Intervalles

De

Étranges, fantastiques, inquiétants, les récits de ce recueil explorent les intervalles qui nous séparent des frissonnements du monde, de ces moments où l’hésitation fait place à la peur, où l’angoisse se sublime dans la terreur, où l’attente devient émerveillement.

Des créatures poursuivent un chercheur à travers l’Europe, un enfant est gardé par une nounou qui s’est trompée de maison, un vampire hante une salle de concert, un psychopathe sévit aux alentours d’une boîte de nuit, des peintures s’animent pour surprendre leurs propriétaires, un templier croise les plus grands écrivains d’un Paris alternatif et décadent.

Entrez dans ces univers qui oscillent entre légèreté et gravité, pour mieux nous éclairer sur nos propres fêlures et essayer de combler nos Intervalles.

Recueil préfacé par Nathalie Dau.

Denis Labbé est né le 4 mai 1965 à Lunéville (54). Docteur ès Lettres, il est professeur de lettres modernes dans un lycée du Nord de la France. Il a publié plusieurs romans, une centaine de nouvelles et de nombreux essais pour lesquels il a reçu plusieurs prix, Intervalles est son quatrième recueil.


Publié le : jeudi 15 octobre 2015
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EAN13 : 9782369761150
Nombre de pages : 218
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Denis Labbé




Intervalles


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Collection Fragments de Lune

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 A Audrey G. qui peuple mes intervalles


 Préface 


Dans un passé lointain que d’aucuns jugeraient proche, mais tout est relatif, j’eus la fierté de publier, en tant qu’éditrice, le beau recueil de Denis Labbé, Marelle d’Ombres (éd. Argemmios).

Aujourd’hui, c’est en tant que préfacière que je me suis glissée dans cet Intervalles… que j’ai donc pu visiter avant toi, cher lecteur.

J’en suis ressortie avec la satisfaction de ceux qui retrouvent la patte d’un artiste apprécié, les thèmes qui lui sont chers, sa façon inimitable de planter un décor, une atmosphère, de donner vie et épaisseur à ses personnages en quelques mots bien ajustés. À cela s’ajoute une autre satisfaction : celle qu’apporte la fraîcheur. Ces histoires-là ne m’ont procuré aucun sentiment de redite par rapport à celles que je connaissais déjà. J’ai pris grand plaisir à les lire, et j’espère que ce sentiment sera largement partagé.

Comme toujours, la plume de Denis Labbé se montre aiguisée comme un scalpel. Elle croque des vies pour souvent les reprendre. Des vies que l’on croise fugacement au hasard des textes. On les découvre ainsi que l’on déshabille une papillote de Noël, on les savoure avec le même plaisir un rien coupable, et l’on demeure longtemps avec leur saveur sur le plat de la langue, même si ces bouchées doivent s’additionner pour assouvir notre gourmandise. Ce sont des récits souvent courts, des instants de bascule, des visions dont chacun de nous doit décider si elles sont hallucinations ou révélations d’une réalité indiscernable d’ordinaire. Denis Labbé nous montre ce qui se trouve dans les intervalles de ce monde que nous pensions bien connaître, de ces existences que nous sommes convaincus de maîtriser. Pour mieux le laisser nous submerger de son imaginaire, nous traçons des points de suspension afin d’y accrocher, le temps de cette lecture, notre incrédulité… mais Denis prend un malin plaisir à nous raconter l’espace entre chacun de ces infimes signes de ponctuation. C’est là qu’il creuse et qu’il déchire, pour nous emmener là où nous n’aurions probablement pas songé à nous rendre… ou pour conduire, dans notre dimension, ce qui n’est pas supposé s’y trouver. 

À maintes reprises, il nous démontre la fragilité de la mince membrane séparant les deux mondes. Par la voix de ses personnages, il nous rappelle qu’il faut chercher au-delà des apparences. Entre les lignes.

Entre les points…

Certains textes jouent avec le fantastique avec tant de légèreté qu’on les imaginerait sans mal sous une couverture du même blanc que les dentelles des robes, l’écume des vagues ou le satin des chemisiers que l’on croise au détour des pages – lesquelles sont encrées, elle, pour mieux capturer le lecteur.

D’autres des récits au sommaire plongent dans des ténèbres que Lovecraft lui-même n’aurait pas reniées.

On trouve chez Denis Labbé des émois de succubes et des chants infernaux. Des hantises moites et sensuelles au sein desquelles s’unissent Eros et Thanatos. Des regards qui sont moins des miroirs que des puits où sombrer, hypnotiques et affamés. Des êtres surnaturels, dignes des cours unseelies, qui ravagent impunément les songes des mortels. Des créatures déchues qui quêtent la transcendance, unique source de l’extase et de la paix. Des sages et des moins sages, épris de connaissance et d’illumination, autre façon d’avouer que même un grand savoir ne suffit pas à donner un sens à la vie… ni à la mort.

On trouve aussi chez lui des appétits de soleil, de lumière, de bleu salin et de rouges floraux explosifs. Collioure, qui fut souvent pour lui terre de vacances, cet endroit où l’écrivain ressource son énergie créatrice et furète, d’un œil régénéré, à l’affût de nouvelles sources d’inspiration… Collioure est plusieurs fois évoqué, tel un souvenir paradisiaque ou un décor enchanteur. Ne ressemble-t-il pas, quelque part, à l’auteur – lui-même professeur de français vivant dans les frimas nordiques –, cet enseignant exilé dans le Nord, regrettant les couleurs de Collioure et confronté à de bien étranges « Copies non conformes » ?

Leurs destins, cependant, ne se confondent point. Même s’il puise dans son réel pour nourrir son imaginaire, Denis ne s’épargne – et ne nous épargne – rien. Il manie la cruauté avec brio. Il la mêle parfois d’ironie et l’on mesure soudain combien l’écrivain s’amuse aux dépens des personnages qu’il nous livre en pâture. On se surprend à se demander, quand on le lit si impitoyable, s’il n’expédierait pas ad patres, au travers de ses histoires, les alter egos littéraires de ses élèves les plus pénibles, de ses collègues,< de ses voisins, de ses amours défuntes…

Après tout, l’écriture permet parfois d’exorciser ce qui, sinon, pourrait bien nous ronger !

Elle se fait aussi hommage, quand Denis truffe ses récits de références à ce qu’il aime. Références littéraires, bien sûr, via le texte « à la manière de », la citation, ou encore l’évocation voire carrément la mise en scène des écrivains eux-mêmes. On croisera donc des noms célèbres, dans ce recueil, et parmi eux Baudelaire, Lovecraft ou encore Jack London – dont l’œuvre lui avait déjà inspiré sa nouvelle « Le Grand-Sault » parue dans l’anthologie Chants de Totems (éd. Argemmios).

Mais Denis est aussi un grand amoureux de la peinture. Chaque fois que je lui ai rendu visite, il m’a montré fièrement ses nouvelles acquisitions. À Collioure, il visite fidèlement la galerie de son ami Gilles Grimoin, dont bien des tableaux ornent désormais la demeure de l’écrivain. Il y a vécu des éblouissements, reconnaissant certains de ses personnages dans ceux que Gilles a accouchés au moyen de ses pinceaux.

Dans Marelle d’Ombres, d’ailleurs illustré par Gilles Grimoin, Denis laissait déjà une large place à la peinture. Cette fois-ci, dans Intervalles, il compose tout un récit autour du tableau Le Torrent du peintre japonais Okyo Maruyama. Il décrit les recherches picturales de la belle Zeyno qui, parmi les couleurs de Collioure, sublime la danse par la peinture. Il accroche aux murs d’un abri de jardin des illustrations de Frazetta et de Moebius.

Par l’intermédiaire de ses personnages, il peint lui-même : avec des pigments… et avec du sang.

Car ses criminels sont souvent poussés à commettre l’irréparable autant par ce qui gît dans leur psychisme torturé que par d’évidentes et obsédantes pulsions esthétiques.

Ainsi que l’écrit Denis : tout ce qui comptait pour moi, c’était le contact physique que l’on peut avoir avec une œuvre d’art, cette rencontre charnelle qui est si personnelle et que l’on ne peut expliquer.

Au fil des textes, il entrelace les arts. Imbrique la peinture et la danse. Jette du mouvement dans ce que l’on croirait inerte : l’image fixée, le corps brisé, la mort… Ballet des pinceaux, des couleurs et de la lumière. Agitation troublante des ténèbres mortifères, qui s’écartent afin d’enfanter les enfants de la nuit.

Car c’est souvent la nuit que l’on danse, ou que l’on sort pour aller assister à quelque grand spectacle. Le décor du night club, de la scène d’opéra, de la salle de concert, sans oublier leurs toilettes sordides et les ruelles environnantes, fleurissent alors, tout naturellement.

On danse aussi au creux des draps, ou au bout de la lame d’un couteau…

On danse ainsi que le « Maître des serpents », lequel ondule des écailles au rythme d’une musique acérée comme une lame, qui semblait transpercer quiconque l’écoutait.

Tout ceci, logiquement, en appelle à la musique, toujours omniprésente dans l’œuvre de Denis Labbé, que ce soient les échos endiablés des groupes de metal dont il est friand et auxquels il emprunte volontiers ses citations et exergues, ou des musiques plus traditionnelles, plus apaisantes. Jusqu’aux chants délicats de la nature, propices à la méditation.

Méditent donc les sages, dans ces pages, mais aussi les savants.

Chez Denis, la science et la religion s’affrontent et se complètent. Il nous présente maints chercheurs motivés par ce qui se résume, au final, à la compréhension de l’indicible et la quête de la transcendance.

Si le voyage peut être intérieur, Denis ne néglige pas, pour autant, de nous dépayser. Il nous invite à plonger dans l’exotisme d’autres époques et d’autres lieux. Ainsi, à ses côtés, on visite Samarkand, de sa grande place écrasée de soleil au palais fastueux d’un sultan dont la masse et le flegme ne sont pas sans évoquer un certain Jaba le Hutt. On cherche l’harmonie dans un délicat jardin zen afin d’oublier la décadence du Tokyo moderne et matérialiste. On arpente les salles de la Bibliothèque Nationale de Paris au début du XXème siècle, quand la fée verte dissolvait encore le sucre au fond des verres de ces messieurs. On tremble au cœur   du Klondike, durant la grande ruée vers l’or, et l’on erre dans un Paris uchronique enfumé par les vapeurs du Steampunk. On s’enfonce dans les entrailles de la terre, encordé avec des spéléologues chargés de questions… et l’on s’évade dans l’infini de l’espace, du temps, de la terreur métaphysique et de la physique quantique.

On en revient changé, forcément. Jamais totalement indemne. Parce que l’on sait, à présent, ce qui se tient dans tous ces intervalles. La beauté et le cauchemar. L’art et le crime. L’abomination larvée dans les replis du monde, et qui menace de ses griffes celui qui ose la regarder.

Ce que je viens de faire, en lisant ce recueil…

Finalement, Denis, je ne sais pas si je dois t’en remercier !


Nathalie Dau


 Copies non conformes


I’m amazed by the fact that you noticed me

And I’m crazed by your simple delicacy

Ian Gillan : « Caught in a trap »



Je me souviens encore, avec une certaine nostalgie, de la première fois où mon regard s’est posé sur elle. Et pourtant, bien des années ont passé depuis. Le temps, qui a effacé nombre de mes souvenirs, n’a pourtant pas altéré celui-ci, déposant au contraire une agréable patine sur des événements qui ont transformé toute ma vie. Si à présent je reviens avec mélancolie sur les bouleversements qui ont marqué cette période de ma jeunesse, je ne crois pas m’en être réjoui à l’époque. Le moment ne s’y prêtait guère de toute façon. Mon avenir semblait si sombre. Mon présent bien plus encore. Je m’étais engagé dans une voie qui ne me convenait absolument pas mais, têtu comme je l’étais, comme je le suis toujours, j’avais décidé de poursuivre sur ce chemin que je m’étais malencontreusement tracé, m’obstinant dans mes erreurs, accentuant chacun de mes échecs, m’enlisant dans cet infâme bourbier. Sans cette rencontre fortuite, je pense que toute mon existence se serait engluée dans un train-train nauséeux dont je ne serais jamais parvenu à me dépêtrer. 

C’est assez amusant de voir comme les souvenirs s’impriment dans nos esprits. J’ai pratiquement tout oublié de ces moments pénibles qui avaient fait de moi un bien médiocre professeur de français, mais mon âme reste marquée à jamais par les parfums et les sensations de cette première journée. Chaque atome de mon corps semble irrémédiablement tendu vers le murmure des bassins, les ridules du vent, l’odeur des feuilles tombées à terre. 

Et elle…

Elle traversait le parc, insensible aux frissons liminaires de l’automne qui étreignaient déjà allées et contre-allées. Le soir descendait à peine sur les arbres effeuillés. Des oiseaux, rassemblés en bandes piaillardes, s’abattaient encore sur le pain lancé par quelques retraités en mal de compagnie. Je venais tout juste de sortir du lycée, harassé, impatient de rentrer me jeter dans mon antique fauteuil repose-problèmes. La journée avait été difficile, les élèves impossibles, comme d’habitude. Entre deux bavardages, j’étais, tant bien que mal, parvenu à glisser une tirade du Cid, inculquant un peu de culture à cette masse décérébrée. Je ne me faisais guère d’illusions, sachant parfaitement que je prêchais dans un désert peuplé de références télévisuelles idiotes, de slogans publicitaires et de chansons rappées. Mais j’avais l’impression d’avoir légèrement avancé, de leur avoir entrouvert la porte de la lecture. 

Certainement aussitôt refermée. 

Personne, dans cet étrange univers, ne lisait autre chose que des magazines bourrés de fautes d’orthographe et de français. Pour eux, Balzac, Zola, Flaubert, Hugo n’avaient pas inscrit leurs noms sur les couvertures des plus grandes pages de la littérature, mais sur les façades délabrées des tours H.L.M. qu’ils habitaient. 

Comment leur faire comprendre qu’ils n’étaient pas architectes, mais écrivains ?

Dans une autre classe, je m’étais senti obligé de mettre deux heures de retenue à un élève qui avait sorti un cutter en classe. Il avait accepté la punition sans rien dire. Pour une fois. Amère victoire à l’origine d’un ignoble chahut. Heureusement que je n’avais pas de voiture…

Au cœur des bosquets saupoudrés de feuilles mortes, les retraités s’évanouissaient sous les assauts d’élèves en mal de liberté. Vomissant leurs hordes furieuses, les allées engorgées ressemblaient à ma torture quotidienne. C’était bien le diable si, dans cette vague gluante, ne traînaient pas deux ou trois de mes propres monstres. Peut-être même celui que j’avais collé. Une certaine inquiétude s’empara de moi. Le souvenir de mon collègue de mathématiques frappé au visage par un coup de poing américain s’imposa une nouvelle fois. Une semaine d’interruption temporaire de travail. Il avait eu de la chance, selon les médecins, car aucun os n’avait été brisé. À peine quelques contusions. Ce qui avait fait dire à notre très cher proviseur qu’il ne fallait pas dramatiser un si banal incident. Personne n’avait bougé. Pas même les syndicats. Triste réalité. 

Juste avant la sortie des cours, un surveillant avait été bousculé par deux gros bras entrés de manière illicite dans l’établissement afin de régler son compte à une autre petite frappe. Une fin de journée tout à fait normale, en apparence. Une journée qui n’aurait pas dérogé à l’inusable routine si, par mégarde, je n’avais laissé échapper mon cartable rassasié de copies à corriger. 

Et n’avais pas levé la tête.


Lorsqu’elle me dépassa, je fus plus attiré par le craquement de ma trousse dans laquelle elle avait donné un coup de pied que par le froufrou de ses jambes. Ma trousse de collège. Celle qui m’avait suivi à travers toutes ces années éprouvées des deux côtés du bureau. Éprouvées, hier, et plutôt éprouvantes depuis ma nomination. Mon plumier à souvenirs. Si seulement je n’avais prêté attention qu’à lui. Si seulement…

Oui ! Mais voilà ! Il y avait eu ses jambes. Et quelles jambes !

En me dépassant, elle baissa à peine les yeux, poursuivant sa route de mante religieuse dans les allées bordées de marronniers séculaires. Un vague geste de la tête m’indiqua qu’elle avait dû me remarquer. Ou dû remarquer la déroute de mes instruments de travail. Pauvre petit prof de province embarrassé même par sa fonction. 

Elle marqua un imperceptible temps d’arrêt. Invitation ? Bien moins aurait suffi à aimanter un peu plus mon regard sur ses hanches. 

Puis elle accéléra, me laissant là, au milieu de feuilles et d’épreuves mortes que je ne parvenais plus à séparer. Je la suivis des yeux, puis elle s’engouffra dans une contre-allée, disparaissant dans un éclat de jupe noire et de blouson blanc. Pendant un instant sa chevelure rousse enflamma la pénombre. Et se dissipa. Je crois que j’aurais bien aimé la suivre à ce moment-là, peut-être le ferais-je encore aujourd’hui si j’en avais la possibilité, mais mon fatras égaillé par le vent m’en empêcha.

De retour dans mon appartement solitaire, je rassemblai les dépouilles de mes copies tachées, tentant en vain de trouver une excuse valable à raconter à mes élèves. J’avais ramené autant de terre et de graviers que d’encre. Il ne manquait vraiment plus que ça. 

Muté contre ma volonté dans les frimas nordiques, je me languissais de la lumière de Collioure, des senteurs salées de la mer, de l’ardente fraîcheur du ciel qui se cristallise autour des montagnes. Tout me manquait : le sable, l’eau, la Tramontane, le feu d’artifice des peintres sur la jetée, les barques catalanes retournées. Une fois les cours terminés, je rentrais donc chez moi, m’y enfermais à double tour et cherchais dans la lecture un éphémère réconfort à ma détresse. Après trois mois passés dans cet environnement de briques et de grisaille, je ne m’étais fait aucune relation. Mon infernal caractère sans doute. La crainte d’un coup de froid auprès de ces gens réputés chaleureux.

Au moins, cette rencontre inattendue avait-elle troublé mon quotidien, y apportant un peu de piquant. Mes chères têtes blondes, pas si blondes que cela d’ailleurs, allaient sévèrement me le faire remarquer le jour de la correction de leurs épreuves.

Je ne la revis que le surlendemain. Au même endroit. Je sortais à nouveau de mes cours harassants lorsqu’elle se glissa dans la même allée que moi. Sa chevelure flamboyante accrochait les rayons d’un soleil déjà moribond. Un peu de la clarté pyrénéenne m’éblouit. Ou du moins, ce fut mon impression. 

Dans un élan insensé, j’essayai bien de lui parler, mais sa vitesse et ma maladive timidité m’en empêchèrent. Je la suivis donc du mieux possible, encombré par de nouvelles copies d’interrogations écrites, unique moyen de garder mes élèves dans un semblant de calme. Elle avançait droit devant elle, sans jeter le moindre coup d’œil aux enfants qui couraient en tous sens, sans prêter attention aux hommes qui la déshabillaient du regard. Le soir naissant, qui semblait la vêtir d’un halo d’ombre et de lumière, dessinait sur son corps les brasiers qu’il devait abriter. Une allure à mettre le feu à une caserne de pompiers. Alors à un cœur de pauvre petit prof en mal de chaleur…

Les rues dans lesquelles elle s’engouffra ne m’étaient pas inconnues et au fur et à mesure que j’en reconnaissais les contours, un fulgurant espoir me gagna. 

« Et si elle habitait près de chez moi… »

Et plus elle avançait, plus cette aspiration se confirmait. Je reconnaissais chaque façade, chaque porte, chaque fenêtre. Les seuls décors qui m’étaient familiers. Finalement, nous débouchâmes dans ma rue, enfin, celle où je me morfondais. D’un charmant coup de rein, elle se précipita dans l’entrée d’une maison et ferma la porte. Je m’arrêtai et regardai autour de moi, incrédule. Elle habitait juste en face de l’appartement que je louais. J’en restai bouche bée, les yeux levés vers ce quatrième étage où une lumière s’était allumée. Une ombre passa devant la fenêtre. Ce ne pouvait être qu’elle. 

Un peu gêné, je regardai autour de moi pour voir si quelqu’un avait remarqué cette attention déplacée que d’aucuns auraient pu prendre pour du voyeurisme. Heureusement, personne n’était en vue et je me précipitai dans le hall d’entrée de mon immeuble afin de regagner ce que j’appelai ironiquement mes pénates. 

Avant de m’asseoir dans mon fauteuil, je le tournai sans m’en rendre compte vers la fenêtre. La nuit commençait à s’époumoner dans le dédale de la cité. Une épaisse et glaciale nuit d’automne du Nord, humide des agressions venteuses, lourde sous les plaids des nuages. Au loin, de l’autre côté de la rue, une faible ampoule déchirait mon étroite solitude. Autour de sa chaude luminescence, des images de jambes interminables et de cascades incandescentes dansaient une douce sarabande. Le Nord avait finalement de bons côtés. 

Un en tout cas.

Après un temps incertain, je me rendis compte que je ne m’étais pas déshabillé et que je tenais toujours mon cartable serré contre moi. Je m’en débarrassai d’un geste rageur, envoyant voler son contenu au pied de ce qui me servait de bureau : deux tréteaux supportant un simple plateau de particules plastifié. Quelques feuilles se coulèrent jusqu’au mur, au milieu de la poussière. 

Mon appartement n’était pas grand : un simpliste salon-chambre-salle-de-séjour, attenant à une kitchenette, plus une douche et des WC faisant office de salle de bains. Un vague lavabo entartré et couvert de rouille inutilisable ne pouvant pas être compté dans le lot. Une unique fenêtre s’ouvrait sur la rue, juste en dessous d’un toit couvert de tuiles crasseuses, vestiges des années mines et corons. D’antiques stores aux lamelles tordues obturaient maladroitement les deux battants un peu branlants. Mon salaire aidant, j’aurais certainement pu me trouver autre chose de plus accueillant, mais je n’avais pas eu le temps matériel de le faire, ayant été nommé fin août, quelques jours à peine avant la rentrée et puis, je n’avais guère l’intention de rester longtemps dans cette région.

En quelques détours de reins, je me changeai, allumai ma chaîne hi-fi, unique lien avec la civilisation et y plaçai un vieux CD de Ian Gillan. Pendant que « What’s the matter » égrenait ses notes envoûtantes, Petit Poucet rêveur, je cherchai, dans les méandres rimbaldiens, un moyen de retrouver mes esprits. Cette fille m’avait envoûté. Son image consumait mon âme à grandes enjambées gainées de folie. Je la poursuivais dans chaque circonvolution de mon cerveau cherchant, soit à l’en déloger, soit à l’étreindre. Je ne savais plus réellement où j’en étais. Après trois mois de solitude acide, cette bouffée d’air frais m’avait un peu trop fouetté les sens. 

Incapable de me retenir, je m’approchai de ce grêle rideau me séparant des ténèbres extérieures et jetai un œil inquiet entre ses hachoirs à lumière. Pour une fois, j’étais bien content de ne pas avoir à me battre pour les ouvrir, leur couvert me semblait bien frêle, bien ténu face à ma culpabilité envahissante. Je la savais en face, juste en face, à quelques mètres à peine. Une discrète œillade me permit de l’apercevoir. Elle déambulait dans sa chambre de bonne qui ne devait pas être plus grande que mon studio lugubre. La faible lumière d’une lampe la faisait nettement apparaître sur l’écran des rideaux tirés, ombre chinoise à brûler les yeux. Elle s’était déshabillée et évoluait en petite tenue, la pointe de ses seins ostensiblement tendue sous le fin tissu.

Ce fut ma ruine.

Oh ! Certes, je tentai bien de me détourner de ce fabuleux spectacle, mais quelque chose me retint, me clouant à cette lucarne, fixant mon attention sur ce corps qui semblait s’offrir à mon regard voyeur. Mon cœur battait la chamade avec une telle force que je crus qu’il allait se précipiter de l’autre côté de la rue. Ma dernière conquête était bien lointaine. Une simple aventure de vacances avec une touriste danoise. Quelques semaines à nous promener dans le pays, à nager, à danser, à baiser. Et puis basta ! Mais là ! Là ! Tout était si différent. L’attirance physique n’était pas tout. Au-delà, je sentais bien que quelque chose d’autre œuvrait, qu’une indicible force me poussait vers elle. 

N’était-ce pas un signe du destin qu’elle habitât en face de chez moi ? 

Soudain, le rideau de sa fenêtre s’écarta, la laissant apparaître quasiment nue contre la vitre salie par la pluie. Je n’en crus pas mes yeux. Elle me lança un sourire incendiaire. Mes jambes se dérobèrent et je tombai sur le plancher usé. Le plafond tourbillonna un moment, puis s’évanouit. 


Au moment où je me relevai, elle avait disparu et la lumière de son appartement s’était éteinte, plongeant la rue dans une épaisse obscurité. Le morceau « Breaking Chains » se terminait. J’avais dû rester plus d’une demi-heure inconscient. 

Et elle ? Qu’avait-elle fait ? M’avait-elle invité ? Avais-je rêvé ? 

Un millier d’autres questions en tête, je me traînai jusqu’à mon lit et m’y endormis sans éteindre ma chaîne.

En plein milieu de la nuit, la voix de Jack Russel me sortit de mes rêves : « Sometimes a smile can hide a lie » chantait-il. Étrangement, je ne me réveillai pas en sursaut. Bien au contraire. J’avais l’impression d’évoluer au creux d’un nuage cotonneux. Le plafonnier dispensait une mielleuse clarté qui enrobait de pénombre chaque meuble, caramélisant les bibelots et les livres sous une gangue nébuleuse. Cela me donna la nausée.

Puis, je la vis. 

Elle était là, dans mon studio, simplement vêtue d’une jupe noire et d’un chemisier qui laissait deviner la rondeur de sa poitrine. Je tentai de me lever, mais d’un geste doux et énergique, elle me repoussa et s’installa à califourchon sur moi. Lorsque je m’étais tiré jusqu’au lit, je ne m’étais ni changé, ni couvert. C’était bien la première fois que je ne me débarrassais pas de mes vêtements empuantis par une journée de travail. L’odeur ne sembla pas la déranger. Avec une ferme délicatesse, elle se mit à l’ouvrage, déboutonnant ma chemise, me débarrassant de mon pantalon, de mes chaussettes, de mon caleçon. En un clin d’œil, je fus dénudé, sans avoir eu le temps ni l’idée, de protester. Elle fit de même avec ses vêtements, révélant ses seins à la lueur ouatée de la lampe. 

Je rêvais. Je devais rêver. J’en étais persuadé. Et je me le répétais sans cesse tout en profitant de ce merveilleux cadeau apporté par les songes.

Pourtant, lorsqu’elle s’enfonça sur moi, le mélange de plaisir et de douleur que cela engendra me fit comprendre que j’avais tort. Un cri s’échappa de mes lèvres. Des siennes également. Je posai mes mains sur ses hanches, savourant le délice de leur contact. Mais cela ne dura que peu de temps, car elle me saisit les poignets avec une force dont je ne l’aurais pas cru capable et elle me tira les bras derrière la tête. Là, penchée sur moi, elle s’activa avec énergie, haletant entre chaque accès de rage. 

Elle avait de magnifiques yeux sombres. Bien plus profonds que la nuit qui ceinturait la ville. Bien plus captivants. Une lointaine lueur les irradiait, minuscule pointe d’or qui scintillait de mille feux. 

Emporté par la bacchanale de sa sensualité, je plongeai à la poursuite de cette goutte précieuse qui semblait m’appeler. Mais plus je m’en approchais, plus elle me fuyait, insensible aux efforts démesurés que je déployais afin de l’atteindre. 

Soudain, le bonheur ou la souffrance fut si intense, que je ne pus retenir un hurlement. Elle se pencha alors sur moi, m’embrassa avidement, me mordant sauvagement la lèvre inférieure avant de se rejeter en arrière, pointant ses seins vers le plafond qui m’apparaissait enfin clairement. Une fulgurante douleur me déchira le pénis. Je me redressai, cueillant ses seins dans la coupelle de mes mains. En dépit des efforts consentis, ils étaient fermes et glacés. Je les caressais, essayant d’oublier les tortures qui m’étaient infligées. Elle baissa la tête vers moi, me sourit, m’embrassa une dernière fois et se leva d’un bond. Ce que j’avais ressenti jusqu’alors n’était rien en comparaison du supplice qui présida à son départ. Un arrachement. L’impression qu’un millier de griffes acérées me raclaient en même temps le sexe provoquant autant de cuisantes plaies.

Je retombai en arrière et m’évanouis.


Assis sur mon lit défait, je tentai de rassembler mes idées. La désagréable sonnerie du réveil m’avait arraché à des cauchemars de grands requins blancs, d’apparitions éthérées et de corps enlacés. Le jour pointait à peine. Une pâle lueur déchirée par les stores hachait l’intérieur de l’appartement, révélant ici une portion de chaise, là un livre abandonné sur le sol, plus loin l’amorce de l’évier. Je ne savais plus très bien quel jour on était. Devais-je aller travailler ? Et à quelle heure ? 

Je me traînai hors du lit. Une violente douleur me fulgura l’entrejambe. Tous mes souvenirs nocturnes dévalèrent en moi, kaléidoscope de pentes de peau, de seins tendus, de cheveux noués par l’effort, de baisers violents, de fesses pressées, de plaisirs déchirants. Mes forces m’abandonnèrent et je tombai au pied du lit. 

Tout cela était donc vrai. Elle était réellement venue. Et… repartie…

Et… comment était-elle entrée ?

Après une longue douche brûlante, des débris d’énergie me revinrent. Mais cela ne fit pas disparaître mes blessures ! 

J’ose à peine en parler tant la description me gêne et a de quoi rebuter. Mon sexe n’était plus qu’un triste amas sanguinolent dont on avait peine à distinguer la forme exacte. Sur toute sa longueur, des centaines de minuscules plaies semblaient avoir été causées par autant de microscopiques bouches munies de dents acérées. Une fois nettoyées de leurs gangues de sang coagulé, elles laissèrent apparaître une humeur jaunâtre qui suintait lorsque je bougeais. Chaque pas devenait un vrai calvaire. Je fus donc dans l’obligation de me rendre chez un médecin. Celui-ci ne me fit aucune réflexion, mais son regard en dit long sur les idées qui lui passèrent par la tête : pratiques sado-maso, adepte de la masturbation à outrance, zoophilie, automutilation… Je ne pouvais pas lui en vouloir. Je crois que si un copain m’avait montré son sexe dans cet état, j’aurais immédiatement pensé la même chose et éclaté de rire. Ce cher docteur se montra bien mieux élevé que moi, et me prescrivit de quoi cicatriser mes blessures et atténuer la douleur.


C’est justement en revenant de la pharmacie que je la revis. Elle devait rentrer chez elle. Même après tout ce qui s’était passé la nuit précédente, je n’osai l’aborder et me mis simplement à la suivre. Au bout de quelques centaines de mètres, elle dut s’en apercevoir, s’arrêta et se retourna.

— Qu’est-ce que vous me voulez ?  lança-t-elle sur un ton agressif, teinté d’un léger accent.

Cette entrée en matière me cloua sur place. Je parvins vaguement à bredouiller un « mais », un « rien » ou quelque chose dans ce genre de complètement abruti. 

Au lieu de s’éloigner, elle s’approcha de moi d’un air menaçant et hurla :

— Vous tenez vraiment à ce que je vous en allonge une ? Ou préférez-vous que j’appelle un agent ? 

Là encore, tout ce que j’avais préparé en vue d’une rencontre resta au fond de ma gorge. Les images de la nuit précédente s’entrechoquaient dans mon esprit, se superposant à la jeune fille qui me faisait face. Étrangement, tout cela ne collait pas. Je ne parvenais pas me persuader que ces deux personnes n’en faisaient qu’une. Mais que lui dire ? 

Puis, soudain, quelque chose d’intelligible, à défaut d’être intelligent, jaillit de mes lèvres.

— Je rentre simplement chez moi. Rue Ancel. J’habite en face de chez vous.

— En face ? 

— Juste en face. Au même étage même. Je m’en suis rendu compte lorsque nous nous sommes rencontrés hier. Vous ne vous souvenez pas ?

— Hier ? Quand ça ?

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