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Indolents compagnons de voyage

De
432 pages

L’Albatros de Baudelaire n’est pas seulement un poème. L'oiseau emblématique a bel et bien existé. La preuve, l’un de ses descendants plane dans ce roman. Il n'est pas seul à y planer. Au moins deux humains l'accompagnent. «Deux êtres de chair et de paradoxes»

ayant, chacun de leur côté, fait de la poésie un art de vivre — particularité inespérée par les temps qui courent !... À force de conviction, leur chemin va croiser celui de l’Albatros. Tour à tour et à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, ils vont être amenés à le secourir, le remettre en route, sans savoir qu’en agissant de la sorte on influence le Destin. Et ce sera le début d’une manipulation céleste sans nom...

Ce livre est un conte, à la «philosophie» sans cesse assaisonnée d'humour. Un hymne au voyage aussi. Une épopée où, parmi les îliens plus ou moins débonnaires du Pacifique, entrent en jeu un occidental illuminé ayant troqué depuis longtemps toute ambition pour la chimère maritime, une belle métisse néo-zélandaise tourmentée par son atavisme polynésien, et puis, l’océan, un océan inédit, l’océan vu d’un albatros... il y a Bora Bora, paradis de carton-pâte, néanmoins truculente et merveilleuse, il y a les légendes aussi, dont celle des migrations maories. Il y a des paysages à couper le souffle, des tempêtes extraordinaires de vécu, des rires, des pleurs, de la passion, de l’aventure...


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couverture

Roman philosophique pimenté d'humour, c’est aussi un hymne au voyage, une épopée où, parmi les îliens plus ou moins débonnaires du Pacifique, entrent en jeu un Occidental illuminé ayant troqué depuis longtemps toute ambition pour la chimère maritime, une belle métisse néo-zélandaise tourmentée par son atavisme polynésien, et puis l’océan, un océan inédit, l’océan vu d’un albatros… Il y a Bora Bora, paradis de carton-pâte, néanmoins truculente et merveilleuse ; il y a les légendes aussi, dont celle des migrations maories ; il y a des paysages à couper le souffle, des tempêtes extraordinaires de vécu, des rires, des pleurs, de la passion, de l’aventure...

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Joël Simon

 

 

Indolents Compagnons

de voyage

 

 

 

 
 

À Christiane, à Cédric

 

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

 

À peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.

 

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

L’un agace son bec avec un brûle-gueule,

L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

 

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

 

Première partie

 

1

 

Il est sorti de l’horizon, enchaînant des courbes qu’on aurait cru guidées par le hasard.

L’oiseau.

Il est passé.

Et le ciel parcouru de petits cumulus l’a repris, rendant à cet endroit son état originel — un espace abandonné sous son dôme d’éternité —, en plein océan Pacifique, quelque part très loin, au sud de Tahiti.

L’oiseau poursuit sa route avec de grands airs de décontraction. Et pourtant. En regardant de plus près son itinéraire des derniers jours, on y verrait les signes d’une hésitation chronique, de grands « S » menant loin de part et d’autre d’une ligne orientée vers le nord-est. En vérité, un oiseau de cette espèce-là n’a rien à faire sous de telles latitudes, et s’il persiste de la sorte dans sa remontée il aura franchi d’ici peu le tropique du Capricorne et se retrouvera aux portes de la Polynésie, un monde auquel sa nature est complètement inadaptée.

Ces derniers jours, l’air traversé est allé se réchauffant de manière très nette, alors que s’estompait progressivement l’écho des tempêtes australes. À présent, la mer respire tranquillement sous la caresse d’une brise d’est. La couleur de l’eau aussi a changé. On est loin de l’opalescence verte qui baigne la Nouvelle-Zélande. En montant vers le nord, la mer n’a cessé de gagner en bleu, jusqu’à revêtir à présent le saphir de l’embellie tropicale.

De temps à autre, la brise est prise d’essoufflement, au point de ne plus soutenir l’exigeante voilure. Alors, l’oiseau se voit contraint à rompre la glisse, faisant des étendards qui lui servent d’ailes un bien vil usage, un battement, oui, un battement, puis un autre, et dix, et vingt battements lourds, pour reprendre l’élan nécessaire à un nouvel essor. Un remue-ménage tout à fait contraire à l’éthique du planeur de grand large qu’il est. Mais il n’a pas le choix. Il navigue dans ce genre de conditions limites d’où l’on ne peut s’échapper sans recourir à la gesticulation. Il s’agit de prendre suffisamment de hauteur. La libération n’en est que plus aisée. De son tremplin de cristal, il se lâche, redonnant vie au long enchantement du plané. Un coup de pinceau, souple, fin, précis, un lien entre ciel et mer, dont le prolongement surligne les flots comme pour en amortir le désordre. Qu’une vieille vague rescapée du sud ait gardé assez de mordant pour écumer encore, et la voici muselée, en douceur, par ce vol qui ne semble avoir d’autre raison d’être que lisser, affiner, arrondir, et ne laisser sur l’azur que la pureté du mouvement. L’illustration de la grâce, peut-être ?

Si seulement un témoin pouvait assister au spectacle, il serait captivé par la communion entre le vol et les éléments, et l’harmonie qui en découle lui paraîtrait inaltérable. Mais bien peu probable est l’inaltérabilité, et nul témoin dans les parages, bien sûr, personne ne serait assez fou pour se perdre dans pareil désert. Le récital a lieu en privé, pour rien, pour personne, ça arrive plus souvent qu’on le pense.

La beauté, un point c’est tout.

Mais il serait temps de présenter l’artiste. On aurait dû s’en douter, « vaste oiseau des mers » — il n’en existe pas d’autres —, « prince des nuées » — ce ne peut être qu’un de ceux-là —, un de la race des oiseaux-poètes : Diomedea, les albatros.

Notre ange de passage est un albatros royal.

Un mâle adulte, un surdoué de la grande croisière.

Un géant dont l’envergure englobe des territoires à l’échelle de continents.

 
#
 

La nuit est tombée sur l’Albatros égaré loin de ses bases.

Elle est tombée également sur les humains, êtres de chair et de paradoxes vivant à deux pas de là, dans l’archipel des confettis qui saupoudrent l’océan, plus au nord. Deux pas, deux mille kilomètres au bas mot, deux pas de géant, deux jours à vol d’albatros, pour peu que la caresse d’une tempête le permette.

Sur les îles, au contraire, sévit un temps exécrable, ciel étoilé, vingt-six degrés, dix nœuds d’alizé parfum vanille. La nuit a atteint sa maturité et le pourtour de Bora Bora scintille, tandis que résonnent tambours, cordes et chants. Il en va ainsi en cette fin de millénaire, les indigènes perpétuent la célébration de la nuit. Que ce soient des groupes folkloriques patentés qui pratiquent à présent, qu’ils le fassent devant un parterre d’étrangers à dollars, ça ne change pas grand-chose à l’esprit qui a toujours prévalu, ’aita fifi, pas compliqué, la danse, le chant, tous ensemble, et que brille la féerie tranquille…

Sur fond de polyphonie angélique, deux ombres approchent de la maison du boutiquier chinois, Laurel et Hardy, un Européen sec et un bibendum de bronze en paréo. La terre relâche l’averse du soir. Son haleine monte, chargée d’un butin de senteurs épicées. L’unique fenêtre de la maison de tôles s’éclaire de spasmes bleus. Du poste de télévision, la voix de l’inspecteur Colombo — « ... ma femme me disait hier soir qu’il fallait toujours se méfier de l’eau qui dort… » — se répand dans la quiétude des grands manguiers. Le Polynésien étouffe de sa grosse paluche un gloussement ridicule. L’autre main fait des « vas-y, vas-y » à l’adresse du Blanc — du Popa’ā —, comme on dit ici. Celui-ci marque un temps d’hésitation au pied des trois marches de l’entrée. Au désordre de leur attitude, on voit bien que ces deux-là n’ont pas bu que de l’eau… « Un petit whisky, inspecteur ? » demande dans le film une veuve distinguée.

La silhouette nerveuse de l’Européen s’imprime sur la trame du panneau en canisse qui sert de porte. Il frappe du plat de la main. Dix pas derrière, le Polynésien pouffe : « Ah, ah ! Ta’u hoa ! Cul sec, le whisky ! » s’exclame-t-il d’un ton aigu en parfait désaccord avec sa corpulence. À l’intérieur, remue-ménage de marmaille couronné par la voix d’une femme : « Je parie que c’est encore cet imbécile de Tétou… Tétou fous l’camp ! » La voix forte de Poehere, la grosse vahine qui a donné neuf gosses au Chinois. Fi de garce ! l’Européen insiste, malmenant quelque peu la fragile fermeture. De l’autre côté, l’antique Peugeot de Colombo fait crisser le gravier d’une allée américaine. À travers la canisse passent les signes d’une grande activité. Soudain, le Chinois tire brusquement le vantail à lui. Recul instinctif du Popa’ā. Il reflue au bas des trois marches, manquant perdre ses lunettes dans la précipitation. Se les recoller au visage, vite, pas le moment d’y voir trouble. La carrure étriquée du boutiquier s’inscrit dans l’encadrement sur fond de lueur cathodique. Une ribambelle de curieux, venus presto s’agglutiner derrière, forme une corolle de joyeux visages autour de son torse pâle. Râblé, bien campé sur un cerceau de jambes imberbes et musculeuses échappées d’un short flottant, le Chinois dégage une impression d’ancestrale stabilité. On devine le visage fermé, la fente des yeux, le tiret de la bouche, sévérité, efficacité, bénéfices… Sortent de là deux salves aigrelettes : « C’est quoi c’bordel ?… Tu veux quoi encore ? »… Une seconde pour s’en remettre et voilà que le binoclard commence à façonner de ses mains quelque chose dans le vide, avec une précision telle qu’il ne peut y avoir de doute : il a dessiné dans l’air des bouteilles carrées, deux, et le mouvement des doigts rajoute maintenant un bonhomme qui marcherait à grandes enjambées sur l’étiquette. Et tandis qu’il mime, un sifflement s’écoule d’entre ses dents, un message musical ponctuant d’urgence la demande. Le Polynésien est plié en deux. Il s’esclaffe en glapissant. Les gosses, eux, partis en éclats, véritablement explosés aux quatre coins, éclats de rire, rire intégral, comme s’ils assistaient à la meilleure de leur vie. Le Chinois reste de marbre, rempart de dignité sous les assauts de l’hilarité générale. « Six mille… tarif de nuit », se contente-t-il de grincer, dominant le chahut, avec un sérieux signifiant sans ambages que c’est à prendre ou à laisser. Le Popa’ā émet un sifflement, comme quoi c’est d’accord, qui a pour effet de déclencher sur le champ l’empressement du Chinois, trottinant déjà vers les profondeurs de son antre. Les fenêtres grillagées du bâtiment voisin s’éclairent. Colombo est sur le point de dévoiler le pot aux roses à la veuve interdite. Poehere, toujours rivée à la télé, lance une tirade en tahitien dont on devine la verdeur rien qu’au ton, et qu’elle achève en français par cette conclusion sans appel : « … Tu nous emmerrrdes Tetuanui, c’est pas des heurrres ! »

Sur l’écran, la veuve sanglote. Impossible pour elle d’admettre l’implacable logique de l’inspecteur. Sans quitter le poste des yeux, Poehere distribue des baffes aléatoires aux gosses qui ont le malheur de passer trop près, comme s’il s’agissait de vulgaires moustiques. Dehors, le Popa’ā attend, grattant sa barbe de trois jours. Son comparse, en plein accès d’hébétude, balance dangereusement d’avant en arrière sur ses savates à bascule. Le cuivre de sa peau capte des reflets mouvants.

De retour, le Chinois joue de ses maigres et pourtant solides épaules, histoire d’écarter deux morveux lancés dans un concours de grimaces. Sa place retrouvée dans le cadre de clarté, il pose délicatement entre ses pieds le produit de sa descente : deux bouteilles de Johnnie Walker. Il a enfilé son uniforme au passage, une liquette à fleurs. Une calculette, jaillie de la poche pectorale, est brandie sous le nez du Popa’ā. L’écran minuscule affiche la sentence : 6 000. Pas d’équivoque. Le Popa’ā tire alors de son short une boule de billets qu’il tend comme on le ferait de quelque chose pas très net. L’autre défroisse avec un ostensible respect, un à un, compte huit billets de mille, les plie bien comme il faut avant d’en empocher six et d’en rendre deux.

« Vive la brrringue ! » beugle Tetuanui.

Un retour d’alizé amène des bouffées de tāmūrē du Pearl Beach Resort, un hôtel grand luxe situé sur un îlot de l’autre côté du lagon.

« Allez, nana, Tinitō, tu viens, Silence, on se barrrre ! » Tetuanui a déjà tourné le dos.

Le Chinois ne répond pas. Il se contente de refermer la porte sur son petit paradis domestique.

 
#
 

La solitude est le domaine de l’Albatros.

La solitude induit la distinction et la distinction est le propre du noble animal. Même durant sa période de reproduction, il s’arrange pour échapper à cette sorte d’avilissement auquel aboutit une trop grande promiscuité.

Sur le flanc d’une muraille, une terrasse herbue piquetée çà et là de quelques dizaines de cratères miniatures : le camp des bohémiens du vent. Un nid sur deux est occupé par un de ces grands voyageurs au repos, ailes dignement repliées dans le dos. Le tertre du nôtre donne sur le vide, en bordure de paroi, un balcon juste assez grand pour sa femelle, son petit et lui-même. La plateforme d’envol idéale. De là, il n’y a qu’à se laisser aller pour répondre au grondement impérieux de l’appel d’air qui passe à portée, nuit et jour, sans arrêt.

Cette période de solitude partagée, il la vit dans son port d’attache, là où il est né et où il reviendra toujours. Là où cet océan minéral qu’est la pampa argentine a lancé une offensive, pénétrant les frontières d’un autre océan plus formidable encore : l’Atlantique ! Quand on regarde la carte de l’Amérique du Sud, c’est tout en bas. La Terre de Feu a fini de se tordre sous la pression des grands vents d’ouest. À son extrême avancée, un gros éclat, comme projeté en direction du levant. L’homme, à qui échappe souvent la puissance symbolique des choses, n’a trouvé qu’« Île des États » en guise d’appellation à ce défi lancé au large. Quelques escarbilles éparpillées autour. Le nid se trouve sur l’une d’elles. Le dernier rocher, le plus au sud. Après, sur la carte, il n’y a plus rien, plus de terre, seulement du bleu, seulement du blanc.

Il s’agit d’une fière fortification assiégée en permanence par les courants venus du cap Horn. Avec eux, comme les populations suivant jadis les armées, remonte un foisonnement fabuleux de plancton et de krill, accompagné de toute la faune qui en dépend.

C’est en ces lieux qu’à la fin de l’hiver se recoupent les routes de l’Albatros et sa femelle. En général le rendez-vous a lieu d’une année sur l’autre, mais pas systématiquement, parfois — sans qu’on puisse en expliquer la raison —, ils sautent une année, d’un commun accord. Toute leur vie durant, ce même endroit les verra réunis ; là où, adolescents, ils s’étaient rencontrés pour la première fois, vingt ans auparavant. Ils revenaient à l’époque d’un périple d’initiation qui avait duré cinq ans. Cinq années entières sans toucher terre ! Les plus belles années. Celles où ils avaient tout découvert. Ils étaient rentrés au bercail, gorgés de voyage, pour s’offrir un printemps fastueux, entièrement voué à la parade amoureuse. La danse, rien que la danse. Malgré cette obsession, leur chasteté avait été sauvegardée, et finalement le large les avait repris à la fin de l’été. La femelle était remontée dans les parages des Malouines, et de la Géorgie du Sud, le mâle avait plongé vers les glaces du Grand Sud. Au printemps d’après, ils avaient rejoint le rocher. Il en avait été de même les deux années suivantes. Le temps des retrouvailles, les adolescents répétaient leur tango sur terre et dans les airs, s’imprégnant l’un de l’autre. Une sorte de code s’établissait progressivement entre eux, un langage télépathique propre à leur couple. Un code nuptial qui leur servirait de signe de ralliement parmi le brouhaha encombrant les ondes du canal commun à tous ceux de l’espèce. Le destin les avait choisis, et, selon un pacte sacré, une relation exclusive et indéfectible s’était instaurée entre eux. À la vie, à la mort, c’est la loi des albatros. Les fiançailles avaient duré quatre saisons. Quatre ! À la cinquième, enfin, permission de copuler leur fut accordée. Par qui ? Par quoi ? Qu’importe. Ils copulèrent. Ils étaient alors âgés de onze ans.

Depuis, chaque fois que l’exigent les besoins de la reproduction, où qu’ils en soient de leur errance planétaire, à des dizaines de milliers de kilomètres de distance parfois, ils entrent en communication par leur lien télépathique particulier. Rendez-vous au port d’attache, sur le balcon du rocher noir.

De leurs périples naît un œuf ; œuf unique, aussi précieux que la liberté. Chacun le couve à tour de rôle. Tandis que son partenaire se refait une santé à coup d’espace autant que de nourriture, l’autre reste fidèle au poste, immobile. On dirait qu’il dort. Mais ne nous y trompons pas, il est engagé dans une phase d’intense activité psychique. Branché en permanence sur le cosmos, son cerveau enregistre la course des planètes de façon à compléter la base de données qui servira plus tard aux besoins de l’orientation. Le relais n’en est pas moins attendu comme une délivrance par le factionnaire du moment. Quand vient son tour, tout amaigri, il se libère, et part planer tout son soûl, des milliers de kilomètres, planer, enfin, planer.

L’éclosion est accueillie par un cérémonial ponctué de jappements adressés aux cieux. Pour la circonstance, le bec des parents a tourné au rose vif. C’est la fête, même si, à partir de cet instant, la tâche se complique encore. Les gardes alternées se poursuivent, à charge pour le libéré d’engranger anchois et calamars qui seront, pendant le voyage retour, transformés en un concentré par une fonction particulière de l’estomac, une sorte d’huile fortifiante, régurgitée ensuite à l’oisillon. Une campagne de pêche, c’est cinq mille milles nautiques aller-retour, parfois le double, jolie virée, l’affaire d’une petite semaine. Si les conditions sont bonnes, l’Albatros peut planer éternellement à plus de cent de moyenne sans la moindre fatigue…

 
#
 

Bora Bora, onze heures du soir. Une nuit de bringue comme les autres.

Sur la route de ceinture, le scooter pétarade, une grosse Vespa trafiquée à la mode tahitienne, capot arrière droit enlevé, que l’on voit bien la mécanique, carter moteur et pot d’échappement chromés. Un engin d’évasion, qui laisse derrière soi la fumée âcre des soucis.

Tetuanui conduit. Du moins il fait de son mieux, car les virages ont une fâcheuse tendance à se refermer plus vite que prévu, rendant les sorties scabreuses, et inévitables les incursions sur la partie opposée de la voie ou bien les parties de rodéo sur l’accotement, selon qu’on vire à droite ou à gauche. Pas une raison pour ralentir. S’agit de semer l’ennui.

Exilé sur le minuscule bout de selle que concède le volume outrancier de son compagnon, Silence, chemise flottant au vent comme chimère usée, ne craint pas la mort. La mort ? Ah, ah, qu’elle vienne, la mort, il irait jusqu’à l’appeler de ses vœux.

La route longe le lagon, profitant de l’étroite plaine littorale au pied de la montagne. Silence se tord le cou pour voir autre chose que la palissade de chair dressée devant lui. Des troncs de cocotiers passent en vrombissant dans la partie libre de son champ de vision, champ en jachère, friches obscures, les troncs passent, les uns derrière les autres, puis refluent soudainement vers la pénombre avant que ne surgisse l’immense fare du Bloody Mary qu’un généreux éclairage incendie de dorures, vrouf !… La vue des torches fichées à trois mètres de haut sur leur hampe de bambou reste collée sur la rétine du passager. Les torches montaient la garde, ajoutant à l’aspect de temple païen que cherche à donner ce genre d’établissement. Il a eu le temps de voir aussi les pèlerins des temps nouveaux qui se pressaient devant un buffet-autel dégoulinant de mets extraordinaires… Vrouf ! « Joli, joli ! Hein Silence, que c’est joli ? » crie le conducteur en ponctuant son extase de postillons voyageurs. « Qu’est-ce que je fous ici ? » se demande Silence. Il trouve le nom de Bloody Mary ridicule. Ridicule et de mauvais goût. « Pourquoi pas Bloody Jady pendant qu’on y est ?! »

Passé le Bloody, la route abandonne le bord de mer pour traverser la cocoteraie, ce qui est l’occasion d’un bon tournant à quatre-vingt-dix degrés, dur à avaler, la valeur de deux bouteilles à quarante-cinq, aurait pu penser Tetuanui. Mais il ne pense pas, il fonce…

Tout à coup, la route a disparu, comme pour confirmer de façon définitive la tendance qu’elle avait à se dérober sous les roues. Dans le faisceau du phare, une étendue de vase à tupa l’a remplacée. « Tupa », c’est le nom local pour les crabes fantomatiques qui hantent les cocoteraies dès la fin du jour. Ceux qui pullulent dans les environs rentrent aux abris comme un seul homme, tandis que, par l’effet d’un violent cabrage, l’éclairage s’égare dans le plafond de palmes. « Pas norrmal » estime Tetuanui, lequel, à partir de ce moment, désolidarise sa trajectoire d’avec celle commune à ses savates et la Vespa…

Sa retombée se fait dans cette espèce de no man’s land qui longe d’ordinaire les routes des îles, un espace criblé de trous, galeries et monticules, l’œuvre de terrassement des tupa qui ramollissent le sol pour le transformer en cette aire de réception très prisée des scootéristes en goguette.

Aucun détail n’échappe à Silence. À une longueur derrière, il s’efforce de maîtriser l’emballement dans lequel il est lancé. Une prévoyance toute occidentale a su lui faire quitter le navire à temps, alors que Tetuanui, instinctivement dressé sur la pédale de frein, s’investissait à fond dans le tout droit. Le barrissement du pneu arrière a agi comme un signal d’alarme, provoquant l’éjection de Silence. Une bonne poussée sur les bras, et l’arrière-train callipyge de la monture lui a filé entre les jambes. Sur son élan, il a suivi, comme magnétisé par la lumière rouge du stop. Un lien élastique dans le dos le reliant aux étoiles, en trois enjambées de sept lieues il a survolé le fossé peu profond, dont l’épaulement arrondi venait de servir de rampe de lancement au scooter sidéral. Fort occupé à maîtriser sa situation, il n’a cependant rien raté de l’envolée du gros. « Voilà qui promet un atterrissage explosif », s’est-il entendu penser…

… Rien du tout. Doué de l’extraordinaire souplesse commune aux autochtones d’ici, le Polynésien part dans un roulé-boulé digne d’un ceinture noire quatrième dan tout en gardant son homogénéité jusqu’à complète extinction cinétique, la tête à cinquante centimètres du premier tronc.

Silence le retrouve là, sur le dos, paréo retroussé sous les bras, masque de jovialité indéracinable, à contempler la cime des cocotiers. Le fil de ses idées a fait un nœud inextricable. Une, tout de même, parvient à se dégager, une de ces idées d’ivrogne dont la fixité sert de soutien dans le vacillement du monde. Une idée qui vient éclore en quelques mots porteurs d’une angoisse impromptue : « Les bouteilles, Silence, les bouteilles ?! Va vite voirr que les bouteilles elles soyent pas foutues ! »

 
#
 

Parfois, quand le climat ne se prête plus aux expéditions hauturières, quand les calmes se prolongent, l’Albatros se rabat sur des occupations infiniment moins nobles — il faut bien l’avouer —, et, à la vérité, assez déplacées pour un représentant de l’espèce. On l’aura compris, cet albatros-là, plus que tout autre, est doué d’une sérieuse tendance à la singularité, une déviance qui l’amène à quitter, plus souvent qu’il ne devrait, les chemins confortables de l’orthodoxie.

Il n’hésite pas, à l’occasion, à s’acoquiner avec skuas et autres pétrels géants, la pire engeance d’assassins qui soient. Ainsi donc, lui arrive-t-il de s’inscrire dans les rangs des croque-morts. Il s’agit avant tout d’une source alimentaire d’appoint, c’est vrai, mais aussi — il serait injuste de passer sous silence une telle connotation indéniablement positive — d’une activité qu’on pourrait qualifier de service. Service rendu aux pingouins de Magellan, les occupants très affairés d’une crique de l’île voisine.

Belle colonie en vérité, que celle constituée par les êtres de l’En-Dessous !

En dessous, oui, toujours, car là est leur place.

En dessous quand ils volent, car ils volent sous la surface de la mer. En dessous également quand ils nichent, dans des terriers criblant le sol par milliers et formant une véritable cité souterraine dont l’emprise s’étend sur près d’un kilomètre à l’intérieur des terres. Tout un réseau de voies relie les différents quartiers au grand axe menant à la grève de galets. Sur ce véritable boulevard, passe sans arrêt la multitude, bien canalisée en deux flux opposés. Petits charlots à l’uniformité méticuleuse, ils se croisent en claudiquant, bien appliqués à ne rien perdre de leur dignité. Ceux au ventre vide partent au boulot sur le même rythme, ni plus vite, ni plus lentement, que ceux qui reviennent, fourbus et gorgés des provisions qu’ils ramènent au terrier. Des milliers et des milliers, sans cesse.

Ce n’est pas ce qui impressionne l’Albatros — oh non, il en a vu bien d’autres !

Il a même approché, au cours de ses voyages, des colonies sans commune mesure, habitées par une autre sorte de pingouins. Des êtres très grands, multicolores, braillards et grouillants, qui construisent eux-mêmes les rochers à l’intérieur desquels ils nichent.

Évidemment, il ignore que ces pingouins-là se désignent eux-mêmes du nom d’Hommes et que leurs colonies formidables s’appellent Christchurch ou Punta-Arenas, mais il les a bien vues.

Il a passé son chemin. Mieux vaut rester à l’écart de ces animaux-là, conformément à ce qui est prescrit dans le registre génétique. Ils n’ont pas l’air bien féroces, à première vue, mais qu’on ne s’y trompe pas, leur cri est redoutable. Une sorte de gargouillis incessant aux inflexions discordantes.

La parole, selon leur propre terme. La parole, qui sonne à la perception des albatros comme un insoutenable hurlement.

Le registre, qui se réfère à eux sous le nom de « pingouins hurleurs » ou « hurleurs » tout court, exhorte à la prudence et préconise de se garder hors de portée de l’étrange cri, lequel détient en outre la particularité de subjuguer celui qui l’entend. Un moyen pratique pour s’emparer des âmes et les assujettir.

Que dire d’autre des hurleurs ?… Pas tellement comestibles dans l’ensemble, à part leurs yeux, bien sûr, leurs yeux au merveilleux goût de coquillage frais. Ils ont aussi quelques autres particularités plutôt appréciées des albatros d’ailleurs…

Mais pas d’anticipation, revenons à nos pingouins, ceux qui nous intéressent pour le moment, nos petits pingouins, dits « pingouins de Magellan ».

Passée la saison des amours, quand la frénésie est retombée et que la croissance des petits est devenue une course contre la montre, ne monte plus de la colonie que le murmure crissant de l’ensemble des pas, avec, pour fond sonore, la rumeur des éléphants de mer déchirée de loin en loin par l’appel sinistre des charognards.

C’est à l’embouchure du boulevard qu’officie l’Albatros.