Irai-je à droite ? irai-je à gauche ? ou réponse à plusieurs questions d'histoire, de politique, de droit public, etc., etc. ; par un vieux patriote breton. (20 mars.)

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J.-G. Dentu (Paris). 1823. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1823
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IRAI-JE A DROITE ?
IRAI-JE A GAUCHE?
IRAI-JE A DROITE?
IRAI-JE A GAUCHE?
ou
REPONSE
A PLUSIEURS QUESTIONS D'HISTOIRE, DE POLITIQUE,
DE DROIT PUBLIC, etc., etc.
PAR UN VIEUX PATRIOTE BRETON. /
« Avec telles gês nous deuons auoir plustot
« discord qu'accord, pour ce que leur vnion
« ne vise qu'a altérer les societez légitimes. »
(Mémoires de La Noue, p. 63.)
PARIS,
J. G. DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE DES PETITS-AUGUSTINS , N° 5.
MDCCCXXIII.
IRAI-JE A DROITE ?
IRAI-JE A GAUCHE?
Tu n'as point, me marques-tu , mon vieux
ami, recherché par des moyens indignes de
ton honneur et de ton patriotisme, les suf-
frages de tes concitoyens. Te connaissant, et
t'ayant observé, dans bien des fortunes di-
verses , comme l'ennemi du dol et de l'intri-
gue, il m'est bien agréable d'avoir appris de
cette renommée-là, qui ne trompe point, ainsi
que de toi-même, qu'en effet tu as recueilli,
sans nullement les briguer, ni les faire bri-
guer, les voeux presque unanimes, non seu-
lement des Bretons fidèles de ton arrondisse-
ment, mais encore de tous les sincères pa-
triotes des cinq départemens de notre chère
Bretagne.
Je te félicite de bien bon coeur d'avoir ainsi
obtenu des suffrages qui vont te procurer l'oc-
casion de. servir plus utilement ton pays , en
te conférant le droit auguste et sacré de parti-
ciper au perfectionnement des lois et des
moeurs, sans lesquelles nul ne peut espérer
ni ordre constant, ni bonheur durable.
Peu complimenteur par éducation , par ca-
ractère , moins encore par origine, je ne puis
dans ce moment trouver d'autres félicitations
à t'adressèr, que celles d'avoir été élu député
sans brigue de ta part. Il me répugnerait sur-
tout de féliciter les gens de bien qui ont con-
couru à ton élection ; je laisse ce langage aux
flatteurs du peuple; il te jugera bien; et c'est
du temps , de tes opinions, si elles s'unissent
indivisiblement avec tes actions, que ce même
peuple, plein de droiture et de bon sens,
quand il n'est point séduit ou circonvenu ,
c'est, dis - je , du temps et de tes opinions,
unies à tes actions, qu'il tirera ses arrêts, que
les seuls égoïstes sont accoutumés à dédai-
gner, que les félons et les intrigans s'efforcent
à l'envi de détruire ou de corrompre.
Ta lettre, fort détaillée, semée de plusieurs
doutes et d'un très - grand nombre de ques-
tions, relatives à tes devoirs, au caractère
des personnes, ainsi qu'à la situation des
choses, etc., etc. 5 ta lettre, mon ami, à la-
(3)
quelle tu demandes instamment une réponse,
offre, et personne n'en doutera, de graves
sujets de méditation. Quand surtout tu presses
ma franche amitié de t'adresser des conseils ,
à l'aide desquels tu puisses , pendant les cinq
années de tes travaux législatifs, marcher dans
ta force et ton intégrité , et, comme tu le dis
ensuite fort plaisamment, sans prendre ni
copier l'allure de ces députés pédaires, chan-
geant aussi facilement de doctrines que de
côtés, tu dois convenir que tu me places dans
une position presque scabreuse; et sans t'en
douter peut-être , tu m'imposes la tâche, aussi
pénible que délicate, d'examiner à fond ces
doctrines » et de pénétrer dans ces côtés, où il
faudra de toute nécessité que tu te choisisses
une place, pour n'en plus désemparer, dis-tu
encore, sur ta foi de Breton.
Si je pouvais soupçonner que tu la trahisses
jamais aussi lâchement que tant d'autres, nous
romprions dès ce jour tout commerce ensem-
ble : pour réponse aux conseils , demandés à
l'amitié, inspirés par le patriotisme, moi,
aussi, sur ma foi de Breton, je te jurerais un
éternel oubli, à toi, à l'union, tant recom-
mandée, si chérie, qui commença dès nos
jeunes années, et que tant d'adversités éprou-
(4)
vées en même temps, devraient pour toujours
rendre indestructible;
Mais non, il n'en sera point ainsi : ton bon
coeur, que je nomme le premier, ton caractère
énergique, qui te fait estimer, même de tes
ennemis, ton esprit ferme et nourri dans les
principes d'une école sévère, tout me garantit
que tu seras l'un des plus rigoureux observa-
teurs de tes devoirs, et me donne la convic-
tion que tu consentirais à supporter toutes les
ignominies possibles, plutôt que de violer le
serment solennel que tu prêteras à ton Roi, à
notre patrie: Pour ta tête, qui est saine et
forte, et non pas dure et mauvaise comme
plusieurs méticuleux s'aviseront de la qualifier
ironiquement, conserve-la froide, et surtout
vide de ces utopiesfurtivement dérobées au
Portugais Raphaël Hythlodeus (I), ou à quel-
que autre cosmopolite extravagant, et sou-
mises de nouveau à l'elucubration de je ne sais
trop quels sophistes, bien modernes , bien
honteusement plagiaires , sur les bancs des-
quels je ne te conseille pas, mais je te. défends
de t'asseoir, si tu ne veux être traité par,tous
(1) C'est le nom du principal interlocuteur de l'Utopie
de Thomas Morus:
( 5 )
nos patriotes bretons, de plat brouillon, de
vil charlatan, de félon peut-être.
Et ne crois pas que la peine serait propor-
tionnée à l'injure qui rejaillirait nécessairement
sur ceux qui t'auraient élu? Tu connais leurs
moeurs pures et simples, leurs intérêts peu com-
pliqués , leur reconnaissance pour Les magis-
trats, quand ils font exécuter les lois avec force
et intégrité. Te dirai-je leur impérissable atta-
chement à la religion de leurs pères ? Te rap-
pellerai-je le dévouement et l'amour qu'ils por-
tent à ses vertueux ministres ? Voilà, voilà les
hommes dont lu dois devenir le bienheureux
patron ! Combien, par avance, doit t'être chère
l'expression de leur gratitude ! et combien
leur mépris serait énergique si tu adoptais des
théories non éprouvées ! Leur raison, aidée de
la seule expérience , leur fait et leur fera tou-
jours reconnaître que ce n'est point avec ces
théories, ainsi qu'avec leurs insidieux auteurs,
que la France recouvrera le repos, la vraie
gloire et tant d'autres biens, que la ruse et la
violence, liguées depuis plus d'un siècle, pac-
vinrent à lui ravir.
Afin de ne pas me répéter trop souvent au
sujet de ces visions divisionnaires politiques,
je t'avertirai qu'ils ont dans la capitale un
(6)
certain nombre, d'échos et de preneurs famé-
liques de tout sexe, de toute condition et
presque de tout âge. Tu rencontreras dans plus
d'un salon, où tu ne t'introduiras point, où
du moins avec beaucoup de réservé, les grands
maîtres de leur ordre ; voici ce qui te les y fera
sûrement reconnaître.
- Persuadés qu'ils sont de renfermer dans leur
esprit ténébreux et difforme, une prodigieuse
quantité de sciences abstraites, classées par
ordre alphabétique à peu près , tu les enten-
dras tout établir, et tout résoudre par la méta-
physique, non pas par celle qu'approuve Ba-
con, mais par une métaphysique presque vola-
tile qu'ils se targuent d'avoir créée, et devant
répandre des flots de lumières sur l'entende-
ment humain, qui, jusqu'à leur joyeux avène-
ment, était demeuré stationnaire , que dis-je ?
dont la marche rétrogade était visible.
Tu te garderas toutefois de les prendre pour
des êtres purement spéculatifs , cela peut être
suffisant pour certains de leurs néophytes ;
mais, eux, tu les trouveras, comme à l'affût
des ministères vacans, auprès desquels ils ont
de secrètes et bien dangereuses intelligences ,
quand ils sont occupés. Intérieur, extérieur,
justice, finances, éducation surtout, ou plutôt
(7 )
instruction, comme ils nous ont obligé à pro-
noncer, rien ne saurait être bien, s'ils ne le diri-
gent. Avec leurs abstractions, exprimées dans
un style niais et mi-barbare , ils prétendent
être les régulateurs des hommes et des choses.
Dans un temps, assez rapproché de celui-ci, et
de bien douloureuse mémoire, ils gouvernaient
le haut et le bas espionnage; et la matière
moucharde , animée parleur souffle impur, fit
seule leur puissance, leur renommée, et, bien,
plus encore, leur fortune.
Ils sont cauteleux, selon les uns; frondeurs,
selon d'autres. Leur grand-lama , encore plus,
âpre qu'obscur, est doué d'un certain parlage ,
qui le rend plus guindé et plus précieux que
tontes les précieuses ridicules ensemble, pas-
sées et présentes. On en connaît qu'il retient
toujours sous le charme, ainsi que l'a dit, en
se jouant, le malin Palissot, dans son excel-
lente comédie des Philosophes., que je vou-
drais bien voir ingénieusement imitée à l'oc-
casion des métaphysiciens de la très-moderne
école.
Leur vanité et leur ambition marchant de
pair, afin de ne pas dire comme eux d'un pas
éminemment égal, ils composent un triple
parti dans et hors les deux Chambres. Si l'oc-
( 8 )
casion se présente à toi , mon cher ami, de les
combattre à la tribune, stimule ton intelli-
gence, rappelle toutes les forces de ta logique
pour les comprendre; car leurs discours les
plus étudiés, sont à la raison, ce que les hyé-
rogliphes sont à la vue.
Ayant l'avantage de connaître plusieurs
langues, anciennes et modernes, même de les
facilement parler, il te sera plus aisé qu'à tout
autre , d'apprécier et de définir les divers
genres de savoir des utopistes. Les diction-
naires des langues mortes et vivantes, fouillés
et pillés par eux, leur ont communiqué à un
très-haut degré, le don si rare et si prisé de la
nomenclature. D'une fécondité prodigieuse à
inventer des mots, tu seras au moins émer-
veillé de la quantité qu'ils ont tenté de nous
faire adopter. Sans compter ceux dont ils ont
changé la véritable acception, et forcé le sens
naturel et primitif, adopté et conservé, ou par
les moralistes les plus profonds, ou par les
publicistes les plus habiles, ils ont fait, de
ces mots-là même, des dérivés si rudes et si
barbares, que les vers de Chapelain, auxquels
on raconte que Boileau , La Fontaine et Ra-
cine se condamnaient dans leurs jeux; que les
vers de Chapelain, dis-je, doivent avec raison
(9)
passer pour polis , doux et harmonieux, si on
les compare aux dérivés des utopistes (1).
Au substantif, constitution a son adjectif
constitutionnel; écoute, et retiens si tu peur
ce qu'ils ont ajouté : constitutionnalité, in-
constitutionnalité ; constitutionnellement, in-
constitutionnellément ; constituiionnalisé,in-
constitutionnalisé; consiitutionnaliser, in-
constitutionnaliser; se constitutionnaliser, se
désinconstitutionnaliser. Dans le dialecte bre-
ton, le plus hérissé de consonnes , se trouve-
t- il un verbe plus dura la prononciation, et qui
répugne davantage à être conjugué? Durs et
vicieux néologues, voilà pourtant comme vous
avez prétendu créer des idées neuves, et comme
vous osez réformer la langue et l'embellir ! Vous
n'êtes bien, ainsi que le dit le publiciste an-
glais , que d'habiles architectes en ruines, et en
ruines repoussantes et hideuses. Placeriez-vous
encore votre confiance dans l'empire des mots?
Mais qui de nous ignore leur terrible puis-
sance durant les révolutions, et combien ils
servent à les exciter, ces-mots accouplés par la
(1) Utopie signifie lien heureux ; les utopistes, dont
je parle, font tous leurs efforts pour que ce lien ne soit ja-
mais formé.
pédanterie, répétés par la sottise, et consacrés
par la fraude ou le crime !
Si, dans les discussions parlementaires, le
néologisme de ces pédagogues t'ennuie; s'ils
veulent faire montre de leur inextricable éru-
dition, qu'ils surchargent encore d'indignes
paradoxes; si enfin ils dissertent, ce qui leur,
arrive toujours, au lieu de délibérer, demande,
obtiens la parole; reprends, rétablis sagement
le point de discussion régulièrement obscurci
par le galimathias de tels sophistes; contre eux
seulement use de l'ironie, même amère; et ,
dût mainte excellence en froncer le sourcil,
prouve que les législateurs doivent nettement
s'exprimer en français; que, Breton, tu as une
tête qui n'est point celle de ces députés pé-
daires, que ta lettre a rappelés avec un tant
soit peu de malice, et dont les avis, ainsi que
le disaient les Romains , étaient une tête sans
langue.
J'ai trop bonne opinion de ton goût pour les
convenances; je sais assez combien tu estimes
l'emploi du temps pour me croire dispensé de
te recommander d'être peu empressé à haran-
guer à tout propos. Je suis encore convaincu
qu'on ne te verra point à la tribune déroulant
un énorme factum, qui pouvait peut-être con-
tenir le sujet véritable de la délibération de la
veille, mais qui n'a plus de rapports essentiels
avec la discussion ouverte le lendemain. Je me
plais aussi à croire que tu improviseras, non
pas comme on l'entend de certains bateleurs
ultramontains, ni encore moins de ces so-
phistes grecs qui promenaient et vendaient leur
éloquence, et l'employaient à soutenir le pour
et le contré; j'espère que tu parleras constam-
ment, si j'ose ainsi dire, de conviction sentie
et non communiquée , d'après ta conscience ,
ton serment surtout.
Quand lu te seras appliqué à écouter atten-
tivement un orateur méthodique et lumineux,
plus fort de pensées qu'abondant en paroles,
accoutumé à ce beau.genre délibératif, le seul
bon à étudier et à employer en traitant des in-
térêts d'une nation telle que la France; si, dis-
je, cet orateur ta convaincu, ce dont je ne
puis douter, presse la clôture de la discussion ;
sur toutes choses, abstiens-toi de prendre la
parole après lui sur un même sujet : puisqu'il
a bien dit, qu'aurais-tu dé mieux à dire? puis-
qu'il a prouvé, que voudrais-tu prouver en-
core ?
Ce style didactique te semblera peut-être
hors de place dans une lettre, et de moi sur-
( 12 )
tout, qui sais fort bien que tu as appris des
meilleurs maîtres ce qui convient à la solidité
et à l'ornement d'un discours; mais, mon cher
ami, le soin de ta réputation oratoire m'a en-
gagé à té donner encore ces préceptes dit goût
et de la raison. Je te citerais une foule d'hom-
mes , les connaissant sans doute aussi bien que
toi, qui, pour avoir négligé de s'en ressouve-
nir dans une ou deux circonstances , ont fait
ensuite de vains efforts pour dissiper certaines
préventions, pour adoucir le trait de mainte
satire, que l'envie, l'esprit de parti ou toute
autre passion hargneuse avaient aiguisé et lancé
contre eux.
Tu ne dois craindre aucune de ces mésaven-
tures , alors que tu seras pénétré de ces vérités ;
elles ont besoin d'être rappelées y même à la
tribune ,que j'ai vue assaillie, souvent occupée
par des lecteurs prolixes et monotones, et plus
souvent encore par des voix fausses et impures,
déclamant des digressions séditieuses qu'a-
valent d'avance dictées l'âmour-propre offensé ,
l'ambition déçue ou le crime en délire.
Cette partie de la réponse très-complète que
je me suis engagé à te faire, m'a servi presque
autant qu'à toi ; car si un jour tu la rendais pu-
blique, mes concitoyens, les vieux patriotes
( 13 )
bretons, à qui je confiai toujours mes plus in-
times pensées, pourront lire avec quelque sa-
tisfaction, sans doute avec quelque utilité, ce
que je pense de cette secte, née, tout le fait
conjecturer, dans la poussière de quelque école
secondaire, tenue par quelque prêtre apostat,
entretenue et soldée après par le chef des es-
pions pour être la honte et le ridicule de notre
siècle, même régénéré.
Je ne sais si je dois t'en apprendre davan-
tage, comptant très-sûrement, et dans, moins
d'une année, révéler ses faits et gestes, et faire
au moins rougir.ses trop- nombreuses dupes ,
très-éloignées encore de. soupçonner que,ses
plans adoptés et de prédilection sur; la reli-
gion, l'instruction, le gouvernement, etc., ne
sont que de honteux plagiats faits à Morus ,
Campanella, Hobbes, Spinosa, Sidney, Har-
rington, Bentham, et autres, théistes ou athées
détestables, mais qui fort heureusement n'eu-
rent point la France, pieuse, fidèle et savante,
pour mère ni pour patrie (1).
(1) L'autéûr de l'Utopie, Thomas Morus, doit être tiré
de cette liste de théistes et d'athées. C'est un des plus cé-
lèbres, martyrs du christianisme. Quand le manuscrit. sera
entièrement traduit, on montrera que les autres auteurs cités
( 14 )
Comme c'est à cette France, ainsi que je
viens de la nommer, que tu brûles de montrer
ton patriotisme fier et désintéressé, et tel que
nos pères nous l'inspirèrent, bien plus par leurs,
exemples que par leurs discours ; comme c'est,
dis-je, à cette France-là même, arrachée, par
la clémence et la sagesse, à une tempête qui
dura plus d'un quart de siècle, que tu veux
très-incessamment donner les preuves les plus
manifestes de ton amour et de ton dévouement,
je vais m'empresser de répondre à ta confiance,
et remplir les devoirs d'une amitié, tu le sais,
depuis long-temps, bien plus sévère que com-
plaisante. Pour atteindre ce doublé but, j'exa-
minerai de nouveau ta lettre; après une qua-
trième lecture au moins, j'espère,répondre à
tout ce qu'elle renferme de grave, de douteux,
même de difficile.
Elle m'est parvenue lorsque j'étais occupé à
lire, même à traduire un manuscrit abandonné
et trouvé le 21 janvier 1820, sur le rivage de
Quiberon, tout près de cette anse où l'hon-
neur osa se donner en otage au crime, où tant
et de si pures victimes.. . Quand j'aurai
ont inspiré les idéologues et presque tous les écrivains et lé-
gislateurs révolutionnaires.
( 15 )
achevé ma traduction , la France, l'Europe et
tout le monde civilisé ne liront plus les odieux
mensonges inventés par des lâches, des traîtres
et des parjures, pour pallier, justifier même
l'un des plus grands forfaits de ces temps de
deuil, de perfidie et de carnage.
Ce manuscrit a été compose dans l'un de nos
trois dialectes, celui-là même que parlait le
mieux et qu'estimait le plus notre premier gre-
nadier, bon juge , tu le sais, de notre langue,
de ses fastes et de son antiquité. Il y a plusieurs
passages altérés; un grand nombre de mots,
de noms propres surtout, sont écrits en abrégé,
et le plus souvent illisibles : juge de quelle pa-
tience je dois m'armer ! J'espère toutefois en
rétirer une bien précieuse récompense; déjà,
que dis-je ? j'en recueille une inappréciable.
Enfin, de ce qu'entre amis tout est commun,
mon plus cher désir est de te la faire parta-
ger, où plutôt de te la faire accepter toute
entière. « Comment t'y prendre? » est l'expres-
sion dubitative dont je t'entends te servir, si
surtout tu es occupé à repasser dans ta mé-
moire quelques harangues ou notés ministé-
rielles ayant trait aux intérêts les plus majeurs
de la France ou aux périls les plus imminens
de l'Europe. Comment m'y prendre! Un peu
( 16 )
de patience, et tu éprouveras que je ne promis
jamais en vain.
La découverte du manuscrit, les circons-
tances d'une telle découverte, tu sauras toutes
ces choses une autrefois ; pour le moment,
qu'il te suffise d'apprendre que ce manuscrit
est vraiment d'un grand prix, et je n'entends
pas par-là la vente que l'on en pourrait faire
aux imprimeurs de la capitale, auprès desquels
accourraient tous les éditeurs, glossateurs et
annotateurs faméliques; je veux seulement te
dire que notre manuscrit, que je dis notre,
puisque personne ne l'a réclamé, est une his-
toire fidèle et irréprochable des hommes que
la vertu ou l'honneur, le crime ou la félonie
rendirent célèbres durant nos discordes civiles,
l'anarchie et l'ursupation ; il contient même
sur quelques personnages apparus en 1814,
et tantôt élevés, tantôt tombés, honorés ou
souillés, des notices que le burin de Clio n'ef-
facera pas; au contraire, cette muse austère"
m'ordonne de les conserver avec un soin reli-
gieux, et me fait sans cesse avertir, par un de
ses plus chers nourrissons, « que ces temps
« d'insigne bonheur ne sont point encore arri-
« vés où il est permis de vouloir tout ce que l'on
" souhaite, et d'exprimer tout ce qu'on ressent.»
( 17 )
Quoi qu'il en soit de ce très-sage avertisse-
ment, dont il me, semble qu'un député doive
faire tout aussi bien son profit qu'un historien,
tu peux dès à présent commencer à jouir de
la récompense promise, la regarder comme
tienne; et même en disposer sans mystère,
ainsi que j'ai cru te l'avoir déjà marqué, ainsi
que je l'espérais bien plus que je ne le crai-
gnais , en venant encore mettre plus, à décou-
vert l'origine et les progrès de cette secte, qui,
en se propageant dans ma patrie, en s'immis-
çant dans ses intérêts les plus chers, me cause
plus de déplaisir et de douleur que , dans son
admirable Traité des lois, Cicéron n'éprouve
d'aversion et souvent d'humeur contre cette
autre secte que notre Montesquieu accuse,
avec sa raison et son éloquence ordinaires,
d'avoir hâté la ruine des moeurs, et par suite,
précipité la décadence de. Rome.
Tout ce que j'ai lu dans notre manuscrit ,
que je copierai souvent dans ma réponse, sa-
tisfait aux diverses et nombreuses questions de
ta lettre. En les méditant de nouveau, je les
réduis à une seule.
Autre toi-même tant qu'a duré mon examen ,
je me suis cru député; député nouveau, en-
trant dans une carrière grande et tumultueuse,
2
( 18 )
remplie de mille obstacles , même dé dégoûts,
mais de dégoûts supportables pour qui veut
craindre son Dieu, honorer son Roi, et demeu-
rer à jamais attaché aux maximes et aux lois
fondamentales écrites ou non écrites.
Cette volonté forte, durable, et telle que
tu dois la manifester sans nullé réticence de-
vant amis et ennemis, m'a paru si bien expri-
mée dans l'épigraphe du manuscrit, que je
n'ai pu résister à la copier littéralement ; la
traduire pour toi, c'eût été l'affaiblir : En
Dôë, en Roë al lèsênou fondus, carantez
vràs e mesq ar re-vad oll guytïbunan (I).
Prends-la toujours, mon cher ami, pour
texte de tes discours, règle sur elle tes actions;
avec elle tu peux battre en ruines les sophistes
les plus accrédités comme les plus dangereux j
elle t'aidera à démasquer plus d'un tartufe po-
litique, plus d'un homme d'Etat se croyant un
génie supérieur ou indispensable, parce qu'il
a eu le bonheur de comprendre et l'art d'appli-
quer les leçons détestables de Machiavel ; en
la prononçant d'une voix hardie, tu verras
pâlir les courtisans et les délateurs stipendiés,
(1) Dieu, le Roi, les lois fondamentales, union parfaite
parmi tous les gens de bien, sans en excepter un seul.
( 19 )
reculer d'épouvante tout ministre sans énergie ,
tout ministre sans conscience. La force de son
expression peut seule faire avorter les criminels
projets des partisans de l'usurpateur et de toute
usurpation; Que les deux seuls noms, saints
et vénérés, qui la commencent, portent le
trouble dans l'âme perfide et incertaine des dé-
magogues et des sectaires ! Que l'union qu'elle
recommande les contraigne tous à la honte et
aux remords, puisqu'ils s'obstinent à n'être
touchés d'aucun repentir !
J'attends tous ces bienfaits de l'épigraphe du
précieux manuscrit ; et à l'aide du manuscrit
lui-même, je réduis, ainsi que je viens de te
marquer, toutes les questions de ta lettre à une
seule, que voici dans sa plus simple expression :
Irai-je à droite? Irai je à gauche ?
En suivant religieusement les conseils et les
préceptes déjà donnés, on pourrait demeurer
indifférent au choix de telle ou telle place,
de tel ou telcôté, et se dire» sans une grande
contention d'esprit , ,qu?ôn soit à la droite,
qu'on soit à la gauche dans l'assemblée, où
l'on s'efforcera d'être l'un des membres les plus
assidus, et pardessus tout l'un des plus fidèles
au serment qu'on y a solennellement prêté,
cela paraît donner lieu à une question oiseuse,
( 20 )
pour ne rien dire de plus. Quand les hommes
font leur devoir, s'inquiète-t-on jamais du lieu
où ils se trouvent? Est-ce la place qu'on oc-
cupe physiquement qui détermine le degré de
bien ou de mal des actions humaines ; qui
rend un discours éloquent, moral, religieux,
mauvais, impie ou répugnant? Non, sans
doute : la place qu'un orateur occupe physi-
quement, pour le répéter une seconde fois ,
ne saurait donner le savoir, ni former les
moeurs , ni inspirer la vertu. La bonne philo-
sophie, nous enseigne, nous a même démon-
tré que ces trois choses, si précieuses parce
qu'elles sont si rares, surtout réunies, sont
de l'homme , n'appartiennent qu'à l'homme
seul, et sont très-positivement indépendantes
de circonstances matérielles, d'accidens de
position physique, pour ainsi parler, tels que
ceux-ci, par exemple : d'être dans-un fauteuil
académique, ou sur une pauvre escàbelle,
dans un grenier; enfin , de siéger dans la
Chambre des députés, au côté gauche ou au
côté droit.
Je ne saurais me refuser d'admettre des vé-
rités aussi palpables; mais ne crois pas qu'elles-
soient nécessaires pour résoudre la question
qui va désormais nous occuper. L'abordant'
( 21 )
sans escobarder, je pense qu'il est essentiel
de s'informer également, sans préoccupation
ni partialité, où il se rencontre le plus de
principes religieux et monarchiques ; où l'on
prouve, où:l'on a plus souvent et mieux
prouvé un attachement ferme et constant aux
lois et maximes fondamentales d'une monar-
chie légitime et tempérée, telle enfin qu'est
celle sous laquelle nous avons le bonheur ou
l'espoir de vivre.
Ceci posé, tu vois, mon vieux ami , que je
me propose d'arriver avec, méthode et succès à
la solution désirée; pour la trouver et la don-
ner complète, je me sens amené à demander :
« Est-ce à gauche ou bien à droite que sont
« les royalistes les plus nombreux et les mieux
" éprouvés? » Si nous les découvrons à droite,
ta iras à droite; si nous, les découvrons à
gauche ,tu iras à gauche.
Que te semble d'une pareille exploration ?
Ne la trouves-tu point utile pour toi, aussi
bien que pour les, sujets fidèles désirant de
connaître dans quelles, mains semblent re-
poser leurs destinées ? La crois-tu délicate ?
t'imaginerais-tu qu'elle pût être périlleuse ?
Si tu te laissais surprendre à cette dernière
opinion, si méticuleuse , si lâche, tu aurais
cessé d'être Breton : une crainte semblable te
serait reprochée à toi et à ta race!! Tu me
prouverais d'une manière irréfragable que tu
es indigne d'être le député d'un peuple qui est
loin d'avoir perdu le souvenir et les bienfaits
de ses antiques libertés, n'étant pas, tu le
sais , cette liberté spoliatrice et antropophage
que vinrent lui enseigner Carpentier, Po-
cholle, Tallien, Carrier et tant d'autres mons-
tres.; ni cette autre liberté abstraite, énigma-
tique et mensongère des utopistes ou des pam-
phlétaires, leurs amis; ou bien encore cette
troisième ou quatrième liberté des journalistes
et commis-publicistes, jadis chefs titulaires de
l'espionnage, organisé par le régicide Fou-
ché, continué et hideusement augmenté sous
le despotisme du Corse.
Les royalistes, que je cherche dans l'un et
l'autre côtés, je les veux aussi ennemis de
l'arbitraire, et toujours disposés à repousser
avec éclat et mépris toutes les transactions
que des hommes d'Etat mal inspirés ou plus
mal conseillés prétendraient' faire avec ce qui
reste de ces mêmes libertés. J'exclus sur le
champ , du nombre de ces mêmes royalistes,
les esprits et les coeurs assez corrompus qui se
complaisent à faire ou souffrir l'apologie d'une
( 23 )
dévolution préparée par la ruse, conduite par
la violence, et entretenue par tous les genres
de crimes ; inhabile à procurer le bonheur so-
cial , toute-puissante pour le malheur et la
corruption des générations présentes et fu-
tures ; c'est le fléau le plus funeste des temps
anciens et modernes. Je me soucie peu de ce
qui aurait dû être, ainsi que le prétendraient
quelquefois des gens empressés, tout au moins,
à l'excuser ; je m'attache à ce qui a été; et
comme je vois un amas énorme de crimes, et
que je vois et j'entends beaucoup de criminels
obstinés à continuer de l'être, je repoussé la
révolution et les révolutionnaires.
Je t'engage, mon vieux ami, de toute la
puissance de mon âme, à les découvrir avec
persévérance, et à ne point éviter de les com-
battre quand ils seront découverts. N'oublie,
dans aucun temps, que c'est d'une guerre à ou-
trance dont j'entends parler. Pour t'y préparer,
cesse d'étudier les harangues ministérielles;
jusqu'à ce jour, elles n'ont enseigné qu'une
guerre de ruses et d'escarmouches, qui fatigue
et irrite sans rien décider, qui peut même
épuiser les ressources d'une cause long-temps
proscrite, et dont là défense dans ses dernières
années, fut confiée à des hommes (je les excuse
( 24 )
trop sans doute), ne voulant peut-être pas la
perdre, mais s'efforçant (les faits parlent assez
haut) de la faire dévier des principes qui la
firent survivre presque miraculeusement, et
n'ayant entrepris, si j'ose ainsi parler, que de
l'exploiter à leur profit personnel, et au seul
avantage de leurs parens., de leurs flatteurs.
Toutes ces erreurs , ces énormes fautes , tu
aurais mauvaise grâce, de les rappeler, si on
les oublie, si on les a réparées et expiées; car,
alors, tu serais bientôt rangé parmi ces décla-
mateurs hargneux et implacables, comme il
s'en rencontre tant.
Cependant, sur ce point peu aperçu , peu,
observa, réfléchis bien que la foi donnée n'est
pas toujours la foi gardée; trop d'exemples, à
jamais déplorables , viendraient prouver la
vérité de cette: assertion. Quoi de plus hon-
teux, de plus infâme, en effet, que de voir la
conduite du lendemain démentir le discours
de la veillé dans son entier ! Qu'un semblable
passé ne te fasse pas te livrer inconsidérément
à toutes les espérances de l'avenir: attends ,
pour louer les, discours, que les actions aient
fidèlement répondu à ces discours. D'ailleurs ,
ceux qui les prononcent, les ont ils toujours,
faits ? J'en connais plusieurs, déclamés par
( 25 ).
des Excellences, ayant perdu au jeu que le
naïf Pasquier appelle le boute - dehors, qui
m'ont fait douter si, d'ici à plusieurs années,
nous aurions des ministres moralement ou
légalement obligés à garder leur foi.
Il en est un dans ce moment qui doit t'ins-
pirer une grande confiance. Il sera mis à de
dures épreuves. On : le croit, en contact avec
une médiocrité chancelante et irrésolue, et
qui, pour.lui, m'est fort suspecte. Il faut que
son génie, comme homme d'Etat, surpasse de
beaucoup ses talens , comme publiciste ; afin
de parvenir à replacer sur des, bases larges: et
profondes la prospérité et la vraie gloire de la
France, tant au dedans qu'au dehors. Sa re-
nommée est brillante et solide; quelle autre
pourra lui être comparée, si, continuant tou-
jours de dédaigner la vertu oisive et apathique,
il persévère à faire éclater toute la sienne dans
des actions conformes à ses mâles écrits!
Tiens, mon.vieux ami, je te le dis avec, mon
expansion accoutumée, ce Breton-là , après
l'avoir défendue avec tant de longanimité, j'ai
presque écrit, sauvée, rendra à la monarchie
tout son éclat et sa force !!!.....
Bien persuadé que tu as adopté les principes
et attentivement médité les opinions de cet
(26)
illustre compatriote , je me plais à penser
quelles t'entraîneront du côté où tu les verras
écoutées et suivies. Pour t'y déterminer, plus
sûrement encore , il convient de te faire res-
souvenir qu'ayant lu et médité souvent en-
semble les OEuvres historiques et politiques
du grand Bacon, nous avions adopté comme
axiomes indestructibles : 1° que les philoso-
phes et les jurisconsultes étaient d'assez minces
législateurs. ; 2° que le ministère auguste et
sacré de porter des lois, ne pouvait dignement
être rempli que par des génies, ayant appro-
fondi les sciences les plus perfectionnées , ou,
ce qui vaut mieux, les moins imparfaites.
Bacon nous avait forcé d'avouer que les
jurisconsultes étaient soumis à trop de pré-
jugés , trop peu sincères, judicio sincero
non utuntur. En rappelant dans notre; mé-
moire les noms des nombreux avocats, conven-
tionnels, proconsul.s et régicides, devenus de-
puis comtes, ducs, princes de l'empire, etc.;
tu sais que, lotsque nous ne frémissions pas
d'horreur, nous souriions de pitié en les en-
tendant alors discourir en esclaves, et comme
enchaînés par les cordons de toutes, les cou-
leurs, ayant cessé d'être les hochets de la ty-
rannie, sed tanquame vinclis sermocinantur :
( 27 )
tant à eux qu'aux philosophes, dont les dis-
cours admirables ne pouvaient être mis en
pratique , dictu pulchra, sed ab usu remota;
aux uns; comme aux autres, dis-je, nous re-
fusions notre voix pour en faire des législa-
teurs. A la vérité, suspects alors, proscrits,
ou ne nous étant, jamais comptés au nombre
des sujets du bourreau du duc d'Enghien, nous
n'avions aussi jamais assisté à aucune élec-
tion : d'ailleurs, de vieux patriotes bretons ont
toujours dû sans regret, abdiquer leurs droits
politiques, quand il ne s'est agi que d'élire des
muets ou des esclaves.
Pour toi, mon vieux, ami, qui ne consen-
tiras jamais à devenir l'un ou l'autre, qui veux
au contraire parler, et parler entouré de roya-
listes, comme je les ai;signalés; qui comptes
énergiquement réclamer toutes les libertés ,
devant se rencontrer dans une monarchie lé-
gitimé, et sagement tempérée par des lois
fondamentales inviolables , il faut enfin te
placer à celui des côtés de la Chambre qui
conviendra le mieux à tes opinions, à tes prin-
cipes, désormais connus et-dès long-temps
éprouvés.
Dans je ne sais quelles formules de l'an-
cien cérémonial français, j'ai lu que la droite
( 28 )
était considérée comme la place d'honneur ;
mais le livre où j'ai puisé, sentant fort la vé-
tusté , et peut-être étant tout aussi apocryphe
que bien dès réputations de nos jours, j'ai-
préféré d'abord explorer le côté gauche , où
siègent tant de patriotes, dit-on , ou du moins,
tant de gens s'accordant à faire les plus éner-
giques protestations à la patrie. Ce nom là
seul, si doux , si éloquent, me fait donner la
préférence au côté gauche.
Ses rangs me paraissent-moins serrés, moins
unis; je n'y vois plus ce publiciste admirable,
cet antagoniste si adroit, cet orateur si fécond,
si orné, si impétueux. Quoi! les électeurs de
la Sarthe, je veux dire ceux qui députèrent le
plus fertile auteur de Constitutions, pour
juger -e condamner un tyran, auraient-ils
vécu ? Leurs vertueux descendant auraient-ils
aliéné leur patrimoine , afin de faire des dons
patriotiques à la société landaburienne ? Quel-
que banqueroute, honnêtement frauduleuse,
sans cesser d'être éminemment libérale , les
aurait-elle mis dans le cas ?.... Que conjec-
turer? Mais enfin, le côté gauche est pensif et
morne. Un marquis, aussi fameux législateur
qu'habile guerrier, semble assoupi par la tris-
tesse : dormirait-il encore? non : il pleure son
Benjamin ; et cette perte est pour lui si fu-
neste, que semblable à l'infortunée veuve de
Priam, il en deviendra muet..... de douleur.
A la vérité, depuis son premier,et son plus
bel apophtegme politique, il n'avait pas mal
employé son temps. Parlant de la liberté
comme il l'avait su défendre,, sans pourtant
avoir osé combattre l'anarchie, dévorant sa
propre patrie ; c'est certainement, non, pas
sans beaucoup d'esprit , mais fort injuste-
ment, que Pelletier, Rivarol et un autre écri-
vain satirique qui le nomma Philarète, avaient
dit du vétéran de la liberté en pays étranger
« qu'il guettait l'occasion de semer la répu-
blique en France ; qu'il n'avait renversé une
« cour,que pour ramper dans les rues.;» Ve-
nant à sa réputation militaire, un de ces trois
écrivains avait poussé l'audace jusqu'à lui re-
procher ses campagnes de, Paris et des fron-
tières. « Ce général ,» (ce vétéran de, la liberté
chez l'étranger, ou Philarète, ce n'est qu'un)
« disait cet insolent, qui n'avait pas quitté son
« armée, quand elle immolait Foulon , Ber-
« thier et les:gardes du corps; quand elle
« menaçait les jours de Leurs Majestés, la
« quitte, quand il est menacé lui - même, il
" fuit. »
( 30 )
Avant cette fuite, prudente ou nécessaire ,
je n'en sais rien, voici ce que mon satirique
pensait de Philarète : « Ayant expérimenté
« qu'on était un héros à bon marché, il à
"imaginé qu'il n'était pas plus difficile de
" passer pour un homme d'Etat : en attendant
« la guerre, il s'est fait politique. La nature
« ne l'avait pas mieux organisé pour être un
« orateur,qu'elle ne l'avait façonné pour l'école
« de Mars ; mais, en dépit de la nature , il a
" péroré comme il avait vaincu.
« Sa réputation d'homme d'Etat est faite ,
« il n'ira jamais au-delà de ce que nous le
« voyons; sa réputation militaire n'est qu'ébau-
« chée, C'est la première guerre qui y mettra
« le sceau. » Or voici comme : c'est mainte-
nant Rivarol qui parle. « Le général va camper
« aux frontières du nord, où, pendant une
« campagne de trois mois entiers, il n'expose
« que sa réputation et ses amis. »
Tu penses bien , mon cher ami, qu'une
censuré aussi vigoureuse a besoin d'être prou-
vée; car, si de telles accusations pouvaient se
croire, tu penses encore que les principes et
les actions auxquels tu as juré de t'attacher,
ne se rencontreraient point dans l'homme cé-
lèbre, le grand homme, si l'on veut, dont la
( 31 )
vie politique est si singulière, et l'histoire
militaire si courte.
J'ai toujours fidèlement retenu une pensée
très profonde , de l'historien savant, non pas
des Gaulois, mais des Celtes, nos très-dignes
aïeux : je veux l'appliquer à monsieur le mar-
quis , à beaucoup d'autres, et particulièrement
à un autre marquis qui l'égale ; en célébrité ,
s'il ne le surpasse. Pelloutier a dit : « Ce qui
« constitue l'homme n'est, à proprement par-
« ler, que ses idées, ses sentimens, ses incli-
" nations et les actions extérieures qui résul-
" tent de ses principes..» Si Pelloutier a rai-
son, ce que je crois très-fermement; si Pelle-
tier, Rivarol et le peintre de Philarète , n'ont
point calomnié, même médit,tu ne; pourras
l'empêcher de dire avec notre poëte Le pau-
vre homme!
Du second marquis, je ne puis, ni ne dois
en dire; autant : mon manuscrit est sur son
compte, si exagéré , si. ... Je n'ose achever :
il vaut mieux, en attendant , te renvoyer au
Moniteur. Tu y liras, entre autres pièces au-
thentiqués, une lettre irrécusable, puisqu'elle
est du marquis lui- même , dans; laquelle il
réclame une gloire immense, que veut lui en-
eéver un odieux régicide, pour en faire jouir
un prince, tout aussi fin que peut et qu'a pu
l'être le marquis. Celui-ci alors ambassadeur,:
et ne voulant pas que le soupçon d'un cou-
pable abus de ses devoirs pèse sur lui, arti-
cule fièrement qu'il a , lui seul, appris le pre-
mier au gouvernement anglais, qu'un Roi, de
qui il tenait ses pouvoirs, avait été la victime
d'une rébellion, infâme dans sa combinaison,
atroce dans son exécution. Se faisant ainsi le
hérault du dix août, il demande acte d'une
pareille conduite. C'est lui qui veut que l'his-
toire la consacre et la rédise à la postérité. Il
tente de se perpétuer dans son ambassade,
même après la mort de son légitime souverain;
et depuis que la France a été érigée en répu-
blique, sur la provocation d'un vil histrion, et
après l'impure déclamation d'un ministre des
autels, dévoré alors de toute la rage des ré-
prouvés ; ce personnage, dis-je, persiste à se
jouer, en les souillant, des règles les plus in-
variables du droit des gens et des hâtions. Si
milord Grenville ne l'eût congédié avec des
raisons d'une vérité éternelle chez tout peuple
civilisé; si encore un empereur, qui avait ren-
versé cette république, ne lui avait donné une
très-belle préfecture dans son vaste empire ,
et, par surcroît de faveur, ne l'avait créé
(55)
comte, il est très-probable qu'il se serait obs-
tiné, et pour cause, à demeurer perpétuelle-
ment le plénipotentiaire le plus actif, le plus
indispensable de la république, ou plutôt de
l'anarchie française. Appliquant la pensée de
Pelloutier à l'ambassade du marquis et à la
préfecture du comte, je ne pense pas qu'à
deux vieux patriotes, comme nous le sommes,
il puisse être interdit de nous écrier avec
amertume et douleur : Quel homme!! quel
homme!!!
Puisque le marquis-comte m'a amené à dis-
courir sur la pplitique et le droit des gens, je
vais m'approcher de, ce.baron, si grand diplo-
mate : je dois le, faire avec une excessive
prudence, et m'attendre à ne rien savoir de
lui par lui-même. C'est bien de tous les di-
plomates passés et présens le plus impéné-
trable; jamais ,on peut le prédire , les siècles
venir n'en posséderont un seul, aussi pro-
fondement secret. .
Que l'aigle de Meaux vante tant qu'il voudra
la rare discrétion qui régna constamment dans
le cabinet de Louis-le-Grand, elle ne sera
jamais comparable , ni comparée à celle du
baron , depuis surtout que l'oppresseur de
l'Europe l'a prié, d'une façon si éloquente, de
( 34 )
nous donner une histoire éminemment diplo-
matique! De quel droit, en effet, un évêqué
fanatique, et tout au moins sérvile, s'avise-t-
il de louer le plus fàmeux monarque des temps
modernes, dé ce qu'il ne souffrait pas dans
son conseil des hommes faibles, irrésolus et
indiscrets? N'a-t-on pas toujours désiré, pour
le plus grand bonheur des républiques , ou
des empires électifs et usurpés, que le con-
traire arrivât dans les royaumes, et sous le
gouvernement des rois héréditaires et légitimes ?
On voudrait en vain me citer une exemple con-
traire : je soutiendrai qu'il ne prouvé rien ; si
c'est surtout celui que tu devines, comme
moi. Cet archevêque, en effet, « qui brouillé
" l'Evangile et là politique, et qui parle de la
" puissance civile d'une manière séditieuse
« et pleine dé sôphisteries," a, plutôt pour
égayer l'Europe, que pour l'éclairer, osé divul-
guer quelques secrets d'un conquérant formi-
dable, qui, remarque le pour la gloire du
révélateur, ne l'était plus guère au moment de
là divulgation. Le baron ne voudra point res-
sembler à l'archevêque, avec qui je doute
fort qu'il soit réconcilié : s'il imite, s'il ap-
prouvé quelques axiomes dit prélat frondeur
et caustique , on peut s'attendre qu'il en niera
( 35 )
les révélations. Son initiation aux profonds
mystères de la plus haute diplomatie est
connue; voilà tout : vouloir en savoir davan-
tage, C'est vraiment rechercher la quadrature
du cerclé. Le baron, dans ce qu'il a même de
plus impénétrable, montre un génie peu com-
mun ; original, né serait rien dire, sublimé,
ne serait pas assez. Quelle profondeur ! quelle
hardiesse! avec un secrét important, ou de
nulle conséquence, vrai bu simulé, sonner l'a-
larme parmi les adversaires, les déconcerter,
en les intimidant, les amener .à des traités
honteux, petit-être funestes, qu'eux ne tien-
dront pas secrets : C'est-là , ou je me trompe
fort, le nec plus ultra des talens en diplomatie,
d'une part, et de l'autre, le dernier degré d'a-
baissement de la politique ministérielle !!
La véritable histoire secrète du secret dû
baron, sur laquelle tu m'as consulté à plusieurs
reprisés, me semble être ce que je viens de
t'apprendre.
Tu me demandes la patrie de cet homme
étonnant? il est Normand; et, comme tu le
vois, pas si sujet qu'on se l'imaginerait mali-
gnement, à s'dire et à s'dédire.
Je l'ai entendu qualifier de conspirateur :
mais cette épithète était sans conséquence;
( 36 )
en la lui donnait parce qu'il est l'auteur de la
conspiration des barbes; c'était une étincelle
de gaieté d'assez bon goût. Des pessimistes sou-
tenaient qu'il ne l'avait allumée dans son dé-
partement, qu'afin de laisser inaperçu un
incendie épouvantable qui devait commencer
dans un autre pays, celui de Saumur, disaient
encore ces pessimistes; je me rapelle leur avoir
répondu que, quelque fin que soit un Normand;
c'était lui supposer un trop déplorable excès
de finesse , et en même temps prévoir les mal-
heurs de trop loin. Bien des journalistes trou-
vèrent ces raisons convaincantes : plusieurs
lecteurs, suffisamment habiles dans l'art de
prévoiries évènemens, les nommèrent pitoya-
bles : je renonçai à les défendre, dans la seule
crainte de me brouiller avec ces lecteurs , re-
nommés par leur prévoyance, ainsi que par
leur patriotisme.
Dans la capitale, où l'on s'attache presque
autant aux choses frivoles qu'aux sérieuses, tu
t'imagines bien que le baron a dû, et par sa
conspiration et par son secret, s'attirer une
sorte de célébrité. A mon avis, mais non pas
pour les mêmes causes , il s'en est acquis une
très-véritable, et de laquelle il faut que je
t'entretienne à mon aise.
(37 )
Un livre, plein d'érudition, assurent ses
amis, mais dans l'intérêt, ou tout au moins à
l'occasion d'un autre royaume que celui de
France, a été composé par ce discret diplo-
mate. Je ne l'ai lu qu'une fois, mais avec as-
sez d'attention pour m'être clairement aperçu
que le baron faisait un très-mauvais emploi de
ses connaissances. Son cautelage normand ,
on peut le lui reprocher au sujet de ce livre ,
ne m'a point fait perdre de vue l'esprit systé-
matique et paradoxal dont il est rempli; et
franchement, beaucoup de ses principes m'ont
scandalisé, un particulièrement m'a révolté. Il
consisterait à déclarer vacant et électif le trône,
auquel, il ne se trouverait que des collatéraux
à prétendre. Cette doctrine d'un ambassadeur,
d'un ministre, d'un député français, m'a sem-
blé un démenti à la raison commune et au
droit public suivi dans toutes les monarchies
de l'Europe.
Pour bien me pénétrer de celui de notre
patrie, et pour me prémunir contre les dan-
gereux sophismes du baron , j'ai eu recours au
Traité de l'excellence des Rois et du royaume
de France. Après l'avoir lu, je le dirai, avec
attendrissement, après m'être souvenu du nom
de son jeune auteur, des vertus toutes royales
(58)
de celui à qui il le dédia, je n'ai pu m'empê-
cher de m'indigner contre les erremens de
quelques hommes du siècle. Avec un très-
grand homme d'Etat ( Burke ), qui a comme
prophétisé ses scandales et ses crimes , j'ai été
forcé de reconnaître qu'il n'avait point cessé
d'être sous l'empire du siècle, des rhéteurs et
des sophistes, pour ne rien ajouter. Com-
ment, ai-je dit, à plus de deux cents ans de
cette époque, sous le règne fortuné d'Henri
Quatre, c'est quasi un adolescent en qui se
manifeste l'heureuse et forte inspiration de
célébrer la gloire des Rois et de la patrie, et
de revendiquer sur un autre tout le mérite et
l'excellence de l'antique royaume de France ?
Comment! et de nos jours , un sujet de ce
beau royaume, un homme ayant fourni une
carrière de plus de soixante années, s'efforce
de rendre problématiques, et presque incer-
taines, les maximes les plus salutaires, celles-
là même au maintien desquelles nous dûmes
le règne glorieux du bon Henri, le bonheur
de cette même patrie, qui, depuis, et toujours
en raison de ces maximes, parvint au plus
haut degré de grandeur et de renommée !!!
Quelles, disparates! quel renversement dans
les hommes, leurs inclinations et leurs prin-
(59)
cipes! Grlorieuse France ! antique patrie!
aurais-tu cessé d'être une mère tendre, ou tes
énfans n'auraient-ïls plus pour toi le même
amour r
Quoique ce livre, ainsi que je viens de te
l'apprendre, ne semble point avoir été fait
pour changer ou troubler l'ordre de successibi-
lité au trône de France, il est pourtant aisé de
s'apercevoir qu'il déguise mai un dessein di-
gne des plus amers reproches. L'auteur, par sa
vie politique antérieure, me prouverait d'ail-
leurs, que, hors une certaine dynastie, il ne
s'est guère soucié de reconnaître et de servir
les droits de la plus ancienne d'Europe. Quand
j'accorderais qu'il les reconnaîtra cette année,
son livre n'en demeurerait pas moins pour ai-
der , au besoin, à les nier, à les combattre ; et
dans cette crainte, qui n'est dénuée ni de rai-
son, ni de faits, je t'adjure de faire expliquer
le baron, et de le contraindre à révéler publi-
quement le second secret, aussi important
que le premier l'était peu, dans l'hypothèse
qu'il ait existé autre part que dans une ruse et
une réticence concertées et convenues d'a-
vance.
Je te recommande avec d'autant plus de
zèle cette lutte contre le silence du baron , que
(40)
je connais combien et depuis quand tu es at-
taché à un prince, combien tu lui dois, nous
lui devons de reconnaissance et à ses enfans
chéris. Ce prince, qui, plus que tout autre,
apprécie et estime notre fidélité bretonne, à
qui nous sommes prêts à donner les mêmes
preuves de notre vieux patriotisme, applaudira
aux efforts que tu feras pour dévoiler et divul-
guer les ténébreux mystères du livre peu fran-
çais, qui m'a engagé dans cette longue di-
gression. C'est de vive voix que je veux l'é-
tendre, encore. Le manuscrit, d'ailleurs, me
défend d'en écrire davantage. Il a cependant
un chapitre fort instructif, intitulé Des doc-
trines de certains ex- ambassadeurs et de
plusieurs petits grands hommes d'Etat, où
j'ai lu cette phrase énergique, qui explique
des évènemens et des faits passés déjà chez
nous et autour de nous Je te la transcris,
cette phrase, quoique je pense te l'avoir fait
connaître sous la date du 31 août 1820 :
« Si cet état de choses , qu'on peut appeler
« une guerre de doctrines , dure trois ou
«quatre ans, nul pouvoir légitimé ne saurait
« se maintenir ; il se trouvera miné dans ses
« bases, et comme désorganisé à l'avance. »
Sois bien convaincu, mon vieux ami, que
ce livre, composé pour un royaume étranger,
est un des arsenaux où l'on puise pour entre-
tenir cette guerre de doctrines, copiée sur
celle qu'au siècle dernier on fit à la religion et
aux trônes. La même théorie a produit la même
lactique. Si, en frissonnant d'horreur, tu as
consenti à le rendre raison de la noire scélé-
ratesse de l'une, je ne crois pas que tu aies
pénétré assez avant dans les règles de l'autre.
Pour n'être pas au dessous de la confiance que
tu mets en moi, je sens le besoin de m'expli-
quer, en cet endroit, avec toute la franchise
du vieux patriote breton.
Abstiens-toi de croire que ce soit une guerre
nouvelle où recommencée après une trêve;
c'est la même qui se continue, et qui peut
devenir plus terrible, par cela seul que les
chefs principaux et les combattans les plus
dévoués, ont feint d'accepter un armistice,
durant lequel, méditant plus encore sur leurs
défaites passées que sur leurs succès à venir,
ils ont pu combiner avec réflexion, même avec
sécurité, des projets et des plans autres que
ceux dont bien des évènemens, à la fois heu-
reux et malheureux, ont révélé les odieux
secrets, ;
Constans dans leurs espérances, unanimes
( 42 )
dans leurs voeux, ils souhaitent ardemment de
reprendre les hostilités. Ils attendent, tu dois
m'en croire, et encore mieux notre manuscrit,
ils attendent avec une grande anxiété une oc-
casion, sur laquelle ils fondent tous leurs
succès. Le Roi, dans nos vieux principes, ne
mourant jamais, ils comptent diriger une at-
taque violente et imprévue contre la royauté,
au moment précis où l'on devra publier et
suivre encore cette maxime antique de notre
droit public : Le Roi est mort, vive le Roi!
Les conjurés les plus opiniâtres, les plus re-
doutables, ayant été forcés de céder quelque-
fois à la nécessité, et plus souvent encore à la
clémence, et à la longanimité du monarque,
admiré et chéri qui nous gouverne, semblèrent
en apparence abandonner leurs projets. Si,
pomme Mithridate, ils ne semèrent pas le bruit
de leur défaite ou de leur mort, ils ont depuis
entretenu un certain inonde de leur renoncia-
tion à toute entreprise coutre la dynastie des
Bourbons, dont le chef, tant ses vertus sont
grandes! parvint quelquefois à les distraira de,
leurs complots. Si son pardon parut offenser
quelques personnages cupides, vains et vi-
cieux, les criminels fourbes et féroces, l'en-
tendirent avec un tel étonnement, une,si pro-
( 43 )
fonde stupeur, que l'on, put penser qu'ils, en
avaient besoin, et qu'ils s'étudieraient à en
profiter, sans nuire à leur repos, ni au repos
de la société, qui le réclamait depuis tant d'an-
nées. Crurent-ils, ne erurent-ils pas à la pa-
role clémente, j'ai presque dit miséricordieuse,
du frère, successeur de deux rois leurs victi-
mes? Toujours est-il qu'ils, n'acceptèrent pas ce
pardon, qu'elle exprima peut-être avec effort,
mais avec sincérité.
Je n'examinerai point s'il était nécessaire,
encore moins s'il était juste. Je sais, cela doit
me suffire., et ce sont ceux, qui avaient perdu
tout droit à l'obtenir qui ,me l'ont appris; je
sais, dis-je, que les régicides d'abord, ensuite
leurs sectaires et leurs apologistes., allèrent
presque tous se réfugier dans les rangs de l'u-
surpation, dont ils ranimèrent les espérances ,
dont, ils renouèreut les intrigues , dont enfin
ils, sont à présent même les directeurs habiles
et les soutiens le plus à redouter.
A de certain es gens , superficiels et inappli-
qués, ces faits paraîtront contradictoires ou
invraisemblables; d'autres gens, cauteleux ou
coupables,, les nieront énergiquement, comme
étant, m'ont-ils dit à moi-même, contre la
nature des choses et, des hommes. Il est aisé
(44)
de montrer aux premiers leur erreur ; il est éga-
lement facile de prouver la fourbe criminelle
des seconds.
La haine et l'amour ont leurs caractères ab-
solus et relatifs et des degrés variés et infinis.
Dans les bouleversemens politiques; quand les
trônes s'écroulent, quand ils se relèvent, quand
ils sont menacés de s'écrouler encore, il faut
étudier ces deux passions dans ce qu'elles mon-
trent de plus violent, de plus bizarre. Tour à
tour, sans motif de préférence, il est indispen-
sable, pour se garantir de leur irruption , de
méditer sur lès causes qui les excitent, et de
saisir le plus grand nombre possible des effets
qui naissent des causes générales et particu-
lières à ces deux passions. On les croit quel-
quefois mortes, elles ne sont qu'assoupies;
leur réveil inattendu ou méprisé fait plus qu'é-
tonner, il confond , troublé, bouleverse avec
la rapidité de l'éclair et la violence de la tem-
pête. Et pourquoi des calamités si subites, si
épouvantables ? Qui lés a produites ? La haine
et l'amour, ignorés ou dédaignés, mal-connus
ou mal observés.
Je tire cette série de faits et de raisonnemens
d'une erreur pratiquée dès le premier retour de
nos princes légitimes, et produite par celte
(45 )
pensée si superficielle, en même temps si
fausse : «Plaçons, honorons, conservons ; les
ennemis personnels et fameux de Buonaparte,
parce qu'ils, deviendront ou sont déjà nos plus
fidèles, amis. » Ayant que la réflexion t'ait dé-
montré combien cette pensée, appliquée, suir
vie et même vantée , nous fut,funeste, je vais
me hâter de rentrer dans ma proposition prin-
cipale. Des exemples, pris presque au hasard,
l'établiront d'une manière indestructible ; tou-
tefois je citerai des noms célèbres dans les fastes
de nos discordes, et des attentats commis en-
vers la souveraineté légitime.
Carnot et Syeyes haïssaient le gouvernement
monarchique : supposé qu'ils n'aimassent point
la personne privée de Buonaparte, il est hors
de doute qu'ils détestaient en lui le titre et la
puissance d'un empereur très-rabsolu. Haïs-
saient-ils également le gouvernement monar-
chique, légitime ou usurpé? Non. Haïssaient-
ils au même degré le frère de Louis XVI et le
meurtrier du duc d'Enghien? Non, encore.
Quand l'un reprenait le sceptre , quand il était
brisé dans la main terrible de l'autre, pour le-
quel des deux étaient les voeux de Carnot et de
Syeyes? La haine de ces deux régicides ne pou-
vait être égale; excessive si l'on veut contre
( 46 )
Buonaparte, elle était, elle est, elle demeu-
rera implacable envers Louis XVIII; elle se
perpétuera, avec les mêmes; caractères, contre
ses légitimes successeurs ; et c'est au moment,
je le répète, où ils devront hériter dû trône et
des vertus de Celui qui l'aura quitté, que cette
haine permanente, infatigable , se révélera
tout à coup, escortée de toutes ses ruses, fière
de toutes ses trahisons , et qu'elle tentera d'é-
clater avec de nouvelles fureurs.
C'est alors, mon vieux ami, que l'amour pour
nos rois ne sera rien s'il est tiède ou noncha-
lant. A cette époque de deuil, attendue par
tous les vieux patriotes comme nous, avec une
douleur anticipée, redoutée, niais non prêvue
par des hommes inhabiles ou apathiques, dé-
sirée si impatiemment par les conjurés, que le
manuscrit té fera beaucoup mieux connaître;
c'est à cette époque que tu discerneras les ef-
fets ainsi que les causes de l'amour et ses dif-
férens dégrés, tout aussi variés que ceux de la
haine. Que de masqués il prendra, en voulant
néanmoins persuader sa sincérité, sa pureté !
Ce sont les écrivains de profession sûr là poli-
tique qui se déguiseront avec le plus d'art. Je
t'annonce comme certaines plusieurs ressem-
blances avec les jours qui précédèrent et sui-
(47)
virent la catastrophe du 20 mars; plusieurs
écrivains, que je t'indique en passant, y joue-
ront dès rôles auxquels tout m'assure qu'ils se
préparent. Quelque soin qu'ils prennent d'a-
vance, ils pourraient bien manquer de les rem-
plir, ainsi qu'ils se le proposent. Puissions-
nous du moins nourrir et fortifier cette espé-
rance!
La Charte constitutionnelle, si préconisée
par eux, surtout lorsqu'ils avaient conçu le fol
espoir d'en torturer le sens et d'en fausser l'ap-
plication, ne s'aviseront-ils point de la criti-
quer, de l'anéantir ? Cette crainte peut se jus-
tifier par la funeste catastrophe que je viens de
te rappeler.
N'est-ce pas cette plume, encore toute trem-
pée de l'encre qui avait fait l'éloge de la Charte ,
qui traça ce monstrueux acte additionnel ? N'est-
ce 'pa, à peu de jours d'intervalle, la même
main qui écrivit le plus parfait éloge dû mo-
narque opprimé et trahi, qui donna le jour à
cet infâme article 67, afin de consacrer de nou-
veau là Victoire des assassins dès rois ; et célé-
brer le triomphé dès modernes démagogues ,
irrésistiblement attirés sous le joug d'un tyran ?
De tels souvenirs font tout craindre; ne fe-
ront-ils rien prévoir? Quand le plus, ancien,
(48)
et sans doute le plus grand des publicistes
(Aristote), nous apprend que les institutions
de l''extrême démagogie sont toutes dans
l'esprit de la tyrannie, il proclame une vé-
rite constante et constatée de nos jours. Oui,
c'était durant ceux qui suivirent cet odieux
20 mars, qu'il était réservé au législateur, sti-
pendié par un tyran , de produire un code pu-
blié dans le seul but de proscrire les fils de
saint Louis, et de condamner, ainsi que chez
les démagogues anciens, la vertu à l'ostracisme !
Et cependant ; dix, vingt jours, un mois peut-
être avant l'achèvement de cette oeuvre de bas-
sesse et de perfidie, son auteur rassemblait
avec véhémence les expressions et les senti-
mens d'un amour inviolable pour cette même
vertu! La trompait-il ? Non ; tant d'hypocrisie
ne peut exister dans un seul homme ! — Mais
ses actions postérieures démentaient, ouverte?
ment cet amour, malgré que l'éloquence de
l'esprit et du coeur à la fois eût concouru à l'ins-
pirer aux plus indifférens. —Non, encore.—
Et comment donc parvenir à accorder la con-
duite du panégyriste, si persuasif, si entraî-
nant, avec la conduite de l'auteur avoué des
tables de proscription?—Comment ! ces dispa-
rates sont devenues si communes au temps où

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