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J.B. PONTALIS

De
299 pages
J.-B. Pontalis est à la fois témoin et acteur de l'histoire de la psychanalyse dans la seconde moitié du XXe siècle, et c'est en tant que tel que sera interrogée son oeuvre. Le présent ouvrage se donne pour but d'explorer, à la croisée de la psychanalyse et de la littérature, l'oeuvre de J.-B. Pontalis, en privilégiant les liens que cet auteur a tissés avec Perec, Sartre et Lacan.
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J.-B. PONTALIS Une œuvre, trois rencontres:

Sartre, Lacan, Perec

L' œuvre et la psyché Collection dirigée par Alain Brun L'œuvre et la psyché accueille la recherche d'un spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l' œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.
C. DESPRATS-PEQUIGNOT et C. MASSON (Sous la dir.), Métamorphoses contemporaines: enjeux psychiques de la création, 2008. Philippe WILLEMART, Critique génétique: pratiques et théories,2007. Roseline HURION, Petites histoires de la pensée, 2006. Michel DAVID, Amélie Nothomb, le symptôme graphomane, 2006. Jean LE GUENNEC, La grande affaire du Petit Chose, 2006. Manuel DOS SANTOS JORGE, Fernando PESSOA, être pluriel. Les hétéronymes, 2005. Luc-Christophe GUlLLERM, Jules Verne et la Psyché, 2005 Michel DAVID, Le ravissement de Marguerite Duras, 2005. Orlando CRUXÊN, Léonard de Vinci avec le Caravage. Hommage à la sublimation et à la création, 2005. Monique SASSIER, Ordres et désordres des sens. Entre langue et discours, 2004. Maïté MONCHAL, Homotextualité : Création et sexualité chez Jean Cocteau, 2004. Kostas NASSIKAS (sous la dir.), Le trauma entre création et destruction, 2004. Soraya TLATLI, Lafolie lyrique: Essai sur le surréalisme et la psychiatrie,2004. Candice VETROFF-MULLER, Robert Schumann: l'homme (étude psychanalytique), 2003 CRESPO Luis Fernando, Identification projective dans les psychoses,2003. LE GUENNEC Jean, Raison et déraison dans le récit fantastique au XIXème siècle, 2003. DAVID Paul-Henri, Double langage de l'architecture, 2003. VINET Dominique, Romanesque britannique et psyché, 2003. LE GUENNEC Jean, États de l'inconscient dans le récit

fantastique 1800-1900, 2003.

Mariane

PERRUCHE

J.-B. PONTALIS Une œuvre, trois rencontres:

Sartre, Lacan, Perec

L'HARMATTAN

~ L' Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusi on. harmattan@wanadoo. harmattan I @wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-05300-7 EAN : 9782296053007

Retnerciem.ents

Cet ouvrage fut d'abord une thèse. Ma gratitude va en tout premier lieu à mon directeur de thèse, François Richard (Professeur à l'université Paris7-Denis Diderot), pour sa confiance et les encouragements qu'il m'a prodigués tout au long de mon travail de recherche. C'est également lui qui m'a encouragée à publier ma recherche. Je remercie ensuite J.-B. Pontalis, qui a bien voulu me recevoir à plusieurs reprises, pour son accueil chaleureux et bienveillant. Anny Dayan-Rosenman, maître de conférence en littérature à l'université Paris7-Denis Diderot m'a ouvert la voie de la recherche lorsque je travaillais sur Georges Perec. On en trouvera de nombreux échos dans cet ouvrage. Je tiens à remercier également tous mes proches qui m'ont aidée, soutenue et entourée pendant toutes les étapes de mon travail, de la recherche à l'écriture de cette thèse, puis à sa publication sous sa forme actuelle. Dominique Perruche avant tout pour son infatigable soutien pendant ces nombreuses années. Marielle David, sans qui, certainement, tout ceci n'aurait pas vu le jour. Enfin que soient remerciées mes amies, Isée Bernateau pour ses nombreuses relectures et ses conseils avisés, et Aurélie Lagarrigue pour sa précieuse présence et ses stimulantes recherches.

Préface de François RICHARD

L'originalité de la démarche de Mariane Perruche doit être saluée. La thèse soutenue par ].-B. Pontalis selon laquelle une œuvre trouve son origine dans une multitude de transferts, est appliquée à Pontalis luimême. Une conceptionélargie du transfert (entre personnes, entre personnes et textes, entre textes) se dégage de ce livre, à mi-chemin entre une approche littéraire et une approche psychanalytique. Cette conception permet de mettre en évidence chez Pontalis un réseau de transferts dont quatre sont fondateurs: Freud, Perec, Sartre et Lacan. Mais l'essentiel réside dans la mise en récits de ces transferts, entre une lecture qui met l'accent sur la lettre et une lecture plus attentive à l'incarnation, du côté des patients en analyse. Le psychanalyste transférerait-il sur l'écrivain, sur une possible littérature appliquée à la psychanalyse, pour mieux instituer la tiercéité et la distance propres à sa situation analytique? Entre transfert du patient sur l'analyste et transfert de l'analyste sur le patient-écrivain (Perec), entre l'histoire de cas et la fiction, Pontalis invite à penser la multiplicité du [ch (Je, Moi-Sujet) freudien, et, du même coup, la complexité du dispositif interlocutoire de l'interprétation. S'intéressant à la fermeté du style de l'écrivain, il éclaire indirectement ce qui constitue l'efficience de la parole de l'analyste. La psychanalyse exportée hors les murs de la pratique clinique ne vise sans doute pas autre chose que de faire saillir, par différence, la spécificité de l'analyse à proprement parler. Mariane Perruche, dans ce beau livre issu d'une recherche effectuée dans le cadre de l'Ecole Doctorale de recherches en psychanalyse et en psychopathologie de l'Université Paris-7 Denis Diderot, nous en restitue l'essentiel, loin de tout discours doctrinaire. Elle a compris que le lecteur est l'analysant du texte (comme le dit Green), remontant méthodiquement la généalogie des narrateurs vers un foyer originaire du sens, pour y découvrir, comme Freud le dit du rêve, l'infini d'une imagination radicale que nul discours ne restituera. Pour le dire autrement, l'écriture met au travail les théories sexuelles inconscientes pour nous les rendre sensibles, et pour cela renonce à l'herméneutique. Lorsqu'on lit Perec ou Sartre avec Pontalis, on comprend que ces écrivains auraient pu produire des théories

psychanalytiques rivales de celles de Freud, ils l'ont d'ailleurs fait en partie. Mais on comprend aussi qu'il fallait que ces tentatives avortent pour que la littérature continue à éclairer le psychanalyste sur les voies toujours singulières de la subjectivation.

Introduction

«D'où nous vient l'amour des commencements sinon du commencement de l'amour? »1

1. Présentation
J.-B. Pontalis, coauteur du Vocabulaire de la psychanalyse, est à la fois témoin et acteur de l'histoire de la psychanalyse dans la seconde moitié du XXème siècle, et c'est en tant que tel que j'interrogerai son parcours et son œuvre. Elle est un prisme, à travers lequel on peut lire les enjeux cliniques, épistémologiques et philosophiques des différents mouvements psychanalytiques en France depuis les années 1950. Les relations privilégiées que Pontalis a nouées avec des figures majeures du XXème siècle, principalement Sartre et Lacan, ses relations avec l'écrivain Georges Perec, dont il fut le psychanalyste, font de son œuvre un observatoire privilégié pour analyser les relations complexes entre la psychanalyse, la littérature, et la philosophie. Pontalis se prête, sans doute mieux qu'aucun autre psychanalyste de son temps, à ces croisements féconds, car il a su les conjuguer, sans jamais renoncer ni à l'une ni à l'autre de ces disciplines. Travailler ainsi à la croisée entre diverses disciplines représente un certain danger pour le chercheur, qui ne saurait plus où se situe son objet de recherche, ni dans quel domaine de pensée il opère. Ma méthode m'a permis de croiser littérature et psychanalyse, philosophie et psychanalyse. Je travaille pour une part dans une perspective génétique: d'où vient l'écriture de Pontalis ? C'est la question que Pontalis lui-même ne cesse de travailler dans sa double pratique de la psychanalyse et de l'écriture. Sans me livrer exclusivement à un travail d'historienne, j'envisagerai l'œuvre dans l'histoire du mouvement psychanalytique et j'aurai recours à la diachronie, notamment pour tenter d'analyser le transfert de Pontalis sur Lacan. Pontalis écrit et publie. Il s'inscrit dans des groupes, des
1

J-.B. Pontalis, L'Amour des commencements,Paris, Gallimard, coll. Folio, 1986.

associations, il a crée des revues. Des liens se créent l' œuvre se forme, puis ont lieu des ruptures, véritables dans lesquels la pensée et l' œuvre se dégagent. C'est perspective d'une mise en récit des liens et des ruptures, le levier essentiel du transfert. L'étude des transferts méthode et le véritable objet de mon propos.

autour desquels moments créatifs donc dans cette que je ferai jouer est à la fois la

Pour le chercheur en psychanalyse, on ne peut éliminer une dimension auto-analytique, surtout sur cette question du transfert: il s'agit de trouver sa place dans une chaîne multi-transférentielle au bout de laquelle se trouvent Freud et Lacan, Sartre et Perec. Avoir pour objet de recherche un texte, et non un cas clinique ou une catégorie nosographique, entraîne un certain mode de transfert, et ce d'autant que j'ai rencontré Pontalis à plusieurs reprises pendant mon travail d'écriture. Le transfert joue donc à tous les niveaux: entre les textes, qui « transfèrent» entre eux, entre les personnes qui se croisent, et entre les personnes et les textes. Freud place le double dispositif de l'écriture et du transfert au cœur de l'expérience et de la théorie psychanalytiques. C'est cette double expérience, que l'on pourrait appeler l'écriture du transfert, qui est l'objet de mon propos. L'écriture, qui dans la vie de Pontalis est indissociable de sa pratique de la psychanalyse, est venue d'un transfert « à deux têtes », que Pontalis a longtemps tenté de concilier: transfert sur Sartre, qui était son professeur de philosophie au Lycée Pasteur en 1941, et transfert sur Lacan, en 1954, lorsqu'il assistait à son séminaire à Sainte-Anne, alors qu'il faisait avec lui une psychanalyse didactique. On peut interroger toute l' œuvre de Pontalis à la lumière de ce double transfert. Comment devient-on soi-même, comment devient-on Pontalis, quand on a transféré sur Sartre et sur Lacan, «ces deux monstres d'intelligence, ces deux

possédés du langage, ces deux êtres ignorant la mesure »2 ? Toute son
œuvre répond à cette question. Les œuvres à la première personne, L'Amour des commencements,L'Enfant des limbes, Fenêtres, et un grand nombre de ses écrits théoriques, sont une réflexion sur ce que l'on

pourrait appeler les
jouer à l'infini tempéré» .

«

destins du transfert». L'écriture de Pontalis vient
sur la partition du «Transfert bien

ses variations

2

J.-B.

Pontalis,

Après Freud, Paris, Gallimard,

colI. Tel, 1968, p. 380.

10

2. Mise en récit et en réseau des transferts Je suis partie d'une première hypothèse de recherche, qui inversait la relation analyste/analysant, en postulant l'existence d'un transfert de Pontalis sur l'écrivain Georges Perec. Je ne parle pas seulement - même s'il est aussi question de cela - de son contre-transfert d'analyste dans la cure et hors la cure, mais d'un véritable transfert, qui a initié chez Pontalis un travail d'écriture, comme on dit un travail de rêve. L'idée initiale de ce livre était de mettre au jour, à travers la mise en forme du cas Perec, la genèse d'une écriture littéraire. A partir de cette première hypothèse d'un transfert sur Perec, j'ai continué à lire Pontalis, et surtout

son autobiographie L'Amour descommencements, est aussi un qui

«

récit de

transfert ». J'y ai fait une découverte, qui s'est muée assez rapidement en certitude: bien avant le transfert sur Perec avaient eu lieu d'autres transferts, et notamment un transfert fondateur, pendant l'année de philosophie, lorsqu'il fit la connaissance de Sartre. Puis, le transfert sur Lacan s'imposait, étant donné le passage sur le prestigieux divan de la rue de Lille, et l'expérience du séminaire, suivi de 1954 à 1961. Toute l'œuvre semblait ainsi s'organiser autour d'une mise en récit des transferts. C'est donc dans cette perspective d'une histoire des liens et des ruptures, que je ferai jouer le levier essentiel du, ou plutôt des, transferts. Ma pensée a donc suivi les différentes lignes transférentielles qui traversent et organisent la vie et l' œuvre de Pontalis. Il m'est apparu très vite que c'étaient ces lignes de vie qui me permettraient de suivre l'évolution de Pontalis et de comprendre son œuvre, sans jamais les séparer complètement. Car il n'y a aucune cloison étanche, aucune succession entre les transferts, mais des chevauchements, des intrications, et surtout des tensions entre les différents mouvements transférentiels. La mise en réseau des transferts par l'écriture laisse apparaître ce que Pontalis appelle La Forced'attraction, titre d'un ouvrage qu'il consacre au transfert. D'une œuvre à l'autre, cette force d'attraction est l'objet même de Pontalis, ce qui le met en mouvement et le fait écrire. 3. Transfert littéraire

Dans le cadre de cette analyse des transferts, je postule l'existence d'un transfert littéraire, qui coexisterait avec le transfert au sens psychanalytique, qu'il s'agisse de l'analyste ou d'un écrivain. On constate en effet chez Pontalis la permanence de modèles de pensée littéraire ou philosophique, au sein même de la pensée analytique. A vrai dire, tout lecteur de Freud est familier de ces enclaves de pensée littéraire dans 11

l'écriture analytique, puisqu'on sait à quel point la pensée de Freud s'est nourrie de modèles littéraires: Goethe, Shakespeare, Sophocle sont ses familiers, et, parmi ses contemporains, on connaît son goût pour l' œuvre de Thomas Mann, et celle d'Arthur Schnitzler, qu'il considérait comme son double. Lacan, de son côté, articule sa pensée à partir de modèles littéraires ou philosophiques: dans la première partie du séminaire Le Transfert, il travaille sur le Banquet de Platon, et, dans la troisième partie, à partir de la trilogie claudélienne des Coûfontaine, L'Otage, Le Pain dur,
Le Père humilié.

Cette lecture lacanienne du transfert, qui n'a pas lieu à partir de la clinique, mais qui interroge des textes, l'un fondateur de la philosophie occidentale, l'autre modèle de la tragédie moderne, pose de façon très claire l'existence d'un transfert littéraire: Lacan transfère sur des textes pour parler du transfert. Le transfert aurait-il un rapport intime avec l'écrit? Ce qui n'aurait rien d'étonnant puisqu'il a rapport avec le savoir. La psychanalyse, dans sa façon de manier le transfert et de le théoriser, reprendrait ainsi quelque chose d'originaire dans la pensée occidentale. Le transfert serait-il informé, dès les origines de l'amour et de la pensée, par des textes? J'évoquerai enfin le rôle qu'a joué l'autobiographie, à la fois dans la constitution du sujet occidental, dans la naissance de la psychologie, entendue comme exploration du psychisme, et même peut-être dans l'invention de la psychanalyse. Les Confessions de Rousseau restent un modèle, non seulement pour la littérature et pour le genre autobiographique, mais constituent, comme l'a montré Jean Starobinski, une avancée essentielle dans la perception de « soi». Il faudra donc explorer de manière critique une notion qui n'est définie nulle part et dont il est pourtant question partout: le transfert littéraire n'est-il pas l'objet d'étude implicite et la condition nécessaire de la « psychanalyse appliquée» ? Mais le transfert littéraire n'est pas que cela. Tout analyste, et même tout analysant s'engageant dans la psychanalyse, instaure implicitement un transfert sur les textes freudiens. Quel est alors le rapport entre le transfert littéraire et le transfert dans le cadre analytique? Dans le cas de Pontalis, son transfert littéraire se cristallise principalement autour de deux œuvres: Sartre d'abord, La Nausée et Les Mots. On pourrait ainsi lire L'Amour des commencementsomme c un palimpseste des Mots. Le second transfert, moins explicite, a lieu sur l' œuvre de Perec, principalement sur les textes autobiographiques et les transcriptions de rêves. Le transfert littéraire instaure un lien

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métonymique, c'est-à-dire de contiguïté, entre l'auteur et le texte. Il est un transfert de transfert, qui rend indissociables le corps et la lettre. La question du transfert de Pontalis sur Lacan n'échappe pas à cette problématique, bien que le problème soit beaucoup plus complexe, transfert dans la cure oblige. Qu'en aurait-il été du transfert sur Lacan sans les Ecrits - et surtout sans le Séminaire, publié ou non? L'enjeu de la publication des Séminaires est transférentiel. Les querelles d' « héritage» sont les manifestations de ce transfert littéraire - entendu au sens de
«

transfert sur la lettre» - qui réactive, ranime, le transfert des analystes
«

sur Lacan. Il y a donc dans l'analyse et dans le travail de transfert un enjeu

spécifique qui concerne le

transfert littéraire». On pourrait d'ailleurs

évoquer à ce propos la méthode de Pierre Bayard qui propose d'appliquer la littérature à la psychanalyse, proposition qui s'avère sans doute moins vouée à l'échec que ne le juge Pierre Bayard lui-même3. 4. Pontalis et l'écriture Peut-on être psychanalyste et écrivain? Quelle place l'écriture tientelle dans une vie de psychanalyste? Pourquoi cette passion de l'écriture? Si l'on peut comparer son engagement dans l'écriture avec celui de Didier Anzieu, d'André Green, ou de Pierre Fedida, autant de psychanalystes de la même génération que Pontalis, ce dernier occupe dans le milieu éditorial une place singulière, qui lui permet de mener parallèlement une carrière de directeur de collections, d'écrivain et de psychanalyste. Aucun psychanalyste de sa génération n'a occupé une telle place à l'intérieur du milieu littéraire et éditorial: même si André Green, ou Pierre Fedida ont beaucoup écrit, ni l'un ni l'autre n'ont jamais occupé une telle place l'intérieur d'une maison d'édition4. Cette double position lui donne une place et un pouvoir singuliers à la fois dans le milieu littéraire et dans le milieu psychanalytique. Pontalis pratique également dans son écriture une remise en question des cloisons entre les différents genres « littéraires». Le compte rendu de cas, le roman, l'autobiographie, l'essai psychanalytique perdent sous sa plume leurs limites habituelles et font vaciller les repères du lecteur. En revanche, ils retrouvent des liens que littérature et psychanalyse avaient dès les origines de l'aventure freudienne. Pontalis désenfouit ce socle commun que plus d'un siècle d'histoire de la psychanalyse travaille à effacer, peut-être à refouler.
3 P. Bayard, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse? Paris, Minuit, 2004. 4 En revanche, il n'a jamais cherché à occuper comme Daniel Widl&her une place à l'intérieur des instances de rIPA.

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Il y a donc deux lignes de vie indissociables chez Pontalis : l'écriture et l'édition d'une part, la pratique de la psychanalyse d'autre part. Né en 1924 à Paris dans la haute bourgeoisie parisienne, Jean-Bertrand Lefèbvre-Pontalis devient orphelin de père à l'âge de dix ans. Après avoir été l'élève de Sartre au lycée Pasteur de Neuilly, Pontalis entreprend des études de philosophie. Dès 1945, il collabore aux Temps Modernes. Professeur au lycée français d'Alexandrie (Egypte) en 1948, puis agrégé de philosophie en 1949, il enseigne quelque temps au lycée Masséna de Nice. En 1953, il quitte l'enseignement et entre au CNRS, parrainé par Merleau-Ponty. En 1953, désireux de faire une psychanalyse, et après avoir fait la tournée des divans de la SPP, il choisit Lacan: l'analyse didactique dure sept ans. Dans la même période, il incarne aux Temps Modernes le «courant psychanalytique », et entreprend d'y défendre hardiment le retour à Freud prôné par Lacan. Il y fera paraître des articles importants de certains des élèves du maître, Didier Anzieu, Jean Clavreul, Octave Mannoni et Daniel Widlocher, ainsi que certains articles de Françoise Dolto. En 1961, il cesse d'assister au séminaire à l'hôpital Sainte-Anne. Il se séparera définitivement de Lacan en 1963, lors de la dissolution de la SFP. Pendant ces dix années, entre 1954 et 1964, Pontalis a incarné ce qu'il appellera plus tard «un go between, un messager» 5, qui ne cesse de faire ses allers et retours entre la revue de Sartre et le séminaire à Sainte-Anne. En effet, dès 1962, il devient membre du comité de rédaction des Temps Modernes, qu'il ne quittera qu'en 1969, au moment de la brouille avec Sartre. Dans la revue de Sartre, il défend la psychanalyse; dans ses articles inspirés par le séminaire de Lacan, Pontalis, très lié avec Merleau-Ponty, tente d'imposer une approche du freudisme inspirée par la phénoménologie. important au moment de la grande crise de 1963-1964, qui a provoqué la deuxième grande scission. En effet, lorsque Lacan créera l'Ecole freudienne de Paris, Pontalis ne le suivra pas, et participera à la création de l'APF, avec Jean Laplanche, Daniel Lagache, Vladimir Granoff, Didier Anzieu. Il est membre de l'APF depuis 1967. Cette séparation d'avec Lacan va engendrer un rapport très ambigu à ce dernier, fait à la fois de refus d'allégeance et de critique discrète du lacanisme plutôt que de Lacan luimême. Je montrerai cependant que l'influence lacanienne se poursuit de façon souterraine dans son oeuvre. D'ailleurs, au moment même où il se sépare de Lacan, il publie deux ouvrages qui travaillent l'héritage freudien
5 Après Freud, op. cit., p. 383.

Pontalis a également eu un rôle « politique»

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et qui manifestent l'un et l'autre ce rapport très ambigu avec Lacan. D'abord, l'essai paru dans les Temps Modernesen 1964, Fantasme originaire. Originesdu fantasme, fantasme des originesécrit avec Jean Laplanche opère ce que Lacan appelle le retour à Freud. Puis, toujours avec Jean Laplanche, en 1967, est publié le travail d'exégèse sur les notions freudiennes qu'est le Vocabulaire de la psychanalyse, entrepris sur l'instigation de Daniel Lagache, et qui les a occupés plus de dix ans. Ce dernier ouvrage, que Lacan dénigrera toujours publiquement, connaît pourtant un succès international. Après avoir contribué à la diffusion de la psychanalyse dans la revue de Sartre, Pontalis rompt avec celui-ci en 1969, lors de l'affaire de « L'Homme au magnétophone », et avec la revue en 1970, lorsque Sartre se lie avec la Gauche prolétarienne et La Cause du Peuple6.En 1969-1970, c'est donc la deuxième grande séparation que vit Pontalis. Dès que son nom disparaît des Temps Modernes, il fonde en 1970 la Nouvelle Revue de Psychanalyse,qui est à la fois très marquée par les grandes figures de l'APF (Didier Anzieu, Pierre Fedida, auxquelles il faut ajouter Green qui est à la SPP), par les psychanalystes britanniques du Middle Group, et par les grands auteurs issus de la maison Gallimard, Jean Starobinski et Jean

Pouillon, autre transfuge des TempsModernes. a revue s' L

«

inachève » en

1994 avec le 50èmenuméro. Chez Gallimard, Pontalis mène pendant de longues années un travail important de retraduction des œuvres de Freud7, concurrentiellement avec le travail mené par Jean Laplanche aux PUF. Outre cet important travail sur l'héritage freudien, il a collaboré à la traduction des auteurs les plus importants du Middle group de la Société
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Au décours de la révolution de Mai 1968, se créent différents mouvements d'extrême gauche; la GP ou Gauche prolétarienne, naît à l'automne 1968 et regroupe des militants qui se réclament de la pensée maoïste. On y trouve des personnalités comme A. Geismar, S. July et Benny Levy, alias P. Victor, qui deviendra par la suite le secrétaire de Sartre. A partir de 1970, ce groupe devient clandestin et entreprend des actions de lutte armée, qui entraînent certains de ses membres sur les bancs des tribunaux ou en prison. Sartre va alors entrer en scène, sur la demande de la G P, et prendra part à l'organe de presse la Cause du peuple, né le 1er mai 1968. Pour l'histoire détaillée de ce mouvement et des relations de Sartre avec la GP, voir H. Hamon et P. Rotman, Génération, Paris, Seuil, 1987 et particulièrement dans le tome 2, les pages 151-195, consacrées à Sartre. Ces événements politiques, ainsi que les prises de position individuelles de grandes figures de la pensée, ne sont pas sans conséquence sur l'évolution des groupes psychanalytiques, scissions, crises, naissances, etc. Lacan lui-même sera confronté aux retombées de la révolution de Mai, tant sur le plan personnel que dans l'évolution de son Séminaire, et aussi dans l'introduction de l'enseignement de la psychanalyse à l'Université de Vincennes, qui sera aussi une retombée de Mai. Sur les rapports de Lacan avec l'extrême gauche dans ces années-là, on se reportera à E. Roudinesco, Histoire du mouvementpsychanalytique en France, tome 2, Paris, Seuil, 1986. 7 Dans la Collection « Connaissance de l'inconscient », dont il est également toujours directeur.

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Britannique de Psychanalyse: Donald Winnicott, R. Searles, Masud Khan, autant d'auteurs qu'il a contribué à faire connaître en France. Il occupe donc, grâce à son inlassable activité éditoriale chez Gallimard, une position centrale, qui le place à la charnière entre la psychanalyse et le monde littéraire. Par ailleurs, depuis les années 1990, les publications de Pontalis dans la collection blanche Gallimard se succèdent à un rythme de plus en plus rapide, au fur et à mesure que la diffusion de son œuvre et son succès croissent. Les tout derniers titres, Traversée des ombres,Le Dormeur éveillé (Mercure de France), Frèredu précédent,et surtout Elles, sont des succès qui l'ont véritablement fait connaître du grand public. Sa plume s'est libérée des contraintes de la théorie et n'a plus besoin de la psychanalyse pour se livrer au plaisir de la littérature. Pontalis condense donc plusieurs identités, successives ou simultanées: le professeur de philosophie qu'il fut un temps, le disciple et secrétaire de Sartre, le collaborateur aux Temps Modernes, l'élève de Lacan, le psychanalyste, l'homme d'édition; enfin, l'homme de lettres, l'écrivain reconnu. Tout en trouvant sa place à l'intérieur de groupes intellectuels (Temps Modernes), lui-même animateur de revues (Nouvelle Revue de psychanalyse et, en 1980, Le Temps de la réflexion) et membre d'association (SPF, puis APF), occupant également une place à l'intérieur d'une structure éditoriale très forte historiquement (Gallimard), Pontalis a un parcours qui reste avant tout personnel. S'il occupe une place à l'intérieur de l'institution, Pontalis sait exister à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de groupes éditoriaux ou d'associations de psychanalyse. A l'écart des dogmes et des écoles, il garde une ouverture théorique, une voix toujours vivante, mouvante et émouvante, ce que Roland Barthes

appelait

«

un style ». Son travail pendant vingt-quatre ans à la Nouvelle

Revue de Psychanalyse sera marqué par son désir de faire se rencontrer des mondes théoriques jusqu'alors clos sur eux-mêmes. C'était également ce qui animait son travail à l'époque Temps Modernes: faire des allers et retours entre Sartre et Lacan, faire se rencontrer des inconciliables, jusqu'au temps où il est nécessaire de se poser la question de la séparation. Pontalis s'est souvent trouvé confronté à de vives tensions lors de rencontres et de ruptures avec des personnalités hors du commun: c'est dans ces confrontations qu'il faudra chercher la construction d'une pensée toujours en mouvement. Son transfert sur Sartre, et ses liens d'amitié avec le phénoménologue Merleau-Ponty, ont été marqués par sa formation philosophique. Cette approche «philosophique» de la psychanalyse a

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également marqué ses relations avec Lacan, qui fut lui aussi un grand maître d'œuvre du rapprochement entre psychanalyse et philosophie. 5. La temporalité et la mort

En voyant se dérouler sous nos yeux cette œuvre qui chemine vers elle-même, on ne peut qu'être frappé par la dimension du temps qui la traverse de part en part. De 1954 à 2007, Pontalis n'a cessé de publier et de réfléchir, à la fois sur l'œuvre du temps au cœur de la révolution psychanalytique, et sur ses révolutions personnelles. Il s'agit, pour Pontalis, non seulement de se faire l'historien de lui-même, mais aussi de se faire le témoin de la psychanalyse telle qu'elle s'écrit, et de se faire le témoin - et même le cobaye - de l'expérience freudienne à l'épreuve du temps. C'est ce qu'il fait depuis le recueil, dont le titre, Après Freud choisi dans l'après-coup- manifeste bien ce projet. Le temps est pour lui un objet d'élection: Pontalis marque ainsi sa double formation de philosophe et de psychanalyste. Disciple de Freud, il a longtemps privilégié le temps des origines et des commencements: en allant chercher aux origines de la pensée freudienne, en traquant jusque dans les mots la définition des concepts, en s'intéressant aux fantasmes des origines et aux origines du fantasme, en énonçant la chute des illusions des Lumières sur les origines - dont participait Freud en digne descendant de l'Aufklârung - et en proclamant, plus tard, son Amour des
commencements.

C'est sans doute aussi dans son rapport privilégié avec la mort, qu'il faudra chercher le secret de cette relation au temps. J'évoquerai tantôt la problématique du deuil en première partie, tantôt la névrose de deuil, en rapport avec la mort du père, dans la partie sur l'autobiographie; la figure de l'enfant mort, l'enfant des limbes, occupera presque toute la troisième partie. La mort est présente partout dans les textes autobiographiques, se confondant avec la figure du temps. L'invisible, cet euphémisme qui est une autre façon de nommer la mort, est une métaphore, une forme creuse, qui fait partie de la « topique» de Pontalis. L' « absence », ayant rendu le père « invisible », ayant creusé ce vide dès l'origine, oriente toute l'exploration et la sensibilité de Pontalis vers l'invisible. La dialectique entre le visible et l'invisible renvoie enfin à la question freudienne du statut de l'inconscient: elle interroge la place de l'image dans le fonctionnement psychique et dans la cure.

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Cette place à accorder ou refuser à l'image du rêve est essentielle dans la cure de Perec.

PREMIÈRE PARTIE

Le cas Perec dans l' œuvre

théorique

de Pontalis

Introduction

La question de l'écriture de cas me semble, à la fois historiquement et structurellement, à la charnière de l'articulation entre psychanalyse et littérature. Le cas de l'écrivain Georges Perec tel qu'il est écrit par Pontalis s'impose, à la fois comme paradigme de l'écriture de cas, et comme exemple d'un nouage réussi entre psychanalyse et littérature. Cette réussite elle-même pose problème, tant au niveau théorique que déontologique. Guidée depuis le commencement par l'importance de ce cas dans l'œuvre de Pontalis, j'étudierai d'abord les liens transférentiels entre Perec et Pontalis, structurés et placés sur le devant de la scène analytique par la publication de ce cas. Perec constitue un excellent paradigme pour poser les questions spécifiques du cas: ce «cas de figure» de l'analysant écrivain faisant porter à son paroxysme le désir d'écrire de l'analyste, quels sont les transferts d'écriture qui ont lieu lorsqu'un psychanalyste prend sur son divan un écrivain? Par ailleurs, l'écriture et la publication du cas exportent les enjeux de la cure hors du cabinet de l'analyste. Quels sont les enjeux du cas hors l'espace de la cure? Quelles sont les répercussions de la publication sur la guérison ou l'évolution de la maladie? Toute la problématique du cas se déploie à travers l'histoire de Perec: l'histoire de la maladie, l'écriture des symptômes; puis l'histoire de la cure elle-même, avec ses productions oniriques et fantasmatiques, la temporalité de la cure, l'écriture des rêves par Perec lui-même; enfin l'énoncé d'un diagnostic, l'élaboration théorique à partir de la perlaboration du cas. Les problèmes techniques de la cure sont indissociables de la technique de l'écriture de cas. C'est grâce à un véritable transfert sur l'analysant-écrivain que le psychanalyste Pontalis devient à son tour un «écrivant », selon le néologisme de Barthes. Ce transfert d'écriture est bien une des manifestations du contre-transfert, et c'est l'écrivain qui va guider le psychanalyste vers de nouveaux territoires, celui de la création littéraire; l'écrivain va devenir le support du transfert.

Le cas-symptôme

et la tache aveugle dans la cure

En exposant un cas, le psychanalyste s'expose, et expose avant tout ses limites et ses symptômes. C'est pourquoi le cas fait école, ou fait scandale. Il est pour l'analyste l'occasion d'une entrée sur la scène où il s'offre au regard de ses pairs, l'occasion de se faire reconnaître. Il y a bien une théâtralité du cas, une mise en scène des symptômes du patient et de l'anal yste. Quels symptômes de Pontalis peut-on lire dans le cas de Perec? D'abord celui du ressassement du cas. Le cancer et la mort de Perec en 1982, huit ans après la fin de l'analyse, empêchent Pontalis d'écrire une histoire de sa guérison. Il a du mal à faire son deuil de ce patient, ce qui le condamne à ne cesser d'écrire sur lui, au moins jusqu'en 1987. Dans ce ressassement, on retrouve bien sûr une identification à Freud, dans sa reprise de l'Homme aux loups. Si toute écriture de cas est un symptôme de l'analyste, c'est qu'il est une formation de compromis entre les multiples exigences du cas: exigences thérapeutiques, exigences scientifiques, exigences déontologiques. Et c'est probablement en raison de cette inscription, «malgré eux », de leur symptôme, que certains analystes font école d'une non écriture de cas. Dans ce même conflit du cas-symptôme, apparaît la question de l'écriture du rêve, où s'arrime quelque chose d'essentiel pour la psychanalyse. Tous les cas freudiens princeps se sont construits autour de rêves, le cas Dora, celui de l'homme aux loups, ou de l'homme aux rats. Les articles de Pontalis sur Perec évoquent l'espace du rêve - mais non les récits de rêves - pour aboutir in fine à la douleur psychique et à la pulsion de mort. Pontalis ne raconte aucun rêve de Perec, alors que le lecteur sait, comme Pontalis, que Perec était un grand producteur de rêves. Ce sera cet effacement du rêve, des images et des mots du rêve, qu'il faudra interroger. Le cas Perec est donc aussi l'occasion pour Pontalis de découvrir les limites de la clinique freudienne. Se déploie alors sous sa plume cet apparent paradoxe: le rêve est l'espace analytique par excellence, un sas vers l'Autre Scène, mais il laisse de côté l'affect et le corps. Pontalis cherche une autre voie - et aussi une autre voix - pour trouver l'inconscient perecquien. Winnicott va aider Pontalis à trouver cette écoute, qui, si elle n'est plus complètement freudienne, n'est pas non plus lacanienne. Il faudra avoir à l'esprit le paradoxe suivant: Pontalis est un psychanalyste qui, à force d'avoir écouté et «refusé» d'écrire les rêves - ce qui est tout de même un comble pour un analyste s'est mis à écrire de la fiction, des faux cas, et à explorer cet autre monde, 22

celui des rêves: Un Homme disparaît, Loin, ces récits aux titres évocateurs, résonnent comme en écho au texte perecquien. Parce que c'était lui, parce que c'était moi Pourquoi Pontalis s'est-il tant intéressé au cas Perec? Georges Perec commence une analyse avec Pontalis en mai 1971, analyse qui s'achèvera en juin 1975, juste après la parution de W ou le Souvenir d'enfancesen avril de la même année. Pontalis a beaucoup écrit sur le cas de ce patient exemplaire. Que se passe-t-il lorsqu'un écrivain est sur le divan d'un analyste lui-même « pris» par l'écriture? Quels transferts s'opèrent dans la cure, mais aussi en dehors d'elle? Que se passe-t-illorsqu'aux enjeux de la cure (guérison, disparition du symptôme, levée de l'inhibition, ou au contraire compulsion de répétition, jouissance masochique, bénéfices secondaires du symptôme et en fin de compte victoire de la pulsion de mort) viennent s'ajouter des deux côtés les enjeux d'une œuvre personnelle à accomplir? Claude Burgelin, dans un de ses ouvrages consacrés à l' œuvre de Georges Perec, parle significativement d'une tache aveugle:
« George Perec a apparemment recherché des analystes avec lesquels il y aurait ce terrain commun' ce miroir commun? ' d'une passion de l'écriture. Mais ce point reste tache aveugle. Il y eut par la médiation de l'analyse, rencontre d'un écrivain et d'un analyste-écrivain. Sur cette rencontre-là, nous ne saurons rien »9.

Comment dépasser ce

«

je n'en veux rien savoir », proche lui aussi

d'un symptôme? Claude Burgelin analyse la relation entre Bartlebooth et Winckler, le poseur de puzzle et le faiseur de puzzle dans La Vie Mode d'emploi10,comme une transposition de la relation Pontalis/Perec, sachant que le tourniquet des identités ne cesse d'intervertir les rôles. Claude Burgelin explore le thème de la réversibilité des postures psychanalyste/analysant:
« Que désire Bartlebooth de Winckler? et réciproquement? Comment le désir circule-t-il entre les deux dans cette captation en miroir, en ce dédoublement si parfait, en cette annulation réciproque des subjectivités? Quelle passion s'assouvit, quelle angoisse se colmate? »11

8

G. Perec, Wou

le Souvenir d'enfance, Paris, Denoël,

1975. 1996, p. 98.

9 Les Parties de dominos chez Monsieur Lefevre, Paris, Circé,
10

G. Perec, La Vie Mode d'emploi, Paris, Hachette, op. cit., p. 23.

1978.

11 CI. Burgelin,

23

Tel sera exactement mon projet: répondre à la question posée par Claude Burgelin, en la déplaçant sur Pontalis, psychanalyste, écrivain, et sur ses formes d'écriture. Il faut donc renverser le miroir et explorer les ressourcesde cette réversibilité des postures. Il y a dans la « matrice» du cas Perec un double enjeu transférentiel lié à l'écriture. Par rapport au modèle freudien d'abord, qu'il s'agit d'investir ou de contre investir; par rapport à l'écriture perecquienne ensuite, dans le contre-transfert, se met en place un système de vases communicants, de va-et-vient, d'échanges d'objets-textes, pendant, après l'analyse, et surtout bien au-delà de l'analyse, après la disparition de Perec. Laissons se déployer comme un palimpseste tous les textes écrits sur ce cas, par Pontalis, bien sûr, mais aussi par Perec lui-même, comme en écho, et ceux que Claude Burgelin, spécialiste de Perec, a écrits sur cette relation. C'est en articulant ce balayage textuel systématique à une interrogation épistémologique et déontologique de l'écriture de cas que l'on pourra éclairer «la tache aveugle» .

CHAPITRE

I

Le cas Perec et le lien théorico-clinique

l.l.Historique

du cas Perec

«Je n'ai pas de souvenirs d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes, j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. 12 . mon pere et son marI m ' ad opterent» .
... '"

En 1945, la sœur de

Voilà résumée, par Perec lui-même, l'histoire de son enfance, portant en germes, dans sa sécheresse et son apparente objectivité, la névrose d'adulte. On peut dire que la vie de Perec était destinée à être marquée par la psychanalyse et à passionner les analystes, et ce, principalement par le hasard des tragédies de l'Histoire, «la Grande [H.J avec sa grande hache »13.En effet, Perec est né en mars 1936. Ses parents, tous deux juifs polonais, ont immigré en France, chacun de leur côté, pour des raisons obscures, mais que l'on peut aisément deviner: misère et persécution. Le père, Icek Peretzl4, est arrivé en France en 1926. Il exerce divers petits métiers dont celui de coiffeur. Cyrla Szulewicz, la mère, appelée communément Cécile, est arrivée à Paris avec sa famille après la fin de la Première Guerre mondiale. Elle a appris le métier de coiffeuse et tient une petite boutique de coiffure en gérance dans le 20è arrondissement, rue Vilin à Paris. A la déclaration de la guerre, le père de Perec, «un brave à trois poils» 15, s'engage et intègre le douzième régiment étranger, puisqu'il n'est pas français. Il meurt «d'une mort idiote et lente »16, le jour même de l'armistice le 16 juin 1940. Blessé au
12

G. Perec, Wou le Souvenird'enfance, p.cit., p. 13. o

13Ibid. 14 Perec est bien le nom du père écrit sur sa tombe. La francisation du nom viendrait de la génération du père et non de Perec lui-même. Tous les autres membres de la famille paternelle de Perec s'appellent PERETZ. Voir sur la question du patronyme Wou le Souvenir d'enfance, op .cit., p. 51-54.
15 Ibid., p. 43. 16 Ibid., p. 44.

ventre, puis fait prisonnier, il meurt faute de soins. Devenue veuve, Cyrla s'engage comme ouvrière jusqu'à fin 1942 et met l'enfant en nourrice. Au cours de cette année 1942, pressentant les dangers à venir, et portant l'étoile jaune, elle envoie l'enfant à Villard de Lans aux soins de la CroixRouge. Perec dit ne garder comme souvenir de sa mère que le moment de ce départ sur un quai de la Gare de Lyon. Il est plus probable qu'il ne se souvienne de rien du toutl7. Claude Burgelin souligne à juste titre que cinq ans et demi, âge probable de Perec au moment de cette séparation, est l'âge dont la mémoire reste normalement porteuse de tracesl8. Cette amnésie traumatique est au cœur de la névrose et de ses nombreux symptômes, dont la fameuse hypermnésie qui alimente sans fin l'inspiration de Perec écrivain - mais le laisse vide en tant que sujet. Sa mère sera internée à Drancy et déportée à Auschwitz, ainsi que la tante de Perec. Ce dernier n'a jamais pu trouver trace du passage de sa mère à Auschwitz, et il suppose que dans le convoi auquel elle appartenait, tous les déportés ont été gazés en arrivant. Par les cynismes de l'histoire et les mensonges de la République, la mère a été officiellement déclarée morte à Drancy le Il février 194319. Après la fin de la guerre, l'enfant est récuperé par la sœur de son père, Esther Bienenfeld, dont le mari, David, est diamantaire. Elle avait promis à son frère de s'occuper de l'enfant. La vie après Villard de Lans : l'enfant va à l'école, joue, a même des souvenirs. Entre dix et quinze ans, il ne cesse de dessiner dans des cahiers des athlètes aux corps désarticulés. C'est vers cet âge qu'il rencontre pour la première fois la psychanalyse. Il fait une cure chez Françoise Dolto à partir de 1949, soit à l'âge de treize ans. Elle pratiquait déjà depuis dix ans les thérapies d'enfants au cours desquelles elle utilisait le dessin. De cette expérience évoquée par les biographes et les spécialistes, on sait peu: ni pourquoi elle fut nécessaire, ni quels en furent les effets. Ce silence absolu de Perec sur sa cure avec Dolto est troublant et vient redoubler l'amnésie du visage maternel. Il a sans doute voulu garder secrète une rencontre qui fut décisive, et qui lui permit de commencer à exprimer à travers le dessin ce qui n'était pas
17 Voir Ph. Lejeune, La Mémoire et l'oblique, Georges Perec autobiographe, Paris, P.O.L., 1991 p. 79comme un

95. Ph. Lejeune analyse longuement cet épisode de la Gare de Lyon, et le considère souvenir écran. Voir aussi dans les Cahiers G. Perec n02, p. 109, ce même commentaire. 18 C. Burgelin, op. cit., p. 82- 83. 19 Exemple spécialistes op. cit. de mensonge de Perec, dont 1943, officiel, ce qui est courant dans l'histoire vers la Pologne. de la déportation. à Auschwitz,

D'après

les

B. Magné,

la mère de Perec est bien morte

et forcément

après le 11 février

qui est la date du convoi

Voir Cahiers Georges Perec n02,

26

dicible. En tout cas, les dessins d'athlètes et le fantasme de l'île W dont ils sont le support, ont été utilisés dans le cours de cette thérapie, et c'est de ce matériau qu'est sortie la partie utopique de W ou le Souvenir d'enfance.Si les germes de la fiction W datent de cette psychothérapie avec Dolto, l'histoire n'a pas été écrite à ce moment-là, mais seulement développée par la parole et par les dessins dans le cadre de la cure. Elle ne sera écrite que vingt ans plus tard, vers 1969-1970. Perec évoque ce fantasme, lorsqu'il présente le 7 juillet 1967 à Maurice Nadeau, le directeur de la Quinzaine littéraire, son projet de feuilleton:
«Un fantasme abondamment développé vers douze-treize ans au cours de ma première psychothérapie. Je l'avais complètement oublié: il m'est revenu, un soir, à Venise, en septembre 1967, où j'étais passablement saoul. Le livre s'appelle

w
West une île, quelque part dans la Terre de Feu. Il y vit une race d'athlètes vêtus de survêtements blancs porteurs d'un grand W noir. C'est à peu près tout ce dont je me souvienne. Mais je sais que j'ai beaucoup raconté W (par la parole ou le . . . . r: d esstn ) et Je peux, aUJour d ' h Ut, racontant, W raconter mon enrance» 20 .

Ce qui est frappant dans cette genèse de W ou le Souvenir d'enfance, telle qu'elle est expliquée par Perec lui-même, et telle que nous la restituons grâce aux analyses de Philippe Lejeune, c'est la continuité du travail entre la première analyse avec Dolto et la troisième avec Pontalis. Perec décide de reprendre une analyse pour la troisième fois, car il n'arrive pas à achever son projet de W. Consciemment ou non, le désir de Perec dans l'analyse avec Pontalis tourne en grande partie2! autour de l'écriture de W, qui a été initiée avec Dolto. La preuve la plus flagrante de cette continuité, c'est la coïncidence entre la publication de W ou le Souvenir d'enfance en 1975, et le terme que Perec décide de mettre à son analyse à cette même date, sans doute de façon prématurée. Le matériau est le même que dans l'enfance - l'utopie, l'histoire, le fantasme W - sauf que dans le projet de l'adulte Perec, il ne s'agit pas seulement de se libérer d'un fantasme par la verbalisation, mais d'en faire un objet esthétique. Il

20

G. Perec, « Lettre à Maurice Nadeau» du 7 juillet 1969, cité dans Ph. Lejeune, La Mémoireet

l'oblique, op. cit., p. 95-97. Les passages à la ligne sont de Perec; je les ai respectés. 21 J'ai laissé de côté pour les besoins de la démonstration, les autres motivations qui ne manquent cependant pas : il ne faut négliger ni le rôle de la crise sentimentale qui a commencé dès 1969, ni la rupture définitive avec une jeune femme - que Perec appelle S. - en février 1971, qui entraîne Perec dans une détresse qui le pousse jusqu'au suicide. Trois mois plus tard, il commence son analyse avec Pontalis.

27

paraît unique qu'un écrivain ait pu mener à bien une œuvre, commencée à l'âge de treize ans avec une psychanalyste célèbre, Françoise Dolto, œuvre qui sera achevée grâce à un travail mené vingt ans plus tard par un autre psychanalyste célèbre, Pontalis22. Ce qui est frappant également, c'est que la seconde psychanalyse, entreprise en 1956-1957, apparaît hors course dans cette perspective. A l'âge de vingt ans, Perec fit une analyse avec Michel de M'Uzan23, qui dura quelques mois et dont on ne sait pas grand chose. Perec n'en a jamais parlé, sauf de façon allusive dans son projet Lieux24, en évoquant la Villa Seurat, où exerçait Michel de M'Uzan, et où il se rendit trois fois par semaine en 1956-1957. Sans doute les défenses étaient-elles encore trop fortes à ce moment-là pour entamer un véritable travail analytique, et peut-être de M'Uzan n'était-il pas aussi réceptif à la problématique du deuil et de l'absence que Pontalis. Dans son article «Sur la douleur (psychique) »25,Pontalis rend compte des deux premières expériences analytiques de son patient, en les rattachant explicitement à l'amnésie infantile tardive dont souffre toujours Perec: «Enfant, il a été en psychothérapie; jeune homme, en analyse. Mais, comme le petit Hans, il a "tout oublié" »26. Comme si de l'une et de l'autre expérience, il ne restait rien, aucune trace, pas plus que de souvenir de la mère. Il faudra la rencontre avec Pontalis pour que quelque chose advienne, dans la mémoire et dans l'écriture. Quelque chose qui était déjà en germe dans l'analyse avec Dolto et qui a fini par être mis en mots, et publié, grâce à la troisième analyse, en mai 1975 :
« A treize ans, j'inventai, racontai et dessinai une histoire. Plus tard, je l'oubliai. Il y a sept ans, un soir, à Venise, je me souvins tout à coup que cette histoire s'appelait « W » et qu'elle était, d'une certaine façon, sinon l'histoire, du moins une histoire de mon enfance.

22 Pontalis a lui-même eu des liens avec F. Dolto. Ils ont tous deux appartenu à l'entourage très proche de Lacan. Lorsque Pontalis faisait partie de la rédaction des Temps Modernes, il a publié des articles de Dolto. Ils ont publié ensemble un article sur le cas d'Helen Keller, repris dans Après Freud. 23 On sait que M. de M'Uzan et Pontalis ont été également très liés. Les liens transférentiels

devaient être très serrés de part et d'autre dans ces conditions... 24 Il s'agit d'un gigantesque programme autobiographique s'étendant sur de nombreuses années, qui n'a jamais abouti. Voir Ph. Lejeune, op. cit. 25Entre le Rêve et la douleur, Paris, Gallimard, 1977. 26Ibid., p. 263.

28

En dehors du titre brusquement restitué je n'avais pratiquement aucun souvenir de W. Tout ce que j'en savais tient en moins de deux lignes: la vie d'une société exclusivement préoccupée de sport, sur un îlot de la Terre de Feu. {oo.JJe retrouvai plus tard quelques-uns des dessins que j'avais faits vers treize ans. Grâce à eux, je réinventai W et l'écrivis, le publiant au fur et à mesure, en feuilleton, dans La Quinzaine littéraire, entre septembre 1969 et août 1970 » 27.

Tout est dit ici: l'inscription puis le refoulement dont le fantasme de W fut l'objet, le miracle de son irruption soudaine dans la mémoire qui s'ouvre sur l'horreur, et le support essentiel que furent les dessins pour retrouver et réécrire l'histoire, la sienne et celle dont furent victimes ses parents. Car cette île proche de la Terre de Feu, où vivent des athlètes condamnés à l'exploit, est avant tout une allégorie des camps de concentration. Ce que Perec ne dit pas ici, c'est que la troisième analyse, celle qu'il mènera avec Pontalis, a été rendue nécessaire, entre autres, par une inhibition à finir W. En effet, pendant la publication de W en feuilleton, arrivé à un moment particulièrement horrible de la description de la vie utopique28, celui de la reproduction des athlètes et de la

conception des enfants sur l'île, Perec

«

tombe en panne» et se trouve

incapable de finir. D'ailleurs, la rédaction de la Quinzaine littéraire ne cesse de recevoir des lettres de lecteurs qui demandent grâce, car ils ne supportent plus la description des supplices que Perec leur offre au compte-gouttes dans leur journal littéraire. Après l'interruption de la publication de W en feuilleton, Perec n'arrive plus à terminer son projet W, et ses autres projets s'enlisent. En 1971, il commence une analyse avec Pontalis. Mais le processus analytique était déjà en route avant la reprise

de l'analyse strictosensu,comme le dit Perec lui-même dans

«

Les Lieux

d'une ruse »29.En effet, dès 1968, Perec avait commencé à noter ses rêves, dans des grands cahiers, qui deviendront la matière de La Boutique
obscure30.

Pourquoi choisir Pontalis pour analyste? Ce dernier lui a sans doute été conseillé par Jean Pouillon3\ qui avait été jusqu'en 1969, comme Pontalis, membre du comité de rédaction des Temps Modernes. Claude

27

G. Perec, Wou le Souvenir d'enfance, op. cit., p. 14.
Il s'agit du chapitre 17 de la publication en feuilleton, qui deviendra le chapitre XXXII de W

28

ou /e Souvenir d'enfance. 29 G. Perec, Penser IC/asser, Paris, Hachette 1985. 30 G. Perec, La Boutique obscure, Paris, Denoël, 1973. 31 Ceci est suggéré 3 p. 98, op. cit.). par C. Burgelin d'après « des témoignages oraux de proches de G. Perec» (note

29