Inutiles [de Edouard Cadol] devant la critique

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imp. de J. Claye (Paris). 1868. In-8°.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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raïKLES
DEVANT
LJIiW^ME-
J. CLAYÉ, IMPRIMEUR
l'T JASÏIE11 IRliU.
LES INUTILES
1) K V A ^ T
LA CRITIQUE
THÉÂTRE CLUNY
LES
INUTILES.
DEVANT I ry;A\). '* -7 Â
LA CRITIQUE
PARIS
DE L'IMPRIMERIE DE J. CLAYE
RUE SAIKT-BENOIT, 7
18 68
Mcudon, 1er janvier 1869.
MON CHER
Je vous prie d'agréer ce souvenir intime d'un succès obtenu en
commun.
Nous en devons tous une large part à la presse, qui, intéressée,
j'espère, par la sincérité de nos efforts, ne nous a marchandé ni l'in-
dulgence, ni la sympathie. Grâce à elle, notre cher petit théâtre peut
espérer de prendre rang désormais, et à mesure un rang plus hono-
rable, puisque, si bien encouragé, nous nous sentons plus grand et
meilleur vouloir à bien faire. Grâce à elle, grâce à la critique drama-
tique, notre scène, si modeste qu'elle soit, aura peut-être cette belle
fortune d'être assez estimée un jour pour que des talents nouveaux,
auteurs et comédiens, puissent s'affirmer en s'y produisant.
C'est là ma plus chère espérance, et c'est cela qui fait que, si chacun
de nous a lieu de se réjouir du succès d'aujourd'hui, ma part est la
meilleure en cela, que j'ai en outre l'aimable et facile obligation de
remercier ceux qui y ont concouru.
Croyez donc, mon cher , non-seulement à la
gratitude du Directeur, mais surtout aux sentiments de
Voire bien dévoué
HENRI LAHOCHELLE.
LES
INUTILES
DEVANT
LA CRITIQUE
LE MONITEUR UNIVERSEL.
(M. THÉOPHILE GAUTIER.)
« Est-il donc impossible de faire rire et pleurer, d'in-
téresser enfin un auditoire d'honnêtes gens par un spec-
tacle autre que celui des plaies sociales et des dégradations
de la conscience humaine? »
M. Edouard Gadol, l'auteur des Inutiles, pose cette
question dans la préface de sa pièce, qu'il a détachée de
sa brochure et envoyée aux critiques de théâtre. Sans
doute cela est possible et s'est fait plus d'une fois.; l'en-
treprise a .été essayée et n'est pas aussi absolument ori^
ginale que le jeune écrivain paraît le supposer. Mais ne lui
cherchons pas chicane, car sa pièce est vraiment char-
mante, et il est singulier qu'elle ait été refusée à tous les
théâtres.
L'idée première rappelle un peu la Philiberle d'Emile
Augier. Geneviève Seguin se croit laide, et, comme ses
4 LES INUTILES
parents, à leur mort, lui ont laissé cinquante mille francs
de rente, elle a une peur d'être aimée à cause de son
argent, humiliation sans pareille pour une âme délicate et
fière, qui lui fait prendre en défiance tous les partis. Un
jour, elle questionne son miroir et, debout devant sa glace
véridique, incapable de dire des flatteries, même aux
riches héritières, elle ajuste une rose dans ses magnifiques
cheveux, et, découragée, la laisse tomber; mais le comte
de Fortnoye, qui est entré à pas muets, ramasse la fleur
et la replace sur la tête de Geneviève, vraiment trop
sévère et trop difficile en fait de beauté, car chacun
s'écrierait en la voyant, comme le vicomte de Tanlay :
Elle est charmante, elle ett charmanle, elle est charmante !
Tout ce jeu de scène est d'une grâce extrême ; mais il
faut vous présenter le comte de Fortnoye : c'est un parfait
gentleman, un aimable inutile, qui a fait du plaisir sa
grande affaire, et qui est arrivé à ce cap périlleux de la
quarantaine sans avoir une réflexion sérieuse à se repro-
cher. Il se laissé aller doucement à la vie, et ne pense pas
que sa fortune, à ce train, se soit diminuée et fondue
comme de la neige au soleil. Il a l'habitude de la richesse
et il trouve naturel d'avoir beaucoup d'argent. A cela près,
M: de Fortnoye est un homme charmant, bon, spirituel,
et plein de coeur. S'il se doutait que les rentes lui sont
payées par M. Mesnard, son beau-frère, quelles seraient
sa surprise et sa honte! Cela est vrai pourtant. Une ban-
queroute met M. Mesnard dans l'impossibilité de continuer
les subsides, et tout se découvre. Le comte de Fortnoye se
sent, par suite de ses prodigalités passées*, incapable de
venir au secours de son beau-frère et de sa soeur, et il se
désole.
Un mariage avec une belle dot pourrait réparer le
DEVANT LA CRITIQUE. 8
désastre, mais cette idée répugne à la noblesse de senti-
ments du comte. Il aime Geneviève, et cette charmante
fille, qui a été élevée chez les Mesnard, dont elle est parente,
lui offre de l'épouser; et ce ne serait pas de la part de la
jolie laide un grand sacrifice, car elle n'est pas insensible à
la passion de M. de Fortnoye, malgré la différence d'âge
qui existe entre eux. Comprenant la délicatesse du comte,
le premier jour de sa majorité, elle renonce à son héritage
en faveur des époux Mesliard. Le comte alors lui demande
sa main, qu'elle lui accorde du meilleur coeur. On ne dira
pas que M. de Fortnoye a fait un mariage d'argent, comme
tous les vieux beaux ruinés, et la fortune qu'il voulait sau-
ver sera rétablie. —Nous négligeons les figures secondaires,
toutes spirituellement dessinées et concourant à la démon-
stration que se proposait l'auteur.
Oui, nous l'avouons, M. Edouard Cadol a tenu les pro-
messes de sa préface, ce On ne voit parmi les personnages
pas un coquin, pas une farceuse; comme moyen d'action,
pas de papiers honteux qu'un mystérieux .inconnu garde
pendant trente ans pour les produire au dernier acte afin
de dénouer l'intrigue; pas d'adultère non plus, pas de
guet-apens ; ni. bâtard ni boursier, pas même une pauvre
petite substitution d'enfant, les dames de la pièce n'en
ayant point-eu avant leur mariage. »
Le succès a été des plus grands et des plus chaleureux.
M. Cadol a une manière tendre, légère et fraîche, qui
séduit, et sur sa grâce, comme une fleur de pastel. Sa
morale ne sermonne pas et ne fait pas la grosse voix; elle
procède par des mots attendris et des plaisanteries émues.
Il y a chez M. Cadol quelque chose de Sedaine. et de
M' 1" 1 Sand dans son théâtre vertueux, quoiqu'il sache aussi
parler le langage des petits inutiles du jour.
M. Larochelle a joué le comte de Fortnoye avec beau-
coup d'intelligence et de talent ; MUc Germa est charmante
6 LES INUTILES
et pleine de distinction daus le rôle de Pauline. Le début
•de M 11" Fayolle, la laide-jolie, promet à cette jeune artiste
une brillante carrière ; le même encouragement est dû à
M. Richard. D'ailleurs rien ne fait de bons acteurs comme
le succès.
• • . 28 septembre 1868.
JOURNAL DES DÉBATS.
(M. JULES JANIN.)
I.
Le théâtre le plus voisin du Théâtre-Français, c'est
le théâtre de Cluny; Depuis le jour glorieux où le théâtre
de Gluny ouvrait sa porte à deux battants à ces fameux
Sceptiques, refusés des Français, à l'Odéon, et sur toute
'la ligne des boulevards, Cluny a gagné ses éperons sur
le champ de bataille dramatique. Il est quelque chose;
mieux encore, il est quelqu'un, et la critique n'a pas
le droit de ne point s'inquiéter des justes efforts d'un
si vaillant combattant. C'est pourquoi nous parlerons des
Inutiles, et même de la préface ingénieuse où l'auteur,
M. Cadol, vous dit si bien : Rassurez-vous, j'ai fait et refait
une vieille comédie, et j'ai pris autant de peine pour être
un ancien que le premier venu pour être un moderne. Ne
cherchez pas dans ce papier jauni par le temps, par
l'incurie, et le peu de sans-gêne des comités de lecture,
une oeuvre à grand tapage et faite uniquement pour mes-
sieurs les merveilleux. Non, non. Nous rechercherons tout
bonnement le plaisir, des bonnes gens. 11 nous faut un
•auditoire uni, simple et sans façon; des fillettes qui sou-
DEVANT LA CRITIQUE. 1
rient volontiers, des pères et des mères de famille, fort
étonnés de ne pas dire à chaque instant à leur fillette
assise à côté d'eux : — Allons, petite fille, il est temps de
rougir. Toussez, mouchez-vous, mieux encore, aussitôt que
je vous pincerai le bras, prenez votre air pudique et sau-
vez-vous. Ça vous fera grand honneur, ça nous fera grand
plaisir. Nos voisins diront : Quelle fille bien élevée! On a
vu souvent dans ces eaux troubles pêcher un mari très-
supportable. — Donc rassurez - vous, mères sensibles!
autant les Sceptiques de Cluny étaient de forme alerte et
dangereuse pour les jeunes demoiselles, autant les Inu-
tiles de Cluny sont de bonne et facile composition. L'au-
teur tient sa parole. Écoutez donc ses belles promesses :
« Parmi les personnages, pas un coquin, pas une faixeuse :
comme moyens d'action, pas de papiers honteux, qu'un
mystérieux inconnu garde, durant trente ans, pour les pro-
duire au dernier acte, afin de dénouer l'intrigue; pas
d'adultère non plus; ni duel, ni guet-apens; ni bâtard, ni
boursier; pas même une pauvre petite substitution d'en-
fant,'les dames de la pièce n'en ayant point eu avant leur
mariage... On n'a pas même admis ces dévouements
sublimes et poétiques par lesquels une jeune fille infiniment
bonne se livre à l'amour d'un homme indélicat pour sauver
celui que « son coeur aime. » Nul ne se suicide, ne se
vend, et l'on a poussé le scrupule si loin, que le sujet lui-
même ne roule sur le déshonneur de personne. »
Si beaucoup promettre est un danger, trop peu pro-
mettre est une faute. Eh bien, rendons,d'abord toute justice
à l'auteur des Inutiles : il a tenu du moins ce peu qu'il a
promis. Sa comédie est calme et toute charmante; elle con-
vient au ciel gris de l'automne. Au.lever du rideau, quatre
ou cinq inutiles du sexe masculin sont encore assis à la
table de jeu :
« Henri est étendu sur la chaise longue ; il dort. Quatre
8 LES INUTILES
amis de Paul jouent. Leur toilette, ainsi que celle de Henri,
est recherchée, mais très en désordre. Tous les rideaux
sont_clos. Dès lampes à bout d'huile éclairent faiblement le
théâtre- des bougies très-courtes sont sur la table de jeu.
Paletots et chapeaux jetés à l'aventure, ici et là. »
Bref, la fin très-innocente d'une innocente orgie, et
pensez donc si nous sommes tout rafraîchis, lorsqu'à la fin
de ce lansquenet sans fièvre, nous nous trouvons en pré-
sence d'une perte de seize louis! Seize louis! trois cent vingt
francs, bonnes gens, y pensez-vous? Quel jeu de pauvre,
et que nous voilà bien loin du bruit strident de la roulette,
agitant- dans ses cases tricolores des centaines de mille
francs, sans compter les bijoux de ces dames et l'honneur
de ces messieurs !
Quand donc ils ont bien réglé leurs petites différences,
messieurs les inutiles voient entrer chez leur ami Paul
toute la ville d'Amiens, cette même cité où nos grands-
pères allaient chercher les suisses de leurs maisons : Me fit
venir d'Amiens pour être suisse. Or, parmi ces nouveaux
venus, se rencontre un certain baron dont voici les origines :
Son grand-père était garde-chasse et sa grand'mère
couturière.
La robe et l'épée !
Son oncle était huissier rue Mouffetard, et sa tante fer-
mière à Nàntérre.
PAUL.
La ville et la cour !
Il a déjà quarante ans, ce baron inutile; il est vieux,
maussade et ruiné, et pour peu qu'il rencontre quelque fille
ambitieuse, avec beaucoup de jeunesse et beaucoup d'ar-
gent, il ne serait pas très-impossible qu'il ne mît à ses pieds
les ruines de sa personne et de son château. Même, au
besoin, il consentirait à vivre en province une bonne moitié
DEVANT LA CRITIQUE. 9
de l'année. Écoutez ce dialogue, il me semble assez joli :
HENRI.
Ainsi, vous disiez que vous trouvez le moyen de vivre
en province.
DESRIVES.
Très-bien.
HENRI.
C'est singulier; mais enfin quel charme...
DESRIVES.
Quand il n'y aurait que la campagne !
HENRI.
Qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire à la campagne?
DESRIVES.
Il y a... des arbres.
HENRI.
Nous en avons aussi, des arbres.
DESRIVES.
Les arbres du gouvernement.
HENRI.
Pardon! Vous ne les voyez pas dans la bonne saison...
Mais... quelquefois, monsieur... ils ont des feuilles !
DESRIVES.
Pas tous.
Cependant, au second acte, et non loin d'Amiens, nos
inutiles roucoulent autour de la fortune de M1,e Geneviève
Séguin, qui est une riche héritière. Au premier rang des
empressés se montre l'héritier des Trévières. Ils remontent
si loin... qu'on ne sait pas même d'où ils sortent. C'est ainsi
qu'à chaque instant, si la fable est légère, on est réveillé
par un bon coup de pistolet. Bon! dites-vous, le pro-
gramme a dit vrai : peu d'imagination; mais il aurait le
droit d'ajouter : beaucoup d'esprit argent comptant. C'est
ainsi que Pauline, une belle personne, explique à qui
l'écoute un des plus grands malheurs qui puissent affliger
10 LES INUTILES
une fille à marier, à savoir : l'inquiétude et le souci d'être
laide, et nous trouvons qu'on ne saurait être à ce propos
plus éloquente et plus vraie. Ah! dit-elle, ne vous y
trompez pas, Geneviève est sous l'empire d'une idée fixe,
elle se croit très-laide, et la chose est assez commune.
« Ainsi plus d'une jeune fille qu'on raille, croyant qu'elle
s'admire en jetant à la dérobée un coup d'oeil à la glace, y
cherche, au contraire, à corriger, à dissimuler quelque
imperfection qu'elle se connaît bien, et dont elle s'exagère
l'importance à force d'en souffrir. Le désir de plaire est un
sentiment naturel, et... même chez les femmes ! très-hon-
nêtes le plus souvent ; aussi quel découragement pour celles
qui se savent ou se croient disgraciées ! »
C'est très-joli tout cela. Or sitôt qu'on écoute, on est
bien près de se plaire à ces récits de la belle et bonne
compagnie. Inutiles, nous dit l'auteur à chaque scène; au
contraire, il n'est rien de meilleur profit que de bien dire et
bien penser. C'est sur ce ton excellent que la présente
'comédie aura l'honneur de se faire écouter. Toutes les
cascades les plus violentes des plus célèbres cascadeuses ne
vaudront jamais une parole honnête et bien'dite, et quand
M. Paul, comprenant à quel point il était inutile ici-bas,
inutile à lui-même, aux autres, à tout le monde, tout l'au-
ditoire est touché de ce grand cri parti du coeur : « Ma
conscience me fait l'effet d'une montre qu'on aurait laissée
dix ans dans un tiroir ; elle ne va plus bien ! Ce que j'entre-
vois de possible pour venir au secours de ma soeur n'est
pas net pour moi. Est-ce bien? Est-ce mal? Mon instinct
me dit à la fois oui et non. Et puis j'ai des répugnances,
mais la raison, la conscience, tout ça ne marchant plus...
Vrai, je suis à la côte! Il faut m'aider à me tirer de là. »
Et voilà comment, en fin de compte, on arrive au bout
du sentier, tout fourbu, « quand on a couru si longtemps
sous le harnais du plaisir. »
DEVANT LA CRITIQUE. Il
Cette analyse étant faite, et tant de mots charmants
qu'on néglige étant indiqués, pas un de mes lecteurs ne
s'étonnera que la nouvelle comédie, exposée à toutes les
indignités accoutumées, refusée et repoussée à plaisir de
toutes parts, ait rencontré dans cet endroit jeune et bien-
veillant, très-curieux et très-attentif, un succès véritable,
avec tant de joie et de contentement! Ils écoutent, ils
applaudissent, ils s'amusent, et quand l'heure arrive où la
laide enfin se révèle, et dit à l'amant désespéré : Je t'aime!
ils se lèvent comme un seul homme, chacun félicitant son
voisin, en collaborateur à la même oeuvre. Honneur au
petit théâtre, et gloire à l'inconnu? Fi du tapage! une ou
deux fois, par hasard, honorons le bon sens! Enfin, féli-
citons ce comédien-directeur de Cluny, qui, livré à ses
propres forces, a rencontré, deviné, compris en moins de
six mois deux beaux rôles pour lui-même, et deux belles
oeuvres pour le public inutile et désoeuvré qui va prendre
aux Inutiles (très-bien joués) une leçon dont ce public a
grand besoin.
Nous cependant, nous applaudissons de toutes nos
forces ces jeunes comédiens intelligents et dévoués à leur
tâche, et surtout nous reconnaissons toute la valeur d'un
succès inespéré et si complètement mérité. Avec une très-
grande facilité de style et d'expression, l'auteur a démontré
qu'il possédait le vrai sentiment de la comédie. On peut
désormais compter sur son mérite et sur la valeur d'un
esprit droit, honnête et bien fait.
28 septembre 18(18.
42 LES/INUTILES ^
JOURNAL DES DÉBATS.
(2e article. )
Les Inutiles ont fondé tout à fait leur renommée au
théâtre de Cluny. La grâce et l'esprit de l'oeuvre, et la belle
façon dont elle est jouée, ont brisé tous les obstacles. Chaque
soir, parmi les spectateurs nombreux, c'est à qui s'indi-
gnera le plus des maladroits, des injustes et [des mala-
visés qui n'ont pas voulu des Inutiles. Toutefois l'auteur,
M. Edouard Cadol, n'est pas homme à profiter des erreurs
qui se commettent dans ces malédictions unanimes, et voici
la lettre éloquente qu'il nous adresse à ce propos :
« Dimanche.
« Non, monsieur, non, je n'ai pas offert ma pièce à la
Comédie-Française; je n'aurais pas osé l'offrir et vous allez
voir pourquoi. D'abord je croyais qu'il fallait avoir passé par
l'Odéon pour être en droit de solliciter une lecture du
comité. En outre, les circonstances m'en détournèrent.
Quand j'eus achevé cette comédie, il se trouva qu'un ami
m'obtint la faveur de la lire à M. de Beaufort, alors direc-
teur du Vaudeville. Séance tenante, il me la refusa; elle
était trop douce, bien trop douce pour le public du Vaude-
ville, qui, paraît-il, est un .public spécial, qu'on ne saurait
satisfaire qu'avec des choses violentes. Cette opinion, M. de
Beaufort la tenait, avec le privilège, de M. Dormeuil, et
fidèlement il l'a transmise à la Société nantaise, qui
demande du poivre à tous les échos. J'allai au Gymnase.
M. Montigny me donna de bonnes raisons de son refus :
— « Votre laide, me dit-il, rappelle Philiberte, et Phili-
bcrle a été jouée chez moi. Et puis, vos inutiles sont des
DEVANT LA CRITIQUE. -13
célibataires, et je vais donner une pièce de Sardou intitulée :
Les Vieux Garçons. Il y aurait forcément répétition de la
même note; je ne puis. » Je portai mon manuscrit... autre
part — ne chagrinons personne — et quelques mois après
on me dit : — « Faites des scénario, jeune homme! Votre
pièce n'est pas même mauvaise, elle ne l'est pas du tout.
Du bavardage sans intérêt, des scènes vides qui se suivent
sans s'enchaîner, un sujet impossible, voilà le bilan. Croyez-
nous, faites des scénario ! »
« Que voulez-vous, monsieur, ce directeur-là recevait
100,000 fr. par an pour s'y connaître; pouvais-je aller
contre son dire? Et n'eût-il pas été un peu hardi, après
cela, d'offrir ce même ouvrage à d'autres gens qui, je crois,
reçoivent le double pour s'y connaître encore bien mieux?
« Au surplus, « quelque diable aussi me poussant, »
j'en ai tâté de la Comédie-Française, et m'en voilà guéri,
j'espère. J'y ai porté un manuscrit dont le concierge, — le
vrai, ou, si vous voulez, l'officiel, — a bien voulu se
charger. J'y avais joint une lettre très-polie. Il y a plus de
six mois de cela. Quand je me suis présenté pour en savoir
quelque chose, l'un venait de partir, l'autre n'était pas
encore venu. J'ai écrit ensuite; mais il est à supposer que
ces messieurs ont beaucoup d'affaires, car on ne m'a pas
encore répondu.
« Et je retournerais là ! Pour quoi faire, quand de l'autre
côté de l'eau, à cet ex-petit théâtre dont Mallefille nous a
montré le chemin, je trouve bon accueil, politesse et con-
fiance? Non. Pour faire des pièces, il n'est pas défendu
d'être fier, et il est un peu humiliant de ne pas recevoir-de
réponses aux lettres qu'on écrit.
« Toutefois, je n'y mets nulle aigreur; je suis — comme
vous le dites— bien trop « heureux » pour cela : heureux
d'avoir réussi au delà de mes espérances, heureux de ce
que ma réussite soit un encouragement pour d'autres — et
U LES INUTILES
il n'en manque pas — qu'on écoeure et à qui l'on ne répond
pas non plus ; heureux surtout de la bienveillance dont
vous avez la bonté de m'honorer.
« Je vais en voyage pour quelques jours, sans quoi je
vous aurais demandé la permission de venir, à votre heure,
vous dire verbalement tout cela, vous remercier de nouveau
et vous assurer de mon respect.
« Votre très-reconnaissant serviteur,
« EDOUARD CADOL. »
12 octobre 1808.
LE CONSTITUTIONNEL.
(M. NESTOR nOQCEPLAN.)
Encore une victoire — et éclatante — remportée par le
petit théâtre si bien dirigé par M. Larochelle. Les Inutiles,
comédie en quatre actes, de M. Edouard Cadol, ont pleine-
ment réussi.
Quelle est dans cette réussite la part du talent, la part
du bonheur?
Le théâtre de Cluny n'en vient pas moins de prouver qu'il
aurait droit, tout comme un autre, peut-être même plus
qu'un autre, à la récompense et à l'appui d'une subvention,
— si une subvention était une récompense variable accor-
dée chaque année au théâtre le plus digne, au lieu d'être
un majorât incommutable.
Le soir de la première représentation, on distribuait
dans la salle une petite brochure contenant une préface de
M. Cadol.
DEVANT LA CRITIQUE. \ij
Je vous en fais bien mes excuses, y dit l'auteur en
s'adressant au public : ceci est une pièce morale.
Et ce n'est pas le fait du hasard : il y a préméditation ;
on l'a voulu ainsi.
Toutefois ne supposez pas qu'on ait eu l'arrière-pensée
de provoquer par là une sorte de petit scandale, d'appeler
l'attention sur lui par un procédé analogue à celui d'Alci-
biade. Non. Si l'on s'est laissé entraîner à faire une pièce
morale, ce n'est pour blesser personne, ni pour jouer à l'ori-
ginal ; c'est plutôt caprice d'artiste qui, de la meilleure foi
du monde, s'est demandé un jour : Est-il donc impossible
de faire rire et pleurer, d'intéresser enfin un auditoire de
bonnes gens par un spectacle autre que celui des plaies
sociales et des dégradations de la conscience humaine ?
Ceci posé, on a pris la question en face, sans marchan-
der, sans louvoyer. Aussi, — vous le verrez — parmi les
personnages, pas un coquin, pas une farceuse; comme
moyens d'action, pas de papiers honteux qu'un mysté-
rieux inconnu garde durant trente ans pour les produire
au dernier acte, afin de dénouer l'intrigue; pas d'adul-
tère non plus, ni duel, ni guet-apens, ni bâtard, ni boursier;
pas même une pauvre petite substitution d'enfant, les
dames de la pièce n'en ayant pas eu avant leur mariage,
soit par surprise, à leur insu, durant le sommeil, soit autre-
ment.
On n'a même pas admis ces dévouements sublimes et poé-
tiques par lesquels une jeune fille, infiniment bonne, se livre
à l'amour d'un homme indélicat pour sauver celui que « son
coeur aime. » Nul ne se suicide, ne se vend, et l'on a poussé
le scrupule si loin, que le sujet lui-même ne roule sur le
déshonneur de personne.
Une fois tant d'éléments dramatiques éliminés, que res-
tait-il? Peu de chose en apparence, assez peu pour que le
découragement se fût expliqué.
1C LES INUTILES
Mais, puisque aussi bien on s'était promis d'aller jus-
qu'au bout et qu'on voulait, à toute force, qu'il se dégageât,
des détails comme de l'ensemble, un parfum non équivoque
d'honnêteté, il fallait en subir les conséquences. Et c'est
ainsi qu'on se réduisit, tout bonnement, à une affaire de
famille qui se passe entre braves gens, bien en santé, dont
le moindre défaut est de faire leurs quatre repas, en dépit
du qu'en dira-t-on.
L'auteur nous apprend, en outre, que la pièce « fut
refusée partout, et cela de telle façon qu'en fin de compte il
s'estima heureux de ce qu'on ne lui dît point de sottises.
Puis le manuscrit s'égara, non hier, mais il y a quatre
ans. Et M. Larochelle le découvrit dans une chambre de
débarras, mêlé à plus de trois cents autres manuscrits.
Tel est l'historique de la pièce, dont il nous reste à
parler.
On peut dire qu'avant de se présenter devant le public,
elle avait épuisé toutes les mauvaises chances, y compris
celle de la préface, — très-agréable préambule, mais qui a
dû singulièrement agacer nos confrères les critiques.
Une vieille pièce, un ours refusé partout, même par le
prédécesseur de M. Larochelle ; un sujet moral, délicatement
conçu, délicatement écrit ; pas de fortes situations comiques,
des situations fines et spirituelles; des mots allant à leur
but sans faire claquer leur fouet...
Tout cela a réussi.
Toute la presse d'accord! toute! entendez-vous bien? Les
blancs et les rouges, les noirs et les tricolores, les anciens
auteurs refusés et les auteurs aspirants, les sympathiques
et les dédaigneux, les aimables et les rageurs !
On ne peut donc exciper ni d'un courant d'opposition ni
d'un succès de parti.
Toute la presse !...
On fait circuler tout bas la possibilité d'une collaboration •
DEVANT LK CRITIQUE. \"l
illustre. Ce serait la seconde édition d'IIéloïse Paranquet,
moins Alexandre Dumas fils, bien entendu.
Soit et qu'importe ! et qui le prouverait?
On attaque le titre qui n'a guère de rapports avec la
pièce même. Les Inutiles restent à faire. On aurait dû dire
La. Laide.
Soit encore!
On se rappelle à ce propos la Philibertc d'Emile Augier,
une jeune fille riche qui se croit laide comme la Geneviève
des Inutiles et qui craint d'être demandée en mariage pour
son argent.
Soit, toujours.
On croit retrouver le duc d'Aléria du Marquis de Ville-
mer, dans le comte de la Fortnoye de M. Cadol, avec cette
différence que le comte est moins dévié et peut rejoindre
davantage.
Soit, et de nouveau, qu'importe !
La réussite est complète, loyale, sans surprise. Les
moyens sont d'une simplicité hardie. La tendance morale
ne s'y embourbe pas dans l'ennui. On est charmé; le coeur
s'élève, et l'esprit a sa part.
Les Sceptiques ont trouvé un successeur qui, par des
voies tout autres, a rencontré le même succès.
Interprétation excellente. M"e Fayolle s'est révélée dans
le rôle de Geneviève.
M. Larochelle, l'acteur-directeur, est très-sympathique
dans le personnage du comte.
Signalons aussi Mlle Germa dans le rôle de Pauline, et
M. Richard dans celui d'un inutile qui voudrait bien ne plus
l'être.
28 septembre 1868.
18 LES IN-UTILES
LA PRESSE.
i\I. I). JOUVIN.
Je suis bienheureux, en finissant, de constater un vrai,
un franc succès sur un petit théâtre qui, sans charlatanisme
et sans réclames, se fait tout doucement sa place et monte
peu à peu dans la faveur du public. Cette scène modeste et
déjà en évidence, c'est le théâtre de Cluny, sur lequel un
jeune auteur, M. Edouard Cadol, vient de donner, avec beau-
coup d'éclat et de bonheur, une très-intéressante et très-
spirituelle comédie, les Inutiles. La pièce n'était pas facile
à faire ni surtout à faire réussir. Dans une préface qu'on a
beaucoup critiquée, — il me serait malaisé d'en découvrir
la raison, — l'auteur des Inutiles ne s'était point dissimulé
les difficultés du programme hardiment tracé par lui. Rail-
ler, flétrir le célibat; honorer, chanter le mariage; s'efforcer
d'intéresser le public à une action simple, sage, naturelle,
renfermée dans le cadre bourgeois de la famille; laisser
héroïquement au musée des accessoires la croix de ma mère,
l'êpée de mon père, les reconnaissances, les malédictions,
les duels, les lettres interceptées : en vérité, cela était
d'une audace à faire reculer jusqu'aux plus téméraires ! Que
M. Edouard Cadol n'ait pas vu le péril de sa tentative, qu'il
l'ait résolument bravé au contraire; qu'il se soit montré
follement téméraire ou froidement courageux, cela ne fait
rien à l'affaire. L'essentiel pour lui était d'emporter le suc-
cè'Sj et il l'a attaqué de front et l'a enlevé en un tour de
main. Bravo ! M. Edouard Cadol (on ne réussit jamais à demi)
a rencontré, à défaut de grands acteurs, des comédiens
pleins de zèle, d'élan et de bonne volonté. M. Larochelle,
qui joue le comte Paul, le grand rôle des Inutiles, a de l'ex-
périence, du métier, du talent. M. Richard, le gandin Henri
DEVANT LA CRITIQUE. 19
Pothey, promet à la scène un comique plein dé naturel.
M"e Blanche Fayolle est la Champmeslé dé la troupe de
Cluny. Mllc Fayolle a le charme, la grâce, la tendresse, la
passion. C'est une amoureuse, enfin, ;— oiseau chanteur
dont la tradition ne siffle point les airs, et plus difficile à
dénicher qu'une habile comédienne.
28 septembre 18(i8.
LE SIECLE.
(M. KD.-ll.DK B1IÏVÎLLE.J
A l'oeuvre on connaît l'ouvrier. Le théâtre de Cluny, qui
s'est appelé d'abord le .théâtre des Folies-Saint-Germain, a
été pendant plusieurs années l'un des théâtres les plus
infimes et les plus malheureux de Paris. Les directeurs y
tombaient l'un après l'autre comme des capucins de cartes.
Un beau jour, un homme qui avait déjà dirigé avec intelli-
gence l'un des petits théâtres de la banlieue de Paris,
M. Larochelle, prend en main la direction de ce théâtre, où
les plus hardis n'osaient plus se risquer, et aujourd'hui le
théâtre de Cluny rivalise avec les scènes les plus élevées.
Ce théâtre, plus petit que celui des Folies-Dramatiques,
joue avec succès la comédie des Sceptiques, que M. Malle-
fille avait écrite pour le Théâtre-Français; reprend les
Mémoires du diable, les Mères repenties, la Duchesse de la
Vaubalière, et voit chaque soir sa salle envahie par un public
nombreux. Les habitants de la rive droite s'y rendent aussi
bien que ceux de la rive gauche. Chaque pièce est jouée
avec un ensemble au moins convenable. M. Larochelle
donne l'exemple à ses acteurs et se distingue si bien lui-
20 LES INUTILES
même, qu'il compte actuellement parmi nos meilleurs comé-
diens. Il a partagé avec M. Laferrièrc les plus vifs applau-
dissements dans les représentations des Sceptiques; il a
assuré le succès des reprises des Mémoires du diable et de
la Duchesse de la Vaubalière, et une nouvelle pièce, repré-
sentée ces jours-ci, dans laquelle il remplit le principal rôle,
les Inutiles, fait autant d'honneur à son tact de directeur
qu'a son talent d'acteur.
Cette comédie des Inutiles, l'une des plus jolies et des
plus distinguées que l'on ait représentées depuis longtemps,
avait été refusée dans tous les théâtres.
C'est l'auteur lui-même, M. Edouard Cadol, qui l'a
raconté dans une préface distribuée plusieurs jours avant
la première représentation, par conséquent avant que l'on
pût savoir quel serait le succès.
M. Cadol s'était demandé un jour : « Est-il donc im-
possible de faire rire et pleurer, d'intéresser enfin un
auditoire de bonnes gens par un spectacle autre que celui
des plaies sociales et des dégradations de la conscience
humaine? »
Et il avait entrepris de tenter lui-même l'épreuve. Il
avait construit une pièce où, comme il le dit dans sa pré-
face, il n'y a « pas un coquin, pas une farceuse, pas de
papiers honteux, qu'un mystérieux inconnu garde durant
trente ans pour les produire au dernier acte afin de dénouer
l'intrigue; pas d'adultère, pas de duel, pas de guet-apens;
pas de bâtard, pas de boursier, pas même une pauvre petite
substitution d'enfant, les dames de la pièce n'en ayant point
eu ayant leur mariage, soit par surprise, à leur insu, durant
le sommeil, soit autrement. »
L'auteur n'avait pas même admis « ces dévouements
sublimes et poétiques par lesquels une jeune fille infiniment
bonne se livre à l'amour d'un homme indélicat pour sauver
celui que son coeur aime. » Il avait voulu « que nul ne se
DEVANT LA CRITIQUE. il
vendît ou ne se suicidât dans sa pièce et que le sujet lui-
même ne roulât sur le déshonneur de personne. »
Il s'était ainsi réduit « tout bonnement aune affaire de
famille.qui se passe entre braves gens, bien en santé, dont
le moindre défaut est de faire leurs quatre repas, en dépit
du qu'en dira-t-on. » Mais il avait espéré que « des détails
comme de l'ensemble de sa pièce se dégagerait un parfum
non équivoque d'honnêteté. » II s'était de plus flatté que sa
pièce ne serait pas seulement morale, mais qu'elle serait
amusante.
S'était-il trompé? Il devait le croire. Sa pièce fut refusée
partout. Ne sachant plus qu'en faire, il l'avait portée au
théâtre du boulevard Saint-Germain sous l'un des prédéces-
seurs de M. Larochelle. Elle y gisait depuis quatre ans dans
une chambre de débarras avec plus de trois cents autres
manuscrits. Un jour M. Larochelle avait bravement entre-
pris de parcourir ce monceau d'inconnus. Arrivé à la comédie
de M. Cadol, il en a compris le mérite et prévu le succès
malgré les refus et les outrages qu'elle avait subis et malgré
le titre d'ours auquel elle avait un droit incontestable.
Il a gardé cet ours pour ouvrir sa saison d'hiver; il l'a
monté avec le plus grand soin, et s'est chargé lui-même du
principal rôle. L'événement lui a donné raison contre tous
les directeurs coupables d'avoir refusé cette jolie pièce. Elle
a obtenu le succès le plus franc et le plus sympathique.
(Ici nous abrégeons en supprimant l'analyse de la pièce.)
L'auteur a rempli fidèlement son programme. Sa pièce
n'est qu'une affaire de famille, mais de cette affaire de famille
ressort une leçon générale, et le sujet, habilement et déli-
catement développé, donne lieu à une suite de scènes pleines
d'attendrissement- et de charme. « Des détails comme de
l'ensemble se dégage un parfum d'honnêteté. » Enfin la
pièce est à la fois morale et amusante. Le caractère rail-
22 LES INUTILES
leur et léger de la Fortnoye, qui ressemble à celui du duc
d'Aléria dans le Marquis de Villemer, et qui est aussi bien
joué par M. Larochelle que le duc d'Aléria l'était par M. Ber-
ton, répand beaucoup de gaieté dans l'action. Deux autres
personnages l'égayent aussi : le ci-devant beau, le baron
de. Trévières, et un ami de la Fortnoye, le fils d'un bonne-
tier enrichi qui aurait voulu continuer l'état de son père et
qui s'amuse malgré lui, parce que le bonnetier millionnaire
met son orgueil à avoir un fils qui partage les plaisirs et
les dépenses des oisifs élégants.
Un jeune acteur, M Richard, débite ce rôle avec beau-
coup de naturel et d'enjouement. M. Talien donne une phy-
sionomie un peu chargée, mais assez comique et assez bien
étudiée, au baron de Trévières. M. Courcelles met de la
franchise dans le rôle de Mesnard et M11* Germa tient avec
talent celui de Pauline.
De toutes les pièces nouvelles que l'on joue en ce moment,
cette comédie des Inutiles est assurément la mieux faite
pour plaire à des esprits délicats, et c'est la seule où des
parents seront satisfaits d'avoir conduit leurs fils et leurs
filles, bien qu'elle soit loin d'ailleurs d'être ce qu'on appelle
une berquinade.
28 septembre 1868.
LA PATRIE.
'M. EDOUARD FOURNI EK.)
La comédie du théâtre de Cluny, qui s'est donné pour
titre Fépithète qui conviendrait si bien aux personnages du
drame de la Gaîté; la pièce de M. Edouard Cadol, les Inu-
tiles, est d'une tout autre venue et aura, je pense, aussi
DEVANT LA CRITIQUE. 23
une tout autre destinée. Coeur, esprit, style, tout s'y trouve,
et l'on s'étonnerait de la voir en ce coin, s'il n'était depuis
quelque temps le refuge des bonnes choses. Je n'approuvais,
pas le titre de l'autre pièce, j'accepte, au contraire, l'éti-
quette de celle-ci. Dans le drame de Nos Enfants il n'y
avait pas de véritables enfants; dans cette comédie des
Inutiles, au contraire, les inutiles, bien qu'ils ne soient
peut-être pas en assez grand nombre encore, ne manquent
pas et jouent bien leur rôle.
Cette pièce-là n'a pas manqué d'être faite, et plus d'une,
fois, mais elle ne l'a jamais été mieux, avec plus de simple
et vaillante franchise. Comme ensemble de comédie, ce n'est
rien, comme détail c'est tout. Les caractères, pris en groupe
et s'animant l'un par l'autre, n'ont pas une grande raison
d'être; mais pris à part, isolés dans leur propre esprit, et
dans le sentiment ou le type qu'ils doivent représenter, ils
sont excellents. Quand M. Cadol voudra faire une pièce au
lieu de se contenter de l'esquisser avec des personnages qui
valent mieux qu'elle, il n'aura qu'à s'ingénier pour le cadre
et l'intrigue ; dès à présent on voit qu'il bait manier son
monde ; sa troupe est faite, comme on dit ; il a tout ce qu'il
faut de coeur pour l'animer, d'esprit pour la faire parler, et
de moralité sincère pour en rendre l'action utile.
C'est une oeuvre très-honorable par ce qu'elle est, excel-
lente par ce qu'elle promet. Quand on l'a faite, on peut se
passer de préface après, et surtout avant.
Les acteurs, qui n'étaient que convenables dans les pre-
miers essais de ce théâtre, y sont en progrès comme tout le
reste. Talien, qui joue le rôle du vieux beau, chargé d'égayer
la pièce de son ridicule à la poudre de riz, en momifie très-
comiquement le type. Bichard est dans la note tout à l'ail
juste de son rôle de demi-gandin. C'est là certainement,
pour les pièces de genre, un acteur d'avenir.
M"e Germa est parfaite de bon ton bourgeois et. d'allure
24 LES INUTILES
« bonne personne. » C'est le naturel même dans la bonté :
il est impossible de. jouer moins en jouant mieux. Mais, par
grâce, qu'elle ne s'affuble plus de cette robe de chambre
blanche, qui lui donne l'air, au dénoûment, d'un gros moine
venant bénir les épousés.
Mlle Berthe Fayolle possède un genre de talent fort ori-
ginal. Elle a une netteté, une franchise, et par instants une
sorte de brutalité de naturel tout à fait curieuses et très-
intéressantes. C'est, chose rare, une ingénuité où l'on sent
la sève et le mordant. Quant à Larochelle, je n'ai rien à en
dire : c'est de longue date un comédien fait et parfait.
28 septembre 1868.
LE TEMPS.
(M. FRANCISQUE SABGEY.)
C'est au théâtre de Cluny qu'il faut accorder aujourd'hui
la première place. Il a mis la main sur une bonne comédie,
dont le succès sera sans doute aussi long qu'il a été vif :
les Inutiles, de M. Edouard Cadol. Les Inutiles avaient été
refusés partout; car c'est une remarque assez amusante
à faire. M. Larochelle n'a, pour gagner de l'argent, qu'à
prendre les pièces dont ses grands confrères n'ont pas voulu.
Les Sceptiques, repoussés de tous les directeurs, viennent
à lui, qui les monte et les joue cent cinquante fois de suite.
Ce sera l'histoire des Inutiles.
Ces aventures, qui ne sont pas rares, nous donneraient
à penser que la disette de bonnes pièces est moins terrible que
ne veulent bien le dire messieurs les directeurs. Ne serait-ce
pas un peu de leur faute, s'ils n'en trouvent point? Je ne
DEVANT LA CRITIQUE. 28
parle pas de M. Montigny, à qui les Inutiles ont été présentés
en vain. Au moins M. Montigny est-il toujours en quête de
nouveau, et son théâtre après tout ne chôme pas de comé-
dies. Il s'est trompé cette fois ; mais qui ne se trompe jamais ?
Le Vaudeville a-t-il la même excuse, ce malheureux
Vaudeville qui, depuis trois ou quatre années, remâche
éternellement les Faux Bonshommes et la Famille Benoîton;
qui n'a trouvé, depuis tant de mois écoulés, qu'un mélo-
drame à nous offrir, et encore l'est-il allé chercher en Angle-
terre ; dont la troupe, une des meilleures de Paris, languit
et s'épuise à ne rien faire. Est-ce que le directeur n'aurait
pas dû se jeter sur le manuscritde M. Edouard Cadol, comme
les Israélites sur la manne du désert? Mais non, ces mes-
sieurs s'entendent pour enrichir Larochelle. Nous n'avons
encore eu que deux pièces à signaler depuis le renouvelle-
ment de la saison : l'une s'est jouée à Beaumarchais, et
l'autre à Cluny. Et nunc erudimini !
J'ai d'autant plus de plaisir à féliciter M Edouard Cadol
de son joli succès, que j'étais de fort méchante humeur
contre lui et contre son oeuvre, avant de l'avoir vue. La pré-
face, qu'il avait fait insérer dans les journaux la veille de
la première représentation, nous avait légèrement agacé :
cette affectation de moralité, comme s'il y avait des pièces
morales ou d'autres immorales, cette mise en scène du jeune
homme pauvre, cette vanité perçant sous des formules de
modestie, tout cela nous avait mal disposé. J'aurais volon-
tiers répondu comme Alceste à son liseur de sonnets : «Nous
verrons bien, monsieur. »
Oui, mais c'est là qu'est le beau côté du théâtre. Une
fois assis dans une stalle d'orchestre, il n'y a ressentiment
qui tienne : quand l'oeuvre est bonne, il faut applaudir, et
on le fait avec joie. Vous liriez au coin du feu la pièce de
votre plus mortel ennemi, vous pourriez vous défendre,
vous tourner en bout comme un hérisson : au théâtre, l'émo-
26 LES INUTILES
tion l'emporte. C'est que là vous sentez avec la foule, ou
plutôt vous êtes foule vous-même. J'ai vu des vaudevillistes
battre franchement des mains à une belle scène qui n'était
pas d'eux; ils en avaient peut-être bien du regret ensuite;
mais la passion du public les avait gagnés ; leurs rancunes
particulières s'étaient évanouies, fondues au feu de l'en-
thousiasme général.
, Les Inutiles, ce sont les hommes que leur naissance a
faits riches, qui mangent leur fortune et usent leur exis-
tence, les uns à de grandes sottises, les autres à de petites
niaiseries : le petit crevé d'aujourd'hui, le vieux beau d'il y
a trente ans, et le magnifique viveur, qui n'emploient une
vive intelligence et une rare activité d'esprit qu'à la pour-
suite du plaisir, sont les trois types où M. Edouard Cadol
résume ses Inutiles. Aucun d'eux n'estbien nouveau. L'action
où il les jette ne l'est pas davantage. Elle est empruntée de
cette aimable comédie d'Emile Augier, Philiberte, qui fut
jouée au Gymnase, et qu'on devrait bien nous rendre à la
Comédie-Française.
Une jeune fille que sa mère n'aimait point, et qui a vécu
un peu solitaire et farouche, se croit laide, comme si l'on
pouvait l'être quand la bonté du coeur et la générosité de
l'âme se répandent sur un visage et l'animent! Elle est riche ;
car elle a de son chef, ses parents étant morts, cinquante
mille livres de rente. Ces millions ajoutent à la défiance que
lui inspire sa prétendue laideur. Elle ne verra plus dans
tout prétendant à sa main qu'un homme avide d'argent,
qui ne l'épouse que pour sa fortune.
C'est autour d'elle que tourne le drame : elle est à la
fois courtisée, et par le vieux beau gentilhomme ruiné,
à qui un million comptant viendrait bien à point pour re-
mettre en état le château de Trévières ; par le petit crevé,
très-gentil garçon, que l'exemple seul a séduit à cette vie
hébétante des forçats du plaisir, qui la déteste sans la pou-
DEVANT LA CRITIQUE. 27
voir quitter, et ne demanderait pas mieux qu'une main de
femme, la femme lui semble jolie, à lui, car il a du goût, le
tirât de ce bourbier'du vice ; par un jeune et grave notaire,
qu'on voit passer par intervalles, sérieux et la serviette sous
le bras, et qui viendra tout justement au dernier acte pour
dresser un contrat, qui ne sera pas le sien.
Le mari, vous l'avez bien deviné, c'est le grand viveur,
qui est venu à la campagne, chez son beau-frère, se reposer
des fatigues de sa vie laborieusement inutile. Il y a rencon-
tré la jeune héritière; car ce beau-frère est précisément
son cousin germain et son tuteur. Il a deviné le trésor de
grâces qui se cachait sous cette modestie, et, ma foi ! il ne
serait pas éloigné de se baisser et de cueillir la violette ; car
il se croit riche, et la fortune de la jeune personne ne l'ef-
fraye pas. Elle l'aime, elle aussi, en.secret. L'affaire serait
donc bientôt conclue et le drame fini, si le beau de La Fort-
noye n'apprenait, par une révélation subite, un coup bien
cruel : il a, par ses prodigalités insensées, dévoré son patri-
moine et l'usine de son beau-frère, qui est également ruiné.
Comment, désormais, demander la main de l'opulente
héritière?
Mais elle, la noble enfant, a compris ce qui se passait :
c'est elle qui, dans un beau mouvement, très-chaste et très-
fier à la fois, dit au comte : « Épousez-moi et sauvez votre
frère, mon tuteur. » Et comme l'autre refuse, c'est encore
elle qui profite de son premier jour de majorité pour renoncer
à la succession de son père ; elle se présente pauvre à l'amour
du comte. Mais rassurez-vous: la succession retourne à son
tuteur, qui est le plus proche parent après elle, et les mil-
lions ne seront pas perdus.
Vous voyez que dans tout cela rien n'est bien nouveau,
ni l'idée première de l'oeuvre, ni les caractères, ni les situa-
tions; eh bien, de tous ces éléments déjà connus, M. Edouard
Cadol a très-industrieusement composé une oeuvre, sinon
28 LES INUTILES
fort originale, particulière tout au moins, et d'une, saveur
exquise. Il a une manière à lui, chose rare ! C'est un je ne
sais quoi d'aimable et de tendre dans l'expression des sen-
timents honnêtes ; c'est un art délicat et souriant de mettre
en scène les émotions les plus discrètes et les plus pudiques
d'un coeur de jeune fille.
La laide est assise sur un canapé, songeant, à quoi? à sa
figure, à l'amour qu'elle n'inspirera jamais, à sa vie fanée
dans sa fleur. Mais ce malheureux visage est-il donc si
ingrat qu'elle le suppose? Elle se lève et se regarde long-
temps, sans mot dire, dans une grande glace. Elle va len-
tement à un vase de fleurs, où elle cueille une rose rouge,
et cherche à se la mettre dans les cheveux. Le comte, que
le hasard amène pour être témoin de cette petite scène de
coquetterie, s'approche à pas de loup, et tout à coup elle
aperçoit dans la glace la tête de l'indiscret qui l'a surprise.
Elle jette la rose, toute confuse; le comte la ramasse, et,
d'un geste respectueux et tendre, il la replace lui-même
dans les beaux cheveux noirs de la jeune fille. Ce n'est rien
que ce jeu de scène; mais il a ravi toute la salle, qui a
éclaté en applaudissements.
C'est la manière de M. Edouard Cadol, quelque chose de
frais, de tendre et de doucement ému. Le défaut à craindre,
c'est que, par endroits, à force d'atténuer les tons, la cou-
leur ne semble un peu passée. L'auteur tombe de temps
à autre, et il faudra qu'à son prochain ouvrage il veille sur
cette tendance à faire gris-clair, qui était bien plus sensible
encore dans sa première comédie, la Germaine, qui fut
donnée au Vaudeville. Sa pièce a le parfum délicat, mais
faible; la nuance aimable, mais pâle de la rose-thé.Un peu
plus de force ne messiérait pas par intervalle.
A un moment du drame, Mesnard, l'usinier, apprend
à sa femme que leur fortune est engloutie ; qu'en vendant
l'usine ils auront à peine de quoi vivre, et il fait appel à son
DEVANT LA CRITIQUE. 2'.)
courage. Voilà une nouvelle qui, pour des négociants, de
vrais négociants tels que les a peints Cadol, est un terrible
coup de foudre. Il semble que tous en devraient être bou-
leversés. Elle jette à peine sur cette maison bénie une ombre
de gracieuse tristesse. Tous les sentiments, même les plus
violents, s'enveloppent d'une gaze transparente qui en
adoucit l'amertume. Cette blonde lumière a son charme ; la
fadeur n'est pas loin.
Il y a beaucoup d'esprit dans la pièce de M. Edouard
Cadol. Peut-être même y en a-t-il trop. Les mots tombent
dru comme grêle, et tous ne sont pas de même qualité.
Quelques-uns sont tirés par les cheveux. On parle d'un
roturier qui a des prétentions à la noblesse.
« Lui ! noble, s'écrie quelqu'un. Son père était gendarme
et sa mère couturière.
— C'est cela, dit le comte, la robe et l'épée. »
Je n'aime pas beaucoup cette sorte d'esprit : elle me
rappelle trop le célèbre calembour : « Comment te portes-tu,
yaude poêle? » D'autres mots, en revanche, sont du comique
le plus franc et le plus fin en même temps : un jeune gandin
conte comment il a été amené peu à peu à jouer toute une
nuit, en compagnie de gens qui ne lui plaisaient point, et
qui l'ont dépouillé : «Nous sortions du théâtre, où je les
avais rencontrés; ils me disent : — Allons donc souper ! Venez,-
vous? Comme je n'en connaissais pas un, je n'ai pas voulu
les désobliger. » Voilà de vrai esprit, point cherché, et qui
est plus plaisant à mesure qu'on y réfléchit.
Les Inutiles sont très-proprement joués : les artistes ne
sont pas de premier ordre, ni même de second ; mais ils ont
tant de bonne volonté, et leur ensemble est si parfait, que la
pièce semble aussi bien rendue qu'elle aurait pu l'être dans
tout autre théâtre plus relevé. Larochelle s'est réservé le
principal rôle, celui du comte de La Fortnoye. H n'est pas
merveilleusement grimé, ni babillé; et il a surtout contre
30 LES INUTILES
lui cet accent parisien qui n'est pas d'une suprême élégance.
Mais il dit toujours juste, et il possède sur son public une
autorité incontestable. Talien, qui joue le rôle du vieux beau,
marque tous ses personnages d'une physionomie particulière
et curieuse. Il a le comique laborieux et pesant; mais il
frappe. Il a trouvé un tic fort plaisant, qui ne lui prend que
lorsqu'on lui dit des choses désagréables; le mouvement
par où il exprime sa mauvaise humeur a beaucoup amusé
le public.
Un tout jeune homme, Richard, tient à Cluny les mêmes
rôles que Porel au Gymnase. Il a de l'avenir, ce Richard :
une voix mordante, un geste simple, une diction juste. Il a
fait le plus vif plaisir. C'est Mlle Fayolle qui a emporté la
meilleure part des applaudissements. Sauf Mlle Delaporte, je
ne vois personne à Paris qui eût mieux représenté cette ai-
mable laide que la jeune débutante. Elle est gracieuse et
fine; elle a de la sensibilité, et elle a jeté un charme très-
doux sur un rôle qui par lui-même était déjà très-joli.
C'est, en somme, un succès pour tout le monde et pour
l'auteur, que cette pièce tirera du demi-jour où l'avaient
laissé quelques autres tentatives moins heureuses, et pour
le directeur, qui va retrouver les belles soirées des Scep-
tiques, et pour cette vaillante petite troupe, qui a donné
avec tant de conscience et d'entrain.
28 septembre 1868.
DEVANT LA CRITIQUE. 3-1
L'OPINION NATIONALE.
(M. JULES CLARET1E.)
I.
Cette semaine appartient au théâtre moral. Je ne m'en
plaindrai pas, certes. A la Gaîtê, la pièce de M. Rasetti est
une pièce morale. Au théâtre de Cluny, les Inutiles, de
M. Edouard Cadol, sont une comédie morale. Ce n'est pas
là, après tout, un accident si rare qu'il faille s'en étonner,
M. Cadol, dans une préface imprimée avant la représenta-
tion, envoyée à la critique, avait cru pourtant devoir s'ex-
cuser du paradoxe : « Je vous en fais bien mes excuses,
mais ceci est une pièce morale. »
M. Cadol croit peut-être que faire du théâtre moral
aujourd'hui, c'est couper la queue du chien d'Alcibiade.
Eh bien, non, il faut dire la vérité : présenter au public une
pièce morale n'est une entreprise ni aussi originale ni aussi
périlleuse que le pense M. Cadol. Il y a çà et là plus d'une
pièce morale dans le théâtre contemporain, et, chose à con-
stater, presque toujours cette pièce morale a rencontré le
plus grand succès.
« Je devrais faire toujours : Je dîne chez ma mère,
disait Lambert Thiboust, qui avait fait aussi les Mémoires
de Mimi Bamboche. Ce qui vieillit le moins au théâtre,
c'est la vertu ! »
M. Cadol a découvert l'Amérique. Le théâtre moral a
de tout temps existé depuis Sedaine, et toujours, après
les échappées furieuses de la passion et les orgies du
drame, le public a demandé les intimités du bonheur et les
austérités du devoir. Ce sont là. des réactions inévitables.
La plume qui raconte les bouillonnements à'indiana,
32 LES INUTILES
les révoltes de Lèlia, tracera un jour la simple histoire du
Champi et du Marquis de Villemer. L'homme qui jettera
sur la scène cet Oreste romantique, Antony, publiera,
quinze ans plus tard, — comme M. Cadol — à la veille de
la représentation d'un drame, une préface où il expliquera
au public que, lui aussi, il veut faire du théâtre moral :
« Antony, c'est le rêve du fou : Antony meurt maudit et
damné. Vous verrez demain comment meurt le comte Her-
mann. » (Alexandre Dumas, préface du Comte Hermann.)
M, Cadol n'a donc pas fait acte d'audace, comme il le
croit, en nous offrant une pièce quasi-pastorale, une sorte
de bergerie où parmi les brebis ne se cache pas le moindre
loup. Il a fait, ce qui vaut mieux, oeuvre d'artiste. Il a suivi
le sillon tracé par Mme Sand, et, avant Mme Sand, par l'au-
teur du Philosophe sans le savoir.
M. Edouard Cadol est, en effet, je ne dirai pas un dis-
ciple ni un imitateur, mais un admirateur de George Sand,
— j'entends de l'auteur du théâtre moral où nous trouvons
Françoise et François le Champi. Il avait débuté (car je ne
compte point son premier vaudeville, le Jeune Homme au
riflard) par une paysannerie à la berrichonne, jouée à Paris
comme à Nohant, avec un succès mérité. C'était élégant et
fin, d'une émotion douce qui pénétrait. Mais on pouvait,
après tout, crier encore au pastiche.
M. Cadol voulut être personnel dans les Ambitions de
M. Fauvelle, cette comédie qui n'était que le Gendre de
M. Poirier attiédi. Vers cette époque sans doute, et même
avant ce temps, M. Cadol courait les directions de théâtre
avec un manuscrit sous le bras. Ce qu'il portait ou col-
portait était une comédie en quatre actes, la plus simple du
monde en apparence, et qui était un petit chef-d'oeuvre,
tout simplement. Les directeurs n'en voulurent pas. J'en
connais qui s'en mordent les ongles.
Les Inutiles furent refusés au Gymnase, sans doute au
DEVANT LA CRITIQUE. 33
Vaudeville, peut-être encore ailleurs. Le manuscrit s'égara
dans tous ces voyages. Puis un beau jour, M. Larochelle le
retrouva ou le demanda; bref, il le lut, l'accepta et voulut
le jouer lui-même, sur-le-champ, devant son public. M. La-
rochelle, qui est un homme de goût, ne courait pas d'ail-
leurs une grande aventure. Il devait être certain du succès.
La pièce a réussi complètement et d'un bout à l'autre. Elle
a séduit, elle a, ému, elle a charmé. Après les Sceptiques,
les Inutiles. Voilà deux bonnes fortunes successives. Mais
non, je ne crois pas aux bonnes fortunes. Il y a là un direc-
teur homme dégoût, habile homme, un artiste, et voilà
pourquoi il y a succès. Le théâtre le plus littéraire de Paris,
à cette heure, c'est, à coup sûr, le théâtre de Cluny.
La pièce de M. Cadol est si charmante et si tendre,
d'un ton si doux, d'un tour si chaste, d'une finesse d'analyse
telle, qu'on pouvait croire, il est vrai, que le parfum de
toutes.ces scènes s'évanouirait, se volatiliserait à la repré-
sentation. Point du tout; cette comédie honnête et simple a
tenu les spectateurs attentifs et haletants, — quelques-uns
essuyant une larme furtive, — comme l'eût fait le plus vio-
lent des drames. Le titre est encore une étiquette assez
trompeuse.
Ce n'est point la satire des Inutiles que nous fait
M. Cadol, mais le Boman d'une fille laide qu'il nous
raconte. Geneviève Séguin est laide; on la dit laide, du
moins. Elle a beaucoup souffert. A dix-huit ans, elle est un
peu défiante. Elle a été comprimée jadis et peu aimée.
Elle est riche; elle a peur qu'on ne l'épouse pour sa dot;
et les décavés de la vie parisienne, en effet, ne lui manque-
raient pas. Mais elle a rencontré Paul de La Fortnoye, un
insouciant, un charmant homme qui se laisse vivre et qui
commence à vieillir sans s'en apercevoir.
Il aura passé gaiement sur cette terre sans avoir fait de
mal à personne, mais sans avoir fait oeuvre d'homme et de
3
34 LES INUTILES
citoyen. C'est un inutile. Et pourtant Geneviève l'aime. Il
l'aime aussi, et, auprès d'elle, toute sa jeunesse dissipée
follement lui revient, essaim congédié qui retourne, en
chantant, d'où il est parti. Il a honte de lui-même, il
veut réparer, recommencer sa vie ; et, lorsqu'il s'aperçoit
que Geneviève peut être à lui, il apprend en même temps
qu'il est ruiné, tout à-fait ruiné, pauvre. Épouser Gene-
viève, millionnaire, c'est chose impossible. Eh bien, Ge-
neviève n'acceptera pas l'héritage qui la fait riche, et elle
donnera sa main vide à Paul de La Fortnoye, qui veut
partir.
Vous devinez cette lutte de sentiments, tous ces dévoue-
ments, toutes ces honnêtetés aux prises. Que de choses
charmantes ! Quel premier acte délicat et séduisant ! La
jolie scène où Geneviève interroge son miroir pour savoir
si vraiment elle est laide. Une rose dans ses cheveux ne
lui messiérait pas ! La voici. Paul la surprend ; prise en
flagrant délit de coquetterie, elle veut retirer la rose, et le
jeune homme lui-même la retient et la contemple.
Et ce duo d'amour à la fenêtre, cet aveu qui leur
échappe par un serrement de mains et sans qu'un mot soit
prononcé, encore une scène exquise embaumée de jeunesse!
Puis, l'émotion est d'ailleurs toujours discrète et juste.
Tout le monde a été conquis. Avec quel ensemble d'ailleurs
cela est joué! Avec quelle habileté M. Larochelle a mis en
scène la pièce, et d'un bout à l'autre! Lui-même est par-
fait, spirituel, mordant, comme toujours; mais, cette fois
surtout, émouvant, d'une simplicité cordiale, un véritable
et charmant honnête, homme.
La troupe entière a joué excellemment : M. Talien,
M. Richard — un jeune homme élégant et fin, — M. Cour-
celles et cette jeune fille, M"e Rerthe Fayolle, une artiste
véritable, dont l'avenir est assuré par cette soirée où l'on a
applaudi sa voix touchante, sa distinction, sa tenue et son
DEVANT LA CRITIQUE 35
talent, et où elle a reçu les bravos avec un sourire qui
naïvement pétillait de joie.
Voilà enfin une pièce qu'on peut louer, sans craindre
d'être taxé d'indulgence, sans restrictions. Ah! s'ils sa-
vaient, nos dramaturges, l'irrésistible puissance d'une émo-
tion' vraie, d'un sentiment sincère, le prix et l'irrésistible
pouvoir d'une larme! Sans fracas, sans décors, sans cos-
tumes, ils arriveraient au succès, au succès durable, comme
M. Cadol.
28 septembre 1868.
II.
Voyez ce grand succès des Inutiles. Je sais bien que la
comédie est charmante, mais nous ne parlons ici que de
l'interprétation. Elle a une saveur toute particulière. On
devine, on voit que ces artistes suivent un même mouve-
ment; chacun d'eux, dans son coinv à sa place, concourt au
succès général. Ce ne sont point des premiers sujets pour-
tant : ils débutaient, il y a un an, et voilà déjà qu'ils
comptent. C'est que le directeur du théâtre de Cluny livre
bataille avec sa propre troupe et ne va pas demander de
secours au voisin.
ir> novembre ISfiR.
LA FRANCE.
(M. PAUL FOUC IIKJl. )
11 y a dans Paris — ou à peu près — un directeur à
qui il est venu la plus singulière idée.
Il avait vu inventer autour de lui la féerie à perpétuité
36 LES INUTILES
et les Agamemnon Balochard ; il avait vu inventer un décor
tout exprès pour montrer Gulliver éteignant l'incendie de
Lilliput, et un autre pour exhiber une procession dé demoi-
selles suspectes au bois de Boulogne. Il avait vu inventer
la littérature du water-closet et le théâtre Breda ; il avait
vu inventer les danseuses sans jupons et le dialogue gan-
grené, — la société décomposée et morte après lés tableaux
vivants.
Qu'est-ce que je pourrais bien inventer après tout cela,
s'est dit le directeur?
Alors il s'est avisé d'un projet qu'on n'a plus guère,
celui d'inventer tout simplement des pièces et des acteurs.
Seulement, quand tant d'autres se trompaient autour de
lui, quand tant de directions s'écroulaient avec fracas, il
s'est demandé à quoi il pourrait reconnaître les bonnes
pièces.
— Je ne voudrais pas, se dit-il, de ce que jouent beau-
' coup mes confrères; — si je prenais ce qu'ils ne veulent
pas?
Et il fonda le théâtre des refusés.
Et Cluny devint un établissement dramatico-médical sur
la façade duquel on aurait pu écrire : Secours aux blessés.
On n'entre là qu'en montrant ses horions. Je ne sais si le
cahier des charges ne va pas imposer d'avoir été repoussé
même à Beaumarchais. Je propose de créer l'ordre des
Refusés.
Dans ma carrière, j'aurais eu souvent pour ma part des
droits à la grand'croix.
Mais à cet hôpital littéraire, on guérit et on y vit long-
temps. C'est l'infirmerie du succès. C'est ainsi que M. Laro-
chelle avait donné asile à ce beau drame des Sceptiques,
dont aucun théâtre n'avait voulu et que la Comédie-Fran-
çaise, richement dotée pour découvrir et encourager tout
ce qui est grand et élevé, avait dédaigneusement laissé dans
DEVANT LA CRITIQUE. 37
son antichambre, meurtri d'une réception à correction. Il
fit cent vingt recettes éclatantes, et remua tout Paris avec
ce rebut du bon goût à brevet et des Pâmasses subven-
tionnés.
C'est ainsi qu'aujourd'hui il va en faire au moins autant
avec les Inutiles, de M. Cadol, que son .auteur, dans une
curieuse préface, nous dit avoir été refusés partout. Est-ce
qu'il n'y aurait point de la part de M. Cadol un peu de fatuité?
ou bien tricherait-il?
Au reste, je m'explique les premières mésaventures de
cette oeuvre à la fois spirituelle et naïve. Tel directeur,
extrêmement intelligent, ne lit pas lui-même les pièces,
même celles signées de noms connus, et les renvoie à un
employé pour lequel on a créé le bureau des manuscrits, —
auprès du bureau des cannes.
Tel autre qui n'a pas donné, depuis quelques années,
une seule pièce entièrement nouvelle qui ne soit tombée, a
dû se demander s'il n'y avait pas un grain de folie chez cet
homme de lettres, qui vous apporte une conversation' en
quatre actes, dans laquelle se traitent exclusivement des
questions de coeur, des intérêts de famille, où l'on ne voit
pas une infirmité morale, pas un ulcère social, qui trace
le tableau du salon à la porte duquel les petites dames et
leurs amis trop intimes sont consignés — de la comédie enfin
où ce sont les moeurs et non les femmes qui sont peintes.
(Suit t'analyse.)
Comment le lecteur s'y prendra-t-il pour deviner que
dans mes lignes idiotes se trouve le prétexte de trois heures
de plaisir? Cela est pourtant. A dater du moment où la toile
se lève sur le premier acte jusqu'au moment où elle se baisse
sur le dénoûment, on est occupé, attaché, souvent charmé.
L'auteur vise trop souvent à l'esprit quand parfois il attein-
drait mieux le but en tirant au hasard. Quelques traits, quel-
38 LES INUTILES
ques plaisanteries ont vieilli; mais cela se conçoit dans un'
ouvrage qui a moisi dans tant de cartons. Ce n'est pas tant
l'esprit que le papier qui a jauni. Mais, en résumé, ce dia-
logue vous transporte dans le monde, le vrai, — l'honnête
avec la plus agréable illusion. L'ensemble de ces épi-
grammes, la plupart très-vives, quelques-unes émoussées,
de ces douces causeries du foyer, arrive simplement et sans
effort à un effet énorme quand il s'élève à ces exquises
banalités du coeur qu'on a voulu reléguer trop systémati-
quement dans le domaine de Berquin ou de Florian. Ce
pauvre viscère, dont les exigences sont oubliées par les
auteurs des trois quarts des pièces nouvelles, est si heureux
quand on lui donne occasion de se dilater un peu! Le dénoû-
ment à été salué par de véritables acclamations.
Autre singularité de l'incident : — une pièce honnête qui
n'a été ni interdite ni tourmentée par la censure!
Non-seulement je ne sais pas où on pourrait trouver,
parmi les nouveautés actuelles, un ouvrage plus agréable,
mais je ne vois pas de théâtre où il aurait pu être mieux joué.
M. Larochelle, chargé du rôle principal, l'a tenu à mer-
veille : la distinction alliée à la bonhomie, et sachant aussi
habilement appuyer sur-la partie dramatique qu'éviter de
souligner le côté léger du rôle qu'il a traité avec une égale
supériorité. M. Richard, qu'on avait commencé à distinguer
dans la Bohème d'argent, est tout bonnement un des meil-
leurs jeunes premiers comiques de Paris. 11 est difficile de
dire plus juste, d'être à la fois plus gai et plus homme du
monde. M. Talien, qui avait eu de la peine à se tirer d'une
création fausse dans l'ouvrage précédent, a donné un cachet
excellent à un vieux beau aux rhumatismes armoriés et au
blason dénudé. M. Courcelles, bien que fourvoyé dans le
sérieux, a joué en vrai comédien le rôle du beau-frère de
l'inutile. M"c Berthe Fayolle a tenu tout ce qu'elle promet-
tait. Il y a chez elle quelque chose de cette sauvagerie con-
DEVANT LA CRITIQUE. 39
vaincue qui signalait les débuts de Rachel. M"" Fayolle est
un avenir au théâtre. L'énergie, la netteté, la vérité de sa
diction ont électrisé la salle. Il reste à cette jeune fille à
assouplir un peu l'étrangeté de sa nature prime-sautière, à
apprendre à mieux marcher en scène, enfin, sans quitter
l'emploi des jeunes premières, à emprunter quelque chose
à l'emploi des coquettes. Quant à l'emploi des laides, cet
unique début dans la spécialité a été de sa part une vraie
usurpation qu'elle ne tentera pas de renouveler.
M. Perrier, dans un petit rôle, M"e Germa, dans un plus
important, n'ont nullement déparé l'ensemble. 11 est pour-
tant regrettable que le rôle de M' 1" 1 Ménard n'ait pu être joué
par M"e de Sienne, à qui il a été distribué d'abord et qui l'a
répété longtemps. M"e de Sienne, — une beauté, une élé-
gance aristocratique, — avait prouvé dans les ScejHiques
des qualités de diction, de finesse qui m'eussent paru tout
à fait en famille avec l'esprit de M. Cadol; c'eût été un suc-
cès déplus dans un succès; mais l'Ambigu, — un rapt du
boulevard du Crime ! — a enlevé cette charmante pension-
naire pour le drame de MM- Barrière et Beauvallet, au direc-
teur de Cluny.
Une véritable ovation a été faite à M. Larochelle lorsqu'il
est venu nommer l'auteur. Elle ne s'adressait pas seulement
au comédien, qui a été pourtant on ne peut plus remar-
quable, mais à l'homme, mais au directeur qui, sur une
scène d'abord modeste, à force de goût, de travail, de pro-
bité, de recherches consciencieuses des talents méconnus,
de bonne interprétation, est parvenu à déclasser victorieu-
sement son entreprise. Cluny, on peut le dire maintenant,
est un théâtre hors rang.
En sortant, j'ai entendu un jeune homme qui paraissait
tenir au peuple, au moins par le costume et les allures,
faire ce calembour érudit : « On va faire cent fois le siège
de la Rochelle sans qu'il y ait un protestant. »
40 LES INUTILES
Je donne un bon point à ce titi de lettres, pensant que
cela doit faire un légitime plaisir à M. Duruy.
Quant à M. Cadol, il peut être tranquille. Son paillasson
sera usé ; sa sonnette torturée par ces mêmes directeurs,
qui ont, avec une si superbe désinvolture, renvoyé ce suc-
cès au boulevard Saint-Germain.
28 septembre 1868.
II.
Le nom de Mallefille rappelle invinciblement, grâce aux
Sceptiques, le théâtre de Cluny, qui vient d'être appelé à
donner des représentations à Gompiègne. Qui se serait
attendu à ce que ces Folies-Saint-Germain, qui semblaient,
il y a trois ans à peine,, consacrées à des joyeusetés foraines,
suivraient, grâce à la transformation de l'honnêteté et du
travail, la Comédie-Française de si près dans ces représen-
tations de gala? De grands éloges, de vifs compliments ont
été, là, donnés au directeur, aux acteurs, surtout à l'au-
teur M. Cadol, à la fin de la représentation des Inutiles, qui
a été égayée par un incident inattendu. Un grenadier de
garde, dans la coulisse, était slattentionné àsuivre la pièce,
qu'il ne s'apercevait pas que son bonnet à poil roussissait au
bec de gaz d'un portant. De là odeur alarmante, enquête
et, bref, on a reconnu qu'il ne s'agissait pas d'un sinistre,
mais d'une distraction.enthousiaste de cerveau brûlé.
lL'r décembre.
DEVANT LA CRITIQUE. 41
L'AVENIR NATIONAL.
(M. ETIENNE AIIAGO.)
Le théâtre de Cluny vient de mettre la main, cette année
encore, sur un succès qui pourrait bien suffire à sa cam-
pagne d'hiver : les Inutiles, comédie en quatre actes, en
prose, par M. Éd. Cadol. Le succès de cette jolie oeuvre a été
aussi vif que l'auteur et le théâtre peuvent le souhaiter ; et
pourtant, plus d'une personne était, au moment où la toile
s'est levée, en assez douteuse disposition pour la pièce. L'on
avait fait envoyer à domicile une brochure de six pages que
l'on a même distribuée au contrôle et qui n'avait pas été du
goût de tout le monde. C'est une préface qui sera proba-
blement publiée en tête des Inutiles. On trouvait insolite
cette communication préalable qui sentait beaucoup trop la
réclame. Si l'auteur s'en était promis quelque avantage, il
s'était trompé.
Le public français est, au théâtre du moins, et le jour
d'une première représentation surtout, délicat et ombra-
geux : il n'aime pas qu'on lui marque d'avance les inten-
tions d'un ouvrage et que l'on aide, pour ainsi dire, à son
goût. Quand on veut le préparer, l'initier, l'endoctriner, il
s'écrie volontiers, avec humeur et impatience, comme
Alceste : « Nous verrons bien, monsieur. » C'est ce senti-
ment, du reste assez naturel, qui a fait bannir peu à peu de
notre théâtre l'usage des prologues, si chers aux poètes de
l'ancienne Rome et de l'Espagne du xvie siècle, et qui, dans
le fait, supposent toujours des spectateurs ou médiocrement
capables d'attention ou suspects de quelque épaisseur d'es-
prit. Ajoutez que presque toujours ces avis au public l'en-
tretiennent de détails qui ne l'intéressent guère ou qui
tournent contre l'auteur.
42 LES INUTILES
Ainsi M. Cadol nous dit tout d'abord : « Je vous en fais
bien mes excuses, mais ceci est une pièce morale. » Dès
cette première phrase, on est tenté de répondre à l'auteur :
« Croyez-vous, par hasard, nous donner une poétique théâ-
trale toute nouvelle ? Voulez-vous nous persuader que vous
avez découvert la Méditerranée? » Et quand l'auteur nous
révèle que sa comédie a été écrite il y a quatre ans, sa pré-
face nous aurait presque fait supposer qu'il était un écrivain
de peu d'avenir, et que nous n'aurions jamais de lui beau-
coup mieux que les Ambitions de M. Fauvelle, comédie
jouée l'an dernier à l'Odéon.
Les premières scènes des Inutiles nous ont heureuse-
ment détrompé sur ce dernier point : on s'est vite aperçu
que la pièce nouvelle serait non-seulement supérieure à ce
que nous connaissions de M. Cadol, mais remarquable à
plus d'un titre. Au deuxième acte, le tour d'esprit avait
acquis une aisance et une finesse charmantes ; la grâce du
langage s'unissait à l'honnêteté des sentiments ; il semblait
que chaque mot appartînt à ce vocabulaire plus feuilleté que
ne semble le croire M. Cadol par nos anciens auteurs, voca-
bulaire dont on a trop désappris l'usage depuis une vingtaine
d'années, mais que nous nous flattons d'avoir toujours
recommandé dans notre critique, parce qu'il est celui des
familles où la gaieté décente, la délicatesse de coeur, l'habi-
tude de bien vivre ont maintenu l'élégance aimable de notre
vraie langue maternelle. Répétons-le donc, à l'honneur de
M. Cadol, dès les premières scènes, sa préface était amnis-
tiée. Ainsi, dans les rencontres de la vie, tel homme s'an-
nonce, au milieu de gens qui le connaissaient peu, par une
gaucherie, une maladresse préliminaire, et la fait oublier
ensuite pour toujours lorsqu'il a pris le ton et l'allure qui
lui sont naturels.
(Suit f analyse,)
. La comédie de M. Cadol finit par un remuement, d'af-
DEVANT LA CRITIQUE. 43
faires peu sérieux, et qui a le tort de se passer par-devant
notaire. Toutefois le public en a ratifié les clauses et y a
apposé le sceau de ses applaudissements comme sur tout le
reste. Quant à moi, plus l'intrigue était légère, plus j'ai
voulu en montrer la ténuité par mon analyse, afin d'être en
droit de dire que l'on peut agir victorieusement sur les
masses par la simplicité aussi bien que par les complications
d'une action. Après chaque acte, j'en ai dit aussi ma pen-
sée tout de suite pour faire ressortir les scènes les meil-
leures qu'il renfermait et signaler les sentiments généreux
qui s'y développent peu à peu ou qui y éclatent comme des
jets d'une pure lumière.
Les Inutiles constituent-ils un chef-d'oeuvre ? Assurément
non. La plupart des personnages manquent d'assise et de
relief, le premier des inutiles particulièrement. Mais la
pensée et l'exécution de la comédie sont profondément
morales, de cette moralité propre et nécessaire au théâtre,
c'est-à-diie sans déclamation, sans prédication. M. Cadol a
prouvé par ce tableau fait en esquisse spirituelle plutôt que
terminé, qu'il y a une manière honnête de montrer un coin
vicieux de la société moderne. Il n'a pas complètement levé
le rideau sur les inutiles, et l'on pourrait lui répéter ce que
Potier, dans M. Bonnardin, à la répétition générale, disait
à l'auteur d'un mélodrame en voyant se dérouler une
intrigue émaillée de coups de poignard et de coupes empoi-
sonnées : « Et vous n'avez fait que quatre actes avec tout
cela?... Paresseux ! » Mais est-ce par paresse seulement que
M. Cadol a jeté un regard juste et profond sur cette seule
fraction de nos inutiles, dessinés d'un crayon très-fin? Les
souvenirs qui nous restent de son premier ouvrage, les
Ambitions de M. Fauvrllc, nous font craindre que son hori-
zon d'honneur et de bonheur entr'ouvert et observé par lui
ne se restreigne toujours à la famille. La patrie semble n'y
être pour rien : ses inutiles si nombreux, si égoïstes et scep-
il LES INUTILES
tiques, repus ou à repaître, auraient dû trouver place dans
la comédie; ils auraient donné plus d'intérêt au sujet, plus
d'ampleur au cadre, plus de fierté à la touche.
Nous souhaitons aux Inutiles un succès long et fruc-
tueux : l'auteur le mérite à tous égards et le théâtre de
Cluny pareillement quand il s'élève au rang de second
Théâtre français. Tous ses acteurs ont apporté un grand zèle,
plusieurs ont montré beaucoup d'intelligence, quelques-uns
ont fait preuve de talent dans les rôles qui leur sont confiés.
M. Larochelle, qui sait parfaitement son métier comme
metteur en scène et comme artiste, tient avec autorité le
rôle du comte Paul. M. Richard a fait du rôle de Henri un
très-aimable viveur entraîné, mais non corrompu; M. Ta-
lien est une caricature.aux tics plaisants; M. Courcelles
représente un industriel avec franchise et dignité; M"e Germa
dit bien le rôle de Pauline. Si dans son enfance M"e Fayolle
a été laide, à- coup sûr elle donne dans sa jeunesse un
démenti à ses premiers ans; elle a de plus parfaitement
compris, dit et mimé le rôle de Geneviève plein de jeux de
scène gracieux. Elle a brillé aussi par la distinction : qualité
que l'on pourrait peut-être demander à un ou deux de ses
partenaires.
28 septembre 1868.
LE PAYS.
(il. GASTON DE S A I N T - V A L R Y. )
Commençons par la comédie, l'honneur en revient au
théâtre de Cluny. 11 me souvient d'avoir naguère averti le
lecteur qu'il faudrait s'habituer à aller à ce théâtre de
Cluny; on le disait fort lointain, un quartier de l'autre
DEVANT LA CRITIQUE. 4o
monde ! Après le succès des Sceptiques, qui attira tout Paris
pendant trois mois, on s'aperçut que ce théâtre de Cluny ne
logeait point dans des régions hyperborées, et que tout le
long de ces rapides boulevards dont nous a dotés M. Hauss-
mann on dépensait en définitive moins de temps que pour
gagner l'Odéon.
Les Sceptiques n'étaient cependant pas irréprochables,
mais on fut séduit par la valeureuse honnêteté, par la cha-
leur d'âme qui rayonnait dans l'ouvrage, et puis, faut-il le
dire, le théâtre de Cluny avait trouvé là sa vraie veine, il
devenait un théâtre de protestation ; tous les auteurs écon-
duits, toutes les pièces refusées, lui formaient à partir de
ce moment une clientèle idéale. C'est si bon qu'il y ait
quelque part un endroit où l'on puisse une ou deux fois l'an
venir applaudir une honnête pièce en disant dans l'en-
tr'acte : — Encore un chef-d'oeuvre que ces sots de direc-
teurs ont eu l'ineptie de laisser échapper !
Je m'en rapporte à M. Larochelle, il est aussi avisé
qu'actif, il tirera de cette situation si française tout le parti
qu'elle comporte. Mais, bon Dieu ! à quel prix ! Quelle ava-
lanche de manuscrits* que d'avortons à débarbouiller ! Quoi
qu'il en soit, il est avéré maintenant qu'il existe de par le
monde des ouvrages très-présentables que tous les théâtres
se donnent le mot pour refuser. Pardonnez à mon scepti-
cisme, franchement je ne le croyais pas ; je voyais bien
qu'on ne nous servait plus guère que des platitudes ou des
grossièretés, et naïvement je me disais : C'est qu'on ne peut
plus faire autre chose, le public ne réclame pas mieux et
les peuples ont le théâtre qu'ils méritent.
Les Inutiles, de M. Cadol, viennent, après les Scep-
tiques, de M. Mallefille, me faire le plaisir cle me prouver
que je me trompais. Ne vous imaginez pas cependant que
vous allez tomber sur un chef-d'oeuvre inconnu : c'est une
agréable comédie, par moments un peu longuette, toujours
46 LES INUTILES
un peu grise, et qui vaut surtout par les bonnes intentions,
par le. Courant-moral, par une certaine simplicité préméditée
et non exempte d'efforts, enfin par deux caractères fort
aimables et par une situation sincèrement dramatique, non-
obstant son innocence.
Dans un bout de préface distribué le matin de la repré-
sentation, le jeune auteur des Inutiles, — c'est, paraît-il,
un élève, un ami de Mme Sand, glorieux patronage, ignoré,
j'aime à le croire pour eux, de nosseigneurs les directeurs,
— expose avec une crânerie modeste sa poétique et l'objet
de son oeuvre. « Je vous en fais bien mes excuses, dit-il,
mais ceci est une oeuvre morale. »
M. Cadol arrive au bon moment, le vent est à la vertu,
c'est la mode de la saison. Notez bien au moins que cela
malheureusement ne prouve rien pour les moeurs. Quand la
vertu est une mode, on n'en peut pas plus tirer d'induction
que des rodomontades vicieuses ou impies quand la mode
est au vice et à l'impiété ; ce sont de pures et simples for-
mules littéraires, la société réelle continue son train par-
dessous; que la mode de la vertu s'impatronise dans le
roman et au théâtre, et vous ne tarderez pas à voir les
plumes les mieux expertes en grivoiseries barbouiller très-
proprement d'honnêtes sermons; les cuisiniers qui excel-
lent, à confectionner la bisque cl'écrevisses réussissent aussi
fort bien la soupe au lait, quand, d'aventure, l'appétit blasé
d'un convive réclame ce mets naïf ; mais, croyez-le, les ama-
teurs de bisque qui s'offrent le contraste de la soupe au
lait n'en sont pas devenus pour cela des modèles de fru-
galité.
Ces modes de vertu sont un des caprices familiers aux
littératures épuisées, aux sociétés corrompues. Voyez la fin
du XVIIIe siècle, le temps de Louis XVI et la littérature de la
Révolution : c'est une idylle, une bergerie; on n'y parle à
chaque ligne que de sensibilité et de vertu; la société n'en
DEVANT LA CRITIQUE. 47
demeure pas moins incorrigiblement corrompue. Tout cela
se résume en un bon type : ce plat coquin de Fabre
d'Églantine, le cabotin terroriste. Personne n'a plus insup-
portablement jargonné la vertu. N'ayant aucune supersti-
tion, je mettrais volontiers Robespierre sur la même ligne;
mais comme d'aimables farceurs déguisés en historiens se
sont amusés à faire une sorte de grand homme de ce scélérat
sans talent, et que la badauderie française a, dans une cer-
taine mesure» adopté cette fantasmagorie, je ne me soucie
pas d'entreprendre, à propos de comédie, la réfutation de
cette jolie légende.
Rendons cependant justice à la comédie de M. Cadol :
si la mode de la vertu ne prouve pas l'amélioration de la
moralité du public, elle a tout au moins cet avantage de
provoquer des peintures plus bienséantes et de meilleure
compagnie que le vice, car, malgré le dire des professeurs de
morale, qui sont généralement des prudhommes, je soutiens
que rien n'est plus difficile que de donner bon ton au vice,
que de le rendre tout à fait attirant et charmant, ce qui
prouve qu'on ne peut se permettre d'être impunément
vicieux qu'avec une éducation exquise et un esprit supé-
rieur. Soyons donc vertueux, c'est plus facile et plus sûr,
mais prenons garde de tomber dans le Grandisson.
Je n'ai plus la place de raconter la pièce de M. Cadol;
ce que j'ai dit doit suffire à y pousser le lecteur, c'est le
principal. Henri de Pêne l'a dit avec la plus juste finesse :
cette comédie vous représente le mariage du Duc d'Aléria
de M" 1" Sand avec la Philiberte d'Augier. Le vrai titre serait
la Laide, les inutiles, c'est-à-dire les oisifs, n'étant là qu'à
l'état de comparses, mais comparses bien choisis et gaie-
ment dessinés.
La pièce est remarquablement bien jouée. Je vous
recommande une débutante, M"c Fayolle, que le théâtre de
Cluny fera bien de s'attacher par des chaînes d'or. Vous
48 LES INUTILES
retrouverez M"e Germa toujours, majestueusement belle,
bien mise, et même disant son rôle avec goût. Enfin le
maître du logis, Larochelle, qui fait les honneurs de l'ou-
vrage avec le soin, la recherche et l'attention.d'un major-
dome convaincu.
28 septembre 1808.
LE FIGARO.
(M. ALBERT WOLFF.)
Il n'y avait qu'un cri hier soir au théâtre de Cluny : Où
les directeurs de théâtre ont-ils la tête? Comment laisse-t-on
émigrer à l'autre bout de Paris une comédie qui eût tenu,
et très-bien tenu sa place au Gymnase, au Vaudeville, voire
à la Comédie-Française. M. Cadol a dû frapper à bien des
portes, qui sont restées fermées. Je ne leur en fais pas mon
compliment.
M. Larochelle, cependant, se frotte les mains. Après les
Sceptiques, il vient de mettre la main sur un nouveau succès
très-franc, de très-bon aloi.
Je ne prétends point que la pièce de M. Edouard Cadol
soit sans défauts : les pièces sans défauts sont rares ; mais
elle prouve une fois de plus qu'on peut vivement intéresser
par le simple jeu des sentiments, sans fracas, sans exagéra-
tion, presque sans action !
Elle repose sur une idée simple, bien déduite, vraisem-
blable, quoique élevée, et jusque dans les moindres détails
les caractères sont observés, logiques et tout d'un tenant.
Le titre n'est pas le vrai : il n'a qu'un rapport épiso-
dique avec l'intrigue d'une pièce qui eût dû s'appeler la
Laide. Mais où trouver une actrice qui eût la fierté de ce

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