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Hommes et Femmes

De
227 pages

Les Passions ont fourni matière à une foule de divagations et de commentaires ; chacun s’est étudié à les définir. Selon les stoïciens, elles sont les ennemis-nés de notre repos ; suivant Bignicourt, elles peuvent au contraire nous rendre heureux, pourvu qu’elles agitent notre âme sans la troubler. De son côté, Rousseau blâme cette distinction qu’on en a faite en passions permises et défendues ; toutes sont bonnes, quand on en reste le maître, et mauvaises, lorsqu’on s’y laisse assujettir.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Charles Malo

Hommes et Femmes

Silhouettes, comparées, des deux sexes

HISTOIRE DE RIRE

PRÉFACE DE LA 1re ÉDITION DE CE LIVRE

Comme conclusion finale d’un petit mot qu’il adressait en 1864 à son dernier opuscule intitule ; Femmes et Fleurs, notre auteur disait : « Que ce public des deux sexes, d’élite, tout-à-part, en immense majorité tant à Paris qu’en France, daigne, juge indulgent et sympathique, quelque peu sourire à tes Photographies badines, alors, pour second mot, tu risqueras de petites Silhouettes nouvelles, mais cette fois moins légères. »

Moins légères, disais-je ! mais c’est plutôt quelque peu sérieuses, sévères et le plus souvent humoristiques qu’il eût fallu dire ; car cette fois, plus de jolies fleurs mises si naturellement en gracieux parallèle avec ces dames, mais loin de là, des hommes, de vilains hommes entachés des vices les plus odieux, notamment : d’amour-propre, d’avarice, de colère, de fierté, de jalousie, d’orgueil que nous osons outrageusement mettre en regard des femmes, c’est-à-dire, de ce beau sexe si éminemment supérieur au vilain par ses vertus et ses mérites, comme par exemple : son innocence, sa modestie, sa pudeur, sa malice, sa bienfaisance, son héroïsme, sa fidélité, son amour conjugal, son aptitude aux sciences pourtant si contestée, surtout pour son amour maternel, enfin même par sa beauté.

Quelle profanation indigne ! quel révoltant contraste n’offre donc pas l’accouplement insolite de ces deux mots : hommes et femmes (silhouettes humoristiques et comparées des deux sexes) ! Rêva-t-on jamais rapprochement plus étrange, plus en dehors de toute vraisemblance que celui-ci, je le répète : hommes et femmes ?

Quand nous grouppions, avec tant de plaisir, dans notre première petite. élucubration quelque peu idéale, des fleurs et des femmes, nous étions dans le vrai ; l’analogie, la ressemblance étaient là de tous points saisissantes, mais en réunissant étourdiment ici, sous un même titre (soit apologétique, soit critique), des hommes et des femmes, bref l’humanité toute entière, malgré leurs aversions et antipathies si naturelles, n’aurons-nous pas à craindre, de la part des deux sexes, ainsi mis en présence et si maladroitement comparés l’un à l’autre, d’encourir, pour seul prix de notre franchise, l’odieux surnom de blasphémateur.

Eh bien ! non ; malgré ces tristes apparences d’audace que nous nous sommes si humblement résigné à dénoncer ici, nous avions eu, disons-le tout bas, l’extrême prudence de ne rien risquer dans les 227 pages qu’on va lire, sans nous être très-carrément appuyé d’avance : d’abord du côté des hommes pour le scabreux chapitre de leurs vices nombreux, de leurs rares vertus, sur des autorités incontestables plus ou moins sévères ; et, par contre, du côté des femmes, à l’endroit bien plus délicat encore de leurs petits défauts, de leurs grands mérites, sur des faits non moins avérés et complètement indiscutables, comme sur les irrécusables enseignements de l’histoire, enfin, faut-il l’avouer, sur notre propre conscience elle-même.

Et maintenant si, moraliste aussi débonnaire que consciencieux, nous avons, au début de nos petites Silhouettes plus ou moins comparatives des deux sexes, placé ces deux grandes généralités qui leur sont communes, à savoir : les passions et l’amour, c’est qu’en vérité nous ne croyons pas qu’il y ait un seul être au monde, soit homme ou femme, qui n’ait plus ou moins subi l’irrésistible influence de ces redoutables et si délicieux fléaux de l’humanité.

CÔTÉ DES HOMMES

Ce premier point là réglé tout d’abord, nous avons dû faire ensuite la part, toute personnelle et quelque peu tronquée même, du vilain sexe, laquelle part nous a donné un total net de deux vertus, de douze vices. Il est encore vrai que la compassion et la pitié, les deux seules vertus que nous avons le tort de lui attribuer avec tant de parcimonie sont encore plus volontiers l’apanage habituel du beau sexe.

Oui, mais en revanche, nous semblerions porter exclusivement au compte de ces malheureux hommes les douze gros vices que nous leur attribuons, tandis que, pour cinq d’entr’eux, notamment : la colère, la curiosité, l’envie, la frivolité, la jalousie, ces dames pourraient, au besoin, réclamer charitablement leur part plus ou moins légitime, surtout en fait de curiosité ou de jalousie.

CÔTÉ DES FEMMES

Mais silence ; je m’aperçois précisément que je viens abuser ici de ma devise favorite : la vérité en riant. J’annonce des défauts chez les femmes, tout en proclamant leurs mérites ; cela est à peine croyable ; ces défauts seraient au nombre de trois : la pruderie, la coquetterie, la malice.

Avec Molière passons, j’y consens, condamnation sur la juste sévérité de son appréciation de la Pruderie,vrai métier de dupe, je le répète ; avec La-bruyère, sur la Coquetterie, funeste dérèglement de l’esprit ; mais que trouvons-nous de bonne foi, à redire à la Malice ? N’est-ce pas l’innocent instinct de l’enfance, la défense si naturelle et gracieuse des femmes ?

Quant aux mérites du beau sexe, c’est avec un plaisir extrême que je me suis complû à leur consacrer onze chapitres divers, plus ou moins intéressants ; là, du moins, j’ai pu cesser de me montrer froid, grimaud, grondeur, pessimiste, ainsi que j’étais bien forcé de l’être avec de vilains monstres d’hommes comme moi.

Pour en finir, il ne me reste plus qu’à faire amende honorable sur un dernier point, mais auquel certaines dames attacheront peut-être quelque importance ; c’est la question plus ou moins palpitante de l’ Émancipation prochaine des femmes que j’ai, comme conclusion de cette bluette, traité, j’en conviens, avec une réserve excessivement timide ; j’ai craint de me montrer trop affirmatif dans mes tristes prévisions de cette émancipation ; hélas ! de ma nature, je ne suis que bien médiocrement révolutionnaire.

Or, me voilà contraint d’avouer, bien malgré moi, que ces justes terreurs sont aujourd’hui réalisées. Depuis deux ans à peine, un terrible mouvement de propagande a éclaté de toutes parts : en Amérique, en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, en France pour l’émancipation intellectuelle des femmes. Ce sont partout des journaux : le droit des femmes et des sociétés tant à Paris qu’à Genève qui, sous ce titre fastueux d’associations internationales, se fondent au nez, à la barbe de tous les indifférents ou vieux grognons de l’ancien régime. C’est sous les bannières éclatantes de certains apôtres fervents, plus ou moins célèbres : des Jules Simon, des Jourdan, des Sauvestre, des Francolin, des Léon Richer, qu’on voit s’illustrer déjà mille et une héroïnes intrépides au premier rang desquelles il me faut signaler mesdames Marchef Gérard, Louise Collet, Amélie Ernst, Olympe Audouard, André Léo, Bader, Emilie Collignon, Maria Chenu, Euphémie Garcin, Cotta, Nelly Lentier, Maria David, Adèle Demars, Sezzi, Marie Dessaigne, Noëmi Reclus, Hippolyte Meunier, Marie Goegg et tant d’autres encore.

Que d’élans chaleureux ! d’éloquents plaidoyers ! de verves intarissables de la part de ces vaillantes Clorinde en faveur du triomphe de cette cause immense qui est leur rêve mirifique : l’œuvre humanitaire et civilisatrice de la femme. Par malheur, je suis trop bien appris pour oser me permettre de murmurer, en souriant, à l’oreille de ces dames, ce vieux refrain d’une petite chansonnette bien connue : « Que,ne peut-on rêver toujours ! »

Sur ce, parlons enfin raison : tournez le feuillet.

15 Septembre 1869.

 

 

POST-SCRIPTUM : Cette petite préface, quelque peu humoristique, quoique bien innocente, a pourtant, dès son apparition, excité la bile de certains censeurs moroses, plus ou moins sérieux, notamment celle de Figaro, et, dans sa conclusion, soulevé surtout de terribles récriminations de la part de bien des crinolines tapageuses ; heureusement que nous ne sommes plus d’un âge à nous effrayer pour si peu. Persévérant donc dans notre impénitence finale, nous risquons cette 2eédition qui n’est, bien entendu, ni revue ni corrigée.

Novembre 1870.

HOMMES ET FEMMES

PASSIONS

Les Passions ont fourni matière à une foule de divagations et de commentaires ; chacun s’est étudié à les définir. Selon les stoïciens, elles sont les ennemis-nés de notre repos ; suivant Bignicourt, elles peuvent au contraire nous rendre heureux, pourvu qu’elles agitent notre âme sans la troubler. De son côté, Rousseau blâme cette distinction qu’on en a faite en passions permises et défendues ; toutes sont bonnes, quand on en reste le maître, et mauvaises, lorsqu’on s’y laisse assujettir. Un autre écrivain a défini les Passions : « les tyrans des belles âmes. » Les Encyclopédistes en font de vives et profondes affections de l’âme, dont la base constante est le plaisir ou la douleur.

Voici, selon moi, la définition la plus juste qu’on en puisse donner : ce sont, en général, des impressions opérées sur l’âme par un objet quelconque, un attrait qui nous porte vers tel ou tel objet, ou une répugnance qui nous en éloigne.

Les Passions portent communément dans l’âme un sentiment de joie ou de tristesse, de plaisir ou de douleur. Or, il est des impressions plus ou moins fortes, plus ou moins vives, soit pour la douleur, soit pour le plaisir ; on les devrait donc considérer comme de simples affections.

Mais est-il bien aisé de fixer le degré où une simple affection se transforme en Passion ? Puis d’ailleurs, ces affections et ces Passions peuvent être excitées ou calmées par le même moyen ; aussi la plupart des moralistes les ont-ils confondues ensemble ; ainsi, d’une part, on entend par ce mot Passions, tantôt nos simples inclinations, et tantôt les mouvements les plus violents de l’âme.

Combien reconnaît-on de Passions chez l’homme ? La question est délicate ; les académiciens en ont admis quatre principales : le désir, la crainte, la joie et la tristesse. La Fontaine en trouve deux autres bien plus communes : l’ambition et l’amour.

Jadis, on n’admettait qu’une Passion, l’amour. On prétendait en effet que toutes les autres affections de l’âme découlaient de cette Passion ; mais l’ambition, mais l’avarice, mais la haine, ne sont-elles donc pas autant de passions ?

L’ambition, l’amour, l’avarice, la haine
Tiennent, comme un forçat, notre espèce à la chaîne.

Pouvons-nous oublier encore l’envie, la vengeance, la colère, la jalousie, la crainte, le désespoir, et mille autres mouvements impétueux qui ébranlent notre âme.

Nous nous demanderons maintenant quel est l’effet des Passions sur nous ? D’abord elles nous dérobent la connaissance de nous-mêmes ; car chaque homme prend ses Passions pour lui, et le dérèglement de son cœur pour son cœur ; elles disposent en outre l’âme à vouloir les choses auxquelles le corps se prépare : ainsi le sentiment de la peur invite à fuir, celui de la hardiesse à combattre. Rien de plus apparent d’ailleurs que les effets physiques des Passions ; personne ne se méprend aux marques extérieures de la joie, de la tristesse, de la colère, de l’orgueil, de la modestie, etc. ; ces Passions-là ont des signes propres qui les caractérisent. Moralement parlant, les Passions font souvent un fou du plus habile homme, et rendent habile l’être le plus incapable. Tant qu’on n’a pas laissé prendre à ses Passions trop d’empire, elles sont nécessaires au bonheur ; mais elles deviennent nuisibles dès qu’elles dominent. Que les Passions se soient fortifiées au point de nous tyranniser, nous n’en sommes plus que les vils esclaves. « Je suis libre, dites-vous, s’écriait Perse : eh ! connaît-on la liberté quand on est soumis à ses Passions ? » L’amour, l’ambition, la fausse dévotion, la frayeur, sont les Passions qui produisent sur nous les plus terribles effets ; d’autres nous attirent, nous séduisent, et pour nous mieux tromper, empruntent le langage de la raison, ou se couvrent du masque de la vertu. Comme dit La Bruyère, il n’est point de vice qui n’ait une fausse ressemblance avec quelque vertu.

Toujours vains, toujours faux, toujours pleins d’injustice,
           Nous crions dans tous nos discours
Contre les Passions, les faiblesses, les vices
           Où nous succombons tous les jours.

Eh bien ! après tout, vivre sans Passions, c’est, à proprement parler, dormir toute sa vie ; c’est rêver qu’on boit, qu’on mange, qu’on marche, qu’on parle. Il faut donc être mû par quelque affection pour exister.

Il ne s’agit que de savoir régler ses Passions ; voilà précisément ce qui n’est pas donné à tout le monde. On n’a de prise sur ses Passions qu’en les opposant habilement l’une à l’autre ; c’est là le procédé du sage, qui n’est pas plus à l’abri des faiblesses de l’humanité que le reste des hommes, mais qui sait au moins s’en rendre maître.

Il n’est pas une seule Passion que ne puisse modérer la raison. Un fol amour mit jadis toute la Grèce en armes ; mais un amour délicat se change en une sainte amitié. La jalousie des César, des Pompée coûta la vie à plus d’un million d’hommes mais une jalousie modérée n’est autre chose qu’un zèle discret. La crainte, qui prévoit les dangers, se change en prudence pour peu qu’on la dégage du trouble qui l’accompagne. L’espérance, qui nous fait goûter, en perspective, un bien que nous désirons posséder, se convertit souvent en confiance, et nous anime aux plus belles actions. La colère, qui arme nos bras pour venger des injures, n’est pas fort éloignée de la justice ; pourvu qu’elle ne soit pas trop violente, elle fera la guerre à tous les méchants. La hardiesse, qui nous excite aux combats, deviendra de la valeur, si nous réprimons sa fougue. Le désir et la haine même seront plutôt des vertus que des Passions, si nous n’aimons que ce qui est aimable, et si nous ne haïssons que ce qui est odieux. La joie innocente est, de son côté, un avant-coureur de la félicité ; et la douleur, une peine de courte durée qui nous délivre des supplices éternels. La tristesse et le désespoir, l’ambition et l’envie, sont, il est vrai, des Passions funestes ; on les compare à ces furies vengeresses qui, dans les écrits des poètes, s’attachent aux criminels pour les torturer ; mais de l’envie un peu réglée on fait une bonne émulation. Souvent le désespoir nous détourne des entreprises téméraires ; et cette ambition, si honteuse quand elle sacrifie tout à ses désirs, devient honorable, lorsqu’elle n’a pour but que notre bien et celui des êtres qui nous sont chers. Enfin la tristesse reçoit, pour sa part, de nombreux éloges dans l’Écriture sainte ; il faut qu’elle ait son bon côté.

Que résulte-t-il donc de tout ceci ? c’est que notre bonheur dépend uniquement de l’usage que nous faisons de nos Passions. La raison nous offre un moyen sûr de les régler ; opposons les Passions qui naissent à celles qui sont enracinées : par exemple, la joie à la douleur ; réprimons la crainte par l’espérance ; modérons nos désirs par la peine.

Voltaire a justement comparé les Passions aux vents qui enflent les voiles d’un vaisseau ; parfois ils le submergent, mais sans eux pourrait-il naviguer ? La bile rend colère et malade mais sans la bile, l’homme ne saurait vivre.

Une vertu sévère
Résiste aux Passions et ne les détruit pas.

Puisque nos Passions naissent avec nous, vivons donc avec elles ; oui, mais tâchons de nous en rendre maîtres. L’absence et la solitude, voilà deux grands remèdes ; ils nous sont souvent d’un grand secours ; parfois sont-ils aussi fort dangereux.

L’absence qui éteint les Passions médiocres, allume les grandes. La solitude, qui sied si bien à l’ambition puisqu’elle la sauve d’elle-même, l’éteint comme un feu qu’on prive d’aliment ; la solitude, dis-je, convient fort mal à la tristesse, qui ne fait que croître encore parmi les ténèbres. On voit qu’il existe dans nos Passions un contraste assez bizarre : les unes s’alimentent de tous les objets extérieurs ; que ces objets cessent de les entretenir, elles meurent ou languissent. Il en est d’autres pour lesquelles la retraite est un écueil excessivement dangereux, et ce sont, en général, toutes les grandes Passions : dans la retraite, rien ne détourne leur attention, ne les distrait ; elles y prennent de nouvelles forces ; aussi l’imagination s’échauffe, bientôt le mal devient incurable ; on aurait besoin du tumulte du monde pour s’en délivrer. Cependant il doit en être des Passions comme des plaies : il faut savoir, dans l’occasion, se couper un bras pour sauver le reste du corps ; aussi, l’homme qui parvient à dompter ses Passions, peut, à juste titre, s’en attribuer toute la gloire.

Caraccioli prétend que les gens qui sont nés avec des Passions vives goûtent plus de plaisirs que les autres, parce qu’ils les sentent mieux, mais qu’ils ressentent aussi les chagrins avec plus de force. Sans doute les gens à grandes Passions se trouvent heureux toute leur vie ; guérissez-les, vous désenchanterez leur existence : tant qu’on désire n’est-on pas heureux ? Si le bonheur ne vient pas, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la Passion qui la cause.

Nos philosophes ont reconnu qu’une Passion se guérissait constamment par une autre souvent toute contraire ; ainsi quelquefois l’avarice produira la prodigalité, et la prodigalité engendrera l’avarice ; on sera ferme par faiblesse, audacieux par timidité.

Dans le fait, il existe une génération perpétuelle de Passions dans le cœur humain ; à mesure que les grandes s’éteignent, les petites s’allument ; et pourquoi cela ? parce que les Passions diminuent communément avec les moyens physiques de les satisfaire ; aussi la vieillesse nous met-elle à l’abri de ces Passions tumultueuses qui tyrannisent notre jeunesse ; nos sensations s’amortissent avec l’âge ; les douleurs, tant physiques que morales, deviennent moins aiguës ; nous nous trouvons naturellement moins sensibles à la perte de l’existence, parce que nous avons moins d’objets à regretter.

A peu de Passions suffit peu de fortune,

a dit Piron. C’est aussi pourquoi les vieillards ont, d’ordinaire, besoin, pour exister, d’un revenu bien moindre que les jeunes gens, et vivent-ils, à proportion, beaucoup mieux.

Risquons une réflexion dernière : c’est que la durée de nos Passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre existence : aussi, tant qu’il y aura des têtes et des Passions, il y aura des folies et des vices.

AMOUR

L’Amour et la Beauté sont les dieux de la terre.

Qu’est-ce que l’Amour ?... C’est ce feu qui anime tous les êtres, ce charme irrésistible qui les entraîne, ce lien secret qui les unit. Tout est Amour dans la nature, depuis le fer et l’aimant qui s’attirent, jusqu’à la tendre sensitive qui se flétrit sous nos doigts. Les païens faisaient de l’Amour une Divinité ; et, de fait, quand on songe aux plaisirs qu’il procure, aux charmes qui l’accompagnent, on demeure convaincu que les anciens n’avaient pas si grand tort. J.-B. Rousseau a dit :

Otez à l’Amour son-bandeau,
Et vous rendrez la paix au monde.

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