Hugo mon amour

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La disparition d'un enfant. Le désespoir et la rage d'une mère n'acceptant pas l'évidence. Un combat hors normes contre la mort, au sein d'une association de réflexion sur le futur se préoccupant, en priorité, des voyages dans le temps qui ont toujours fait fantasmer les humains. (Un domaine qui fait aujourd'hui réellement l'objet d'études poussées à travers le monde). Un roman bouleversant, d'amour et d'espoir, sérieux, drôle et tendre à la fois, invitant à une réflexion sur le futur, sous l'angle des grands rêves habitant profondément le cerveau des hommes.


Publié le : jeudi 22 janvier 2015
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EAN13 : 9782332854254
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ISBN numérique : 978-2-332-85423-0

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

A tous ceux et celles qui cultivent l’espoir d’un futur où se matérialiseront les grands rêves humains.

Après-midi du 3 juillet 2090, rue Montorgueil, Paris 1er.

Bérangère était profondément heureuse en cette belle journée d’été.

La vieille dame leva sa flûte de champagne en l’honneur de Luc Rebuffet, le nouveau responsable de l’atelier Progrès et déontologie. Un garçon d’une quarantaine d’années, jovial et dynamique, tout à fait capable, pensait Bérangère, d’apporter un plus dans ce secteur capital des Ateliers du futur.

– Alors mes amis, trinquons au succès de Luc dans ses nouvelles fonctions et souhaitons lui bonne chance, en lui rappelant qu’il peut toujours compter sur tous et toutes, ici, en cas de besoin…

Olivier Meunier était toujours le même. Ouvert et fraternel.

– … et comme l’occasion m’en est donnée, ajouta le président de l’Association, je voudrais aussi porter un toast à une jeune fille de 98 ans sans laquelle… et voilà j’y ai droit se dit Bérangère en souriant… notre association ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. A toi Bérangère Lavalette, notre maman à tous, notre exemple et notre source d’espoir. Merci pour tout ce que tu as fait et ce que tu fais encore…

La vieille dame laissa passer le grain et répondit chaleureusement à tous les gestes et mots affectueux qui lui furent adressés. Elle était devenue au sein des Ateliers du futur, bien qu’elle s’en fût toujours défendue, une sorte d’icône, une figure emblématique durant toutes ces décennies passées. Un combat de près de 70 ans, loin d’être terminé, mais aujourd’hui pourtant, annonciateur d’espoir. Enfin !

Assise sur une chaise, près d’une fenêtre ouverte, surplombant une petite cour intérieure aux allures de patio andalou, elle regardait avec amour cette nouvelle génération, pleine de sève et de promesses, qui avait pris le relais de l’ancienne équipe.

Les anciens !

Bérangère, dans le brouhaha, les rires et les discussions, ne pouvait échapper à la nostalgie du passé. Dans ces bureaux de la rue Montorgueil, qu’elle avait toujours connus, elle revoyait avec tendresse, les hommes et les femmes qui avaient partagé tant de combats, d’émotions et d’épreuves avec elle.

Tous avaient disparu. Des images fugaces émergèrent : le visage souriant et mal rasé de Pascal Pellerin, l’homme qui lui avait apporté l’espoir et beaucoup plus. Ceux d’Armande, de Louis, d’Andrew, de ce vieux râleur de Pierre Lacroix, d’Emilie, de Léa, de Jérôme et des autres… Et puis venant du plus profond de sa mémoire, se précisèrent les traits fins et les yeux clairs d’un enfant de 6 à 7 ans. Les lèvres de la vieille dame bougèrent imperceptiblement :

Hugo mon amour !

 

Montmartre, printemps 2020.

La place des Abbesses au pied du Sacré-Cœur, ses arbres centenaires, sa colonie de pigeons, ses touristes nez au vent et sa station de métro classée monument historique, unique à Paris, avec son escalier abrité d’une marquise en verre, rappelant les années 1900.

L’heure de pointe. Du métro, à intervalles réguliers, surgissaient sur la place, des groupes de voyageurs essaimant dans toutes les directions, les dernières marches une fois gravies. Pourtant ce jour-là pas d’énervement, ni de bousculades, dans cette remontée à la surface. Le printemps particulièrement doux et clément, contrairement aux années précédentes, avait en ce mois de mai le pouvoir magique de répandre dans l’air une sorte de baume euphorisant, auquel personne ne semblait insensible… sauf une jeune femme qui apparut sous l’auvent du métro, essoufflée d’avoir grimpé l’escalier trop vite.

Elle regarda sa montre, tordit le nez et au pas de charge traversa la place des Abbesses, avant de prendre la direction de la rue Lepic.

A 28 ans, Bérangère Lavalette était indéniablement belle, sans pour autant sortir d’un magazine de mode. Plutôt grande, élancée, de longs cheveux blond roux chutant sur les épaules, le visage joliment constellé de taches de rousseur, le nez fin, très légèrement busqué, elle dégageait un charme particulier qui ne laissait personne indifférent, surtout les hommes. Un beau visage où s’affichaient aussi les signes d’un caractère bien trempé. Ce jour-là elle était vêtue d’un jean classique mettant ses formes en valeur, d’une chemise à carreaux où le bleu dominait et d’un blouson de cuir fauve, simple et parfaitement coupé.

Le sac jeté sur l’épaule, marchant et courant vers l’école Lepic, elle regarda sa montre une nouvelle fois. Encore en retard. Hugo allait faire la tête.

– Ne vous inquiétez pas madame Lavalette,

Hugo ne s’ennuie pas. Il joue dans la cour avec ses petits camarades.

La directrice de l’école Lepic, une grande, souriante et belle femme d’une cinquantaine d’années, avait l’habitude de voir arriver les mères, parfois les pères, après l’heure de la sortie. La vie parisienne avait ses difficultés de tous ordres qu’elle comprenait parfaitement. Elle entraîna Bérangère dans la cour de l’école, où s’ébattait bruyamment un petit groupe d’enfants, dont les parents étaient peut-être encore coincés dans le métro.

Hugo aperçut sa mère, courut vers elle et se jeta dans ses bras, sans paraître le moins du monde lui en vouloir de son retard.

– Ça va mon chéri… je suis un peu en retard…

– Pas grave… Dis, est-ce que je peux regarder la télé tout à l’heure ? Sur Disney Junior y’a un nouveau Pokémon…

Pas folle la guêpe se dit Bérangère qui payait cash son quart d’heure de retard.

– Tu peux, mais pas longtemps. Tu te rappelles que tata Claire vient nous voir ce soir ?

– Ouais, super !

Main dans la main, la mère et le fils prirent la direction de la rue des Trois Frères, Hugo s’amusant à sauter à cloche-pied du trottoir sur la chaussée et inversement, ce qui eut le don d’agacer Bérangère. Elle se retint pourtant d’en faire la remarque. Hugo, son enfant unique, était la lumière de sa vie, sa raison d’être et de se battre. Un amour de môme, déluré, facile à vivre et tellement affectueux. Un petit bout d’homme de bientôt 7 ans, à la frimousse ouverte et rigolarde, aux cheveux châtain foncé, aux yeux d’angelot. Une graine de poulbot dont il avait la gouaille, la répartie facile et la vitalité. Habillé de frais le matin même, sa tenue vestimentaire avait subi, au gré des récrés de la journée, un certain nombre de modifications. Son sweat rouge et son pantalon en toile de jean avaient notamment reçu le baptême du feu. Bérangère, experte en raccommodage, estima les dégâts, fataliste. Elle crut tout de même bon d’intervenir quand Hugo, voulut descendre sur les fesses, les quelques marches menant à la place Emile Goudeau, petite place typiquement montmartroise avec sa fontaine Wallace, et surtout, au numéro 13, l’entrée du Bateau-Lavoir, haut lieu historique où séjournèrent Picasso, Modigliani et tellement d’autres artistes comme écrivains.

Rue des Trois Frères. La maison du bonheur. A deux pas de la place Goudeau et de la rue Ravignan. Au troisième étage, au-dessus d’une petite épicerie où avait été, en partie, tourné le film Amélie Poulain. Un appartement de deux pièces, cuisine, salle de bain, loin d’être luxueux mais que Bérangère avait joliment meublé et arrangé. La jeune femme aimait ce lieu de vie qu’elle occupait, seule avec son fils, depuis maintenant six ans. Depuis que Yohan s’était enfui, elle ne savait trop où. Avant ils avaient vécu tous les trois dans le 14ème arrondissement ; un temps qu’elle voulait sortir de sa mémoire.

Comme pour beaucoup, le grand amour s’était délité, avant de virer à la tragi-comédie. Elle préparait un master Culture et communication, à l’Université de Paris 8 quand, lors d’un banal anniversaire chez une amie commune, elle rencontra Yohan, jeune auteur utilisé comme nègre dans une maison d’édition de seconde zone, où il comptait, avait-il assuré à Bérangère, sortir bientôt l’œuvre de sa vie. Celle qui allait dynamiter la vie littéraire contemporaine. L’étudiante, sous le charme, écoutait quasi en dévotion, les paroles de celui qui, bientôt, allait devenir son amant. Coup de foudre réciproque. Yohan, pour la garder plus près de lui, réussit à convaincre son patron de la prendre comme correctrice à mi-temps. Un job intéressant pour Bérangère, qui jusque là avait partiellement financé sa vie d’étudiante, en allant d’un petit boulot à l’autre. Grâce à Yohan, elle avait gagné en stabilité et pouvait envisager la suite de ses études avec plus de sérénité. Quelques mois de bonheur. Puis l’annonce de sa grossesse. Bérangère s’attendait à voir Yohan rayonner de joie en apprenant la nouvelle. Ce fut loin d’être le cas. Il se montra même odieux, estimant qu’il avait été piégé, que cet enfant n’était peut-être pas le sien et qu’il voulait vivre sa vie sans traîner un boulet derrière lui. Atterrée, Bérangère sentit, en quelques secondes, son monde se fissurer, partir à la dérive. Un temps de cauchemar, des nuits à pleurer, mais la volonté de garder cet enfant qu’elle sentait vivre en elle. La battante relevait la tête. Yohan s’était volatilisé. Bérangère, qui continuait son travail de correctrice dans la petite structure d’édition, ne le vit pas réapparaître et la douleur commença à se dissiper avec le temps. Les mois passèrent et quelques semaines avant l’accouchement, Yohan resurgit dans sa vie, penaud, repentant, décidé à accepter l’enfant et à la rendre heureuse. La première réaction de Bérangère fut de le mettre à la porte, mais l’amour a ses raisons que la raison ignore et le soir même Yohan avait redéposé sa valise dans un appartement où trônait, en bonne place, le berceau du futur Petit Prince. Bérangère savait qu’elle attendait un garçon mais hésitait pour le prénom. Yohan lui suggéra Hugo. Comme Hugo, l’écrivain génial et mondialement connu, qu’il avait pour maître et modèle. Celui qu’il rejoindrait certainement un jour au Panthéon des Grands Hommes. Bérangère accepta l’idée, se demandant toutefois si le tour de tête de son amant n’était pas un peu surdimensionné. En juillet 2013 Hugo connut le monde et Bérangère le ciel. Elle était fascinée, en totale adoration devant ce petit être venu de sa chair. Un amour infini la submergea et elle se rendit compte qu’elle ne prêtait plus à Yohan l’attention affectueuse que, peut-être, il espérait. Dans la lumière de son enfant, Bérangère mit du temps à comprendre, qu’une fois encore, Yohan se détachait d’elle et surtout de cette vie familiale qui ne semblait pas faite pour lui. Il rentrait de plus en plus tard le soir, sentant l’alcool ou le parfum, mais dans la joie de la maternité elle voulait croire que tout pouvait encore s’arranger. A tort.

Yohan s’enfuit quelques jours avant Noël. Il partait écrire, dans la quiétude d’une île antillaise, l’œuvre qui allait bouleverser la littérature mondiale.

Dans le mot griffonné qu’il laissa sur la porte du frigo, il oublia de dire qu’il partait aussi avec sa maîtresse martiniquaise, ce qui n’étonna pas Bérangère outre mesure, lorsque son employeur la mit au courant. Des larmes encore, un grand vide et des espoirs anéantis. Une souffrance qui, peu à peu, se dissipa dans les gazouillis et les rires angéliques du seul homme comptant dorénavant dans sa vie. Les mois, les années passèrent. Yohan ne lui donna plus signe de vie et ne fit jamais parvenir le moindre sou pour son fils. De son côté, Bérangère ne fit aucun effort pour avoir de ses nouvelles. Elle avait définitivement tourné la page. Enfin presque. Hugo l’avait souvent questionnée sur son père. Ton papa vit très loin, à l’autre bout dumonde avec une autre dame, répondait-elle ne voulant pas lui mentir. Une réponse qui ne satisfaisait l’enfant qu’à moitié. Les questions qui fâchent viendraient plus tard. Bérangère le savait et s’y préparait déjà.

Le présent était tellement riche en amour, émotions et bonheur, qu’elle vivait sur un petit nuage, acceptant sans jamais se plaindre toutes les difficultés de l’existence. Son diplôme en poche, elle avait eu la chance de prendre du galon dans la maison d’édition, où pendant des années, elle avait corrigé les jeunes auteurs en devenir. Aujourd’hui, la boîte fonctionnait beaucoup grâce à elle, la direction lui laissant prendre de plus en plus d’initiatives.

Un travail prenant, Hugo, l’école, la garderie du mercredi, les courses, les travaux ménagers, les trajets interminables lui laissaient peu de temps pour les loisirs, les rencontres, les amitiés… et plus si affinités. Depuis le fiasco Yohan, elle avait eu une vie sexuelle d’une grande pauvreté, hormis deux entorses à la chasteté qui ne lui laissèrent aucun souvenir agréable. Pour ne pas s’isoler, elle avait gardé le contact avec des copains et copines de Fac, qu’elle revoyait épisodiquement, trop rarement à son goût et les jours défilaient à une vitesse accélérée. De temps à autre, comme ce vendredi soir, elle recevait la visite de sa cousine Claire, de 10 ans son aînée, une jeune femme célibataire, plantureuse et dynamique, en adoration devant Hugo. Claire était la seule personne de sa famille qu’elle voyait encore. Bérangère n’avait pratiquement pas connu ses parents, morts dans un accident de voiture, la veille de ses 2 ans. Une blessure qui ne s’était jamais refermée. Pas de frère ni de sœur, plus d’oncle, ni de tante. Sa famille se résumait à sa seule cousine Claire, vivant à Saint-Maur-des-Fossés, dans la périphérie parisienne.

– Clairon, tu manges avec nous ce soir ; j’ai fait un hachis parmentier. Tu aimes ?

– J’adore, mais je ne voudrais pas m’imposer…

– Arrête tes bêtises et puis demain c’est samedi, tu ne travailles pas.

Bérangère s’habillait pour sortir, en compagnie d’Hugo.

– On va chez le pédiatre, rue Tholozé, c’est à côté. Bisou. A plus.

Hugo sortit en traînant la patte, n’ayant qu’une envie modérée de rendre visite à ce bon docteur Lamy qui le suivait, régulièrement, depuis ses premières couches. Bérangère n’était pas du genre hypocondriaque, à paniquer pour des petits bobos, mais depuis plusieurs jours, sans pour autant perdre de sa joie de vivre, Hugo se plaignait de troubles visuels, de maux de tête, de nausées.

Gastro ou méchant virus en maraude, pensait-elle, sans aucunement s’affoler.

Le gros pédiatre, tout en plaisantant comme à l’accoutumée avec la mère et l’enfant, ausculta longuement son petit patient.

– Non pas de gastro, pas de symptômes de maladies classiques ; je crois qu’il est bon de lui faire passer une série d’examens. D’accord Hugo ? Voilà ce qu’on va faire…

En sortant de chez le docteur Lamy, Hugo courut après un pigeon sur le trottoir et tourna en riant autour de sa mère. Allons, se dit Bérangère, il n’a pas l’air d’être très malade. Je vais quand même prendre rendez-vous pour les exams le plus tôt possible… le pain, ne pas oublier le pain.

Elle entra dans la boulangerie, située à l’angle de la rue Ravignan et de la rue Durantin, plaisanta avec la boulangère et deux mamies qu’elle connaissait. Montmartre n’est finalement qu’un village se dit-elle. Un village aux couleurs du printemps.

 

 

– Madame Lavalette. C’est le docteur Lamy. J’aimerais que vous passiez dès que possible à mon cabinet. C’est très grave… je suis désolé. A plus tard.

Bérangère, au comble de l’angoisse, réécouta le message à 3 reprises dans le métro la ramenant à Montmartre. En réunion de direction, elle n’avait pas eu le pédiatre en direct. A la première écoute du message, elle avait voulu, malgré la peur qui l’étouffait, rappeler Lamy chez lui. Toujours occupé. Alors elle avait sauté dans le métro.

– Hugo a un cancer cérébral…

Bérangère n’appartenait plus au monde des vivants. Ecrasée, pétrifiée, le cerveau vidé de sa substance, le sang abandonnant son corps, elle était loin d’imaginer un diagnostic aussi monstrueux. Puis l’envie de disparaître, de se dissoudre. De hurler aussi. Mais aucun son ne sortit de sa gorge. Il se passa des siècles de souffrance, avant qu’elle ne reprît conscience de l’endroit où elle se trouvait.

– Je ne voudrais pas vous donner de faux espoirs, madame Lavalette. Le cancer de Hugo est très agressif… C’est un cancer qui peut survenir à tout âge et qui se situe, surtout pour les enfants, dans le tronc cérébral. C’est le cas de…

Bérangère qui n’avait pas du tout capté les paroles du pédiatre, s’entendit poser l’épouvantable question.

– Combien de temps lui reste-t-il à vivre ?

– 5, 6 mois. Un peu plus, un peu moins… les séances de radiothérapie peuvent lui apporter un mieux.

– Et à part la radiothérapie ?

– Rien. C’est un cancer à progression fulgurante, impossible à traiter, du moins encore aujourd’hui. Je lui ai trouvé une place à l’hôpital Necker-enfants malades… vous connaissez ? Le meilleur hôpital de France et même d’ailleurs, pour les bouts de choux.

Le docteur Lamy était un bon professionnel et un brave homme. Manifestement ce genre d’annonce le rendait très malheureux. Il tendit le bras au-dessus de la table et prit la main de Bérangère.

– Ma petite fille, je suis bouleversé…

La jeune femme, broyée par la douleur, les yeux noyés de larmes, s’entendit dire merci.

L’enfer. L’enfer durant des mois. Une souffrance voisine de la folie, et au plus profond de la détresse, réussir à vivre malgré tout. Pour Hugo. Pour ce petit être qu’elle aimait d’un amour infini. Réussir à lui dire aussi qu’il allait mourir, qu’ils allaient devoir se quitter. Pour longtemps.

– Mais pas pour toujours… hein maman ?

– Bien sûr mon amour. Pas pour toujours. On se reverra, je te le jure…

Hugo s’endormait le soir, réconforté par l’assurance de sa mère. Peut-être même faisait-il de beaux rêves. Cousine Claire était là presque tous les soirs, attentive, chaleureuse, entourant de tendresse la mère et l’enfant. Dans le refuge de ses bras, Bérangère pouvait pleurer tout son soûl, une fois l’enfant endormi.

Une période hors du temps, surréaliste. Un voyage au cœur de l’horreur… et de la rage.

Pourquoi ?

Pourquoi cette atrocité, alors que… pourquoi ? Dans son refus de l’évidence, elle fit le siège des meilleurs cancérologues, s’intéressa aux médecines parallèles, aux guérisseurs, même aux marabouts qui lui soutirèrent beaucoup d’argent. Elle passa des nuits à éplucher tous les sites Internet traitant de cette forme de cancer. Elle se battit jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Pour rien.

Hugo s’envola rejoindre les anges au début de l’hiver. Pas de messe, ni de cimetière. Bérangère ne voulait pas tricher vis-à-vis des autres et surtout vis-à-vis d’elle même. Soutenue par Claire elle alla, discrètement, disperser les cendres de l’enfant dans une grande forêt de chênes, pas très loin de Paris, un endroit où ils avaient, tous les deux, joué à cache-cache au temps du bonheur. Hugo retournait à la terre, à la nature, parmi les arbres, les feuilles, les fougères, les oiseaux. Libre. Pas comme dans une boîte au cimetière.

Le soir même, brisée de fatigue et de douleur, Bérangère, toujours veillée par Claire, dormit plus de 12 heures d’un sommeil sans fond et au réveil le cauchemar resurgit. Etait-il encore possible de vivre ? Dans sa détresse infinie, être encore de ce monde, lui apparaissait comme une incongruité tragique.

Dérision, tout n’était que dérision. La vie, du moins la sienne, n’avait plus de sens. Pourquoi continuer ? L’idée de rejoindre Hugo lui vint plusieurs fois à l’esprit, mais au plus profond d’elle-même une petite lumière restait allumée ; une petite flamme vacillante, semblant toujours prête à s’éteindre. Semblant seulement.

Cousine Claire vint s’installer provisoirement chez elle, pour l’aider à vivre, malgré tout. Claire la tendresse ! Claire qui avait fermé sa maison de Saint-Maur-des-Fossés pour la Butte Montmartre.

– C’est super, disait-elle, je vais être encore plus près de mon boulot.

Elle travaillait à la Poste du 17ème arrondissement.

Bérangère avait une épaule contre laquelle s’appuyer et c’était pour elle d’une importance capitale. Elle avait, bien sûr, laissé son travail avec la compréhension attristée de son employeur. La porte de l’édition lui serait toujours ouverte si jamais… Bérangère était à des années-lumière des problèmes de la vie professionnelle. Elle passait ses journées à fréquenter les églises, les temples, les synagogues, pour y chercher la foi, des raisons d’espérer. Athée depuis toujours, elle était maintenant ouverte à tous les signes pouvant venir du Ciel, même les moins perceptibles. En toute humilité, voire avec repentance, agenouillée dans le silence des lieux de culte, elle demandait ce petit quelque chose, pouvant lui redonner une once d’espoir. Elle pria comme elle put, mais le Ciel resta sourd. Alors elle s’intéressa au Bouddhisme, à la Scientologie, au Spiritisme, traquant une raison d’y croire. En vain. Toutes ces démarches désespérées eurent pour effet de faire chanceler sa santé mentale. Que serait-il arrivé si Claire, son ange gardien, n’avait réussi à la convaincre de cesser cette quête, qui ne servait à rien d’autre qu’à la démolir chaque jour davantage. Bérangère entendit sa cousine, arrêta ses recherches, mais l’envie de se battre, la révolte, la rage étaient toujours là. A dire vrai, elle ne prêta pas tout de suite attention à cet embryon d’idée, qui s’était levé dans son cerveau dévasté. Une idée qui s’infiltra, malgré elle, au plus profond de son être. Pourquoi, se disait-elle, sans donner de contours bien précis à sa pensée, les sciences et technologies qui avaient déjà fait, finalement en peu de temps, un bond considérable et dont on pouvait attendre des avancées extraordinaires dans les décennies à venir, n’offriraient-elles pas des solutions adaptées aux grandes tragédies humaines ? Par exemple la mort, telle que nous l’avons toujours connue, ne pourrait-elle pas être, dans un avenir indéterminé, éradiquée comme nous l’avons fait pour la tuberculose, la lèpre ou le choléra ? Des pensées qu’elle confia à Claire, un soir en dînant, mais devant l’air bizarre de sa cousine, elle s’abstint d’insister.

Seule, mais décidée pour Hugo, à assumer toutes les folies du monde, elle se brancha sur le Net, surfant chaque nuit des heures entières, pour voir si d’autres femmes et hommes, d’autres suppliciés de la vie, partageaient les mêmes angoisses et les mêmes idées. De près ou de loin. Elle éplucha quantité de sites et de blogs, trouva parfois des correspondances avec ses préoccupations, sans être pourtant convaincue de l’utilité d’une prise de contact. De grands moments de solitude avec, souvent, des larmes lui tombant sur les mains. Mais peut-être n’était-ce pas la bonne méthode ? Aussi décida-t-elle de créer son propre blog dans lequel, avec des mots choisis et beaucoup de pudeur, elle raconta tout simplement la tragédie de sa vie. Voilà, elle avait lancé dans la douleur sa bouteille à la mer et il ne lui restait plus qu’à attendre, à croiser les doigts. Silence. Malgré tous les efforts de bon aloi qu’elle déploya pour faire connaître son blog, plusieurs jours passèrent sans que rien ne se produisît. Alors qu’elle commençait à douter de l’efficacité de son entreprise, elle eut la surprise, un soir, en ouvrant son ordinateur, de trouver un mail signé Pascal Pellerin, répondant à ses intimes préoccupations. Un mail long, qu’elle trouva très émouvant, d’un homme apparemment jeune, meurtri au plus profond de son être par la disparition de sa femme atteinte d’un cancer du sein. Un homme qui, dans son désespoir, avait effectué à peu près, les mêmes démarches qu’elle. D’emblée, elle se sentit touchée et solidaire de cet étranger qui venait de lui livrer, anonymement, le fond de son âme et sa réponse fut la traduction parfaite de la compassion qui lui serrait la gorge.

Le lendemain elle attendit, longtemps, une nouvelle manifestation de son correspondant. En vain. Etait-elle trop imaginative en prêtant à cet inconnu des intentions qu’il n’avait peut-être pas ? Elle prit la décision de n’y plus penser et de reprendre, à la case-départ, son travail de prospection et de communication. Le surlendemain, un texte l’attendait dans sa boîte mail. Un long message, dans lequel celui qui signait Pascal Pellerin, lui donnait sa vision de la vie, de la mort et du futur. Une identité de vue qui lui fit battre le cœur plus fort. En résumé, Pascal Pellerin, comme elle, rejetait toute idée d’Etre Suprême et de Nirvana post-mortem, pour avancer une théorie qu’elle avait fait sienne également. Une...

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