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Sur la route toute droite qui longeait la mer, deux chasseurs marchaient l’un à côté de l’autre, le fusil à l’épaule.

Ils traversaient un pays désert, une des parties les plus sauvages de la province de Connaught, en Irlande, — une grande lande inculte, couverte de genêts et de bruyères, coupée cà et là de marécages. De tous côtés l’on entendait le bruit des vagues qui déferlaient contre les escarpements du rivage, et la mer montrait, au-dessus des gazons jaunissants des falaises, sa ligne bleue, brillante sous le soleil.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Élie Poirée

Home rule

Mœurs irlandaises

LIVRE I

LE CIEL DE SANG

I

Sur la route toute droite qui longeait la mer, deux chasseurs marchaient l’un à côté de l’autre, le fusil à l’épaule.

Ils traversaient un pays désert, une des parties les plus sauvages de la province de Connaught, en Irlande, — une grande lande inculte, couverte de genêts et de bruyères, coupée cà et là de marécages. De tous côtés l’on entendait le bruit des vagues qui déferlaient contre les escarpements du rivage, et la mer montrait, au-dessus des gazons jaunissants des falaises, sa ligne bleue, brillante sous le soleil.

L’un des chasseurs avait une soixantaine d’années ; l’âge n’avait point affaibli sa constitution vigoureuse, ni même blanchi les longs favoris qui entouraient sa figure, calme, froide et austère, mais sans dureté. L’autre était un grand jeune homme de vingt-six ans, au teint rose, à la moustache châtain, bien pris de taille et assez beau de visage. Tous deux portaient de hautes bottes, indispensables dans cette contrée de tourbe, des vestons de flanelle et des toques en drap noir. A voir la simplicité de leur costume, le manque de recherche dans leur mise, on les eût pris tout d’abord pour des gens du pays, mais à leur air, à leur tournure, à leurs armes qui étaient damasquinées et d’acier très fin, on eût aisément reconnu deux riches Anglais.

Le soleil déclinait ; les gentlemen ralentirent le pas, car ils étaient partis dès le matin. Des bécasses, des grouses, dont les plumes froissées et ensanglantées s’apercevaient dans leurs carniers entr’ouverts, prouvaient que la journée avait été fructueuse.

Une mouette passa dans les airs à une assez grande hauteur. L’un d’eux, le plus âgé, épaula rapidement, le coup partit. L’oiseau laissa tomber un nuage blanc de plumes et de duvet et alla s’abattre vers la mer en poussant un long cri aigu.

 — Tous mes compliments, sir William, dit le jeune homme, vous êtes un tireur....

 — Affaire d’habitude, sir Edward. Tout enfant je m’amusais à cet exercice, lorsque mon père quittait Londres pour venir se reposer dans sa terre favorite de Bilgdare. Il y a longtemps de cela, mon jeune ami !

Ils continuèrent à avancer.

Dans ce paysage grandiose mais triste, pas une habitation, un Cottage, une cabane même. De temps à autre, on voyait se découper sur le ciel quelque ruine branlante, paroi d’un bâtiment effondré, couché sur l’herbe, amas de pierres qui avait été jadis un monastère ou un château fort. Au fond les monts du Connemara profilaient leur silhouette sinueuse, leurs lignes échancrées.

 — En vérité, reprit le jeune homme, de ma vie je n’ai jamais vu solitude aussi sauvage, pays aussi désert que celui-ci. Depuis que nous chassons par ici, sir William, nous n’avons pas rencontré un être à figure humaine.

 — Vous vous trompez, mon ami. En voici justement un... Voyez-vous là-bas, sur le bord de la falaise... d’ici l’on dirait une pierre, un rocher... My God, cette pierre, c’est un berger.

 — Un berger ?

 — Oui. Un Celte, un descendant de cette fameuse race, un des derniers peut-être... Tenez, si vous n’êtes pas fatigué, allons vers lui... Nous rentrerons au château par les sentiers.

— Volontiers.

Ils quittèrent alors la route, et se rapprochant du rivage, prirent le sentier qui montait et descendait... Ce chemin de pâtres suivait de si près l’arête de la falaise, que, pour n’y être point en péril, il fallait ne pas craindre le vertige. Çà et là le rocher surplombait à une hauteur d’environ trois cents mètres, et l’oeil plongeait d’un seul coup dans un abîme bleu, sombre, où tourbillonnaient en cercles capricieux les mousses blanches de l’écume. Ils franchirent facilement de petits murs en pierres sèches qui servaient autrefois à séparer les pâturages et qui étaient éboulés aujourd’hui. Bientôt ils furent à peu de distance de l’endroit montré tout à l’heure par sir William.

Assis à l’extrémité de la falaise où venaient d’arriver les deux Anglais, sur un escarpement dominant les flots, un berger vêtu d’une chemise de lin jaune et d’une grosse peau de mouton qui l’enveloppait entièrement, se tenait impassible, la tête tournée vers la mer, semblant faire partie du rocher avec lequel il se confondait de loin. Autour de lui éparpillés en taches blanches ou noires sur les verts gazons, des moutons, sous la garde des chiens, paissaient l’herbe salée des côtes.

 — Berger ! cria sir William.

Le berger resta immobile.

 — Berger ! fit-il de nouveau. Mais voyant que ce second appel ne recevait pas de réponse.

 — Continuons, sir Edward. Il fait ici un vent de tous les diables, et ce vieux pâtre ne nous entend pas... C’est Eric le rêveur.

Eric, ce berger dont on parle dans tout le pays ?

 — Précisément. On l’a surnommé l’homme du rêve et on le prétend quelque peu sorcier. Une nature loyale et franche, un brave homme au fond, mais un fou, un jimmy ! En route, mon ami, la nuit ne tardera pas.

Et les deux chasseurs, poursuivant leur chemin, s’éloignèrent dans la direction du château.

Le vieux pâtre était toujours immobile, semblable à une pierre. Insensible au vent qui agitait sa longue chevelure, lui fouettait le visage, il semblait absorbé dans une profonde méditation. Devant lui s’étendait une baie demi-circulaire, un cirque de rochers noirâtres, coupés à pic. En face, dans la falaise, comme la porte géante d’une cathédrale, s’ouvrait une grotte dont l’entrée était défendue par des écueils redoutables, où les vagues bondissaient. On l’avait surnommée le Devilshole ou encore Erin’s voice, la voix d’Erin.

L’homme du rêve regardait la grotte.

De ce trou noir, que les récits et la fureur des eaux rendaient inaccessible, il sortait des harmonies étranges, tantôt sourdes, tantôt éclatantes, parfois des cris douloureux, comme si des malheureux, prisonniers de l’abîme, eussent appelé au secours.

Et Eric, l’homme du rêve, écoutait.

Tout à coup un des chiens se mit à aboyer. Le berger tourna la tête et vit, à quelques pas de lui, un enfant rose et joufflu qui, effrayé, n’osait plus avancer.

 — Paix là, Joc. Arrive, enfant. N’aie pas peur. Il ne te mordra pas.

Le chien se tut, vint tourner autour de son maître, le nez au vent et l’oreille dressée ; l’enfant approcha.

 — Berger, dit-il tout essoufflé et sans reprendre haleine, je viens te chercher pour le père Libbon, il a reçu un coup de pied de la vache et il dit qu’il a la jambe cassée et qu’il va mourir.

 — Allons, ce ne sera pas encore pour cette fois !

 — Et puis la mère Libbon pleure depuis ce matin...

 — Ces blessures-là, cela me connaît. Je vais rentrer les moutons, et tout de suite après à la ferme. En attendant, va consoler la mère Libbon, petit.

 — Merci, berger, répondit le garçon qui s’en retourna en courant.

Eric appela les chiens et prit sa coquille à ramener les brebis.

On entendit alors un tintement de clochettes, et les moutons, bourrés par les chiens qui gambadaient, vinrent se bousculer en foule dans le chemin étroit autour du berger.

Le parc, à peu de distance, était abrité du vent, très violent dans ces parages. A côté, mais en dehors, la cabane. Eric fit entrer dans l’enceinte les moutons, s’assurant que tous étaient là, les comptant, les appelant par leurs noms. Il y en avait une centaine.

 — Et miss Foley ?...

A ces mots, Joc s’était déjà mis à la poursuite de la brebis Capricieuse qui cherchait toujours à se dérober pour ne pas rentrer au parc. Joc la découvrit bientôt et ramena la pauvre bête tremblante de peur, croyant à tout moment sentir dans sa chair les crocs aigus de l’animal.

Dès que miss Foley fut dans le parc, il laissa les deux chiens comme garde et ferma la porte à claire-voie.

 — Allons voir le blessé maintenant.

Pour se rendre chez le père Libbon, il prit le Bogs’road, chemin qui menait directement au château à travers une lande marécageuse, toute crevassée de trous d’où les turf-cutters extrayaient la tourbe... Cependant cette année l’été n’ayant pas été pluvieux, les marais n’avaient pas beaucoup d’eau et le chemin n’était pas impraticable.

Il fut bientôt à la ferme et entra.

Le père Libbon était étendu sur le sol, sans mouvement, la jambe raide, poussant de gros soupirs... A côté de lui se lamentait sa femme : « Mon pauvre homme... il a la jambe cassée... C’est sûr... il est perdu... Qu’allons-nous devenir... demain le jour des fermages... que saint Patrick nous protège ! »

Eric alla au fermier, découvrit la blessure que celui-ci avait reçue a la cuisse, et qui avait provoqué une forte enflure.

 — Mère Libbon, va me chercher de l’eau, dit-il.

La femme apporta une cruche en terre.

Quand il eut lavé la plaie à grande eau, il tâta avec soin la jambe et en fit jouer les articulations malgré les cris du patient, mais pendant ce temps la porte s’était ouverte et un homme avait paru sur le seuil... C’était Dikson, l’intendant de lord William Aberford, un fort gaillard, de haute taille, rouge de peau et de poil, à la face brutale.

 — Bonnes gens, fit-il d’un air rogue, c’est demain que finit le délai, demain il faut payer. Avez-vous l’argent ?

Personne ne répondit.

L’intendant répéta la question sans plus de succès. Seul le berger tourna la tête de son côté. Alors Dikson n’y tint plus, sa figure s’empourpra de colère et il s’écria :

 — Ah ça ! tas de gueux, vous moquez-vous de moi ? God, ces papistes sont devenus sourds comme des bornes. Avez-vous l’argent, enfants du pape, chiens du purgatoire ?

 — Hélas, Votre Honneur, dit enfin la femme tout en larmes, voyez dans quel état est le père Libbon !

 — Allons, allons, la mère, il ne faut pas me jouer la comédie. Demain l’argent.

 — Votre Honneur ne veut pas me croire. L’accident est pourtant bien vrai, je vous jure... regardez vous-même, monsieur l’intendant !

 — Quoi ? Que dites-vous ? Et quand cette chose serait-elle arrivée ?

 — Hier soir, Votre Honneur, à la tombée de la nuit. Libbon ramenait de la pâture la vache, qui, en entrant dans l’étable, lui a donné un coup de pied. Il a pensé que ce n’était rien... mais, voyez, la jambe a grossi. Il ne peut plus marcher, Seigneur Jésus !

Dikson, pendant ces explications, s’était approché du blessé. Eric avait pris les herbes cueillies en chemin dans les tourbières, il en exprimait un jus verdâtre dont il arrosait les parties vives de la plaie. Puis de l’index de la main droite il fit quelques signes cabalistiques, couvrit la blessure d’un matelas d’herbes soigneusement arrangées en guise de charpie et prononça à voix basse des paroles mystérieuses, comme une formule magique.

L’intendant, qui avait suivi tous ses mouvements, haussait les épaules en ricanant, mais quand il entendit le berger murmurer des mots baroques, il se sentit une nouvelle recrudescence de colère. Alors il se mit à jurer, appela l’Irlande de tous les noms, la traitant de maudit pays où il était venu pour son malheur, et où son mauvais génie le faisait rester depuis plus de dix ans... qu’on avait bien raison de dire aller en enfer ou en Connaught... Tous les Irlandais étaient des propres à rien, des paresseux, des ivrognes qui ne savaient même pas conduire le bétail, des imbéciles dont la tête était pleine de sottises, et qui n’étaient bons qu’à faire des singeries et des mômeries de sorcières... Et puis, il n’était pas dupe de ces accidents qui venaient si fort à propos... cela ne changerait rien aux choses... il remplirait son devoir... il n’avait pas peur des moonlighters et de tous les capitaines Clair de lune du monde.

En vain la mère Libbon essayait-elle de la calmer. Si ce malheur n’était pas arrivé, on serait allé aujourd’hui à la ville, on aurait vendu les pommes de terre qui restaient et on aurait trouvé un peu d’argent... que Son Honneur attende quelques jours... Son Honneur n’était pas si pressé...

Mais Dikson ne l’écoutait guère, il leur reprochait maintenant leur ingratitude... il faisait tout ce qu’il pouvait, il donnait des délais pour les fermages... il ne leur prenait pas l’argent de force... mais il y avait des limites à tout... On se moquait de lui... demain il fallait payer, sans faute.

La femme recommença ses gémissements.

 — Bien alors, la mère, fit l’intendant changeant subitement de ton et adoucissant sa voix, si vous n’avez pas d’argent, il faut en emprunter.

 — Emprunter ? Et comment ?

 — Il y a à la ville des prêteurs sur gages, j’en connais, ou plutôt, ajouta-t-il aussitôt comme s’il eût craint qu’on devinât sa pensée, vous les connaissez encore mieux que moi, j’imagine.

 — Hélas ! VotreHonneur, nous n’avons plus rien à engager. N’avons-nous pas déjà tout vendu pour rembourser le banquier, l’année dernière ?

 — Après tout, cela vous regardé, dit l’intendant. Vous voilà avertis... payer ou partir.

Il tira de sa poche un papier.

 — Tenez, si vous savez lire, voici une contrainte, un mandat d’éviction bien en règle et tout prêt... et si vous ne voulez pas vous en aller de bonne grâce, vous connaissez la brigade du pic, n’est-ce pas ?... Bonsoir, ajouta-t-il d’un air moqueur, en tirant la porte derrière lui.

La mère Libbon restait dans un coin, paralysée.

 — La jambe n’est pas cassée, dit Eric, achevant de bander la plaie comme il pouvait avec des morceaux de vieux linge. Lève-toi, Libbon, fais quelques pas.

Le fermier obéit en tremblant.

 — Bon, cela va ; je reviendrai demain... N’y touche pas en attendant, et marche comme si de rien n’était.

S’adressant alors à la fermière :

 — Mère Libbon, il ne faut pas vous désoler ainsi. Tout cela s’arrangera. Votre mari sera bientôt guéri et vous vous entendrez avec Dikson.

 — Oh ! répondit-elle en hochant la tête, il ne pense qu’à l’argent, cet homme. Demain il nous chassera comme des chiens.

Le vieux berger se dirigea vers la porte, l’ouvrit, s’arrêta un instant comme s’il cherchait quelque chose dans sa peau de mouton, puis sortit.

Et ce jour-là, pour la première fois de sa vie, il songea qu’il n’avait pas d’argent.

Le jour baissait. De retour aux falaises, Eric s’était assis dans sa cabane, espèce de guérite qui lui servait de refuge pendant les mauvais temps et où il passait la nuit, maison roulante que ses roues permettaient de déplacer, quand les moutons changeaient de pâture. Il fit son repas du soir : du pain, un morceau de fromage de brebis, un peu de lait qui restait dans le fond d’une écuelle. Pat et Joc, ses deux chiens, appuyant leurs museaux sur les genoux du berger, étaient à leur place accoutumée, mais celui-ci ne faisait guère attention à eux. Ils avaient beau lui toucher le bras avec leurs pattes, lever la tête d’un air inquiet et suppliant, ils en étaient réduits à manger les miettes qui tombaient à terre. Leur maître considérait attentivement une des parois de la cabane, il y avait quelque chose de tracé grossièrement sur cette paroi. Quelqu’un était venu et avait fait cela, avec une pierre blanche, une sorte de craie qui se trouve sur les routes.

Deux mains ouvertes, à l’une il manquait deux doigts et les trois restants étalent penchés pour indiquer une direction ; du côté qu’ils désignaient une figure ronde, semblable à un globe, où étaient dessinés deux serpents enroulés... au-dessous, deux mots en langue erse, le vieil idiome du pays.

Tout à coup le berger se leva et s’écria, en se répondant à lui-même :

 — Mais c’est l’enfant qui a fait cela, Joë est revenu... Il est ici... Ce soir, à huit heures, il m’attend a l’inn de la Boule de Verre !

Il sortit précipitamment de la cabane et se mit à marcher autour du parc, en répétant :

 — Je vais donc le voir, ce gamin !

La tristesse, causée tout à l’heure par la scène dont il avait été témoin chez le père Libbon, se dissipa... un éclair de joie brilla dans ses yeux.

puis il réfléchit. Comptant sur ses doigts, il songea que le gamin devait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans. C’est qu’il y avait longtemps qu’il était parti, ce neveu, fils de son pauvre frère Patrick le pêcheur, dont la barque, entraînée une nuit aux abîmes du Devilshole, n’avait jamais reparu. Resté seul avec le petit, il lui avait servi de père. Il l’emmenait avec lui aux pâturages des falaises. Il le voyait encore à ses côtés comme si c’était hier, avec sa figure rebondie, ses petits yeux bleus percés en vrilles, sa tignasse rousse échevelée, son air farouche qui le faisait surnommer par les gens de Bilgdare le petit sauvage. Mais l’enfant n’avait pas voulu apprendre le métier de berger. Assis sur le gazon, il passait son temps à racler des morceaux des bois avec son couteau, il les entaillait, les coupait, les assemblait pour en faire de petites mécaniques disposées avec beaucoup d’adresse. Il avait déjà son idée... être ouvrier. Garder les bêtes l’ennuyait. Et tous ses efforts à lui, Eric, n’avaient pu ôter cette résolution d’une caboche de douze ans... Il se rappelait quel grand chagrin il avait eu quand le petit s’en était allé.

Joë revint quatre ans après, lorsque l’intendant fit exécuter des réparations importantes au château. Il avait seize ans. C’était déjà un homme, petit de taille, mais d’une force musculaire si extraordinaire qu’elle lui avait attiré de la part de ses camarades le sobriquet de Bras-de-Fer. Il resta peu de temps chez lord Aberford. Il disparut un beau jour à la suite d’une violente dispute survenue entre Dikson et lui, et dans laquelle, emporté par la colère, le jeune ouvrier s’oublia jusqu’à lever le bras sur l’intendant. On n’entendit plus alors parler de lui. Personne n’en pouvait donner de nouvelles. Une fois pourtant, Eric apprit d’un drouineur qui passait que Bras-de-Fer, s’étant pris de querelle avec son patron, était parti pour l’Angleterre, disant qu’il y ferait fortune. Et le chaudronnier ambulant avait ajouté : « Il y aura deux ans de cela aux feux de Sainte-Brigitte. »

Maintenant le petit était de retour. Qui sait ? Il avait peut-être fait fortune, il allait s’installer à la ville ou même à Bilgdare, près de lui. Il trouverait bien de l’ouvrage ; au château il ne manquait pas de choses à faire ou à réparer.

Tout entier à ses réflexions et à ses souvenirs, le vieux pâtre s’était ! arrêté et d’un œil distrait, contemplait le paysage.

La nuit était presque venue maintenant. De petits nuages, aux formes allongées, vaguaient dans un ciel tout blanc qui se reflétait sur la mer. Devant lui, les moutons dormaient, les pattes rentrées, la tête dans le cou, arrondis comme des pelotes de laine. De tous côtés, à perte de vue, s’étendaient les gazons montueux des falaises, terminées brusquement par des murailles noires toutes droites. Peu à peu, dans ce ciel qui s’assombrissait, au-dessus de la raie lumineuse qui diminuait à l’horizon, le mince croissant de la lune se dessina et devint de plus en plus brillant. Le vent tomba. Dans les échancrures profondes de la côte les mouettes cessèrent leurs cris aigus et leurs rondes vertigineuses. Des brumes vaporeuses s’élevèrent le long des montagnes du fond. Le Devilshole n’avait plus sa voix vibrante et terrible ; c’était un chant cessant et doux comme une prière.

Soudain au milieu de cet apaisement, des bandes de royston-crows, ces oiseaux de mauvais augure, traversèrent rapidement l’espace et Eric vit leur ligne noire se diriger vers Bilgdare. Presque en même temps dans les touffes violettes des bruyères, il entendit un cri, un long soupir douloureux qui finissait comme le râle d’un mourant.

 — La Benshee, dit-il à voix basse en frémissant.

Il prêta l’oreille, mais l’esprit de mort ne renouvela pas sa plainte dans les bruyères.

Il marchait à grands pas sur le gazon. Il était agité, inquiet. Pourquoi ces sinistres présages ? Est-ce qu’ils annonçaient un malheur pour lui, pour le pays ? Le retour de Joë, qui lui avait causé tant de joie tout à l’heure, le préoccupait maintenant.

Les dernières lueurs crépusculaires s’éteignirent. La nuit devint complète. Sur la mer marbrée çà et là de grandes taches foncées, la lune faisait une traînée éblouissante.

L’heure du rendez-vous approchait.

Eric entendit retentir au loin la cloche de la petite église de Bilgdare, il s’agenouilla, fit un signe de croix, dit un Pater et un Ave, puis se releva aussitôt. C’était le moment de partir.

Alors quittant la bergerie et se dirigeant vers Bilgdare, par la lande sauvage qu’éclairaient les rayons de la lune près de disparaître dans l’océan, Eric s’en alla l’âme songeuse.

II

L’inn de la Boule de Verre était une maison isolée, sur le plateau, à un endroit où la route bifurquait. D’un côté l’on descendait au village, trouvant l’église à mi-côte, dans un bouquet d’arbres, et plus bas, assises dans la baie, au bord de la mer, les habitations des pêcheurs qui composaient Bilgdare. De l’autre côté, restant sur les hauteurs, on allait au château, dont on apercevait bientôt les grands arbres, la ligne des toits et les créneaux de ses hautes tourelles.

L’auberge était mal tenue, de mauvaise mine, bien délabrée, avec son toit inégal, ses murs lézardés, ses fenêtres disloquées, dont les vitres étaient presque toutes crevées ou raccommodées avec du papier. Le seul luxe del’inn — et c’en était un pour cette grande bicoque, — consistait dans son enseigne. Au bout d’une tringle en fer ouvrée et historiée qui provenait sans doute de quelque vieux castel des environs, on voyait se balancer une grosse boule de fer blanc, sur laquelle étaient peints deux serpents enlacés, aux gueules armées d’effroyables crochets, représentation fantastique et naïve de la boule de verre, pierre des serpents, anguinum ovum, produit par la bave des reptiles, petite amulette que les druides et naguère encore les bergers gaëls portaient au cou pour se préserver des maléfices. La boule creuse contenait un grelot qui sonnait dès qu’elle remuait, et, comme dans cet endroit le vent soufflait sans cesse, elle tintait continuellement. Elle appelait les voyageurs. Mais sauf quelques marchands ambulants, porte-balle ou drouineurs qui y passaient quelquefois la nuit, on regardait à deux fois avant d’aller coucher dans cet inn de piètre apparence.

Sur la porte on lisait en gros caractères :

MICHAEL SNYDDEN

Au-dessous :

Licensed to sell wines, bier and spirits no licensed sundays.

« Michel Snydden, autorisé à vendre du vin, de la bière et des spiritueux, les dimanches exceptés. »

A l’intérieur, au rez-de-chaussée, se trouvaient deux petites pièces appelées pompeusement bars, où l’on servait le whiskey ou le potteen, eau-de-vie de contrebande, rosée des montagnes. Derrière, une salle basse à laquelle on descendait par quelques marches au bout d’un corridor, salle destinée aux noces et aux réunions d’hiver des pêcheurs ; au-dessus, sous le toit qui allait se défonçant, le garni : des lits détraqués, des chaises boiteuses, tout ce qui constitue le confort irlandais en un mot.

Eric qui venait par la route d’en haut, entendait sonner la boule de fer blanc, et la maison apparut comme une tache noire à l’horizon. Il y fut bientôt. Tout était fermé. Pas de bruit ni de lumière. Il restait là, croyant s’être trompé, quand la porte s’entrebâilla.

 — Est-ce toi, Eric ?

— Oui.

 — Eh bien ! entre et suis-moi.

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