J'ai essayé d'être normal, ce fut la pire demi-journée de ma vie

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« Je m'appelle Benjamin Argos, je suis né du souvenir d'une vie où Zeus, Héra et pléthore de dieux et déesses étaient souverains. »

Voilà une entrée en matière quelque peu surprenante pour un homme qui viendrait sans crier gare s'inviter à l'heure du déjeuner à votre table. Pourtant, c'est peu ou prou de cette manière que Benjamin a interpellé Laëtitia alors qu'elle était en train de siroter un verre dans un lounge bar où elle avait ses habitudes. Il est fort envisageable qu'à sa place, bon nombre d'entre nous auraient aussitôt mis fin à cette discussion. Mais ce serait sans compter sur ce qui fait que deux êtres que tout oppose puissent, contre toute attente, être liés par une surprenante et singulière destinée.


Publié le : jeudi 21 mai 2015
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EAN13 : 9782332861207
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ISBN numérique : 978-2-332-86120-7

 

© Edilivre, 2015

J'ai essayé d'être normal, ce fut la pire demi-journée de ma vie

 

– La normalité ! Voilà une notion tout aussi banalement considérée que foncièrement ancrée dans un incommensurable désir d’être celui ou celle, qui se satisfait d’un imbroglio de faux-semblants qui impose à chacun d’entre nous de se soumettre à un autocratique conformisme, en ayant l’intime conviction que c’est là, le seul moyen d’être accepté par un monde qui revendique pourtant avec arrogance la souveraineté d’une pluralité d’hétérogénéités pour s’amender d’un quelconque jugement, qui ne ferait de lui que le négrier d’un parangon universel d’exemplarité.

Dit comme cela, j’ai bien conscience que c’est là, une entrée en matière quelque peu emphatique pour vous expliquer ce qui m’amène à être à vos côtés aujourd’hui pour vous inviter à égrainer les 24 heures de cette journée durant laquelle je vais essayer d’être normal.

D’aucuns se seraient certainement satisfaits d’une académique définition proposée par un petit Robert, ou un Larousse pour que cette dite, normalité soit signifiée, et que débute alors aussitôt notre conversation. En effet, si l’on ne s’attache qu’à ce que de brillants académiciens ont cru bon d’écrire, la normalité se réduirait à : « État, caractère de ce qui est conforme à la norme, à ce qui est considéré comme l’état normal »1. Soit ! Pourquoi pas ! Mais entre vous et moi, ne pensez-vous pas que l’on nous prenne ici pour des idiots ? Pensez-vous vraiment que nous ayons besoin d’ouvrir un dictionnaire pour apprendre que la normalité, n’est en fait que l’état, que le caractère, de ce qui est conforme à une soi-disant, norme ? Cette dite norme serait donc ce qui fait, qu’un être, qu’une entité, soit normal, et cet adjectif viendrait alors se poser comme l’argument qualificatif de cette dite normalité ! Très bien, et après ? Est-ce d’après vous suffisant pour que nous puissions appréhender avec un tant soit peu de lucidité cette condition qui s’articule autour d’une arbitraire catégorisation binaire de l’humanité ?

Être dans la normalité, ou ne pas l’être, tel est le dilemme qui s’impose à chacun d’entre nous à un moment ou un autre de notre existence. À vrai dire quand je dis ça, j’ai bien conscience que je suis quelque peu présomptueux d’imaginer qu’il est dans la nature de l’Homme de s’interroger de la sorte, car pour bon nombre d’entre nous, si ce n’est même pour la majorité, c’est une question qui ne s’est jamais posée.

Le monde dans lequel nous vivons est à tel point tyrannique qu’il nous impose dès notre premier cri lancé à entrer dans le rang, à se fondre dans la masse, pour rejoindre aussitôt sans même en avoir conscience, l’une de ces deux catégories dans laquelle il a décidé arbitrairement de nous précipiter. On ne va pas polémiquer des heures et des heures sur le sujet, mais ne pensez-vous pas qu’il serait temps une fois pour toutes d’effacer de notre vocabulaire ce mot qui n’a de sens que pour celui qui désire par ce biais, imposer à autrui la prédominance de sa gouvernance, et qui désire affirmer la domination d’un groupe sur un autre qui serait selon lui plus en harmonie avec ce que la nature a décidé de créer quand il fut question qu’un « Primate caractérisé par la station verticale, par le langage articulé, par un cerveau volumineux, et des mains préhensiles »2 s’impose définitivement comme le maître absolu de notre bonne vieille terre.

Je vous l’assure, il n’y a rien de philosophique dans tout cela ! Ce n’est en fait que le constat d’un homme qui a eu la faiblesse d’avoir le désir de s’extraire d’un groupe pour espérer appartenir à un autre, alors qu’il ne s’agit pour l’un comme pour l’autre, que de vulgaires ghettos qui n’ont fait, ne font et ne feront que précipiter toujours davantage, l’infime soupçon d’humanité qu’il nous reste, vers un point de non-retour ; vers une sombre dualité sans fondement, qui contribuera à ce qu’une fin soit prescrite, et qu’un simple mouvement de va-et-vient suffise à effacer l’être humain de cette ardoise magique qui ne demandait pourtant qu’à devenir l’œuvre indélébile d’un artiste.

Oui, un artiste ! Un de ces Michel-Ange venu de je ne sais où, qui n’aurait j’imagine, jamais envisagé que cet Homme qu’il était en train de créer serait à tel point englué dans sa bêtise qu’il irait jusqu’à le dupliquer en autant de religions et croyances absconses pour satisfaire cette folle ambition hégémonique qui lui impose de tout catégoriser, de tout classifier pour s’amender d’une quelconque universalité qui ferait de lui un Homme comme un autre, un Homme égal à tous les autres.

Bonjour, je m’appelle, Benjamin Argos ! Oui, Argos, comme la balise, et pour tout vous dire, ce patronyme dont j’ai hérité n’est pas dénué de sens, ça, je peux vous l’assurer ! Loin de toutes considérations patriarcales imposées par une arbitraire généalogie, le fait que je porte ce nom de famille a un, je ne sais quoi qui pourrait vous laisser envisager que j’étais prédestiné à vivre ce que j’ai vécu, et ce que je suis en train de vivre, mais bon, ça, on pourra toujours en rediscuter ensemble le moment venu. Quoi que, en y réfléchissant bien, il me faudrait peut-être éclairer déjà un petit peu votre lanterne, même si pour moi, je vous l’avoue, cette locution verbale est particulièrement abstraite, car je n’ai jamais eu le loisir d’apprécier une quelconque lueur qui puisse me révéler quoi que ce soit.

Oui ! Oui ! C’est bien de cela dont je parle ! Oui, de cette infirmité qui pour moi n’en est pas une car je n’ai jamais connu une autre condition, mais qui m’a cependant immédiatement catégorisé en marge de ce monde pour faire de moi un être à part, un pauvre gars à qui la vie n’a pas consenti tout ce qu’elle avait pourtant prévu quand il fut question de créer cet Homme doué de cinq sens.

Pour certains, je suis l’infirme, l’aveugle de service, pour d’autres, hypocrisie et euphémisme de bienséance obligent, je suis un handicapé, un non-voyant, celui à qui l’on offre son bras pour franchir un passage piéton, et pour tout vous dire, à choisir, je me passerais bien de cette bande d’hypocrites qui se cache derrière d’improbables figures de styles trop convaincus qu’ils sont que c’est là un moyen d’atténuer ce qu’ils pensent être une souffrance pour moi. Ce n’est certainement pas l’articulation de pauvres mots qui fera que ma réalité soit plus agréable ou pour le moins, plus douce.

Certes, je suis infirme, du moins c’est comme cela que l’on m’a catégorisé dans ce monde, cependant, ce qu’il y a de pire dans l’infirmité, selon moi, ce n’est pas tant le fait d’être ce que l’on est, mais plutôt le fait d’être obligé de supporter le regard que l’on porte sur ce que l’on est. J’ai bien conscience qu’il s’agit là certainement pour vous d’un vieux poncif, mais il était important pour moi que vous sachiez que je n’accepterais à aucun moment d’être le catalyseur d’une pensée hypocritement travestie qui s’interdit de dire les choses telles qu’elles sont. Et vous verrez, je ne serai pas dernier à faire preuve de franchise, ça aussi, je peux vous l’assurer !

Bon, pour en revenir à notre histoire d’Argos, qui m’a motivé à vous révéler dans la foulée que je suis aveugle, il faut savoir que coïncidence ou pas, ce patronyme dont j’ai hérité, a un, je ne sais quoi de pied de nez qui n’est pas pour me déplaire. En effet, si vous avez un tant soit peu de culture générale, vous devez savoir qu’avant d’être une balise, Argos fut dans la mythologie grecque un géant qui reçut l’épithète de Panoptès, autrement dit, qui reçut cette faculté d’être celui qui voit tout. Avec cent yeux répartis sur toute la tête, personne ne pouvait alors tromper ne serait-ce qu’une minute sa vigilance. Vous conviendrez que c’est là un comble pour un homme qui porte aujourd’hui ce nom de famille alors qu’il n’a jamais pu, ne serait-ce que, voir le bout de son nez ! Du moins, c’est ce que le commun des mortels serait en droit de penser !

Je vois à vos yeux sans expression, que cette dernière tirade, vous laisse quelque peu circonspect. Je me trompe ? Eh oui, je vois, oui, je vois, peut-être pas au sens où vous l’entendez, mais sachez que rien ne m’échappe ! Je n’ai jamais considéré que la vue me soit essentielle pour accomplir mon ouvrage. Je pense même qu’elle serait très rapidement devenue pour moi un handicap tant il est évident qu’une telle potentielle faiblesse conjuguée à mon puissant intellect m’auraient contraint à me laisser corrompre par le dernier regard de ces hommes à qui j’ai ôté la vie.

Ah oui, c’est vrai, suis-je bête, je ne vous l’ai pas encore dit, dans le monde qui est le vôtre, je suis cette énigme que l’on nomme « Serial killer » pour lui donner ce je ne sais quoi d’Américain qui fait qu’un journal de vingt heures rameute vers lui des millions et des millions de téléspectateurs avides de sensations fortes. Dans le mien, je dirais plutôt que je suis un être qui jouit de cette exaltation provoquée par ce dernier souffle qu’il sent glisser sur son visage quand l’instant est venu pour lui d’accomplir cet ultime geste qui viendra consacrer des jours et des jours de traque.

Je suis le roi des chasseurs ! Je suis cet improbable prédateur qui sans mot dire, sans éveiller le moindre soupçon, s’approche lentement jour après jour de sa proie, la domestique, la confond dans ses propres paradoxes pour la mener là, où lui, et lui seul, est capable de la mener.

Suis-je un monstre, un psychopathe sans foi ni loi, ou le simple reflet de ce que chacun d’entre vous a un jour désiré accomplir sans trouver la force de le faire ? Telle est la question que vous devriez vous poser, parce que si ce n’était pas le cas, vous ne seriez pas là à m’écouter. Vous ne seriez pas là, à espérer que je vous dévoile chacun de mes homicides aussi horribles et méprisables puissent-ils vous paraître.

Ce n’est certainement pas à moi que vous la ferez à l’envers, ça, je peux vous l’assurer. Je connais mieux que quiconque le pouvoir indéniable que j’opère sur chacun d’entre vous ! L’homme est ainsi fait ! Yin et Yang, répulsion et fascination, qui d’entre vous peut honnêtement me dire qu’il n’a jamais pris de plaisir à s’abreuver avec délectation de cette ambigüité qui le mène certainement à vivre par procuration ce je ne sais quoi de monstrueux qu’il garde enfoui en lui ?

La littérature, le cinéma ne regorgent-ils pas de milliers et de milliers d’atroces meurtriers ? Pensez-vous qu’une maison d’édition, qu’un producteur auraient misé ne serait-ce qu’un centime d’euro sur de telles œuvres s’ils n’avaient pas été convaincus qu’il est de la nature de l’homme de fantasmer sur ses propres pulsions aussi abjectes puissent-elles être ?

Mais bon ! Encore une fois, je ne suis pas ici pour polémiquer, ou du moins pour essayer de vous convaincre d’une chose qui bien qu’acquise par chacun d’entre vous, mériterait ne serait-ce que d’un soupçon d’honnêteté intellectuelle de votre part pour se révéler.

Attention, ne me faites pas dire, ce que je n’ai pas dit, il n’est nullement question pour moi de vous inviter à suivre le chemin que j’ai décidé de prendre. Il s’agit simplement de savoir jouer cartes sur table, pour que ce qui doit être dit, soit dit, ce qui doit être pensé, soit pensé, et ce qui doit être ressenti, soit ressenti, et ce, sans qu’aucune concession ne puisse-être accordée à un quelconque conformisme, ou pire encore, qu’une hypocrisie puisse régner au sein de nos futurs échanges.

Vous savez, si je suis aujourd’hui à vos côtés, c’est que moi aussi, j’ai douté du bien-fondé de mon entreprise, et ce, à l’instant même où nous nous sommes rencontrés. En fait pour tout vous dire, il s’agit là pour moi d’un besoin tout autant inédit qu’inattendu de me remettre en question, et pour se faire, j’imagine que vingt-quatre heures suffiront pour que je sache si je dois cette fois-ci aller au bout de ce geste qui me permettra d’ôter la vie à ces nouvelles proies que j’ai dans ma ligne de mire. Si vous le voulez bien, vous serez cette fois-ci, mes yeux, ma conscience, et vous m’aiderez ainsi à prendre cette décision qui, d’une manière ou d’une autre, se posera comme la fin d’un cycle et le début d’un autre ; et qui sait même, ce sera peut-être ce jour annoncé durant lequel j’aurai essayé d’être normal ! Seul l’avenir nous le dira, vous ne pensez pas ?

Je ne sais pas si vous avez pris conscience du privilège qui vous est ici offert, mais sachez pour la petite histoire, qu’il doit bien y avoir une petite demi-douzaine de profileurs qui s’acharnent depuis une bonne quinzaine d’années déjà à établir le profil psychologique de cet homme que je suis, mais sur lequel ils n’ont pu que se répandre sur d’improbables tableaux comparatifs en ayant ainsi l’intime conviction qu’ils leur suffiraient d’en faire une analyse croisée pour qu’en jaillisse ce dit profil qui les mènerait jusqu’à moi.

Encore une fois, comme vous pouvez le constater, il est dans la nature de l’Homme de vouloir tout catégoriser, tout classifier, et je ne pense pas avoir besoin de vous répéter que c’est là un procédé pour le moins simpliste et dénué de sens, car dans le cas contraire, je ne serais certainement pas là à vos côtés.

J’ai eu droit à tout et à n’importe quoi ! La seule chose peut-être sur laquelle ils ne se sont pas trompés, c’est que je suis un tueur organisé au quotient intellectuel élevé qui se caractérise par son manque évident d’empathie pour ses victimes. En même temps si ce n’était pas le cas, je ne serais qu’un vulgaire assassin comme mille autres pareils, et qui plus est, un pauvre psychopathe qui prendrait du plaisir à tuer des êtres qui lui sont chers, ou pour lesquels il aurait de l’empathie, ce qui, vous en conviendrez, ne ferait de moi qu’un misérable individu psychotique soumis à d’irrépressibles pulsions de violence, confondu dans ses propres délires, et avec une perception pour le moins singulière et distordue de la réalité.

Je parle, je parle, et les minutes passent ! Il faudrait peut-être maintenant s’attacher à aller à l’essentiel, vous ne pensez pas ? Ce n’est pas que, mais nous n’avons en tout et pour tout que vingt-quatre petites heures devant nous. Vingt-quatre heures, mille-quatre-cent-quarante minutes, ou si le cœur vous en dit, quatre-vingt-six-mille-quatre-cent secondes, pourquoi pas, c’est une manière comme une autre de s’allouer les services d’une pauvre conversion pour se donner l’illusion que la fin de ce temps qu’il nous reste n’est pas si proche que cela !

Pour ma part, si vous le voulez bien, il s’agira de compter les heures, et pour se faire, je pense utile de poser sur cette table ma montre gousset. Son Tic-tac itératif qui entraine ses deux aiguilles sera, j’en suis convaincu un métronome bien utile pour nous astreindre à garder le rythme, et ainsi respecter au silence près, cette partition que j’ai décidée d’interpréter avec vous.

Adagio, Andante, Allegro, Presto, seront, je pense des tempos qui s’imposeront à nous durant tout ce temps que nous allons passer ensemble, et cette montre sera certainement notre meilleure alliée pour ne pas dégringoler de cette portée sur laquelle nous allons avancer. Si d’aventure tout cela reste quoi qu’il en soit pour vous bien plus stressant que judicieusement temporisé, prenez donc alors cette montre gousset comme un simple repère dans le temps, comme un simple marque-page qui viendra chapitrer heure après heure, cet échange que nous avons initié il y a déjà maintenant quinze minutes.

 

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– Eh oui, voilà plus de quinze minutes que nous discutons, et même s’il nous reste encore pas mal d’heures devant nous, sachez que chaque minute qui passe n’en reste pas moins perdue, si elles ne nous permettent pas d’accomplir quelque chose. Ne croyez pas que je sois particulièrement impatient d’en finir avec vous, mais je sais très bien ce qui arrive à celui qui n’a pas su profiter des quelques minutes que j’ai eu parfois la faiblesse de lui consentir avant de…

Bon, c’est vrai, en ce qui les concerne, ce n’est pas une minute de plus ou une minute de moins qui allait changer quelque chose à leur vie. À la limite, je vous dirais même que j’imagine que s’ils avaient pu, ils auraient même espéré que je sois quelque peu plus expéditif, mais bon, il faut tout de même savoir raison garder… Pour certains d’entre eux, il m’a fallu les traquer durant près d’un mois, je n’allais donc tout de même pas gâcher mon plaisir de les voir se faire dessus quand ils ont compris que rien ni personne ne pourrait m’empêcher de faire, ce que j’avais à faire. Si la traque est un acte exaltant, je dois dire que je prends tout autant de plaisir ensuite à apprécier la détresse de ma proie, qui bien que convaincue que sa fin est proche espère encore qu’un miracle puisse arriver.

– C’est chic tout de même !

– De quoi parlez-vous ?

– Une montre Gousset à son nom, c’est une petite marque de coquetterie somme toute singulière pour un…

– Pour un ?

– Eh bien ! Pour un…

– Pour un ?

– Oh ! Ne faites pas l’idiot ! Vous savez bien de quoi je parle !

– Non, pourquoi ? Je devrais ?

– Allez ! Ne me prenez pas pour plus idiote que je suis !

– Non ! Je ne vois pas !

– Eh bien, tenez, voilà, c’est justement de cela dont il s’agit !

– Ah ! Ok ! C’est de ça dont vous parlez ? Mais pourquoi tournez-vous ainsi autour du pot ? C’est tout de même incroyable que vous ayez tant de mal à me dire clairement que vous êtes surprise qu’un aveugle puisse avoir en sa possession une montre gousset personnalisée à son nom !

– Non, c’est juste que…

– Que quoi ?

– Eh bien que je trouve quelque peu inutile pour un être tel que vous d’avoir une montre avec son nom inscrit dessus.

– Ah oui ? Et pourquoi ça ?

– Vous êtes aveugle, donc…

– Eh bien, il vous en a fallu du temps ! Oui, je suis aveugle, comme vous semblez avoir tant de mal à le dire, et sachez qu’il ne s’agit pas là d’une insulte. Il faudrait tout de même que vous compreniez une fois pour toutes, que si j’en ai déjà particulièrement soupé de tous ces hypocrites euphémismes dont on m’affuble, j’ai d’autant plus de mal à accepter que l’on puisse éprouver de la gêne à dire les choses telles qu’elles sont.

– Non, ce n’est pas ça ! C’est juste que…

– Que quoi ?

– Ok ! Ok ! Laissez tomber ! Je n’ai certainement pas voulu être désobligeante…

– Pourtant, ma chère amie, vous l’avez été, et qui plus est dois-je dire, je suis quelque peu déçu et agacé, car comme je vous l’ai dit, on n’a pas de temps à perdre ! Au regard de ce qu’il vient de se passer, je me rends compte, que ces quinze minutes que j’ai passées à vous expliquer qui je suis, ont tout bonnement servi à rien !

– C’est vrai ! C’est vrai ! Vous avez raison ! Je suis idiote, et je vous prie de m’excuser !

– Ce n’est certainement pas ce que je vous demande. Je n’ai que faire de vos excuses, comme je n’ai que faire que l’on me tende le bras à peine me voit-on patienter devant un passage piéton.

– Ok ! Ok ! J’ai compris !

– J’espère bien ! Car dans le cas contraire, je ne vois pas l’intérêt que nous aurions l’un et l’autre à poursuivre cette conversation. Maintenant, pour répondre à votre question, ou du moins pour vous expliquer ce qui semble tant vous surprendre, je vous dirai, que sauf erreur ou omission de ma part, je pense m’être présenté devant vous aujourd’hui dans une tenue correcte, non ?

– Oui tout à fait !

– Rassurez-moi ! Je n’ai pas oublié mon pantalon, et ce que je porte aux pieds, là, ce ne sont pas des pantoufles ?

– Non ! Bien sûr que non !

– Où alors, il s’agit peut-être des couleurs, c’est ça ? J’ai peut-être une chaussette rouge et l’autre noire, c’est ça ?

– Mais non, pas du tout !

– Ah ! Ça doit être alors que je n’ai pas su coordonner les couleurs de ma tenue ?

– Euh… Non ! Il n’y a rien de…

– Ah, c’est sot tout de même ! J’étais persuadé d’avoir enfilé mon costume Armani noir, ma chemise Kenzo en soie noire, et mes Berluttis vernis, qui auraient dû être noires aussi…

– Mais c’est le cas ! Pour tout vous dire, vous êtes tiré à quatre épingles ! Rien ne dépasse ! On vous croirait tout droit sorti d’un spot de pub !

– Ah bien alors, je ne comprends pas !

– Non, je sais ! Je sais ! C’est moi qui suis sotte !

– Vous savez, le fait que je sois aveugle, ne m’amende pas d’avoir le désir de soigner mon apparence et de faire preuve de coquetterie, pour ne pas dire d’un certain égocentrisme, ça, je vous le concède, en ayant fait graver mon nom sur le cadran de ma montre Gousset. Si je ne me trompe pas, si vous regardez bien, je crois bien que sur ce costume que je porte, j’ai même poussé le détail à ce que mes initiales soient tissées sur le revers gauche de mon veston.

– Je vous le confirme, c’est bien le cas !

– Ah ! Vous m’en voyez rassuré ! Je suis donc bien vêtu comme j’avais envisagé de l’être ! Mais bon, quoi qu’il en soit, vous avez l’œil, et ce n’est pas pour me déplaire, même s’il vous faut encore assimiler le fait qu’un aveugle aussi infirme puisse-t-il être n’en reste pas moins une personne soucieuse de son apparence. Vous savez, le fait que je ne sois pas en mesure de pouvoir m’admirer dans une glace, ne m’empêche pas d’être sensible à l’image que j’offre à celui ou celle qui pose les yeux sur moi !

– Je comprends !

– Et pour en finir une fois pour toutes avec ma montre Gousset, si vous regardez bien, vous verrez qu’elle n’a pas de verre. Aussi esthétique et révélatrice de ma personnalité puisse-t-elle être, elle n’en reste pas moins un objet qui se doit avant tout de me donner l’heure. Si les yeux me manquent pour voir le temps filer, le toucher lui, me permet de suivre la progression de ces aiguilles sur ce cadran.

– C’est une plume de paon qui est gravée sur le cadran ?

– Oui, tout à fait ! Et pour tout vous dire, vous me rassurez, car jusqu’à aujourd’hui, on a souvent assimilé cette petite décoration que j’ai voulue sur ce cadran à un vulgaire chardon, ce qui a failli me convaincre que le travail de gravure de l’artiste qui s’en est occupé n’était pas à la hauteur de ce que je lui avais demandé.

– Ah non ! Non ! Pour moi, c’est clair comme de l’eau de roche, il s’agit bien d’une plume de paon, je vous rassure.

– Eh bien, notre rencontre aura au moins eu l’intérêt de me rassurer sur ce point !

– Oui, en même temps, il ne s’agit que d’une décoration… Si notre rencontre ne se réduit qu’à vous avoir rassuré sur ce point, c’est là un détail qui…

– qui… qui satisfait ce désir que, ce que je fais, ou que, ce que je demande que l’on fasse pour moi, soit toujours à la hauteur de mes attentes, et c’est déjà là pour moi une chose qui est particulièrement importante.

– Ne seriez-vous pas quelque peu maniaque mon cher Benjamin ? Vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je vous appelle par votre prénom, j’espère ?

– Non, bien au contraire ! J’allais même vous le proposer ! Je craignais juste que cela soit pour vous une étape dans notre relation qui serait quelque peu compliquée à envisager.

– Et pourquoi donc ?

– Je ne sais pas trop en fait ! Peut-être est-ce juste, parce que je suis un homme qui vous a avoué être un meurtrier, et qu’en cela, j’ai imaginé que vous voudriez certainement garder vos distances avec moi !

– Vous savez, à partir du moment que je n’ai pas pris mes jambes à mon cou quand vous m’avez avoué ce que vous m’avez avoué, je ne vois pas ce que cela pourrait changer à la chose, que je m’astreigne à vous appeler, Monsieur Argos…

– Peut-être tout simplement pour éviter qu’il s’établisse entre nous une relation quelque peu, ambigüe ?

– Du moment que vous me confirmez que ce n’est pas là, le passage obligé que vous imposez à vos victimes avant de vous acharner sur elle, je ne vois pas ce que cela pourrait changer à notre relation.

– J’aime bien la manière que vous avez d’aborder les choses. Votre détachement est tel, que j’en serais presque troublé si je ne savais pas qui vous êtes.

– Ah oui ? Et qui suis-je ?

– Croyez-vous que si je ne savais pas qui vous êtes, je vous aurais proposé de passer ces vingt quatre heures avec moi ? Sachant d’autant plus que vous savez que, ce délai passé, je m’apprête à accomplir, ou à ne pas accomplir un acte qui dans un cas comme dans l’autre, fait quoi qu’il en soit de moi un homme peu fréquentable.

– Ça ne me dit pour autant pas qui vous pensez que je suis ?

– Vous êtes cette belle jeune femme convaincue qu’un gars comme moi ne peut être qu’un vulgaire infirme mythomane à tel point névrosé, qu’il s’est emberlificoté sans même en avoir conscience dans un jeu de faux-semblants qui le conforte dans l’idée qu’il est au pire qu’un vulgaire copycat frustré, et au mieux, celui qui depuis des années et des années fait tourner en bourrique les autorités sur les cinq continents que compte notre bonne vieille terre.

– Je ne vois pas ce qui pourrait vous laisser penser cela ! Jusqu’à ce que vous me proposiez de prendre ce verre avec vous, je n’aurais jamais imaginé que cet aveugle qui est entré dans ce Lounge-Bar dans lequel j’ai décidé de prendre un verre aujourd’hui, serait cet homme qui m’a proposé de passer avec lui ces prochaines vingt-quatre heures.

– Jusque-là, je vous l’accorde, c’est vrai que vous ne pouviez pas alors, ne serait-ce qu’envisager que votre journée prenne la tournure qu’elle a prise ! Mais ensuite, avouez que tout ce que je vous ai raconté n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde.

– Le contraire serait surprenant, vous ne pensez pas ? Qui pourrait prendre à légère cette singulière confession que vous m’avez faite ?

– C’est là, le mot le plus adéquat je pense, pour qualifier ce que seront pour moi ces vingt-quatre heures que vous avez décidé de m’accorder.

– De quel mot parlez-vous ?

– Confession ! Oui, c’est bien d’un subit besoin de me confesser dont il s’agit. Je vous le concède, c’est vrai, j’aurais très bien pu me précipiter dans la première église du coin pour faire acte de confession, et ce ne serait pas vous, mais un pauvre babillard qui serait là, à m’écouter.

– Et pourquoi ne pas l’avoir fait alors ?

– Ai-je besoin de vous rappeler ce que je pense de la religion ? Comment pourrais-je ne serait-ce qu’avoir la faiblesse d’envisager que cette oreille qui m’aurait été offerte soit autre que celle d’un vulgaire marchand d’orémus englué dans ses propres contradictions.

– Soit ! Pourquoi pas ! Mais pourquoi moi, plutôt qu’une autre ou un autre, alors ? Et quand je vous demande cela, c’est surtout parce ce que vous avez eu la prétention de me dire il n’y a à peine que quelques secondes de cela, que vous saviez qui je suis ! Je ne vois pas ce que j’ai pu dire ou faire, pour que vous soyez à ce point convaincu de me connaître.

– Comme je vous l’ai dit, je vois ! Oui, je vois, peut-être pas au sens où vous l’entendez, mais sachez que rien ne m’échappe ! Je n’ai jamais considéré que la vue me soit essentielle pour accomplir mon ouvrage, parce que tout simplement je pense en toute objectivité être doué d’un sixième sens qui m’est bien plus utile quand il s’agit d’aller trifouiller dans le « moi » et le « surmoi » d’un individu qui éveille ma curiosité.

– Ah oui ? Alors comme ça, j’ai éveillé votre curiosité ?

– Pensez-vous que je serais là, auprès de vous, si ce n’était pas le cas ?

– Éveiller la curiosité d’autrui n’est pas une fin en soi, reste ensuite à ce qu’elle soit confortée par quelques fondements susceptibles de vous donner le désir de vous attarder sur moi, jusqu’à me faire assez confiance pour m’avouer ce que vous m’avez avoué !

– Ce n’est pas faux ! Vous marquez là, un point !

– Pourrais-je donc savoir ce qui vous a…

– … convaincu que vous étiez la personne qu’il me fallait pour ces prochaines vingt-quatre heures ?

– Oui ! Tout à fait !

– Eh bien, pour tout vous dire, je pense que vous avez en vous un, je ne sais quoi qui fait de vous un être frustré parce qu’il n’a jamais eu le courage de passer à l’acte, et qui faute de, pallie à ce manque en jouissant par procuration de la perversion d’un autre, qu’elle soit réelle ou tout bonnement fabulée. Oui, fabulée, parce que là, je vous avoue que, je ne suis pas encore convaincu du crédit que vous accordez à ce que je vous ai avoué sur moi. Je ne sais pas si je ne suis pour vous qu’un sombre affabulateur, un pauvre infirme qui n’a trouvé que la mythomanie pour s’extraire de son quotidien sclérosé par sa cécité, ou comme j’aimerais que vous le compreniez, que je suis bien ce serial killer qui par ses révélations faites, opère en vous une fascination telle, que je ne serais pas étonné que cela provoque en vous quelques excitations. Il y aurait là un je ne sais quoi de caudalisme que cela ne m’étonnerait pas ! Aussi anticonformistes puissent être mes actes, ou du moins, le récit que j’en fais, vous semblez porter sur moi un regard tout autant demandeur que consentant. Pour satisfaire un voyeur, il suffit de lui laisser la possibilité d’épier, mais en ce qui vous concerne, il semblerait que vous soyez bien plus sensible à ce jeu qui ferait de vous la complice d’un autre à qui vous offrez votre proie pour la voir se faire déchiqueter devant vos yeux, ce qui selon moi, provoque en vous une jouissance bien supérieure à celle que vous auriez pu ressentir, si vous et vous seule, vous vous en étiez occupée.

– Eh ben dites donc ! Si je pouvais avoir encore quelques doutes sur votre santé mentale, je vous avoue que dorénavant, je sais à qui j’ai affaire.

– Ah oui ?

– Vous êtes complètement malade !

– Je présume que cela veut dire que vous mettez fin à notre rencontre alors ?

– Euh…

– Euh… Quoi ?

– Allez ! Arrêtez donc de jouer avec moi ! Vous m’avez testée, n’est-ce pas ?

– Testée, c’est-à-dire ?

– Vous n’allez pas me faire croire que vous pensez réellement que je puisse être…

– … un être pervers soumis à des pulsions qu’il s’impose à contrôler ? Si c’est là votre question, je vous le dis tout de go, oui, je le pense ! Mais bon, comme je vous l’ai dit aussi, il est dans la nature de l’Homme de voir sa psyché malmenée de la sorte ! La seule chose peut-être qui vous différencie de la masse, et qui fait que j’ai ressenti ce besoin de me confesser à vous, c’est que vous semblez être une femme quelque peu plus à même à écouter, à analyser, et qui sait même à comprendre pourquoi je fais ce que je fais. J’imagine qu’il faut avoir une sacrée ouverture d’esprit, et un intellect à toute épreuve pour accepter qu’un homme tel que moi puisse partager avec vous son expérience de meurtrier.

– Parce que c’est ce que vous envisagez de faire ?

– Oui ! Je ne vois pas quel intérêt j’aurais eu de vous avouer qui je suis, si d’un autre côté, je vous interdisais de connaître les tenants et les aboutissants de ma singulière quête d’absolu.

– Votre quête d’absolu ?

– Oui ! En fait, vous pouvez appeler ça comme vous voulez ! Celui qui ôte la vie à un autre, a toujours une bonne raison de le faire, ou alors il s’agit d’un malencontreux accident, et là… Mais bon, entre vous et moi, en ce qui me concerne, ce serait un argument quelque peu abracadabrant, ou alors cela voudrait dire que je suis une personne particulièrement maladroite eu égard au nombre de victimes que j’ai déjà faites ! Je dis ça, je ne dis rien !

– Vous avez…

– Oui, j’ai !

– Mais…

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