Hongrois, ou la Bataille de Mersebourg, nouvelle historique du Xe siècle, traduit de l'allemand...

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Belin-Leprieur et Morizot (Paris). 1853. In-18, 284 p., pl..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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GUSTAVE NIERITZ
LES HONGROIS
or
LA RATELLE DE MERSEBOURG
NOUVELLE HISTOKHJUI-; DU X'' SIKCLh
Traduit de l'Allemand
llluslrnlioiis li deux teintes par Deranrourl.
PARIS
'A BELIN-LEPRIEUR ET MOR1ZOT, ÉDITEURS'
îi, RI'E PAVEE-SAINT-ANM1É
OEUVRES DE NIERITZ.
LES HONGROIS
on
LA BATAILLE DE MERSEBOURG.
OUVRAGES DE GUSTAVE NIERITZ.
VOLUMES PUBLIES.
PIERRE ET PAULINE, ou le Quatrième Commandement. 1 vol.
LES ENFANTS D'EDOUARD, ou le Cinquième Commandement. I v.
L'AMOUR D'UNE MÈRE, ouïes Dangers d'une grande ville. 1 vol.
LES DADAS, ou les Effets de la trahison. 4 vol.
LES ÉMIGRANTS. 1 vol.
L'ENFANT TaouvÉ, ou l'École de la vie. 1 vol.
AUGUSTE , ou le Petit Tambour d'Allemagne. 1 vol.
RAPHAEL, ou l'Enfant aveugle. 1 vol.
LE PETIT MUET DE FRIBOURG , ou le Pèlerin et LB Dragon.
1 vol.
LE SIFFLET MAGIQUE , ou les Enfants de Hameln. 1 vol.
LES OURS D'AUGTTSTUSBOURG. 1 vol.
Ton ET BETTY, ou la Découverte de la Vaccine. 4 vol.
LES HONGROIS , ou la Bataille de Mersebourg. I vol.
Sous presse :
LE FORGERON DE RtTHLA. 1 vol.
LE SIEGE DE DIAGDEBOURG. 1 vol,
BÉLISAIBE.
Inip. de GI'STAVE (illATIOT, rue Maziu-inc, 30.
GUSTAVE NIERITZ
LES HONGROIS
ou
LA BATAILLE DE MERSEBOURG
NOUVELLE HISTORIQUE DU Xe SIECLE
'traduit du l'Allemand
Illustrations à deux teintes par Deraiicouiï.
PARIS
BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT, ÉDITEURS
3, 111E PAYÉE-SAINT-AN]>ltK
LES HONGROIS
ou
LA BATAILLE DE MERSEBOURG
Nouvelle historique du dixième siècle,
CHAPITRE PREMIER.
lies Hongrois.
Une nombreuse troupe de cavaliers traveiv
sait au galop une vaste plaine de la Hongrie
actuelle. Les chevaux, petits et agiles, étaient
tellement lancés crue leur ventre semblait tour
cher le sol qui résonnait sous leurs pas pré-
cipités. Leur course rapide faisait lever autour
d'eux un nuage de poussière qui avait fini par
les envelopper de toutes parts, de manière à ce
1
% LES HONGROIS,
qu'on ne pouvait distinguer si c'était une troupe
de guerriers ou un troupeau d'animaux sau-
vages.
Enfin arrivés sur un terrain fécond en gras
pâturages, ils reparurent tout à coup et se mon-
trèrent d'autant plus distinctement que leur
course s'était peu à peu ralentie. Un cavalier
seul, qui marchait devant les autres, arrêta son
cheval avec une adresse merveilleuse ; puis,
revenant sur ses pas> il donna d'un ton impé-
rieux quelques ordres aux cavaliers qui galo-
paient à sa suite.
A son commandement, la troupe s'arrêtant
sur-le-champ resta immobile comme une mu-
raille. Cette nuée de cavaliers ressemblait en
ce moment à l'ouragan, qui suspend ses rava-
ges quelques instants pour sévir bientôt avec
plus de fureur. Grâce à cette halte, on put
alors examiner plus à l'aise ces cavaliers ar-
més, que jusque-là la rapidité de leur course
et les flots de poussière avaient à peine per*
CHAPITRE I. 3
mis d'apercevoir. Les armures dont ces hom-
mes étaient couverts, leurs lances longues et
pointues, leurs sabres recourbés, les poignards
brillants fixés à leurs ceintures, enfin les pe-
tits boucliers qu'ils portaient à leurs bras gau-
ches, disaient clairement que c'étaient des
hommes de.guerre. Chacun d'eux avait en ou-
tre sur l'épaule un carquois munis de flèches
acérées. Leur costume pittoresque se compo-
sait d'une veste, d'une culotte courte en laine
brune et grossière, et d'une pièce de drap avec
laquelle ils se drapaient comme on le ferait
avec un manteau, et qu'ils laissaient voltiger
au gré du vent, comme un cerf-volant dont
s'amusent les enfants. Leurs jambes, presque
nues, avaient pour chaussures des bottines,
très - peu façonnées, dont les talons étaient
armés d'un morceau de bois taillé en pointe
qui remplissait l'office d'éperon.
Lorsque celui qui paraissait être leur chef
eut passé l'inspection des rangs d'un rapide et
4 LES HONGROIS.
perçant regard, il s'élança de sa selle avec une
rare agilité, et toute la troupe imita son exem-
ple. Chacun tira alors d'une des poches de sa
selle un morceau de viande crue, et laissa aller
son cheval en liberté.
C'était un cui'ieux spectacle de voir ces ani-
maux, au nombre de deux cents environ, se
séparer aussitôt les uns des autres et galoper
dans toutes les directions. Ils se poursuivaient
en bondissant, comme s'ils eussent eu l'intel-
ligence du jeu de barres; ils caracolaient et
folâtraient comme des enfants joyeux au sortir
de l'école, et broutaient à la dérobée quelques
touffes d'herbe.
Pendant ce temps-là, les hommes s'étaient
jetés sur le gazon de la steppe pour s'y reposer
un moment, et leur 'tranquillité contrastait
vivement avec le tumulte qui régnait parmi
leurs coursiers. Auprès d'eux on voyait leurs
boucliers, appuyés contre leurs lances, dont
la pointe était fixée dans le sol. Ces hommes
CHAPITRE I. 3
étaient généralement d'une taille petite et tra-
pue, avec des épaules larges, une tête d'une
grosseur disproportionnée, un cou très-court.
Leur teint était d'une couleur terreuse, leurs
joues pâles et décolorées.
En un clin d'oeil on reconnaissait que cette
nation n'était pas d'origine européenne ; et en
effet elle avait hahité autrefois le nord de l'Asie,
d'où elle était venue à différentes époques, et
notamment sous la conduite du terrible Attila,
porter le ravage et l'effroi dans presque toutes
les contrées de l'Europe. Cet état de choses dura
jusqu'au moment où elle établit sa domination
dans le pays auquel elle a donné son nom. Ce
peuple sauvage, qui resta longtemps encore
un fléau pour toute l'Allemagne, se nommait
Huns ou Hongrois.
Les cavaliers profitèrent du repos qu'on leur
permettait pour dévorer la viande dont ils s'é-
taient pourvus, et qu'ils mangeaient toute crue,
après l'avoir dépecée avec leurs poignards.
6 LES HONGROIS.
Tput à coup, le chef, homme jeune encore,
mais d'une figure rébarbative, se leva et dit:
, — Où est donc l'esclave saxon ? Ne le vois-
tu pas venir, Hzbazka ?
Celui à qui s'adressait cette question, em-
brassa d'un regard perçant l'immense éten-
due qui se déroulait devant lui, et répondit
après quelques instants de silence: -
■•— J'aperçois là-bas un point noir, qui s'a-
gite et sautille absolument comme le ferait
une puce... Ce doit, être Sax, le fainéant Sax,
qui n'a pas eu le courage de nous suivre.
Aussi, Perczin, pourquoi t'obstines-tu à l'at-
tacher à nos talons ? C'est ce que je ne puis
comprendre.
— Comment ! tu ne comprends pas 7 ré-
pondit le jeune homme ; tu ne vois pas que je
veux que Sax vous serve de jouet ! Nous avons
malheureusement grand besoin de distraction
depuis que la captivité de l'illustre Szansla
nous condamne à une honteuse inaction,,.
CHAPITRE I. 7
Ah ! Hzbazka, mon coeur tressaille à la pensée
qu'il viendra un jour où nous tremperons nos
mains dans le sang de ces chiens de chrétiens,
de ces lâches Allemands ! Oui, tu me verras
bondir comme l'étalon de nos steppes, quand
nous plierons nos tentes pour aller nous abat-
tre, comme une nuée de sauterelles, sur les
terres de nos ennemis. Mon sabre moissonnera
les Allemands comme la faucille de nos fem-
mes coupe l'herbe; et la pointe de mon sabre
portera leurs têtes en signe de triomphe. Tout
périra ! Je n'épargnerai personne, pas même
l'enfant à la mamelle que j'écraserai dans le
nid de ces mécréants ! J'agiterai ma torche
sanglante sur leurs maisons, et je les brûlerai
de fond en comble ! Cette longue oisiveté m'est
insupportable ! et si vous partagiez mon senti-
ment, il y a longtemps que nous aurions quitté
ces déserts pour envahir les cantons de l'Alle-
magne.
— Perczin, voici enfin l'esclave saxon! dit
8 LES HONGROIS.
Hzbazka en l'interrompant; son visage rouge
ressemble à un pavot épanoui, et il est couvert
de sueur comme ne l'ont jamais été nos cour-
siers après une course au clocher. Aussi tu lui
as donné à monter le plus mauvais de tous nos
chevaux ?
—' Est-ce que cette rosse n'est pas assez
bonne pour un esclave? répliqua Perczin d'un
ton de mépris,
En effet, en ce moment arrivait le cavalier
en retard qu'on attendait. 11 faut le dire, sa
physionomie était autrement heureuse que
celle du Hongrois. C'était un jeune homme
d'environ dix-huit ans; il avait une taille élan-
cée et bien prise, une figure ouverte et régu-
lière. Ses yeux étaient d'un bleu limpide ; sa
chevelure blonde retombait en longs anneaux
sur ses blanches épaules; et son teint forte-
ment coloré provenait visiblement des efforts
de sa course rapide et pénible sur un cheval
ardent et rétif tout à la fois.
CHAPITRE I. 9
Dès que cet animal se trouva auprès des
autres chevaux qui paissaient en liberté, il
conçut une vive impatience de son fardeau.
11 tenta par un perfide soubresaut de désar-
çonner son cavalier; et, voyant qu'il n'avait pu
réussir, il courba le dos, ploya le cou et ra-
mena sa tête entre ses jambes de devant, et
s'élançant les quatre fers en l'air, il retomba
brusquement sur le sol, sur lequel ses lourds
sabots'rendirent un bruit sourd. Ce mouve-
ment imprima une violente secousse au cava-
lier, qui en eut un ébranlement dans tous les
membres et se sentit aux abois. L'animal con-
tinua ce manège avec une malicieuse opiniâ-
treté, comme s'il eût senti que c'était le moyen
le plus sûr d'en finir avec son homme.
Cependant le jeune Allemand, au milieu des
éclats de rire ironiques et bruyants des Hon-
grois, supporta quelque temps cette pénible et
douloureuse position, s'efforçant vainement,
au moyen des rênes de la bride, de faire re-
i.
10 LES HONGROIS.
lever la tête à son cheval encapuchonné. Bien-
tôt le rouge d'une colère concentrée se mêla
sur son visage au vermillon de la fatigue ; son
oeil bleu, rempli de larmes, témoignait d'une
rage impuissante; ses talons nus, privés d'é-
perons, se cramponnaient aux flancs de l'ani-
mal, et son poing se crispa plusieurs fois pour
lui asséner un vigoureux coup sur la tête.
Mais, malgré tous ses efforts, il ne put l'at-
teindre. Alors, de guerre lasse, il s'élança
d'un bond à bas du cheval rétif, qui, tout
joyeux de son succès, alla s'ébaudir sur la
steppe avec les autres chevaux.
Le cavalier, au contraire, évita le contact des
Hongrois; il s'assit à l'écart sur l'herbe, lais-
sant promener son regard rêveur sur la plaine.
— Tiens, esclave, voilà pour ton repas! lui
cria Perczin, en jetant derrière lui les restes
de sa viande crue, comme on jette un os à un
chien affamé.
Le Saxon n'eut pas l'air de faire la moindre
| Sslin-leprieur et Momot Editeurs
Tiens, eSclajoejoilàpcnir ton repas, lin cria Perczin..
CHAPITRE I. U
attention à ces paroles insultantes; il ne fit au-
cun mouvement pour prendre ce qu'on venait
de lui jeter ; mais une amère expression de
douleur et de rage vint encore assombrir sa
physionomie.
— La forte nourriture de l'homme, dit
Perczin avec mépris, ne saurait convenir à l'es-
tomac d'une femmelette. Celle-ci, comme le
boeuf et l'âne, ne peut mâcher que de l'herbe
ou du blé! —Allons, debout! Hongrois! em-
ployons les heures du repos comme il convient
à des hommes libres ! Puisque nous sommes
condamnés à l'inaction, que nos jeux, du
' moins, nous retracent l'image de la guerre. Cet
esclave nous représentera la nation allemande,
cette nation que l'avenir nous réserve comme
une proie assurée.
En parlant ainsi, Perczin se leva et donna lé
signai des manoeuvres. Aussitôt un coup de
sifflet, répété par plus de cent bouches à-la
fois, traversa les airs, et chaque cheval,
43 LES HONGROIS.
obéissant à cet appel bien connu, accourut
promptement vers son maître pour le laisser
remonter en selle. Il n'en fut pas de même du
cheval de l'esclave saxon; il continua à gam-
bader joyeusement dans la plaine.
Perczin, ayant sauté sur son cheval, s'ap-
procha du Saxon, qui était encore étendu sur
l'herbe:
— Lève-toi, fainéant! lui cria-t-il d'un ton
d'autorité en le poussant avec le bois de sa
lance. Mets-toi là, et regarde bien comment
nous nous proposons d'assaillir bientôt tes
frères les Allemands. Lève-toi, te dis-je, misé-
rable chien, si tu ne veux que je te chatouille
les côtes avec le fer de ma lance.
Sax se leva lentement; son regard, plein
d'une fureur contenue, se croisa avec celui du
Hongrois, qui retourna auprès de ses compa-
gnons, et prit la place du commandement. Les
Hongrois se rangèrent en bataille, et s'avan-
cèrent en cohortes serrées sur le pauvre captif
CHAPITRE I. 4 3
pour qui ce spectacle devait avoir des consé-
quences terribles, comme on va le voir. La
troupe marchait d'abord lentement, puis elle
accéléra progressivement son allure. Sem-
blable à une avalanche qui se détache avec un
sourd mugissement de la cime d'un mont
sourcilleux, qui grandit dans sa course rapide
à travers les montagnes, renverse ou entraîne
avec elle tout ce qu'elle rencontre,, et finit par
se briser elle-même avec le fracas du tonnerre ;
ainsi l'escadron des Hongrois, en s'élançant
sur cet homme sans défense, faisait trembler
le sol sous les pas retentissants de ses che-
vaux. Pareil à la grêle chassée par un oura-
gan, il chargeait au galop, les lances en arrêt,
et poussant, des hourras féroces. Le fer des
lances étincelait devant les yeux du jeune
homme; il effleurait ses joues et sa chevelure;
les cris et les clameurs de ces sauvages l'é-
tourdissaient; il était même sur le point d'être,
foulé aux pieds des chevaux, quand tout à
14 LES HONGROIS.
coup les cavaliers se divisèrent en deux, corps,
dont chaque homme, imitant les mouvements
de ceux qui marchaient devant lui-, semblait
faire assaut avec eux de gestes menaçants et
de cris sauvages.
Sans doute Sax (c'est le nom que les Hon-
grois donnaient à leur prisonnier), sans doute
qu'il avait, dans plusieurs circonstances sem-
blables, prouvé son intrépidité; car autre-
ment peut-être ne serait-il pas sorti avec hon-
neur de l'épreuve que nous venons de décrire.
Cette épreuve était plus difficile, en effet, que
la position d'un soldat dans la plus sanglante
bataille, puisque celui-ci peut du moins dé-
fendre sa vie, et que, dans l'ardeur du com-
bat, il ne songe même pas à tous les dangers
qu'il court.
Sax résista donc à la charge des Hongrois
comme le rocher au pied duquel vient se bri-
ser impuissante la fureur de l'Océan. Le jarret
tendu, les bras croisés sur la poitrine, les
CHAPITRE I. 4 5
dents serrées, son oeil lançant de sombres
éclairs, il semblait défier ses sauvages assail-
lants. Les traits de son visage juvénile res-
taient calmes et immobiles; rien ne trahissait
en lui la crainte ou l'émotion, pas même le
plus petit tremblement des paupières.
Mais l'épreuve n'était pas encore finie; elle
devint même encore plus rude, lorsque les
Hongrois, après avoir reformé leurs rangs der-
rière lui, revinrent à la charge, sans qu'il lui
fût possible de regarder en face le danger qui
s'approchait. Ces attaques se renouvelèrent
encore plusieurs fois; dans un intervalle, les
Hongrois quittèrent la lance pour le sabre. Us
brandissaient d'un air menaçant leur glaive
recourbé sur la tête de l'esclave livré à leurs
jeux barbares sans défense.
— Lâche! lui cria Perczin d'un ton rail-
leur, après une de ces charges; je t'ai vu fer-
mer les yeux à la vue de mon sabre nu;
et tu sais pourtant bien que ta peau n'en
4 6 LES HONGROIS.
doit pas recevoir la moindre égratignure !
—• Tu te trompes, Perczin, répondit le Saxon
avec hauteur ; ce n'est nullement la crainte de
ton sabre qui m'a fait fermer les yeux; c'est
l'horreur que m'inspire ta face odieuse !
Perczin pâlit en entendant ces paroles; il
grinça des dents sans répondre un seul mot,
et s'adressant à ses compagnons :
— Qu'on me creuse tout de suite un trou
dans la terre, propre à recevoir ce brave ! dit-il
en montrant Sax. Sa tête figurera la tête d'un
ennemi qu'on vient d'abattre, et nous essaye-
rons de l'enlever de terre au galop de nos che-
vaux. Il suffira, pour cela, d'attraper une bou-
cle de cette magnifique chevelure. Nous allons
finir par là nos manoeuvres d'aujourd'hui.
Le prisonnier entendit cet ordre barbare
sans donner le moindre signe de frayeur, sans
s'abaisser jusqu'à la prière. 11 regarda d'un
oeil indifférent les Hongrois, dont les mains
s'empressaient à creuser la terre; ensuite il
CHAPITRE I. .17
se laissa lier les bras derrière le dos, des-
cendre dans la fosse et enterrer jusqu'au cou,
sans opposer aucune résistance.
Le supplice du malheureux Sax commença
aussitôt. Le cruel Perczin se livra sans pitié au
plaisir de venger son injure. Certes, il fallait
que les rnuscles du Saxon fussent d'une qua-
lité aussi solide pour tenir aux tiraillements et
aux violentes secousses auxquelles il fut en
butte. Des boucles de sa belle chevelure
blonde, arrachées par le fer de la lance, jon-
chaient çà et là le sol. Néanmoins pas une
plainte, pas un gémissement, pas un cri ne
s'échappa des lèvres de la victime.
Enfin, sur l'ordre de Perczin, les Hongrois
s'arrêtèrent. Ils semblaient plus las de ces
tortures que.le patient lui-même. Les exer-
cices, furent suspendus. Perczin, poussant
avec son pied devant la figure de l'esclave les
restes de la viande qu'il avait déjà dédaignée,
lui dit : ■
18 LES HONGROIS.
■— Tu verras cette nourriture devant toi ; lu
la dévoreras du regard, mais tu ne pourras y
toucher.
Puis, avec la poignée de son couteau de
chasse, il écarta les cheveux qui cachaient le
visage du Saxon, comme s'il eût craint de se
souiller en les touchant avec la main.
— Tu pleures, esclave ! s'écria-t-il avec l'ac-
cent d'une satisfaction triomphante ; ton dé-
dain est donc à la fin vaincu !
■ -r- Moi, pleurer! répondit Sax avec fierté;
je ne pleure pas... Si mes yeux laissent couler
des larmes, c'est qu'ils y sont contraints par la
douleur. Mais il n'y a pas plus de honte à cela
qu'à répandre du sang d'une blessure fraîche-
ment faite. Mais toi, Perczin , tu es un lâche,,
car tu fais enchaîner et enterrer un homme
qui ne peut se défendre, afin de pouvoir exer-
cer sur lui tes cruautés tout à ton aise. Aussi
je crois qu'une quenouille serait mieux dans
tes mains que l'épée ou la lance du guerrier.
CHAPITRE I. 19
— Vil serpent, siffle toujours! ta fureur
est impuissante! répondit Perczin avec mé-
pris. Ne me suffirait-il pas d'un coup de pied
pour t'écraser la tête?... Mais non: je veux
que tu vives pour que tu puisses voir tes frères
courbes sous notre joug et devenus nos es-
claves.
— Celui qui porte la cuirasse, reprit Sax,
ne doit exalter son triomphe que quand il l'a
déposée après la victoire.
Perczin ne répondit rien. Il remonta sur son
cheval, et disparut avec sa troupe. Le cheval
du prisonnier, heureux de se sentir en li-
berté, suivit les autres en galopant. Sax, dans
la terre jusqu'au cou, resta dans cette cruelle
position, seul au milieu de la steppe immense,
C'était en vain qu'il s'efforçait de délier ses
mains, afin de pouvoir écarter la terre dont il
était entouré. Dans la rage impuissante que
lui causait l'inutilité de ses efforts, de grosses
larmes coulaient le long de ses joues, et mis-
20 LES HONGROIS.
selaient jusqu'à ses lèvres altérées qui les rece-
vaient pour tromper la soif qui le dévorait.
Enfin, vaincu par la douleur, il jeta au vent
ces plaintes amères :
— « Pourquoi, mon Dieu, disait-il, m'avez-
vous fait tomber entre les mains de ces païens
qui ne connaissent pas vos lois, au lieu de
me laisser périr avec mes frères? Ces tour-
ments que j'endure depuis près de neuf ans,
et qui de jour en jour deviennent plus cruels,
je ne les subirais pas. Mes maux seraient-finis
pour toujours, au moins dans cette vie... 0
ma patrie! qu'il y a longtemps que je suis sé-
paré de toi ! Et vous, mes chers parents ! que
mon coeur brûle de vous revoir! Ma mère,
ma bonne mère, avez-vous échappé aux coups
du lâche brigand à qui vous vouliez arracher
votre enfant ? où bien m'avez-vous devancé
dans le ciel? Oh! alors jetez un regard sur
votre malheureux Wolfgang, et priez les saints
de m'admettre auprès de vous ! Ces Hongrois
CHAPITRE I. 24
cruels, ils ne me laissent pas un instant de
relâche; sans cesse je suis le but des cruautés
de l'infâme Perczin... Mon enfance coulait si
heureuse à la maison paternelle, quand je par-
courais nos sombres forêts aux côtés de mon
père, ou que je prenais mes ébats avec mes
jeunes amis dans les champs verdoyants et
dans les prés couverts de fleurs et de verdure"!
Puis, quand venait la veillée, le vieil Edelbert
nous racontait des histoires de braves cheva-
liers, de rois, de sylphes, de fées, de nains et
de géants. Combien je trouvais de délices à
boire notre bière mousseuse ! Comme je sa-
vourais notre pain appétissant, notre beurre
doré, la crème et la chair si tendre de nos
troupeaux! Les Hongrois ont bien aussi de la
viande... Mais je ne puis me décidera dévorer
de la viande crue comme un chien affamé, et
j'aime mieux me contenter de quelques graines
grossières et du lait de leurs cavales. Qu'elles
me semblaient belles les habitations de nos
S2 LES HONGROIS.
villes! Les chaumières mêmes de notre village
sont dés palais en comparaison des tentes de
ces païens, dont la patrie est une steppe dé-
serte, et solitaire sans montagnes, sans forêts^
sans jardins, sans églises ! Ah ! nos églises !
avec quelle solennité leurs cloches appelaient
lés fidèles sous leur vaste dôme! avec quel re^
cueillement j'écoutais toujours les chants de
nos prêtres ! Que j'étais heureux quand, hum-
ble enfant de choeur, il m'était quelquefois per-
mis de faire sonner la clochette aux sons ar-
gentins! Ces Hongrois, au contraire, ne con-
naissent, n'ont d'autre amusement que leurs
chevaux, avec lesquels ils passent toute leur
vie... Ils ne rêvent que la guerre, le pillage,
le meurtre, l'incendie. On les voit attendre im-
patiemment que la trêve conclue avec notre roi
soit expirée pour se jeter de nouveau sur notre
patrie et pour la ravager ! Mon Dieu, permettez-
moi de vivre encore assez pour voir de mes
yeux la défaite et l'abaissement de ces païens
CHAPITRE I. 23
fanfarons! Puis je'mourrai avec bonheur !...
Mais que dis-je ?... Si Perczin n'allait pas re-
venir pour me faire'déterrer? Le soleil est sur
son déclin... je le vois à l'ombre de ma tête qui
s'allonge de moment en moment... Comment
sera-t-il possible de me découvrir dans les té-
nèbres dé la nuit? 11 est vrai que Perczin ne
peut vouloir que je meure... Mais si quelque
loup Se charge de la besogne, il aura l'art de se
disculper aux yeux de son père et de lui cacher
la vérité. Hélas! est-il besoin d'un loup affamé
pour mettre nia tête en lambeaux? Un chat
sauvage ne peut-il le faire sans que je puisse
opposer la moindre résistance? Oh ! malheur,
malheur à toi, infâme païen ! Que mon sang
retombe sur ta tête, lâche Perczin! Non je ne
m'avilirai pas jusqu'à te supplier... Ah ! je suc-
combe à la, douleur ! Je vais mourir »
Cependant, à l'extrémité de la steppe, le
soleil disparaissait sensiblement. La brise du
soir se jouait, dans la blonde chevelure du
24 LES HONGROIS.
jeune homme et séchait les traces de ses larmes
sur ses joues devenues pâles comme celles d'un
mort. Les fourmis, qui jusqu'à ce moment
avaient couvert son visage de leurs morsures
douloureuses, le quittèrent alors pour rega-
gner leurs fourmilières. Toute vie cessa dans
la steppe qui avait été si animée pendant le
jour, et un silence de mort enveloppa, comme
d'un linceul funèbre, l'immense solitude. Le
pauvre prisonnier, vaincu par la fatigue et la
douleur, ferma même les yeux pour dormir.
De temps à autre, il les ouvrait pour jeter un
regard dans la profonde obscurité qui l'entou-
rait. Enfin son cou s'affaissa et sa tête tomba
vers la terre.
Peu à peu le firmament se remplit des lu-
mières scintillantes des étoiles. Peu à peu la
voie lactée déploya au-dessus de la terre en-
dormie son écharpe argentée. Mais au milieu
de ce solennel silence de la création, un cri
lointain et sauvage, semblable au hurlement
CHAPITRE I. 25
du loup, sortit des épaisses ténèbres qui cou-
vraient la terre. Il paraissait s'approcher; mais
tout à coup il cessa de se faire entendre; et
l'on vit apparaître sur la steppe déserte un
point lumineux qui errait çà et là comme un
feu follet;N puis on entendit le bruit du galop
d'un cheval. ,
Au même instant, des coups de sifflet clairs
et vibrants retentissent dans le calme des airs,
et sont suivis par intervalle des appels d'une
Voix humaine. Bientôt un cavalier accourt à
bride abattue, et, dans sa course rapide, il
promène sur la terre une torche allumée en
criant d'une voix juvénile :
-— Où es-tu, Sax? mon pauvre Sax?;
A ces accents qui décelaient une sollicitude
amie, le captif releva sa tête appesantie; il
voulut ouvrir les yeux, mais ébloui par l'éclat
subit de la lumière de la torche, il les referma
tout aussitôt, et un cri vif et perçant s'échappa
de sa poitrine. Le cavalier, à ce çri, tressaillit
2
26 LES HONGROIS.
de joie; il avait enfin découvert ce qu'il cher-
chait. Il se dirigea du côté du malheureux Sax.
Ce-cavalier était un enfant d'environ douze
ans..En voyant son cher Sax enterré, il sauta
lestement à terre, fixa sa torche dans le creux
d'un arbuste, et s'empressa de travailler à la
délivrance de l'esclave. La terre volait au loin
sous ses doigts, comme sous les pattes agiles
d'une taupe.
-—Mon pauvre Sax, disait l'enfant d'un ton
de triste compassion; Knut m'a appris en ca-
chette la mauvaise plaisanterie que mon frère
s'est permise avec toi, et aussitôt je me suis
jeté sur mon cheval pour voler à ton secours.
—. Une plaisanterie ! répondit Sax avec
amertume; alors, que les saints du Paradis
me préservent de ce que tu appellerais 1 la
colère de Perczin !
— Quel malheur, Sax, que tu ne sois pas
Hongrois! ajouta l'enfant.
. — J'aimerais mieux être loup ou tigre, re-
CHAPITRE I. 27
prit Sax avec violence. Non, Tirzki, c'est moi
qui puis, au contraire, te plaindre de ne pas
être chrétien. Allons, je t'en prie, détache ces
liens qui retiennent mes bras et m'empêchent
de m'aider moi-même.
L'enfant obéit, et quelques instants après
Sax se trouvait hors de la fosse.
— As-tu soif? demanda le jeune Hongrois
en tendant à Sax une gourde remplie de lait
de jument.
Sax la saisit avidement et la vida d'un seul
trait.
— Ah ! quel excellent breuvage ! dit-il avec
reconnaissance ; ami, que Dieu te rende un
jour ce bienfait ! Mais, Tirzki, n'entends-tu
pas les hurlements du loup? Tu viens de lui
ravir une proie assurée. Quelques minutes, de
plus, et tu aurais vainement cherché ma
tête sur toute l'étendue de la steppe. La terre
n'aurait conservé qu'un tronc informe et san-
glant. Piegarde, enfant, ton cheval dresse
28 LES, HONGROIS,
l'oreille, il sent lui-même'l'approche de l'en-
nemi.
Le jeune Hongrois se retourna vers son
coursier, qui, debout près de la torche, les
naseaux ouverts et les oreilles dressées,
frappait la terre d'un pied impatient, en hen-
nissant d'une manière plaintive et lugubre.
— Un loup ? dit Tirzki d'un air de mépris
en portant la main sur le poignard qui garnis-
sait sa ceinture, qu'il vienne; voilà pour le
servir... Mais tu trembles, pauvre Sax?
— Non de peur, crois-le bien, mais defroid^
répondit le jeune homme en se frappant les
mains l'une contre l'autre pour se réchauffer.
Ton frère, le mauvais plaisant, m'avait donné
là une couverture bien froide.
— Eh bien ! hâtons-nous de rentrer, reprit
Tirzki en arrachant la torche du lieu où elle
était et en s'élançant en selle. Sax suivit son
exemple, et au même instant le cheval partit
au galop. Les étoiles, pendant que le cheval
CHAPITRE 1. 29
courait, semblaient, elles aussi, courir dans le
ciel, tandis que la torche laissait derrière les
voyageurs une longue traînée d'étincelles. Sax
entourait de ses deux bras le jeune Hongrois,
qui tenait les rênes d'une main ferme et ha-
bile. Ses doigts touchaient le poignard que
Tirzki portait à sa ceinture ; il ne lui eût fallu
qu'un geste rapide pour tenir le Hongrois en
son pouvoir et tirer vengeance des traite-
ments inhumains que sa race lui avait fait
subir. Il eut un moment cette condamnable
tentation. Satan murmurait à l'oreille du jeune
Allemand :
— Allons, voici l'heure de la liberté que tu
attends avec tant d'impatience; si tu suis mes
conseils, tu en profiteras. Renverse ce jeune
païen d'un coup de son poignard, abandonne
son cadavre dans la steppe, et tu auras en ton
pouvoir ce à quoi tu aspires depuis neuf ans,
un cheval ardent et rapide, qui te portera en
Allemagne, ta patrie. Allons ! pourquoi hésiter '
2.
30 LES HONGROIS.
Tu ne retrouveras plus une aussi favorable
occasion.
Mais Sax était chrétien : il fit comme notre
Seigneur lorsque le tentateur l'aborda dans le
désert.
—. Comment! se dit-il, je pourrais donner
la mort à celui qui vient de me sauver la vie !
Je verserais le sang du jeune enfant qui a
rafraîchi ma poitrine altérée, en me donnant
un breuvage salutaire ! D'ailleurs que devien-
drait le sort d'Engelbert, si j'avais la lâcheté
d'assassiner le fils de notre maître ? Non, non,
jamais ! Satan, retire-toi et cesse de me pour-
suivre d'une mauvaise pensée !
Et Satan se retira : ce qu'il fait toujours
lorsqu'on lui oppose une sérieuse résistance.
Cependant le cheval galopait toujours avec
une nouvelle ardeur. Bientôt il eut porté ses
deux cavaliers dans une partie de la steppe
où une foule de feux allumés signalaient la
présence du camp hongrois.
CHAPITRE I. 34
L'intelligent animal traversa, sans qu'il fût
nécessaire de le guider, plusieurs rangées de
tentes, et s'arrêta enfin auprès d'un feu qui
flambait devant une tente qui se distinguait des
autres par ses dimensions. Aussitôt que les
deux cavaliers eurent mis pied à terre, il dis-
parut en faisant entendre un joyeux hennis-
sement.
— Nos hommes, dit Tirzki, sont réunis dans
la chambre du conseil. Personne ne viendra
donc nous déranger. Vois-tu, Sax, ton vieux
compatriote a laissé pour toi dans ce vase la
part qui te revient pour ton repas. Mange donc,
mon cher Sax; mange, et raconte-moi une de
ces belles histoires de Tomsa qui n'a pas encore
pu apprendre notre langue.
Sax prit place auprès du feu et, s'emparant
des aliments qu'on lui avait destinés, il les
dévora d'un appétit qui aurait fait honneur à
une meilleure cuisine. Après le silence obligé
réclamé par cette opération, Sax ayant jeté un
32 LES HONGROIS.
regard pensif sur la flamme du foyer, comme
pour se recueillir, commença en ces termes :
— Les plus belles histoires que me ra-
conte Engelbert parlent du fils de notre Dieu.
Engelbert était un des prêtres de ce Dieu puis-
sant, ayant de devenir votre captif et d'être
entraîné loin de notre commune patrie. Ce fils
de Dieu voulut venir sur la terre sous la figure
d'un homme pauvre, afin de connaître par ex-
périence notre misère et pour la soulager.
Un jour Jésus (c'est le nom qu'il a pris)
arriva dans une petite ville nommée Nàïm, au
moment oui'on portait un mort en terre. C'était
le fils unique d'une pauvre veuve, qui se mon-
trait inconsolable de la perte de son seul enfant.
Sans doute que le défunt avait été un.bon fils;
car une multitude immense l'accompagnait à
sa dernière demeure, ce qui n'est pas ordinaire
aux funérailles du pauvre. Le fils de Dieu se
trouva sur le passage du funèbre cortège, et
fut touché de voir cette mère courbée sous le
CHAPITRE I. 33
poids de sa»douleur et pleurant amèrement. Il
lui dit aVec une ineffable bonté : — Femme, ne
pleurez pas! Puis il s'approcha du cercueil et
donna à ceux qui le portaient l'ordre de s'ar-
rêter. Alors, s'adressant au mort lui-même, il
lui dit en élevant la voix : — Jeune homme,
lève-toi, je te l'ordonne. Et le mort revint à
la vie, il se leva et fut rendu vivant à sa
mère... à sa mère !...
A ce mot qui réveillait toutes les souffrances
de son âme, Sax fit involontairement une lon-
gue pause. Sa physionomie avait pris soudain
un air pensif et préoccupé.
— Pourquoi gardes-tu le silence ? demanda
Tirzki.
Sax, relevant les yeux, reprit en soupirant :
' —Et il le rendit à sa mère ! Hélas ! quand
serai-je aussi rendu à ma mère! ma bonne
mère ! 0 mère bien-aimée, où êtes-vous à pré-
sent ? Quel sort vous a fait notre ennemi ?
— Mais pourquoi désires-tu donc si ardem-
34 LES HONGROIS.
ment revoir ta mère? dit le jeune Tirzki ; moi,
je laissa passer des jours et des semaines sans
entrer dans la tente de ma mère et sans éprou-
ver aucun besoin de la voir.
— Ah ! c'est que vous auti'es, Hongrois,
vous êtes des barbares, répondit Sax avec co-
lère. Vous ignorez ce. que c'est que l'amour
d'une mère et l'amour d'un fils. Vous n'avez
de tendresse que pour vos chevaux, et de pas-
sion que pour la rapine, et le brigandage, vous
n'êtes braves que pour torturer et tuer vos
semblables. Voilà pourquoi Perczin est si cruel j
voilà pourquoi, toi aussi,.enfant, tu le devien-
dras comme lui; car, vous autres, vous n'avez
pas une mère aimante ; vous n'avez que des
esclaves que vous méprisez! 0 ma mère! ne
reverrai-je plus jamais votre doux visage?
N'entendrai-je plus votre voix caressante ? ,
—. Tu la verras, mon fils ! Tu l'entendras!
dit tout à coup en langue allemande une voix
grave qui se fit entendre derrière lui. Le jeune
P.M.
Bdlm-lepneur eiMomot Eâilturâ
m la verras mon iils, tn 1 entendras,dit toufa.-S6np
une voix êrave.
CHAPITRE î. 35
captif Sax se retourna vivement, et s'inclina
d'un air joyeux devant un vénérable vieillard
dont la chevelure blanche imposait le respect.
— Tu revefrâs ta mère, reprit Engelbert,
que les Hongrois nommaient Tomsa; tu la re-
vérras pour ne plus te séparer d'elle. Dans la
maison de notre Dieu, il y a bien des loge-
ments, et son fils Jésus-Christ viendra nous y
recevoir. Là toutes nos larmes seront séchées,
toutes îios plaintes oubliées !
—• Hélas! que n'y sommes-nous déjà? dit
Sax en soupirant.
— Le Seigneur a marqué à chacun de nous
le terme de sa course, répondit le saint prêtre
avec calme ; et souvent son secours est plus
près de nous que nous ne l'avions espéré.
— Et pourtant, il y a huit ans que nous at-
tendons l'heure de notre délivrance ! continua
Sax avec tristesse.
— Un millier d'années sont comme un seul
jour devant le Seigneur, reprit Engelbert;
36 LES HONGROIS.
dans quelque, lieu que nous soyons, il nous
tient dans sa main.
Ces paroles relevèrent le courage du pauvre
Sax et lui ménagèrent une nuit heureuse. En
songe., il se revit au sein de sa patrie; il se
revit dans la maison paternelle, sous les yeux
de ses parents bien-aimés, sous la garde vigi-
lante de sa bonne mère !
CHAPITRE DEUXIÈME.
lie changement subît de condition.
Par une riante matinée d'été de l'année 932,
un paysan saxon, du village de Keuschberg,
situé à deux lieues de la ville de Mersebourg,
se reposait au soleil, devant sa chaumière. Sa
femme et sa petite fille, âgée de sept ans, lui
tenaient compagnie. Ils admiraient ensemble
un magnifique pied de vigne en fleur qui ta-
pissait de ses rameaux verdoyants les murs de
3
38 LES HONGROIS.
la maisonnette. A cette époque, un cep de vigne
était une rareté phénoménale dans tout le nord
de l'Allemagne, et celui-ci avait été apporté
tout petit d'Italie en Saxe par le frère du villa-
geois, qui, engagé dans les liens de l'état ecclé-
siastique, avait été chargé d'une mission pour
Rome par ses supérieurs.
— Jamais je n'ai encore vu ce cep aussi
riche en grappes que cette année, dit le maître
de la vigne à sa femme; je viens d'en compter
près de deux cents ! Comme elles exhalent un
parfum délicieux! S'il ne tombe pas de grêle
ou de pluie froide sur la fleur, si les frimas de
l'arrière-saison né viennent pas nous sur-
prendre avant le temps, nous pouvons espérer
une belle récolte. Pas le moindre insecte sur
ces feuilles d'un magnifique vert, pas une che-
nille vorace, pas un seul ver rongeur, comme
cela arrive pour nos arbres fruitiers ! Mon
frère Boniface verra avec bien du plaisir que
la frêle plante est devenue un arbuste im-
■ CHAPITRE II. 39
mense. D'ordinaire, le bien a tant de peine à
prospérer! Mais la vigne fait une heureuse ex-
ception en cela. Comme le saule vivace qui
prend racine avec le plus petit rameau, de
même il suffit, d'un simple rejeton que l'on
confie à la terre pour propager à l'infini-la
plante généreuse qui nous fournit les doux
fruits du raisin. Combien ne faut-il pas, au
contraire,-de soins et de patience pour faire
produire de bons fruits aux arbres sauvages!
Il est vrai que j'aurais mauvaise grâce de me
plaindre à cet égard, car, en vérité, la fortune
semble me sourire. Vois donc, ma bonne Mar-
guerite, vois comme mes greffes se développent
rapidement! Et dire que tout cela se compose
d'espèces de choix poussées sous le beau ciel
de la fertile Italie; car je les dois également à
mon bon frère Boniface, qui les a rapportées
pour nous. D'ici à trois ans, j'espère pouvoir
mettre en pleine terre ces arbustes, et dans dix
ans ils nous donneront des fruits en abondance.
40 LES HONGROIS.
— C'est très-bien assurément, maître
Hans! dit en ricanant derrière le villageois un
de ses voisins qu'il n'avait pas encore aperçu;
c'est très-bien, vous dis-je, pourvu que d'ici à
ce temps-là quelque serpent ne vienne pas,
comme on dit, déposer ses oeufs dans votre
nid. L'attente et l'espérance ne leurrent que
ceux qui sont infatués de leurs chimères. Je
sais bien, voisin, que vous me céderiez volon-
tiers, si je vous en priais, un rameau de votre
vigne. Mais à quoi bon planter, pour que ma
récolte soit dévorée par d'autres. Non jamais,
par tous les saints du Paradis! je ne veux
me donner le soin de planter. Mais songez
donc qu'au moment où vos raisins étaleront
leur attrayante maturité sur les pampres de
votre espalier, le premier chevalier qui pas-
sera par ici étendra avec convoitise sa main
vers ces fruits rares, et croyez bien que son
exemple sera le signal du pillage pour tous les
gens de sa suite !
CHAPITRE II. 41
— Que m'importe ? répliqua le paysan;
jusqu'à ce moment, du moins, ma vigne aura
fait mon bonheur; et j'aurai la satisfaction de
voir le travail de mes mains servir à rafraîchir
des lèvres altérées. Me donnériez-vous donc le
conseil de- laisser nue la muraille de ma ca-
bane et de passer mon temps à me croiser les
bras? Maître Mayer, si tout le monde pensait
comme vous, nous ne trouverions dans tout le
pays que pommes aigres, baies sauvages et
mauvaise piquette. Moi, je vous dis, au con-
traire, que l'attente et l'espérance tiennent le
ciel ouvert.
— Seulement il ne nous en revient pas
grand'chose à nous autres, pauvres paysans,
reprit Mayer. S'élève-t-il quelque différend
entre les princes ou les barons, c'est toujours
nous qui payons les frais de la querelle, quel-
quefois avec notre sang, presque toujours
avec le peu que nous possédons. Ils ne peuvent
nous prendre nos chausses, cela est vrai, mais
42 LES HONGROIS.
aussi cela est impossible. En revanche, ils in-
cendient nos maisons, enlèvent notre bétail,
et coupent nos vignes et nos arbres fruitiers.
Voilà pourquoi je me borne à cultiver mon
champ, sans m'occuper d'autre chose!
— Je vous recommanderai à mon frère Bo-
niface la première fois qu'il viendra me voir,
dit Hans Ruff; je lui dirai de vous remettre la
cervelle en bon état, car elle me paraît tant
soit peu dérangée... 11 y réussira sans doute
mieux que moi! .
•— Et moi, reprit vivement Mayer, je me
fais fort de vous annoncer quelque chose qui
portera sur-le-champ le trouble dans la vôtre,
quelque solide qu'elle soit. Ne savez-vous pas
que la trêve conclue avec ces odieux Hongrois
expire cette année même? De plus, on assure
que notre roi Henri n'est guère d'humeur de
leur payer de nouveau le tribut habituel en
argent et en bétail.
En entendant parler des Hongrois, Margue-
CHAPITRE H. 43
jite, la femme de.Hans, changea de couleur;
ses joues se couvrirent aussitôt d'une pâleur
mortelle. Elle entoura sa fille de ses deux
bras, et la pressant étroitement contre son sein
elle rentra dans sa chaumière. Son mari la re-
gardait d'un oeil triste, puis quand elle fut
rentrée, il dit à son voisin, du ton du re-
proche :
—! Mayer, c'est mal à vous d'ajouter encore
au tourment de cette pauvre mère que tant
de douleurs ont accablée depuis quelques an-
nées! Jamais lé nom des Hongrois n'effleure
même mes lèvres en présence de ma pauvre
Marguerite. Malheureuse mère ! Deux de ses
enfants ont péri sous ses yeux lors de la der-
nière invasion des Hongrois, et elle a vu emme-
ner notre fils aîné en captivité. Vous le savez,
elle-même a failli succomber sous les coups de
ces barbares en voulant arracher notre Wolf-
gang de leurs mains sanguinaires. Pendant
quatre mois entiers, ses blessures l'ont retenue
44 LES HONGROIS.
au lit entre la vie et la mort, et aujourd'hui
même encore elle en Conserve de profondes
cicatrices. Or, vous saviez cela, Mayer, quoi-
que vous ne fussiez pas alors à Keuschberg.
Pourquoi avez-vous réveillé d'aussi pénibles
souvenirs ?'.,-■••
— Cependant, maître Hans, dit Mayer en
balbutiant pour s'excuser, tôt ou tard il fallait,
bien que votre femme connût le danger qui
nous menace. Voilà longtemps déjà que notre
roi Henri exerce ses soldats, pour pouvoir un
jour opposer aux Hongrois une honorable ré-
sistance. Et ce n'est assurément pas-sans rai-
son qu'il fonde de nouvelles villes, et qu'il
agrandit et fortifie les anciennes. Je consens à
passer pour fou, si la danse funèbre ne recom-
mence pas bientôt, et de plus belle.
: Le colloque des deux paysans fut inter-
rompu par l'aiTivée d'un nouveau personnage.
Il portait à la main une canne en forme de
crosse bizarrement sculptée, avec laquelle il

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