Honorine ou le triomphe de l'humilité sur l'orgueil par A. N.

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A. Mame (Tours). 1853. In-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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HONORINE.
LILLE.
L. LEFORT, IMPRIMEUR- LIBRAIRE,
rue Esquermoise, 55.
306 et 307 vol.
de la collection.
HONORINE
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HONORINE
Par l'auteur d'Adhémar de Belcasiel.
2me édition.
LILLE
L. LEFORT, IMPRIMEUR-LIBRAIRE.
1853
HONORINE
CHAPITRE PREMIER.
M. et Mme Masson , jeunes encore et jouis-
sant d'une fortune considérable, étaient néan-
moins éprouvés au creuset de l'adversité.
Tous deux d'une santé frêle , ils ne pouvaient
se dissimuler que leur carrière serait abré-
gée , et les salutaires pensées de l'éternité
etaient venues rompre pour eux lés brillants
prestiges des richesses.
6 HONORINE.
Ils avaient compris ce qu'était la vie ;
quoiqu'entourés du luxe et de l'opulence, ils
avaient élevé leur coeur plus haut, et ils trou-
vaient, dans la pratique des vertus chré-
tiennes , le seul adoucissement véritable aux
anxiétés du présent et aux maux de l'avenir.
Un fils, dont la naissance les avait com-
blés de joie, fut subitement ravi à leur
amour. Un voyage dans les contrées méri-
dionales de la France, fut alors conseillé à
l'inconsolable mère. Mme Masson y recouvra
un peu de force et de santé ; elle revint à
Paris, le coeur plein d'espérance , et forma
de nouveaux; rêves de bonheur, surtout lors-
que la naissance d'une petite fille vint l'atta-
tacher plus fortement à la vie.
Honorine concentra bientôt toutes les affec-
tions, de son père et de sa mère ; elle fut
consacrée à Marie dès son berceau, et jusqu'à
l'âge de sept ans, elle ne. devait porter que
des vêtements blancs.
Chaque jour ajoutait aux forces, et aussi
aux graces de la petite Honorine; même avant
de savoir parler elle se montrait, par ses
CHAPITRE I. 7
petites manières et l'expression de ses traits,
aussi affectueuse qu'intelligente ; mais en
même temps se développait en elle une éner-
gie de caractère qui ne pouvait qu'étonner
dans l'enfant de la douce et timide Léonie.
Elle se montrait absolue dans toutes ses
petites volontés d'enfant ; sa mère, ne voyant
pas alors grand inconvénient à la satisfaire,
s'en rendait l'esclave, malgré les observations
du père, qui du reste n'avait pas plus; de fer-
meté. C'est qu'à côté des plus belles qualités
se glisse toujours quelque défaut, et celui de
ces vertueux époux était de pousser la bonté
jusqu'à la faiblesse. Ils aimaient tant cet en-
fant qu'ils ne savaient pas lui résister.
Le docteur Blondel , ami intime de, M.
Masson, était le seul qu'elle craignît et qui
sût la faire, plier au joug, de l'obéissance. Il
avertissait souvent ses amis de s'armer de
plus de fermeté envers cette petite fille dont
le caractère devenait de plus en plus impé-
rieux et qui ,avant l'âge de dix ans, les gou-
vernerait tout-à-fait, s'ils n'y mettaient bon
ordre. Mathilde, épouse de M. Blondel, qui
8 HONORINE.
ne faisait qu'un coeur avec Léonie, et qui
aimait tendrement Honorine, se permettait
quelquefois de lui adresser une réprimande
maternelle, comme elle en faisait à son fils
unique Arthur, qu'elle chérissait tendrement,
niais dont elle avait su faire un vrai modèle
de douceur et d'obéissance.
Malgré les sages remontrances de ses amis
et les efforts qu'elle faisait pour les mettre;
en pratique, Léonie était bientôt vaincue par
les Colères auxquelles sa fille était sujette,
et ne pouvait y opposer d'autre résistance
que ses pleurs ; il est vrai que ce moyen
n'était pas sans pouvoir sur une enfant aussi
aimante qu'elle était despotique. Dès qu'Ho-
norine voyait pleurer sa mère, elle oubliait
fout pour se jeter dans ses bras, la conjurant
d'essuyer ses yeux et de lui sourire; et, si
elle n'obtenait pas aussitôt cette satisfaction ,
c'était pour elle l'occasion d'une nouvelle
colère.
Ainsi se passa la première enfance d'Ho-
norine , pendant laquelle sa mère s'était
affaiblie de nouveau , fatiguée par les soins
CHAPITRE I. 9
qu'elle prodiguait à cette exigeante enfant.
Le jour où elle atteignit sa septième
année , fut célébré par une fête de famille
plus solennelle que celle des précédents anni-
versaires de sa naissance.
Ce jour-là tout paraissait joie et bonheur
dans la maison; on rendait mille grâces au
Ciel de ce que , par la, protection de la Mère
de Dieu, cette enfant avait échappé aux périls
menaçants de l'enfance ; on se félicitait aussi
de ce que les progrès de sa raison allaient
enfin permettre d'espérer le perfectionnement
de son caractère, et quelques efforts qu'Ho-
norine fit un moment sur elle-même pour être
sage, semblaient du plus heureux augure.
Léonie cependant ne partageait pas cette
joie générale. Et quoiqu'elle affectât de pa-
raître gaie , ses lèvres seules souriaient; et
dans ses yeux perçait une expression de tris-
tesse dont Mme Blondel s'aperçut avec inquié-
tude.
Elle entraîna son amie dans le jardin , et
voulut la forcer, par ses questions, à lui
expliquer le sujet de sa peine.
10 HONORINE.
Une larme brilla dans les yeux de Léonie ,
et, voyant que sa fille l'avait suivie , elle re-
fusa de parler devant elle.
L'attention d'Honorine , dirigée vers sa
poupée un instant auparavant, s'était portée
sur sa mère, quand elle avait aperçu son
émotion. Croyant que Mathilde en était la
cause, elle s'écria, le.visage enflammé de
colère : « Mme Blondel, pourquoi faites-vous
pleurer maman ?
» —Vous vous trompez, mon enfant, dit
Léonie en l'embrassant, Mme Blondel est tou-
jours ma bonne, ma tendre amie; il faut
que vous l'aimiez comme une seconde mère,
lorsque... »
Elle s'arrêta . et pressa sa fille contre son
coeur avec un vif mouvement de tendresse.
«Non, maman, jamais je ne l'aimerai
autant que vous, ni autant que mon papa ;
parce qu'elle est méchante, qu'elle vous fait
pleurer, qu'elle gronde Arthur, qu'elle gronde
même votre Honorine.
» — Pour votre bien , ma chère enfant ;
parce qu'elle voudrait vous voir corrigée de
CHAPITRE I. 11
défauts qui ne peuvent que vous rendre mal-
heureuse ; vous lui en saurez gré plus tard.
Mais allez jouer un instant, et ne soyez plus
ingrate envers l'amie de votre mère. »
Honorine fit quelques pas pour s'éloigner,
mais elle se retourna tout-à-coup en s'écriant:
« Ne pleurez pas, maman, ou Honorine n'ai-
mera plus personne. » Et craignant une ré-,
primande elle s'éloigna aussitôt.
Quand elle fut partie , Léonie se livra sans
contrainte à ses tristes émotions.
« Ah ! s'écria-t-elle, je crains bien que
le caractère absolu et opiniâtre de ma fille
ne lui soit funeste ! on ne fera que l'aigrir en
voulant le dompter par la force; une fermeté,
prudente et beaucoup de douceur réussiraient
mieux ; mais cette tâche offre de telles
difficultés que nulle autre qu'une mère ne
saurait se dévouer à la poursuivre. Et cepen-
dant je sens que ce n'est pas moi qui dois la
remplir.
» — Vous savez par expérience , chère
Léonie, combien de tels pressentiments sont
souvent trompeurs. Déjà vous vous êtes lais-
12 HONORINE.
sée aller à celui de mourir jeune et sans
enfants : combien de fois ne m'avez-vous
pas attristée à cette occasion ! et cependant
bien des années se sont écoulées depuis ce
temps ; vous avez repris de la vigueur et de
la santé, vous avez une petite fille charmante,
dont l'esprit et l'excellent coeur triomphe-
ront tôt ou tard des défauts de son âge.
» — Ma chère amie , l'arrêt de ma mort
est porté ; l'exécution en a été retardée ; mais
je sens que je n'y échapperai plus long-
temps ! Dieu m'a laissée le loisir de me fami-
liariser avec cette idée du sacrifice absolu de
tout ce qui m'est cher. Il m'a fallu passer
par bien des combats intérieurs, avant de
savoir me résigner entièrement à cette sépa-
ration si douloureuse ; maintenant je suis
calme , j'attends en paix le moment de pa-
raître devant Dieu; mes fautes m'effraient ;
mais la divine miséricorde me rassure plus
encore.
» L'avenir de ma fille, voilà ce qui
m'affecte malgré moi ; je prévois que son
caractère lui occasionnera par la suite de
CHAPITRE I. 15
grands chagrins. Elle sera sauvée un jour, je
l'espère, car elle est enfant de Marie , mais
elle ne se corrigera peut-être qu'après avoir
beaucoup souffert ; et c'est ce que j'aurais
voulu lui éviter, si j'avais dû guider sa jeu-
nesse. Promettez-moi que vous me rempla-
cerez ; oh ! Mathilde, promettez-le-moi !
» — Depuis long-temps, ma bien-aimée
Léonie, il est écrit dans nos coeurs que si
l'une de nous doit manquer à son enfant,
l'autre lui tiendra lieu de mère. Je renou-
velle aujourd'hui cette promesse sacrée.
» — Je n'en attendais pas moins de vous,
Mathilde ; mais vous ne prévoyez peut-être
pas toutes les difficultés qui pourront s'oppo-
ser à l'accomplissement de cette promesse :
celte enfant, pour qui vous aurez, je le crois,
toute la sollicitude d'une mère, n'aura peut-
être pas pour vous les égards et la recon-
naissance d'une fille. Supposez qu'elle vous
abreuve de dégoûts, d'amertumes, ne vous
rebuterez-vous jamais ? Qu'elle vous échappe
tout-à-fait, irez-vous à sa poursuite? Que les
événements nous séparent indéfiniment, veil-
14 HONORINE.
lerez-vous sur elle de loin comme de près ?
Ah ! Mathilde, ferez-vous comme le Sauveur,
qui laisse tout pour courir après la brebis
égarée? serez-vous comme ce Dieu de bonté,
toujours à la poursuite des ingrats, ne cessant
de leur offrir les trésors de sa miséricorde ?
» — Oui , dit Mathilde en sanglottant, je
comprends toute l'étendue de la mission que
vous me confiez, je la remplirai, soyez-en
sûre. »
CHAPITRE II.
L'ENTRETIEN touchant, et solennel des deux
amies fut interrompu par l'arrivée de leurs
maris. Elles se turent en les entendant s'ap-
procher , et s'efforcèrent de faire disparaître
toute trace d'émotion de leur physionomie.
Le docteur Blondel paraissait, contre son
ordinaire, éprouver une grande agitation ;
mais sa femme était elle-même si préoccupée,
qu'elle ne s'en aperçut point jusqu'au moment
où il lui présenta une lettre qui lui apportait
des nouvelles de son père. M. Wilson, père
de Mathilde , habitait Philadelphie , et, se
sentant sur le point de terminer sa carrière ,
demandait avec instance de voir encore sa
fille avant de mourir; il suppliait cette enfant
chérie de venir lui fermer les yeux et de lui
amener son mari et son fils.
16 HONORINE.
Des intérêts les plus graves et de tous les
genres appelaient la famille Blondel aux
Etats-Unis. Ceux de la fortune, quoique très-
considérables, étaient placés par les vertueux
époux en seconde ligne. Ce qui les préoc-
cupait, surtout, c'était le salut de M. Wilson ,
qu'une vie passée dans les agitations des
voyages et dans les spéculations d'immenses
affaires avait éloigné de la religion et de ses
pratiques. Le mariage de sa fille Mathilde
avec le docteur Blondel n'avait que médio-
crement satisfait le riche commerçant. Quel-
ques discussions qu'il avait eues avec son
gendre, peu de temps après la conclusion de
l'alliance, avaient excité son irritabilité et
l'avaient aigri contre sa fille et contre lui. Il
s'en était séparé sous cette impression fâ-
cheuse , et diverses circonstances l'avaient
amené à se fixer dans les Etats-Unis, où
depuis longtemps était établi le centre de
ses opérations.
Mille sentiments divers remplirent le coeur
de Mme Blondel à la lecture de cette lettre.
D'une part la reconnaissance, le désir de
CHAPITRE II. 17
revoir son père et de lui prodiguer tous les
soins d'une tendresse filiale et chrétienne ;
d'autre part, quitter son amie dans la situa-
tion où elle se trouvait, la priver des soins
du docteur auxquels elle était accoutumée et
qui avait jusqu'alors su prolonger sa fragile
existence : toutes ces idées se présentaient
eu foule à son esprit. Léonie lut sur les traits
expressifs et dans le coeur de Mathilde. Ce
fut elle qui détruisit toute hésitation en dé-
montrant qu'il n'y avait qu'un parti à suivre ,
celui du devoir. Elle pressa elle-même le
départ de ses amis, et les aida à en faire les
préparatifs, en cachant, sous un air tran-
quille, la ferme persuasion qu'elle avait de
ne plus les revoir.
Trompé par celle apparente sérénité, M.
Masson né douta pas que sa femme n'entretînt
comme lui l'espérance de voir revenir leurs
amis dans un temps qui ne pouvait être fort
éloigné. Bientôt ils eurent de leurs nouvelles;
la traversée avait été rapide et heureuse. Ils
avaient reçu l'accueil le plus tendre de M.
Wilson. Blondel le trouvait moins malade
18 HONORINE.
qu'il ne l'avait cru , et espérait bien prolon-
ger, à force de soins , les jours de ce. vieil-
lard ; mais comme il paraissait douteux que
son beau-père pût jamais, supporter le voyage
d'Europe, et qu'il ne voulait plus quitter ses
enfants, ceux-ci ne pouvaient s'attendre à
revenir de sitôt en France.
Pauvre Léonie ! tu souffres, et tu n'as
plus à qui communiquer tes peines, car tu
te fais une loi de les cacher à ton seul ami ,
ton époux , pour lui laisser goûter quelques
jours de bonheur de plus ! Mais non , Léonie
n'est point seule, elle a pour consolateur et
pour appui le Dieu bon et puissant, qui,
pour arrhes de la récompense éternelle qu'il
destine à ses vertus, lui adoucit dès ce mo-
ment tout ce que sa situation a de pénible
pour la nature. M. Masson cesse enfin de se
faire illusion, il craint avec raison pour les.
jours d'une épouse chérie; c'est elle qui le
console, le fortifie, l'exhorte au sacrifice en
lui montrant le lieu où leurs âmes pourront
être à jamais réunies. Elle s'efforce aussi de
graver dans la mémoire de sa fille des pré-
CHAPITRE II. 19
ceptes propres à l'introduire dans la route-
du devoir et du bonheur.
En vain les meilleurs médecins sont appe-
lés; toutes les ressources de l'art sont em-
ployées; en vain la sollicitude affectueuse de
son époux appelle à son aide tous les moyens,
qui jadis lui avaient réussi, la distraction ,
les voyages.... Il n'y faut plus penser; les
progrès de la dissolution sont trop rapides;
il n'est plus possible de les combattre. Léonie
est étendue sur un lit de douleurs, qui bientôt
deviendra son lit de mort. Et pourtant, Je croi-
rait-on? Il y a encore de douces heures autour
de cette couche douloureuse; car on y parle
du ciel, on y pressent une félicité immense:
qui doit dédommager de quelques instants de
peine ; on y entend les puissantes paroles
d'un homme de Dieu , qui était venu pour
édifier et qui s'en retourne lui-même édifié.
Après avoir lutté , avec une patience persé-
vérante , contre toutes les douleurs d'une
lente désorganisation , Léonie fut avertie par
son médecin et par l'excès de faiblesse où
elle était réduite que le moment de sa déli-
20 HONORINE.
vrance était proche. Alors elle fit ses der-
nières dispositions avec une édification tou-
jours croissante. Son coeur n'était plus sur
la terre; elle croyait voir la céleste patrie;
elle parlait de Dieu, de la sainte Vierge Marie,
des choses du ciel avec une touchante effusion,
et quand on cherchait à ranimer en elle les
espérances de la vie ou à lui suggérer quel-
qu'une des consolations de la terre : « Ce
n'est pas le moment, » disait-elle avec une
expression pénétrante qui perçait le coeur.
On ne pouvait que respecter cet état d'a-
bandon au Seigneur et ce détachement angé-
lique. Tous ceux qui la voyaient sentaient
leur foi raffermie , et leur âme s'ouvrait aux
douces impressions de la grâce.
Enfin , la dernière heure a sonné ; Léonie,
munie et fortifiée des sacrements de l'Eglise,
après avoir fait ses adieux à son mari, après
avoir béni sa chère Honorine , termina paisi-
blement sa courte carrière.
La petite Honorine ne pouvait encore com-
prendre ce que c'était que la mort. Au mo-
rnent où sa mère venait de rendre le dernier
CHAPITRE II. 21
soupir, elle était assise au pied de son lit;
et, la croyant endormie, elle fit ses efforts
pour la réveiller, car elle voulait toujours
qu'on fût occupé d'elle.
Voyant ses efforts inutiles, elle sauta à bas
du lit, et, se rejetant sur son père, se mit
à le caresser, disant qu'elle s'ennuyait, et
le priant de jouer avec elle.
Mais son père n'était pas capable de l'en-
tendre : à genoux auprès du lit de Léonie, il
avait voulu recueillir son dernier soupir, et
leurs âmes semblaient s'être envolées en-
semble. Il y avait une telle affection entre ces
deux époux , que le moment qui avait ravi
l'existence à l'un d'eux avait fortement ébranlé
celle de l'autre ; il avait ressenti la commo-
tion du coup qui avait frappé sa femme ; il
restait insensible, inanimé et en proie à un
premier mouvement de stupeur qui semblait
lui ravir l'usage de ses sens.
Honorine, surprise et contrariée de ce si-
lence, se livra à la plus violente colère, comme
c'était son habitude quand elle trouvait de la
résistance à ses volontés. Ses cris furent si
22 HONORINE.
perçants qu'ils rappelèrent son malheureux
père à lui-même. Il se leva, prit sa fille entre
ses bras d'un air égaré, et se précipita hors
de la chambre funèbre.
Toutes les circonstances de la vie et de. la
mort de Léonie étaient faites pour offrir une
puissante consolation à ceux qui la regret-
taient, en leur donnant la persuasion du
parfait bonheur dont elle devait jouir dans
le ciel. L'ecclésiastique qui l'avait assistée.
dans ses derniers moments avait déclaré
qu'on pouvait se livrer à cette douce confiance,
d'après toutes les marques de prédestination
qui avaient paru en cette vertueuse femme.
Quelques jours après sa mort, M..Masson,
toutes les personnes de sa maison , un grand
nombre d'amis et de protégés de la défunte,
se réunirent, ainsi qu'elle l'avait désiré, un
même jour dans un même esprit, et commu-
nièrent tous pour elle.
M. Masson ne devait pas survivre long-
temps à son.épouse ; sa constitution naturel-
lement faible avait reçu un choc si violent
qu'on la vit bientôt décliner encore de jour
CHAPITRE II. 23
en jour. Désirant mettre son enfant et sa
fortune sous la tutelle du docteur Blondel,
dout il espérait toujours le retour, il se dis-
posait à faire son testament en conséquence ,
lorsqu'il apprit que cet excellent ami venait
de mourir lui-même de la fièvre jaune, après
avoir mille fois risqué sa vie en soignant ceux
qui en étaient atteints.
Cet événement contribua encore beaucoup
à attrister les derniers jours de M. Masson ;
il ne savait plus à qui confier sa fille. Aveuglé
par une trop facile confiance, il crut agir
sagement en lui donnant pour tuteur un des
premiers banquiers de Paris , chez qui tous
ses fonds étaient placés, qui avait constam-
ment témoigné le plus grand zèle pour ses
intérêts., et qui, dans toutes ses relations ,
avait toujours montré beaucoup de droiture
et de probité.
M. Masson , après avoir fait ces disposi-
tions , ne songea plus qu'à mourir, et peu de
jours après rendit son âme à Dieu sur le
même lit où sa chère Léonie avait exhalé son
dernier souffle.
CHAPITRE III.
C'EST l'histoire d'Honorine que nous écri-
vons. Les pages qui précèdent n'ont point
d'autre but que de donner une idée de ce
que furent ses parents. Avec ces notions sur
sa première enfance, le lecteur s'étonnera
moins des agitations et des malheurs, que
le caractère de la jeune orpheline et la mau-
vaise direction donnée à sa jeunesse doivent
accumuler sur sa tête.
Le testament de M. Masson était fort court;
il conjurait M, Blamont, qu'il nommait tu-
teur d'Honorine, de veiller au bonheur de
cette chère enfant, et lui léguait en même
temps, pour prix de ses soins, une somme
très-importante, ce qui n'empêchait pas que
la fortune de sa fille ne s'élevât encore à des
capitaux très-considérables
CHAPITRE III. 23
Honorine avait plus de huit ans, et ne
pouvait ignorer qu'elle venait de faire une
perte irréparable. La douleur que la mort de
sa mère lui avait causée se renouvela vive-
ment en cette circonstance, et cette fois elle
fut inconsolable; car elle sentait bien que
personne au monde ne l'aimerait autant que
son père et sa mère. Sa bonne Françoise fut ,
de tous les domestiques de la maison, celle
dont la douleur sympathisa le plus avec la
sienne ; elle regrettait vivement ses maîtres
qu'elle servait depuis plusieurs années; elle
avait vu naître Honorine, et le violent cha-
grin de celte enfant lui faisait oublier tous
les petits tourments qu'elle en avait eus à
souffrir, pour ne songer qu'à s'occuper d'elle
et la consoler.
Mais Honorine refusait toute distraction :
elle poussait des cris déchirants, et se livrait
à toutes les démonstrations d'une douleur
qui prouvait combien elle sentait vivement.
M. Blamont, ayant été obligé de venir passer
plusieurs jours dans la maison du défunt pour
se mettre au courant de ses affaires, s'aper-
26 HONORINE.
cut bientôt que gouverner cette enfant n'était
pas une tâche facile; et après avoir inutile-
ment épuisé tous les moyens de la calmer,
il finit pardonner des ordres pour qu'elle
fût conduite à la campagne. En vain Honorine
s'écria-t-elle que cette maison était la sienne
et qu'elle n'en voulait pas sortir, en vain
opposa-t-elle la résistance la plus opiniâtre
aux volontés de son tuteur, lui aussi se
montra invariable dans sa résolution , et
sans se mettre en peine des fureurs de sa
jolie petite pupille, il ordonna tranquille-
ment les préparatifs de son départ pour le
lendemain matin.
La pauvre Françoise, qui paraissait vive-
ment attachée à sa jeune maîtresse, mais
qui n'entendait guère l'éducation , employa
pour calmer Honorine , le genre de consola-
tion le plus dangereux pour le coeur et l'es-
prit des enfants :
«C'est vraiment bien mal à M. Blamont,
dit-elle , de tyranniser ainsi cette pauvre
chère demoiselle, qui est si charmante, si
aimable, et qui doit être un jour une des
CHAPITRE III. 27
plus riches dames de Paris, et cela dans le
moment où elle est dans le désespoir de la
mort de son cher et excellent papa !»
De tous ces raisonnements Honorine tirait
cette conclusion : A quoi me sert d'être si
riche, si je ne puis rien faire de ce que je
veux, et si l'on me fait mourir de chagrin ?
Ecoutez, Françoise, il faut nous enfuir.
» — Nous enfuir, ma chère demoiselle!
et où voulez-vous donc que nous allions?
» — Cela m'est égal, pourvu que ce soit
loin de ce méchant. »
Ce parti ne convenait pas du tout à Fran-
çoise ; elle savait fort bien que M. Blamont
était investi d'une autorité que personne
ne pouvait lui contester. Elle essaya donc
défaire comprendre à sa jeune maîtresse,
qu'il n'y avait aucun moyen de s'y soustraire;
mais elle lui représenta en même temps
que lorsqu'elle serait grande , la liberté
lui serait rendue, et qu'elle serait alors la
plus admirée, la plus riche personne de
Paris et même du monde entier, pourvu
qu'elle ne s'enlaidît pas à force de pleurer.
28 HONORINE.
Elle lui prédit qu'elle serait un jour plus,
recherchée et plus célèbre que ne l'avait
jamais été aucune princesse des contes de,
fées, qu'elles avaient lus ensemble et qu'elle
épouserait un prince, ou tout au moins un,
très-grand seigneur.
Quoiqu'il fallût bien des années de pa-
tience, avant de voir l'accomplissement de
ces beaux pronostics, la vanité d'Honorine,
les accueillit très-favorablement ; l'éloquence
de Françoise réussit à la calmer et à lui
faire prendre son parti sur ses contrariétés;
actuelles; seulement elle se promit de ne
laisser échapper aucune occasion de tour-
menter son tuteur.
Elle fut encore contrariée dans ce dernier
projet, par l'absence de M. Blamont, qui,
pour échapper à quelque nouvelle scène,
avait prudemment quitté la maison jusqu'à
ce que sa pupille en fût partie. Il avait en-
joint à ses propres domestiques d'employer,
s'il était nécessaire , la force pour l'emme-
ner. Ce fut effectivement un moment difficile
à passer, et si Honorine n'eût vu Françoise
CHAPITRE III. 29
monter la première dans la voiture, elle
se serait laissé tuer plutôt que de s'y laisser
porter. L'assurance de n'être point séparée
de cette fidèle compagne lui rendit un peu
de résignation.
Il était encore un autre favori de la petite
fille dont rien au monde n'aurait pu la déci-
der à se séparer. C'était un superbe perro-
quet gris que Mme Blondel lui avait envoyé
d'Amérique, après lui avoir appris à répéter
de fort jolies choses, et comme Honorine
le gâtait à la journée, il s'était fort attaché
à elle. Les domestiques de M. Blamont
eurent beau s'opposer à ce qu'elle l'emme-
nât , elle montra tant d'obstination à cet
égard qu'ils furent forcés de lui faire cette
concession.
A l'instant où là voiture partait, Hono-
rine jeta les yeux sur les fenêtres de l'ap-
partement de son père dont les volets étaient
fermés; elle sentit se renouveler toutes ses
vraies et légitimes douleurs, et oublia un
moment ses caprices, ce Pauvre cher et bon
papa ! » s'écria-t-elle en se penchant par
3*
30 HONORINE.
la portière pour voir encore les croisées;
mais la voiture marchant avec rapidité, lui
déroba bientôt la vue de la maison pater-
nelle, et Honorine ne put se savoir ainsi
séparée de tout ce qui lui rappelait ses bons
parents , sans, verser des larmes d'une juste
et véritable sensibilité. Françoise eut beau,
lui répéter qu'elle se gâterait les yeux à force
de pleurer, ce motif et d'autres analogues
ne firent effet sur elle , que lorsqu'après
avoir traversé tout Paris, elle sentit l'air pur
et frais de la riante campagne , et lorsqu'elle
jouit des gracieux aspects des environs de la
capitale.
On conduisit Honorine et sa bonne chez
une tante de, M. Blamont qui habitait un an-
tique château à quelques lieues de Paris. Il
faisait presque nuit quand elles y arrivèrent.
Une avenue d'une interminable longueur pré-
cédait le bâtiment noirci; un parc, en ap-
parence fort sombre, s'étendait par-derrière.
L'heure avancée et la solitude qui régnait
dans ce lieu , le firent tout d'abord prendre
en aversion par Honorine et même par Fran-
CHAPITRE III. 31
çoise, qui, ayant quelque peine à, ne pas
croire aux revenants, ne pouvait se défendre
d'un sentiment de frayeur.
Les voyageuses descendirent. Un vieux do-
mestique , tout courbé et à tête grise , vint
leur ouvrir, avec de profondes salutations.
Ceux qu'elles rencontraient dans les corri-
dors paraissaient aussi, avoir au moins un
siècle, et à la vue de ces tristes figures,
Honorine sentit renaître toute sa mauvaise
humeur. Elle fut à son comble quand, au.
moment de l'introduire dans le salon , le
vieux valet qui cherchait à deviner ce qu'elle
tenait à la main , s'étant enfin assuré que
c'était un perroquet, l'avertit, de la manière
la plus respectueuse, que sa maîtresse ne
souffrait point d'animaux dans les apparte-
ments et qu'il fallait le laisser chez le jar-
dinier dont la maisonnette tenait au château.
« Me séparer de Jaquot ! s'écria Hono-
rine, certainement, non. Il est accoutumé à
être dans les appartements, il ne me quitte
jamais.
» — Ma chère demoiselle, dit d'une voix
32 HONORINE,
suppliante le vieux Comtois, je n'oserais le
faire entrer dans le salon, les ordres de ma
maîtresse sont précis là-dessus.
» — Il y entrera pourtant, ou je n'y en-
trerai pas. Mon cher Jaquot restera avec moi,
ou je retournerai à Paris, c'est tout ce que
je désire. »
En ce moment la porte du salon s'ouvrit,
et il y parut une physionomie qu'Honorine,
accoutumée dès son enfance à ne rien res-
pecter et à ne jamais se contraindre , ne put
voir sans partir d'un grand éclat de rire.
C'était Mme Richard, la tante de son tu-
teur. Cette dame, que son grand âge et
plus encore la retraite où elle vivait avait
séparée du monde depuis de nombreuses
années, était vêtue comme il y a plus de
cent ans; c'est-à-dire qu'elle avait conservé
le haut bonnet à carcasses et le déshabillé
blanc à grands falbalas.
« Françoise, s'écria Honorine, voilà sans
doute la bisaïeule du docteur Blondel. Vous
souvient-il de ce portrait qui était dans son
cabinet ?»
CHAPITRE III. 33
Ces paroles qui n'étaient pas, prononcées
si bas qu'on ne pût les entendre, furent sui-
vies d'un nouvel éclat de rire.
« Mademoiselle , je ne reviens pas de ma
surprise, dit gravement la vieille dame; ce
que mon neveu m'avait écrit me faisait espé-
rer trouver en vous une jeune personne mo-
deste et bien élevée, et non une petite fille
étourdie et impertinente. Mais Comtois,
ajouta-t-elle en se tournant vers son domes-
tique, pourquoi avez-vous laissé entrer ce
perroquet? Vous savez que je ne souffre pas
d'animaux dans l'intérieur de la maison. Il
faut le placer ailleurs.
» — Vous n'avez que faire de gronder
ce pauvre vieux , dit Honorine; ce perroquet
est à moi, et si j'y reste , il faut qu'il y reste
aussi. »
En même temps elle serrait Jaquot dans
ses deux mains , et regardait d'un air de défi
son hôtesse étonnée.
Madame Richard, indignée de cette ré-
ponse, se retira à l'instant même, dit à
Comtois de conduire la pupille de son neveu
34 HONORINE.
dans la chambre qu'elle lui avait fait dispo-
ser, et d'aller ensuite à Paris prévenir M.
Blamont, qu'il eût à venir sans délai re-
prendre cette petite fille impolie et in-
domptable.
Honorine , enchantée de ce dernier ordre,
gagna gaiement son appartement et prodigua
mille caresses à son perroquet en répétant :
« Grand merci, mon cher Jaquot; tu ne m'as
jamais rendu un tel service. »
CHAPITRE IV.
TROIS jours après, M. Blamont instruit de
ce qui s'était passé, arriva chez sa tante, et
Honorine fut sommée de comparaître devant
ces deux êtres redoutables. En vain Fran-
çoise employa toutes les ressources de sa rhé-
torique pour lui persuader de laisser Jaquot
dans sa chambre ; la crainte qu'on ne profitât
de son absence pour le tuer, s'était emparée
de son esprit, et elle déclara du ton le plus
absolu qu'elle ne s'en séparerait pas un ins-
tant. Elle suivit donc, le perroquet sur le
poing, le bon Comtois, qui s'étonnait de la
résistance qu'une enfant osait faire aux vo-
lontés de sa maîtresse.
M. Blamont était assis près de sa tante qui
lui faisait un récit circonstancié de l'imper-
36 HONORINE.
tinence de sa jeune pupille , quand les deux
objets de son ressentiment entrèrent dans le
salon.
Il comprit aussitôt que toute observation
deviendrait inutile, et prit le sage parti de
se retirer sans délai. Il demanda pardon à
sa tante de tous les embarras qu'il lui avait
occasionnés, et l'assura qu'il allait prendre
ses mesures pour que sa pupille quittât ses
habitudes d'enfant gâtée.
M. Blamont, en habile homme , avait
reconnu d'après cette seule expérience que
les mesures les plus rigoureuses n'étaient
d'aucun effet sur Honorine et ne pouvaient
que la rendre plus méchante.
Plein de cette idée, il dit à Honorine,
aussitôt qu'ils eurent quitté la demeure de
Mme Richard : « Ma chère amie, je regrette
beaucoup de vous avoir envoyée chez ma
tante ; j'espérais que vous habiteriez avec
plaisir un château où se trouve l'un des plus
beaux parcs qu'on puisse voir. Mais je me
suis aperçu que vous y auriez été traitée avec
trop de sévérité. Je n'ai pu me permettre d'en
CHAPITRE VI. 37
rien témoigner à ma tante , par égard pour
son grand âge , mais je me suis empressé ,
comme vous voyez, de vous retirer de ses
mains, et je vais vous conduire dans un en-
droit où je suis certain que vous serez par-
faitement heureuse.
» — Où me conduisez-vous ? demanda
vivement Honorine, qui ne savait trop que
penser de ce changement ?
» — Chez une de mes amies, répondit
M. Blamont, chez une excellente dame, où
vous trouverez plusieurs gentilles compagnes
avec qui vous pourrez bien vous amuser.»
Honorine pensa que ce serait en effet très-
agréable ; cependant elle demanda à M. Bla-
mont pourquoi il ne la reconduirait pas dans
la maison de son père.
M. Blamont tâcha de la persuader qu'il
serait trop ennuyeux pour elle de vivre seule
dans ce grand hôtel; qu'il avait prié la dame
en question de la recevoir chez elle ; qu'elle
y consentait volontiers et promettait de traiter
l'orpheline avec une grande tendresse.
«Et quand la verrai-je? demanda Honorine.
4
58 HONORINE.
» —Demain, si vous le désirez, ma chère
amie , répondit le tuteur, enchanté de la voir
entrer dans ses projets.
» — Je voudrais que ce fût aujourd'hui.
Est-elle riche? »
M. Blamont, s'étonnant de cette question,
réfléchit un moment avant d'y répondre.
« Elle a les meilleures qualités, dit-il enfin,
mais elle n'a pas autant de fortune qu'elle le
mériterait.
" - Eh ! bien ,vous savez que j'en aurai
moi, et si elle me traite bien, ainsi que ma
bonne et mon Jacquot, elle en aura sa part.»
M. Blamont fut surpris et contrarié que
sa pupille fût si bien instruite de sa future
richesse; il pensa qu'iln'en serait que plus
difficile de la corriger de ses défauts, et blâma
intérieurement la langue indiscrète et babil—
larde qui l'avait si bien informée. Il continua
cependant à l'entretenir, des brillantes qua-
lités dé l'aimable dame Montfort.
« Oh ! je vais donc être bien heureuse,
s'écria Honorine, et toi aussi, mon cher
Jaquot, ajouta-t-elle en le caressant. »
CHAPITRE IV. 39
Tout en causant ainsi, les voyageurs arri-
vèrent à Neuilly, où M. Blamont fit arrêter
sa voiture devant une maison dû meilleur
genre , qu'une plaque de cuivre annonçait
pour être la demeure de Mme Molitfort. Hono-
rine était si impatiente de la voir, qu'elle se
précipita hors de la voiture quand la por-
tière fut ouverte, sans songer d'abord à son
perroquet ni à sa bonne. Il est vrai qu'elle se
les rappela aussitôt; et voulut retourner pour
les emmener avec elle. Mais M. Blamont avait
pris ses précautions et fait fermer la portière.
Il l'assura qu'elle les reverrait dans un
instant et qu'il ne s'agissait pour ce jour-là
que d'une simple visite pour faire connais-
sance avec Mme Monlfort.
L'aspect de celte dame qui s'avançait vers
elle, détourna alors l'attention d'Honorine
de tout autre objet.
« Mille remercîments, monsieur, dit-elle,
en embrassant tendrement l'orpheline et en
les introduisant dans le parloir ; mille re-
mercîments pour le trésor que vous me con-
fiez. Mais, ajouta-t-elle en considérant Hono-
40 HONORINE.
rine avec attention, vous ne lui avez rendu
justice qu'à demi : on ne peut rien voir de
plus charmant !...... Soyez la bienvenue, ma
chère demoiselle; d'après ce que votre tuteur
m'avait écrit, je vous attendais avec impa-
tience, et j'avoue que j'ai peine; à cacher le
plaisir que j'éprouve en vous trouvant encore
au-dessus de l'idée que je m'étais formée de
vous. "
Quoiqu'Honorine aimât la louange., elle se
trouva comme; étourdie de ce flux de com-
pliments , et fort embarrassée d'y répondre.
Elle était si étrangère à toute duplicité ,
qu'elle ne comprit pas le regard d'intelligence
qu'échangèrent le tuteur et Mme Montfort. Elle
était d'ailleurs préoccupée de sa bonne et de
son perroquet, et manifesta le désir d'aller
les appeler. Mais M. Blamont l'arrêta en lui
disant qu'il allait lui-même les chercher, et
sortit de la chambre.
«Ma chère enfant, lui dit alors Mme Mont-
fort , j'espère que vous vous trouverez ici
plus heureuse que vous ne l'avez été depuis
quelque temps. Je puis vous promettre au
CHAPITRE IV. 41
moins de faire tous mes efforts pour cela, et
vos jeunes compagnes qui attendent votre
arrivée sont disposées à vous aimer.
» — Vous avez donc beaucoup d'enfants,
madame ? demanda Honorine.
» — Hélas ! ma chère amie, dit Mme Mont-
fort en feignant de pleurer, et portant un
mouchoir à ses yeux, vous me déchirez le
coeur sans le vouloir. J'ai eu une fille que je
chérissais, mais je l'ai perdue. Vous m'en
tiendrez lieu , n'est-ce pas ?
» — Si je le puis, madame, » dit Honorine
qui s'attendrissait véritablement en songeant
au père et à la mère qu'elle avait perdus.
Elle baissa les yeux sur sa robe noire, et des
larmes tombèrent de ses yeux.
Sa douleur néanmoins ne lui fit pas oublier
les objets d'affection qui lui restaient; elle
redemanda Françoise et Jaquot, et s'étonna
de ne pas voir revenir son tuteur avec eux,
comme il le lui avait promis.
« Ma chère enfant, dit alors Mme Montfort
en lui serrant la main, je n'ai pas le courage
de vous tromper : vos amis sont partis.
42 HONORINE.
» — Partis ! s'écria Honorine, dont les
joues s'enflammèrent et les yeux s'animèrent-
d'indignation. Partis!.... et, retirant brus-
quement sa main : il faut que Françoise reste
avec moi, il faut que Jaquot reste avec moi,
ou je ne demeure pas ici !
» —Je vois que vous avez du chagrin,
mon petit ange, dit Mme Montfort du ton le
plus affectueux; c'est une preuve de la bonté*
de votre coeur, et ce n'est pas moi qui vous
en blâmerai. Mais je suis sûre que vous par-
donnerez à M. Blamont quand vous saurez
les motifs qui l'ont porté à agir ainsi.
»—Jamais ! » s'écria vivement Honorine.
Mme Montfort ne se rebutait pas aisément.
Employant tour-à-tour les caresses, les flat-
teries et les raisonnements, elle essaya de
convaincre Honorine que la conduite de M.
Blamont, bien qu'un peu dure en apparence,
avait pour but le bonheur de sa pupille.
Les douces paroles de Mme Montfort ayaient
un peu calmé sa colère. Cette dame , pour
diriger vers d'autres objets les pensées de
sa nouvelle élève , se hâta de la présenter à
CHAPITRE IV. 43
ses jeunes compagnes qu'elle dispensa ce
jour-là, de toute étude, avec la recomman-
dation expresse de chercher à distraire la
nouvelle arrivée. Elles s'empressèrent à l'envi
l'une de l'autre de se montrer aimables et
prévenantes avec Honorine. Leurs soins et
ceux de Mme Montfort réussirent si bien, qu'il
ne fut plus question de Françoise ni de Ja-
quot , et Honorine , enchantée de tout ce qui
l'entourait, oublia jusqu'à son mécontente-
ment contre M. Blamont et lui sut gré de
l'avoir amenée dans un asile aussi agréable.
CHAPITRE V.
Mme MONTFORT n'avait encore qu'une tren-
taine d'années. Elle avait passé sa première
jeunesse au milieu de la dissipation du grand
monde. S'était-elle garantie dé sa contagion?
c'est sur quoi l'opinion avait été bien parta-
gée. Veuve et sans fortune, elle avait pris le
parti de réunir chez elle quelques jeunes
personnes, pour faire leur éducation. Sa
maison n'était point un pensionnat, elle vou-
lait qu'elle fût considérée comme une fa-
mille , et elle comme une mère.
Mme Montfort n'avait aucune des qualités
nécessaires pour remplir la noble mission
qu'elle s'était choisie. Son unique but était
de se faire une position honorable et aisée;
ses seuls moyens étaient l'intrigue, la dis-
CHAPITRE V. 45
simulation et la flatterie. Par ses manières
gracieuses, ses talents, les agréments de sa
conversationnelle s'était fait beaucoup d'a-
mis, surtout parmi les gens riches. Son éta-
blissement était à la mode ; elle n'y admettait
qu'un très-petit nombre d'élèves choisies, et
à un prix exorbitant; encore fallait-il des
protections pour obtenir une admission. Dans
l'esprit de certaines personnes, l'éducation
la plus chère devant nécessairement être la
meilleure, les demandes abondaient en pro-
portion même des difficultés que l'habileté
de Mme Montfort faisait naître; connaissant la
fortune considérable de la pupille de M. Bla-
mont, son ami particulier, elle lui vouait
une reconnaissance sans bornes pour l'élève
qu'il venait de lui procurer.
M. Blamont était un parfait honnête
homme, selon le monde. Jamais jusque-là sa
probité n'avait été trouvée en défaut. On pou-
vait même croire que sa conduite était basée
sur des principes sévères; car jamais il ne
disait rien que de sage; ainsi s'était-il acquis
la confiance de beaucoup de personnes. Mais,
46 HONORINE,
au fond, M. Blamont était un vrai sceptique.
Egoïste comme les hommes cupides, il vivait
pour lui et pour l'argent. Sans les avantages
que lui procurait la tutelle de Melle Masson,
il n'eût pas volontiers accepté ce fardeau.
Mais s'en étant chargé , il eut l'intention de
s'acquitter honorablement de cette mission.
Croyant remplir les intentions des époux
Masson, avant de mettre leur fille en pen-
sion , il avait essayé de la placer chez sa
tante, où il voulait lui donner une bonne-'
gouvernante. Ce. plan n'ayant pas réussi,il
fallait, bien prendre un autre parti. Alors il
songeai Mme Montfort,qu'il connaissait déjà,
et lui écrivit pour la prierde se charger
d'Honorine, en l'informant du caractère dif-
ficile et emporté de cette enfant, afin qu'elle
réglât en conséquence sa conduite envers
elle. Il ne lui parla point de la fortune de
l'orpheline; mais le bruit public en avait
instruit cette dame, qui bâtit ses plans en
conséquence, et en commença l'exécution de'
la manière que nous avons vue. M. Blamont,
qui n'avait jamais été dans le cas de beau-
CHAPITRE V. 47
coup réfléchir sur l'éducation, et qui était
par conséquent très-inexpérimenté sur cette
matière, resta persuadé de l'excellence de
son choix.
Honorine n'avait encore passé que quel-
ques jours sous le toit de Mme Montfort, que
celle-ci avait déjà reconnu qu'on ne lui avait
pas exagéré le caractère d'Honorine; néan-
moins elle était si adroite, qu'elle seule
savait trouver le moyen de maintenir ce
caractère indomptable; malheureusement c'é-
tait toujours par la flatterie qu'elle trouvait
le chemin de son coeur. Honorine n'était
jamais ni punie ni même grondée, quoique
personne dans la maison ne le méritât plus
souvent: Son extrême jeunesse, soir deuil
récent excusèrent en quelque façon, aux yeux
de ses compagnes ; cette prédilection qui
pouvait les rendre jalouses. Il faut dire aussi
qu'elles contribuèrent pour la plupart à gâter
Melle Masson, n'étant pas tout-à-fait à l'abri
de cette fascination qu'exercent même entre
pensionnaires la richesse et les agréments
extérieurs.
48 HONORINE.
A la prière dé Mme Montfort, le tuteur
d'Honorine laissait sa pupille disposer de
sommes assez considérables pour ses menus
plaisirs. L'artificieuse dame avait pour cela
ses raisons. Honorine, s'en croyant vérita-
blement aimée, lui faisait de fréquents et
riches cadeaux; elle était également géné-
reuse avec celles de ses compagnes qui lui
étaient agréables, aussi trouvait-elle beau-
coup de complaisantes et de flatteuses; mais
ce n'était point là des amies; et celles qui
lui faisaient le plus la cour en étaient souvent
jalouses au fond.et en médisaient en secret.
Une seule des pensionnaires portait un
véritable et tendre intérêt à Honorine; mais
celle-ci repoussa constamment ses avances,
avec une froideur qui aurait rebuté une ami-
tié ordinaire et un coeur moins grand, moins
parfait que ne l'était celui de Louise Grand-
ville.
La mère de cette jeune personne était
d'une famille très-distinguée; mais ayant fait
un mariage peu convenable, elle avait été
constamment malheureuse. La conduite de
CHAPITRE V. 49
son époux lui avait aliéné toute sa famille,
et Louise Grandville, restée de bonne heure
orpheline et sans fortune, avait été placée
par une de ses parentes chez Mme Montfort,
pour qu'elle suppléât à ce qui lui manquait
de richesses par l'éducation la plus brillante
qu'on donnât à Paris.
Heureusement que la vertueuse mère de
Louise, purifiée par les tribulations, avait
placé dans le coeur de sa fille les principes
solides de la foi et de la piété. L'enfant avait
aussi reçu du ciel les plus heureuses dispo-
sitions; néanmoins, si elle n'avait pas eu les
premiers fondements d'une éducation chré-
tienne , il était bien présumable que sa pré-
sence chez Mme Montfort aurait consommé
son malheur.
Ainsi Melle Grandville, cette pauvre et mo-
deste jeune personne, se trouvait placée dans
le pensionnat si cher et si mondain de M"e
Montfort, comme un lis entre les épines. Elle
ne ressemblait à rien de ce qui s'y trouvait:
mais elle était si bonne, si inoffensive, si
appliquée que les élèves les moins disposées
50 HONORINE.
à sympathiser avec elle, ne pouvaient rien
trouver à redire à sa conduite et devaient au
moins l'estimer. Mme Montfort elle-même la
regardait comme Thonneur de sa maison ;
car Louise Grandville réussissait par son tra-
vail assidu à mériter tous les premiers prix,
et ses ouvrages en tous genres étaient tou-
jours les plus remarquables et les plus admi-
rés de tous ceux qui étaient exposés dans les
salons.
Mme Montfort connaissait la situation de
Melle Grandville, et plus d'une fois elle lui
avait fait entendre qu'il ne tiendrait qu'à
elle, lorsque son éducation serait achevée,
de rester dans son établissement avec un
salaire convenable ; car elle sentait toute
l'utilité qu'elle pouvait retirer de ses talents.
Mais Louise ne fut pas long-temps tentée
d'accepter cette offre. Dans les commence-
ments de son séjour, son âme candide et
ignorante du mal, avait pris au sérieux les
phrases étudiées de Mme Montfort; mais bien-
tôt un sentiment naturel de droiture lui fit
découvrir, malgré elle, bien des choses que

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