Il pleuvra sur la lande

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Lorsque Keith, un jeune architecte de 22 ans, débarque à Wick pour rendre visite à sa cousine Beth, il est loin d’imaginer les nombreux tourments qui l’attendent. Car au cœur de la lande rocheuse, une banshee vient de hurler, le condamnant à mort.

L’arrivée de deux vampires mercenaires constitue sans doute sa meilleure chance de survie, mais c’est sans compter sur la quête menée par les Stratton, une famille de chasseurs prête à tout pour retrouver la pierre chantante et empêcher un ordre occulte d’invoquer un puissant démon. Alliés malgré eux, les cousins, les mercenaires et les Stratton n’auront d’autre choix que l’entraide pour venir à bout de tous les dangers.

Des Highlands au Mexique en passant par la France ou encore Chypre, suivez les aventures de Keith Campbell et Elizabeth Hastings dans cette course haletante contre la montre.


Publié le : mardi 1 mars 2016
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093026176
Nombre de pages : 424
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Dana B. Chalys
Couverture : Mathieu Coudray © 2014 Flammèche Éditions Tous droits réservés pour tous pays. contact@editions-flammeche.com http://www.editions-flammeche.com ISBN : 979-10-93026-17-6
Avant-propos
Bienvenue dans l’antichambre desProies pour l’ombre ! Avant de vous laisser faire vos premier pas dans cette histoire Fantastique où créatures anciennes et désirs humains se côtoient, j’aimerais vous parler de ce qui se cache derrière ce titre. La trilogie fait partie d’un Tout plus grand appeléCycle des Pourpres,lui-même inscrit dans un projet du nom deChroniques des deux Terres(C2T pour les intimes). Si les C2T me permettent d’explorer plusieurs genres comme la Fantasy, la Science-fiction ou le Steampunk, l eCycle des Pourpresquant à lui, tourné vers le Fantastique. On y retrouve donc les est, créatures classiques du genre comme les sorcières, les fantômes, les vampires et autres êtres chimériques, mais je fais parfois intervenir des créatures issues des folklores des pays dans lesquels se déroulent mes histoires, car nos légendes regorgent d’êtres méconnus sombrant peu à peu dans l’oubli. Bien sûr, je brode ; pour l’histoire, pour la cohérence, pour mes envies. Ainsi, j’ai créé ma propre vision des sorcières, des loups-garous et des vampires, mais aussi des fantômes. Il existe donc des variantes entre mon idée du monde surnaturel, celle que je vous livre dans le Cycle des Pourpres, et celle de nos contes et de nos mythologies. J’espère que cela ne vous empêchera pas de prendre plaisir à découvrir ce vaste univers ! Comme je ne peux pas tout montrer dans une seule histoire, je fais cela en plusieurs récits etDes proies pour l’ombreest l’un d’entre eux. Une trilogie qui vous entraînera sur les traces d’une menace diffuse mais bien réelle et qui vous montrera que le Passé peut revenir de très, très loin. Il y a dansIl pleuvra sur la lande, premier tome de la série, des références à d’autres protagonistes du Cycle, notamment à la Gargouille, personnage deLe Choix de la Gargouille paru d’abord aux éditions Valentina en février 2014, puis réédité en auto-édition en 2015. Nul besoin de l’avoir lu pour comprendre le présent roman, loin de là. Cependant, si l’univers vous intrigue, je vous encourage à découvrir toutes ses facettes sur mon site Internet : http://dana-b-chalys.weebly.com. En attendant, je vous souhaite une agréable lecture ! Dana B. Chalys Note : vous rencontrerez, au cours de votre lecture, deux systèmes de mesure : le français dans la narration et l’anglais dans les dialogues. Pourquoi ? Mes personnages étant majoritairement Anglais, il est normal de leur faire utiliser leur système dès qu’ils parlent. Vous, lecteurs, êtes majoritairement Français et j’estime qu’il est plus aisé pour vous de visualiser un objet mesurant trente centimètres plutôt qu’onze pouces huit cent onze.
1 eith regardait la pluie frapper les hautes fenêtres, transformant le paysage urbain en un flou K aqueux en perpétuel mouvement. Torse nu, le spectateur silencieux s’adossa au mur de l’alcôve et soupira d’aise au contact frais du béton. Le temps n’était pas fameux depuis son arrivée à Bath. Une semaine entière d’averses, et presque autant de jours passés cloîtré dans sa chambre duRoyal Crescent Hotel, juste à côté de celle de sa grand-mère. Victoria, digne héritière de l’une des dernières branches conservatrices des Campbell, l’avait traîné ici pour une raison toujours inconnue. Mais son successeur de vingt-deux ans, qu’aucun mur ne pouvait arrêter, s’était soustrait à la surveillance de son aïeule et avait filé retrouver une récente conquête rencontrée quelques jours plus tôt aux thermes. Un bruit feutré de tissu froissé lui fit tourner la tête. Keith posa un regard attendri sur l’homme nu endormi sous les draps. La petite chambre à moitié délabrée avait déjà tout oublié de leurs ébats. Pourtant, le silence de l’endroit semblait porter un jugement accusateur sur les deux hommes qui avaient, dans ce lit miteux, partagé quelques instants de leur vie. Mais ce moment appartenait déjà au passé. Le jeune homme se rhabilla et sortit sans laisser un mot d’adieu à son compagnon d’un soir. En arpentant les rues, les mains dans les poches de son jean, Keith songeait vaguement à ses amours passées, présentes et futures. Il n’espérait aucune stabilité dans sa vie affective car révéler à sa grand-mère sa véritable orientation ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Depuis qu’il était gosse, sa parente n’avait qu’une idée en tête : le marier à l’une de ses cousines éloignées. Victoria arriverait à ses fins, tout comme elle avait réussi à lui faire embrasser une carrière d’architecte. Elle lui menait la vie dure, mais il l’aimait bien quand même, cette vieille branche. L’aube se levait lorsque Keith se laissa tomber sur son lit, encore habillé et les bras en croix. Il expira profondément puis ferma les yeux. Là, tout de suite, il était fatigué. Il sentait déjà venir le sommeil tentateur contre lequel personne ne peut rien. Personne… sauf sa grand-mère. — Keith ! hurla-t-elle de sa voix aiguë derrière la porte. L’intéressé se releva d’un bond sous l’effet de la surprise. À présent assis, il espéra avoir rêvé… — Debout ! Et dépêche-toi, nous devons parler. — Merde…, marmonna Keith en se prenant la tête dans les mains. Elle va jamais me lâcher, ma parole ! J’veux dormir… même une heure, ça me va, mais j’veux dormir… Il bascula sur la couverture et souffla. — J’ai pas d’chance… Moins de cinq minutes plus tard, il se trouvait attablé avec sa grand-mère, en train de fixer son repas d’un regard inexpressif. La vieille femme, petite et ronde, remuait son thé tout en mettant ses lunettes. Elle dévisageait son petit-fils depuis qu’il était entré dans la pièce. — Tu te drogues ? aboya-t-elle. — J’ai pas le temps avec toi, répliqua-t-il d’une voix hésitant entre sommeil et lassitude. — Alors pourquoi tu as cette tête de détérioré ? — Grand’Ma, j’adore tes licences poétiques… — Arrête de tourner autour du pot. Tu ne peux pas répondre de suite ? Pourquoi tu as l’air fatigué ? Un silence se fit. Keith la regardait en luttant contre la seule envie qu’il avait : dormir. — J’ai passé la nuit à prendre les mesures de ma chambre. Déformation professionnelle.
Elle lui lança un regard torve sans relever. Elle haussa simplement les sourcils avant de retourner son attention sur son petit déjeuner. — C’est la preuve que tu as besoin de vacances. — On n’est pas en vacances, là ? Victoria se figea comme une enfant prise en flagrant délit de mensonge. Visiblement, non, ils ne l’étaient pas… Ou alors, elle préparait quelque chose. — Je te parle de vraies vacances, loin de moi, reprit-elle. Très loin. — Du genre ? — Les Highlands, chez ta cousine… — Beth. Ouais, j’vois le plan. T’es toujours décidée à nous caser ensemble ? — C’est pour que tu en apprennes plus sur le passé des Campbell, argua-t-elle. Elizabeth en sait beaucoup. Elle est très coincée. Keith ricana : — Elle est calée, Grand’Ma. — C’est pareil. Tu pars aujourd’hui, tes bagages sont déjà prêts. La tête du jeune homme tomba lourdement sur la table. Il n’avait plus aucune force, elle l’épuisait. — Tiens-toi droit, Keith Campbell ! Il se redressa d’un coup, l’air effronté et un grand sourire aux lèvres : — Dis, au lieu d’aller me peler comme un con là-bas, je peux pas plutôt profiter des bénéfices de la marque Campbell ? Il comprit que c’était « non » lorsqu’il se retrouva assis dans un train en piteux état. Depuis le quai, sa grand-mère le regardait avec sévérité, comme si elle le défiait de sortir du train que ce soit avant ou pendant le trajet. Keith, affalé sur le siège, ruminait encore les paroles de son aïeule : « Tu prendras le train jusqu’à Glasgow. Puisque tu es long à la réflexion, ça sera l’occasion de mettre ton temps à profit. Ouvre cette lettre quand tu seras dans la voiture. » — Long à la réflexion ? répéta-t-il pour lui-même. Je te paraîtrais moins « long à la réflexion » si t’étais pas aussi têtue ! Rien à faire, il ne décolérait pas. Dépité par le long voyage inconfortable qui l’attendait, il ouvrit le pli. Dedans, en plus d’un billet d’avion, se trouvait un mot de Victoria : «Si je n’étais pas aussi gentille avec toi, je t’aurais fait prendre le train jusqu’au bout. Mais comme je suis unanime, tu prendras l’avion de Bristol à Wick. Bonne route.» Sa colère retomba aussitôt. — C’est « magnanime », Grand’Ma, sourit-il. Keith l’observa de sa fenêtre. Elle était bourrée de défauts mais il l’adorait vraiment. Quand le train se mit en mouvement, il ne put s’empêcher de penser qu’elle lui manquerait durant ces deux premières semaines de septembre. Au moins un peu. Keith posa le pied sur l’aéroport de Wick en début de soirée. Lorsqu’il traversa le tarmac sous les assauts du vent, une rafale plus forte que les autres porta un hurlement sinistre. Un long frisson d’effroi glaça l’échine du voyageur. Il fit un tour complet sur lui-même pour trouver l’origine du cri mais ne vit rien, et les autres passagers ne semblaient pas avoir entendu. Keith mit donc cette désagréable impression sur le compte de la fatigue et reprit sa route vers le petit bâtiment. La journée – commencée tôt la veille – n’était déjà pas jolie, mais il la trouva plus désastreuse encore lorsqu’on lui annonça qu’il ne restait pas de voiture en location. Les nerfs à vif, le jeune Campbell ne prit même pas la peine d’appeler une autre société.White Mist Hall, le manoir familial de sa cousine, se trouvait à dix kilomètres à peine au nord, après le loch de Wester et non loin de la baie Sinclair. Il irait à pied. Alors qu’il arpentait l’A99, il se félicita de n’avoir pris qu’un simple sac de voyage en guise de bagage au lieu des quatre grosses valises préparées par sa grand-mère. Pourtant, sa joie s’envola dès qu’il leva les yeux au ciel. Le temps était couvert. Keith croisa les doigts pour que la météo attende qu’il soit arrivé avant d’être capricieuse, mais après trois kilomètres, ce fut l’averse.
— Jehaisles Highlands, maugréa-t-il, la mâchoire crispée. La pluie froide eut vite fait d’imbiber la capuche de son sweat et plaqua ses courts cheveux châtain clair sur sa tête. Puis elle s’insinua sous son manteau jusqu’à geler sa peau. — Heureusement que mon portable est dans la poche de mon pantalon, sinon je me serais jeté sous une voiture… Il s’arrêta. Un coup d’œil devant. Un coup d’œil derrière. Rien. Ça se passait de commentaire. Il reprit donc sa route, n’espérant plus aucune faveur du destin jusqu’à ce qu’un bruit de moteur attire son attention. Il se retourna et leva le pouce sans même attendre de voir le visage du conducteur. Avec la chance qu’il avait aujourd’hui, il allait certainement tomber sur un tueur psychopathe. C’était toujours mieux que l’eau froide. La voiture blanche s’arrêta à sa hauteur. Keith s’extasia devant l’Aston Martin Rapide quand la vitre côté passager s’ouvrit. Ce qu’il y avait à l’intérieur était encore plus intéressant.« Si c’est un psychopathe, je veux bien être torturé jusqu’à ce que mort s’ensuive »songea-t-il en se penchant pour détailler l’homme au volant. La trentaine, visage triangulaire, nez droit, barbe naissante, courts cheveux bruns, longs yeux d’un bleu profond et lèvres fines, l’homme avait tout pour plaire à Keith, jusqu’à la tenue décontractée mais élégante. — Je vous dépose quelque part ? demanda le chauffeur. — Euh… ouais mais non, merci. Honnêtement, je m’en voudrais toute ma vie de saloper une merveille pareille. — Elle survivra à un peu d’eau. Montez avant d’attraper froid. La vitre se releva. Keith se dépêcha de grimper dans le véhicule et fut heureux d’être enfin à l’abri, d’autant que le parfum boisé du conducteur embaumait délicieusement l’habitacle. Sa chance commençait peut-être à tourner… — C’est vraiment sympa à vous. Je m’appelle Keith Campbell, se présenta-t-il en lui tendant la main. — John Sinclair, répondit l’homme en la lui serrant. Vous visitez la terre de vos ancêtres ? — Pas vraiment, on est un peu trop au nord pour ça. Non, je suis là pour autre chose. Mais c’est compliqué… — Je vois. Je peux au moins savoir où je vous dépose ? White Mist Hall. — Belle demeure, commenta John en redémarrant. — Ouais. Elle appartient aux Hastings depuis plusieurs siècles et l’actuel propriétaire est une cousine éloignée. Mais je me serais bien passé de la revoir dans ces circonstances. — La maison, ou votre cousine ? — Les deux. Sa franchise plut au chauffeur et l’amusa. Il se félicita d’avoir planifié leur rencontre dans ces circonstances. Lorsqu’on lui avait donné sa mission et parlé de Keith, John ne l’avait pas imaginé aussi vivant. Sa personnalité entière contrastait avec la sienne, discrète et posée. Sa tâche était toujours pénible mais avec Keith, elle s’annonçait plus difficile encore. Car il était plus dur d’éteindre un sourire que des larmes. Durant tout le trajet, la conversation continua naturellement, portée par Keith et son entrain. Le conducteur écouta son jeune passager lui raconter sa journée, de la conversation avec sa grand-mère jusqu’au moment où il s’était retrouvé à pied sous ce déluge. Débiter un monologue sur un ton enjoué n’empêcha pas Keith d’observer John et de songer qu’il s’en servirait bien de bouillotte pour la nuit. La voiture s’arrêta finalement devantWhite Mist Hallalors que la pluie cessait. Keith n’avait plus mis les pieds ici depuis sept ans et c’était comme s’il redécouvrait l’immense édifice au style mélangeant architecture classique et néo-renaissance. Même si sa grand-mère avait choisi sa voie à sa place, il aimait son métier pour la simple raison que faire les choses sans passion lui était impossible. À force de côtoyer les vestiges du passé, d’étudier le génie de ses pairs et d’observer le talent des tailleurs de pierres, il était tombé amoureux des monuments historiques et poursuivait donc sa carrière en ce sens. — Un tel manoir doit être intéressant pour un architecte, en déduisit John. — Pour les autres je sais pas, mais pour moi, oui.
Il ouvrit la porte et mit un pied dehors. — Vous habitez loin ? demanda-t-il tout de go. L’homme eut un instant d’hésitation, surpris par une question aussi directe. — Je voudrais vous remercier de m’avoir sauvé de la noyade, ajouta-t-il. John se détendit. — J’habite à Reiss, à presque trois miles au sud. Passe quand tu veux. Keith lui adressa un sourire qui marqua plus nettement ses fossettes : — Je note. À bientôt, alors. Et merci ! John le regarda avec envie sortir de l’Aston Martin et fermer la portière. Il n’était pas rare pour le trentenaire de ramener des hommes chez lui, par besoin de chaleur humaine et de moments charnels sans engagement, mais jamais un seul en lien avec sa mission. À défaut d’un moment intime avec le jeune architecte, il se contenterait donc du plaisir des yeux. Keith le salua d’un signe de main auquel John répondit avant de redémarrer. Le jeune homme observa la voiture s’éloigner. — Ben y’a au moins une chose qui valait la peine de venir dans ce pays, murmura-t-il pour lui-même. La porte principale du manoir s’ouvrit, tirant Keith de ses pensées lubriques. Il se retourna pour faire face à Elizabeth, jeune femme de vingt-cinq ans au visage ovale et à la longue chevelure rousse. Son cousin ne l’avait pas revue depuis sept ans et fut donc étonné du changement. Le garçon manqué était devenu une femme resplendissante et belle, à la tenue droite, aux yeux brillants d’intelligence et au sourire mutin. — Ton chauffeur avait un toit ouvrant ? — Hein ? — Tu arrives en voiture, pourtant tu es trempé de la tête aux pieds. — C’est une longue histoire. — Alors rentre, l’invita-t-elle en le précédant. Il lui emboîta le pas et ferma la porte derrière lui. En avançant dans le hall, il détailla les boiseries remarquablement entretenues, les moulures finement ciselées et les poutres apparentes. Ce décor lui avait manqué. — Cool… je vais pouvoir me pendre. — On a des cordes dans la remise… — Oh, vous avez de l’humour dans la région ? — Et on a même Internet. Ça devrait t’aider à tenir deux semaines, puisque c’est une activité prisée des jeunes dénués d’imagination, se moqua-t-elle gentiment. — Désolé de te décevoir, cousine. Je crois que j’ai déjà une petite idée de ce à quoi je vais occuper mon séjour. — Alors tant mieux, du moment que je ne t’ai pas dans les pattes. — J’suis vexé, là. — Tu m’en vois désolée. Sérieusement, j’ai un manuscrit en cours, donc beaucoup de travail et peu de temps. Keith accéléra l’allure et monta les marches de l’escalier deux à deux pour se mettre à hauteur de Beth. — Ma grand-mère veut nous marier, t’es au courant au moins ? demanda-t-il sur un ton léger. Beth s’arrêta net et le fixa. Le sujet semblait la toucher car sa voix devint un peu trop sèche : — Je ne suis pas stupide. Et il se trouve, mon cher cousin, que les enjeux financiers sont, pour ma famille, très importants et que ce mariage leur tient égalementtrèsà cœur. Il vaudrait mieux que nous ne contrariions pas ta grand-mère. Nous le regretterions d’une façon ou d’une autre. — Mais où est donc passée ta soif de liberté et d’indépendance ?! s’amusa son invité. — J’ai grandi, Keith. Je me suis résignée pour certaines choses et tu devrais en faire de même. Il s’approcha d’elle et planta son regard gris clair dans le sien. Son visage était inhabituellement grave : — Pourquoi, Beth ? Pour me retrouver à vingt-cinq ans avec le même regard éteint que le tien ? Ou pour tirer un trait sur celui que je suis ?
— Ce mariage ne me fera jamais renier celle que je suis ! — Moi, oui. Si la maturité se mesure par notre capacité à se résigner, ne doute pas que je le suis plus que toi. Tu n’imagines pas tout ce que j’ai abandonné et abandonnerai pour satisfaire l’ambition de ma famille. Sans attendre la réplique de sa cousine, il reprit l’ascension de l’escalier. — T’inquiète pas, je trouverai ma chambre tout seul ! cria-t-il du palier. J’suis content de te revoir ! Il fit un détour par l’une des salles de bain de l’étage où il mit ses affaires à sécher. Toutes n’étaient pas mouillées, ce qui lui permit de se changer. Puis il alla dans sa chambre attitrée où il sauta sur le lit à baldaquin. Allongé en travers du matelas, il attrapa un coussin sur lequel il cala sa tête. En fermant les yeux, il tenta de vider son esprit sans y parvenir. Il finit par s’asseoir en tailleur, son coussin dans les bras, et resta ainsi durant quelques minutes, quand on frappa à sa porte. — Entre ! Le vantail s’ouvrit sur Beth. — Tu dois avoir faim. Si tu veux manger, le repas est prêt. — T’as pas un bouquin à finir ? — Ça peut attendre une heure ou deux. — Okay ! s’exclama-t-il en balançant le coussin vers la tête de lit. Il se releva d’un bond et attrapa le bras de sa cousine, la traînant derrière lui jusqu’à la cuisine. En bas, il l’aida à mettre la table puis ils s’installèrent pour déjeuner. — Au fait, tu connais un John Sinclair ? — J’en connais beaucoup, oui, répondit Beth. Quelle époque ? — 2012. Mais c’est peut-être trop récent pour toi ? Sa cousine pouffa, ce qui amusa Keith. Il commençait à retrouver la fille qu’il avait quittée sept ans auparavant. — Tu parles certainement du Sinclair qui habite un peu plus au sud, non ? — Oui. — Si je ne me trompe pas, c’est un designer assez prisé, ce qui lui permet de travailler chez lui et de très bien gagner sa vie. Je ne lui ai parlé qu’une ou deux fois, alors je ne peux pas t’en dire beaucoup plus. Il est courtois, intelligent et je le vois souvent se promener autour du lac. Il m’a dit une fois adorer l’eau. Pourquoi ? — Pour rien. C’est lui qui m’a pris en stop quand je suis arrivé de l’aéroport. Je pensais aller le remercier. — Prends une bouteille de vin à la cave, je sais qu’il aime particulièrement le français. — Est-ce que… — Quoi ? — Non, rien. Il avait songé lui demander s’il était en couple, avant de se raviser. Elle trouverait la question étrange et lui en poserait d’autres, curieuse comme elle était. De toute façon, il n’était pas certain de vouloir connaître la réponse. Cela ne changerait rien au fait qu’il serait un jour marié à Beth. — Keith, tu voulais savoir quoi ? insista la rouquine. Il la regarda tout en posant son index sur la cicatrice verticale barrant son sourcil droit : — Est-ce que tu te souviens de ça, traîtresse ? — Tout de suite, les grands mots ! Si tu ne m’avais pas volé mon pull préféré, je ne me serais pas vengée. — On avait huit ans quand je te l’ai emprunté… — Et jamais rendu, le coupa-t-elle. — Emprunté et égaré, rectifia Keith. Mais on avait treize ans quand t’as enlevé l’échelle de ma cabane alors que j’étaisdessus. — Je suis rancunière, se justifia-t-elle, souriante. — Traîtresse. Le sourire de Beth ne retomba pas durant le reste du repas, entretenu par la bonne humeur de son cousin. Depuis l’enfance, ils formaient un duo explosif que seules les études avaient réussi à séparer quelques années. Ils s’adoraient, raison pour laquelle Beth n’était pas contre
ce mariage, même si elle n’éprouvait à l’égard de Keith qu’une sincère amitié. Elle ne serait jamais malheureuse avec lui, c’était certain. Pourtant, oui, si on lui avait laissé le choix, il y a bien un homme qu’elle aurait souhaité connaître plus. Un écrivain qu’elle fréquentait assez souvent depuis qu’elle l’avait rencontré lors d’une conférence sur les clans écossais. — Au fait, Keith, tu sais que les Campbell et les Sinclair ont une histoire en commun qui s’est passée non loin d’ici ? — Euh… Je crois que Grand’Ma m’a vaguement parlé d’un château. — Vaguement ? Connaissant ta grand-mère, elle a dû te rabâcher l’histoire un sacré paquet de fois. — Euh… Ouais… Ouais c’est possible. Pour ce que j’en avais à faire à l’époque… — Et t’es intéressé, maintenant ? Elle avait demandé cela d’une manière étrange, d’une voix un peu trop posée et assurée. Il y avait un sous-entendu à sa question que Keith n’était pas certain de comprendre. — Les mecs retiennent mieux les leçons d’Histoire si elles sont dispensées par une prof intéressante, si tu vois de quoi je parle, rétorqua-t-il sans se laisser démonter. Beth avait toujours admiré l’aplomb de son cousin. Il était capable de retomber sur ses pattes comme le plus agile des chats, peu importait la personne en face de lui et la situation dans laquelle il se trouvait. — Le château de Girnigoe, au nord de Wick, ça te parle ? reprit-elle. Keith leva les yeux au ciel, concentré sur les quelques souvenirs qu’il lui restait de cette histoire : — Ah ouais ! Le taré qui a tué son fils, c’est ça ? — Euh… Oui et non. George Sinclair, quatrième comte de Caithness, a en effet emprisonné son fils pendant sept ans parce qu’il soupçonnait une révolte de sa part. Sur la fin, d’après ce qu’on raconte, il ne le nourrissait plus qu’avec du bœuf salé sans lui donner de quoi s’hydrater. Devenu fou, il mourut assoiffé. — Et c’est quoi le rapport avec les Campbell ? — Il n’y en a pas. Moi je te parlais de George Sinclair,sixièmecomte de Caithness. — Mais pourquoi ils s’appellent tous pareil, sérieux ? — Arrête de râler, souffla Beth, avant de reprendre son explication. Le sixième comte, donc, décéda sans héritier direct, criblé de dettes, et ce fut un Campbell qui récupéra le titre. — Comment ça se fait ? — John Campbell de Glenorchy était le principal créancier de Sinclair. L’une des clauses de leur arrangement prévoyait qu’en cas de non remboursement, le Campbell hériterait du titre et donc, du château. De plus, John Campbell a, par la suite, épousé la veuve du sixième comte. Le fait est que les Sinclair finirent par récupérer le titre des années plus tard après avoir détruit le château à coups de canons et grâce à l’intervention du duc de York et du Parlement d’Écosse. — Carrément ! — Les Sinclair sont une famille influente et réputée pour faire partie des Francs-Maçons depuis plusieurs centaines d’années. On les dit aussi associés à la présence des Templiers en Écosse après la disparition de l’Ordre. De quoi faire pencher les hautes autorités en leur faveur. — Ils ont toujours autant de pouvoir ? — Difficile à dire. Étrangement, ce genre de secret se garde mieux à notre époque qu’au ème XVII siècle. (Elle marqua une pause.) Le fils du George Sinclair dont tu parlais s’appelait aussi John, d’où ma question de tout à l’heure. — C’est vrai que dans la région, c’est un nom courant, répondit distraitement son cousin. Les histoires de famille sordides ne l’avaient jamais attiré, contrairement à Beth qui y trouvait une source d’inspiration pour ses romans fantastiques. Lui, il n’y voyait que le côté malsain de l’être humain capable de tuer ses plus proches parents simplement à cause d’une peur infondée. C’était écœurant. Le repas s’acheva un peu plus calmement. La fatigue accumulée depuis deux jours par le jeune homme y était pour beaucoup. Dès qu’il eut terminé de faire la vaisselle, il prit congé de Beth et fila directement à sa chambre. Là, aucune pensée ne put le tenir éveillé.
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