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ISS Stargraber

De
274 pages

2153. John Desmond travaille en tant que chef de la sécurité sur la Station Spatiale Internationale. L'ISS est devenue la plus grande réalisation de l'homme. Elle a permis d'unifier les peuples de la Terre. Cependant, John aidé par une ravissante géochimiste, va devoir endiguer une menace planant sur l'ISS. Ils vont faire face à un adversaire insaisissable qui ne reculera devant rien pour mener son projet à terme.

John Desmond réussira t-il à neutraliser son adversaire avant que les conséquences pour la station ne soient irréversibles?


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-92893-1

 

© Edilivre, 2015

Prélude
Enfin le Silence

La Bugatti Veron affichait 312 km/h au compteur. Malgré cela, John Desmond et sa femme, Isabella, discutaient sereinement de la soirée qu’ils venaient de passer au Blue-Moon Café.

John, ancien pilote de chasse de la Navy, avait un goût prononcé pour la vitesse sous toutes ses formes, avec cependant une exception, la vitesse aseptisée des flycars actuelles. Il préférait celle de ces véhicules classiques où l’homme et la machine ne faisaient qu’un.

– Pat et Robert m’ont pris la tête une fois de plus ce soir, lança Isabella.

– M’ouais, rétorqua John, concentré sur sa route. Tu les connais. L’idée même de rester vivre sur terre les indispose au plus haut point. Quand même, ils connaissent notre position à ce sujet, mais il faut toujours qu’ils insistent lourdement.

– Tu sais, dit-elle en regardant le ciel au travers du toit en verre panoramique de la Bugatti, même si j’ai collaboré à l’élaboration de ce machin là-haut, je n’y foutrai jamais les pieds.

– Je sais, mon Cœur, mais tu ne les changeras pas de sitôt ; il faut les accepter tels quels. Ce sont de bons amis après tout.

Isabella jeta un œil amusé sur John.

– Tu es trop gentil, mon amour, c’est sans doute pour cela que je t’aime tant.

John lui répondit par un mouvement de sourcil dont lui seul avait le secret, qui signifiait que son amour pour elle n’avait d’égal que sa beauté. Cela faisait en effet dix ans que John et Isabella s’étaient rencontrés à une fête de la Navy organisée par le père d’Isabella, le général Moore, pour la mise à la retraite des vétérans de la guerre des factions. Ils s’étaient mariés six mois après leur coup de foudre. Isabella, pourtant habituée à l’uniforme, avait littéralement fondu en voyant son père remettre à John la Purpule-Art pour acte de bravoure au combat. Avec son mètre quatre-vingt-cinq et ses quatre-vingts kilos tout en muscles, il dégageait une force tranquille qui rassurait au premier regard.

John, quant à lui, fut plus difficile à déstabiliser. Solitaire au grand cœur, il ne s’était jamais engagé dans une relation durable. Il avait sans doute peur de pouvoir faire souffrir celle qu’il aimerait, au cas où quelque chose lui arriverait au cours de ses périlleuses missions. Cependant, jamais ce gaillard ne se l’avouerait. D’autant plus qu’Isabella, femme d’une grande beauté et d’une intelligence subtile, comprit rapidement que le meilleur moyen de séduire John, était d’utiliser l’admiration sans faille qu’il avait pour son père. Elle s’arrangea donc pour que son général de père invite John pour un week-end de rafting dans leur ranch des Rocky Mountains au Canada.

Depuis ce fameux week-end, ils ne se quittèrent plus et leur amour ne cessa de grandir à vitesse démesurée. Un peu à l’image de la Bugatti de John, filant toujours à plus de 300 km/h sur la Highway 66.

Plus que 50 km et c’était la sortie sud pour la mégalopole d’Albuquerque. John et Isabella vivaient dans un ranch sur les hauteurs du quartier huppé de Santa Fe. Albuquerque était devenue une mégalopole après le Big One de 2112. Toute la côte ouest des États d’Amérique avait sombré en moins d’une heure. Dix millions de morts pour une catastrophe que les experts de l’époque associèrent aux prévisions de fin du monde des Mayas cent ans auparavant. Les rescapés de San Angeles furent regroupés à l’intérieur des terres et Albuquerque devint rapidement la nouvelle mégalopole de la côte ouest des États d’Amérique.

John était en passe de rattraper une flycar de type 1, il appuya sur l’accélérateur.

– John, s’il te plaît, dit Isabella, tu sais que je n’aime pas quand tu vas trop vite.

– Oui, désolé, répondit John qui avait toujours une bonne excuse pour appuyer sur le champignon.

– Mais c’est la flycar d’Archi, mon cœur, insista John. Comme il pilote en manuel, si je ne le double pas avant la sortie, je vais me le coltiner jusqu’à la maison. Tu sais, je l’adore le prof, mais il conduit comme un fer à repasser sur une toile cirée.

– Soit prudent, insista Isabella.

Les flycars étaient des véhicules à sustentation, mues par des moteurs alimentés à l’hydrogène liquide. Elles étaient entièrement automatisées. Les « Type A » de premières générations n’offraient le pilotage automatique que sur les grands axes et leur vitesse se limitait à 300 km/h. Cela suffisait largement à John comme excuse pour faire gronder les 16 cylindres de sa Bugatti vintage.

320, 330, 350, 380, 400 km/h, pied au plancher, John actionna le klaxon au moment où il doubla la flycar du professeur.

– Cinglé de pilote, se dit le professeur Mac Dugan en reconnaissant la voiture des Desmond. Archi Mac Dugan était expert en physique orbitale. C’était sans aucun doute le meilleur ami de la famille.

– Ralentis, John, c’est notre sortie, dit calmement Isabella habituée aux frasques de son mari.

– Ralentis, répéta-t-elle sur un ton plus énergique.

Le regard de John se durcit en un instant.

– Qu’y a-t-il ? s’inquiéta Isabella.

– Je ne sais pas, balbutia John, j’ai un problème. Pas moyen de freiner, rien ne répond. Le volant, je n’ai plus de direction…

– Attention ! hurla Isabella. À cette vitesse, en conduite manuelle, la sortie d’autoroute leur arriva en plein visage à la vitesse d’une balle. Malgré ses réflexes affûtés, John, qui n’avait plus la maîtrise de son véhicule, ne put éviter la glissière de sécurité placée entre l’autoroute et la sortie. Sachant ce qui les attendait, John eut juste le temps de se saisir de la main d’Isabella et de lui jeter un dernier regard lui signifiant qu’il l’aimait. En une fraction de seconde, la Bugatti se trouva propulsée dans les airs par les rails de sécurité, 50 mètres plus loin. La voiture, tel un missile sol-sol, explosa un panneau de signalisation, à LED auto-électroluminescent, en passant au travers. L’explosion du panneau fit penser à un feu d’artifice de toute beauté, chacun des milliers de LED auto-alimentés scintilla dans une gerbe gigantesque au passage du véhicule.

Figée par la peur de se voir mourir, Isabella perdit immédiatement connaissance. John, habitué aux situations les plus extrêmes, attendit avec anxiété l’atterrissage de sa voiture.

« Cramponne-toi, ça va faire mal mon John, se dit-il. »

Les 150 mètres supplémentaires que la voiture parcourut avant de s’écraser lui parurent une éternité. Ses seules pensées allaient vers Isabella. Ils devaient s’en sortir, tous les deux, ils s’aimaient trop pour que ça ne soit pas ainsi. La voiture piquait maintenant du nez, se rapprochant inexorablement du sol. John resserra instinctivement son étreinte autour de la main d’Isabella.

Et puis… Le contact avec la terre… Brutal. En un millième de seconde, sous la violence du choc, tous les airbags de la voiture se déclenchèrent. John était toujours conscient. Un, deux, cinq puis six tonneaux… Au bout du dixième, John perdit le compte, les vitres de la Bugatti avaient toutes explosé dans un fracas assourdissant. Dans un dernier soubresaut, la Bugatti s’arrêta enfin de tournoyer comme un patineur aux Jeux olympiques. Avant de sombrer, John entre-aperçut le compteur de vitesse resté bloqué sur 365 km/h.

Mon Dieu, qu’ai-je fait ? Ses paupières brûlantes du sang qui les recouvraient se fermaient. Enfin, le silence.

Chapitre I
La fin de ses certitudes

En ce matin du 10 juin 2153, trois ans après son terrible accident sur la Highway 66, John Desmond n’était plus le même homme.

La perte de sa femme Isabella l’avait lourdement affecté. Il se sentait responsable du terrible drame qui s’était déroulé cette nuit-là.

John était allongé sur son lit. Une voix douce et apaisante se fit entendre : il est 7 h 30, John. Il faut vous réveiller, une magnifique journée vous attend.

– Putain de réveil, marmonna-t-il.

John était encore ivre de ses excès de la veille, comme trop souvent depuis bientôt trois ans. Tout se mélangeait dans sa tête. Il ne savait même plus vraiment où il se trouvait. À chaque réveil, c’était le même rituel : s’extirper d’un sommeil agité et réaliser qu’Isabella lui manquait toujours. Il devait ensuite s’arranger pour reprendre visage humain en moins d’une heure afin de pouvoir commencer sa journée de travail.

8 heures. John émergea enfin de son demi-sommeil, se leva et, comme chaque matin, se dirigea vers une des parois vitrées de sa chambre comme pour mieux réaliser où il se trouvait. Dehors, il faisait noir et les étoiles brillaient avec une rare intensité.

– Ce ciel est toujours aussi noir, se dit-il. Il savait maintenant parfaitement où il était, sur la Station Géo Orbital Stargraber.

À la fin du XXe siècle, plusieurs nations s’étaient regroupées afin de créer la Station spatiale internationale ISS. Destinée à la recherche scientifique dans l’environnement spatial, elle comptait, fin 2011, une quinzaine de modules pressurisés et reliés entre eux pour former, à l’époque, le plus grand objet artificiel placé en orbite terrestre.

Cent ans plus tard, juste avant le Big One, le tremblement de terre tant redouté menaçant depuis toujours la mégalopole de San Angeles, la Station ISS était devenue La Station Géo Orbital Stargraber. Plus de mille sections, de plus ou moins 250 mètres de long et 150 mètres de large, étaient alignées autour du globe terrestre, soit une longueur totale de près de 20 000 km. Près de la moitié de la terre était encerclée par Stargraber. C’était la plus grande réalisation humaine de tous les temps et le seul objet spatial artificiel visible en permanence à l’œil nu depuis la terre.

Stargraber ressemblait à un chapelet de saucisses géantes auquel on aurait greffé des pattes gigantesques et longilignes pour s’agripper à la terre. Les sections alignées ressemblaient à des palaces de luxe ovoïde, comparable au Gherkin Building de Londres, que l’on aurait couché sur le flanc et mis bout à bout. De taille similaire, les éléments de ce chapelet gargantuesque appartenaient, en plus ou moins grand nombre, aux nations à la base du projet. L’échec de la conquête spatiale, trop chère et complexe, avait poussé les États à se regrouper autour d’un projet plus profitable. L’énergie inépuisable offerte par le soleil, dopée par de nouvelles avancées technologiques, fit l’unanimité. Certains éléments de Stargraber avaient des fonctions bien précises, d’autres regroupaient plusieurs activités. Il y avait pêle-mêle des modules d’habitation, des space docks pour les navettes ou encore des laboratoires scientifiques, mais les plus remarquables étaient, comme on les surnommait dans la station, les « modules unijambistes ». Ces pattes géantes étaient en réalité des ascenseurs permettant aux petites marchandises ainsi qu’aux voyageurs d’accéder à Stargraber le plus simplement du monde et de manière rapide et économique. Ces ascenseurs spatiaux titanesques étaient composés de plusieurs câbles de nanotubes d’une longueur de 50 000 km, surmontés à leur extrémité par des contrepoids flottant dans l’espace de plusieurs centaines de tonnes. Il ne restait plus qu’à faire circuler des ascenseurs géants le long du câble pour atteindre l’orbite géostationnaire de la station à 36 000 km de la terre. Ces modules unijambistes avaient une autre fonction primordiale. Ils permettaient de transférer l’énergie solaire récoltée par la station vers la terre. Pour ce faire, chaque module de la station était couvert de gigantesques panneaux photovoltaïques mobiles sur trois axes pointant en direction du soleil.

Cette réalisation fut rendue possible grâce à l’invention du professeur Jeremy Deloy en 2045, qui consista à créer un champ de force adaptatif, nommé « Earth 2 », capable non seulement de résoudre les problèmes de gravité sur Stargraber, mais également de protéger les ascenseurs et la station des micros météorites et autres débris spatiaux.

Aujourd’hui, Stargraber avait encore grandi et faisait pratiquement le tour de la terre, soit presque la totalité des 40 000 km de diamètre de la surface terrestre. La station pouvait accueillir en son sein 10 millions de colons et leurs familles pour y vivre, travailler et même y mourir. Cette station monumentale avait été créée pour deux raisons. Elle devait être un tremplin pour une nouvelle future conquête spatiale et permettre à la terre de régénérer ses énergies fossiles par l’accumulation et l’utilisation des sources énergétiques présentes dans l’espace, notamment l’énergie solaire et les rayonnements diffus du ciel profond. Chaque personne présente dans la station avait été triée sur le volet à une échelle mondiale. Scientifiques, religieux, politiciens, ingénieurs, policiers, chefs cuisiniers, femmes de chambre, tous avaient été sélectionnés de manière rigoureuse, car la vie sur la station s’apparentait à la vie dans un sous-marin géant de 40 000 km de long. Il fallait que chacun puisse supporter cette vie particulière de sous-marinier de l’espace. Tous ceux qui vivaient sur Stargraber avaient le sentiment d’être des pionniers. Chacun aimait à penser que, grâce à leur implication, une ère nouvelle allait s’ouvrir devant eux.

John Desmond avait toujours refusé d’aller vivre là-haut avec Isabella, malgré les ponts d’or que lui avait présentés l’armée en son temps. Pour lui, la vie ne valait la peine d’être vécue que sur terre où il avait vu le jour. Au diable l’argent, s’il fallait pour cela s’enfermer dans une saucisse pressurisée. L’argent ne manquait pas ; Isabella était issue d’un milieu aisé et aucun d’eux n’aurait voulu faire naître leurs futurs enfants ailleurs que dans leur ranch.

Mais tous ces projets s’étaient envolés avec la mort d’Isabella. Il n’eut dorénavant plus de raison de s’attarder sur terre. Peut-être se disait-il qu’il en finirait plus vite avec la vie en se rapprochant du ciel. John avait donc décidé, six mois après son tragique accident, d’aller vivre sur Stargraber. C’est le père d’Isabella, le général Moore, qui lui trouva un poste au sein des services de police de la Station. Il était chargé de la sécurité dans la partie ouest des sections américaines appelée Little California. Elle regroupait environ 40 modules sur près d’une dizaine de kilomètres, de quoi occuper ses journées sans trop réfléchir au passé.

8 h 15. Alors que John émergeait enfin du brouillard liquoreux dans lequel il se trouvait, le carillon aigu de sa porte d’entrée se fit entendre. John quitta des yeux l’immensité du vide spatial et se dirigea vers la porte.

Son appartement était scindé en deux pièces. Il traversa sa chambre en quelques enjambées, en prenant soin de ne pas se prendre les pieds dans chaque petit monticule de linge sale qui ornait sa moquette. Un lit, deux tables de nuit et un placard presque vide complétaient judicieusement le décor de sa chambre. Seuls des draps de satin venaient apporter un peu de fantaisie à l’endroit. La pièce principale était plus avenante. Il avait réaménagé à l’identique le petit salon de son ranch de Santa Fe. C’était la seule pièce où Isabella n’avait pas le droit de cité. Il s’y réfugiait chaque jour pour y travailler ou écouter de vieux morceaux de musique soul. Isabella n’aimait pas cette musique d’un autre âge aux qualités sonores douteuses.

Sur les murs étaient accrochées plusieurs copies de tableaux de maître, dont un Degas qu’il aimait particulièrement, car l’artiste avait le même prénom que son arrière-grand-père, Edgar. Deux canapés profonds et confortables se faisaient face au centre de la pièce, séparés par une table basse en peau de caïman qu’il avait ramenée des Everglades. Au fond à droite, on trouvait, à côté d’un billard américain, un magnifique bar en acajou probablement taillé dans le nez d’un Riva1.

Arrivé au centre de la pièce, John s’arrêta et fixa le mur qui séparait le salon de sa chambre.

– Tilbert, dis-moi qui peut bien venir me déranger à cette heure ? Tilbert était le nom de l’ordinateur personnel de John. C’était en réalité bien plus qu’un simple ordinateur. Tilbert était en quelque sorte un majordome virtuel. Il prenait en charge toute l’intendance de la vie de John dans son appartement. Paiement des factures, gestion du courrier et des rendez-vous et, surtout, le réapprovisionnement du bar.

L’aspect du mur changea en un instant et une image vidéo du couloir extérieur s’afficha presque instantanément.

– Il semble que ce soit votre second, dit une voix grave et suave, presque trop humaine.

– Je vois cela, il a intérêt à avoir une bonne raison pour venir me voir à une heure pareille. Fais-le entrer, s’il te plaît.

– Bien, Monsieur.

L’énorme porte ronde métallique de l’entrée s’effaça dans un silence religieux. Hubert Bronski entra timidement dans la pièce.

– Que fais-tu ici à une heure pareille ? Ça ne pouvait attendre que je sois au bureau ?

– Désolé, Chef. C’est à propos de M. Mac Dugan.

– Archi ? Que lui est-il encore arrivé ?

John profita de la conversation pour évaluer l’état de son stock de whisky tout en recyclant les cadavres de la veille. Il ne prêtait guère attention au jeune Hubert, pensant qu’Archi avait dû, une fois de plus, se compromettre au bras d’une jeune stagiaire de la section scientifique.

– Il y a eu un accident, Chef, continua le jeune garçon en bafouillant. M. Mac Dugan est à l’infirmerie du module sanitaire. John s’immobilisa et dévisagea le jeune garçon. Hubert Bronski devait avoir dans les 21 ans. Grand et rondouillard, il avait échoué à tous les examens de son cursus militaire, sauf en lutte où il excellait grâce à son gabarit hors norme. Son talent dans le domaine informatique lui avait permis de rejoindre la Station Stargraber six mois auparavant. John l’avait engagé pour le seconder, dans le but inavoué de trouver une bête de somme pour ses obligations administratives. De plus, le père de Bronski travaillant sur la station aux services techniques des transferts d’énergie solaire vers la terre, John s’était senti obligé de l’engager au moins jusqu’à la fin de sa période d’essai de deux ans.

En croisant le regard de Bronski, John comprit qu’il avait plus peur de venir lui annoncer la nouvelle que de lui parler de la gravité de l’accident.

– C’est grave ? lui lança-t-il, tout en retournant au minutieux décompte de ses stocks.

– Je ne crois pas, Monsieur.

– Tu ne crois pas, ou tu en es sûr ?

– Je crois que j’en suis sûr… je veux dire que oui…

– Oui, quoi ? Bougre d’idiot !

– Oui, heu… Chef.

John leva les yeux au ciel et lui lança un regard désabusé en hochant la tête.

« Quel nigaud, se dit-il. Chef ! Et pourquoi pas mon général ! »

Hubert se reprit immédiatement, presque au garde-à-vous.

– Je veux dire qu’il va bien, mais il demande à vous voir, Monsieur.

– D’accord, j’y vais dans un instant. Pendant ce temps, retourne au bureau et occupe-toi du tout-venant. Et pas d’initiative ! Si tu as un problème, appelle-moi.

– À vos ordres, Chef, merci Monsieur.

Hubert Bronski sortit de la pièce sans se retourner en se disant que cela s’était plutôt bien passé.

John lui emboîta le pas quelques minutes plus tard. Sur le pas de la porte, John prit le temps de s’arrêter pour s’adresser à Tilbert.

– Il n’y a plus de whisky et le cognac est presque vide, dit John de manière presque mécanique.

– Ce sera fait, Monsieur. Bonne journée, lui répondit la voix.

La lourde porte d’acier se referma derrière lui.

John emprunta le long couloir qui le menait vers les navigons. Les navigons étaient des transporteurs intérieurs permettant de se déplacer dans et vers les différents modules. Ils pouvaient circuler, au travers des différentes sections, à l’horizontale comme à la verticale, grâce à un ingénieux système de basculement n’affectant pas ses passagers.

John Desmond s’installa dans le navigon express numéro 8. Quelques petites minutes lui suffiraient pour traverser les six modules qui le séparaient de l’infirmerie.

Mac l’avait rejoint sur Stargraber après la mort d’Isabella. Sans doute avait-il craint à l’époque que John ne fasse une bêtise, s’il le laissait seul livré à lui-même.

Son travail sur la station en tant qu’expert en physique orbital et ses diplômes en physique nucléaire, lui avaient permis de trouver rapidement un poste à bord de Stargraber. Il était responsable de la gestion de l’énergie solaire collectée par la station et de son transfert par le module unijambiste de Little California vers la terre.

Chaque nation présente sur la Station était responsable d’un ou deux modules unijambistes. Elle devait s’assurer du bon fonctionnement et de l’entretien des ascenseurs pour le transport pendulaire, mais également veiller quotidiennement au bon transfert des énergies solaires collectées par Stargraber vers la terre. Archi Mac Dugan était en charge du contrôle, de la maintenance et de la mise au point d’un des deux modules unijambistes américains.

La position de la station hors de l’atmosphère terrestre lui permettait d’avoir un pouvoir collecteur bien supérieur aux panneaux photovoltaïques présents sur terre. L’énergie solaire était captée 24 heures sur 24, 365 jours par an. Lorsqu’une partie de Stargraber se trouvait à l’ombre de la terre, ses panneaux solaires continuaient de capter les énergies diffuses du ciel profond. Cette double fonction permettait un rendement de 98 % des panneaux solaires. De plus, la taille des infrastructures terrestres nécessaires à la distribution de cette énergie s’en trouvait fortement réduite. Les gains économiques furent énormes dès la seconde moitié du XXIe siècle. De nos jours, la station était capable de fournir la totalité de l’énergie nécessaire au niveau mondial à des coûts si faibles qu’elle était devenue gratuite.

Ce changement radical dans l’approvisionnement en source d’énergie permet aujourd’hui à la terre de ne plus dépendre de ses énergies fossiles. L’espoir des scientifiques actuels repose sur le fait que la terre soit capable de se régénérer par elle-même. Aux yeux des générations futures, Stargraber sera la première création humaine capable de fournir une énergie quasi illimitée et gratuite.

Arrivé au module sanitaire, John se présenta à l’accueil de l’infirmerie.

– Bonjour Mademoiselle, je cherche Archi Mac Dugan, s’il vous plaît.

– Chambre 62, lui répondit sèchement l’infirmière, trop occupée à remplir les plannings de la semaine, ou peut-être avait-elle remarqué l’état calamiteux de John.

En arrivant devant la chambre, John se posta dans l’entrebâillement de la porte comme pour mieux observer la scène qu’il avait sous les yeux.

Archi se tenait au pied du lit de sa chambre avec, à la main, un déambulateur pour goutte à goutte. Il s’était emmêlé bras et jambes dans les tuyaux qui le reliaient aux poches de solutions aqueuses. Deux infirmières essayaient péniblement de l’aider.

– Je n’ai pas besoin de vous, vociféra-t-il. Je veux juste aller vider ma vessie et puis je n’ai pas besoin de tout cela, je vais bien je vous dis.

– Ordre du docteur, Professeur ! tenta une des infirmières.

– Ses ordres, il peut se les carrer où je pense, grogna-t-il, en tentant désespérément de se défaire de ses entraves.

– C’est pour votre bien, continua la seconde infirmière. Vous avez subi un choc, il faut vous réhydrater.

– Besoin de me réhydrater ? Je me dirige actuellement vers les toilettes pour aller vider ma vessie, vous pensez vraiment que j’ai besoin d’être hydraté ?

– Le docteur est formel, vous devez rester sous surveillance 24 heures sur 24, reprit la première.

À force de s’agiter autour de Mac Dugan comme des papillons blancs affolés, les deux infirmières finirent par libérer Archi.

John décida d’entrer.

– Mon vieil ami, vas-tu cesser de harceler ces deux magnifiques créatures ? dit-il en souriant.

– John… Content de te voir. Pour ta gouverne, ces créatures sont des vampires qui veulent me sucer le sang jusqu’à la moelle. Ne mets jamais les pieds ici, dit Archi sur un ton agacé.

– Bonjour Mesdemoiselles, reprit John en lançant subrepticement un regard aux tenues blanches des deux infirmières. Sans doute pensait-il qu’il allait enfin avoir la réponse que se posent les hommes depuis des siècles : sont-elles nues sous leurs blouses ?

– Bonjour, Monsieur Desmond, dirent-elles en chœur.

Tout en quittant la pièce, l’une d’elles se retourna.

– Nous vous le laissons en espérant qu’il soit plus coopératif avec vous. Nous reviendrons dans une heure pour sa prise de sang.

– Tu vois John, je te l’avais dit. Des vampires, ce sont des vampires, souligna Archi toujours aussi agacé.

– Moi aussi, je suis content de te voir. Mais j’aimerais bien savoir ce qui t’a amené ici ? demanda John en fronçant les sourcils.

– Assieds-toi, je vais tout te raconter. Ce matin, alors que je faisais ma ronde d’inspection habituelle des transfos régulateurs d’énergie secondaire, j’ai cru apercevoir quelqu’un qui rôdait près des condensateurs de charge.

John ne comprenait pas toujours le jargon technique que pouvait employer Archi. Son titre officiel était : « Directeur des Transferts d’Énergie ». Il couvrait en réalité un domaine de compétence bien plus large et complexe qu’il n’y paraissait. Les DTE se servaient d’ordinateurs ultra-performants, afin de calculer et réguler l’acheminement de l’énergie solaire collectée vers la terre. Ce travail revêtait une importance capitale, car les accumulateurs et autres condensateurs nécessaires au bon fonctionnement du système étaient tous montés en série. Au vu des gigantesques quantités d’énergie collectée, la moindre erreur pouvait avoir des conséquences importantes sur l’approvisionnement en énergie de la terre. La défaillance d’un des transformateurs principaux, due à une erreur de calcul ou à un mauvais entretien, pouvait créer des anomalies pouvant se répercuter sur l’ensemble de la station Stargraber. Chaque jour, le DTE devait s’assurer du bon calibrage de chaque appareil, afin que le module unijambiste dont il était responsable puisse délivrer, sans coupure, son flux quotidien d’énergie à destination de la terre.

– Cependant, arrivé sur les lieux, continua Archi, je n’ai vu personne. Ensuite, j’ai vérifié que personne n’avait touché aux condensateurs. Tout était en ordre. Seule une légère variation de puissance, que j’ai rapidement corrigée, a attiré mon attention. Après, j’ai voulu sortir par la porte sud, celle par là même où mon rôdeur aurait dû sortir.

– Et tu n’as vu personne, je suppose.

– Je n’en sais rien, poursuivit Archi, je n’ai pas eu le temps de voir quoi que ce soit. À peine arrivé devant la porte « boom » et je me suis réveillé ici. Le planton de service m’a dit que ça devait provenir d’un défaut pneumatique qui aurait fait sortir la porte de ses gongs.

– Probablement, appuya John, tu sais très bien que certaines parties de cette station n’ont pas été révisées depuis des années. Les portes de sécurité pneumatiques n’ont jamais fonctionné correctement. Cela fait bien longtemps que l’on aurait dû les remplacer par un système plus fiable.

– Non, tu te trompes John, on parle ici d’un module d’énergie. On ne parle pas d’un module d’habitation défraîchi dont tout le monde se fout. Les modules unijambistes sont les plus chers et les plus avancés technologiquement. Tu sais aussi bien que moi que leur parfait état de marche est vital dans cette partie de la station.

John fronça légèrement les sourcils.

– Tu as probablement raison, et si ce n’est pas un accident, ça ne pouvait être qu’intentionnel. Mais qui aurait intérêt à vouloir faire sauter cette porte ?

– Aucune idée et c’est pour cela que je t’ai fait venir, répondit Archi.

– Qui d’autre que toi avait accès au module ?

– Une foule de techniciens de maintenance, mais je les ai engagés moi-même. Je ne pense pas que l’un d’eux ait quelque chose à voir là-dedans. En fait, je n’en sais rien, ça peut être n’importe qui. Tu sais que je n’ai jamais approuvé le fait que les modules unijambistes se chargent en même temps du transport des personnes et du transport énergétique.

John eut un léger mouvement de recul et ses sourcils se relevèrent indépendamment de sa volonté. Il venait de comprendre que le nombre de suspects venait de passer d’un à plusieurs centaines. Chaque ascenseur avait une capacité de cinquante passagers. Les ascenseurs effectuaient vingt rotations par jour. Pour John, le compte était vite fait. Si le suspect n’était pas un résident de la station, il ne le retrouverait peut-être jamais.

– Écoute Archi, je vais tâcher de tirer cette affaire au clair. Si quelqu’un a fait ça intentionnellement, je le trouverai.

– Intentionnellement, répéta Archi en grognant. Tu crois que je me suis fait plaquer au sol par une porte de 200 kg par jeu ?

– Je n’ai pas dit ça, rétorqua John, mais on ne sait même pas si c’est toi qui étais visé ou la station. Enfin bref, je vais de ce pas voir ce qu’il en est et, pendant ce temps, réfléchis. Dis-moi si tu vois qui peut t’en vouloir à ce point ou qui aurait un intérêt quelconque à s’en prendre aux transferts d’énergie de cette station.

John mit une tape amicale dans le dos d’Archi et sortit de la chambre d’un pas décidé. Quiconque étant responsable de cet incident devrait lui rendre des comptes.

Il décida en premier lieu de retourner sur les lieux du sinistre afin de déterminer à quel point l’imagination d’Archi pouvait être fertile.

En reprenant le navigon express, John ne put s’empêcher d’évaluer la situation. Qui diable aurait pu vouloir s’en prendre à Archi. Personne. De son point de vue, Archi était aimé de tout le monde, à part des infirmières du centre médical, cela va sans dire. Si une action avait été intentée contre lui, ça devait forcément être en rapport avec les transferts d’énergie. Mais ça n’avait aucun sens. Le projet Stargraber avait été approuvé par le monde entier. Il avait permis de résoudre les problèmes énergétiques à une échelle mondiale. Cette énergie propre et gratuite avait notamment permis de résoudre la faim dans le monde. On pouvait dorénavant mettre en œuvre des moyens exceptionnels à n’importe quel endroit du globe pour produire, extraire, dessaliniser ou encore transformer des matières premières au profit des populations les plus reculées.

Arrivé sur les lieux, John apposa son badge sur l’un des détecteurs du périmètre de sécurité que son staff avait installé auparavant. Il affichait un message holographique défilant à la manière des bandes jaunes utilisées par les forces de police du XXe siècle : Danger, ne pas franchir.