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Hombo

De
136 pages

Le thème du livre développe l'histoire d'un jeune des îles, en l'occurrence Huahine (îles Sous-le-Vent), où réside l'auteur. De sa naissance dans un monde familial où la tradition est encore vivante, à son départ pour la France, le jeune Hombo (surnom désignant une sorte de marginal social) dérive dans une non-existence de survie au jour le jour, le refus de la société du village, l'indifférence de l'avenir, en compagnie d'une bande de jeunes semblables.

Hombo, tient du roman et de la poésie par un style littéraire très affirmé. Chronique souvent poignante, sensible, l'ouvrage retient également l'attention par son style original, au croisement du français et du tahitien.


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couverture
 

L’avion vient d’atterrir. Sa mère porte à la taille son sixième fils dixième enfant, encore un bébé rampant. Le père se tient un peu à l’écart il ne sait pas vraiment que faire. Émotion mais habitude. Les sœurs et frères sont nerveux excités par l’expérience qu’ils envient secrètement. Aucun ne peut imaginer ce pays où le froid fait neiger où il faut un jour pour aller d’un bout à l’autre où les rivières sont comme l’océan porteuses de bateaux. Chacun peut imaginer qu’il va vivre quelque chose d’extraordinaire encore plus grand que leurs rêves les plus effrontés ne peuvent concevoir.

Il voudrait savoir pleurer parler. Pleurer son âme qui se déchire. Parler sa poitrine qui rétrécit. Chacun lui passe un collier de coquillages accompagné d’une embrassade.

– Fa’aitoito. Sois courageux.

Deux claques dans le dos. Entre hommes.

– Prends soin de toi mon fils. Que Dieu te garde.

Elle s’accroche un peu. Son petit. Si loin.

L’avion décolle. Hombo part pour exister.

– Mon Dieu prends pitié de moi mon coeur se casse.

Muette prière. Il n’a jamais su les paroles.

 

© Au vent des îles 2012.

 
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Chantal T. Spitz

 

 

Hombo

 

 

Transcription d’une biographie

 

 

 

 
 

Les termes en reo mā’ohi (langue tahitienne) ont été transcrits selon la graphie de l’Académie tahitienne - Fare Vāna’a www.farevanaa.pf

 

En hommage à Ehu - Hombo

Tane - Tamatoa

 

Aux Hombo

Chorégraphes de la survie

À Pinoi Rere Teraï

Àito vahine

À Tamanui Tepaiaha Teuruarii

Funambules de la modernité

À Iriatai et les autres

Qui viendront

Enfanter notre éternité

 

« Le plus dur c'est de vivre et de se sentir humilié, haï et

exilé dans son propre pays. »

 

Jean-Marie Tjibaou

 

« Pour quelle raison étrange

Les gens qui ne sont pas comme nous

Ça nous dérange. »

 

Michel Berger

 

« Et ceux qui, mes semblables

dépossédés de leur parole,

de leur âme,

se détachent de la vie

et sombrent… »

 

Tahar Ben Jelloun

 

Hombo

Compagnon vers la tolérance

Cheminement vers la compassion

Tes douleurs dissolvent les miennes

Ton amour me rend à mon humanité

Tu m’affranchis de ma violence

Préface

Toutes les micro-sociétés qui ont dû s’ouvrir à l’Autre sont aujourd’hui en proie à une remise en cause dramatique de leurs valeurs traditionnelles. L’écrasante fatalité culturelle, politique, économique d’un monde extérieur, véritable rouleau compresseur, désagrège sans états d’âme, les fondements d’un monde d’autrefois, impuissant et incapable de trouver les arguments ni les ressources nécessaires pour y résister. Il faudra bien s’adapter de gré ou de force, sinon mourir.

 

La révision est non seulement déchirante mais aussi une question de survie. Comment trouver les solutions adéquates pour ne plus se sentir « humilié, haï et exilé dans son propre pays » ? Pour Alan Duff, l’écrivain néo-zélandais d’origine maorie de L’âme des guerriers, la solution est simple, « Soyons forts économiquement pour que nous soyons forts culturellement. »

 

Avec Hombo, Chantal Spitz se garde de donner une solution. Elle témoigne, car c’est son rôle d’écrivain de dire la vérité des choses immuables gardées dans la mémoire des ancêtres. C'est aussi son devoir de prévenir des dangers afin d’éviter que les siens ne sombrent dans un avenir incertain, sans repères ou pire, avec ceux des autres dont ils resteront à jamais prisonniers.

 

Dans une langue réappropriée, pleine de cette emphase typiquement polynésienne, où tout ce qui est dit doit être bien dit, Chantal Spitz retrace le parcours biographique d’un « hombo », personnage incontournable de la société polynésienne au même titre que les taure’are’a et autres tahuà. Sous le soleil qu’il croyait être le sien, un Polynésien, un Mā’ohi prend naissance et connaissance à la vie. Mais contrairement à celle des anciens, des ancêtres, des parents, ce ne sera plus une vie balisée comme avant, et c’est bien là le drame. Il pense pouvoir vivre encore comme avant mais le monde d’aujourd’hui est devenu différent. Que doit-il encore perdre de son intégrité, de sa culture, de son monde à lui, pour pouvoir rejoindre les autres ? Avec cette autre lancinante question sans réponse, faut-il vraiment les rejoindre et si oui, pour devenir qui, un autre singe bien dressé ?

 

Dans son insoumission instinctive, un « hombo » ressemble beaucoup à un hobo : mot américain très en vogue dans les années de la grande Dépression aux États-Unis, qui signifie un vagabond, vaguement clochardisé, synonyme d’errance sur les routes ou les voies de chemin de fer de l’Ouest, toujours en rupture de ban avec la société bien pensante. Avec Chantal Spitz, Hombo devient une transcription de vie et de tendresse rare et retenue comme d’une grande dignité, où l’amour pour tous les personnages transparaît à chaque page douloureusement comme l’écorchure d’une cicatrice mal refermée. Et le désenchantement trouve son épilogue avec l’exil vers un pays étranger mais aussi avec l’espoir d’un avenir reconquis dans une terre retrouvée, aussi vraie que l’homme descend du singe qu’il soit bien dressé ou non.

Jimmy Ly

 

Ils sont tous là. Mahine et Teraimateata grands-parents paternels, Vahineura et Tearere Vanaa et Tehei sœurs et frères de Teraimateata. Par tradition, par devoir. Les autres les plus jeunes pour ne pas laisser échapper une occasion de se distraire des tâches monotones quotidiennes.

 

– Longue vie à nous tous ici réunis dans l’amour de Dieu en ce jour de joie. Je voudrais vous remercier d’être venus accueillir ce nouveau-né, fils de mon fils, mon fils, notre enfant à tous, branche de la famille dont les racines se mêlent à la naissance de notre terre. Ce petit prend aujourd’hui sa place par votre présence et par le nom qui lui a été attribué lors de l’union de ses parents, éternisé à l’orée du temps par les générations plurielles ininterrompues. Nous allons maintenant ensemble chacun à notre tour chanter les chants singuliers de tous les Vehiata qui ont vécu les vies de Vehiata, ces chants venus par-delà l’oubli qui voile la mémoire de l’homme. Vehiata est à nouveau parmi nous et il nous appartient d’évoquer pour lui les chemins de sa vie qu’il marchera seul en accentuant ou en allégeant les défauts et les qualités des précédents Vehiata dont il perpétuera à son tour les personnalités.

 

Mahine a parlé la raison de la rencontre. Maurai se lève tenant dans ses bras l’enfant qui fait son entrée parmi les siens, boule de langes enveloppée d’une couverture panachée.

 

– Je vous salue dans l’amour de Jésus-Christ notre Maître et notre Sauveur. Je vous remercie d’avoir pris la peine de suspendre vos travaux pour le retour de mon premier fils qui vivra comme trois de mes quatre filles déjà nées avec Mahine et Teraimateata mes parents. Vehiata c’est vrai est son nom choisi, imposé par la tradition de notre terre, de notre peuple. Depuis plusieurs années maintenant je vis à la grande île où une tradition nouvelle a vu le jour. Là-bas les couleurs sont différentes et l’existence danse sur une musique inconnue de vous enracinés dans d’interminables généalogies. Là-bas, les enfants s’appellent de prénoms étrangers pour qu’ils aient une vie meilleure, à l’image brillante de ces étrangers dont ils portent les prénoms. Pour qu’ils leur ressemblent. Je veux pour mon fils la chance d’être comme eux. Je veux pour lui la tradition nouvelle. Yves est son nom. Son unique nom.

 

Les mémoires expirent. Les paroles refluent. Les entrailles chancellent. Ils étaient venus pour le bonheur des généalogies pour ce jour remémorées, mémoires et paroles aiguisées pour l’authenticité pour affirmer le droit de ce petit au prénom gorgé de souvenances. Ils sont face au silence de l’oubli.

 

La déchirure éclate la douleur.

 

– Mon fils né de toutes les femmes de tous les hommes

Partis depuis longtemps pour un autre monde

Qui ont pour nous voué leur âme à cette terre

Nous voici aujourd’hui avec ce petit

Sans nom pour l’unir à l’arbre de la vie

Tu as perdu le feu de l’identité

Tu as privé ton fils d’éternité

Qui sera-t-il quand le temps aura vécu

Sans ancêtres sans passé à décliner

Où ira-t-il sur son chemin inconnu

Sans histoire sans espace à composer

Quelle désolation

Pourquoi mon fils pourquoi.

 

Les paroles titubent la honte s’abîment dans les ventres qu’elles fouissent sans concession démasquant les doutes assoupis les malaises tapis en chacun.

 

La peine est là vivante autour du petit qui se met soudain à crier et gesticuler comme pour s’en débarrasser. Délicatement Mahine prend son mo’otua le dévêt et le pose contre lui pour lui transmettre son énergie, force vitale dont il aura besoin pour grandir pour se nourrir. Le lien naît. Immédiat. Irrationnel. Une violence qui ne l’a pas attaché à ses autres enfants qu’il aime calmement et qui le trouble. Certitude d’une relation privilégiée qui entrelacera leurs existences.

 

La rudesse de son visage l’émeut. Visage aux traits bousculés semblables aux siens. Différent du visage harmonieux de ses soeurs à qui Tetuamarama a donné la délicatesse du sien tandis qu’elle a marqué celui-ci de ses couleurs. Les mêmes yeux dorés pointillés de marron qui fixent insolemment l’aïeul comme pour l’examiner aussi. La même toison dorée déjà épaisse sur ce crâne menu. La même peau cuivrée dont il vérifie que la teinte ne changera pas en s’assurant que ses testicules ne sont pas trop clairs. Il le retourne pour dévoiler au bas de son dos la large tache bleutée qui pâlira pour disparaître plus tard, marque des enfants nés de son peuple. Il remercie Tetuamarama de lui avoir donné une identité physique quand Maurai a failli à l’identité familiale, seule légitime.

 

Il devient Ehu du nom de cette couleur particulière qui depuis toujours et sans qu’on sache pourquoi dore certains êtres et pare leur chevelure de fils de soleil. Son prénom étranger ne lui sera jamais reconnu par Mahine, chef de la famille et ne sera jamais prononcé avant son entrée à l’école.

 

Ehu préfère aussitôt l’odeur de Mahine à toutes les autres. Comme si après une longue errance il se retrouvait. Dans l’odeur de ce corps mélange de transpiration et de tabac. Dans le goût de cette peau doucement fripée par les années et le labeur. Dans le confort de ces bras forts de protection et de tendresse. Comme si après une longue absence il rentrait enfin chez lui. Cette odeur unique dans laquelle s’enveloppe son enfance et qui fera défaut à sa vie quand elle se sera envolée.

 

Il ne ressent pas le manque de ses parents quand quelques semaines plus tard ils s’en retournent à leur existence, son père conducteur d’engins lourds dans une entreprise de terrassement, sa mère femme d’entretien dans la vaste demeure d’une famille argentée.

 

Il a choisi pour entrer en vie la maternité de la grande île, cinquième et unique enfant né ailleurs en dehors de la terre en dehors de la famille, quand la révolte déferle la lointaine secousse estudiantine dans les fracas des pavés arrachés, des vitres éclatées, des larmes asphyxiées. Il a choisi l’anonymat du prénom étranger que ses parents ont fait inscrire dans le registre des hommes nés venu de là-bas du pays des hommes blancs comme le gage du désir de l’occidentaliser, de s’occidentaliser à travers lui. Il a choisi ainsi par inadvertance ou calcul peut-être la différence aux multiples morsures qui commence avec ce défaut d’identité dans un monde où la légitimité se revendique par le nom qui rattache chacun à la famille, qui au fil des naissances des alliances des migrations s’est éparpillée mais perpétue la reconnaissance immédiate des siens par les noms vivifiés de génération en génération.

 

L’habitation est assez spacieuse pour accueillir les quatre enfants qui partagent la même pièce. Avec l’aide des hommes du village, Mahine a construit les diverses maisons qui la composent toutes de planches de bois. Teraimateata avec l’aide des femmes du village a tressé les nī’au, palmes de cocotier, qui en font la toiture liés l’un après l’autre aux pannes coupées dans de longues branches de ’aito, solide bois de fer. Le fare ta’otora’a, maison à dormir, abrite les matelas disposés sur des pē’ue sur le plancher irrégulier. Elle en a cousu les housses dans du pāreu sur son antique machine à pédale. Elle en a rempli chacune du kapok qu’elle a recueilli dans des sacs avant d’essayer de le débarrasser définitivement de ses graines dont de nombreuses ont réussi à échapper à sa vigilance et forment des paquets qu’il faut disperser à coup de grandes claques. Un toit commun unit le fare tāmā’ara’a, maison à manger, et le fare tūtu, maison à cuisiner, qui le jouxte. Mahine a aménagé un foyer en pierres de rivière dans lequel Teraimateata dispose le bois mort qu’elle flambe pour la cuisson de certains repas ou le chauffage de l’eau du bain par temps de mara’amu. Ses trois marmites sa bouilloire et sa poêle à frire sont noires de la suie que dépose l’épaisse fumée qui couronne les flammes. Tout près du foyer le ahimā’a est creusé dans la terre, four dans lequel plusieurs fois par semaine cuisent à l’étouffée les aliments de la pêche et de la récolte. Il a accroché au mur extérieur sous une fenêtre un fût de pétrole découpé en deux dans le sens de la longueur. Elle en a fait l’évier. À côté, des branches de pūrau permettent à la vaisselle propre de sécher en s’égouttant. Une grande table à manger, à coudre à tout faire occupe l’espace central avec bancs et tabourets, ouvrage de Mahine. Le sol du fare tūtu est en terre battue. Celui du fare tāmā’ara’a recouvert d’une couche de tū’iri, galets de corail blanc transportés depuis la plage du motu dans des sacs. Le fare pape, maison d’eau pour les douches et le brossage du linge a des murs en tôles ondulées. Le pommeau de douche est une boîte de conserve percée accrochée au bout d’un tuyau. Au fond de la cour le fare iti, maison d’aisance, trou profond creusé dans la terre et au-dessus duquel quelques planches font siège, est protégé des regards par des murs de nī’au. Régulièrement Mahine remplit le trou de Crésyl pour éloigner les nuées de mouches bleues vrombissantes et Teraimateata brosse le siège pour en empêcher l’encrassement.

 

Un jardin de tiare tahiti et de ’auti évite à l’habitation d’être soudée aux voisines comme souvent dans ce village où la chute aiguë de la montagne épouse presque partout la nappe étale du lac sur le bord duquel il s’étire placidement. L’existence musarde joyeusement le long des activités journalières et saisonnières familiales et communautaires, entre pêche et culture, mises en terre et récoltes, enfants et adultes participant des mêmes tâches. Collaborations quiètes et houleuses bruissantes et orageuses toujours vivantes où les plus jeunes s’exercent à leur tour aux gestes, aux paroles, au code, au mode de vie du groupe. L’existence déroule la vie partagée, les familles liées les unes aux autres par les généalogies qui les enlacent les haines qui les coagulent l’histoire qui les soude la terre qui les façonne. Chacun est part de la communauté qui le connaît et le reconnaît comme sien, fils de ceux qui autrefois vécurent des flancs de Mou’a Tapu puis se convertirent en peuple côtier puisque convertis en peuple chrétien.

 

La fêlure dans ce mode de vie s’est faite quelques années avant la naissance de Ehu avec la salarisation de son père à la grande île. La fêlure se creuse avec la modernité qui s’insinue dans l’île, escortée de l’individualisme né du tintement enchanteur et tentateur de l’argent qui fait sourdre des entrailles et s’incruster dans les cœurs l’envie des signes extérieurs de l’occidentalité. C’est le temps d’une route praticable entre les villages, l’ouverture d’une courte piste pour avions légers, la construction du premier bâtiment à étages premier hôtel pour premiers touristes.

 

Mais Ehu ne sait rien de tout cela. Son univers commence et se termine au village près de Mahine et de Teraimateata.

 

Depuis que Ehu est entré dans sa vie, sans nom, Mahine a une conscience intense de cette fêlure qui dénature l’essence des hommes. Le malaise le poursuit, dérangeant et inquiétant et il cherche à quel moment il a manqué à son devoir, à la mémoire qui porte de génération en génération le monde de leur monde. Voilà que son fils né de lui, grandi de lui a, là-bas il ne sait pas vraiment où, il n’a jamais quitté son île, rompu la continuité. Son corps est lourd du changement qui rampe quand les yeux des hommes se piquent de lueurs inconnues quand les paroles parlent des besoins inouïs quand les gestes gesticulent la hâte précipitante. Même ses petites-filles depuis qu’elles fréquentent l’école se sont mises à la langue étrangère et sa douleur est alerte quand elles s’échappent dans ce parler auquel il n’entend rien, porteuse du danger qui les menace. Son ventre se tord quand il les regarde, enfants d’un espace étranger.

 

Teraimateata voit dans ses gestes le souci qui le pèse. Elle le connaît si bien. Depuis cette nuit où elle a mis sa main dans sa main, accordé ses pas à ses pas gaiement légèrement librement. Cette nuit où elle lui a donné non seulement son corps mais aussi son âme entièrement après des années d’attentes et d’espérances. Il était si beau. Les filles les femmes le courtisaient et lorsqu’elles se retrouvaient pour les tâches communes elle entendait les unions nocturnes de ceux qui n’avaient pas été ou voulu être assez prudents pour éluder les regards indiscrets. Mahine était parfois souvent de ceux-là et secrètement elle souhaitait être plus vieille de quelques années pour rivaliser avec les autres. Il était homme entré dans le temps de prendre femme continueuse de lignée. Elle était si jeune à peine pubère. Elle venait trop tard. Elle se voyait si quelconque après deux sœurs belles comme les siennes, longues lianes graciles avançant en légères enjambées élancées alors qu’elle paraissait trottiner plus petite. Elle avait guetté tous les commentaires qui flottaient, les membres de la communauté essayant de savoir s’il avait parmi ses nombreuses et éphémères compagnes enfin choisi celle qui enfanterait sa descendance, l’enviant déjà. Les années s’en étaient allées nonchalamment l’une après l’autre la transformant en jeune femme à la sexualité sage pendant qu’il continuait d’épuiser son énergie entre responsabilités familiales et communes ’ārearea beuveries et bagarres. Il buvait beaucoup et ses fougueuses liaisons faisaient le délice des parleurs. Mais il n’avait ni femme ni enfant et pouvait donc sans remord vivre une vie débridée. Elle n’était pas belle ne le serait jamais mais posait sur le monde un regard d’une rare luminosité plus lumineuse encore quand elle le regardait. Il lui dira au premier matin de leur vie que ses yeux l’avaient attiré puis définitivement captivé, lui né quinze années avant elle et qui jusqu’alors n’avait voulu aliéner plaisirs ni liberté. Elle n’avait rien dit. Ni les nuits de lune claire où son corps fiévreux exigeait son inconnue présence. Ni les nuits de lune noire où son âme sinistre saignait en cuisants sanglots. Ses souvenirs s’étaient dissouts en lui. Elle l’avait regardé les yeux soleillés de bonheur lui avait souri les lèvres brumées de timidité. Et elle était née. De lui.

 

Elle le regarde après tout ce temps. Elle ne sait pas vraiment. Plus de trente ans. Il a beaucoup changé mais elle porte encore en elle l’amour du premier matin. Ce sentiment qui l’emplit dont elle ne parle jamais, à quoi bon. Il le sait depuis un si long temps. Toute une vie. Plus peut-être. Ils ont eu tant de choses à faire tant de bonheur à conjuguer tant de douleur à composer. Il avait continué de boire. L’avait parfois souvent frappée. Elle n’avait porté que deux fils dont l’aîné était resté prisonnier de l’océan lors d’une partie de pêche sous-marine. Les années avaient usé donc assagi Mahine et depuis que Maurai les avait chargés de ses filles nées l’une après l’autre, chaque année il s’était tourné vers la religion comme tous les hommes que la jeunesse a désertés. Elle le regarde et comme d’habitude ne dit rien. Les sentiments ne souffrent pas les mots qui pourraient les dénaturer leur enlever ou ajouter une couleur, alléger ou renforcer une senteur les déviant de leur essence. Elle le regarde. Les gestes les regards parlent mieux que les paroles, impossibles à déguiser, drapés des sentiments enfouis, ceux qu’on ignore qu’on refuse qu’on veut cacher.