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J'ai fait mon chemin

193 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 septembre 2002
Lecture(s) : 67
EAN13 : 9782296295322
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Mirtha Isaura CARABALLO- RUIZ

J'ai fait mon chemin

L'Harmattan

Quelques brèves explications

Les multiples. Pendant

raisons

qui

m'ont

poussée

à écrire résisté.

ce livre Certes,

sont

Une voix intérieure longtemps,

m'a toujours

rappelé

ce devoir. dévoiler

j'ai farouchement

sa vie en public n'est pas du tout agréable, sauf si l'on se trace un but positif. Il m'a donc fallu un choc émotionnel, un triste événement pour que je prenne conscience de mon refus et que j'accepte de parler. Ce fut le départ des Cubains appelés balseros et la mort tragique des pilotes cubains exilés à Miami et appartenant à l'association humanitaire « Hermanos al Rescate » (Frères au Secours). J'ai compris alors qu'il fallait que je raconte montrant mes propres souffrances, le chemin que j'ai parcouru, ainsi que le pardon est nécessaire. Mes propos ne seront, dans ces hommage au peuple cubain, au centenaire République de Cuba (1902) à laquelle

circonstances, qu'un de l'instauration de la mon grand-père a

participé, mais aussi à tous mes compatriotes qui ont vécu en exil, au milieu de l'indifférence la plus flagrante de la part de ceux qui ont la chance de respirer dans un monde libre et démocratique. Il faut briser le silence chaque fois qu'une injustice est commise et que la vie de l'homme est en danger. Ma vie n'est en aucun cas un exemple que suivre le chemin tracé par moi-même, à suivre. Je n'ai fait et qui a quelquefois

été altéré et dévié de sa trajectoire par des circonstances imprévues. Nous sommes tous les arbitres de notre propre destin. J'ai voulu faire connaître les circonstances et les systèmes dans lesquels j'ai vécu. Vous dire que « l'habit ne fait pas le moine» de différentes la connaissance car sur mon chemin, de personnes 7 j'ai rencontré des hommes religions et pensées politiques. honnêtes Parmi eux, j'ai fait

dans leurs actes et leurs

pensées. V ous décrire ces rencontres d'un dépassent, parfois, la pensée cartésienne. Le but de mon

autre monde,

qUi

livre est de faire méditer

sur le monde

d'aujourd'hui dominé par« l'ego ». Il est certain que c'est une époque qui s'en va, laissant un triste héritage de guerres, de haine, d'intolérances vous disant et de misère. Mais je peux vous réjouir en et la vérité approchent, elles sont que la paix

reconnaissables à ces belles paroles pleines de sagesse de Sathya Sai Baba et qui viennent de la bouche du Christ: « Il n'y a qu'un seul Dieu d'amour - Il est omniprésent; Il n'y a qu'une seule religion - la religion de l'amour; Il n'y a qu'une seule caste - l'humaine; Il n'y a qu'une seule langue - celle qui vient du cœur. » Peut-être qu'un jour l'homme comprendra le sens de son existence et que, sur cette base solide de paix, il construira le bien-être de l'humanité.

A mes chers enfants et petits-fils. Que votre cœur s'ouvre comme le lotus sortant des profondeurs des eaux pour accueillir la lumière de l'amour, la connaissance et la sagesse!

I - Cuba

La maison coloniale
Mes premiers pas résonnèrent dans la maison coloniale de mes grands-parents. Quand je dis «coloniale », il ne s'agit pas de la fameuse maison de Scarlett O'Hara à Adanta, mais d'une vieille et immense maison avec de hautes fenêtres de style andalou. Pour ce qui est du pays choisi, le Créateur céleste m'envoya dans une île d'une beauté infmie : des millions de palmiers et de plages paradisiaques ont toujours fait d'elle la Perle des Antilles. Ce fut ainsi que le 17 juin 1944, je vis le jour à La Havane, à Cuba. Après vérification du calendrier, à la recherche du saint dont je devais porter Mirtha Isaura. Nilda, de son partagea avec moi cette enfance gaie et insouciante le prénom, mes parents décidèrent de m'appeler prénom,

Outre les cousins, une sœur aînée m'accueillit.

vécue dans la maison coloniale. Notre mère fit de nous des sœurs jumelles, nous habillant pareillement malgré la différence de deux ans qui nous séparait. Des jours heureux m'attendaient dans cette magnifique demeure qui bourdonnait des cris joyeux et des rires des enfants mêlés aux allées et venues des tantes occupées à leurs tâches ménagères. maternelle, Sebastiana Bello Rodriguez, était Ma grand-mère

fille de colons espagnols. C'était une très belle femme aux cheveux blonds et aux yeux noisette. Cette beauté venait de l'union d'un père espagnol et d'une femme qui avait l'air d'une Indienne d'Amérique du Nord. C'était l'impression que j'avais, chaque fois que je voyais le portrait de mon arrière-grand-mère Micaela. Quant à mon arrière-grand-père, 11 seule sa photo permet

de se faire une idée de sa personnalité: c'était un homme de la grande bourgeoisie espagnole! Mon grand-père maternel, Aurelio, était fils d'une femme noire devenue esclave et d'un Chinois cantonais. Vétéran de la guerre d'indépendance, grandpère disait toujours que « l'union fait la force ». Voilà pourquoi la plupart des couples mariés vivaient avec eux. Seul un malheur pouvait changer cette loi. De toute évidence, c'est grand-mère qui nous a transmis ce merveilleux don de la tolérance. Douce et gentille, elle ne gardait que le meilleur en elle: l'amour pour les autres! Le fait d'appartenir à une famille coloniale aisée, ne l'empêcha point d'aimer mon grand-père, fils d'une esclave noire. De cette union, douze enfants Lydia. Une trentaine de petits-enfants naquirent dont ma mère, f1!ent la joie plus tard de portaient De mes grandschose. Je n'ai vu

la famille Ruiz Bello. A eux seuls, tous ces mômes l'empreinte de toutes les races du monde! parents paternels, je ne connais pas grand

grand-père qu'une seule fois dans ma vie, à l'âge de huit ans. De lui, j'ai gardé en mémoire son allure de jeune homme et son physique très indien. De grand-mère, je sus par les récits de ma mère qu'elle était une femme très belle aux yeux verts. Mes six premières années furent heureuses dans cette grande demeure. Entourée de mes parents et de tout ce régiment familial, nous, les enfants, avions mille et une façons de jouer et ne connaissions ni l'ennui ni la solitude. L'atmosphère au foyer était toujours très gaie. Grand-mère Sébastiana nous aimait beaucoup et consacrait une partie de son temps à nous conter des histoires. Au grand désespoir des parents, l'heure des repas était pour nous un moment de joie et de divertissement. Autour d'une grande table se réunissaient toutes les couleurs d'une mosaïque d'enfants créoles: Blancs, Noirs, Chinois, Indiens et Juifs. Mettre de l'ordre à table n'était pas chose facile et il fallait toujours 12 commencer par: asseyez-

vous correctement, ne touchez pas, ne parlez pas la bouche pleine! Puis les répliques des enfants fusaient: je n'aime pas ça, retire ton doigt de mon potage! En fait, le pire, c'était lorsque l'un chipait la banane frite de l'autre dans son assiette: impossible de la réclamer! La patience asiatique nous était d'un grand secours au moment manquions chinoise d'entre nous, des repas. Heureusement, la lourde tâche nous n'en de nous pas dans la famille: c'était à la tante Dora, la plus

qu'incombait

surveiller. D'ailleurs, elle devint maîtresse d'école, preuve qu'elle savait s'y prendre avec les enfants. Comme notre enfance était belle et insouciante! Dans notre famille, nous n'avions jamais prêté attention à la couleur de la peau des uns et des autres! C'est ainsi que les murs de cette maison coloniale vibraient en ondes harmonieuses et nous enfermaient dans notre monde paisible. Malgré son aspect vieillot, ses grandes fenêtres avec des barreaux lui donnaient un certain charme. Je m'y agrippais, et je pouvais observer le passage des tramways qui faisait trembler l'asphalte, mais aussi la maison. Mais le plus triste était invalides souffrant de poliomyélite, venus de voir les enfants

surtout de la campagne profonde et pauvre. Ils se dirigeaient vers l'hôpital situé au bout de la rue: les uns avec des plâtres, d'autres bandés. J'ai dû porter moi-même un plâtre du fait de ma désobéissance. Un jour, ma mère trouva un petit oiseau mort et le jeta dans le jardin de nos voisins, la famille Pacheco. Voulant le récupérer, je montai sur le mur hérissé de morceaux de verre cassé. J'entends encore le cri de peur de ma mère: « Descends de là immédiatement! » Je me blessai au genou, les tendons coupés sortant comme des serpents nacrés. J'étais plus horrifiée par les tendons que par la vue du sang! Maintenant moi aussi, j'avais un plâtre et une belle cicatrice fin aux escalades. pour plus tard. Cela mit

13

Dans la cour de la maison trônait un palmier magnifique et majestueux qui caressait le toit de ses immenses feuilles. Généreux, il nous donnait de l'ombre et aussi des noix de coco. Mais ce bonheur ne devait pas durer. Un jour, un cyclone s'abattit sur l'île, détruisant et emportant tout ce qui se trouvait sur son passage. Le palmier céda aux rafales de vent et tomba sur le toit de la cuisine, déstabilisant les murs de notre maison. Cet accident fut pour les parents le prétexte idéal pour quitter le nid familial sans regret ni offense veuve lorsque à grand-mère qui était déjà la joie que j'avais un an. Aujourd'hui, j'imagine

cet événement causa à tous ceux qui voulaient partir de cette maison et je crois les entendre dire : « Béni soit le cyclone et merci au palmier pour son geste salvateur et libérateur! » Chaque famille prit alors une destination différente: les

unes déménagèrent loin, d'autres très près de grand-mère comme nous le f11TIesnous-mêmes. Ces déménagements nous marquèrent beaucoup. Je fus l'une des premières à en souffrir. J'avais six ans le jour où mes parents quittèrent la maison de mes grands-parents. Quant à grand-mère, elle s'installa avec deux de ses filles dans une petite maison rien de semblable, moderne qui n'avait ni de près ni de loin, à la maison coloniale.

La nouvelle petite maison
Dans notre nouvelle petite maison, nous menions une vie tranquille avec nos parents. Notre douce mère s'occupait de ses filles, tout en aidant notre père dans son petit commerce de tamalesl. Les samedis et dimanches, nous allions à notre église baptiste bien-aimée où nous chantions le cœur plein de joie. Toute la famille semblait heureuse. 1 Tamales: papillottes de maïs moulu cuites dans leurs feuilles. 14

Notre vie se déroulait sous le régime de Batista2. Les petites difficultés, par-ci par-là, ne troublèrent jamais notre existence, car nos parents nous entouraient d'une affection débordante d'amour. Rêveuse, j'emmenais avec moi, dans les « bagages» de mon cœur, un brin mélancolique, mes meilleurs souvenirs d'enfance. Je devenais de plus en plus rêveuse, passant une partie de mon temps à réinventer la maison coloniale où tout était si parfait et la nature rayonnante de couleurs. Mais ce n'était plus qu'un doux songe. Alors, pour revivre ma petite enfance, je m'évadais dans mes pensées. Avant de m'endormir, je faisais une prière à mon ange gardien et tout de suite après, je m'envolais dans mes rêves. Je me voyais toujours flottant audessus des immeubles comme si j'avais des ailes. En grandissant, je n'aspirais plus qu'à voyager. Cuba me paraissait trop petite et les habitudes monotones. Curieuse et aimant l'aventure, j'avais la sensation que l'espace me manquait énormément dans cette petite maison. Quelques années s'écoulèrent où je vivais toujours, malgré moi, dans le souvenir de nos jeux d'enfants résonnant dans la maison de mes grandsparents. Au fIl du temps, les cris des enfants s'éloignèrent, laissant la place à un grand besoin d'espace et de mouvement, indispensables à mon équilibre physique et mental. J'avais en moi ce désir ardent d'aventure et j'étais presque sûre qu'un jour je réaliserais mon rêve. Notre beaucoup nouvelle demeure, bien qu'elle fût petite, me plaisait et, avec ma sœur, nous nous promenions dans le d'en face où quelques vaches broutaient les sœurs l'herbe. Elenita et

vaste terrain

Nous avions déjà nos copines bien-aimées, Juanita, mais aussi la vache Carmelita.

2 Fulgencio Batista: président entre 1940 et 1944 et de 1952 à 1958. 15

A quelques centaines de mètres de notre maison se trouvait la voie ferrée. A chaque apparition de la locomotive la terre tremblait, faisant sortir les enfants des maisons qui couraient derrière la délicieuse « sucette». A vrai dire, la sucette était la canne à sucre, entassée dans les wagons pleins à craquer! Si le début du spectacle était très gai, il finissait toujours de façon tragique. Les enfants, voulant chiper la canne, grimpaient sur les wagons en marche et se mutilaient parfois en retombant sous les roues. Ma sœur et moi assistions toujours au spectacle de loin. Nos parents nous interdisaient de nous approcher de la voie ferrée. Un jour, attirée par la curiosité et désobéissant à mes parents, j'osai traverser la voie ferrée. Ce que je découvris était stupéfiant: de petites maisons faites de cartons et de toute sorte de matériaux de récupération étaient alignées en rang d'oignons. Jamais je n'aurais imaginé qu'une telle misère pouvait exister tout près de nous. Dans cet endroit, la pauvreté régnait en maître avec un pouvoir absolu. V oulant en savoir un peu plus, je descendis pour mieux voir l'intérieur des maisons. Dans certaines d'entre elles, il y avait peu de meubles, mais chaque chose était rangée à sa place. Il est vrai que pour un Cubain,

l'eau, le savon et le déodorant sont des choses primordiales dans la vie, après la nourriture! Ces gens-là, malgré leur pauvreté, étaient plus ou moins propres. Le plus triste était de voir des petits enfants avec un gros ventre et le nombril protubérant. Je ne me souviens pas combien de temps je restai là, immobile, devant cette désolation qui me donnait des frissons. Ces images resteront gravées dans ma mémoire pendant un certain temps et hanteront mes nuits de cauchemars, m'annonçant qu'un jour mon tour viendrait! Mais avec les années, ces images s'évanouirent et je cessai d'y penser. de mon financière

Chez nous tout allait très bien. Le petit commerce père marchait de mieux en mieux. Notre 16 condition

s'améliora au point de pouvoir commencer à construire une grande maison. Aucun nuage ne s'annonçait à l'horizon, le soleil du bonheur de famille. brillait de toute sa splendeur, illuminant notre vie

Premier pensionnat
Ce soleil s'éteignit dans notre cœur le jour où nos parents nous annoncèrent la « bonne nouvelle» : - Mes enfants, vous allez faire vos études une très bonne école privée! Afm préparatifs brèves. Ce jour-là, le soleil était au zénith et l'atmosphère lourde. Il faisait tellement chaud que l'on aurait pu faire cuire un œuf sur l'asphalte. Une belle voiture des années cinquante s'arrêta devant la maison. Une fois les valises dans le coffre, nous prîmes place avec notre mère sur le siège arrière. Assise sur les genoux de ma mère, j'essayais de respirer un peu d'air frais, mais il était étouffant et me rendait plus malade que je ne l'étais déjà. Ma sœur aînée était comme d'habitude, très calme. Depuis toute petite, santé fragile: très peureuse Enfin, elle aimait se montrer et incapable d'entrer très courageuse dans une chambre d'aspect malgré sombre. lugubre. sa elle ne craignait pas la nuit, tandis que moi j'étais devant une maison que nous n'ayons pas le temps pour le départ primaires dans les très

d'y réfléchir,

furent vite faits, les explications

le taxi s'arrêta

On aurait dit que celle-ci n'avait jamais été repeinte depuis le Moyen Âge. La vue de cette façade augmentait mes nausées et mes vertiges. Ma mère, en voyant mon état, dit à mon père: - Crois-tu qu'on doive la laisser aujourd'hui? - Ce n'est pas grave!. .. répondit mon père.

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Ma sœur et moi, traînant les pieds, flffies notre entrée dans ce lieu qui sentait la tristesse et où les larmes et la souffrance allaient de pair. Une femme d'un certain âge nous reçut très gentiment. Une demi-heure plus tard, nos parents quittèrent l'établissement, non sans nous rappeler sages et attentives. Nos parents partis, derrière eux. A ce moment-là, gravité de la situation. à nos devoirs: être la porte se referma la

ma sœur et moi comprîmes ne t'inquiète ici!

Nilda, me tenant par la main, me disait pas, petite sœur, dans cet internat nocturne. C'était

tout bas en signe de consolation: nous n'allons pas rester longtemps Des nuits de cauchemars où les larmes

nous attendaient un concert

des filles faisaient

surtout la nuit qui nous mettait mal à l'aise. Ne pas sentir la présence de nos parents à nos côtés, à cet âge-là, nous poignardait le cœur. Nous gardions le souvenir de notre père qui nous contait des histoires drôles, et nous allions au lit le cœur plein de joie et de rêves. Quant s'occuper Habituées de ses filles avec beaucoup à la liberté, aux grands à notre mère, elle aimait de soin espaces, et d'amour. nous avions

l'impression d'être dans une prison. La vie de famille avec nos parents nous manquait beaucoup: nous ne verrions plus nos copines Elenita et Juanita, ni la vache Carmelita, je n'entendrais plus le sifflement de la locomotive, fini notre chère église baptiste où nous allions chanter. Mais qu'avions-nous fait de mal pour recevoir pareil châtiment? Il ne se passait pas une seule nuit sans que nous ne priions Dieu de nous sortir de ce maudit internat. Les dortoirs se résumaient à des chambres plus ou moins grandes avec des lits pliables. Une longue pièce en forme de navette servait de salle à manger et en même temps de classe. Elle avait pour tout mobilier une longue table où l'on mangeait tous les jours de la La salle de bain (si farine de maïs et où l'on écrivait également.

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l'on peut appeler ainsi cette chose-là) n'était qu'une petite pièce d'un mètre carré avec des tuyaux rouillés et de l'eau froide. Pour les sanitaires, je ne trouve même pas les mots! Deux femmes au regard glacial dirigeaient cet internat. On aurait dit qu'elles étaient sœurs. Il y avait une autre personne très maigre, apparence, au regard triste qui, par sa conduite et son semblait être la femme de ménage de

l'établissement. C'était une jeune fille toujours silencieuse et d'aspect malingre. On pouvait lire dans ses yeux qu'elle avait quatorze ans. Elle était très souvent punie, pour un oui ou pour un non. Nous apprîmes plus tard qu'elle était orpheline. A la mort de ses parents, comme plus personne ne payait l'école, la pauvre petite devint la bonne à tout faire. Elle pleurait presque toutes les nuits, se plaignant que sa vie était aussi noire que sa peau, qu'elle se sentait esclave de sa misère et de son destin. Des mois et des mois passèrent, plus tristes les uns que les autres. Ma sœur et moi passions notre temps à nous lamenter. Pendant les leçons, j'étais submergée de tristesse et de grosses larmes tombaient sur le cahier, inondant le papier. Ces larmes provoquèrent plusieurs punitions qui consistaient à nous faire agenouiller sur des petits grains de maïs. Certes, le vendredi soir, nos parents nous récupéraient. Mais la seule pensée du retour dans cet endroit lugubre nous en gâchait déjà la sortie. Un dimanche, pendant le repas avec nos parents, ma sœur et moi étions très silencieuses. Mère nous trouvait un peu bizarres, mais père attribuait notre comportement à l'excellente éducation reçue dans cet internat. Le soir, avant le départ pour la « prison », nous reprîmes encore la même chanson: « pas de cette école ». Malgré nos suppliques et nos pleurs, elle nous attendait plus que jamais. Ma santé mesure que se dégradait mes leucocytes et je maigrissais augmentaient. 19 vite au fur et à Enfin, ma mère

remarqua mon état et décida de se renseigner sur la nourriture. Quelle ne fut pas sa surprise d'apprendre que ses filles ne mangeaient pas correctement et se lavaient dehors avec de l'eau froide! Cela la mit hors d'elle! En effet, mère faisait toujours chauffer l'eau pour notre toilette. Le départ de cette prison ne se fit pas attendre. En un clin d'œil, nous fûmes libérées! De retour à la maison, la vie nous souriait. Nous retrouvâmes nos copines, la vache Carmelita, les enfants et la locomotive! nos parents, lumière. d'eux. Nous étions tellement contentes qu'à l'appel de nous arrivions plus vite qu'à la vitesse de la rien ni personne ne pourrait nous séparer

Maintenant

Le bonheur

familial s'envole

L'année 1954 nous apporta la joie avec la naissance d'une petite sœur très mignonne. L'événement nous combla de bonheur. Maintenant perturber nous serions trois sœurs! Rien ne semblait la tranquillité ni l'équilibre de notre famille. En réalité, naissance de notre porte: une grande sœur qui en

ce dernier était très fragile. Cinq mois après la Maritza, le malheur vint frapper de nouveau à notre père partit vivre ailleurs. Ce départ fut tragédie dans notre vie et c'est notre pauvre petite

ferait les frais. Elle ne s'en remettra jamais et en voudra à son père jusqu'à sa mort. Qu'était-il arrivé à notre père pour partir de cette façon précipitée? Avant la séparation, Nous n'avons jamais compris! afin ma pauvre mère alla voir des médiums

de sauver son couple: espiritistas et santeros. Unanimes, tous lui confttmèrent qu'il n'y avait rien à faire, que le mal était réel et qu'il fallait l'accepter avec résignation et courage. Mes parents divorcèrent! Du jour au lendemain, notre vie bascula et nous dûmes vivre dans une seule petite chambre. 20 Pour notre pauvre

mère, c'était une tragédie.

Parfois,

elle prononçait

des paroles

très étranges pour moi, en disant: « Qu'ai-je fait dans une autre vie pour mériter pareil châtiment? » Ce fut alors que notre enfance prit fm. Ma sœur et moi (âgées de douze et dix ans) devions nous occuper de la petite dernière pendant que ma mère travaillait comme bonne de temps en temps chez les gens riches. Fini alors les jolies robes d'organdi brodées qu'elle nous faisait, fmi les promenades fmi surtout, merveilleuses au centre de La Havane la vie de famille, l'église et la fête foraine. Mais baptiste et les fêtes nous venions allaient se

de Noël. Sans nous en apercevoir,

de faire notre entrée dans la pauvreté.

Les épreuves

succéder et mon enfance cesserait d'être ce qu'elle avait été: un vrai bonheur! Notre confort. trouvait moi! restriction nouvelle demeure était trop petite et sans aucun mètres Cette carrés se vie de pour

Au milieu de la chambre un grand lit où dormaient Le bébé avait au moins dura très longtemps

de quinze

ma mère, ma sœur Nilda et son lit à lui!

et je fis tout mon possible

ne pas prêter attention à nos conditions de vie. Notre mère, pour nous consoler, nous répétait toujours que nous n'étions pas pauvres mais simplement « sans argent»: pauvres et misérables poubelles sont ceux qui ramassent et qui n'ont de la nourriture dans les Rendons pas de toit. Elle avait raison!

grâce à Dieu pour ce qu'il nous accorde encore. Nous avions un toit sur nos têtes et de quoi manger! Malgré cette situation continuais à l'aimer, difficile et le départ de mon père, je souvenirs

gardant

de lui les meilleurs

d'enfance vécus à ses côtés. C'était un homme au caractère très ouvert et gai. Certes, ma mère m'en voulait un peu mais je l'aimais toujours, quels que fussent ses défauts et ses qualités. Je 21

considérais que nous, ses filles, n'avions problèmes intimes.

pas à juger. C'était leurs j'allais famille avoir nous

Mon adolescence pointait déjà à l'horizon, quinze ans. Le manque d'argent dans notre empêchait de fréquenter le rock and roll qui était à la mode. Heureusement, furent vite effacés grâce à l'apparition

le cinéma ou de sortir pour aller danser ces chagrins Le soir parfois il nous de notre cousin Pedrito.

Nous étions comme frère et sœurs, toujours ensemble. après son travail, il venait nous voir, nous apportant quelque chose à manger. Les samedis et dimanches,

emmenait au cinéma. Grâce à lui, je pus profiter de cette époque où Elvis nous faisait rêver avec LiJve me Tender. De tous mes cousins, il était le plus généreux et le plus attentif. Il fut le seul avec mes sœurs et ma mère à me souhaiter un bon anniversaire le jour de mes quinze ans, fête très célébrée à Cuba. Ce jour-là, une pluie torrentielle ne cessa de tomber toute la journée. Ne pouvant sortir, je pleurai jusqu'à la tombée de la de nuit. Je crois que j'aurais pu inonder la cour de la maison

mes larmes. Le lendemain, j'avais les yeux tellement rouges et gonflés que je ressemblais à une Chinoise piquée par une guêpe. Malgré tous ces ennuis, je me sentais plus forte pour lutter contre l'adversité et trouver le courage pour affronter cette vie quotidienne si dure. Avant de m'endormir, des pensées et des images affluaient dans ma tête, surtout les images de la misère des « maisons de carton ». Il était certain que la pauvreté m'avait rattrapée. Est-ce que cette rencontre était le fruit du hasard? Non, je ne le crois pas! Aujourd'hui, il me vient à l'esprit des souvenirs de notre enfance, lorsque notre mère nous rappelait de tout manger et cesser de nous plaindre, car Dieu pourrait nous l'enlever un de ces jours. Certes, la pauvreté pas aussi terrible frappait alors à notre porte, mais elle n'était gens de la voie ferrée. que celle des

22

Cuba avant 1959 Notre père, malgré son départ, poursuivait ses efforts pour nous donner une bonne éducation, mais les déménagements répétés n'arrangeaient rien. Parfois, il était impossible pour notre nous avions. nourrir mère de payer le loyer. Alors, menaçait de jeter dehors sans scrupules, la police que nous le peu de meubles

Ce que notre père nous donnait suffisait à peine pour les trois bouches de ses filles. Ah ! Quelle époque que corruption, mafia, torture et pauvreté s'affichait au centre il fallait aller la chercher étaient le de La à l'intérieur Cependant le luxe

celle de Batista: quotidien. Havane!

La vraie pauvreté,

du pays, surtout dans les campagnes et dans les bidonvilles de la périphérie. Tout cela semblait contradictoire, car en même temps, il y avait un autre Cuba qui se construisait bien développée. Certes, avec une à infrastructure améliorer. le côté social restait

Mais il ne faut pas fermer les yeux devant la vérité avant

des œuvres réalisées par Batista ou par d'autres présidents

lui. Beaucoup de touristes et même la nouvelle génération du peuple cubain ne savent pas que la plupart des hôpitaux à Cuba ont été construits seuls leurs noms donner une gratuitement. pendant le gouvernement de Batista et que ont été aujourd'hui changés. Je pourrais en

longue liste où l'on pouvait recevoir des soins Et même, des médecins venaient nous consulter à De cela, je me souviens!

domicile gracieusement.

La Havane, capitale très appréciée pour sa valeur architecturale coloniale et historique, se modernisait tout en gardant son style. Qui ne se souvient de la construction de ces merveilles sous le régime de Batista: la Plaza Civica José Marti, appelée aujourd'hui Plaza de la révolution, le tunnel sous la baie de La Havane et les premiers 23 immeubles hauts et majestueux