lui,
et sans plus causer, il ouvrit une petite porte latérale qui donnait sur le
cimetière, et nous conduisit par delà tout droit au presbytère.
Nous avions, depuis quelques semaines, une trop grande habitude de
hanter les bons curés de campagne, pour nous effrayer de cette visite. M.
le curé de Maubosc était dans son jardin où il ramassait ses poires tombées
de l'espalier et regardait mûrir ses premiers raisins le long de la grande vigne.
Il nous accueillit de son meilleur visage qui n'était pas une figure commune
de curé, et nous lui fîmes part de notre curiosité grande.
— Messieurs, nous répondit-il, je suis, comme vous, curieux des anti-
quités, autant que j'en rencontre dans mon voisinage, ou qu'il m'en échoit
entre les mains. Je n'ai pas été sans rechercher comment et d'où cette belle
sainte vierge que vous avez vue était tombée dans notre pauvre église. Les
gens de ma parroisse lui ont une dévotion particulière. (C'est ce que Jules
et moi avions observé ; la bonne vierge de Maubosc avait son petit pied
aussi usé par les baisers des personnes pieuses que l'orteil du Moïse de
Michel-Ange ou du Saint-Pierre en bronze de la basilique).
— Elle a, en effet, lui dîmes-nous, la tête écrasée de couronnes.
— Ne la plaignez pas, repartit en souriant le bon curé, elle a failli avoir
bien pis que cela. Vous ne l'auriez pas reconnue; ne voulaient-ils pas la traiter,
— ne leur en veuillez pas, c'était par piété sincère, —comme les vieilles
images privilégiées, l'affubler en poupée d'une robe d'or à plis roides, tout
ainsi qu'une vierge miraculeuse, que Dieu ne lui a pas fait la grâce d'être.
Qu'eul-ce été que notre pauvre bonne vierge de Maubosc attifée de la sorte,
et sans les dons tout puissants que le ciel a réservés à telles que Notre-Da-
me de la délivrance. Pardieu, messieurs ! acheva bravement M. le curé de
Maubosc, je lui ai, du moins, sauvé sa beauté du diable.
— Mais M. le curé, reprimes-nous, et les papiers de la fabrique; n'y
a-t-il moyen d'y rien trouver?
— Les plus curieux, nous dit-il, ont été brûlés pendant la révolution. 11
ne m'en est resté que tout juste assez pour m'assurer que le petit vitrail
— 6 —
du haut de la fenêtre à droite, qui représentait, j'imagine, saint Martin et
les petits enfants, du moins c'est ce que j'ai supposé, car il y manque plus
d'une petite pièce de verre, avait été posé là en l'an 1563, en même temps
que les armoiries qui sont au-dessus et qui sont véritablement celles de nos
anciens seigneurs de Maubosc.
— Se voit-il encore quelque ruine du château, monsieur le curé 1 de-
manda Jules.
— Vous avez dû passer dessus, nous dit-il, et vous n'avez dû broncher
contre rien. Nu comme cela, fit-il en frappant du pied le terrain de sa
petite basse-cour qu'à ce moment nous traversions; mais anciennement
Maubosc avait château et motte, comme on disait.
Monsieur le curé nous fit entrer dans sa bibliothèque qui était plus con-
sidérable par les in-folios de Si-Thomas et des Pères de l'église que par les
ouvrages profanes. Pourtant Jules fut touché visiblement en caressant là de
la main les solides nervures de ses plus chers Bénédictins, enlr'autres le sa-
vant traité de diplomatique, sans oublier la Neuslria Pia. L'idée que
nous avions prise de M. le curé de Maubosc sur sa figure en fut encore relevée,
et la vue d'un magnifique crucifix d'ivoire, d'un ravissant missel aux pein-
tures gothiques du temps de Louis XII, qui provenait de l'abbesse de Sle-
Claire , et qui avait eu grand peine à trouver un acheteur, parce que depuis
longtemps il était sans couverture , et enfin d'une paire de fauteuils à ta-
pisserie ancienne, acquis à l'extinction d'une famille aisée du pays, ache-
vèrent de nous le donner pour un homme de bien.
— Ah ça, messieurs , nous dit-il, puisque vous êtes curieux de toute
chose antique, je ne veux pas que vous quittiez la paroisse sans voir notre
pierre levée, notre pierrefitle, comme on dit ; on n'en manque pas dans
la province , mais je ne crois point que jamais personne se soit avisé
de compter la nôtre. Pour voir cela, ajouta courtoisement M. le curé
de Maubosc, il faut faire à mon presbytère un souper maigre et vous
y héberger jusqu'à demain. Dès le point du jour, Guillaume, qui vous a
amenés à moi, et qui nous sert et dessert, l'église et moi depuis tantôt
vingtKïinq ans — c'est un brave vieux soldat Prussien — vous conduira à
mon rocher druidique; vous n'aurez guères à faire qu'une demi lieue de
pays; encore Guillaume , pour ne pas manquer l'heure de sonner sa messe,
— 7 —
vous raccourcira-t-il le chemin en vous faisant sauter quelques échaliers.
Après la messe, fit il en riant, nous mangerons les tripes dominicales , et
je ne vous retiendrai plus.
Nous eûmes beau nous excuser, il fallut céder, et non de mauvais gré.
Le bon curé semblait trouver quelque plaisir à s'épancher avec nous. Il
entrouvrit un grand coffre plein de paperasses de tout temps et de toute
sorte.
— Entre le prône et le cathéchisme , nous dit-il, je trouve encore quel-
ques heures que Dieu me permet de donner à mon loisir, et j'ai occupé ce
temps à remplir le coffre que vous voyez. Ce sont des titres la plupart
fort anciens que j'ai recueillis dans tout notre Bocage, et un plus habile
que moi écrirait avec cet amas de Chartres de notre menue gentilhominerie
et de nos pauvres maisons saintes, une bien instructive et bien inconnue
histoire de notre Pays-Bas Normand.
Nous demeurâmes stupéfaits de la patience et du trésor que nous dé-
couvrait cet humble curé de campagne. Soupçonner une histoire possible
de ce misérable et obscur Bocage, pensai-je presque mortifié, c'est une
idée héroïque.
— Que de temps et de peine, et aussi quel beau fruit ! dit tout haut Jules.
— Trente années bientôt, repondit le curé, et une attention de chaque
heure. J'ai suivi celte pensée comme un soulagement qu'envoyait Dieu aux
durs ennuis et presque aux embûches dont m'entourèrent mes ouailles et
d'autres encore dans les commencements de ma vie pastorale. La destinée de
ce bon Prussien Guillaume, s'est trouvée alors singulièrement enchevêtrée
dans la mienne , et nous n'avons plus essayé depuis de les démêler l'une
de l'autre.
Monsieur le curé suspendit là son histoire. — Nous n'avons jamais su si
c'était par un artifice oratoire, pour nous la faire mieux désirer, mais soup-
çonnant que nous n'avions point, comme lui, diné à une heure de la relevée,
il fit avancer le moment du souper et descendit lui-même nous chercher au
caveau de ses bouteilles les mieux empoudrées. Et véritablement Jules qui
est né connaisseur, et moi, selon mon peu de science, pouvons jurer d'en
avoir rarement humé de meilleur, même chez les confrères de M. le curé
de Maubosc. C'est, il faut bien le dire , la plus notoire coquetterie de nos
— 8 —
curés normands , et il faut aussi avouer que peu des plus riches personna-
ges du pays les y surpassent ; or il est au su de tout le monde qu'il n'y a
province dans le royaume dont les caves soient aussi richement fournies
que celles de Normandie , par la juste raison que pas un pied de vigne n'y
est planté pour la vendange. Quand nous en fûmes venus au Yin de Rous-
sillon et au fromage de Livarot, le curé appela Guillaume, et lui dit de
mettre la cafetière au feu , et de tirer du placard l'eau-de-vie vieille de
cidre, et Guillaume lui remettant sans doute son histoire en tête, ce que
nous avions cherché fort en vain durant le souper, il nous la conta, ou peu
s'en faut, dans les détails où je la redis.
Le nom de M. le curé de Maubosc était Joseph Carbonnier. Étant enfant,
son apparence était lourde et épaisse et sa timidité incorrigible ; mais aussi
bien que l'on voit l'esprit d'un homme fort être rempli de douceur, aussi
bien l'esprit d'un homme timide débordera-t-il en pensées d'audace et de
vigueur. Maître Carbonnier, son père, dernier bailli de Troutel, s'était ef-
frayé de bonne heure de cette fureur avec laquelle il voyait que son fils
recherchait l'étude, et il lui répétait sans cesse la sage maxime de notre
pays : jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, signes de mort. En outre de
ces traits, ce jeune homme était, pour tout dire, chaste comme son patron,
fort tenace et opiniâtre en ses croyances, et d'une humilité et d'une com-
plaisance parfaites. Faites-lui bis, faites-lui blanc, ça vous plaît, tout est
dit. Cetie humeur visiblement propre aux plus belles vertus chrétiennes et
cet esprit entièrement porté à Dieu, virent s'approcher l'épreuve accoutu-
mée de ce tsvnps jt la prévinrent. En ce temps-là, qui était celui de Napo-
léon, le tour v:,iiait à chacun d'être soldat ; il n'était point d'adresse : doigt
coupé, pied tordu, dent cassée, épaules serrées, qui sût y faire échapper, et
cet état, comme on sait, n'était point alors une sinécure. Les hommes qui fai-
saient métier de remplacer les riches à la guerre, ne se vendaient pas
moins de quinze cents pistoles, que la plupart de ces gens regagnaient
plusieurs fois en désertant leur régiment pour se revendre de nouveau.
Ces quinze cents pistoles équivalaient à la plus forte moitié des prés et
champs composant le petit bien de M. Carbonnier. Il n'eût pu, pour un
seul enfant, se résoudre à un si énorme sacrifice et déshériter ainsi cruelle-
— 9 —
ment son autre enfant, Antoinette, qui n'aurait plus eu à compter que sur
sa jolie mine pour s'établir en mariage.
L'état de prêtrise satisfaisait l'esprit de paix de Joseph et son tempéra-
ment, et d'un même coup le soustrayait à l'armée. Quoique cette idée l'eût
fréquemment préoccupé depuis son enfance, il s'y abandonna plus sérieu-
sement en prenant de l'âge, et considérant que ce dessein, une fois arrêté,
le sauvait d'un embarras, le plus grand sans doute qu'il sût prévoir dans
sa vie, chaque jour plus proche et plus inévitable.
Dans les pires jours de la persécution, quand la foi était violée et faussée,
et la garde des ouailles commise à des pasteurs infidèles, il n'entra pas
dans la divine conduite, que nous fussions un moment privés des sacrés of-
fices de prêtres non assermentés. Malgré la rage impie des citoyens de cha-
que ville et les recherches et battues sans cesse renouvelées, ces généreux
martyrs que l'on trouvait prêts en tout lieu à chaque besoin des âmes,
brûlant du zèle et du courage qu'enseigne notre religion, soit qu'il fallût
consacrer une naissance ou un mariage chrétien par les bénédictions de la
sainte église, soit qu'il fallut, cela se vit alors, porter le pardon de Dieu
au chevet de leurs bourreaux mourants dans le blasphème, échappaient
comme par miracle et par des détours surprenants à tous les pièges enne-
mis. Au commencement, tous n'étaient pas mis en pièces par la main des
furieux, mais ils étaient abreuvés de plus d'outrages que notre saint Maître
en sa Passion, dont le moindre était l'usage de les promener par les carre-
fours sur un âne, assis sens devant derrière et la queue de la bête dans leur
main.
Les fidèles chrétiens sentant mieux le besoin de ces consolateurs à me-
sure que le sort des honnêtes gens devenait plus incertain, apprirent à leur
faire des cachettes plus sures dans leurs maisons, sous les gerbes des gre-
niers, derrière les fours, entre deux caveaux, et dans les fermes en un coin
des granges, et jusqu'au fond des bois, où les petits enfants leur portaient à
manger. En reconnaissance, et se conformant au précepte divin, ces mi-
nistres persécutés du seigneur, instruisaient avec tendresse de sa loi tous
ces petits enfants, défendant, dans le secret, contre l'impiété du siècle, leurs
premiers exercices.
Les premières paroles de dévotion que pût comprendre Joseph Carbon-
— 10 —
nier et les premières oraisons qu'il pût apprendre, lui vinrent d'un de ces
vieux prêtres non assermentés que sa mère, Mme Carbonnier, tenait en
cache, et qui prenait autant de soins de Joseph que sa nourrice elle-même.
Joseph réfléchissant, dès qu'il eut quelque connaissance, sur ces instruc-
tions primitives, empreintes en lui par ce vieux curé qui s'exposait à souffrir
mille morts pour ses croyances, ne chercha point à les effacer, mais à s'en
pénétrer mieux coeur et âme.
Ayant achevé ses humanités au petit séminaire de Séez, et ses études
théologiques au grand séminaire, il y prit la soutane, et de cette manière,
se trouva sauvé de la grande chance qu'il courait de traîner un sabre de
dragon dont il avait la pleine taille, ou d'être incorporé dans ce fameux
vingt-huitième, tout formé de conscrits normands, et qui fit, à Austerjitz,
des merveilles de courage.
Il'se trouvait alors que l'illustre clergé de France, horriblement mutilé
par l'apostasie ou le martyre de ses plus nobles membres, était pourtant
sorti du tombeau qu'il avait gardé dix années, et montrant au peuple ses
plaies encore saignantes, avait ranimé la ferveur et appelé des apôtres. Et
cette religion renaissant pouvait-elle manquer d'apôtres, quand, au jour
de sa feinte agonie, nos provinces l'avaient confessée par des combats de
géants, et quand ces nouvelles fêtes du cirque, données au peuple par Maral,
avaient repeuplé les catacombes ? Enfin, s'il arrivait, Dieu me pardonne ce
blasphème, que la religion du Christ fut reconnue une erreur par les intel-
ligences haut-montées, et n'eût plus de prêtres en nos pays, elle devrait
trouver encore des philosophes qui endosseraient sa robe pour secourir, au
moment de la mort ou de l'affliction, les pauvres simples qui n'auraient pas
dépouillé leur foi en elle, et l'invoqueraient dans la mauvaise heure. Les
jeunes curés étaient en nombre dans le clergé nouveau. Vers 1814, Joseph
Carbonnier fut envoyé à Maubosc pour en desservir la paroisse.
Paul Louis qui a fait rire du bien, plus souvent qu'un honnête homme
n'aurait fait, n'a point tari sur ces jeunes curés, ne voulant point entendre
ce que demandaient d'eux leur zèle et l'horreur des dernières souffrances du
Christ. Leur vive ardeur, éveillée alors et soutenue par les hauts esprits du
siècle contre l'irréligion qu'ils n'avaient pas encore désespéré de détruire,
— Il —
cherchait l'ennemie sous tous ses masques et chacun avait à coeur de la
chasser de son petit empire.
M. Carbonnier, entrant au presbytère de Maubosc, y trouva toutes choses
en un grand désordre. L'ancien curé qui était un pauvre laisse-tout-faire,
n'y voyait quasi rien à travers ses besicles, à l'horrible saccage qu'on exer-
çait contre sa maison, sans faire grâce à celle de Dieu. Les enfants de
choeur entamaient le vin des buretles avant la sainte messe et l'achevaient
après ; ils se paraient, pour leurs mascarades, des panaches du dais ; s'ils
jouaient à guigne-muchette, ils montaient dans le clocher, ils ravageaient la
sacristie, et fouette à la rigoulelte ! quand ils étaient cachés dans les armoi-
res où l'on serrait les chappes. La vieille gouvernante, Céleste, vivait dans
la meilleure intelligence avec le sacristain qui s'appelait Rochon, et pour
prélever la dîme à tout propos sur les menues redevances et faisances du
curé, ils s'entendaient, c'est le mol, comme larrons en foire. Les petits
gars de la paroisse, sachant bien que c'était à Rochon qu'ils volaient, ne
se faisaient pas faute d'enfoncer la haie qui dosait le courtils du curé pour
en abattre les poires et secouer les merisiers, et, de cetle façon, pour son
fruitier l'année n'était jamais bonne. Quant aux offrandes auxquelles il avait
droit à l'occasion des mariages ou naissances, de quelque nature qu'elles
fussent, en sucre, en vin, en fromage, en volaille, il n'en avait jamais que
la vue; et ainsi arrivait-il que le vieux curé, qui n'avait jamais eu la tête
ni forte, ni lourde, était de toute sa personne léger comme une paille battue,
et Céleste, à l'opposé, grasse, dit le proverbe, comme un chien de presby-
tère. Les parents du bonhomme voulaient-ils qu'il y trouvât à redire : —je
m'en jetterais la tête contre les murs, leur répondail-il, qu'il n'y en aurait
que les bosses. Ils obtinrent de Monseigneur qu'il serait transporté plus
près d'eux, et M. Carbonnier viut donc prendre sa cure.
Céleste et Rochon qui sentaient leur fortune s'en aller avec l'ancien
curé, se présentèrent en rechignant à la porte du presbytère pour tenir la
bride au cheval, pendant que le nouveau desservant sortirait de la carriole.
A la vue de sa mine sérieuse et de sa grande taille un peu lourde, Rochon
ne se tint pas de mécontentement; mais Céleste qui considéra son air de
jeunesse et la simplicité de sa contenance, se rassura incontinent : c'est un
Jacquot-Nanette d'autre sorle, pensa-t-elle.
— 12 —
M. Carbonnier demanda à Rochon s'il voulait bien lui ouvrir les chambres
du presbytère, et lui expliquer l'usage accoutumé de chacune. Rochon lui
répondit bourrument que la servante était là qui avait les clefs du logis et
que lui ne connaissait que celles de l'églige. Céleste ne le laissa pas con-
tinuer sur ce ton :
— Garde ta langue pour manger des choux, fit-elle en l'interrompant.
Alors elle débarrassa les mains du nouveau desservant de son bréviaire
et de son parapluie, et l'invita à passer le seuil de la maison curiale, avec
les révérences les plus galantes du monde. Mais dès que M. Carbonnier eut
mis le pied au dedans de ce seuil, il put croire être tombé dans cet antre
de Thébaïde où le bienheureux Antoine lutta par la patience et la foi contre
les malignes imaginations et transformations de mille légions de diables
enragés.
Céleste commença, pour premier essai, à établir, sauf appel à notre St.-
Père, un carême des qualre saisons ; si bien que, rien que par les jeûnes,
M. Carbonnier eût gagné sept fois son salut; mais il ne l'en voulut croire et
souhaita d'avoir une basse cour. Il n'en tira pas tous les profits ordinaires,
car il parait que les coqs n'avaient point de vertu, et il ne fut jamais assez
habile pour mettre la main sur un seul nid de ses poules.
Dans le village était un homme qui s'appelait Gondouin ; il se faisait
connaître pour brutal, incrédule et ennemi des prêtres. Son père et lui
s'étaient portés acquéreurs de quelques vergées de biens nationaux, qui lui
donnaient une certaine consistance dans la commune. Il émerveillait l'esprit
de plusieurs braves gens de sa paroisse par de violentes moqueries , con-
servées en sa mémoire depuis les temps non effacés de la révolution.
Le vieux curé qui venait de quitter Maubosc avait pris de lui une crainte
ridicule , au point de n'en oser parler. La mauvaise influence de Gondouin
et sa brutalité s'en étaient accrues d'autant ; et maintenant il riait et fai-
sait rire de tout pouvoir sacré et intimidait les religions attiédies. Enfin,
pour tout dire, il avait servi dans les guerres de l'Empire avec quelque hon-
neur , et il ne souffrait ni pitié ni merci pour le pouvoir nouveau. Toute
son humeur se portait donc contre les prêtres , au mains de qui l'on disait
être commis ce pouvoir. Puissance de paix cl de charité qui s'élevait par
sa nature même , contre une puissance de guerre et de haines.
Le zèle du nouveau desservant excita contre lui un transport extraordi-
naire à propos de la danse. La coutume était sous l'ancien , depuis le
temps où l'église s'était rouverte au culte , de danser le dimanche devant
le portail, dans l'enclos même du cimetière. Les gens de Maubosc n'a-
vaient point trouvé, dans cette époque horrible où le peuple renia et honnit
la foi de ses pères, un emplacement plus commode que cet ancien cimetière
pour y célébrer les solemnités et les jeux de la commune. Chacun sait
qu'alors l'idée était qu'il convenait d'honorer les restes des aïeux par la joie
et par des buissons de roses, non par des pleurs et des cyprès. En maint
autre endroit de la province les filles et les garçons de village s'ébattent
ainsi dans les cimetières, sans songer au repos et au silence que deman-
dent les morts.
M. le curé de Maubosc monta donc dans sa chaire et parla avec une grande
véhémence contre cet usage impie, et cette profanation abominable d'un
lieu aussi sacré que l'église même.
— Vous n'oseriez, leur dit-il, traverser le soir cette enceinte bénie , ni
même en longer de trop près la muraille, craignant que vos soeurs et vos
mères et tous vos proches ne se lèvent de sous leur gazon pour inquiéter
au passage vos âmes pécheresses , et si vous apercevez la croix noire qui
est plantée à leur chevet, vous croyez que c'est leur bras qui surgit de
terre et vous menace , et voilà que sortant à peine de la maison du sei-
gneur , et vous croyant défendus contre les fantômes par les rayons écla-
tants de ce soleil qui ne devrait montrer que la honte de vos fronts, vous
venez là étaler à la porte de Dieu et comme bravant sa justice, le scan-
dale de vos vanités et de toutes vos passions mondaines. Vous foulez sous
vos pas impudiques les restes à peine refroidis de vos morts les plus chers,
vous broyez leurs ossements , et vous leur défendez le sommeil que leur
vie sainte à mérité, et Satan est maître du champ de J.-C.
Il continua , en termes semblables, à s'élever contre les plaisirs cou-
pables des jeunes gens , qui donnaient à l'enfer la moitié du jour consacré
au ciel.
Il descendit enfin de la chaire et comme il avait vu rougir les filles, il
pensa avoir gagné la cause de Dieu. Mais , la relevée, après vêpres , les
paysans demeurèrent, par habitude, assemblés dans le cimetière, les filles
ne s'écartèrent pas loin , le ménostricr se trouva là et la vieille vendeuse
de fouaces , qui courait les assemblées avait déjà posé sa corbeille sur les
tréteaux. Les plus hardies commencèrent le branle et les timides n'en
voulurent rien perdre. Les coiffes allaient donc sautant et les blaudes des
gars fouettaient au vent, quand sortit le jeune curé de son presbytère ,
pâle et presque pleurant de cet ennui. Il les regarda de loin , puis à me-
sure que son coeur se remplit de la sainte fureur, dont fut animé le divin
maître chassant les marchands du temple de Salomon, il s'avança au mi-
lieu d'eux et rompant une ronde, en retirant la main d'une fille de celle
d'un garçon, il menaça du refus des secours pieux les brebis rebelles à
la parole du pasteur ; se retournant vers le vieux violoneux , il le saisit
par sa veste et le força à descendre de la pierre lumulaire où il s'était
posé ; et pour dernier effort, il remit à la marchande aux brioches son
panier sur les épaules et la poussa hors des murs du cimetière. Voyant
ces transports du jeune prêtre , tous les branles s'arrêteront d'un coup.
Gondouin n'avait garde de manquer là. Comme chacun regardait sa
voisine sans mot dire, il poussa de sa pleine voix un gros rire et s'écria
que le cimetière était fait pour tout le monde, et que le curé n'entendait
rien à ce qui faisait plaisir aux morts; que pour lui il était certain que son
défunt père était autrement réjoui par un petit air de viole ou de vielle
que par des chansons de procession. Ne faudra-t-il point, dil-il, aussi,
que nous passions le dimanche à dévider des chapelets au coin de notre
feu. On voit bien que les temps changent, car voilà les corbeaux qui piail-
lent plus haut, et ceux de l'année mieux que les vieux de cent ans.
On ne vous demande pas de tenir le violon. Mais laissez donc danser
les filles ; vous écouterez le lundi ce qu'elles vous en diront à confesse ;
et pardieu, ce serait bien de votre âge de danser avec nous.
— Vous qui parlez , lui répondit le curé , et teniez de dépouiller par le
scandale le ministre de Dieu du respect dont l'entoure la loi sainte, si vous
mouriez demain sans repentir , vous n'entreriez point, je le jure , dans
cette enceinte des morts fidèles.
— Ne vous inquiétez pas de mon dernier bivouac, monsieur le curé ,
répondit Gondouin, j'ai failli laisser mes os dans plus d'un coin de ce pays
des meinherrs où vous ne seriez pas venu les ramasser pour les mettre dans
— 15 -
votre champ mal hersé. Allez toujours pissant , lit le rustaud, jusqu'à ce
que le vent vous lâche.
Gondouin s'aperçut en ce moment que les filles s'étaient débandées et
sautaient plus lestement que les moutons de Dindenol, les trois marches
en pierre du cimetière. Il en arrêta le plus qu'il put et leur dit qu'il voyait
bien qu'elles ne voudraient plus danser dans le cimetière qui était pour-
tant la meilleure place du village ; mais derrière sa maison il y avait une
belle cour où le curé n'aurait pas vue de dedans son presbytère, et la grange
ouverte dans les mauvais jours : entre nous autres filles, il n'y aura pas
de garçons. Il en entraîna bien quelques unes, et le dimanche d'après ,
les autres s'y rendirent sans trompette. De cette bataille épouvantable , le
pauvre M. Carbonnier rentra au logis à demi mort.
Un matin qu'il allait et venait dans son jardin, taillant ses poiriers et
échenillant ses rosiers, il aperçut des pas dans une plate-bande de choux,
et suivant cette piste, il trouva qu'elle aboutissait à deux troncs de brocoli,
de la veille même étêtés, et les pas de retour conduisaient sans méprise
vers la haie d'enclos. Les brèches, dès les premiers jours de l'arrivée de M.
Carbonnier, en avaient été réparées; mais des buissons d'épines sèches
avaient été apposés et non plantés sur le fossé. M. le curé voulut montrer
qu'il se tenait sur ses gardes et effrayer le maraudeur. A la nuit tombée, il
emmena avec lui le chien du vicaire et l'attacha à un arbre voisin de la haie.
Il veilla une heure ou deux plus tard qu'il n'avait accoutumé, mais il n'en-
tendit rien, et le lendemain il trouva d'autres ravages. Il ne sut que penser,
et pour en avoir le coeur net, il résolut de faire sentinelle. Voilà qu'avant le
premier frôlement dans les broussailles, vers onze heur.es, une voix se prit
à appeler le chien par son nom : Brillant ! Brillant ! une voix d'ami ; puis,
une bourrée d'épines fut écartée, et le maraudeur se glissa comme par un
chemin connu. M. Carbonnier le voulut voir faire jusqu'au bout et le suivit
sans bruit. Il s'arrêta pourtant en entendant se mêler deux voix, et il s'ap-
prochait pour démêler à qui ses plates-bandes avaient affaire, quand son
pied, buttant contre une bordure de buis, le fit trébucher et effaroucha
les compères. Il ne put en suivre qu'un seul des yeux, et comme il vit que
celui-là regagnait la haie, le curé excita Brillant qui, n'écoutant plus que
cette voix, saisit le coureur de nuit par sa veste, et lui arracha une poche.
— 16 —
Étant rentré chez lui avec ce lambeau, M. Carbonnier reconnut aussitôt
la veste de Rochon. Il n'avait point vu où le complice avait passé; il ne
put s'ôter de l'idée que Céleste recevait ainsi, chaque nuit, son bon ami
Rochon dans le jardin du presbytère, ce qui était vrai ; mais l'honnête jeune
homme se défendit tant qu'il put du jugement téméraire. M. Carbonnier
demanda, le lendemain d'un ton fort sévère, les clefs de l'église au sacris-
tain, et Rochon les rendit sans mot dire ; mais au moment où il mettait le
pied hors du logis, M. le curé entendit qu'entre ses dents il marmottait à
Céleste : — ce curé là fait comme les enfants de prêtre, il mange son pain
blanc le premier; — et M. Carbonnier tint son coeur prêt à de nouvelles
épreuves.
Le vicaire dont j'ai nommé le chien, s'appelait l'abbé Mahelin. Le des-
servant d'autrefois était trop faible et trop vieux pour satisfaire à tous les
besoins de ses paroissiens, et Monseigneur lui avait adjoint un vicaire dont
l'activité suppléât à celle du pauvre curé ; et, de fait, à juger par la vigueur
et l'activité du corps, Monseigneur ne pouvait mieux choisir. L'abbé Ma-
helin était (il ne s'en cachait pas devant ses amis) un ancien chouan mal
tonsuré, qui pensait s'être défait, en prenant les ordres, de son amour
pour le Bocage et pour les armes. De tout bois l'empereur faisait des
prêtres, comme de tout bois des soldats. Mahelin trouva le moment bon
pour faire valoir le petit savoir en i:s qu'il tenait d'un oncle, ancien curé
dans l'Avranchin avant la mauvaise époque ; et voulant se reposer de la
guerre de haies et de bois taillis qu'il avait faite avec M. de Frotté, il
s'engagea dans la prêtrise. Mais bientôt s'aperçut M. Mahelin que pour
avoir servi dans les bandes catholiques, on ne se trouvait pas, par cela
même, entièrement propre, le lendemain, à servir Dieu dans la légion
sainte de son église. Il n'était pas homme à se mentir à lui-même et vit
clairement que la lecture en hébreu des livres sacrés ne serait jamais son
fait ; et se mettant l'âme en repos par celte idée, commune aux médecins
de campagne, que la piété et la foi non plus que la médecine ne s'appre-
naient point dans les livres, il ne douta point qu'avec la continence, la
charité et la bonne volonté il ne se fit estimer aussi bon prêtre que pas un
de son diocèse. Son dégoût avoué de l'ergoterie écrite, — systèmes, em-
blèmes et crèmes sures, comme il les nommait, — ne permit de longtems à
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Monseigneur de l'établir en un poste utile. Enfin s'offrit le vicariat de
Maubosc, où ni les courses de nuit ne l'effrayèrent, ni les secours de main
aux pauvres gens en corvée, ni — à qui cela nuisait-il? — une bonne
place au haut bout de la table, dans les fermes, à la saison dès batteries de
sarrasin , et, dans l'occasion , il les instruisait de toutes les recettes pour
plaies et blessures qu'il avait apprises en chouannerie.
Il faut bien , dans les presbytères isolés , une pauvre arme de
défense, accrochée au-dessus de la broche dans les cuisines. L'abbé
Mahelin, arrivé à Maubosc, mit la main sur un vieux mousquet dévoré de
rouille, qui comptait, j'imagine bien, avoir craché depuis belles années, sa
dernière balle. Dire que ce fut pour la sûreté plus grande du presbytère que
M. Mahelin entreprit de dérouiller cette arme de paix, serait menlir; mais en
tout pays les prêtres ne sont point réprimandés pour cela, et — celui-là nie
revient de suite à la pensée, — le prêtre ermite du Vésuve est le chasseur
de lièvres le plus intrépide de sa montagne et du pays de lave en arrière
de Naples. C'était la nuit que l'abbé Mahelin sortait en culotte courte et
soutane retroussée, et les délonnations du mousquet dans les bois, causaient
des frayeurs inexprimables aux bonnes gens des fermes, qui se contaient,
à la veillée, des histoires de chasseur noir. Le garde de la Goupilière avait
seul le secret.
Un des enfants de choeur, Michel Vilain, se trouva perdu un beau jour,
sans que l'on pût deviner où le pauvre petit avait passé. Sa mère le cher-
cha à hauts cris par tout le village et s'en vint à M. le curé qui ne sut que
lui en dire. Le troisième jour seulement, M. Carbonnier étant descendu à
son caveau qui était séparé de sa cave à cidre et placé sous les bâtiments
les plus écartés du presbytère, pour y prendre le vin nécessaire aux burettes
de ce jour-là, y trouva Michel épuisé de faim et de frayeur, et ne pouvant
se soutenir de froid et de faiblesse. Il s'était glissé par le soupirail suivant
ce qu'il avait vu faire à ses camarades, du temps de l'autre curé, et n'a-
vait pu ressortir par la même voie, ni se faire entendre à cause de l'éloi-
gnement du caveau au vin et de la surdité de ses voûtes.
Vers le même temps, — autre aventure, — commença à tinter à toute
volée la grosse cloche de l'église, et cela, par le fait de mains inconnues et"
à des heures irrégulières du soir ou de la nuit. M. Carbonnier s'en prit
2
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d'abord à un valet de ferme que lui avait recommandé, pour cet emploi de
custos, maîtresse Lucienne, fermière de l'Anglescherie, qui avait longtemps
gardé ce garçon chez elle à titre de valet de ménage ; mais celui-là répon-
dit très fermement à M. le curé qu'il n'avait jamais laissé ses clefs aux mains
de personne, et qu'à moins que ce ne fut le diable, il ne pouvait penser
que ce ne fût le curé lui-même, dans ses moments d'humeur lie. M. Car-
bonnier lui recommanda de veiller à sa cloche, promettant de lui venir en
aide si le diable se mettait de la partie. Mais mal en prit à Jean Molinel d'y
mettre l'oeil de trop près ; car dès la nuit suivante il se mil en guérite dans
le confessional voisin de l'escalier du clocher ; de là il guetta passer le faux
sonneur, et apercevant qu'il n'avait ni queue ni cornes, il se mit en devoir
de le poursuivre, mais l'autre se retourna, et, descendant les dégrés de
toute la force de ses jambes, il bouscula Jean Molinel et le jeta à la ren-
verse. Le curé ni le vicaire ne furent pas plus heureux, car on eût dit qu'il
y avait vraiment du malin esprit là dedans. Les lanternes les mieux allumées
n'y voyaient rien. Le curé ouvrait-il sans bruit la porte basse de l'église,
aussitôt la cloche se taisait ; il tournait le dos , elle retintait. Sans le mira-
cle que Dieu permit, cette moquerie de Rochon durerait encore. Un diman-
che qu'il sonnait matines avant le jour, il s'en donnait de si bon coeur à tirer
après la corde, que la cloche se dépendit et tomba à deux pas de lui, — en-
core une fois, c'est un miracle ! — sans lui broyer ni la tète ni les membres,
mais avec un fracas si épouvantable, qu'il en tomba pâmé de peur. Joignez
à cela qu'une poutre en tombant lui avait contusionné l'épaule ; enfin de
souleur plus que de mal, il resta sur la place, et c'est de là que le releva
M. Carbonnier. Il l'emmena au presbytère où Céleste le reconforta d'un verre
de bon boire, et le curé reprenant la réprimande de plus haut, le menaça de
porter devant le juge l'affaire du jardin et celle de la cloche, s'il éprouvait
de lui une autre semblable contrariété.
Rien de si terrible que les imbécilles , et après les imbécilles que les
bêtes craintives, ainsi qu'on va le voir, et pour vous dire toute ma pensée,
que les gens timides aussi.
Les neiges vinrent de bonne heure à Maubosc. Quand elles étaient hautes
ou quand elles se fondaient, ou seulement quand les boues couvertes par
l'eau des pluies, ne permettaient pas aux piétons de passer par tous les
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chemins creux, M. le curé se servait, pour se transporter aux ponts de sa
paroisse où le soin des âmes l'appelait, d'une méchante rosse qu'on nom-
mait la harique, vieille bête bien tranquille et d'une allure tout à fait com-
mode, point brillante d'ailleurs et jamais la tête haute, vraie monture d'un
humble curé, et qu'on n'eût distinguée de celle de Notre-Seigneur qu'à la
longueur des oreilles. Céleste la nourrissait de mille douceurs de jardinage,
têtes de carottes, peaux de melon, fine herbe fraîche, et grommelait contre
le curé, iuand il la ramenait à l'écurie haletant plus fort que de coutume.
Mais elle n'eut le courage de rien dire cette fois où il revint avec la bête au
presbytère, la jambe gonflée par une foulure horrible, pâle, exténué, criant
à chaque pas, et la harique couronnée de ses quatre membres.
Il était sorti pour visiter une malade, à demi-lieue de son logis, par un
beau soir, bien sec de gelée, où la neige, couvrant de toutes parts les gué-
rets et les haies dépouillées, éclairait un peu la nuit et aidait aux étoiles
scintillantes. Ayant accompli ses fonctions saintes et versé le baume de
paix sur la pauvre maison, il revenait au presbytère, et talonnait de loin
en loin les flancs de la harique avec celui de ses pieds qui était éperonné,
car ainsi nos fermiers ne portent jamais qu'un éperon, pour presser ou seu-
lement pour soutenir son pas relevé.
A mi-chemin, dans un endroit écarté des habitations, un fantôme blanc
se leva d'un fossé plein de neige, et se mettant en travers du chemin, il leva
ses grands bras, et de ses deux mains partirent deux artifices en feux
croisés. Les cheveux du curé s'étaient hérissés à cette apparition subite ; il
se serait pourtant remis aussi vite, ces feux fantasmagoriques montrant
qu'on n'en voulait point à sa vie, mais la peur de la harique fut irrésistible
et si profonde, que son gosier en poussa presque un son. Elle frémit par
tout son corps, se cabra, et se jeta contre un fossé où elle s'abattit et con-
tinua à se débattre, car elle voulait s'enfuir de ce fantôme et de ses feux
mal éteints. M. Carbonnier se trouva pris par l'une de ses jambes entre la
jument et la berge, et ils restèrent un moment ainsi, pendant que le fan-
tôme, toujours muet, se retirait vers l'autre fossé d'où il s'était dressé, et
disparaissait derrière les haies. Enfin la harique, par un dernier mouvement,
se dégagea et ils arrivèrent au presbytère dans le bel état que j'ai dit.
Le lendemain de ce jour, vers la même heure, la malade qui avait désiré
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la veille entretenir M. le curé, le voulut encore voir auprès de son lit, et les
siens envoyèrent un gars au presbytère pour demander à M. le desservant
qu'il eût pour ses parroissiens cette complaisance nouvelle. M. Carbonnier,
qui devait garder le lit plusieurs semaines, pensa aussitôt à envoyer le vi-
caire à sa place, et dit à Céleste qu'elle montât avertir M. Mahelin. Mais
voilà qu'un long moment se passait et Céleste ne revenait pas. — Elle serait
bonne à aller chercher la mort, se disait M. Carbonnier, elle n'irait pas vite.
A moins, pensait-il, qu'elle ne lui passe elle-même ses bas et ses culottes,
elle devrait être redescendue mille fois. — Enfin cependant, Céleste repa-
rut, et fut cruellement touché, le pauvre curé, quand elle lui rapporta que
M. le vicaire ne se trouvait pas dans sa chambre, où son lit n'était point
défait, et qu'elle l'avait appelé et cherché vainement partout le reste de la
maison.
Ce ne fut que trois heures après qu'il rentra. Céleste le surprit et l'amena
au curé, vaille que vaille, tonne qui vente, dans l'équipage où il se trouvait.
M. Mahelin voyant la nuit si propice, si sèche et claire des reflets de neige,
autant que la précédente, car le jour n'y avait rien changé, avait pris sur
son épaule le mousquet du presbytère, avait chaussé des sabots, et s'était
glissé hors du logis, et s'en était allé se poster à l'affût sous les bois de la
Goupilière, où, avec la patience d'un vieux chouan, il était resté quatre
heures les pieds dans la neige et l'haleine gelée sur les lèvres.
M. Carbonnier le pria de s'approcher de son lit, et se mettant sur son
séant, il entama une éloquente réprimande qui pénétra de componction le
malheureux M. Mahelin; car cet honnête vicaire montrait toujours pour ses
curés, de quelqu'âge inférieur au sien qu'ils fussent, un respect et une sou-
mission admirables, habitude d'obéissance prise avec ses chefs de guerre.
Le jeune curé le retint donc longtemps sur la sellette, lui répétant sous
toutes formes que Jésus avait défendu aux siens de se servir des armes :
Celui qui frappe de l'épie.... C'est ainsi que dans des temps éloignés, les
prêtres du Seigneur ont combattu dans les armées des hommes, et même,
à la grande bataille, l'évêque de Bayeux commandait une partie de celle du
duc Guillaume, son frère, abattant des chrétiens avec une pesante niasse
d'armes. Mais après ces temps, que de lévites ont péri par l'épée ! car toute
parole de Dieu s'accomplit sur la terre : tu ne tueras pas, ou tu seras frappé
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du glaive. En des temps de ténèbres et d'exterminations, les prêtres ont
combattu avec le fer ou ont armé les hommes pour le combat. Voyez main-
tenant comme le fer s'est abattu sur eux; voyez le carnage qui fut fait d'eux
hier. Ministres du Verbe, notre arme est le Verbe.
— Mais, monsieur le curé, dit le vicaire, des lapins ne sont pas des
hommes.
— Non, sans doute, répondit le curé, mais s'y prend-on d'autre manière
pour tuer un homme que pour tuer un lapin? La vue du sang de tout être
créé ne doit point réjouir les yeux d'un vrai serviteur de Dieu, et le chré-
tien ne devrait jamais souhaiter de savoir comment il pourrait frapper de
mort son semblable. L'amour des armes est une passion païenne. Ce n'est
pas qu'il convienne davantage que le prêtre marche toujours le front baissé
et l'oeil craintif, et comme rougissant du Dieu dont il porte la puissance.
Voyez-les, trop souvent, comme leur allure est gênée et furtive, eux dont
le caractère est d'être nobles et ouverts et de marcher au-devant des âmes.
Leur regard est devenu étroit, obstiné, défiant comme celui d'une caste per-
sécutée et en butte au justes haines du peuple. Les brebis se sont changées
en loups, et le berger craint le troupeau. Non, cette contenance ne sied
point à ceux qui annoncent la parole du sauveur. Que ceux qui craignent la
mort ne s'engagent point dans la milice. Jésus n'a-t-il pas dit : vous souffri-
rez beaucoup à cause de moi. Que notre esprit soit simple ; que notre bou-
che soit pure, notre coeur plein de courage, nos mains pleines des pardons
du Christ et toujours prêtes aux clous de la croix. Quelle rencontre bouf-
fonne, jugez, eût été la nôtre, au milieu des bois, et comme elle eût prêté
à rire à ceux qui nous veulent du mal, si, écoutant les contes qui courent
par la parroisse et cédant à leur terreur du malin esprit, le curé s'en fût
allé chercher à minuit le diable vers la garenne, et s'il eût conjuré et exor-
cisé son vicaire.
Il lui conseilla ensuite d'exercer son esprit par l'étude, et le renvoya au
lit le coeur rempli de sainteté.
Céleste mit à profit les jours et les semaines durant lesquelles M. le curé
de Maubosc ne put sortir de sa couchette, pour recommencer ses équipées
amoureuses avec Rochon. Mais cette fois, pour prévenir tout accident de
molet mordu ou de veste déchirée, elle servit à Brillant, dans son écuelle,
— 22 —
Une forte dose de mort au rats, dont creva ce pauvre chien. L'abbé Mahelin,
désolé de la perte de cette bête qui lui était fort attachée , et désirant se
venger de qui il soupçonnait, observa de près les allées et les venues de
Céleste, et la surprit un soir en cornette de nuit et en jupon court, errant,
comme l'ombre de Didon, derrière les pommiers du jardin, à la recherche
de son galant qui franchissait la haie, au buisson d'épines accoutumé. Cé-
leste fut congédiée incontinent, et M. Carbonnier, ne sachant à qui se fier,
écrivit à sa soeur Antoinette, pour la prier de venir à Maubosc gouverner son
presbytère.
Il commençait à se relever alors, et ce fut pour avoir sous les yeux en-
core un petit ennui d'autre sorte ; car voilà que l'abbé Mahelin qui ne prenait
jamais d'un livre que ce qu'il lui en fallait, avait éparpillé à son usage toute
la bibliothèque du jeune curé, égratignant les reliures , faisant des cornes
aux pages , et semant les tomes dépareillés par toutes les chambres de la
maison. M. Carbonnier qui avait pour ses livres une tendresse sans pareille,
se sentit le coeur navré et n'eut pas le courage d'en rire, c'est-à-dire qu'il
n'éprouva pas au fond de lui-même un petit soulagement, quand l'ancien
curé se trouvant sans doute trop embesogné dans sa nouvelle paroisse, s'a-
visa de réclamer son vicaire de Maubosc. L'abbé Mahelin partit sans autre
regret, et quelques jours après, qui étaient les premiers de mars, M. Car-
bonnier ayant conquis enfin et occupant librement son presbytère, Antoi-
nette arriva à Maubosc.
Antoinette Carbonnier, suivant ce que nous a dit son frère, était une jeune
fille d'une beauté charmante et dont le coeur était droit et rempli d'honnê-
teté. Son abondante chevelure d'un blond cendré, ses yeux bleu clair et où
les larmes venaient à chaque rire, sa taille élancée et sans maigreur et tous
les traits accomplis de sa figure n'appelaient pas seulement une admiration
tranquille, mais elle portait répandu en toute sa personne un si touchant
caractère de douceur sensible et de bonté forte, que les attraits qui jaillis-
saient d'une nature si parfaite eussent gagné le coeur d'un roi.
Une fois établie dans la maison de son frère , Antoinette commença à y
réparer l'ordre et l'aisance, et y fonda la propreté qui n'était pas entre les
vertus que connût Céleste. Elle passait tout le jour balayant, époussetant,
jardinant, sarclant le courlils au profit d'une petite vache, que son meilleur
— 23 —
passe-temps était de traire et de regarder paître dans la cour herbue du
presbytère. Sa mise ordinaire était celle d'une jeune fille aisée de la cam-
pagne. Elle avait apporté de Troutel une autre toilette d'un genre un peu
plus recherché , mais elle ne la sortait de l'armoire que les jours où elle
se rendait soit à Tinchebray, soit à Domfront. Sa tenue était de tous temps
fort sévère ; elle était d'une prudence extrême en toutes ses actions, dès
qu'elle se trouvait hors de la maison de son frère, ne se lâchant ni d'un
mot, ni d'un regard, ni d'un pas qui permît à qui que ce fût de perdre res-
pect pour la soeur du curé de Maubosc. Elle se montrait du reste de l'ave-
nance la plus gracieuse pour tous, et qui la voyait au presbytère était ravi de
sa gaîté libre et de son abandon tout cordial. Antoinette était généreuse et
aumônière. La grosse-moitié de ce que le presbytère pouvait donner aux
pauvres s'en allait par ses mains ; elle pratiquait une saine dévotion. Ce n'é-
tait pas un ange, car c'était une femme, mais elle eût bien figuré une de
ces vertus à qui les peintres mesurent force et beauté, la Charité, si vous
voulez. M. Carbonnier trouvait en elle là paix qu'il avait demandée au sei-
gneur. Il lui donnait à étudier les livres qui pouvaient orner et élever son
esprit. Elle ne songeait point au mariage, mais à continuer une vie pure et
bienfaisante entre son père, l'ancien bailli de Troutel, et son frère Joseph ,
si Dieu et Monseigneur ne l'envoyaient jamais trop loin de Maubosc. Elle
rapiéçait la vieille soutane, accommodait le frugal souper du curé qu'ils
partageaient au coin du feu ; la graisse d'oie était leur grande friandise. Les
premiers jours de ce printemps étaient des jours de paradis à Maubosc.
Antoinette filait au rouet, assise sur le banc de pierre au coin de la porte,
ou le soir elle tricotait des bas de grosse laine pour Joseph. Le curé de
Maubosc et Mlle Carbonnier vivaient ainsi sans désirs et n'espérant que des
jours semblables; mais avec les malheurs du royaume éclatèrent les dernières
épreuves et les plus cruelles de M. Carbonnier.
Les étrangers envahirent la France. Nous étions allés à Moscou, et ils
nous avaient reçus ville en feu. Les monarques nous rendirent la visite, et
Paris et nos pères se laissèrent infâmer. Leurs immenses armées occupè-
rent et couvrirent le pays. Les Prussiens furent répandus dans notre pro-
vince de Normandie ; nos villes, trop pleines, dégorgeaient sur nos campa-
gnes. Une compagnie de ces soldats Prussiens vint se cantonner vers
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Maubosc. Les officiers en furent hébergés au logis de la Goupilière ; les
soldats furent semés deux à deux et souvent en plus grand nombre dans les
fermes. Par prudence, leurs chefs ne les écartaient pas trop les uns des
autres. La maison du curé fut exemptée de cette corvée que supportaient
si impatiemment nos paysans. Antoinette s'en réjouit, car les jeunes filles
craignaient beaucoup ces étrangers, desquels on rapportait des coups de
hardiesse insolente comme on en devait attendre de victorieux en pays
conquis. Trop de femmes d'ailleurs, — c'est une honte ! — les traitaient en
bien-venus ; mais c'étaient toutes femmes des villes, et nos filles de cam-
pagne ne se laissaient voir ni si complaisantes à leurs propos, ni si enduran-
tes. Ils ne les poursuivaient pas moins derrière les haies, au détour des
canchières, dans les fournils, à la cave et au grenier. Si bien que l'on vil,
durant le temps de l'occupation, les plus jolies et les plus menacées des
filles de nos pays, forcées à chercher refuge contre les poursuites effrontées
de ces malotrus en capote grise et à parements jaunes, dans certains châ-
teaux de la province, comme on s'en souvient encore, assez puissants pour
leur assurer asile et protection.
Aucun lieu où elle pût aller, n'était mieux fait pour abriter Antoinette
contre les entreprises de ces Prussiens, que la cure sa présente demeure.
Elle ne songea donc point à déserter cette maison privilégiée, où elle pen-
sait, avec raison, que, si elle devait être attaquée, le caractère sacré de
M. Carbonnier lui serait d'une meilleure défense que la sévère vigilance de
son frère.
Chacun devait penser, en effet, que la soeur du curé ne pouvait point,
comme tant d'autres, se marier derrière l'église.
Entre les officiers de cette compagnie prussienne, qui logeaient à la
Goupilière, était le baron Henri-Théodore de Nicasberg. Tous ambition-
naient justement de remporter, chacun en son pays, une historiette amou-
reuse de ce beau royaume dont les femmes ont, par tout l'univers, un si
haut renom de grâce et de séduisance. Ils estimaient leurs aventures de
galanterie la plus précieuse part du butin de conquête. Le baron de Nicas-
berg avait, autant qu'un autre, cette idée en tète. Le jeune lieutenant, —
car il avait ce titre dans l'armée de Blûcher, — était très noble, très sin-
cère et très hardi. Le hasard voulut qu'il vit passer Antoinetle à l'instant
— 25 -
où de l'église elle rentrait au presbytère. Le baron revenait de faire parader
ses Prussiens dans l'enclos accoutumé. Jamais ses moustaches, qu'il avait
les plus belles du monde, n'avaient été plus galamment retroussées ; jamais
son schako bas n'avail été mieux relevé par le plumet. Antoinette aussi se
trouvait dans son plus frais atour, car ce dimanche était un jour chaud et
magnifique. Elle tenait son livre d'heures à la main, et la pureté était dans
toute sa personne. Elle fit souvenir le baron de Nicasberg de ces simples
filles de l'ancien temps, que les peintres de son pays représentent en cha-
peron et en robes longues qu'elles relèvent d'un doigt, sortant du porche
des vieilles cathédrales, rayonnantes de sainteté, comme autant de reines
du ciel. Il s'était assez rapproché de la porte par laquelle s'écoulaient les
pieuses paroissiennes, pour que la vue d'aucune ne lui échappât ; et bien
que l'on comptât plus d'une jolie personne parmi les filles de fermiers dans
la commune, il n'en trouva pas une autre qui, pour lui, valût celle-là, et
l'ayant conduite des yeux jusqu'au presbytère, il reprit à petits pas le sen-
tier de la Goupilière, tout plein, coeur et corps, de l'image d'Antoinette, et
ne songeant plus qu'à la rencontrer de nouveau.
A son service était attaché Guillaume — Wilhelm c'est le nom dans son
pays. — Le lieutenant qui, ne trouvant pas un autre abord, s'était posté,
les deux dimanches qui suivirent, au sortir de la messe, sans obtenir d'An-
toinette un demi regard, mais seulement un peu de rougeur, jugea que le
mieux était de connaître les habitudes et les sorties du logis, et l'ayant
instruit des détours à prendre, il mit son soldat Guillaume en campagne.
Mais il arrivait souvent qu'Antoinette ne songeait point, plusieurs jours
durant, à passer le seuil du presbytère, et quand elle sortait, elle ne s'aven-
turait jamais hors de vue de la maison de son frère. 11 fallut entrer dans
la place, et tous les moyens lui furent bons.
M. de F. de la Goupilière, — on l'appelait tout court M. de la Goupi-
lière, — avait pour ses hôtes toutes les complaisances imaginables, et il
n'avait vraiment qu'à se louer de leurs communes relations, car il avait
affaire à d'excellents gentilshommes Prussiens, et les gentilshommes du
Pape ou du Grand-Turc sont toujours des gentilshommes.
De généreux sentiments exaltaient le plus grand nombre de ces étran-
gers, et je tiens d'une respectable dame que, dans ces vastes forêts qui
— 26 —
couvrent les ballons des Vosges, des spectacles pleins d'enthousiasme se
voyaient dans ce temps-là : des bandes d'Autrichiens poussant des hurrah
et buvant au fils de notre empereur et au petit-fils du leur, sans craindre
les échos de ces montagnes et de ces bois immenses.
Le baron de Nicasberg parla du desservant de Maubosc à M. de la Gou-
pilière, et comme celui-ci se répandit tout aussitôt en éloges, il souhaita de
connaître un homme de ce mérite ; parlant M. de la Goupilière invita M.
Carbonnier à diner au logis. Tout en piquant l'assiette, on ne s'entretint que
des affaires du temps, et des bienfaits et des merveilles dont la providence
comblait le royaume par le retour de nos Bourbons ; mais une fois le repas
fini, le baron s'empara de M. Carbonnier et l'attirant en un coin, commença
à se lamenter sur l'ennui et l'oisiveté auxquels étaient cruellement con-
damnés dans les bourgs et les villages, les officiers de l'armée coalisée, qui,
n'entendant presque rien au bon langage français, ne comprenaient plus un
mot au patois burlesque de nos barbares provinces. M. le curé n'eut qu'une
réponse à faire à ceci : il offrit à M. de Nicasberg les meilleurs livres qu'il
eût au presbytère, et promit que dès le lendemain le baron en aurait une
très grosse provende.
— Le custos, dit-il, les apportera de bonne heure à la Goupilière ; car,
pour moi, monsieur, je ne pourrais peut-être me trouver au presbytère à
l'heure où il vous conviendrait d"y venir. Vous savez ce qu'est un prêtre :
il ne connait point de loisir ni d'heure qui lui appartienne ; il part où l'ap-
pelle le premier cri d'une âme souffrante ; le presbytère alors n'est gardé
que par ma soeur, humble servante du Seigneur, divine consolation pour
moi, mais qui ne saurait, M. le baron, vous faire choix d'un livre.
— L'oisiveté est un vice et l'ignorance en est un autre, et vous les com-
battez tous de front et à la fois, monsieur le curé, répondit le baron de Ni-
casberg, voyant la brèche inabordable de ce côté.
Il se tourna, sans perdre courage, vers un autre point, et donna le grand
assaut.
— Vous soulagez mille peines dans le troupeau qui vous est confié, re-
prit-il donc aussitôt, et nous aussi qui veillons au nôtre, ne savons quelles
mesures prendre pour défendre les pauvres soldats de nos compagnies du
mauvais vouloir et des pièges terribles qui les attendent en tous leurs loge-
— 27 —
ments. Deux de nos soldats ont été envoyés en demeure chez un homme,
méchant de votre paroisse qui se nomme Gondouin. Il les couche dans un
grenier, et il les fait monter à ce grenier par une échelle si traîtresse qu'elle
s'est déjà rompue trois fois sous eux, à tout risque de leur briser les mem-
bres sur les pavés pointus au-dessous; il leur empoisonne le boire et le
manger; il les éveille la nuit par des frayeurs singulières; il leur dérobe
leurs vêtements et met en pièces leur équipement. Ces pauvres soldats en
deviendront fous. Que faire à cela, monsieur le curé?
— Changez leurs quartiers, répondit le curé, le presbytère prendra gar-
nison comme les autres habitations du village ; vos gens y dormiront plus
tranquilles. Ce Gondouin est vraiment un coeur sans pitié! Il a fait les guerres
impériales et il a été prisonnier dans vos pays, et il ne se plaint point d'y
avoir souffert; il se vante plutôt des bons tours qu'il a joués à ses maîtres.
Est-ce la honte de sa captivité qui l'excite à ses méchancetés basses? Est-ce
lui qu'il venge ou la patrie qu'il croit laver d'affront?
Le baron Henri Théodore ayant ainsi logé les siens dans la place, se tint
pour content ce jour-là, et gagna M. Carbonnier par la grâce et par la fran-
chise de ses manières, car on ne pouvait nier qu'il fût un des plus sédui-
sants officiers de l'armée du vieux Blùclier, dans un temps où la bonne mine
et la bonne grâce comptaient dans les armées.
Sous la futaie de la Goupilière, il était une fontaine. L'eau de cette fon-
taine était la meilleure à boire qui se puisât dans la commune ; mais au-
dessous de la source était creusé un autre bassin où les femmes de Maubosc
s'en venaient laver leur linge. Il arrivait souvent aux officiers Prussiens de
sortir de ce côté, lorsqu'ils croyaient voir autour du bassin un groupe de
jolies lavandières. M. de Nicasberg qui ne s'attendait pas à trouver là jamais
Mlle Carbonnier, l'y rencontra, un frais matin d'août, jouant du battoir au
milieu de cinq commères, et, laborieuse comme Nausicaa. Levant les yeux
sur lui, Antoinette laissa paraître un mouvement de trouble. Le lieutenant
s'approcha d'elle avec beaucoup de politesse, et dit qu'il croyait reconnaître
en elle la soeur de M. le curé de Maubosc. Il lui parla alors de ses deux
soldats maltraités par Gondouin et que le presbytère avait recueillis. Il lui
rapporta tout ce qu'ils disaient à leurs camarades et à leurs chefs de ses
bontés et de son âme pitoyable aux malheureux.
- 28 -
. Antoinette se leva confuse et, resserrant dans son panier son linge mal
lavé, elle s'apprêta à regagner le presbytère. Mais le lieutenant la suivit,
disant qu'il connaissait M. le desservant son frère, et que tous ses soldats,
dont elle pouvait faire rencontre, n'étaient pas exempts d'insolence.
Quand ils eurent fait quelques pas côte à côte dans le petit sentier, le ba-
ron Henri Théodore reprit son tendre discours, de sa voix la moins effa-
rouchante.
Combien elle lui avait apparu belle au sortir de l'église, et que de fois
il avait souhaité de la revoir encore! — Ses yeux, disait-il, la cherchaient
partout, de quelque côté qu'il allât et la croyaient voir à travers tous les
buissons. L'isolement de sa vie croissait encore le mal; car l'amour, pensait-
il, est la condition première de la solitude. Ni le souvenir de son pays, ni la
pensée de ses devoirs militaires, ne pouvaient écarter son image; et si
ses rêves le ramenaient parfois sous les gais ombrages de Nicasberg, ce
n'était plus qu'en y transportant avec lui Mlle Carbonnier.
Antoinette, en écoutant ce langage, s'était arrêtée, tremblante comme
une feuille; elle eût voulu s'enfuir et elle ne pouvait faire un pas. Le lieu-
tenant vit cela, et il eût tenté à ce moment de prendre un baiser, qu'elle
n'eût pas trouvé en elle la force de le repousser du doigt; mais il était
vraiment amoureux, et cassant le bout d'une branche de vieux saule qui se
trouvait là planté au bord de leur sentier humide — pour l'amour qu'im-
porte le gage ? — il la baisa et la jeta dans le panier d'Antoinette, la priant
d'achever seule le chemin du presbytère.
Le diable est fort, disait-il, bien brave ceux qui l'attaquent. Mon amour,
croyez-le, est d'un coeur sincère.
Et il remonta le sentier vers la futaie de la Goupilière, quasiment aussi
ému qu'elle.
La vérité est qu'Atoinette était si généreuse, qu'elle s'attachait chaque
jour à faire oublier à ces malheureux vainqueurs les outrages et les embû-
ches des méchants gars de nos campagnes. Elle les interrogeait sur les
coutumes de leur lointaines contrées ; elle leur donnait à vivre selon leur
goût. Ils étaient gourmands de poisson et de pommes de terre, et préfé-
raient le cidre au vin ; ils aimaient boire, c'est trop juste. Aussi leur distri-
buait-elle une honnête ration d'eau-de-vie, ayant soin de la couper d'eau
— 29 —
par moitié*; mais eux ne lui trouvant plus assez de force, y mêlaient du
poivre à foison. Ce remède était de ceux qu'ils jugeaient les plus salutaires
pour leurs camarades pris de fièvre. Le dimanche, s'ils voyaient les pay-
sans revenir de la ville avec des faucilles passées autour du cou, comme ils
s'en pourvoient pour la moisson, la peur s'emparait de ces pauvres sol-
dats, s'imaginant voir marcher contre eux autant de bandes d'égorgeurs.
Ils ne s'éloignaient jamais les uns des autres, et dès qu'ils appréhendaient
quelque surprise, ils s'entassaient pour coucher ensemble.
Mlle Carbonnier n'avait pas manqué un seul jour, depuis la rencontre à
la fontaine, de trouver, sur certains buffets du presbytère où l'on savait
que sa main devait passer, des bouts de branches de saules en tout pareils
à celui que le baron Henri Théodore avait jeté dans son panier.
Il y avait donc intelligence établie par les deux garnissaires ; mais Antoi-
nette n'osait les réprimander, ni seulement leur en ouvrir la bouche. Qui
cassait cette branche de saule ? C'était le baron, et il la faisait porter par
Guillaume aux deux soldats du presbytère. Le courage de Jean-sans-peur,
vieux conte dont ma nourrice m'effrayait dans le temps, ne fut pas plus
rudement éprouvé que celui de Guillaume allant porter le petit rameau de
saule. Car une fois, la nuit, ce fut une citrouille taillée en tête de mort, avec
une lumière au dedans, qu'il trouva pendue à un arbre sur son chemin, et
au bas de l'arbre était un homme très haut de taille et encapuchonné qui,
levant sur lui un bâton, lui dit d'une grosse voix: —Jesuisle grand sorcier
de la haie du puits. Couche-toi au pied de cet arbre que je te baille une
brûlée. —■ Et comme Guillaume était de chair et d'os, tout de même que
saint Amados, et non point né de fumée, quoiqu'assurât Manès de l'homme,
il fut, peu s'en fallut, renversé d'un coup de pied de frêne. Il avait, par
bonheur, les jambes moins empêtrées que le sorcier et aussi longues pour le
moins, et il parvint, l'effroi le talonnant, à le distancer aisément.
Une autre fois qu'il parcourait, dès le matin, le sentier accoutumé, il ren-
contra un homme qui, l'arrêtant au passage, lui dit que plus loin il trou-
verait le chemin intercepté ; un labom-age de la veille avait fait disparaître
le sentier, et il lui fil entendre qu'il n'y avait plus d'autre chemin que de
passer par un herbage là loin qu'il lui montra du doigt. Guillaume crut cet
homme, sans méfiance ; mais dès qu'il eut franchi l'échalier et fait quelques
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pas à travers l'herbe humide sans apercevoir de sentier, il se vit en face
d'un taureau furieux qui broutait là dans la rosée au soleil levant. Le
taureau s'en vint contre lui, soufflant de ses deux naseaux et plus irrité
encore par le peu de rouge qu'il voyait en son uniforme, il baissa ses
cornes et c'était fait de Guillaume s'il ne se fut jeté prestement dans une
haie de ronces, derrière laquelle il disparut non sans mal. Il revint pour
chercher querelle à son montreur de sentier , mais il ne trouva per-
sonne où il l'avait rencontré.
Une dernière fois ce fui pis encore. Il fut tiré sur lui un coup de fusil,
comme il débouchait de la futaie de la Goupilière ; il entendit siffler la balle,
et l'homme s'enfuir en foulant les feuilles sèches. Combien ainsi de ces
pauvres vainqueurs périrent traîtreusement en cetle noble France ! Combien
furent enfouis dans les bois ! Combien jetés dans les puits !
Derrière le presbytère était ce qu'on appelle dans les fermes un entrete-
nant, un petit préau suffisant pour la vache el où Antoinette avait ramassé
en un mulon le peu de foin qu'elle avait trouvé à y faire faucher. Elle y
prenait quelques poignées de fourrage à mesure que la bêle en avait be-
soin. Un jour quelle puisait à ce tas, M. de Nicasberg, qui se tenait caché
derrière le mulon, s'élança vers elle en riant et lui prenant les bras, il la
supplia de lui pardonner si, mourant d'ennui de ne plus la voir, il s'était
introduit dans le préau en sautant par dessus son fossé.
Antoinette se dégagea comme elle put, et lui dit le plus sévèrement du
monde qu'il prenait trop de licence pour si peu de connaissance.
— Je ne puis vivre sans vous voir, répondit le jeune officier. Si vous ne
me permettez pas de venir à ce préau, j'irai vous chercher dans le presby-
tère même.
Cette pauvre Antoinette fondit en larmes el rentra au presbytère, un trou-
ble mortel dans l'âme, car elle ne doutait point que M. de Nicasberg ne fit
ce qu'il disait, el il avait pressé et baisé sa main. Elle pleura ainsi enfermée
dans sa chambre jusqu'à ce que son frère fût rentré au presbytère. Entendant
la porte s'ouvrir, elle descendit, et sans cacher ses larmes, elle lui dit qu'elle
désirait retourner pour quelque temps à Troutel. M. Carbonnier surpris, lui
demanda quelle mauvaise nouvelle était arrivée ; mais aussitôt les sanglots
d'Antoinette éclatèrent, et elle lui conta sans détour ce qui se passait depuis
— 31 —
quelques semaines. Elle avait gardé ce secret, ne voulant point inspirer à
son frère des appréhensions inutiles, et elle tenait cette rencontre à la fon-
taine et ce commerce de rameaux de saule pour si innocent à la pureté de
son coeur, qu'elle s'en était tue même en confession.
M. Carbonnier voyant la confusion d'Antoinette et son désespoir véritable,
releva la tête qu'elle tenait baissée et collée contre sa poitrine, et il l'em-
brassa, le coeur plein de tendresse et de pitié.
— Tu n'as point manqué de prudence, lui dit-il, et ton âme n'a point
péché devant Dieu. Dieu soit béni ! Toutes les voies du monde sont péril-
leuses; que son Saint Esprit m'aide et m'éclaire. As-tu pesé ton coeur, An-
toinette, etl'as-tu regardé d'un oeil ferme? Méfies-toi de ces beautés de la
terre qui ne sont qu'à fleur de peau, selon le mot de l'ancien casuiste. Les
démons sont dans les yeux de quelques personnes, dit-il aussi, dans leurs che-
veux, dans les leurs mains. Je ne sais rien de l'amour, mais je ne crois point
qu'il y en ait d'infini que l'amour de Dieu ; tous les autres, me semble-t-il,
apportent en naissant leur tache originelle ; du jour où ils sont nés, leur fin
est marquée. A quoi bon ce discours, si ton coeur repousse les poursuites
de M. de Nicasberg? ouvre-le comme devant Dieu. Sur ton salut je te le
commande! As-lu désiré que son amour fût sincère, ou l'as-tu rejeté?
Antoinette pâlit un peu; ses lèvres tremblèrent et elle mit sa main sur
son coeur comme pour le presser et en faire sortir ce qu'il gardait.
— Le sais-je bien, mon frère? dit-elle, Non je ne le rejetais pas! Il pa-
raissait si doux. Mon penchant était vers lui, et je pensais à lui trop souvent,
car, jusqu'à ce jour, il semblait craindre de m'effrayer. Vous me regardez
tristement, Joseph? lui demanda-t-elle.
— Non ma soeur, répondit le curé, je songe à cette affaire. Apprêtes tes
hardes, Antoinette, comme s'il fallait [retourner à Troutel, demandes à
François Furst de panser et de seller la harique, et pries pour fortifier
ton âme.
Il sortit alors et monta vers la Goupilière : il alla trouver M. de Nicasberg.
— Monsieur le baron, lui dit-il, nous sommes jeunes tous deux, et les
hommes de notre âge sont, pour bien dire, ennemis par cet âge même.
Aucun ne se fait honte de prendre à son voisin bonheur el honneur. Avant
l'arrivée de votre compagnie à Maubosc, l'humble presbytère que j'occupe
— 32 —
élail une maison de paix et de joie pieuse : ma soeur et moi n'avions qu'une
conscience. Il vous a plu de lui murmurer à l'oreille le serment d'un amour,
menteur peut-être, el voilà, de ce coup, conscience et confiance à vau-l'eau,
el me voilà, de ce coup, un chagrin amer dans l'âme, et la cruelle soli-
tude va recommencer pour moi, et voilà ma soeur Antoinette qui s'éloigne
de Maubosc, quand elle commençait à chérir sa place à mon feu et sa lâche
quotidienne.
— Elle est partie? demanda le baron, troublé jusqu'au fond de l'âme.
— Elle part, elle monte dans la carriole en ce moment, dit le curé d'une
voix brève et sourde. C'est vous qui l'avez voulu ; que pouvions-nous contre
vous ?
— Qu'elle ne parte pas ! Au nom de Dieu ! s'écria le lieutenant hors de
lui, je l'aime ! qu'elle ne parte pas !
— Ma soeur, releva le prêtre d'un ton grave, n'a rien qui lui soit plus
considérable que son coeur. Pourquoi aviliriez-vous sa seule richesse?
Ils restèrent muets un instant.
— Si vous sentez dans votre âme quelque pitié noble et courageuse, je
vous supplie, monsieur le baron, reprit le curé de Maubosc, je vous adjure
d'abandonner tous vos desseins de poursuite coupable.
— Non, non, marmotta le baron en branlant la tête.
El ils se turent de nouveau.
Cependant il était grandement agité au fond de lui-même.
— Monsieur le curé, dit-il d'une voix ferme au bout de ce silence, et
souriant doucement, vous sembtez vous résoudre avec peine à ce que Mlle
Carbonnier se retire de Maubosc à Troutel. Vous ne trouveriez jamais en
vous assez de force pour la regarder partir à Nicasberg.
M. Carbonnier sentit son coeur tressaillir à ce mot inattendu.
Le baron Henri Théodore raconta alors au desservant les premières ren-
contres qu'il avait faites d'Antoinette et toutes les louanges qu'il avait re-
cueillies dans tout le pays sur la générosité et les nobles sentiments de cette
belle personne, et l'adoration qui, dans son âme, avait grossi chaque jour.
M. Carbonnier remporta ces paroles au presbytère, et dire si elles y fu-
rent bien reçues, n'est pas besoin.
Le baron prit habitude, de ce jour, de visiter, tous les soirs que Dieufai-
- 33 -
■sali, Mlle Carbonnier, et tous les soirs il en revenait plus amoureux à la
Goupilière.
Antoinette, débarrassée de sa contrainte, se livrait à son amour avec
toutes les grâces de son âme, avec mille attentions tout à fait caressantes.
Les causeries du soir, au presbytère, étaient gaies et pleines de doux sou-
venirs et des plus riants projets ; car Antoinette serait puissante dame, avec
un grand château sur le fleuve au dessus de Krossen, et des paysans sou-
mis; et à Breslau, comme sa beauté serait enviée et regardée, elle étrangère;
par tous les pays cela est ainsi, les étrangères ont attrait tout-puissant sur
les coeurs ; les étrangères sont les mieux aimées ; et de ses fenêtres, à Ni-
casberg, elle verrait les barques qui passent le soir en chantant sur l'Oder.
Guillaume, chaque matin, apportait des fleurs au presbytère, et en les
.présentant à Antoinette, il lui disait déjà maîtresse. Il avait pris pour elle
une sorte de dévoûmentldôlàlre , el pour la servir il serait allé, comme on
■dit, à Mississipi-la-Cayenne.
Antoinette n'était plus sans coquetterie, sa mise de campagne avait plus
de gentillesse et d'élégance simple qu'autrefois. Elle avait, c'était juste, le
désir de plaire; et elle se toilettait une heure durant, son frère en riait bien,
avant celle accoutumée où arrivait le prétendu. Le bonheur de cette pauvre
fille se faisait sentir en tout clans le presbytère ; car, du jour où elle avait su
qu'elle quitterait Maubosc pour la lointaine patrie de M. de Nicasberg, elle
était devenue plus attentive encore aux soins de la maison de son frère, le
servant avec plus d'ardeur, toujours mouvante, toujours son coeur souriant
sur les lèvres. M. le desservant de Maubosc devait célébrer le mariage quel-
ques semaines seulement avant la retraite des Prussiens de notre territoire,
et tous les soirs, comme j'ai dit, le lieutenant venait au presbytère bien
armé, par prudence, car il avait été averti par les mésaventures de Guil-
laume, et il ne quittait M. Carbonnier et Antoinette que fort avant dans la
nuit.
Une nuit, la journée avait été tout épaisse de brouillard, M. de Nicasberg,
sortant de la maison du curé pour regagner la Goupilière , vit qu'à partir
de l'angle du mur du presbytère, une forme indistincte le précédait dans le
même chemin. M. Carbonnier et sa soeur, qui l'avaient accompagné jusqu'à
leur porte, virent aussi cette ombre se mouvoir, et pressèrent le lieutenant
3
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de demeurer encore un moment avec eux, mais il ne voulut rien entendre,
et le curé et Antoinette étaient à peine entrés dans leurs chambres à coucher,
quand ils entendirent, à quelque distance, une double explosion d'arme à
feu. Ils coururent l'un à l'autre dans une grande consternation et, allumant
une lanterne, ils sortirent de la maison, suivant la sente de la Goupilière.
A quatre cents pas environ de la porte, dans cet endroit où le sentier,
glissant de boue, était resserré par une haie et des arbres et où le lieutenant
avait fait à Antoinette le premier aveu de sa tendresse, ils le trouvèrent
par terre, étendu et nageant dans son sang. Le coeur ne battait plus : il était
mort. A deux pas de lui, de l'autre côté de la haie, était Gondouin mort aussi
et renversé sur le visage; Une portait, lui, de sang qu'à la main.
Le lendemain la justice fut appelée sur les lieux du meurtre, et la vérité
de cette horrible aventure parut simple et claire à tous. Gondouin, armé
d'un fusil, avait guetté, au coin de la muraille, la sortie du baron de Ni-
casberg. Il avait pris les devants, et s'était venu poster dans un arbre au
bord du sentier, vers le passage le plus sombre. Il semble croyable que
M. de Nicasberg, avant de s'engager dans ce passage où il avait vu dispa-
raître cette ombre singulière, avait tiré le pistolet qu'il portait, de sous son
habit et l'avait armé. Il ne voyait pas, sans doute, l'assassin quand celui-ci
l'ajusta du haut de son arbre et fit feu sur lui. Mais il paraîtrait qu'il eut
encore assez de force pour lever la tête et apercevoir Gondouin au milieu
des branches sans feuilles, car, à ce moment encore, les arbres n'avaient
pas de feuillage. On reconnut que le baron, ayant déchargé son pistolet
sur Gondouin, la balle n'avait point atteint celui-ci au corps, mais elle avait
traversé la main dont il se retenait à l'arbre et s'était logée dans le tronc.
Gondouin avait lâché prise et étant tombé à la renverse il s'était rompu les
vertèbres.
Ces deux morts épouvantables firent un très grand bruit dans le pays.
Le spectacle de ces deux corps sanglants, la nuit, à la triste lumière d'une
lanterne agitée du vent, en vue de ce vieux saule, sacré pour elle, frappè-
rent cruellement Mlle Carbonnier. Une fièvre maligne la prit ; elle en faillit
mourir.
Le baron Henri-Théodore de Nicasberg fut enterré en grande pompe
dans le cimetière de Maubosc. Ses camarades et ses soldats lui firent une
très belle cérémonie funèbre dont on se souvient encore.
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Quant à Gondouin, il fut mis en terre au pied de l'arbre même où il avait
assassiné le lieutenant. On planta sur lui une croix rouge devant laquelle
les bonnes gens de Maubosc se détournent volontiers de passer.
Guillaume reconnut ce Gondouin pour celui-là même qui Pavait engagé à
traverser l'herbage du taureau. 11 n'était pas étranger, il faut croire, à ces
fantasmagories qui avaient effrayé Guillaume et la harique du curé, car, lui
mort, rien de pareil ne se rencontra par la suite.
Rochon et Céleste furent mariés par le curé, car il ne faut oublier per-
sonne, mais cette union ne fructifia point.
Quand les Prussiens se retirèrent de France, Guillaume, qui les avait
suivis jusqu'à la première marche pour détourner leurs soupçons, les dé-
serta dès le second jour, et s'en revint à Maubosc où il s'attacha, sans retour,
à la personne du curé, ne voulant point s'éloigner de la dalle en granit qui
couvrait son ancien maître. M. Carbonnier l'établit custos de la paroisse,
el il servit plus d'une messe pour le repos de l'âme d'Henri-Théodore de
Nicasberg.
Antoinette, rendue à la vie, n'eut plus d'aulre idée que de se retirer du
monde plus entièrement encore qu'elle n'étail retirée. Elle se lit religieuse
et entra dans les soeurs de la Miséricorde. Elle obtint d'être des quatre
bonnes soeurs qui furent mandées à Troutel pour soigner les pauvres paysans
malades et apprendre à lire aux petits enfants. Et si Dieu n'a point par-
donné tous ses péchés au baron de Nicasberg, ce n'est point faute des
prières de Mlle Carbonnier.
— Maintenant et depuis longtemps, dit en derniers mots M. le curé de
Maubosc, mon presbytère est devenu une maison de paix et le soin de mes
ouailles est facile. La paroisse n'est point trop étendue; ma santé est forte
et Dieu n'a jamais permis que j'arrivasse trop tard au chevet d'un mori-
bond pour mettre en la sainte voie du paradis une âme à moi confiée. Les
instructions que je prépare pour chaque dimanche ou jour consacré sont
simples ; mais malgré ce qu'en disent certains nouveaux pasteurs de
notre foi, lesquels ne veulent présenter aux croyants que l'appât des re-
compenses célestes , je ne laisse point, tout en les appelant au ciel par
les rayonnantes promesses de notre Seigneur , de les stimuler en arrière
par la terreur des flammes d'enfer et des tourments éternels du Diable. Qui
— 36 —
croit au Christ, croit au Diable. Je vis en bonne intelligence avec M. le
vicomte de F... , qui est comme notre patron de paroisse et qui venant
chaque année passer six semaines à son logis de la Goupilière , m'apporte
en mon désert ce qu'il me faut de nouvelles mondaines pour n'être point
tout à fait mort au temps et à la science du siècle. L'histoire du Pays-bas
Normand est de celles, vous jugez bien, dont on ne trouve les documents
nulle part recueillis , et où la mémoire des vieilles gens relie ensemble
deux actes de tabellions de campagne. Le nombre est grand des curés qui
sont à cette heure, fort entendus aux recherches des chroniques, chacun en
son canton ; aussi sont-ils à bonne portée de la tradition et des contes de
nourrices. La patience des moines s'est réfugiée en eux, et un vague sen-
timent de notre temps les excite. Il m'a semblé comprendre à moi, en effet,
que la refusion de l'histoire , en toute son étendue , devait être le premier
fruit de notre monde en travail d'une société. Toute époque qui se prépare
à construire , se met en règle avec le passé et pose son histoire : ainsi de
Louis XIII, au temps duquel nombre de provinces écrivirent leurs annales;
ainsi de nous. L'histoire faite au temps de la florissance d'un système, est
toujours fausse et mal entendue : ainsi d'Auguste , ainsi de Louis XIV. Il
n'est peut-être pas sensé d'entreprendre l'histoire d'une nation comme la
nôtre. On a pu tracer les fastes d'une petite république ancienne, mais
l'esprit d'un homme pourra suivre à peine le génie d'une de nos provinces.
Les prêtres sont les justes historiens du peuple , car ils prêchent la piété
en montrant la puissance de Dieu dans le passé, aussi bien qu'en ensei-
gnant les doctrines révélées.
— Ayant achevé ce beau discours dont il nous voyait fort assoupis, ÎJ.
Carbonnier nous conduisit à notre lit, qui était dans une grande chambre
nue et désolée, au plancher sonore , où il nous laissa attendre l'heure des
revenants. C'était l'ancienne chambre du brave vicaire, M. Mahelin. Nous
nous éveillâmes à une heure fort avancée du lendemain, et quand nous
descendîmes à la cuisine , nous trouvâmes que curé et sacristain étaient à
dire leur messe. Nous y arrivâmes à temps pour écouter le prône , où cet
excellent prêtre parla en termes les plus clairs et les plus purs de la na-
tivité de Notre-Dame et de son admirable destinée. Pour finir l'histoire ,
nous déjeunâmes donc de tripes cuites au four, comme il était convenu,
— 37 —
et reprenant nos grands halebatels de chevaux , nous ne pûmes empêcher
Guillaume de nous servir de guide vers la pierre levée de M. Carbonnier.
Chemin faisant, il nous montra dans un bouquet d'arbres la tourelle et les
girouettes de la Goupilière. Ce dimanche là, quoique Jules et moi ne nous
fissions faute de jouer du bâton sur les oreilles de nos montures, nous ne
soupâmes point à notre auberge de Fiers avant neuf heures de la nuit.
— Vous avez encore deux, trois chupées , nous disaient à chaque coin
de haie les paysans, dans tout le beau de leurs hardes de fête, et nous ne
voyons jamais le bout de la route.
CURIEUX EXTRAIT
»'UN RAPPORT NOUVELLEMENT PRÉSENTÉ
A L'ACADÉMIE DE FALAISE.
0«lai qui voyage a besoin de sagesse.
ODÏN.
CURIEUX EXTRAIT
D'UN RAPPORT NOUVELLEMENT PRÉSENTÉ
A L'ACADÉMIE DE FALAISE.
Ayant, de cette façon, messieurs, avec cette exactitude, ce
bonheur et ces scrupules, accompli ma mission, visité et chacun en son lieu
examiné tous les objets que votre confiance avait fixés pour but à mes re-
cherches ; en ayant, de plus, étudié cent autres inconnus du monde entier,
et qu'ainsi il ne pouvait entrer dans votre idée de me proposer ; ayant col-
lationné des manuscrits de toutes sortes et des papyrus de tous âges, ayant
collectionné les médailles des plus grands rois de Colchos et des empereurs
de Trébizonde les plus victorieux ; mon embarcation enfin étant à fleur
d'eau et manquant à chaque rafale de s'abîmer dans l'Euxin comme celle
de Caron, sous le poids de tant d'âmes illustres ; — Je me trouvai en vue
de l'Athos, l'Athos, messieurs, de Xerxès et d'Alexandre !
Mes yeux furent troublés autant que mon âme par ces immenses souve-
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ilirs , et bien qu'à cette distance la montagne me parût avoir une forme
singulière, je ne distinguai rien clairement.
Nous abordâmes à l'un de ces pays de pêcheurs qui sont épais sur la
côte, et dès que j'eus mis le pied sur la grève, je courus à la misérable ca-
bane d'un de ces jeteurs de filets, pour demander un guide qui me con-
duisît à la montagne. Et ici, messieurs, je ne saurais vous exprimer le
premier étonnemenl dont je fus suffoqué en voyant, dans un coin de la
hutte, un troupeau d'enfants qui déchiquetaient, avec des ciseaux et des
serpes, des palimpsestes admirables. Je relevai brusquement l'un de ces
parchemins mis en pièces, et je reconnus à première vue une homélie de
saint Irénée qui surchargeait un traité de Lucien. Transporté de cette bar-
barie, je leur demandai pourquoi ils lacéraient ainsi ce qu'on eût payé son
pesant d'or par tout autre pays d'Europe. Ils me répondirent que les moines
charitables de la montagne, ne sachant que faire de ces grimoires, les leur
distribuaient, selon leurs besoins, pour servir à leurs appâts de pêche. Je
trouvai juste alors, messieurs, tout ce que Voltaire a dit de plus dur sur
l'ignorance des moines, et je sortis vers l'Athos, emmenant avec moi, pour
qu'il m'enseignât les bons sentiers, le plus ingambe de ces petits vandales.
Hélas ! qu'impitoyable est le temps aux plus audacieuses entreprises de
l'homme! Cette montagne, ce colosse qu'en a-l-il fait? Sublime Dénocratès!
où est la morsure de ton ciseau de Titan ? Quoi d'humain se reconnaît là ?
Effort de géant, ambition de demi-Dieu, où parais-tu? Où, dans ce rocher
qui fut Alexandre, reste-t-il un semblant de sa figure ? Je suis antiquaire,
messieurs, et l'une des meilleures imaginations de la société de Normandie;
mais je n'y eusse vu, j'ose dire, que pics hardis et montagne mal assise, si,
en outre de cela, je n'eusse été excellent numismate. Tout se redresse el
prend sa juste forme à l'oeil d'un numismate.
Je commençai à gravir, en suivant les pas de l'enfant, un chemin difficile,
mal tracé et que les broussailles encombraient. Nous fîmes ainsi près de
deux milles à l'escarpée, jusqu'à ce que, me jugeant à bonne hauteur, je
m'arrêtai pour considérer l'étendue au-dessous de moi et la base de la
statue. Des oliviers et des chênes sombres végétaient à l'cnlour du colosse.
Entre les doigts de ses pieds qui étaient comme autant de mamelons , des
pâtres avaient abrité leur pauvre chaumine faite de terre et de branchages.
Le fils de Philippe regardait vers l'Asie. Une route, — pensée de Xerxès,
— une route venant de la mer, passait entre ses jambes ; et je vis qu'un
ruisseau coupait celte roule : l'eau en tombait de la montagne, et comme
je cherchais de quel point elle jaillissait, je m'aperçus (messieurs il faut le
dire) que le grand Alexandre pissait dans ses chausses.
Nous achevâmes, en tournant vers le derrière du colosse, de monter jus-
qu'à un large plateau qui était le dessus de ce bloc énorme de montagne,
contre lequel la masse de la statue était appuyée et comme assise. Sur ce
plateau traînait une suite étroite de collines se rattachant au colosse. Je
reconnus là distinctement la queue du lion de Némée, dont la dépouille
horrible, épaissie d'une couche d'arbustes flétris, couvrait les reins, les
épaules, et la tète du héros.
Me pouvais-je un moment figurer, messieurs, le fils de Philippe en autre
accoutrement, me rappelant mon médaillier, et que les rois de Macédoine
avaient pour gloire de descendre d'Hercule?
A l'endroit où le sculpteur avait accoté le buste du conquérant contre la
masse de rochers sur le faîte desquels nous marchions à cette heure (sui-
vez-moi messieurs), il avait, entre deux renflements de la montagne, creusé
une gorge profonde. L'enfant regardait de ce côté avec crainte et refusait
de s'avancer vers les noires cavernes de cette gorge. Il me raconta que
longtemps dans cet antre un brigand avait vécu, qui dévastait le pays à
à l'entour, pillant pauvres et riches, épouvantant les femmes, tourmentant
hommes et enfants, et qu'on ne put saisir, pour l'empaler, qu'un jour qu'il
avait trop bu.
Ce récit d'un brigand retiré dans les flap.es d'une statue d'Alexandre, ré-
veilla en moi, messieurs, celte naturelle comparaison qu'ont établie plusieurs
philosophes entre un brigand et un conquérant, et j'y ajoutai de moi-même
ce qu'il n'est pas impossible que d'autres philosophes aient aussi pensé, à
savoir, qu'un millier d'effroyables brigands est moins terrible au monde
qu'un seul illustre conquérant.
Laissant alors le derrière du colosse, nous nous avançâmes, par le chemin
de la hanche, jusqu'à cent pas du nombril, d'où quelques éclats de toux
qui m'échappèrent firent envoler deux ou trois aigles. L'enfant me dit que
cet enfoncement du rocher était plein de nichées d'aiglons, et j'eus grande
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peine à l'empêcher d'y courir. — Puissant nombril du demi-Dieu, qui porte
et qui réchauffe les oiseaux de son père! — Avec ce cri d'enthousiasme, je
regardai vers le ciel, et puis vers la tête d'Alexandre ; je vis que les siècles
avaient camuse son nez qui était, de naissance, droit et saillant, et que son
menton qu'il avait, de son vivant, ferme et avancé, s'était, par son poids,
détaché du bloc, et la mâchoire ainsi lui fuyait comme à un idiot ; et qui,
comme moi, reconnaissant le vainqueur des Indes en cette décrépitude, ne
lui eût trouvé la mine d'un pauvre hère? Ridicule et narquoise injure du
temps à un si beau prince et si glorieux !
Je redescendis alors de l'Athos, et, l'enfant toujours me guidant, je pris
le chemin d'un de ces monastères dont j'avais vu briller les blanches mu-
railles sur les collines lointaines. Je frappai à la porte du plus prochain,
juste comme le soleil tombait sous l'horizon.
Dès le point du jour suivant, un moine complaisant, que la veille j'avais
instruit de l'espèce de mes recherches et combien j'étais avide des curio-
sités de leurs monastères, me conduisit dans la bibliothèque où je trouvai
un cercle très épais de moines, la tête penchée sur une cassette d'or, et si
attentifs à la considérer sous ses faces opposées, que mon entrée dans la
salle n'en put distraire aucun. Je m'approchai de la table et regardai la
cassette par dessus l'épaule des moines. Je sus qu'elle avait été trouvée au
pied de la montagne, el qu'on la disait tombée, dans un dernier éboulement
du front de l'Athos. Elle était fort bosselée, comme vous pensez, messieurs,
mais le travail du graveur et les ciselures étaient d'une beauté et d'un prix
infini. Le couvercle représentait un conseil des Dieux dans l'Olympe, et
tous se reconnaissaient à leurs sublimes attributs. Des quatre faces, sur
l'une se voyait Diomède combattant contre Vénus, sur l'autre Hector traîné
mort par les chevaux d'Achille, sur la troisième les enchantements de Circé,
sur la dernière Ulysse 'tendant l'arc et vainqueur des prétendants. Cette
cassette était celle fameuse (le lieu où elle s'était rencontrée le prouvait de
reste) qui suivait en tous ses camps la lente d'Alexandre ; et dès qu'elle fui
ouverte, je lus, les yeux fermés : Iliade d'Homère, Odyssée d'Homère.
Cette moinaille, ébahie de mon savoir, m'abandonna l'examen du manus-
crit. Je passai à le feuilleter sept jours avec leurs nuits sans clore les yeux.
Que le conquérant le tint pour remède à ses insomnies, l'histoire ne le ca-
che pas ; niais quel pavot eût forcé un antiquaire de la société de Normandie
à dormir sur ce livre? Le texte que possèdent des deux poèmes les docteurs
d'Europe, ne manque pas de fidélité, selon ce que je vis. Mais pas un autre
manuscrit n'a apporté jusqu'à nous ces deux pièces fort piquantes qui in-
téressent au plus haut degré l'histoire des lettres, d'autant qu'elle n'en avait
jamais soupçonné l'existence. Je les ai traduites l'une et l'autre avec une
conscience sévère, el, dans cet état, je les abandonne au monde :
DÉDICACE DE L'ILIADE.
A CRÉSUS, ROI DES LYDIENS TRÈS MAGNIFIQUE (1).
Pasteur des peuples,
Il n'est bruit par toute la terre que de votre magnificence. Vos hôtes ré-
pandent chez les peuples de la Grèce que votre palais est plus resplendis-
sant que celui d'Apollon. Pour moi, qui me plais à interroger les étrangers
sur les merveilles des pays éloignés, quand je compare ce qu'ils me rap-
portent de votre ville et de votre grandeur avec ce que j'ai mémoire d'avoir
vu dans les royaumes que j'ai visités durant ma jeunesse, je n'imagine pas
qu'aucun mortel soit plus voisin que vous de la divinité. La race n'a point
péri de tous les héros Achéens qui luttèrent contre les fils d'Hécube autour
des mursdTIion; mais foin de ces mauvais fils qui marchandent la gloire
que le poète à chacun partage. A quel plus digne soumetlrais-je qu'à votre
sceptre d'or, Agameinnon, le roi des rois el l'indomptable humeur de l'en-
fant de Thétis?^Pauvres rois ceux qui ne connaissent que le fer. L'or réjouit
l'oeil des Dieux et des poètes. Les rois les plus semblables à Jupiter sont
ceux dont la couronne brille de plus de picrreriesv. De même que le fils de
Saturne, vous vous changez en pluie d'or pour visiter ceux qui vous
agréent. Sachant que vous avez le don de Midas, j'ai espoir, en vous offrant
celte histoire des héros, que le touchant de vos mains, vous convertirez en
un or bienfaisant le livre de votre humilissime et obédientissime serviteur.
HOMÈRE.
(1) Ce Crésus, messieurs, était un ancêtre homonyme de celui que vainquirent
les Perses. Sa médaille est de celles recueillies par moi.

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