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Immigrés et romans noirs (1950-2000)

De
265 pages
Littérature populaire par essence, le roman noir est un support extraordinaire pour le domaine des représentations : délimitation floue de la fiction et de la réalité, politisation de plus en plus sensible, militantisme avéré des auteurs, critique constante de la société, et, bien sûr, une vision noire du monde. Cet ouvrage propose une radiographie de 200 ouvrages et de 25 auteurs de polar parmi les plus connus, une exploration des discours racistes et antiracistes et du militantisme d'extrême gauche. Victimisation, instrumentalisation, exotisation et stéréotypisation sont au coeur de la représentation de l'immigré par le roman noir.
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IMMIGRÉS ET ROMANS NOIRS
(1950-2000)

NadègeCOMPARD

IMMIGRÉS ET ROMANS NOIRS
(1950-2000)

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN :978-2-296-11826-3
EAN :9782296118263

SOMMAIRE

SOMMAIRE................................................................................................................7
INTRODUCTION .......................................................................................................9
ERE
1 PARTIE: CONCEPTUALISATION ET APPROCHE DU SUJET....................13
1. ROMAN NOIR,AUTEURS,LECTEURS........................................................................15
I.DÉFINITION D’UN GENRE LITTÉRAIRE : LE ROMAN NOIR .....................15
II. FICTION ET ROMAN NOIR............................................................................19
2. IMMIGRE,RACISME ET REPRESENTATION................................................................23
I. LES CONCEPTS D’IMMIGRÉ ET D’IMMIGRATION.....................................23
II. RACISME ET ANTIRACISME .........................................................................27
3. APPROCHE GLOBALE DE L’IMMIGRE DANS LES ROMANS NOIRS...............................37
I. RÉPARTITION ET REPRÉSENTATION DES ORIGINES DANS LES ROMANS
NOIRS ...................................................................................................................37
II. LES OCCURRENCES DE DÉNOMINATION .................................................45
EME
2PARTIE : APPROCHE THÉMATIQUE DE LA REPRÉSENTATION DES
IMMIGRÉS ...............................................................................................................49
1. FIGURES DE L’IMMIGRE..........................................................................................51
I. DESCRIPTIONS PHYSIQUES..........................................................................51
II. DESCRIPTIONS MENTALES ET COMPORTEMENTALES ..........................57
2. ASPECTS SOCIOCULTURELS DE LA REPRESENTATION DE L’IMMIGRE.......................65
I. ACTIVITÉS SOCIOPROFESSIONNELLES......................................................65
II. LES ASPECTS CULTURELS DE LA REPRÉSENTATION DE L’IMMIGRÉ..91
3. LES LIEUX DE L’IMMIGRATION..............................................................................119
I. LES LIEUX DE MISÈRE.................................................................................119
II. LA PERMANENCE DE L’HABITAT MISÉRABILISTE.................................125
III. LES ESPACES SÉGRÉGÉ : DU CAFÉ ARABE AU QUARTIER CHINOIS 127
4. L’IMMIGRATION AU PRISME DE L’HISTOIRE:ENTRE SACRALISATION ET
LEGITIMATION..........................................................................................................139
I. LA GUERRE D’ALGÉRIE...............................................................................140
II. LA MYTHIFICATION DE LA GUERRE D’ESPAGNE..................................153
III. LES GRANDES GUERRES OU LA DETTE DE SANG................................157
3EMEPARTIE : L’IMMIGRÉ VICTIME DE LA FRANCE, LE TOURNANT DES
ANNÉES 80.............................................................................................................163
1. L’IMMIGRE ET LAFRANCE....................................................................................165
I. LE PARCOURS DE L’IMMIGRÉ ...................................................................165
II. UNE TERRE INHOSPITALIÈRE...................................................................170
III. LA FRANCE EN REJET ...............................................................................207
2. L’EVOLUTION CHRONOLOGIQUE DE LA FIGURE DE L’IMMIGRE.............................217
I. LES ANNÉES 1950-1960, l’IMMIGRÉ EST UN ÉTRANGER ........................217
II. LES ANNÉES 70, DE L’ÉTRANGER À L’IMMIGRÉ....................................224
III. LES ANNÉES 80, LAVICTIMISATION DE L’IMMIGRÉ.............................229

7

IV. LES ANNÉES 1990-2000, VICTIMISATION DE L’IMMIGRÉ ET
CULPABILISATION DE LA FRANCE ...............................................................234
CONCLUSION .......................................................................................................243
SOURCES ...............................................................................................................251
BIBLIOGRAPHIE...................................................................................................255
ANNEXES ..............................................................................................................259

8

INTRODUCTION

L’histoire des représentations des immigrés a considérablement
évolué depuisune cinquantaine d’années, grâce à l’exploration de
sources aussi diversifiées que les documentaires, les romans, les journaux
coloniaux, la presse oula photographie. Mais au-delà d’une contribution
à cetédifice, notre proposvise à considérer le potentiel historique,
jusque-là ignoré duroman noir, nourri par la critique de la société dans
un rapportintime aupolitique. C’est un genre qui multiplie les
complexitparés :ti pris d’un refletdéformé de la réalité inhérentàune
vision noire de la société, évolution dufond etde la forme des années 50
à nos jours et une frontière souvent très mince entre la fiction etla réalité.
À partir des années 80le roman noir amorceunvirage politiquevers
l’extrême gauche qui oblige à distinguer le polar dunéo-polar.

La période couverte par ce livre connaît une évolution sensible de
la politique migratoire etdustatutde l’immigré dans la société française.
Aulendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France entameune
période de reconstruction. Par manque de main-d’œuvre nationale, les
usines françaises recrutentdesvillages entiers de l’Algérie etduMaroc et
1
l’étatpasse des contrats avecune dizaine de pays étrangers. Onparle de
turn overmigratoire : lescontrats dépassentrarement une année révolue
etlesvillageois se relaientpourvenir en France. C’est une immigration
de main-d’œuvre masculine qui ne pose que peude problèmes politiques,
sociauxouéconomiques, jusqu’à la guerre d’Algérie. Avec celle-ci, les
attentats successifs etparfois quotidiens qui frappentla France, le
traitementmédiatique duconflit– particulièrementdans les faits divers –,
fontde l’Algérienune figure potentiellementdangereuse, letravailleur
pouvantdissimulerun fellagha. L’indépendance de l’Algérie proclamée
en 1962, faitde ceuxque l’on nommaitles «Français musulmans » ou
les «Nord-africains »,des «Algériens »et, dorénavant, des immigrés.
Néanmoins, malgré quelques modifications dans les accords passés entre

1
Des accords entre l’ONI etles pays étrangers sontpassés en 1961 pour l’Espagne,en
1963pour le Maroc, la Tunisie etle Portugal eten 1965 pour la Yougoslavie etla
Turquie.

9

la France etl’Algérie, le recrutementde main-d’œuvre continue à
alimenter lesusines des principauxfoyers industriels dusecteur de
l’automobile. Pour encoreune décennie (jusqu’aumilieudes 1970),
l’immigré reste celui quivienten France en qualité de main-d’œuvre.

C’estaumilieudes années 70, avTrenec la fin des «te
glorieuses », que le statutetla représentation de l’immigré évoluent. En
1974, la France met un coup d’arrêtà l’immigration detravail,tandis que
la politique de regroupementfamilialva peuà peusubstituer
l’immigration de peuplementà l’immigration de main-d’œuvre. Par
ailleurs, à partir dumilieudes années 70, la France connaîtses premiers
licenciements massifs avec pour corollaire le déclassementsocial etle
chômage. Parallèlementà la politique de regroupementfamilial,un
nouveau type d’immigré etdonc d’immigration faitson entrée : lesboat
people,issus de populations asiatiques etafricaines, rejoignentles rangs
de l’immigration irrégulière aucôté des immigrés d’Europe de l’Estetde
Turquie. Ces réfugiés politiquesvoire économiques fontl’objetd’une
grande médiatisationtantdans la presse qu’à latélévision, par le biais des
2
films documentaires hauts en couleur qui multiplientles stéréotypes : on
insiste sur les aspects misérabilistes des habitats (foyers, bidonvilles,
chambres d’hôtel). Pour les nouveauxmigrants, issus duregroupement
familial oude l’immigration clandestine, l’immigration estconsidérée
comme durablevoire définitive ce qui, là encore,va contribuer à
modifier la manière dontelle estenvisagée par les politiques etla
population française. C’estdonc latypologie des immigrés etde
l’immigration, etla représentation de cette immigration par la société
française, quivontradicalementchanger à partir des années 70.

Les années 80 vontentériner letournantde cette nouvelle
perception de l’immigration. L’extrême droite, qui connaissaitjusque-là
unetraversée dudésert, fait, lors des élections partielles de 1983,une
percée significative qui se confirmera par la suite. On parle alors d’une
crisexénophobe en France. Parallèlement, la société française connaît
une première série deviolences dans les banlieues (épisode des

2
Voir MILLS-AFFIF E.Filmer les immigrés. Les représentations audiovisuelles de
l’immigration à la télévision française 1960-1986, Ed de Boeck Coll. Médias
recherches, série histoire,2004.

10

Minguettes, quartier « chaud » de Lyon) et une série d’attentats perpétrés
contre des Maghrébins. Ces événementsvontdéclencher la fameuse
« Marchedes Beurs » suscitantl’intérêtdes médias pour les deuxièmes
générations de Maghrébins. Associations antiracistestelles que SOS
Racisme, partis politiques de gauche etd’extrême gauche, médias et
même éditions littérairesvont tous s’intéresser à cette population qui
revendique, manifeste, s’exprime. L’antiracisme etle «mouvement
beur »vont, pouruntemps,vivre des heures fastes etnombre de figures
beurs serontmises sur le devantde la scène. Ceci setraduitparune
3
explosion éditoriale de la littérature beure. Lesannées 80 voient
égalementl’application des premières expulsions par charters pour le
Mali en 1986. Commence alors la chasse auxclandestins qui ne sontpas
encore des «sans papiers».À la suite desviolences survenues en
banlieue etde la première affaire dufoulard (Creil, 1989),un nouveau
4
mot va surgir dans le débatpolitique sur l’immigration : l’intégration. Et
l’onvoitpercer deux thèmes majeurs que les années 90confirmeront:
l’intégrisme etl’insécurité.

En effet, ce qui étaitsensible à la fin des années 80sevérifie au
cours des années 90. L’immigration devient uproblème » à mn «ultiples
facettes :les partis politiques de droite oude gauche reprennentà leur
compte les discours politiques duFrontNational suser le «uil de
tolérance », dansun contexte de crise économique persistant. Quantaux
jeunes de banlieues, on parle ouvertementà leur propos de problèmes
d’intégration, d’insécurité (on parle de «sauvplageon »,ustard de
« racaille »)voire d’une islamisation àtendance intégriste des jeunes
beurs. En 1995, Paris est touchée parune série d’attentats revendiqués
par des intégristes etemblématisés par Khaled Kelkal, présenté dans les
journauxde l’époque comme l’archétype dujeune beur de banlieue. Les
deuxième et troisième générations d’immigrés sontomniprésentes dans
les discours politiques etmédiatiques sur l’immigration. Ils sont, avec les

3
Voir ALBERT C.L’immigration dans le roman francophone contemporain, Karthala,
2005, Paris. Parmi les livres publiés audébutdes années 80qui bénéficièrentde cet
effetde mode, on retrouve BEGAG A.Le Gone du Chaâba, Seuil, 1986, Paris, mais
aussi BEKOUCHI M.H.Du bled à la ZUP et/ou la couleur de l’avenir,
CIEML’Harmattan, 1984, Paris etCHAREF M.Le thé au harem d’Archi Ahmed, Mercure de
France, 1983, Paris.
4
Dansun premiertemps il n’estpas question d’intégration mais d’assimilation, ce qui
déplaîtauxassociations antiracistes.

11

clandestins, les principales figures médiatiques, sinon les seules, de
l’immigration. Pour les sans-papiers, en dépitde quelques sursauts
médiatiques, notammenten 1995 avec l’épisode de l’église
SaintBernard, la solution préconisée estl’expulsion etles interpellations ne
cessentd’augmenter. Les années 90sontégalementcelles qui marquent
la décrédibilisation d’un certain nombre d’institutions, de mouvements et
de partis. Les mouvements antiracistes en premier lieu, qui sontmême,
comme c’estle cas de SOS Racisme, suspectés de collusion avec les
5
partis politiques etde mystification. Ilsvontcéder la place à des
mouvements orientés dans la lutte contre l’extrême droitetels que Ras
L’Front. C’estégalementle cas des syndicats, dontle pouvoir de soutien
auxsalariés estconsidérablementaffaibli, ouduparti communiste qui
faisait10% des suffrages dans les années 80etdésormais 1,5% dans les
années2000, etqui non seulementa délaissé les immigrés de banlieue
mais s’estsingularisé, dans les années 90, dans quelques faits divers
décrédibilisantle parti. Toutceci se déroule dansun contexte
économique difficile : les chiffres duchômage augmententchaque année,
les licenciements massifs etles délocalisations se banalisent.

Ce survol chronologique permetde saisir l’évolution permanente
de la notion d’immigré, des politiques d’immigrations etde la perception
de cette population. C’estavec cette idée de mouvance,tantdupointde
vue des sources – puisque le roman noir ne cesse d’évoluertoutaulong
de notre période d’étude – que dusujet, l’immigré, que nous allons
aborder ce sujet.

5
Sur lesthèmes de mystification etde collusionvoir YONNET P.Voyage au centre du
malaise français. L’antiracisme et le roman national, Gallimard, 1993, Paris.

12

ère
1 PARTIE: CONCEPTUALISATION ET APPROCHE
DU SUJET

1. Roman noir, auteurs, lecteurs

I.DÉFINITION D’UN GENRE LITTÉRAIRE : LE ROMAN NOIR

1. Le roman noir : les codes dugenre

Parce qu’il intègre les dimensions sociologiques, politiques et
historiques, parce qu’il estprofondémentancré dans la société de son
temps etoffreun refletdéformé de la société àtraversun prisme négatif,
parce qu’il s’intéresse à des personnages en marge de la société etaux
crises qui latraversent, le roman noir est une source de choixpour
l’histDans ceorien. «t univers, histoires sociales etpolitiques sont
omniprésentes (…). Les rapports aupouvoir sontlargementdécrits, la
corruption dans lesvilles aussi, ainsi que le racisme, ouencore la
délinquance juvénile… Les personnages portentlestraces des guerres
6
précédentes (Corée, Viêtnam, Algérie…) ».
« Le noir cherche à sonder les profondeurs dusocial, l’envers des décors.
(…) Il recourtàun registre réaliste qui peutsupposer devéritables
enquêtes documentaires (Daeninckx, Vilar) sur des épisodes oubliés de
l’histoire, des faits divers,un réinvestissementdans le récitd’expériences
professionnelles oud’une familiarité avec les mondes sociauxévoqués
7
(Jonquet, Manotti) »Pour autantqu’iltend à coller à la réalité,
cependant, le roman noir ne compose jamais qu’un refletdéformé de la
8
société dontil devient un instrumentde stigmatisation,un prisme négatif
etce, quelle que soitl’idéologie de l’auteur : «En désaccord sur les
causes etles remèdes, [les auteurs] partagentcependant unevision
désabusée de la société, derrière les apparences,toutestpourri ;il
9
n’existe ni bons ni méchantLa profondes… »ur des personnages
distingue le roman noir duroman policier. Dotées devaleurs, d’une
psychologie, d’une histoire, de nouvelles figures envahissentla

6
REUTER Y.Le roman policier,Nathan, 1997, p 61.
7
COLLOVALD A., NEVEU E.Lire le noir. Enquête sur les lecteurs de récits
policiers, Bibliothèque publique d’information,2004, Paris, p 73.
8
Comprenonsnégatifausens photographique du terme.
9
REUTER Y.Le roman policier,Nathan, 1997, p 61.

15

paralittérature :des ouvriers, des clandestins, des retraités, qui
deviennent, letemps d’une histoire, des personnages centraux, complexes
etriches. Le parti pris négatif dugenre en faitdes loosers, des rejetés ou
desvictimes de la société, déclassés, marginaux, révoltés. Tous ces
personnagesvivent une rupture,voireun divorce avec la société,tantsur
le plan économique que social oupolitique, etc’estàtravers euxque
l’auteur de roman noir peutstigmatiser lestravers de la société etrelater
ses propres désillusions. Nousverrons que malgré ses bonnes intentions,
le roman noir a créé ses propres stéréotypes.
Laviolence, déjà présente dans les romans à énigmes duXIXème siècle
de Maurice Leblanc, devientmultiforme dans le roman noir. Meurtre,
violence sociale, exclusion, racisme, ségrégation sontles formes de
violence communes auroman noir, opérantà plusieurs échelons de la
société :dans le cadre de la cellule familiale, au travail, dans la rue, au
niveauinstitutionnel, gouvernemental… Les motifs deviolence sont
nombreux: désillusions, déclassementsocial etchômage, racisme…
L’expression de laviolence est unethématique à partentière duroman
noir.

2. Genre etsous-genre duroman noir

Deuxgenres constituentle roman noir: lepolar etle néo-polar.
Le premier naîtauxEtats-Unis aucours des années30, dansun contexte
de crise économique etsociale etde prohibition, sous la plume de
Dashiell Hammett. Les affrontements perpétuels entre lestrafiquants
d’alcool etla police investissentcette littérature. C’esten 1945 que le
10
roman noir, inspiré de la littératus’ere noire américaine,xporte en
France, avec le lancementde la fameuse collectionSérie noirefondée par
Marcel Duhamel, spécialisée dans latraduction des auteurs américains,
car rares sontles auteurs français de polar, le genre étantplutôtdiffus à

10
Le courantnoir est très présentdans la littérature française dans les années30-40,
mais pour éviter le masque de la Seconde Guerre mondiale sur notre étude etpar intérêt
pour l’influence de la littérature américaine pour sa dimensionviolente, nous avons
préféré débuter cette analyse avec les années 50.

16

11
l’intérieur de la littérature ditParmi les premiers ae blanche.uteurs
français de romans noirs s’illustrentJean Amila etLéo Malet. Alors que
le genretend peuà peuà se confiner dans les histoires de milieuetà
s’éloigner dumodèle américain, Jean-Patrick Manchette redéfinitle
12
roman noir comme étant«un roman d’intervention socialeviolent» .
« D’un seul coup, Manchette a faitla rupture. Il estarrivé (…) àune
époque oùle roman policier français étaitembourbé dans le folklore des
caves etdes mauvais garçons (…). D’un seul coup,toutes nos
préoccupations nées de 68 apparaissaient. La littérature se mettaità parler
13
duréel. »
La rupture estconsommée avec le roman noir, considéré par la nouvelle
génération d’auteuréacrs comme «tionnaire, commercial etœuvre de
14
tâcheron ».Manchette remanie le fond etla forme duroman noir. Il
intègre les procédés de l’écriture scénaristique,une dimension
minimaliste etréaliste par le recours à la description béhavioriste des
romans noirs américains. Le style estsec etprécis, on évitetoute
digression etintrospection dans les pensées des personnages qui ne sont
jugés que sur leurs faits etgestes. C’està l’instigation de Manchette que
le roman noir se politise etqu’apparaissentde nouvellesthématiques : la
critique de la société capitaliste etdes milieuxetaffaires politiques –
15
l’affaire Ben Barkainspirera Manchette pour écrireL’affaire
16.
n’Gustro.Ce sontaussi leterrorisme, la corruption policière, le
fascisme etle militantisme qui fontleur entrée dans le genre.
Si Manchette estbien le précurseur etle père de ce nouveaucourant
appelé «néo-polar », ilne se reconnaîtpas dans la génération d’auteurs

11
À côté de la Série noire ontrouve néanmoins les Éditions duScorpion fondées par
JeanHalluin.
12
MANCHETTE J.P.Chroniques, Rivages/Ecrits noirs, 1996, p 12, Paris.
13
HODINA. L.Esthétique de la rupture dans les romans de Jean-Patrick Manchette,
Mémoire de maîtrise, Octobre 1999, p 4.
14
COLLOVALD A. « L’enchantementdans la désillusion politique »,in Mouvements.
Le polar entre critique social et désenchantement,La découverte,2001, Paris, p 17.
15
Medhi Ben Barka étaitle chef de l’UNFP (Union Nationale des Forces Populaires).
Obligé de s’exiler etcondamné à mortpar contumace, il apparaissaitcomme le
principal chef de la gauche marocaine. Le29 octobre 1965, il futenlevé par des
policiers français et un agentduSDCE (contre-espionnage français), quitravaillaient,
semble-t-il, pour le compte dugénéral Oukfir, chef de la police marocaine. Il fut
d’abord séquestré puis assassiné.
16
MANCHETTE J.P.L’affaire n’Gustro, Gallimard, Folio, 1971, Paris.

17

17
qui émergentdans les années 80, dansun climatde crises économique
et xénophobe que révèlentles élections de 1983. Ils sontpour la plupart
des anciens militants de mouvements d’extrême gauche comme la gauche
prolétarienne, la LCR, le Parti Communiste, etdéçus de la révolution
avortée de 1968. Les déclarations d’auteurs de romans noirs sur leurs
affiliations passées ouprésentes à des partis politiques d’extrême gauche
sontfréquentes :« J’étais militantgauchiste audébutdes années 60
(j’avais dix-huitans). En 1960, c’étaitl’Algérie, je militais. (…) Après
1962, j’aivraimentmilité dans des organisations : j’ai été simultanément
membre duPSU, de l’Union des étudiants communistes, etd’un
groupuscule sous-marin qui s’appelait« LaVoixCommuniste »,oùily
18
avaitdes gens quivenaientsurtoutdu trotskisme etduPC (…) »
On peutparler d’une apparente homogénéisation des idéologies chezles
auteurs de néo-polar qu’il n’yavaitpas dans le polar. Cevirage débouche
sur la création de nouvelles collections politiquementancrées à gauche
telles queSanguine,Sueurs froidesouEngrenage.

Apparaîtdès lorsune sorte de « communauté » oud’« école » qui
ne se revendique certes pas commetelle, mais qui reprend les
thématiques introduites par Manchettl’ane :tifascisme, le racisme,
l’antilibéralisme qui a supplanté l’anticapitalisme, l’intérêtnouveaupour
l’Histoire. Une des particularités inhérente à ce sous-genre estson
approche antiraciste de l’immigré – mais que nous ne devons pas à
JeanPatrick Manchette –, qui devient une figure centrale etpresque
incontournable. Cette particularité estcommune àune majorité d’auteurs
issus de notre corpus.
Nombre d’entre eux, à l’image de Didier Daeninckx, sontdéçus par le
19
militantisme politique, etse reportentsur les mouvements etles causes
antiracistes – S.O.S Racisme, Mrap ouRas L’Front, bien que ce dernier
soitsurtout un mouvementanti FrontNational. Ils s’inscriventalors dans
une mécanique de lutte «contre » le racisme etl’extrême droite.
PierreAndré Taguieff constate qul’effondremen’ « aprèstdes grandes formes
idéologiques d’organisation de l’espérance collective, après le collapsus

17
MANCHETTE J.P.Chroniques, Rivages/Ecrits noirs, 1996, Paris
18
MANCHETTE J.P.Chroniques, Rivages/Ecrits noirs, 1996, Paris, p 12.
19
ThierryJonqueta commencé à militer à la Lutte Ouvrière puis à la LCR, puis a
rejointRas l’Front. Didier Daeninckxestmilitantcommuniste jusqu’en 1981, puis plus
récemmentsetournevers Ras L’Front. Frédéric Fajardie aun passé de maoïste.
JeanBernard Pouys’estengagé dans des associations anarchistes…

18

des méthodes de salutcollectif immanentque furentlesutopies
révolutionnaires (effondrementinauguré par la disqualification du
communisme soviétique), l’antiracisme demeure l’un des recours
20
possibles de l’espérance militante. »La désillusion envers la gauche et
l’extrême gauche estl’un des fermentsvoire l’un des ingrédients
essentiels dunéo-polar.

Nous l’avons ditplus haut, le néo-polar résulte aussi d’un profond
changementstylistique. Conséquence de l’« infiltration » d’auteurs de la
littérature blanche, les livres de néo-polar sontplustravaillés, l’écriture
estmoins automatique, d’autantplus que beaucoup d’auteurs prennentle
temps de se documenter sur les sujets qu’ils abordentetsont, par suite,
moins prolifiques.

En conclusion, le roman noir rend complexeune approche
analytiquparce qe ;u’il est, par définition,un refletde la société etdes
préoccupations de sontemps, il ne cesse d’évoluer dans le fond etdans la
forme. Depuis le polar des années 50-60en rupture avec le roman
policier, qui par moments se préoccupe dusocial mais finitpar se
cantonner à des histoires detruands, jusqu’aunéo-polar profondément
politisé mais plus proche de Zola par son misérabilisme que de Flaubert
pour son réalisme, ilyaune évolution sensible que nous nous sommes
efforcée de prendre en compte dans notre étude.

II. FICTION ET ROMAN NOIR

1. Quel degré de fictionalité ?

Les notions de fiction etde réalité sontcomplexes dans le roman
noir. Le genre aime brouiller les pistes en multipliantles références
historiques oupolitiques, en reproduisantdes articles de journaux, en
exploitantdes aspects autobiographiques. Il aime se donner des airs de

20
TAGUIEFF P-A.La force du préjugé, essai sur le racisme et ses doubles, Gallimard,
La découverte, 1987, Paris, p357.

19

réeltouten revendiquantlavision noire etdonc déformée qu’il en a. Le
roman noir manipule la fiction etle réel et, parfois, le lecteur.

2. La manipulation de la fiction

On ne peutnierune certainetendance chezles auteurs de romans
noirs àvouloir effacer le caractère fictionnel de l’œuvre. Que se soitpar
les références à des affaires politiques, à des faits historiques, à des lieux
oudes personnages réels, nombreuxsontles éléments qui peuventsemer
letrouble dans l’espritdulecteur quantà la réalité, avérée ounon, des
faits rapportés dans l’œuvre fictionnelle. Leton estdonné dès la préface :

Dans cette histoire, tout est inventé, ou presque. Les personnages,
l’intrigue et les rebondissements sont purement fictifs; toute
ressemblance avec des faits et des personnes ayantvraiment existé
serait donc, comme on dit, éminemment fortuite. Sont exactes en
revanche les citations de presse, le contexte dont elles rendent
compte, en particulier celui du Sentier au printemps 80et l’action
21
des trav.ailleurs clandestins pour leur régularisation

Rien de ce que l’onva lire n’a existé. Sauf, bien évidemment, ce
qui estvrai. Et ce que l’on a pu lire dans les journaux, ouvoir à la
22
télévision. Peu de choses, en fin de compte.

« Lescas sontmultiples – à défautd’être nombreux– où
l’intervention fictionnelle n’estpas clairementperçue que commeun
leurre, et une circonstance aggravantl’ae ;uteur s’abriteraitderrière la
fiction pour asséner entoute liberté (ycompris celle de setromper oude
23
mentir)toutes lesvérités, surtout» Lales moins bonnes à dire.
dimension autobiographique accentue la difficulté à faire la partdes
choses entre la fiction etla réalité. Dans satrilogie noire, écrite avantles
années 50, Léo Maletparle de ses années militantes auxcôtés des
anarchistes puis des années passées parmi les surréalistes. Il avoue

21
MANOTTI D.Sombre sentier, Seuil, policier, 1995, Paris, p3.
22
IZZO J-C.Chourmo, Gallimard, Série noire, 1996, Paris, p3.
23
LEVET N. «Roman noir etfictionalité »,inThéorie de la littérature, actualité des
études littéraires,2004, p 13. Disponible surhttp://www.fabula.org.

20

qu’elle lui a permis d’«exprimer certains sentiments oupréoccupations
qui [l’]habitaientdepuis longtemps, etdontle roman policier, avec
24
Nestor Burma, ne permettaitpas leurvéhiculatAion. ».utre exemple,
celui de ThierryJonquet, qui dans son livreDu passé faisons table rase,
25
règle ses comptes sous le pseudonyme de Ramon Mercader, avec les
staliniens qu’il a puaffronter dans sa jeunesse lorsqu’il militaità la Lutte
Ouvrière. Ces exemples révèlentl’imbrication de la réalité dans la
fiction, la partde subjectivité des romans noirs comme la complexité du
caractère fictionnel de cetype de littérature.

24
BAUDOU J. «13questions à Léo Malet», dansEnigmatika 18 spécial 81, Éditions
de la Butte auCailles, 1982, Paris, p19.
25
Assassin de Trotski.

21

2. Immigré, racisme et représentation

I. LES CONCEPTS D’IMMIGRÉ ET D’IMMIGRATION

1. Dumotauconcept

Alors qu’ausens étymologique du terme, le motimmigré désigne
une personne qui quitte son pays d’origine pour s’installer dansun pays
d’accueil, le concept« immigré »renvoie quantà lui àune diversité de
situations. En effet, l’immigration ne résulte pastoujours d’unvéritable
choixde la partde l’individumigrant, mais se révèlevécue, subie,
commeune contrainte,une nécessité mettanten jeudes impératifs de
survie pour l’immigré, ouencore pour répondre ausouhaitdupays
d’accueil.

23

Tableaun°1 :Les différents statuts d’immigrés
rapports avec les pays d’origine etd’accueil

Rapport avec
la France

Rapport avec le
pays d’origine

Figure - type

Rèfugié politique

• Immigration forcée
(question de survie).
•Le pays d’accueil
peutounon être
choisi.
• Notion de pays
sauveur.
•Situation
légale dans le pays
d’accueil si
l’immigré est
considéré comme
réfugié, illégale s’il
ne bénéficie pas du
statut.
•S’intègre
assezfacilementen
général mais peut
retourner dans son
pays d’origine si les
causes de
l’immigration ont
disparu.

Le pays
qu’il quitte parfois
avec déchirementest
considéré comme
étant uneterre de
danger, hostile, ce
qui peutcréerun
rapportconflictuel,
voireune rupture
définitive.

L’immigré espagnol
(contexte de la guerre
d’Espagne).

Immigration de
travail

•Immigration
souhaitée soitpar
l’immigré soitpar
le pays d’accueil.
•Le pays d’accueil
importe peuen
tantquetel etest
surtoutconsidéré
pour son potentiel
économique.
•L’immigration
est, lors dudépart,
vécue commeune
période qui serait
temporaire ou
transitoire donc
l’immigré ne
cherche peut-être
pas à s’intégrer.

L’immigration est
généralement vue
commetemporaire
donc l’immigré
reste lié à son pays
d’origine.

(Letravailleur
d’origine
maghrébine) dans
les années 60,
voire l’étudiant
étranger.

24

et

leurs

Personnes
issues de
l’immigration

•La France est
le pays
d’origine de
celui qui est
issude
l’immigration.
Il estde facto
intégré, mais
peutêtre enclin
à se sentir
excluou
victime de
discrimination.
• Il peutalors
naîtreun rejet
de la France et
de la culture
française, et une
volonté de
renouer avec le
pays d’origine
des parents, les
cultures etles
traditions.

Le pays
d’origine des
parents est
d’abordvu
comme étant un
pays étranger
mais les liens
avec ce pays
restentforts.
Deux types de
rapports.

Le jeune
« beur », qui
apparaîtdans
les années
8090dans les
discours
politiques, dans
la presse etles
romans noirs.

Clandestin

•Dimension
politique ou
économique.
•Souvent une
dimension de
survie.
• Situation illégale,
l’immigré a parfois
risqué savie pour
venir dans le pays
d’accueil.
L’immigré aura des
difficultés à
s’intégrer car il est
dans l’illégalité (il
doitse cacher, évite
les contacts avec la
société etses
institutions).
Souventil se
protège en restant
dans la
communauté. Il
parle souvent
difficilementla
langue française car
il n’a pas l’occasion
de l’apprendre.

Le clandestin est
très lié à son pays
d’origine, mais peut
nourrir le même
type de rapport
conflictuel que le
réfugié politique
selon les raisons de
l’immigration.

Le boatpeople, le
réfugié rwandais.

Cette diversité de situations estassezbien reproduite dans le roman
noir :lestravailleurs maghrébins dans les années 60, les immigrés
espagnols de la guimmigrés clandeserre d’Espagne, les «tLesins »...
immigrésvenanten France pour de courtes périodes sont très rares dans
les romans noirs. Nous sommes surtoutrenseignés lorsque l’immigration
estmotivée par la survie – réfugiés politiques –, ce quitémoigne déjà
d’unevision partisane. Nous avons décidé d’élargir la notion d’immigré
auxpersonnes issues de l’immigration car intellectuellementle choix
s’imposaitdansun corpus qui différencie cette population dureste de la
population française. Notre conceptde l’immigré estdonc avant toutbasé
sur ce mécanisme de différenciation – qui peutêtre neutre, positif ou
négatif – par la culture, l’origine, la langue, la couleur… Ce choixse
justifie égalementpar la prépondérance des immigrés des deuxième et
troisième générations à partir des années 80-90. Le rapportaupays
d’origine età la France diffère selon la génération de l’immigré. La
première génération garde en général des liens solides avec sa culture
d’origine etreste fidèle auxcroyances etaux traditions ; on aménage son
habitatà la manière dupays etl’on continue à parler la langue d’origine
ausein de la cellule familiale. La perspective de retour aupays reste à
l’espritde cette génération. La seconde génération estquantà elle
partagée entre le pays d’origine etla France. Le questionnement
identitaire estobsessionnel, l’immigré éprouveun sentimentde double
appartenance culturelle, d’une partà la culture française qu’il côtoie
depuis son enfance etdontilutilise la langue, etd’autre partà la culture
d’origine des parents dontil est très familier puisqu’elle imprègne la
cellule familiale. Il n’estpas rare dans de nombreux témoignages
d’immigrés de la seconde génération, d’évoquer la honte
éprouvéevis-àvis de ces parents qui ne parlentpas correctementfrançais, ouencore des
vexations subies à l’école qui leurs fontprendre conscience de leur
différence. Le rejetdes origines parentales etle désir d’intégration –
essentiellementdans le butde passer inaperçu– sontles grandes
tendances comportementales de cette génération, épisodiquement
26
repérables dans la génération précédente. Latroisième génération, qui
en général a moins de contactavec la culture d’origine que les
générations précédentes, peuteffectuerun retourvers cette culture dans

26
Voir NOIRIEL G.Le creuset français. Histoire de l’immigration XIXe-XXe siècle,
Seuil, 1988, Paris.

25

une affirmation de l’identité « immigrée ». Ce phénomène estnotamment
perceptible chezles Maghrébins etles Portugais.

2. Autour duconcept

Autour duconceptd’immigré gravitentceuxde l’intégration etde
l’assimilation. Définie par le Conseil de l’Europe, l’intégration est«un
cadre commun de protection juridique ;une participation active à la
société sur la base d’un niveauminimum de revenus, d’éducation etde
logement; le libre choixdes convictions politiques etreligieuses,
l’appartenance culturelle etsexuelle dans le cadre des libertés etdroits
27
démocratiques fondamentaux».
Quantà l’assimilateion, elle «xige des minorités ethniques qu’elles
28
adoptentla culture nationale dominante.»À l’évidence, elle induit un
degré de «fongibilité » dansla société plus importantque l’intégration.
Préférantleterme d’intégration dans les discours, c’estgénéralementà
celui d’assimilation que les politiques d’immigration renvoient.
L’intégration mesure lavolonté des immigrés de s’adapter etde
s’assimiler aupays d’accueil etla capacité d’intégration dupays
d’accueil. Les indicateurs d’intégration portentsur l’accès aumarché du
travail, les logements etservices sociaux, l’éducation, la participation au
processus politique etdécisionnel etla justice. Pour chaque indicateur,
une échelle permetde mesurer le degré d’intégration d’un pays. C’està
partir de cette base que nous analyserons les rapports entre les immigrés
etla France, le degré d’acculturation oud’assimilation culturelle, l’accès
à l’emploi… En outre, en nous basantsur les enquêtes effectuées sur les
populations immigréesvivanten France, nous avons réaliséuntableau
prenanten compte non seulementdes indicateurs d’intégration et
d’acculturation mais ceuxde non-intégration :

27
COUSSEY M.,CHRISTENSEN S. « Les indicateurs d’intégration »,in Les mesures
et indicateurs d’intégration, Éditions duConseil de l’Europe, Juillet1998, Strasbourg,
p 19.
28
Ibid.

26