I. Vive le roi ! II. Vive la République ! Le pour et le contre. Partie 2 / par Arthur de Gravillon

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Glairon-Mondet ((Lyon,)). 1871. 2 parties en 1 vol. in-16.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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1re PARTIE
VIVE LE ROI!
2e PARTIE
VIVE LA REPUBLIQUE !
LE POUR ET LE CONTRE
PAR
ARTHUR DE GRAVILLON
2e PARTIE
PRIX : 1 FRANC
GLAIRON MONDET
Place Bellecour, S
MÉRA, LITERAIRE
Rue de Lyon, 15
1871
I.
VIVE LE ROI!
II.
VI VE LA REPUBLIQUE!
LE POUR ET LE CONTRE
PAR
ARTHUR DE GRAVILLON
Ce qu'on croît vrai, il faut le dire et lu dire hardiment ;
je voudrais, m'en coûtât-il grand'chose, décourrir une bonne
vérité faite pour choquer tout le genre humain, je la lui
dirais à brûle pourpoint !
Comte Joseph de MAISTRE,
Soirées de saint-Petersbourg.
1871
VIVE LA RÉPUBLIQUE
CONTRE
'Oh ! pour celle-là, non ! les yeux m'en cuisent encore
et les oreilles m'en font mal. Je ne puis souffrir d'en-
tendre ces cris sauvages et de voir cette ignoble tourbe
exaltant ce qu'ils appellent la République, — pour la
plus grande terreur des honnêtes gens !
De tous côtés ceux-ci s'enfuient ou se cachent. Les bou-
tiques seferment, les chalands s'esquivent, on renverse les
voitures, on descelle les pavés, on barricade les rues: et
qui donc ? une bande de gars et de gamins de mauvaise
mine, surgis on ne sait d'où, et qui se mettent à la be-
sogne comme des ouvriers commandés. En un tour de
main la chose est faite, et les paisibles maisons de la
cité regardent avec effroi, du haut de leurs volets à
demi-fermés, comme des paupières craintives, les re-
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doutes et les barricades qui de partout s'élèvent entre
elles. — Il y a un instant de silence terrible.. et, tout à
la fois hurlante et sombre, la canaille pousse en haut
ses clameurs et en avant sa marée : — elle roule, écu-
mante de rage, des vagues immondes où la vase, mon-
tant du fond des bouges et des cabanons, s'est dès
longtemps mêlée à mille et mille débris informes, —
détritus de la société, épaves de la vie, scories de la
fonte humaine... Toutes les voies en sont inondées et
les ruisseaux en regorgent comme si la bouche même
des égoûts les avait expectorés avec horreur par dessus
les trottoirs !
Et il n'y a pas que des hommes dans cette houle hor-
rible, et quels hommes ! — mais aussi des femmes, —
et quelles femmes? alors que le sexe mâle y repré-
sente le mal lui-même dans ce qu'il a de plus abject,
le beau sexe y est, à coup sûr, représenté par ce qu'il
a de plus laid sur la terre et dans les enfers.. Les mal-
heureuses ! elles ne sont précisément là que parce
qu'elles se sentent hideuses, qu'elles se savent deshéritées
de la nature comme de la grâce ; leur furie n'est qu'un
désespoir retourné, une colère de miroir, ou le trop pro-
fond dépit d'une vocation et d'une vertu manquées sans
retour.Ainsi en est-il, du reste, chez toutes les pauvres
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créatures qui se proclament libres-penseuses dans
nos cercles ou clans nos clubs, clans nos livres et dans
nos journaux. Regardez-les bien, en face ou de profil,
ce ne sont là presque plus des femmes ; si elles parlent
de leurs droits, c'est, bélas ! qu'elles ont cessé ou n'ont
jamais commencé d'inspirer le plus petit devoir
et si elles insistent tant sur l'urgence d'une réforme
sociale, c'est qu'elles-mêmes sont aussi physiquement
que moralement déformées.
Cependant, toute cette vile et violente multitude re-
double ses pas et ses cris ; elle se rue vociférante, —
tandis que, dans les quartiers lointains, crépite une ou
deux fusillades, tousse un canon ou se démène un toc-
sin, — vers la grande place de l'Hôtel-de-Ville. En un
bond son escalier est recouvert et noir comme l'entrée
d'une fourmillière ; les portes sont enfoncées d'un coup;
cours et corridors, salles et balcons immédiatement en-
vahis, et les échos du vieux monument se répètent
étonnés, des caves aux combles, les accents les plus
attentatoires à la Majesté de plâtre, — hier encore si
respectée, — et que l'on vient de lancer à toute volée de
poussière par la grande croisée d'honneur !
Un homme au beffroi est monté; il enjambe les
plombs et, sur le faîte extrême de la flèche ou de la
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coupole,—arrachant d'une main l'antique oriflamme,—
il plante de l'autre un drapeau rouge aux quatre vents
de l'espace ! VIVE LA RÉPUBLIQUE ! répète d'en bas la
foule en délire ; et le taureau populaire, cornes baissées,
reprend, en tous sens, sa course furibonde et ses écarts
formidables, ayant, dans les prunelles, le rouge même
du drapeau flottant, et dans les flancs le fer même de sa
hampe implanté !
Mais a-t-il, — grand Dieu ! —la moindre conscience
de ce qu'il mugit et de ce qu'il fait ? Comprend-il seule-
ment ce que veut dire la République et ce qu'en signifie
le drapeau ?
Pour beaucoup, — crétins et coquins, — cette gue-
nille vineuse n'est que le signal levé du désordre en
règle et du pillage en ordre. Ils se flattent que, — tout
travail cessant, — manger, boire, dormir et le reste, va
être désormais l'unique loi. Et, comme il y a de quoi
tout faire et tout prendre dans la demeure d'autrui,
rien de plus simple que d'y foncer, — en y défon-
çant caisses, couches et caveaux—jusqu'à ce que mort
s'en suive... Vive la République! vive l'Orgie! vive
la Folie ! à bas la Raison ! à bas la Vertu ! à bas
l'homme!
Pour d'autres,—fatals et féroces, —le drapeau rouge
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se déploie comme la chemise même du meurtre régnant
à coupe-toujours et égorgeant à couteaux que veux-tu...
Le premier drôle peut se la passer par dessus sa blouse,
en se coiffant, — maître bourreau, — du bonnet phry-
gien assorti; et, dans la rue même, à l'angle d'une borne
dont il fait son billot, il n'a qu'à accoster qui lui revient
en mémoire, en caprice ou en goût, pour obtenir les
applaudissements de son public s'il l'exécute martiale-
ment bien.
Ce n'est plus du vin qu'il faut à ceux-là, c'est du
sang. Rien que la mort comme égale vengeance de
tout crime ou délit de lèse-popularité. Et encore les
comptes des défunts déplaisants d'autrefois ne se peu-
vent-ils régler qu'en fusillant ou décapitant les vivants
jalousés d'aujourd'hui. Ni oubli, ni pardon, ni justice !
« Si ce n'est toi c'est donc ton frère ou quelqu'un des
tiens » et il n'y a toujours qu'une seule peine, celle du der-
nier supplice, capable d'acquitter les moindres billets
souscrits par les fortunés ou les titrés de l'autre siècle.
Quant aux infortunés du siècle présent; serviteurs
proscrits du régime déchu, pierres tombées du pa-
lais démoli, pauvres fonctionnaires de la mécanique
brisée, — malheureux qui ne demandaient du pré-
cédent pouvoir que de leur laisser tondre du pré
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public la largeur de leur langue, allongée de celle
de leur femme et de leurs enfants, — quant à tou-
tes ces victimes du fait accompli, ce n'est pas encore
assez pour nos politiques assassins:—Relevez-TOUS
et marchez, tout évanouir que vous êtes par votre
chute même, et montez à l'échafaud ! Il n'y avait,
jadis, qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéïenne;
à cette heure, 'il n'y a qu'un saut de la balançoire
dorée des honneurs à la bascule sanglante du châ-
timent ; que dis-je ? un geste, un signe, une pulsation,
et il suffit d'avoir dans ses opinions ou sur sa poitrine
une nuance quelque peu différente de celle du drapeau
ou de la chemise là-bas déployés pour être aussitôt
abattu qu'empoigné !
Mais la Justice, non invitée à cet odieux baptême des
infâmes républiques tout-à-coup se présente au banquet :
sa balance chavire, par trop chargée de crimes, et
ayant élevé son glaive, elle aussi, —- on voit les mi-
sérables meurtriers ivres fous, se ruer les uns sur les
autres et, Danton, Robespierre, Cou thon, Saint-Just,
après avoir bataillé quelque temps au pied de la même
guillotine dressée par leurs soins se donner enfin leur
dernière morsure avec leurs têtes coupées, — jeu de
boule du même panier !
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Pour certains, — parvenus et paradant — la loque
de pourpre du nouveau drapeau qui, ce semble, ne
devrait être que la vieille robe «déchirée des tyrans,
emmanchée au bout du bâton de leur sceptre , —
devient, au contraire, leur pièce de draperie la plus
chère et la plus intime : en hâte et à qui qui mieux
mieux ils s'y taillent des vêtements sur leur ample
mesure,—qui tin frac, qui un paletot, qui une culotte,
dont il s'en paye jusqu'au menton, — et, miracle ! ces
larges habits, une fois mis, les serrent et s'attachent si
fortement à leur peau que l'on songe, en les voyant
se précipiter comme des insensés en tête du gouverne-
ment improvisé de leur république, à la tunique col-
lante de Déjanire,— la Déjanire de la tyrannie.
Ils sont les maîtres ; « tout est dit et l'on vient
trop tard » après eux, pour parler, — comme eux la
veille, — de liberté, d'égalité, de fraternité. Ces hâ-
bleurs de libéralisme, ces flagorneurs de popularité,
se font muets, hautains et terribles dès le lendemain
de leur usurpation. N'essayez surtout point de dispu-
ter ou discuter avec eux ; les dictateurs ne souffrent
pas plus la contradiction qu'ils ne tolèrent l'oppo-
sition, et ils en remontreraient aux pires despotes sur
tous les points— à poings fermés.
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Vous les aviez laissés dans la posture de l'esclave
accroupi aux pieds de la populace qu'ils lèchaient
pour en allécher la faveur ; vous les retrouvez inso-
lemment campés, saltimbanques ou acrobates triom-
phants , sur le dos de la nation qu'ils fustigent
alors comme des clowns farceurs. Vrai et vil métier,
métier de sauteur , que celui qui consiste à ram -
per d'abord devant le peuple pour arriver ensuite à
le terrasser ! Les courtisans des rois conservaient du
moins un certain air de noblesse , et les bouffons
avaient eux-mêmes leurs réticences spirituelles et
leurs a 'parte sérieux. Mais quels mimes bouffons,
quels minables courtisans que ceux de la démagogie :
d'autant moins dignes qu'ils réussissent davantage, et
d'autant plus menteurs qu'ils sont plus dans le vrai de
leur rôle.
Tentez cependant, si vous ne craignez qu'il vous en
coûte ou vous en cuise, de réclamer, contre eux dans
un journal ou dans un écrit quelconque : nulle cen-
sure, nulle magistrature ne poursuivra votre écrit ou
ne supprimera votre journal avec plus de sévérité et
d'absolutisme, que ces anciens apôtres furibonds de
la liberté de la presse !
Appelez-en au suffrage universel : vous achèverez
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de les mettre hors d'eux. Jadis, ils ne juraient que
par et pour le peuple, faisant sa loi et se nommant
ses chefs dans de libres assemblées ; à présent qu'ils
commandent, ayant pris le pouvoir d'assaut, ils ne veu-
lent plus entendre parler de convocation nationale
pour légitimer ou risquer de perdre leur position :
possession vaut titre; et d'un insolent coup de pied
ils écartent, ils briseraient s'ils le pouvaient, l'urne
électorale, ce vase d'élection trop pur pour que leurs
noms en puissent sortir, — à moins de tours d'esca-
motages et de tours de force comme jamais n'en eût
osé faire la monarchie sur son trône et sur son tapis
de prestidigitateur.
Mais, hier soir, se traînant dans le ruisseau, les
voilà, ce matin, volant dans la nuée qui dispense à
son passage la rosée ou le feu, la paix ou la guerre.
Sans prendre la peine de consulter d'autre opinion
que leur entière fantaisie, ils décident des plus ca-
pitales questions comme des plus irréparables desti-
nées ; et sans demander même aux gens ce qu'ils
en pensent; ils tranchent du sort et de la vie de
tous, se réservant de rester seuls, [les pieds étendus
sur leurs chenets d'occasion, pour de-là surveiller
l'exécution de leurs sacrés et stupides commande-
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ments à outrance, et jusqu'à complet anéantis-
sement des hommes et des choses qu'ils gouvernent ;
les hommes n'étant rien pour eux, — leur person-
nalité étant tout ; et les choses n'étant rien chez eux
— leur propriété étant nulle.
Ils disent je et moi dans la rédaction de leurs or-
dres formels, alors que les rois, par égard ou pudeur,
se contentaient de dire : nous. Généraux et préfets
désignés, assignés, renouvelés, expédiés d'un trait de
leur plume, ne reçoivent qu'en tremblant leurs mis-
sives, lettres ou dépêches : quelques-uns, anciens
amis, — camarades culotteurs de pipes des cham-
brées ou des brasseries d'autrefois, — s'en ébaudis-
sent jusqu'à danser de folie sur la place publique de leur
chef-lieu, comme Don Quichotte , a demi nu, cabrio-
lant au milieu de la forêt où toutes les bêtes des
bois le regardaient de leurs gros yeux ronds et en
arrêt devant cette nouveauté; d'autres, — rari nantes,
—courageusement protestent, comme tout dernièrement
l'administrateur du Calvados, contre d'injustes ou ar-
bitraires mesures, et ils sont à l'instant même cassés,
révoqués, destitués. Et parmi nos capitaines, plusieurs
successivement déroutés et désespérés, démissionnent,
s'exilent, ou même se brûlent la cervelle comme le
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dernier... Allez demander la suite de cette histoire à
Denys de Syracuse ou à je ne sais plus qui de Tours ou
de Bordeaux !
Ce qui demeure acquis, — ou perdu pour nous, —
c'est que les vieilles royautés n'ont pas eu de monstres
plus absolus que ces jeunes maîtres-là, et que la nou-
velle République n'a pas d'ennemis qui s'y prennent
mieux pour la faire haïr et maudire que ces frères et
amis-là.
Éternels et pauvres imitateurs du reste, ils ne cher-
chent qu'à pasticher Quatre-Vingt-Treize, tout comme
Quatre-Vingt-Treize avait, jadis, copié la république et
les républicains de la Rome antique : copie de copie !
rapins de rapins !
Délivrez-nous en , Seigneur ! débarrassez-nous des
grues ou rendez-nous un soliveau ! tirez-nous des griffes
du chacal ou du vautour ou bien ramenez-nous à l'antre
ou à l'aire — quelquefois élevé et glorieux — de l'aigle
ou du lion !
Mais la République est, quand même, irrévocablement
proclamée du haut des pavés de la Capitale et son dra-
peau rouge maintenu... Force est de commencer par
nous soumettre,—bons provinciaux que nous sommes,
à ceux qui — au prix de la course et à l'heure, sont
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arrivés les premiers dans la grande salle de l'Hôtel mu-
nicipal. Je ne vous renseignerai pas sur ce qu'ils sont,
commis-voyageurs démocratiques ou tenanciers locaux,
soi-disant pour le compte de la République; on ne les
connaît ni par leurs talents, ni par leurs mérites, ni au
Palais des Arts, ni au Temple des Vertus. Là bas, là
haut, il y a encore, dit-on, des avocats et des journalistes
de quelque valeur, et il y eut, entre autres, une fois,
un grand poète fourvoyé que Platon aurait pu sauver
en le retournant par la manche et en le couronnant de
fleurs. Ici, en bas, au fond de notre province, il faut
chercher, soi-même, les renseignements sur ceux qui
nous mènent, fifre en avant et tambour battant. Adres-
sez-vous donc au cabaret du coin : peut-être que là on
vous nommera, entre trois hoquets ; Tirepied, Pancrace
et Chicot !
Mal rasé quoique barbier, mal vêtu quoique ravau-
deur, mal chaussé quoique gnafron, — c'est encore là
leur moindre défaut. Qu'importe une main sale et se
mouchant à terre, si elle savait mettre l'orthographe !
ou une bouche infecte et crachant en l'air, si elle
savait émettre du français !
Malheureusement, nos souverains de raccroc ne se
piquent pas plus des fautes de leur éducation qu'ils ne
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se frappent des sottises de leur administration. Avant
tout, ils s'emparent de l'autorité sans perdre le sommeil
pour acquérir la capacité de l'exercer. Saisir et ne plus
lâcher : on est toujours assez fort comme cela !—Ils igno-
rent tout de la société et de la vie, depuis A jusqu'à Z,
depuis la première page du code civil jusqu'à la dernière
fibre du coeur humain. — A quoi bon, s'il vous plaît ?
Une fois enfourchée, la cavale errante de la fortune
publique est bien obligée de trotter et de galoper ; hue !
la pauvre haridelle, et du talon , et de la bride et de
la langue et du bâton... et tant pis si elle en crève,
pourvu que ce soit seulement tout contre la porte du
moulin.
Comme Louis XIV entrant au parlement, cravache à
la main, en s'écriant : l'État c'est moi ; eux ils entrent
aux affaires, gourdin sous le bras, et répondent carré-
ment à qui devant leurs indécentes culbutes risque
d'opposer l'autorité sacrée de la loi : La Loi ! c'est nous
qui la sommes ! — qui l'assommons vous voulez dire,
oui vraiment ! (Histoire moderne et locale).
Partant de ce principe et de cette grammaire, ils
s'assemblent, —comme d'autres avant eux, autour du
même tapis vert, encore tout chaud et taché des coups
de plumes qui étaient peut-être avant-hier à leur adresse
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judiciaire,— et là, se regardant sans rire, ils commen-
cent à démolir, c'est-à-dire qu'ils décrètent le
contraire de tout ce qui est; cela va de soi, et la tâche
est aisée. Mais, pour mieux faire sentir leur nouvelle puis-
sance et aussi l'assurer par quelque holocauste aux dieux
de la république, ils lancent, à tort et à travers, des or-
dres de destitution ou des mandats d'arrestation contre
les prêtres, les magistrats , les officiers civils ou mili-
taires, et contre toutes les honorables personnalités que
leur influence ou leur fortune avaient d'avance et, à l'envi
signalées.— Ce n'est pas que parmi ces suspects , plu-
sieurs n'aient de gros péchés sur la conscience ou de
grosses nullités sur les épaules, mais ceux qui les ren-
versent d'un ordre, ou qui les appréhendent d'un man-
dat, d'où tiennent-ils les leurs ?
D'abord de quel droit, avant même que le peuple ait
été assemblé et se soit prononcé dans ses comices,
régulièrement constitués, ces escaladeurs de commune,
ces effracteurs de mairie, ces étrangleurs à écharpe
municipale, attentent-ils, sans autre forme de procès, à
la dignité et à la liberté des citoyens ?
Néanmoins, ils ouvrent et ferment, suivant leurs ca-
prices, les guichets des prisons et en emportent la clef
dans leur poche :—Ne vous gênez pas, messieurs, faites
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comme chez vous; vous en sortiez peut-être? En tout
cas, vous devriez y rentrer !
Pères, religieux ou frères sont les premiers sacrifiés :
il importe d'être agréable aux masses, et les masses,
naturellement appesanties dans la matière, se réjouis-
sent bêtement de voir tomber au-dessous d'elles tout ce
qui aspire à s'élever vers les cieux : plaisir de profana-
tion et de destruction de qui se sent soi-même écroulé ou
souillé ! Il y a là aussi un vieux levain de rancune et de co-
lère contre les prêtres indignes ou les couvents thésauri-
sateurs, que je ne veux pas faire aigrir ici.. Mais, chasser
nos frères des écoles et nos soeurs des hospices, confis-
quer leurs maisons ou les livrer à des remplaçants, à
des bracs, sans honnêteté ni moralité, voilà qui révolte
l'esprit et le coeur, voilà qui est par trop outrager tout
ensemble le bon droit et la belle liberté !
Les tyrans, quels qu'ils soient, — va-nus-pieds ou
porte-couronne, — ne s'arrêtent pas à ces détails : De
minimis non curat praetor : ils visent et vont plus
loin. Leur passion secrète n'est pas la chasse , c'est la
prise... et la friande et facile poursuite des curés n'est
encore qu'un prologue d'aboiements pour en venir à la
curée.
Sous les rois, la curée se faisait dans la cour même.
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et messeigneurs les cardinaux l'honoraient de leur
éminente présence en la bénissant ! Alors un clergé avili
et vendu à l'état, s'inclinait, lui aussi pour recevoir,
— aux flambeaux, — sa part du cerf ramené, râlant et
éventré!
Mais au temps des républiques, un simple et sublime
prêtre, surpris dans sa soutane rapée par les courses
évangéliques de la semaine, monte de lui-même et d'en-
thousiasme aux autels de la patrie; là, bénissant devant
la foule, un instant attentive, l'arbre toujours nouveau et
toujours ancien de la liberté, il dit : « Arrêtez ! et
regardez cet arbre : il y a un pendu dans ses rameaux
dressés en croix; un pendu souffrant de vos douleurs
et palpitant de vos espérances ! Prenez garde de l'insul-
ter en crucifiant personne autre à ses côtés, bon ou mau-
vais larron ; ne chargez l'arbre de la liberté d'aucun
fruit de vengeance ! approchez-vous seulement, vous
serrant de plus en plus des poitrines et des mains au-
tour de ce Dieu fait homme, aimant, pleurant et pâtis-
sant comme vous. N'est-ce point lui qui, le premier,
vous a rachetés de la servitude et ranimés, par sa mort
même, dans le sentiment d'une divine et humaine fra-
ternité ! Demandez-lui donc encore le conseil dans vos
troubles, la paix dans vos combats, la résignation dans
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vos peines. Patientez ! patienter, c'est encore pâtir, mais,
à demi-consolé, sous l'aile douce et chaude d'une im-
mortelle espérance. Cette vie n'est pas toute la vie : ce
monde n'est pas tout l'univers ! Pauvres mariniers que
vous êtes, tumultueusement ameutés sur le pont d'un
bâtiment en péril, faites tout votre possible pour bien
manoeuvrer durant l'orage; et vous partager justement,
proportionnellement, les vivres et les provisions durant
la rapide traversée. —Mais ne perdez ni de vue ni de
mémoire un seul jour, que cet arbre de l'a liberté qui se
balance là, sous vos yeux, à tous les vents de la tempête,
cache derrière lui le ciel, et qu'il étend encore ses plus
fortes racines sur le rivage de la future patrie ! »
J'ai laissé parler jusqu'au bout ce bon prêtre pour
nous distraire des odieuses impressions de nos discou-
reurs républicains de la première heure, et afin de faire
bien contraster son langage avec leurs proclamations ou
leurs actes. Et en effet, nos voraces de la démocratie ne
débutent et déclament si fort contre le prêtre et ses pa-
reils que parce que ceux-ci ne cessent de prêcher le res-
pect des personnes et des biens, et qu'en disant aux pau-
vres : espérez, tout comme ils répètent aux riches :
donnes, ils concluent ainsi pour le plus sûr maintien
de la famille et de la propriété. — Passe encore la fa-
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mille, mais la propriété, — arrête et prends ! Comme
si la propriété était autre que la famille commencée, et
la famille autre que la propriété continuée ! Comme si
ces deux sentiments étaient séparables, indissoluble-
ment unis qu'ils sont par la loi du travail et par le droit
de l'amour !
Il n'en est pas moins certain que nos démoc-socs,
persécuteurs du prêtre qui défend du même geste la
propriété avec la famille, n'en veulent au fond et au but
qu'à l'argent ou à la chose d'autrui. La foi morte et en-
terrée, — sans robe noire bien entendu, — les coeurs
éteints, ou rallumés de l'unique rage de posséder et de
jouir chacun de sa part d'or ou de son morceau de chair,
je ne vois pas, — ou plutôt je vois trop bien, — où ils
souhaitent arriver.,. « Et moi aussi je suis un animal ! »
se répète au fond de ses entrailles chaque affamé et altéré
de la rue, et lorsqu'un ou plusieurs d'entre eux par-
viennent enfin au pinacle ou au tremplin populaire, —
sans réflexion comme sans conscience, sans calculer le
mal qu'ils vont faire et s'il peut y avoir réellement égale
pâture pour tous à la fois, — ils ouvrent toutes les gril-
les de la ménagerie humaine, et eux, crocs en avant, ils
s'allongent et s'acharnent sur les terres, les bois, les
maisons, les rentes et les capitaux !
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Science ou conscience des droits; économie politique
ou honnêteté pratique ; équilibre des forces ou régle-
mentation des valeurs ; acquis du travail ou héritage de
l'affection ; rétribution de l'intelligence ou ensemence-
ment du sillon, — qu'est-ce que tout cela? Nos parve-
nus du pouvoir, nos aspirants de la propriété n'en sont
plus à garder le masque : il gêne trop à leur gueule.
D'ailleurs le moment presse. H y a hâte de presser aussi,
de pressurer surtout les citoyens propriétaires et, comme
d'un citron, ils se dépêchent — durant qu'ils sont à
la table du restaurant républicain, — d'en extraire et
d'en exprimer tout le jus possible sur leur côtelette du
matin !
C'est pourquoi les impôts progressifs, les emprunts
forcés et les surtaxes redoublent et additionnent leurs
centimes qui font des francs étonnés de bruire ensem-
ble dans certaines poches jusqu'alors percées ou à fond
perdu... C'est pourquoi les réquisitions se multiplient;
et courant à pied réclamer son cheval ou son argenterie,
un pauvre diable de millionnaire est doublement ravi
de rencontrer, à moitié chemin, son proconsul étendu
dans son propre équipage, ou de surprendre à l'hôtel
communal son vice-roi en train de décacheter le courrier
qui vient de lui être présenté par son infidèle laquais,
22
regalonné de la veille, et sur un de ses vieux plats
d'argent !
Le tout sans qu'il soit possible de compter ni de vé-
rifier jamais les sommes rondes qu'ils empilent et em-
portent au courant de leur gestion administrative, — la
main aussi lourde que le pied leste !
Qui possède une maison ou un paletot ne peut même
plus faire un pas sans trembler pour son pan de mur
ou pour son pan d'habit : son concierge n'est-il pas
rouge? son mouchoir n'est-il pas blanc?
Aussi, que fait l'or pendant ce temps , et sous cette
terreur jaune? Que fait l'argent, — le vif argent, —
dont les Bourses sont les baromètres exacts, si sensibles
à toutes les influences de l'air et des événements? Or et
argent, billets et titres se sentent traqués : on cherche
à rogner le revenu; on veut grignoter le capital; et
toutes les valeurs portatives, susceptibles d'être expor-
tées ou enfouies, disparaissent subitement de la place
commerciale où elles entretenaient là, comme dans toute
la ville et dans tout le pays, — ainsi qu'une fontaine
toujours jaillissante, — l'alimentation et la confiance, la
richesse et l'abondance. Le métal qui est comme l'eau,
selon les temps, tour à tour solide ou fluide, se gèle
alors : il se ramasse, se coagule et, dans toutes les par-
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ties du grand corps social, du coeur à la tête et de la tête
au petit doigt de pied, cet or, cet argent essentiellement
vitaux, ne circulent plus ou à peine ; nul n'ose plus
battre monnaie, chacun retient sa respiration ou sa dé-
pense et tous font les morts, préférant être dépecés que
saignés, dans la terrible peur qu'ils ont de la piqûre moins
expérimentale qu'intéressée de nos carabins de l'école
démocratique.
Ah ! comme ils s'y entendent ceux-là à soigner et à
sauver leur malade !... Et quel puissant vomitif ils ont
trouvé pour lui faire rendre,—jusqu'à un sou vert-de-
grisé, — je veux dire jusqu'à l'horreur, ce mot : la li-
berté, et cette chose : la république ! Mais, voulez-vous
voir par vous-même de quoi il tourne au fond du bas-
sin... Penchez-vous, je vous prie, tout au bord de cette
fenêtre : elle ouvre sur la place même de l'Hôtel-de-ville;
D'ici même, nous avons commencé nos observations ;
nous fermerons, en les terminant ensemble, et ce cha-
pitre et cette croisée.
« Quelle est celle qui s'élève de la foule, — « vaste
désert d'hommes », — mollement abandonnée sur le
bras de son bien-aimé? —Ne serait-ce pas la poétique
amoureuse des Cantiques de Jérusalem ? — Non, c'est la
réelle prostituée des chants de Babylone. Peut-être
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même la déesse Raison des anciennes orgies de notre
capitale ! Mais, « venez et je vous montrerai la grande
proxénète, sortant du milieu des eaux bourbeuses, avec
laquelle les rois et les peuples se sont couchés en pourri-
ture et qui a enivré du vin de sa fornication tous les ha-
bitants de la terre. Voyez là-bas cette femme assise sur
une bête fauve de couleur rougeâtre, vêtue de pourpre
écarlate, soûle de sang, et tenant d'une main, tandis que
de l' autre elle enlace son 'prétendant, un vase d'or tout
rempli des abominations et des impuretés de sa prosti-
tution ! » Telle la vit et la décrivit le vieillard saint Jean,
du haut de son rocher de Pathmos, à travers les mers et
les siècles amoncelés.
Elle l'a rencontré en son chemin, Elle, la libertine
viveuse du trottoir ; Il l'a accostée et arrêtée par son man-
teau, Lui, le licencieux coureur de trônes. Tous deux,
après s'être parlé bas et s'être accordés sur les conditions
du marché, sont ensemble montés au même char, —
que s'est aussitôt mise à traîner en grondant la bête
fauve de couleur rougeâtre; —je devrais dire charrette au
lieu de char, — car cette femme, qui conduit elle-
même ses victimes, se sert du tombereau qui roule
d'habitude place de Grève et chacun sait que, vieille
tricoteuse du gibet, elle est toujours la Madeleine non
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repentie de l'échafaud ! Mais Lui, celui-là qui l'enlace
et l'étreint en ce moment dans ses bras nerveux et qui
la mord au sein sous le soleil, —- c'est un général habi-
tué aux victoires ou un prince rompu aux succès. Il la
domine et la fascine du regard, lui chuchotant, de temps
à autre, à l'oreille, j'ignore quels propos, merveilleux
mensonges, dérisoires promesses qui la font se pâmer et
sourire horriblement, en laissant apercevoir ses dents
noires, pierres tombales d'une plus noire caverne'entre
lesquelles sa langue affilée serpente comme un dard
Puis tous deux se renversent en éclatant à l'unisson du
rire et de la ceinture... l'un retrousse sa moustache et
l'autre sa tunique...
On entend au loin le roulement de retraite d'un
tambour, — le tambour de Ziska, sans doute, ce
chef des Bohémiens, dont la peau fut jadis, au lende-
main de sa mort, tannée et tendue pour la plus grande
surexcitation des révoltés, et, tout comme au début de
la présente révolution, des boulets et des balles hurlent
et sifflent, çà et là, dans les faubourgs...
Que se passe-t-il ? Que s'est-il passé ? — Rien que de
très-naturel et de très-ordinaire : une République, fille
de joie et folle de son corps, écrasée tout d'un coup
sous le talon de botte d'un tyran !
26
POUR
Mais, serions-nous donc irrévocablement voués au
despotisme ou à l'anarchie, à la terreur ou à la réac-
tion? Devrons-nous, toujours, tourner en spirale—vrille
de l'avenir, — dans le cercle vicieux et fatal des répu-
bliques odieuses et des tyrannies abhorrées ? Tomber
d'abyme en abyme, de Charybde en Scylla, remonter
notre rocher comme Sisyphe, du joug d'un seul au jeu de
plusieurs, et être alternativement châtiés, par l'un ou
l'autre de ces deux gouvernements, — révolutionnaire
ou royaliste, — de notre lâche et successive soumission
à chacun?
Non, certes ! Quoique assiégés du sort cruel, nous
pouvons, d'un héroïque élan, briser cette double ligne
qui, depuis des siècles, nous enserre, — tantôt nous
tenant par la famine, et tantôt nous tuant par le bom-
bardement : assez de privations et trop de ruines comme
cela ! nous voulons vivre en mangeant et buvant à notre
faim et soif le pain de la vérité et le vin de la liberté.
Nous voulons constituer en la fondant, selon nos be-
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soins et nos désirs, une société où tous aient leur place
de travail et leur part de bonheur.
Comme il y a un Dieu caché, il y a une République
idéale : et, nous devons parallèlement y aspirer de toute
notre âme et de toutes nos forces.
J'ai nommé Dieu qui est, avant la République qui
sera. L'idée républicaine procède directement de l'idée
divine et elle ne se développe que par elle : sans la pre-
mière, la seconde ne naîtrait même pas : l'oeuf et la
graine ne renferment la vie, ou du coq ou du chêne, —
coq du clocher, chêne de la justice, — que parce qu'ils
l'ont reçue d'une vie antérieure, supérieure, et dont le
jet infini soulève, comme il l'explique, le mystère de la
perpétuelle éclosion.
Pauvres esprits ceux qui peuvent en douter ! tristes
fanfarons ceux qui osent le nier ! profonds misérables
ceux qui perdent le sens jusqu'à siffler au seul nom
de Dieu ! (1)
Mais il est, vivificateur invisible, silencieux moteur
des âmes et des mondes ! — il est en nous et hors nous,
au dessus, au dessous, à droite, à gauche, au milieu !
il est avec la pensée qui nous échappe, et derrière la
(1) Comme on l'entendit au discours de Jules Favre à l'Académie française, le
2 mai 1867 : Une ère pour l'athéisme.
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ligne de l'horizon qui nous fuit, au fond du calice in-
cliné de la fleur mourante et entre les lèvres rêveuses de
la femme aimée; sur le rayon de rétoile du soir et dans
le regard de l'enfant du matin; — cri de douleur ou
soupir de soulagement, au chevet de nos berceaux comme
au secret de nos tombeaux !
De lui, de sa sommité suprême, ainsi que d'une
haute montagne, descend, à pente rapide, le cours d'eaux
vives qui fait marcher les divers moulins ou métiers de
notre activité sur la terre et en arrose les champs la-
borieux: essayez d'abaisser contre, l'écluse du cloute
et de la négation, il n'y aura plus ni culture, ni fraî-
cheur, ni courage, ni moisson.
Les lois morales se conduisent absolument comme
les lois mécaniques: pour obtenir un mouvement quel-
conque, il faut une chute, ou une pression, ou un res-
sort, placés, soit au dedans soit au dehors de l'appareil
ébranlé. Flot, vapeur ou force, je ne sais quoi, mais je
sens quelque chose et quelqu'un communiquant jour
et nuit avec les battements à la fois réguliers et pas-
sionnés de mon coeur et je jure par la chaleur même
de mon sang, comme par l'élan de mon sentiment, qu'il
y a un Dieu !...
C'est là le premier serment que tout vrai repu-
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blicain doit prêter sur la première pierre de la nouvelle
République : pierre du seuil, pierre de l'âtre, pierre du
sanctuaire de l'universel asile ! Pacifique pierre à feu,
dont jailliront les étincelles et les génies de l'avenir !
Déjà, de Dieu senti au coeur, va sortir, — vous l'allez
voir, — une République toute grande, comme jadis Mi-
nerve, toute armée, du cerveau de Jupiter,
Dieu au coeur, c'est la DIGNITÉ HUMAINE se redressant
par cela seulement qu'elle se considère, qu'elle sait
d'où elle vient, où elle va, ce qu'elle vaut !
Un jour, le lion Mirabeau fatigué d'entendre le re-
nard Barnave traîner sa queue et sa phrase dans l'en-
nui d'un plat discours, lui cria d'une voix tonnante : —
« Barnave, il n'y a pas de divinité en toi ! » Ce cri serait
notre cri de mort sur tous, si Dieu ne criait encore plus fort
au fond de nos âmes : J'y suis ! me voilà ! Aussitôt l'hom-
me se relève; il écoute; il s'entend appeler: Samuel !
Samuel!... il saute d'un bond à bas de la couche où
il reposait étendu, endormi, amolli ; il rejette en ar-
rière son sommeil avec sa chevelure, il ceint ses reins,
il arme son bras, et il sort, fier et fort, noble et libre,
pour marcher sa journée ou mourir entre son devoir et
son droit !
La Révélation d'abord, la Révolution ensuite (ces
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deux soeurs ennemies d'apparence, intimes au fond)
nous ont donné chacune le verbe et le mot d'ordre de
notre destinée : elle est toute là, d'ans le sentiment natif
et éducatif de conscience et de justice qui nous anime
à première vue de la vie ! or cette « lumière qui éclaire
tout homme venant en ce monde —» et ne cesse « d'ha-
hiter avec lui », est assurément la même qui brille, là
bas, au plus loin, tout au bout de la route indéfinie du
progrès et de la perfection !
C'est elle qui, par derrière comme par devant, nous
illumine de ses rayons épars — quelque peu diffus à
travers nos brumes terrestres, — mais directs et certains
comme ceux de l'étoile des mages. — Dès les temps les
plus reculés, elle a lui, et peut-être même davantage
dans la pureté de l'air d'alors, visiblement pour ces
grands sages de l'orient : Bouddha et Vichnou, Krichna
et Ramà, Hermès et Osiris, Zoroastre et Confucius, Py-
thagore et Platon, Solon et Lycurgue, Socrate et Thalès :
tous précurseurs de Jésus-Christ qui est monté en
croix et aux cieux comme la lumière même... obscurcie
encore depuis par les nuées et les fumées des royautés
malsaines et des sacerdoces étouffants.
Mais Diogène rallume sa lampe ; Brutus rejette son
masque de faux insensé ; Caton daigne sourire ;
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Franklin, après avoir arraché le sceptre aux tyrans,
soutire l'électricité du noir nuage ; Washington assure
le soleil de la paix ; O'Connel et Czartoryski n'ont pas,
quoique ayant passé les portes de la mort, « laissé
derrière eux toute espérance, » et, en cherchant quelque
temps encore, peut - être rencontrerons-nous l'homme
antique de la délivrance future !...
Ah ! tenez ! le voici, l'homme attendu, le messie
républicain : ce simple passeur de bac qui, après avoir
brisé le cours du fleuve avec sa traille, remonte sur la
berge tout trempé de sueurs et de lames, comme s'il eût
porté, — saint Christophe lui aussi, — l'Enfant-Dieu
sur ses robustes épaules... Ce peut être ce batelier,
profond pêcheur de poissons et de pensées, hardi
passeur de peuples et de passions, qui nous sauvera
tous, faibles flâneurs de la terre ferme, vagabonds
errants, éperdus, en quête d'une patrie ; et c'est lui,
l'homme de l'onde, qui va fonder, sur le roc, notre
immortelle République !
Qu'il ait infailliblement le sens du juste, le sentiment
du devoir et la conviction de l'honneur personnel, c'est
assez. Qu'il croie en Dieu et en lui ; que rien ne puisse
l'ébranler, le subjuguer ou l'avilir : qu'il soit roi de
lui-même, comme il est déjà serviteur de tous, et

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