Ingres, étude biographique et historique ; par Maxime de Montrond,...

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J. Lefort (Lille). 1868. Ingres. In-18, 138 p., portrait.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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INGRES
ÉTUDE
BIOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE
PAR MAXIME DE MONTROND
L\¡¡aAIBIE DE J LHOT'"; /.-4
LILLE
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Guerriers les plus célèbres. » 85 Villars le maréchal de). » 75
Hommes d'état » 85 Louis XIV, roi de France. 1 »
Magistratslespluscélèbres. » 85 Napoléon. 1 »
Marins les plus célèbres.. 85 Stanislas, roi de Pologne. 1 »
Architectes les plus célèb. « 85 Haydn. » 60
Médecins les plus célèbres. » 85 ^>zart* 5
Silv-.o Pellico. 75
Peintres les plus célèbres. » 85 de D J 5
Artisans les plus célèbres. D 85 Berulle (le card~i- nal ,d~ e). 85
C sta t" 1 G d 75 Brydayne, missionnaire. i »
Constantin le Grand. » 75 Fénelon. f »
Théodose. 85 Bossuet.
Charlemagne. 75 Michel Ange. » 75
Philippe Auguste. 1 » Raphaël. -- 75
Godefroi.de Bouillon. 1 » Fernand Gortez. » 75
Du Guesclin. t. D'Aguesseau, chancelier. » 75 -
Clisson, connétable. D 75 De la Motte, év. d'Amiens.. 85
Charles de Blois. » 75 Desgenettes curé N.D.Vict. » 75
Aubusson (Pierre d'). "85 Vianney, curé d'Ars. D 70
Christophe Colomb. » 85 Jean Reboul. D 65
Louis XII, roi de France. 1 » Le P. Lacordaire. » 75
François 1er, roi de France. f. La Moricière (le gén. de) » 85
Bayard. » 85 Marguerite de Lorraine. » 75
Henri IV, roi de France, t. Maintenon (M1" de). » 85
Crillon. 1 » Marie Leczinska, r. de Fr. 1 -
Pierre Corneille. » 7 5 Marie-Antoinette, r. deFr. 1 »
Torenne. » 85 Sombreuil (Melle de). » 75
Racine (Jean). D 75 Philippe de Gheldres, 'duchesse
Jean Bart. » 75 de Lorraine. » 60
, Format in - 18
Jeanne d'Arc. » 60 Drouot, général. » 30
Thomas Morus. » 30 Daniel O'Connell. » 30
Fisher, év. deRochester. » 30 Louis XVII. » 60
Charles le Bon, c. de Fl. » 60 Hohenlohe (le pr. A. de). n 30
Claver, apôtre des nègres. » 30 Affre (Mgr), arch.de Paris. - 30
Eudes (le P. ), fond.d'ordre. » 30 Lafeuillade, soldat. » 30
Sobiéski. 30 Cheverus (le cardinal de), arche-
Boufflers (le maréchal de). » 30 vêque de Bordeaux.. 30
Louis XVI. -60 Chateaubriand. » 30
1 Leforl , F. dit e ii r
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INGRES
ÉTUDE
BIOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE
- MAXIME DE MONTROND
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Propriété et droit de traduction réservés.
AVANT-PROPOS
Le T4 janvier 1867, le dernier et le plus
illustre représentant de l'art en France au
xixe siècle terminait sa longue carrière.
Après Paul Delaroche, Ary Scheffer, Horace
Vernet, Eugène DelacroixHippolyte Flan-
drin, et plusieurs autres, peintres ou scul-
pteurs , Ingres, le vénérable doyen de toute
cette génération d'artistes, descendait à son
tour dans la tombe. "Ce nom, inscrit le
dernier sur la liste funèbre, est aussi le
VI AVANT-PROPOS
plus grand. Ingres nous apparait aujour-
d'hui comme l'une de ces glorieuses figures
qui sont dignes de l'admiration de leurs
contemporains, et qui passeront à la pos-
térité, entourées du respect des âges. Pen-
dant soixante ans, il opposa aux attaques
les plus passionnées l'énergie d'une volonté
persévérante, l'exemple d'un dévouement
absolu à son art, l'autorité d'une science
consommée et d'un génie fécond jusque
dans sa vieillesse. N'en est-ce point asse
pour rendre un nom glorieux et digne de
mémoire ?
Nous venons donc consacrer quelques pages
à cette mémoire illustre du vieux maître,
comme nous avons fait naguère pour son
plus cher élève, Hippolyte Flandrin. Nous
en parlerons en toute liberté et franchise,
AVANT-PROPOS VU
sans enthousiasme aveuglé, mais aussi avec
tout le respect qui est dû à l'histoire d'un
artiste du premier ordre.
Loin de nous, toutefois, la prétention
de transformer Ingres en peintre chrétien;
il convient de réserver ce glorieux titre à
l'artiste qui, religieux et chrétien par con-
viction , fils de l'Eglise par la. pratique des
devoirs qu'elle impose, rallie son talent,
son génie, ses actes et ses œuvres autour
de sa - foi comme une armée autour d'un
drapeau..Tel nous avons montré Hippolyte
Flandrin. Mais en dehors de cette confes-
sion persévérante, « faut-il, comme on l'a
dit, mépriser l'action du guerrier libre qui
est venu à son heure combattre sous les
mêmes couleurs ? Ingres n'était pas un
artiste chrétien par l'unité de l'art et de
VIII. AVANT-PROPOS
la vie. Mais tandis que son art donnait
des gages au paganisme, sa vie et sa mort
le montrent sujet fidèle de l'Eglise; et en
définitive, chaque fois que sa main, d'ac-
cord avec son cœur, a apporté à la reli-
gion l'hommage d'un art puissant, il a
plus fait pour l'art chrétien que beaucoup
d'autres »
Puisse cette étude, impartiale et fidèle,
être utile à quelques-uns, surtout aux jeunes
artistes, auxquels elle s'adresse particuliè-
rement !
1 Ch. Lagrange.
Le Tréport, septembre 1868.
2
INGRES
————————————————————— 1 Œ)a(JF-
CHAPITRE PREMIER
Premières années. - L'atelier de David.
Ingres (Jéan Dominique Augustin) naquit à
Montauban, le 29 août 1.780. Son père, origi-
naire de Toulouse, était sculpteur et musicien,
se piquant aussi de peinture et d'architecture.
Un petit dessin d'une descente de croix, conservé
au musée de Montauban, atteste chez Ingres
père, à défaut d'un talent véritable, quelques
intentions personnelles.
Ingres fils, héritier du même tempérament,
10 INGRES
annonça de bonne heure une nature d'artiste, qui
se condensa sous deux formes plus fermement
accentuées, la peinture et la musique. On mit
à la fois dans ses mains un archet et un crayon.
Les préférences du jeune Augustin parurent tout
d'abord inclinées vers le premier; il témoignait
beaucoup plus d'empressement à exécuter des
gammes, et bientôt de petits airs, qu'à dessi-
ner des nez, des yeux et des oreilles. « J'ai été
élevé dans le crayon rouge, a-t-il dit lui-même ;
mon père me destinait' à la peinture, tout en
m'enseignant la musique comme un passetemps.
Cet excellent homme, après m'avoir .remis un
portefeuille qui contenait trois ou quatre cents
estampes d'après Raphaël, le Titien, le Corrége,
Rubens, Teniers, Watteau et Boucher, me donna
pour maître M. Roques, élève de Vion, à Tou-
louse. J'exécutai, sur le théâtre de cette ville,
un concerto de violon de Viotti, en 1793, à
l'époque de la mort du roi. » Il avait alors treize
ans seulement. S'il se fut livré tout entier à l'art
musical, la France aurait pu compter un célèbre
compositeur et virtuose de plus. Mais les pin-
ceaux l'emportèrent sur l'archet. Ce fut vers l'âge
de quinze ans que se révéla chez le jeune artiste
CHAPITRE 1 11
sa vocation véritable. Il avait débuté par quelques
patients dessins à la plume. Mais Roques arracha
son élève à ces travaux de calligraphie.et lui mit
le pinceau à la main. « Mes progrès en peinture
furent rapides, racontait encore -M. Ingres. Une
copie de la Vierge à la chaise, rapportée d'Italie
par mon maître, fit tomber le voile de mes yeux ;
Raphaël m'était révélé : je fondis en larmes. »
Ingres, enfant, adolescent, à cette époque de
sinistre mémoire, où les églises étaient fermées,
les prêtres proscrits, n'eut pas le bonheur de
recevoir cette éducation chrétienne et forte qui
- est le plus précieux trésor de la vie. Il s'était
élevé un peu au hasard, au milieu de ces temps
d'orages, et, comme tant d'autres, il n'avait pu
donner pour guide à ses premiers pas dans la
carrière le céleste phare vers lequel il devait
aussi revenir plus tard. Nous qui sommes nés ou
avons été élevés dans des temps plus sereins,
soyons indulgents envers les hommes de cette
vieille génération, aujourd'hui à peu près éteinte ;
et félicitons-nous d'avoir vu, et de voir encore
les plus illustres d'entre eux ramenés, par la
droiture de leur caractère ou par l'amour de la
science et de l'art, vers la foi de leurs pères,
12 INGRES
dont les vives clartés n'ont point éclairé leurs
premiers ans.
Devant cette toile de la Vierge à la chaise,
fidèle copie d'une des plus belles madones de
Raphaël, le jeune élève de Roques s'est donc
senti ému. Lui aussi, il pouvait dire dès lors,
comme le Corrége : Anche io sono pittore 1. Dès
ce moment, en effet, l'artiste a fait son choix :
il sera peintre; le violon, auquel il devait reve-
nir plus tard, mais comme distraction et simple
amusement, fut mis de côté pour la palette; l'é-
lève redoubla d'ardeur, ses progrès furent tels,
que l'année suivante, sa famille, regardant un
atelier de province comme déjà indigne de lui,
jugea qu'il était temps de l'envoyer à Paris pour
y continuer et compléter ses études.
C'était en 1796, au temps du Directoire. L'en-
seignement de la peinture se concentrait alors à
peu près dans un seul homme : c'était Louis David.
Né à Paris en 1748, le célèbre peintre David
avait entrepris de restaurer l'art en France en
y faisant revivre le goût des beautés antiques.
Passionné pour les républiques de la Grèce et de
Rome, il avait espéré en transplanter aussi chez
1 Moi aussi je suis peintre.
CHAPITRE f 13
nous les institutions. En 1791., il offrait à l'As-
semblée constituante son grand tableau du Ser-
ment du Jeu de paume, suivi bientôt après de
la Mort de Michel Lepelletier et de la Mort de
Marat. Membre de la Convention, il s'était fait
remarquer par son ardeur républicaine, figu-
rant parmi les montagnards, et tenant un mo-
ment la présidence de l'assemblée. À partir de
l'année 1796., cependant, le grand artiste s'était
retiré de l'arène politique, et adonné tout entier
aux arts, il ne s'occupait plus que de produire
ses chefs-d'œuvre*. C'est alors qu'il reçut dans
ses ateliers le jeune Montalbanais.
Le nouvel élève s'appliqua tout aussitôt très-
sérieusement à l'étude de son art. Voici en quels
termes M. Delécluze, compagnon d'atelier du
jeune Ingres chez David, apprécie les commen-
cements du futur auteur du Martyre de saint
Symphorien.
« Parmi les élèves que leur caractère isolait
davantage, ou a dû remarquer le sage Moriès,
qui se mêlait peu à toutes ces folies, et dont la
plaisanterie habituelle était de répéter à ses ca-
marades, si jeunes et si fous : « Messieurs,
1 Le Serment des Horaces, Léonidas aux Thermopyles, etc.
14 INGRES
» amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de pen-
» ser à la mort. » Cet aimable et brave homme
n'a laissé aucun ouvrage qui puisse consacrer sa
mémoire, et c'est ce qui fait qu'on parle de lui
toutes les fois'que l'occasion s'en présente, car
rien n'est si digne d'intérêt que ces âmes nobles,
sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et
briller le mérite.
» Il n'en est pas ainsi d'un autre élève que
David reçut dans son école, et qui non-seulement
se fit distinguer par la candeur de son caractère
et sa disposition à l'isolement, mais qui donna
encore, tout auitôt qu'il parut, des preuves d'un
véritable talent : c'est M. Ingres. Ainsi que Granet,
i Ingres n'a changé ni de physionomie ni de ma-
nière depuis SOB adolescence. En retranchant le
surplus d'embonpoint que produit l'âge, Ingres,
en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est
vrai de sa personne ne l'est pas moins de son
caractère, qui a conservé un fond d'honnêteté
rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste
et de mal, et de son esprit, qui s'est toujours
maintenu dans la même région. C'est un de ces
hommes qui ont été mis au monde comme on
coule une'statue de bronze.
CHAPITRE 1 15
» En entrant à l'atelier de David, Ingres arri-
vait Je Montauban, sa ville natale, où dès l'en-
fance il avait étudié la peinture sous la direction
- de son père. Relativement à sa jeunesse, il était
déjà habile à manier le pinceau, lorsque David
se chargea du soin de l'enseigner. Dans l'école,
il était un des plus studieux, et cette disposition,
jointe à la gravité de- son caractère et au défaut
de cet éclat de pensée que l'on appelle esprit en
France, fut cause qu'il prit très-peu de part à
toutes les folies turbulentes qui avaient lieu au-
tour de lui. Aussi étudiait-il avec plus de soin et
de persévérance que la plupart de ses condis-
ciples. Tout ce qui caractérise aujourd'hui le
talent de cet artiste, la finesse du contour* le
sentiment vrai et profond de la forme, et un mo-
delé d'une justesse et d'une fermeté extraordi-
naires ; toutes ces qualités se faisaient déjà re-
marquer dans ses premiers essais. Ces mérites
n'échappèrent aux yeux de personne, et quoique
plusieurs de ses camarades, et David lui-même,
signalassent une disposition à l'exagération dans
ses études, tout le monde fut frappé de ses
grandes aptitudes et reconnut son talent 1. »
1 DELÉCLUSE : David, son école et son temps.
16 INGRES
Ingres, à l'école de Louis David, commença
sous sa direction les études d'après l'antique, qui
formaient la base de l'enseignement nouveau.
Mais déjà il avait tenu le pinceau et la palette,
déjà il avait salué Raphaël : il y avait un véritable
peintre en lui. Il ne pouvait pas se laisser absor-
ber par la discipline de l'antique. Bientôt, à
mesure que les victoires de nos armées enrichis-
saient Paris des dépouilles de l'Europe, lorsque
Ingres retrouva' Raphaël au Louvre, non plus
traduit par un copiste, mais dans la virginité de
ses conceptions immortelles, la protestation de sa
raison de peintre contre l'enseignement de l'atelier
s'accentua de plus en plus. Cet esprit droit et
logique ne put se résoudre à admettre le contre-
sens érigé en principe par Louis David. Il aimait
sans doute l'enseignement substantiel de ce chef
d'école, mais il en avait compris bien vite les
exagérations et les dangers.
Un critique ingénieux, qu'une fin prématurée
enlevait naguère aux lettres et aux arts, a par-
faitement indiqué et décrit les raisons pour les-
quelles le jeune artiste se sépara de bonne heure
de l'école du maître. Ecoutons M. Lagrange :
« Le raisonnement d'Ingres était bien simple,
CHAPITRE 1 17
et l'on s'étonne qu'il ne soit pas venu à l'esprit
de tous les élèves de David. Etant admise et re-
connue la nécessité d'une tradition, d'un principe
d'étude emprunté au passé, pourquoi emprunter
ce principe au passé de la statuaire plutôt qu'au
passé de la peinture? S'agit-il de modeler des
statues, de sculpter des bas-reliefs ? la statuaire
antique sera le maître préféré, le modèle irrécu-
sable, le point de départ nécessaire. Mais s'il
s'agit de peindre des tableaux, le point de départ
devra être un tableau, le modèle une peinture,
le maître un peintre ! Or, comme la peinture an-
tique n'existe plus, ou existe seulement par des
fragments ou des copies qui permettent des in-.
ductions mais qui ne sont pas des œuvres de
maîtres, il devient inutile de remonter jusqu'à
l'antique. A moitié route, entre le temps présent
et l'antiquité, se rencontre un peintre qui sut
concilier les qualités les plus hautes de la pensée,
les qualités les plus charmantes et les plus fortes
de l'expression, avec celles de l'exécution la plus
sérieuse. Voilà le maître désigné aux peintres,
voilà le modèle, voilà le point de départ. Or, ce
maître, c'est le chef de l'école romaine, c'est
Raphaël. En adoptant Raphaël, Ingres ne détrui-
18 INGRES
sait pas la tradition, il en déplaçait le nœud • il
rectifiait au profit de la peinture la réforme de
Louis David; il faisait œuvre de logique."
» Est-ce à dire qu'il méconnut la valeur des
autres écoles de peinture? Gustave Sanche, appelé
à juger Ingres de son vivant, a voulu démontrer
que Michel Ange, Léonard de Vinci, Titien, PélUl
Véronèse, Rubens, Van-Dyck, Rembrandt, Ye-
lasquez, sans oublier Giotto ni Fra Angelico,
méritent d'être admirés, même à côté de Raphaël,
et qu'aucun artiste, fut-il M. Ingres, n'a le droit
de les proscrire. Assurément l'écrivain avait rai-
son, et jamais Ingres n'a jeté l'anathème à ces
noms vénérés. Nous le verrons copier à Florence
le Titien, et vers la fin de sa vie prendre plai-
sir à reproduire des portraits d'Holbein. Mais la
question qui s'agitait alors dans l'esprit d'Ingres
et qui remplit toute sa carrière de peintre et de
professeur, n'était pas une question de critique
historique, c'était une question d'enseignement.
Il fallait trouver dans la tradition un point de
départ solide, un principe certain, un maître
incapable d'égarer ses disciples; Ingres n'hésita
pas, il alla droit à Raphaël ; il y alla, poussé par
son instinct, par la logique, par la sûreté de son
CHAPITRE 1 19
goût et aussi par la force des choses. Un élève
de David, auquel on prêchait la correction des
formes, la simplicité des mouvements, le jet
heureux des draperies, l'harmonie des lignes, en
un mot toutes les beautés de l'art antique, et qui
regardait lui-même ces beautés comme la condi-
tion vitale de l'art, ne pouvait pas aller à un
autre maître que Raphaël, parce que ni Giotto,
ni Yelasquez, ni Rubens, ni Titien, ni Michel
Ange, ni Léonard de Vinci n'ont réuni à un
degré égal de pondération le sentiment complet
de ces beautés et le talent de les exprimer à la
fois sur la toile. Quant à cumuler et à fondre en-
semble des emprunts faits au génie de chacun de
ces maîtres, c'est une de ces idées spéculatives
que le bon sens pratique n'admettra jamais. Je
le répète, il n'y avait point là une question
d'esthétique, de critique, d'histoire, de philo-
sophie de l'art, et c'est pourquoi Ingres ne songea
pas à la résoudre par l'éclectisme. Une jeune
plante a besoin d'un tuteur. Ingres ne songeait
pas à s'en passer; au contraire, il voulait une
greffe vivace pour enter son éducation de peintre.
Or, Louis David greffait la peinture sur la
sculpture, perpétuant ainsi un contre-sens fatal.
20 INGRES
Ingres, plus rationnel, reconnut la nécessité de
greffer la peinture sur la peinture, et, avec une
netteté de jugement qu'on ne saurait trop admi-
rer, il choisit la greffe la plus vivace, le tuteur
le plus droit, l'enseignement le plus élevé, le
plus large et le plus pratique. Ce n'était pas un
mur infranchissable qu'il dressait devant lui et
auquel il s'attachait comme un lierre docile, in-
capable de vivre seul. C'était une base solide sur
laquelle il venait dresser sa personnalité 1. »
1 Léon Lagrange.
CHAPITRE II
Premiers tableaux à Paris.
En 1800, Ingres, âgé de vingt ans, concou-
rut pour le prix de Rome. Son tableau, Antio-
chus renvoie à Scipion son fils qai avait été fait
prisonnier, obtint le second prix. Ce succès
exempta le jeune homme de la conscription.
Plus heureux au concours de l'année suivante,
il mérita-le premier grand prix. Le sujet était :
Achille recevant dans sa tente les envoyés
d'Agammennon. Ces deux tableaux se distin-
guent déjà par une touche large, un dessin
savant et de belles carnations. Le second, con-
servé aujourd'hui à l'Ecole des beaux-arts,
aurait dû envoyer le jeune lauréat à Rome, si
la situation du trésor public l'eût permis. Mais
l'académie de France à Rome étant supprimée
depuis 1793, Ingres se vit contraint, bien à
22 INGRES
regret, de rester à Paris. Il y vécut dans un
état voisin de la misère, en s'occupant de des-
sins et d'illustrations de livres. Il employait le
plus de temps possible à copier les antiques du
Louvre et les estampes de la Bibliothèque im-
périale..
Son goût pour les maîtres du seizième siècle
commençait aussi à se développer. Il occupait
alors une des cellules de l'ancien couvent des
Capucines, au coin de la rue de la Paix et du
boulevard. C'est là que s'étaient retirés plu-
sieurs artistes peintres ou sculpteurs : Girodet,
Gros, Delécluze, comme lui élèves de David,
Dupaty, Chauvain, Granet, Bergeret, Bartolini,
etc. Ingres, en compagnie de Bartolini et de
Bergeret, dirigeait là ses études sur les artistes
italiens de la Renaissance. « A eux trois ils for-
maient, dit M. Delécluze, une espèce d'académie
à part dans les Capucines. Personne n'était admis
chez eux, et l'on n'avait qu'une idée vague de
ce qu'ils faisaient dans le mystère de leurs ate-
liers. »
Durant cette période de 1801 à 1806, quel-
ques premiers portraits vinrent aussi révéler
chez le jeune Ingres les traces d'un admirable
CHAPITRE Il 23
talent dans ce genre de peinture. Son portrait
propre, à l'âge de vingt-quatre ans, le portrait
de M. Ingres père, ceux de M. Gélibert de
Montauban et du sculpteur florentin Bartolini,
précédèrent le portrait de Bonaparte premier
consul, commandé par l'hôtel-de-ville de Liège.
A ce portrait du premier consul se rattache une
anecdote qu'un écrivain raconte en ces termes :
« En même temps que M. Ingres recevait la
commande de cet ouvrage, Greuze, alors affaibli
par la misère, les chagrins et les ans, fut dé-
signé pour exécuter, lui aussi, le portrait de
Bonaparte. Or celui-ci était trop pressé d'affaires
pour favoriser chacun d'ijne séance de pose. Il
fut donc convenu qu'il rencontrerait simplement
les deux peintres dans une galerie du palais de
Saint-Cloud, et, de la sorte, se montrerait un
instant à eux pour qu'ils se fissent à peu près
une idée des traits et de l'expression de son
visage, de l'allure de sa personne. En vérité,
on ne pouvait moins accorder.
» Les choses ainsi réglées, Bonaparte, accom-
pagné de quelques personnes, entra effective-
ment dans la salle où Ingres et Greuze avaient
été introduits : Ingres, bien décidé à mouler dans
24 INGRES
son esprit, d'un regard, la physionomie du héros ;
Greuze, en manchettes, en jabot, poudré, mus-
qué, fardé, s'apprêtant à déployer les belles
manières du dix-huitième siècle. Aussitôt il alla
droit aux artistes, et s'adressant à l'un des
officiers qui l'entouraient :
« Hé quoi I ce sont là les peintres qui doivent
faire mon portrait?
- Oui, général.
- Hum! dit-il en désignant Ingres qui se
tenait ferme sur les jarrets et le regardait fixe-
ment, en voici un que je trouve bien jeune.
Quant à l'autre. (et il toisait de l'œil le
pauvre Greuze qui, malgré son âge, s'évertuait
à arrondir le bras, tendre la jambe, ployer
l'échiné comme quinze ans auparavant les sei-
gneurs à Trianon) quant à l'autre. je le trouve
trop vieux. » Puis le grand homme tourna brus-
quement les talons et se perdit dans les so-
lennelles profondeurs des appartements voisins,
laissant nos artistes tout ahuris d'un tel ac-
cueil 1. »
L'Empereur Napoléon Ier sur son trône, qu'on
voit aujourd'hui à l'hôtel des Invalides, fut
1 Olivier Merson : Ingres, sa vie el ses œuvres.
CHAPITRE II 25
3
exposé au salon de 1806. Il valut au jeune
artiste les premières sévérités de la critique. Les
'juges habitués aux conventions de l'école,
furent complètement déroutés à la vue de cet
ouvrage, qui abordait la nature d'une façon si
imprévue, si indépendante. « Comment, se de-
mande l'un d'eux, avec autant de talent, avec
un dessin aussi correct, une exactitude aussi
parfaite, M. Ingres est-il parvenu à faire un
mauvais tableau? » La réponse : » C'est que
M. Ingres a voulu faire du singulier, de l'ex-
traordinaire. » Et le critique ajoute : Il y a des
esprits aigus qui, semblables à la chèvre, ne se
plaisent que sur les rochers à pic. » Définition
très-juste, sous sa forme ironique, d'un génie dé-
daigneux des bas-fonds et amoureux des sommets.
L'Empereur sur son trône n'est pas sans dé-
- fauts; mais il a aussi des qualités qui frappent.
On admire le caractère austère du personnage,
la majesté de l'attitude, le style grandiose du
dessin; c'est un portrait épique. L'intelligence
du peintre, qui ne récusait aucune des formes
expressives du grand art, avait adopté celle de
l'épopée pour représenter l'empereur des Fran-
çais.
26 INGRES
Le portrait d'Ingres par lui-même, exposé
aussi au salon de 1806, ne fut pas traité moins
sévèrement que son Empereur, et la critique ne
ménageait pas les conseils. « M. Ingres,
écrivait-on à ce sujet, est dans un âge où la
réussite de toute la vie dépend surtout de la
marche que l'on suit : il a du talent, il dessine
bien, il sort de l'école d'un grand maître : qu'il
en suive les préceptes sans se laisser aller à la
fougue d'une imagination déréglée qu'à son âge
on est tenté de prendre pour le feu du génie,
et qu'il sache surtout que dans les arts il faut
instruire et plaire, et que la difficulté vaincue
en ne produisant qu'une admiration stérile et
qui s'efface bientôt n'est d'aucune utilité. *
Un sage écrivain, dans une très-intéressante
étude sur Ingres, rappelait naguère ce langage
de la critique sur les premiers ouvrages de
l'auteur du Vœu de Louis XIII, et il ajoutait
ces paroles significatives : « .,. Il m'a paru
curieux de préciser le point de départ du génie
d'Ingres et de mesurer la route parcourue. Cet
homme, que l'opinion des derniers temps oppo-
sait aux prétendus novateurs de notre école,
eut donc d'abord la gloire d'être traité de nova-
CHAPITRE 11 27
teur. Son Empereur héroïque, son propre por-
trait éclatent de style. Ces deux œuvres., hono-
rées des dédains de nos fantaisistes, ont été
regardées à leur apparition comme de dange-
reuses fantaisies. Etrange revirement des choses
d'ici-bas 1 C'est ainsi que les hommes de génie,
en formant l'opinion de leur siècle, lui donnent
des ailes pour les dépasser. 11 n'est pas une des
difficultés vaincues par un de ces effets bizarres
et extraordinaires, reprochés par Chaussard au
débutant de 1806, qui ne soit acceptée aujour-
d'hui parmi les éléments habituels de l'art. Le
peintre assez osé pour les afficher à cette époque
devait payer cher son audace. Il lui fallait lutter
pendant un demi-siècle avant de s'imposer à l'opi-
nion. La critique, jamais désarmée, lui repro-
chera longtemps encore la qualité « singulière »
signalée dès 1806 et qui caractérise toute son
œuvre, l'horreur du banal. Ne cherchons pas
ailleurs le secret du peu de popularité qu'Ingres
a rencontré parmi ses contemporains et ses
compatriotes. Il avait horreur du banal, et la
France en raffole 1. »
• Mais pendant que la critique jugeait ainsi
1 Léon Lagrange.
e
28 INGRES
les premiers travaux d'un jeune artiste, celui-ci
entrait enfin en possession du bonheur attendu
depuis cinq ans. Il était à Rome. Il voyait
Raphaël chez lui, sous le ciel qui l'inspira,
dans le cadre fait pour ses œuvres immortelles.
Qu'importaient les conseils de la critique à celui
qui faisait son étude journalière des plus beaux
chefs-d'œuvre de l'art?
3*
CHAPITRE 111
Quatorze années de séjour à Rome. (1806-1820.)
Heureux le jeune artiste à qui le Ciel a donné
de séjourner à Rome et de puiser dans son
sein la véritable notion de l'art! « Expression
de la beauté idéale sous une forme créée, l'art
a pour objet direct et immédiat le beau, c'est-à-
dire la splendeur de l'ordre ; et considéré en lui-
même, dans son acte propre et constitutif,
l'art s'est révélé à nous comme une création ;
création humaine faite .à la ressemblance des
créations divines. Telle est vraiment l'essence de
l'art et l'honneur de l'artiste 1. » S'il est main-
tenant dans le monde une cité qui soit comme
la patrie, la terre classique du beau, n'est-ce
pas celle qui est en même temps le centre de
1 Le P. Félix.
30 INGRES
l'ordre ou du vrai? La divine Providence, par
une de ces dispositions merveilleuses qu'on n'ad-
mire point assez, a voulu qu'il y eût ici-bas une
cité choisie, illuminé des doubles rayons de
la vérité et de la beauté ou plutôt d'un rayon
unique réfléchissant la vérité et la beauté tout
ensemble. C'est Rome, la ville éternelle, la
ville sainte! La foi et l'art, grâce aux génies
puissants qui l'ont remplie de leurs chefs-
d'œuvre , ont contracté dans son sein une étroite
alliance. Pourquoi donc s'étonner si vers elle
converge toute âme passionnée pour le beau
aussi bien que tout cœur saintement épris du
vrai?
A vingt-six ans, vers 1806, Ingres se rendit
donc à Rome. Son premier séjour dans la vieille
cité des césars et des pontifes se prolongea
durant quatorze années. L'amour de l'art l'y
retenait en lui faisant regarder ce sol privi-
légié comme seconde patrie.
Le voilà donc avec Raphaël au Vatican, à la
Farnsine, à Sainte-Marie de la Paix, s'empres-
sant d'étudier de nouveau le maître incompa-
rable qu'il avait salué de ce nom aux jours de son
enfance. Son premier envoi de pensionnaire de
CHAPITRE III 31
l'Institut fut une copie d'après le Mercure de
la Farnésine, aujourd'hui placée au musée de
Marseille. Une copie d'Adam et Eve des Loges
suivit de près ce premier envoi. Ce sont des
œuvres fortes et vivantes, où l'on sent l'épa-
nouissement d'un enthousiasme satisfait. Mais
cet enthousiasme s'en tient à peu près là, et le
jeune disciple de Raphaël, nourri de la moëlle
intime de son maître, s'appliquait désormais à
le faire revivre à un point de vue personnel
et moderne.
Après ces copies du Mercure de la Farné-
sine et d'Adam et Eve des Loges, le jeune
artiste, donnant la préférence à la première de.
ces deux inspirations, tourna ses regards vers
l'antiquité classique et païenne : Œdipe expli-
quant l'énigme du Sphinx, Jupiter et Thétis,
Romulus, vainqueur d'Acron, portant les dé-
pouilles opimes au temple de Jupiter férétrien,
Virgile lisant l'Enéïde devant Auguste, Roger
monté sur l'hippogriffe délivre Angélique, etc.,
de nombreux portraits, enfin tous ces petits
tableaux qui ont eu leurs répétitions et leurs
variantes ; Raphaël et la Fornarina,. Françoise
de Rimini, don Pedro de Tolède, Ilenri IV
32 INGRES
et ses enfants, la mort de Léonard de Vinci :
tels furent les ouvrages du jeune Ingres du-
rant ses longues années d'étude à Rome. On
s'étonne et on regrette sans doute qu'un ar-
tiste habitué à vivre dans l'intimité de Ra-
phaël n'ait pas senti plus tôt le grand souffle
qui anime les œuvres du chef de l'école ro-
maine. Pourquoi donnait-il ses préférences aux
inspirations de l'antiquité classique et païenne?
« Obéissait - il à des scrupules de néophyte ?
attendait-il une plus entière possession de lui-
même? comprenait-il que les facultés de l'ar-
tiste doivent doubler de puissance lorsqu'il veut
passer des sujets profanes aux sujets chré-
tiens? »
On peut croire qu'une préoccupation de ce
genre a dominé sa pensée. Ne perdons point de
vue cependant que cette longue période de la
carrière d'Ingres fut une étude constante, opi-
niâtre. Il poursuivait par divers moyens qu'il
croyait propres à l'atteindre, un même but,
l'étude sincère et approfondie de la nature dans
sa beauté. Romulus vainqueur d'Acron fut une
commande impériale *, une bonne fortune pour
1 Grande composition exécutée 'à la détrempe pour un plafond
CHAPITRE III 33
le peintre, mais un sujet imposé et non choisi.
Livré à lui-même, Ingres semble ne vouloir la
peinture oque comme motif d'étude. La plupart
de ses ouvrages sont donc faits dans ce but.
« Tant de persévérance à étudier, dit justement
M. Lagrange, tant de lenteur à produire', consti-
tuent certainement un fait anormal, fait inexpli-
cable, si la nature d'Ingres n'en fournissait une
première explication. Dans son tempérament mé-
ridional la force enchaînait la vivacité, l'obstination
retenait la chaleur : une volonté énergique domi-
nait tout. Il en résultait un caractère étrangement
personnel qui ne se démentit jamais, mais qui
ne procéda jamais par coup d'éclat. Tel Ingres
se montra à cette époque, tel il fut jusqu'à son
dernier jour. Semblable au bœuf de l'Ecole, "sans
se hâter, mais sans reculer d'un pas, il traçait
son sillon tout droit vers le but fixé d'avance.
Ce but, c'était le grand art. Pendant quinze ans
et plus , Ingres ne cessa de s'y préparer. Comme
les maîtres de l'art musical, il préludait au
drame et à l'oratorio par les symphonies intimes
de la musique de chambre.
du palais de Monte Cavallo (1813). Elle est actuellement au palais
de Saint-Jean de Latran.
34 • INGRES
» Cependant les temps étaient durs et rie
permettaient guère les doux loisirs du dilettante.
Il fallait vivre, il fallait gagner son pain de chaque
jour. Le portrait fut la principale ressource du
jeune peintre. Or, le portrait, en le ramenant
sans cee devant un modèle nouveau , l'obligeait
à modifier chaque fois l'interprétation de la nature.
C'est à cet exercice presque journalier qu'il acquit
son étonnante souplesse à exprimer les caractères
individuels. Il y acquit aussi une habileté mer-
veilleuse de pinceau qui eût suffi à lui assurer
le premier rang, si son génie avait voulu se
réduire à la reproduction des accessoires et de
la nature inanimée.
» Dans le portrait, Ingres est un maître.
Soit qu'il se contente d'un crayon de mine de
plomb, soit qu'il empruate toutes les ressources
de la palette, la vie nait sous ses doigts, et le
papier ou la toile disparaissent pour faire place
au personnage dont l'œil vous regarde, dont la
bouche va s'ouvrir, dont la pensée parle à la
vôtre. »
A combien de jeunes gens, impatients de
succès prématurés, pourrait-on offrir l'exemple
de ce jeune artiste, que rien ne peut distraire de
CHAPITRE III 35
son labeur austère, opiniâtre, et qui., sans dé-
couragement, sans trouble, sans inquiétude,
marche à son but, soutenu par une conviction
inébranlable dans le résultat définitif 1 Quoi qu'on
puisse penser du choix des sujets traités par
Ingres, et de sa manière, il n'en faut pas moins
rendre hommage à cette patience héroïque, à cette
obstination dans l'infatigable labeur au milieu de
l'indifférence, de la raillerie et des dédains. Cette
patience invincible est le privilégé de ces natures
droites dont un écrivain ?.à propos d'Ingres lui-
même, trace ainsi le fidèle portrait.
« Les natures droites, même lorsqu'elles
S
n'ont pas reçu le génie en partage, peuvent aller
presque aussi loin que le génie et en présenter
les simulacres aux yeux du plus grand nombre.
C'est parmi les natures droites que se comptent
les vrais travailleurs, ceux que rien ne fatigue ou
ne rebute, qui avancent malgré les,dégoûts de la
lutte contre le monde et contre soi-même, qui se
relèvent toujours plus vaillants après l'épuise-
ment de la production pénible, et qui ne tiennent
pas compte de leur abattement dans leurs heures
d'impuissance. La volonté leur fait franchir les
rares instants de découragement, moments rares,
36 INGRES
parce que la volonté n'est chez eux que l'instru-
ment d'une constance qui croit à l'efficacité légi-
time, à l'infaillible récompense du labeur. En
mesure de se rendre à elles-mêmes le bon té-
moignage qu'elles ont fait tout pour réussir dans
leur œuvre, les natures droites ont l'orgueil du
succès. leur ambition ne cède que devant une
seule barrière : leur honnêteté. Les natures
droites ne trahissent jamais la foi qu'elles s'étaient
intérieurement promis de garder. Le travail ingrat
et le courage dans le travail, la volonté puissante,
la loyauté, telles sont les forces qui leur sont
propres' et où nous devons trouver un exemple
d'enseignement. - M. Ingres est une nature
droite 1. »
Deux tableaux de genre, datés de 1810 , re-
présentant la chapelle sixtine, témoignent de la
liaison d'Ingres avec son compatriote Granet, que
ses tableaux d'intérieur de couvent faisaient sur-
nommer le moine ; mais ces deux essais d'inté-
rieur sont des modèles dont le peintre spécialiste
n'approcha jamais. L'un nous montre un religieux
prosterné aux pieds du Saint-Père avaht de pro-
noncer le sermon d'usage. Sur l'autre toile, Ingres
1 E. Chesneau : les Chefs d'école.
CHAPITRE, III 37
4
a peint un de ces instants solennels où la. prière
muette suspend aussi bien les actes que les pa-
roles. La peinture française, si riche en tableaux
de genre, en possède bien peu qu'on puisse compa-
rer à ces deux chapelles sixtines. Le choix de tels
sujets prouve que déjà la papauté avait attiré
le jeune artiste par l'air de grandeur qui marque
ses moindres actes.
Ingres avait exposé au salon de 1819 son
tableau de l'Angélique. Son long séjour à Rome
touchait presque à sa fin. Mais le peintre français
va-t-il quitter la ville éternelle sans lui donner
un gage ? sorti païen de l'atelier de Louis David,
aura-t-il traversé impunément l'école de Raphaël,
ou n'aura-t-il demandé au maître que la science
de l'expression? On aurait tort de le croire.
Ecoutons M. Lagrange.
« Ingres sut remonter de la grandeur des
œuvres de Raphaël à la grandeur du sentiment
qui les dicta. Dès cette époque, il nourrissait
dans sa pensée deux sujets, dont l'un ne devait
voir le jour que trois ans plus tard. L'autre, mûri
plus vite, reçut sa pleine exécution en 1820.
C'est le tableau peint pour l'église de la Trinité-
du-Mont, et transporté depuis à Paris., qui
38 INGRES
représente Notre-Seigneur Jésus-Christ donnam
à saint Pierre les clefs du royaume des cieux 1.
Ingres ne pouvait faire à Rome un adieu plus
digne d'elle, ni couronner plus noblement son
long séjour dans la cité des successeurs de saint
Pierre.
» Raphaël et Poussin ont traité le même sujet.
Les cartons d'Hampton-Court et les tapisseries
du Vatican conservent la composition de Raphaël.
Celle de Poussin fait partie de la suite des Sept
Sacrements, où elle symbolise l'Ordre. Chez les
deux maîtres, l'ordonnance est à peu près la
même. Notre-Seigneur Jésus-Christ occupe l'ex-
trémité de la composition, et les apôtres se
groupent à la suite les uns des autres, comme
dans un bas-relief. Ingres, toujours peintre, a
rassemblé ce groupe, il en a formé une grappe
dont le personnage principal est le centre et le
nœud. Il en résulte plus d'unité, il en résulte
une plus grande concentration d'expression sur
le visage du Sauveur. C'est lui qui agit, c'est lui
qui parle, c'est lui qui domine. Christus regnat,
1 Il est aujourd'hui au musée du Luxembourg. M. Murât, alors
pensionnaire de l'académie de France à Rome, en fit une copie,
qu'il laissa en place de l'original.
CHAPITRE III 39
Christus imperat. Les apôtres assistent, écoutent
et obéissent. Le geste souverain du Christ com-
mande à la terre et au ciel. Les gestes des apôtres
n'expriment que l'étonnement, l'admiration, la
soumission. Jamais le Maître ne s'est révélé à eux
avec une telle puissance. Saint Pierre, écrasé
par la mission qu'il lui impose, tombe à genoux,
et son regard, suivant la main divine, monte
avec elle jusqu'au ciel qu'on lui donne pour
royaume.
» La parole évangélique se trouve là comprise
dans sa vérité et rendue dans sa force. Plus im-
portantes peut-être à un autre point de vue, les
compositions analogues de Poussin et de Raphaël
restent au-dessous de cette éloquence. Et même,
si l'on remonte vers les époques plus spéciale-
ment chrétiennes, combien trouvera-t-on de
peintures où la pensée religieuse, dégagée de tout
sentiment pathétique, s'exprime avec autant
d'autorité, de sobriété, de grandeur? Les siècles
de foi ont eu la foi plus tendre, ils ne l'ont eue
ni plus. élevée ni plus ferme. Dans le tableau
d'Ingres, le caractère dogmatique domine tout
autre sentiment. Les études exposées montrent
avec quel soin il choisit les modèles de ses per-
40 INGRES
sonnages. Aussi, plus d'une tête rivalise de beauté
avec celles de la Cène de Léonard de Vinci, et
de la Transfiguration de Raphaël. Le dessin des
formes et des draperies qui les enveloppent a
autant de virilité qu'il avait de délicatesse dans
l'Angélique, et la couleur aussi, tout à l'heure
argentine et fine, acquiert la chaleur intense des
plus beaux ouvrages de l'école romaine. Ainsi,
le disciple de Raphaël, oublieux de l'enseigne-
ment français, arrivait enfin à marquer sa place
à côté de son maître de prédilection. »
Pendant le séjour d'Ingres à Rome eut lieu son
mariage avec celle qui fut longtemps la digne com-
pagne de sa vie. Un premier enfant, ce petit être
toujours si tendrement aimé, s'envola de son
berceau vers le séjour des anges et n'eut plus
de frères ici-bas. Ingres ne connut donc que peu
de jours les joies de la paternité. Un ménage
sans enfants, a dit quelque part un bienheureux,
est comme un ciel sans étoiles. Ingres vit du
moins le ciel de sa vie éclairé par la flamme d'un
double et légitime amour : celui d'une femme
selon son cœur, et celui de l'art dont il fut l'un
des princes les plus honorés.
Ce mariage d'Ingres eut lieu dans des circons-
CHAPITRE III 41
tances singulières. Un spirituel écrivain le ra-
conte ainsi.
« Ingres était fort lié avec une famille française
établie à Rome ; là, souvent, il entendait parler
d'une jeune cousine habitant la France, et dont
par les louanges qu'on lui donnait, comme par
ses lettres qu'il pouvait lire , bientôt il fut vive-
ment préoccupé, jusqu'à témoigner le désir de la
connaître. au moins par son portrait. La vue de
ce portrait, arrivé quelque temps après, loin d'af-
faiblir la première impression, ne fit qu'ajouter à
la vivacité des sentiments de l'artiste. Puis,. par
suite d'une invitation de ses parents, sans doute
à la demande du peintre, la cousine champenoise
étant venue à Rome, Ingres ne trouva pas l'ori-
ginal inférieur à la copie. Ses traits sans doute
n'avaient rien que d'assez ordinaire et rappelaient
peu le profil antique ; mais ils s'animaient vite
de cette expression, reflet d'une belle âme , et
dans la conversation la jeune fille, par la distinc-
tion de ses manières, son rare bon sens, la
grâce et l'à-propos de ses reparties, prouvait de
visu qu'on n'avait point eu tort de vanter les
qualités de son esprit et de son cœur. L'artiste,
de plus en plus épris et assuré de ne pas dé-
42 INGRES
plaire, demanda et obtint la main de l'aimable
cousine, qui devint, a-t-on pu dire, aux jours
de l'épreuve, comme son ange gardien. A la fois
femme intelligente et femme d'intérieur, le soin
du ménage, les habitudes d'ordre et d'économie
ne la rendaient point indifférente à tout le reste ;
et quand son mari lui parlait de cet art, sa pas-
sion et son tourment tout à la fois, le regard de
la jeune épouse, brillant d'une flamme sympa-
thique , attestait qu'elle savait comprendre. Tou-
jours prête à soutenir l'artiste de ses encourage-
ments, bien loin de le fatiguer de ses exigences
ou de l'attrister par ses plaintes, elle arrivait par
des prodiges d'économie à équilibrer la recette avec
la dépense, quoique la première souvent ne fût
guère en rapport avec la seconde. Faisant, comme
on dit vulgairement, de deux sous trois sous,
elle gardait pour elle le souci de la gêne et des
embarras financiers, heureuse de voir le peintre,
trompé par l'apparente aisance, se livrer plei-
nement à la joie d'un travail selon son cœur.
On m'a raconté ( touchant détail ! ) que la noble
femme, modèle de la complète abnégation et bien
éloignée de la coquetterie, plus d'une fois refit
en secret la robe déjà vieille, en la retournant
CHAPITRE III 43
pour faire croire à son mari qu'elle était nou-
velle 1. »
Vers la fin de 1820, Ingres quitta Rome, et
vint avec sa compagne habiter Florence, peut-être
pour se rapprocher de la France.
1 Bathild Bouniol.
I #
CHAPITRE IV
Séjour à Florence. — Le Vœu de Louis XIII. (1820-1826.)
Durant son séjour à Florence, Ingres, pour
couvrir les dépenses de son modeste budget,
crayonnait à la mine de plomb des portraits de
bourgeois plus ou moins notables mais en
général peu généreux; il peignait quelques ta-
bleaux pour les marchands, jetait sur le vélin
des albums de précieux croquis à la plume et
au fusain. C'était là, disait-il, faire du commerce.
Mais le commerce entrait si peu dans sa nature,
qu'un Anglais lui ayant proposé de l'emmener
à Londres en mi promettant pour ses portraits
une nombreuse et riche clientèle, Ingres refusa
en disant : « Je ne veux pas me gâter la main
par le métier. De la fortune même à ce prix,
je n'en veux point. »
Mais le séjour du grand artiste dans la belle
CHAPITRE IV 45
cité des Médicis devait être marqué par une
œuvre capitale rappelant un glorieux souvenir
de nos annales. Je veux parler du Vœu de
Louis XIII.
Après une union de plus de vingt années,
Louis XIII et Anne d'Autriche n'avaient jamais
eu d'enfants. Ils faisaient l'un et l'autre les
vœux les plus ardents pour obtenir un héritier.
Ces vœux et ceux de toute la nation furent
enfin exaucés; la France saluait déjà le por-
chain avènement d'un héritier du trône. Le roi,
empressé de témoigner à Dieu sa profonde gra-
titude, fit paraître un édit (10 février 1638),
par lequel, plaçant sa personne et ses états sous
la protection de la très-sainte Vierge, il ordon-
nait qu'il serait fait tous les ans une proces-
sion solennelle à Notre-Dame de Paris ainsi
que dans toutes les églises du royaume. Le vœu
du pieux monarque,1 dit communément le Vœu
de Louis XIII, s'est perpétué jusqu'à nous et
s'accomplit chaque année encore à la fête de
l'Assomption.
Lorsqu'il partit de Rome, vers la fin de
1820, Ingres avait déjà conçu et préparé son
grand tableau du Vœu de Louis XIII. Ce n'était
46 INGRES
point une commande, c'était un sujet qu'il
avait lui-même choisi. Après avoir peint le grand
fait qui domine l'histoire religieuse de Rome,
l'institution de la papauté, Ingres porta donc
librement ses préférences sur un fait mémo-
rable de l'histoire religieuse de la France : la
consécration du royaume à la très-sainte Vierge.
N'y a-t-il pas dans ce choix une grande signi-
fication ? ne doit-on pas en conclure que cet
esprit éminent cherchait toujours les sommets
et que sa pensée, par un élan naturel, allait
droit aux grandeurs de la religion et de l'his-
toire? L'élévation de l'idée est évidente ici, et
l'on ne peut en contester l'honneur à l'artiste.
Son ami, le peintre Delécluze, étant venu
à Florence vers cette époque (1823), trouva
Ingres la palette à la main devant" le chevalet
sur lequel on voyait l'ébauche du tableau re-
présentant le Vœu de Louis XIIl. La Vierge,
quoique inachevée, parut sublime au futur
critique du Journal des Débats. Ses éloges
exaltèrent l'artiste, qui, docile au conseil de
son ami, se hâta de terminer l'œuvre pour
l'envoyer à la prochaine exposition.
Ingres n'eut qu'à s'en féliciter. Exposé au
CHACUNE IV 47-
salon de 1824 , le tableau du Vœu de Louis XIII,
malgré les vives attaques dont il fut l'objet,
excita l'admiration générale et vint révéler à
la France un nouveau génie, émule de Raphaël.
On sait que cette magnifique composition se *
divise en deux parties distinctes : au sommet,
la Vierge Marie tient son divin Fils dans ses
bras ; des anges lui font cortège, ceux-ci por-
tent des flambeaux, deux autres, soulevant des
draperies, comme pour écarter les rideaux du
ciel, afin d'en rendre les splendeurs visibles aux
yeux du prince. A la partie inférieure, on voit
le roi de France, à genoux, dans son manteau
fleurdelisé-, élevant son sceptre et sa couronne
vers l'auguste Mère de Jésus.
L'auteur a introduit dans cette composition
la plus grande clarté possible et le caractère de
majesté nécessaire à l'expression du sujet. Ici,
rien de théâtral et point de vain étalage. La
scène se passe devant un autel solitaire; c'est
un acte solennel conclu entre deux personnages,
un prince de la terre et la souveraine du ciel.
Le prince est si préoccupé de cet acte, qu'il
oublie de regarder le public. Résolument tourné
vers la Mère de, Dieu, il lui offre d'un geste
48 INGRES
animé le sceptre et la couronne ; la spontanéité
de son action saute aux yeux; le sujet se lit
t avec la limpidité de l'évidence. Le roi donne,
la Vierge reçoit. La pensée va directement de
l'un à l'autre, comme le regard du roi va direc-
tement à la Vierge, sans que rien vienne trou-
bler l'intimité de cette prière. Un mouvement
moins simple ne laisserait ni aux personnages
ni au spectateur la même tranquillité. Un profil
absolu rendrait impossible le caractère de ma-
jesté qui convient au sujet.
Le Vœu de Louis XIII, comme les Clefs de
saint Pierre et le Martyre de saint Symphorien,
est l'expression d'une pensée forte. Cette
pensée, une fois analysée et comprise, on de-
vine ce que sera l'œuvre et comment le talent
du maître le traduira par le dessin et la cou-
leur. S'il peint un roi, le, dessin s'attachera à
ne laisser subsister dans le visage et dans le
costume individuel que les traits caractéristiques
d'un personnage royal. S'il peint la sainte
- Vierge, son divin Enfant * des anges, l'artiste
saura leur donner la dignité exceptionnelle de
créatures qui n'appartiennent pas à la terre.
Tel apparut le tableau du Vœu de Louis XIII,
CHAPITRE IV 49
noble et fidèle expression d'une grande pensée
royale. Cette belle étoile, après avoir figuré
avec honneur au salon de 1824, fut donnée,
la même année, à la ville de Montauban, par
M. de Villèle, alors ministre de l'intérieur :
elle se trouve aujourd'hui dans la sacristie de
la cathédrale de Montauban, suivant le désir
formel qu'en avait exprimé l'artiste.
Le Vœu de Louis XIII a été surtout l'objet
d'une critique souvent répétée au sujet des
œuvres d'Ingres. On a reproché au grand artiste
de n'être que le copiste de Raphaël. Cette cri-
tique ne manque pas toujours de justesse appa-
rente. Mais la vérité est que, dans ses travaux,
Ingres se montre à la fois impersonnel et per-
sonnel. Sans doute, pour rendre sa pensée,
il s'est guidé sur le style de Raphaël, qui lui
paraissait préférable à tous les autres ; mais
en marchant sur les traces mêmes du modèle
qu'il a choisi, on le voit cependant à tout ins-
tant se dérober pour affirmer sa libre autorité.
Si amoindrie que paraisse sa personnalité, on
la retrouve toujours, et la réflexion désinté-
ressée lui assigne un rôle important.
Ici, par exemple, ce n'est pas la candeur

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