J.-J. Rousseau justifié, ou Réponse à M. Servan,... par M. François Chas,...

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impr. de Favre (Neuchâtel). 1784. In-12, 259 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1784
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J. J. ROUSSEAU
JUSTIFIÉ,
OU
RÉPONSE
A
M. SERVAN,
Ancien Avocat-général au Parlemen-
de Grenoble.
Par M. FRANÇOIS CHAS , Avocat.
L'on devient injuste & méchant dans le fait, fans
avoir ceffé d'être juste & bon dans l'ame.
J. J. ROUSSEAU.
A NEUCH TEL
De l'Imprime ET COMP.
ij AVIS DE L'EDITEUR.
moralifte. Les Réflexions de M. de
Servan, quoiqu'écrites avec tout le
goût & l'élégance de cet éloquent
avocat, seraient peut-être déjà ou-
bliées , fi elles ne concernaient pas
J. J. Rousseau ; & cette Réponfe,
paraiffant seulement aujourd'hui,
aurait peut-être eu besoin d'être ac-
compagnée de P écrit de M. de Ser-
van pour être entendue. Nous ne
craignons cependant point que cet
inconvénient nuife à nos intérêts.
M. Chas défend ici la mémoire
du citoyen de Genève avec autant
de chaleur & de force que M. de
Servan a mis de subtilité & d'a-
dresse pour le diffamer. Mais tel
fut toujours le fort de tous ceux
qui écrivirent pour honorer ou in-
fulter ce tendre ami de l'humanité ;
c'est que leurs noms & leurs ou-
vrages furent accueillis avec le plus
AVIS DE L'EDITEUR. iij
grand empressement, & que l'im-
primeur n'eut jamais à se plaindre
d'une entreprise ou le nom de Rous-
seau se trouvait dans le titre.
Depuis long - tems les admira-
teurs de celui qui a fourni le pre-
mier l'entreprise, l'exemple de se
faire connaître à ses semblables ,
comme il fut connu de son créateur,
attendaient impatiemment que quel-
qu'écrivain eût le courage de pren-
dre la plume pour réfuter M. de
Servan , dont la réputation en
a impofé aux plus hardis comme
aux plus capables; & le public
étonné , attendait vainement un
athlete dans l'arene que M. de Ser-
van occupait en vainqueur. Sa-
chons donc gré à M. Chas de
s'être préfenté pour défenfeur de
l'homme immortel, & après la
lecture. de cet écrit, avouons avec
IV AVIS DE L'EDITEUR.
autant de satisfaction que de re-
connaissance, que J. J. est digne-
ment vengé.
J. J.
[3]
J. J. ROUSSEAU
JUSTIFIÉ,
OU
REPONSE
A
M. SERVAN,
Ancien avocat - général au parlement de
Grenoble.
C'EST un spectacle bien affligeant
de voir le génie & la vertu s'unir
pour insulter aux mânes d'un phi-
losophe légiflateur, qui a instruit
les siécles & les nations, & que la
postérité regardera toujours, mal-
gré ses erreurs & ses faibleffes?
A ij
[4]
comme l'ami de la vertu & le bien-
faiteur de l'humanité. La préven-
tion approche quelquefois du fana-
tifme , elle aveugle l'homme , &
dans cet aveuglement, elle l'attache
avec force à ses opinions & les lui
fait chérir en lui persuadant qu'elles
font justes: c'est ainsi qu'il devient,
malgré la bonté de son ame, mé-
chant & calomniateur ; c'est par
des efforts lents & pénibles que la
vérité & la réflexion parviennent à
dissiper l'erreur & à détruire cette
séduction funeste qui a fait des pro-
grès si profonds & si rapides, c'eft
un prodige de la prudence & de la
sagesse.
Rousseau a été persécuté pendant
sa vie , & il est outragé après fa
mort ; fa carrière publique est une
chaîne de tribulations & de mal-
heurs. Il fut proscrit dans fa patrie.
[ 5 ]
banni de la France & de la Suisse,
injurié & méprisé en Angleterre ; il
fut livré à la fureur d'un prédicant
fanatique, & exposé à la rage d'une
populace effrénée. Ses opinions &
fes principes furent attaqués avec
autant de malice que d'emporte-
ment ; on lui attribua une produc-
tion infâme, des écrits licentieux
le représenterent comme un hypo-
crite qui voulait tromper les hom-
mes en jouant la vertu, comme un
Cynique épuisé de débauche qui
portait dans son sein un mortel
poison, comme un corrupteur des
moeurs publiques ; il fut déclaré
l'ennemi des souverains dont il vou-
lait détruire la puissance, & le fau-
teur de la rébellion qu'il conseillait
aux peuples ; il fut dénoncé comme
un perfide ôc un ingrat qui oubliait
les bienfaits ôc outrageait fes bien-
A iij
[ 6 ]
faiseurs & ses amis : un écrivain
forcené osa l'expofer sur la fcene
comme un roi de théâtre, & avec
un costume aviliffant & ridicule,
cet homme méchant reçut le salaire
de son imprudence par l'horreur &
S'indignation de toutes les âmes fen-
sibles & honnêtes : elles frémirent
contre cette atrocité , c'est ainsi que
l'ami de la vertu triompha publi-
quement de l'audace & de l'intri-
gue. Un auteur athée, qui a voulu
pervertir & corrompre la nation, le
désigna comme un scélérat. Qu'on
me montre un seul auteur qui ait
reçu plus d'outrages & souffert plus
d'humiliations !
Voltaire fut fans doute persé-
cuté , mais il était riche ; les fêtes
& les plaisirs fe succédaient dans
un féjour enchanteur, une société
brillante était sans cesse occupée à
[ 7 ]
amuser ce philosophe épicurien,qui
aimait & goûtait les douceurs de
la vie. Cet hôte familier voyait avec
complaisance une foule de parasi-
tes & d'adulateurs s'empresser à lui
plaire. La divinité souriait à ses
adorateurs qui venaient lui offrir
leurs respects & poser leurs offran-
des fur ses autels : pour prix de leur
dépendance & de leur soumission,
il les environnait un instant de l'é-
clat de fa gloire, & ces imbécilles
mortels sortaient du temple en cé-
lébrant le dieu qui avait jeté sur eux
un regard de complaisance & de
protection. Les princes & les grands
lui rendaient des hommages , les
auteurs lui offraient les prémices
de leurs talens, il disposait des ré-
putations littéraires, iì dictait des
loix à l'aréopage, & tous servile-
ment prosternés confirmaient &
A iv
adoraient jusqu'à ses caprices ; il
trouvait par-tout des enthousiastes
& des admirateurs, parce qu'il était
homme de génie, complaisant &
flatteur : il était avide d'éloges &
de louanges, & pour les obtenir il
caressait les grands & assignait à
tous les écrivains médiocres des
places honorables dans la littéra-
ture. Il reçut des honneurs publics,
& la nation lui consacra des monu-
mens pour attester à tous les fiecles
son génie & pour perpétuer fa
gloire. Quelques thersites tâche-
rent, par leurs cris impuiffans, de
lui arracher & de flétrir la palme
littéraire qui lui avait été décernée;
mais une plaisanterie ou une épi-
gramme les déconcertaient, & cette
foule obscure rentrait dans le néant.
Des hommes l'avans & sages eu-
rent le noble courage d'attaquer ses
[ 9 ]
principes, fa doctrine & fa morale,
& de combattre l'idole jusques dans
son sanctuaire ; mais des invectives
groffières, dignes d'un baladin, un
libelle diffamatoire , une diatrybe
fanglante furent les armes ordinai-
res avec lesquelles ce nouvel Her-
cule les combattait, & ne pouvant
les vaincre, il les maudissait dans
fa rage & dans fa fureur. La co-
horte philosophique venait à la de-
fenfe de son chef, & avait la lâcheté
de lui offrir le prix & les honneurs
de la victoire ; il recevait avec tranf-
port cet hommage trompeur, &
oubliait ainsi ses humiliations pour
s'enivrer d'une nouvelle gloire &
de nouveaux plaisirs. O homme ! tu
es un mélange de grandeur & de
petitesse : si tu prends quelquefois
le vol de l'aigle qui plane au haut
des cieux, tu as quelquefois la baf-
A. V.
[ 10 ]
fesse de l'insecte qui rampe sur la
terre.
Mais que la destinée de Rouffeau
fut différente ! Profcrit, fugitif,
errant, il n'emporta avec lui que
le témoignage de sa conscience, &
le regret de quelques ames sensibles
& vertueuses. II auroit fuccombé
sous le poids de ses infortunes fans
la protection d'un grand prince &
d'un seigneur bienfaisant; mais mal-
gré cette protection, la rage de ses
persécuteurs fut toujours active. En
vain se plaignait-il de la rigueur de
son sort ; ses plaintes & ses gémif-
femens augmenterent la haine des
uns & la jalousie des autres. Ses
cris devinrent le signal de l'audace
& de la rébellion, & celui qui s'oc-
cupait du bonheur des hommes en
développant les vérités les plus pré-
cieuses de la morale & en inspirant
[ 11 ],
l'amour de l'humanité, fut déclaré
l'ennemi du genre humain.
Cependant le même fiécle qui
l'avait proscrit, avait vu naître ua
nombre de libelles infames : des
écrivains licentieux, des philoso-
phes abominables avaient attaqués
la religion, les moeurs, les gouver-
nemens, les rois , les pontifes ; ils
combattaient l'existence de l'Etre
fuprême, & dégradaient l'homme
en lui ôtant l'espoir & la confola-
tion de l'immortalité ; ils autori-
saient les meurtres & les carnages,
ils conseillaient la rebellion aux peu-
ples & la tyrannie aux souverains ;
ces corrupteurs des nations jouif-
faient paisiblement de leurs héri-
tages, des éloges & des honneurs
publics , tandis que des supplices
affreux auraient dû purger la société
de pareils monftres.
A vi
Rouffeau, entouré de pieges &
de séductions , livré aux horreurs
de la perfécution , se crut une vic-
time dévouée à l'indignation publi-
que ; il apperçut dans chaque hom-
me un ennemi toujours prêt à le
dévorer; la vue de l'éclair semblait
lui annoncer que la foudre allait
fendre la nue pour le frapper. II eut
tort, sans doute, de croire que la
société entière fut conjurée contre
lui; il pouvait trouver dans les dif-
férens lieux de son exil de véritables
amis & des consolateurs fincères,
puisqu'il était malheureux & bien-
faisant par goût & par caractere ;
mais on interroge ici toute ame
vraie & impartiale, Rousseau trahi
& persécuté avait-il la force & la
tranquillité de réfléchir ? Ce volcan
toujours embrasé ne cessait de vo-
mir des flammes, & les efforts que
[13]
l'on faisait pour les arrêter, ne fer-
vaient qu'à leur donner une nou-
velle activité. Dans ce moment de
crise & de violence, il rejetait les
foins de l'ami consolateur, parce
qu'il le confondait avec l'hypocrite
qui affectait la douleur & qui offrait
de guérir ses blessures. L'infortune
consterne l'ame & lui ôte son éner-
gie ; le sage se déconcerte & se dé-
courage ; le souvenir de ses perfé-
cutions & la vue de la dissolution
publique lui inspirent dessentimens
de mépris & d'averfion; il s'irrite,
se retire en jetant un regard d'indi-
gnation sur la société, & emporte
avec lui le témoignage de sa cons-
cience & l'innocence de son coeur.
S'il est consolant de souffrir pour
l'amour de la vérité, il est bien cruel
de voir que ceux qui sont prépofés
par état à la publier, à la défendre.
[ 14 ]
& à la chérir, soient les premiers
à devenir les organes du mensonge
& de la calomnie ; les vices des
grands & les paffions des philofo-
phes produisent les crimes de la
multitude. La haine de Rouffeau fut
prefqu'univerfelle ; il devint sombre
& soupçonneux, il perdit toute con-
fiance dans la vertu , puisqu'il la
voyait immolée à l'intrigue & à
l'intérêt. La connaissance des hom-
mes est bien propre à nous les faire
détester ; le philosophe observateur
ne voit que des brigands & d'hy-
pocrites : si son oeil attentif apper-
çoit quelquefois l'homme vertueux,
il le considère en gémissant, puis-
qu'il le voit pauvre , sans crédit,
fans considération, expofé à l'hu-
miliation & à la calomnie, ou prêt
à devenir la victime de la séduction.
Les malheurs changèrent le ca-
[ 15]
ractere primitif du citoyen de Ge-
neve. Une douce aurore avait em-
belli les jours de fa jeunesse ; il était
aimable , prévenant, sociable ; son
coeur tendre & sensible répandait
sur toutes ses actions un charme
attendrissant : oui, j'ose l'affurer,
s'il n'avait pas été persécuté , il
aurait conservé ces dons précieux
de la nature. Le goût pour les fem-
mes, lorsqu'il n'est pas joint à la
débauche ou à la frivolité, polit les
moeurs , adoucit les caracteres, im-
prime fur nos affections une douce
aménité, nous rend bons & géné-
reux , & nous obtient une récom-
pense bien flatteuse, Testime & la.
confiance universelles.
L'homme vertueux se sent en-
traîné vers la société, l'amour de
l'humanité l'invite à y fixer son sé-
jour pour établir l'empire de la
[ 16 ]
vertu par son exemple & ses pré-
ceptes: s'il s'en détache, s'il deviens
sombre & misanthrope, c'est à l'in-
justice des hommes & à leur per-
sécution qu'il faut attribuer presque'
toujours cette révolution. Le coeur
se révolte contre l'oppression , un
sentiment profond d'indignation
nous accable, la tristesse s'empare
de l'ame, elle la rend froide & in-
sensible , elle deviendrait féroce si
elle pouvait rester dans cet état vio-
lent; mais bientôt le calme paraît,.
un beau jour dissipe les nuages, Pin-
nocence produit la paix & l'efpé-
rance, l'homme enveloppé dans fa
propre vertu, trouve le plaisir & le.
bonheur.
L' arbre planté par Rousseau était
embelli par les fleurs & par les fruits
dont il était surchargé : quelques
branches à la vérité pouvaient ren-
[7]
fermer un poison subtil ; eh bien, il
fallait émonder l'arbre, arracher ces
branches empoisonnées, & venir
enfuite sous cet ombrage fortuné
respirer un air pur, bénir & res-
pecter le philosophe bienfaisant qui
avait épuisé la force de son génie
& la fenfibilité de son coeur, pour
prouver aux hommes qu'il est doux:
& consolant d'aimer la vertu & de
pratiquer les devoirs qui leur sont
imposés.
II fallait donc plaindre la destinée
de Rousseau , en louant son génie
& son éloquence ; il fallait gémir-
fur ses faiblesses & fur ses erreurs,
en admirant ces grandes vertus qui
doivent le rendre cher & précieux
à tous les siécles & à toutes les na-
tions ; il fallait démontrer & com-
battre les principes faux & dange-
reux qu'on croit trouver quelquefois
[ 18 ]
dans ses écrits, & prouver que la
plupart de ses projets étaient im-
praticables dans l'état actuel de la
société : mais il fallait aussi respecter
ses moeurs , applaudir à son amour
pour la vérité , & apprendre aux
hommes que c'est dans ses ouvrages
où brillent la pureté de la morale,
les charmes de la vertu, les maxi-
mes de la justice & les préceptes
de la nature ; que c'est dans ce code
où ils doivent étudier leurs devoirs
pour être justes & heureux ; il fal-
lait discuter, raisonner, approfon-
dir , & non pas diffamer & joindre
les fophifmes aux déclamations &
aux injures ; mais on a préféré de
calomnier ; c'est ainsi que des vils
détracteurs n'ont pas craint par
cette bassesse de violer les principes
de la justice pour satisfaire leur ja-
lousie & leur vengeance,
[ 19 ]
C'est une perfidie de diffamer un
homme vivant; mais au moins il a
le droit de se défendre, il peut con-
fondre ses calomniateurs, préfenter
lui-même les titres qui prouveraient
son innocence , porter le flambeau
dans ces repaires affreux où ses en-
nemis ont médité fa ruine & fa des-
truction , rétablir sa réputation, &
obtenir encore l'estime & la con-
fiance de fes contemporains. Mais
c'est un crime de calomnier un
homme qui n'existe plus , puisqu'il
a emporté sa justification avec lui ;
ses amis se contentent de gémir &
de verfer quelques pleurs fur fa
tombe: les morts n'intéressent pres-
que plus, l'ami pleure quelque tems
son ami, mais le tems affaiblit fa
douleur & détruit le souvenir de ce
commerce intéressant dans lequel
l'amitié & la confiance trouvaient
[ 10]
un charme délicieux. Cette indiffé-
rence & cet oubli sont une preuve
de notre ingratitude & de notre
insensibilité.
Le tombeau est un asyle sacré,
la lumière ne doit pas y pénétrer,
& celui qui ose y fouiller est un
audacieux digne de l'horreur publi-
que : l'homme a perdu le droit de
juger, & là finit son ministère; ce
droit n'appartient qu'à la Divinité.
Ce Dieu bon & clément a peut-
être pardonné , au mortel qui est
appelle à fon tribunal, ses erreurs
& ses faiblesses; c'est un Pere tendre
qui embrasse son fils & qui le bénit ;
mais tandis qu'il est placé au rang
des enfans chéris & qu'il participe
à l'héritage sacré, l'homme cruel
& impitoyable le flétrit & le dé-
voue à l'indignation des fiécles.
L'homme, n'imitera-t-il jamais la
[ 21 ]
clémence du Dieu de la nature !
C'est donc une lâcheté aussi odieuse
que détestable de pénétrer dans le
tombeau de l'auteur d'Emile pour
insulter à ses cendres.
On a vu avec surprise & même
avec indignation que M. Servan,
qui a toujours plaidé la cause de
l'humanité avec une force & une
éloquence dignes des plus beaux
jours de la Grèce & de Rome, ait
eu la faiblesse de calomnier l'auteur
d'Emile , dont il avait recherché
l'amitié & la confiance. Les philo-
sophes modernes ne cessent de prê-
cher la tolérance. " Aimez-vous les
" uns les autres , s'écrient-ils ; op-
" posez les bienfaits aux injures,
" ne forcez point les opinions; que
" les hommes, unis par les liens
» de la bienfaisance, vivent dans
" la paix & dans la concorde ; le
[22 ]
" sauvage , le musulman, le chré-
» tien, tous ont le même Père, &
" tous ont droit au même héritage.
" Le Créateur de l'univers ne de-
" mande que l'hommage du coeur;
» il pardonne au mortel qui l'of-
" fenfe & à celui qui l'oublie, ou
" le méconnaît, » Dans le même
tems qu'ils prononcent ces paroles
sacrées qu'ils font descendre des
cieux, la haine est dans leur coeur,
ils se livrent à tous les excès de Ia
rage , ils empoisonnent dans le
silence les traits dont ils frappent
leurs ennemis, " se félicitent en-
fuite en secret du succès de leurs
crimes. Leur fausse philosophie a
succédé à l'impofture des prêtres
de l'antiquité ; je vois entr'eux une
ressemblance parfaite: les premiers,
annoncent Ia doctrine de la tolé-
rance pour flatter les paffions, for-
[ 3 3
mer des prosélytes & des enthous
siastes, obtenir les hommages des
grands & la reconnaissance des peu-
ples ; les seconds se servaient des
mystères de la religion & de la
pompe de leurs cérémonies pour
tromper la crédulité des nations,
& leur inspirer un sentiment de
crainte, de respect & de foumiffion.
Hypocrites détestables ! vous mé-
ritez la malédiction des siécles :
l'homme de bien désirerait qu'il
existât une loi qui punît une séduc-
tion aussi infame. Un empereur Ro-
main ordonna à tous les rhéteurs
& à tous les philosophes de sortir
de Rome & de l'Italie : plût à Dieu
que le législateur eût le courage de
renouveller une loi aussi sage !
Mon dessein n'est pas d'affliger
M. Servan : j'aime fa personne , je
respecte ses moeurs, il mérite du
[ 24 ]
éloges publics par cette fermeté
rare & ce désintéressement pur donc
il a fait usage dans l'exercice de
ses fonctions publiques. Mais il est
triste de voir cet ancien magistrat
devenir le détracteur d'un philoso-
phe qui a consacré ses travaux à la
félicité publique, & qui a honoré
l'humanité par ses vertus, son génie
& son éloquence. La prévention a
égaré M. Servan, elle a aveuglé son
esprit, l'erreur a produit le men-
songe & les faux jugemens, & il a
diffamé l'auteur d'Emile fans croire
être un calomniateur. L'on devient
injuste & méchant dans le fait, a
dit Rousseau , fans avoir ceffé d'être
juste & bon dans l'âme.
Le principal objet de M. Servan
est l'apologie de M. Bovier, avocat;
il veut justifier son ami de l'accu-
facion d'assassinat portée contre lui ;
il
[ 25 ]
il s'élève avec force contre l'audacé
de l'accufateur , il intéresse au sort
de l'accusé le ciel & la terre , il
invite les hommes à venger cet at-
tentat. L'ancien avocat-général au
parlement de Grenoble se plaît à
enfanter un monstre, pour avoir le
plaisir & la gloire de le combattre
& de le vaincre.
En 1768, Rousseau voulut visiter
le Dauphine ; ce fut à M. Bovier
qu'il fut adressé à Grenoble. Ce
nouveau patron fut flatté de ce
choix. Il ne se possédait pas de joie
d'être chargé du fort de l'auteur
d'Héloïfe 6* de l' Emile; il en té-
moigna ses tranfports à M. Servan,
& celui-ci les partagea. Bientôt on
forma le projet d'humaniser le sau-
vage ; cette entreprise était belle &
hardie, mais elle était difficile: auffi
n'eut - elle aucun fuccès, les voeux
B
[26]
de ces deux dignes coopérateurs
furent trompés. Rousseau ne fut pas
converti, il conserva ses moeurs,
son caractère & ses affections : cet
homme extraordinaire crut voir
dans les intentions pures de ces
deux patrons un principe d'orgueil
& d'intérêt personnel, son imagi-
nation ardente s'échauffa & lui dé-
natura les objets. L'histoire récente
de M. Hume était bien propre à le
persuader. Il était peut-être dans
j'erreur ; mais on ne peut point se
dissimuler que le projet n'était pas
prudent , il fallait des tems plus
heureux & plus calme : le citoyen
de Genève venait d'éprouver toutes
les horreurs de la persécution ; on
ne console pas l'infortuné qui vient
d'être frappé, il faut attendre que le
sentiment de la douleur ait perdu sa
première activité. Rousseau refusa sa
confiance & son amitié à M. Servan,
cependant il en était digne, la vertu
& le génie devraient aimer & ad-
mirer la vertu & le génie. D'ailleurs
la conformité des fentimens & les
mêmes principes de morale de ces
deux écrivains auraient dû établir
entr'eux une étroite familiarité ; le
magistrat s'écrie dans ses ouvrages :
ô hommes ! ayez des moeurs & vous
ferez heureux. Le philosophe de
Genève ne cesse de dire : ô hommesl
anéantissez vos loix & vos institu-
tions , rentrez dans l'état primitif
de la nature, soyez vertueux, je vous
promets une félicité inaltérable.
II serait consolant pour l'huma-
nité de voir les savans & les artistes
s'aimer & se rechercher. Quel ta-
bleau touchant ne formerait pas
cette union , ouvrage de l'estime
& de la confiance! Les lumières
B ij
[ 28]
éparses se réuniraient pour éclairer
& instruire les hommes, de ce cen-
tre commun jailliraient ces vérités
pures & éternelles destinées à faire
le bonheur du genre humain : on ne
verrait plus ces guerres intestines
& ces haines cruelles qui déshono-
rent la littérature, & l'on ne con-
naîtrait plus cette politique affreuse
qui n'est que l'art cruel de tromper
& de séduire, & qui règne égale-
ment dans les palais des rois com-
me dans les cabinets des philoso-
phes. Si les favans confieraient leurs
travaux à la félicité publique , si le
gouvernement voulait réprimer les
brigues & les cabales , le temple
littéraire ne serait point profané;
les philosophes formeraient une so-
ciété utile & respectable, & en pu-
bliant les vertus, ils en inspireraient
l'amour & la pratique ; l'homme de
[ 29 ]
génie vertueux obtient le respect &
l'admiration. Multipliez ce prodige,
on verra bientôt une heureuse ré-
volution dans les moeurs. On de-
vient méchant, parce qu'on ne voit
que des médians ; l'homme se cor-
romps , parce que la corruption eft
universelle : la nature l'a créé bon,
mais la société le pervertit. Si la loi
punit les malfaiteurs, fon glaive ne
frappe que le peuple ; il est fans force
contre le riche puissant, qui devient
impunément un brigand public. La
vertu se cache dans l'obscurité ; la
solitude est le terrein propre fur
lequel cette plante précieuse peut
croître & s'embellir : transportez-la
dans un pays étranger, elle perdra
insensiblement son éclat & fa vi-
gueur. Ah ! si la vertu était applau-
die & récompenfée, elle aurait bien-
tôt des prosélytes & des adorateurs,
B iij
[ 30 ]
Le projet de conversion ayant
échoué, M. Bovier voulut continuer
à être le patron de Rousseau, son
amour-propre en était flatté ; mais
ayant reconnu qu'il ne fallait pas
contredire un homme d'une ima-
gination ardente, il n'osa plus s'op-
poser à ses volontés; il devint crain-
tif & refpectueux, & par une de ces
bizarreries qu'on ne peut définir,
mais qui ne prouve point la noir-
ceur du caractère, il l'aurait laiffé
périr fins rien dire ni le fecourir.
L'anecdote des fruits empoison-
nés eft vraie ou fausse. Si elle est
vraie, M. Bovier doit être regarde
comme un homme singulier & bi-
zarre ; si elle est fausse, Rousseau
est un impofteur, & fon nom doit-
être prononcé avec exécration. Les
subtilités de la dialectique ne pour-
ront jamais, détruire un argument
[31]
aussi simple : personne ne doute de
la vérité de cette anecdote, le silence
de M. Bovier en assure l'authenti-
cité. M. Servan avance qu'il est fore
éloigné de conclure que Rousseau
a menti, cependant, par une singu-
larité frappante, tout ce qu'il dit
sert à prouver qu'il ne la croit pas
Quand on est dans l'erreur, il est
impossible d'avoir des principes
conftans. On tergiverfe, on doute,
on marche dans les ténèbres d'un
pas faible & incertain , l'efprit se
confond & on devient inconséquent
& contradictoire.
Si la réponse de M. Bovier est
vraie, Rouffeau n'est pas un vision-
naire ; M. Servan ne peut donc pas
dire que Rousseau s'est miférable-
ment trompé, qu'il ne l'a vu qu'à
travers les nuages de ses éternels
foupçons. Il ne s'agit point dans ce
B iv
fait d'examiner le caractère ombra-
geux de Rousseau, tout cet étalage
qui devient fastidieux à force d'être
répété, est vraiment étranger dans
cette hypothèse : il ne faut point
perdre de vue la véritable question.
M. Servan veut s'en éloigner & pro-
fiter de cet écart pour faire de va-
gues dissertations ; mais on tâchera
de le fixer fur ce point décisif. On
comprend que cette situation fera
pénible pour lui ; mais cette difcu-
tion est nécessaire. Si l'anecdote est
conforme à la vérité , il n'y a ni
erreur , ni foupçon, ni calomnie,
ni diffamation ; or ce principe une
fois adopté, il faut nécessairement
en conclure que Rousseau ne s'est
point miférablement trompé, en di-
sant que M. Bovier garda un pro-
fond silence lorsqu'il mangeait un
fruit empoifonné,
[ 33 ]
M. Servan croit & veut prouver
que Rousseau, en rapportant cette
anecdote , a voulu flétrir la réputa-
tion de M. Bovier; il affirme que
c'est une accusation odieufe , que ce
trait de satire est atroce ou pour le
moins cruel, que celui qui l' écrivit
est répréhenfible, & que ce fait ne
sert qu'à outrager un père de famille
qui a toujours mérité l' eftime pu-
blique.
Il n'y a qu'à examiner la conduite
de Rousseau , pour être convaincu
que toutes les assertions de M. Ser-
van sont fausses & calomnieuses.
Comment cet écrivain a-t-il eu le
courage de tenir ce langage perfide,
puisqu'il croit que presque toutes
les intentions de Rousseau ont tou-
jours été pures ? C'est un pénible
devoir d'être forcé de relever les
contradictions de M, Servan.
B y
[34]
L'auteur d'Emile & du Contrat
social a dévoré, dans l'amertume de
son coeur, les humiliations que ses
ennemis lui ont fait éprouver. Si
quelquefois il a élevé la voix, c'est
lorsqu'il était outragé publique-
ment. Mais a-t-il nommé fes per-
sécuteurs secrets, ou les a-t-il flétri-
dans leurs moeurs ? A-t-il mis au.
jour ces trames odieuses concertées
par quelques philosophes , a-t-il
révélé tous ces mystères d'iniquité,
ces complots exécrables formés
dans le sein des ténèbres ? Non, il
a toujours gardé un profond silence,
il a mieux aimé gémir fur ses infor-
tunes que de livrer ses ennemis à
l'indignation publique ; il n'était ni
méchant ni vindicatif : le seul trais
d'Helvétius décele son ame.
Après cela, comment pourra-t-
on se persuader que Rousseau, en
[35]
rapportant cette anecdote qu'il re-
gardait comme plaisante , ait eu en
vue " de graver sur le front de M.
" Bovier un opprobre plus ineffa-
" cable, que le fer chaud d'un bour-
" rean ne l'imprime fur l'épaule
» d'un vil frippon ?" Les ennemis
de Rousseau ont déclaré qu'il était
inutile qu'il rapporta l'anecdote des
fruits empoifonnés, mais aucun n'a
ofé le calomnier, en donnant à fes
intentions un motif criminel Pour
juger & condamner une action fe-
crete, il faut rapporter & multiplier'
les preuves. L'art de pénétrer dans
le coeur humain , est un art aussi
difficile que trompeur; l'oeil le plus
attentif ne saurait percer ce voile
mystérieux qui cache nos penfées
& nos affections, Que les inquiet
tudes & les alarmes d'un ami tendre
& généreux cessent, M. Bovier ne
B vj
[36]
sera point regardé comme un mal-
faiteur & il jouira toujours de la
confiance de ses concitoyens. Un
seul vice honteux est sans doute suf-
fisant pour dévouer au mépris pu-
blic celui qui en est infecté ; mais
une faiblesse qui est toujours insé-
parable de l'humanité, mais un dé-
faut ne saurait priver un citoyen de
l'estime de ses contemporains, ni
porter atteinte à son honneur : une
vertu feule est capable d'effacer mille
faiblesses & mille défauts.
Tous ceux qui ont lu l'aventure
des fruits empoisonnés, en ont fait
un sujet de plaisanterie, & en cela
ils ont agi comme Rousseau en a
agi lui - même ; il s'est amusé de
l' humilité dauphinoife ; lorsqu'il fait
le récit de ses persécutions, il parle
avec force & se plaint avec dou-
ceur; il s'attendrit & gémit fur fes
[37]
infortunes , il épanche son coeur
dans le sein de l'amitié , il montre
ses blessures pour exciter la com-
misération & la sensibilité. Ici il
raconte en plaisantant une aventure
singulière , il rit de la bonhommie
de M. Bovier; il caractérise avec
autant de gaieté que de franchise le
génie des habitans de Grenoble. S'il
avait regardé M. Bovier comme un
traître & un assassin, il aurait fui son
meurtrier & aurait abandonné fans
délai une contrée dans le sein de
laquelle il aurait cru voir sans cesse
ses habitans armés pour fa ruine &
fa destruction.
Si l'anecdote rapportée était sur-
chargée d'incidens, si elle avait été
précédée & suivie de plusieurs faits
compliqués, il aurait fallu discuter,
rassembler tous les différais traits
pour en composer un tout, alors
on aurait pu croire que Rousseau
s'est trompé dans quelques circons-
tances , & que son imagination ar-
dente lui avait dénaturé les objets;
mais c'est ici un simple fait qui s'é-
claircit par le silence & ensuite par
la réponse de M. Bovier, M. Servan
a été donc injuste de vouloir le juf-
tifier en calomniant Rousseau , &
en tâchant de persuader que l'anec-
dote n'est point sincère.
La justification de M. Bovier était
inutile , puisque même après la pu-
blication de l'ouvrage qui contient
cette anecdote , il n'a cessé un ins-
tant de jouir de l'estime publique.
Il y a plus, cette histoire était en-
sevelie dans l'oubli, M. Servan
imité le prophete Ezéchiel, il a été
dans le tombeau, il a soufflé fur un
cadavre pour lui donner la vie &
le mouvement, & il l'a montré tout
[ 39 ]
livide pour avoir le plaisir de dé-
noncer à la société ce prétendu
meurtrier.
M. Servan veut persuader à ses
kcteurs, comme on l'a déjàobservé,
que le fait rapporté par Rousseau
n'est pas vrai. Eh ! qu'on ne pense
pas que je veuille offenser M. Servan.
dont je respecte les moeurs ; la dé-
fense de l'auteur d'Emile ne me
rendra ni méchant ni calomniateur,
Mais son ouvrage existe : une lec-
ture faite avec attention & quelques
réflexions qui se présentent natu-
rellement , convaincront tout hom-
me vrai & impartial de la vérité de
cette proposition.
Il faut sans doute donner un motif
à l'action de M. Bovier. M. Servan
ne lui en assigne aucun, il garde un
profond silence fur cet objet essen-
tiel; il fait plus, il assure que Rouf-
[40]
feau est un visionnaire , méfiant &
foupçonneux, que c'est ici une ac-
cusation d'assassinat, une calomnie,
une diffamation ; il pouvait prendre
une voie plus courte pour parvenir
à son but, celle de dire fans ambi-
guïté que l'auteur d'Héloïse & d'E-
mile est coupable de mensonge. II
est facile de pénétrer dans les in-
tentions de l'ancien magistrat, puis-
que c'est lui - même qui nous fait
connaître les fentimens de son coeur
qu'il n'a pas même l'art de cacher.
En admettant la sincérité de l'anec-
dote , quels étaient les motifs &
l'impulfion qui faisaient ainsi agir
M. Bovier? quel était le principe de
son étrange conduite? Voilà Fé-
nigme qu'il fallait expliquer , voilà
l'objet que M. Servan aurait dû
éclaircir; on ne peut justifier M. Bo-
vier qu'en niant l'exiftance du fait.
[41 ]
Rousseau n'est donc pas un lâche
accusateur; le rapport de l'anecdote
n'est ni un mensonge ni une diffa-
mation. Si, tombant dans les mains
des assassins, je me plains que mon
ami présent ne m'a point secouru,
je ne suis point pour cela coupable
de calomnie ; il a pris la fuite par
crainte ou par faiblesse, il a violé
les devoirs de l'amitié & de la con-
fiance , j'ai le droit fans doute de
me plaindre de son indifférence &
de fa trahison. Ainsi M. Bovier, en
laissant Rousseau manger tranquil-
lement un fruit empoisonné , ne
peut point se plaindre qu'on lui ait
reproché cette bizarrerie. Si l'au-
teur d'Emile a été indiscret en rap-
portant ce fait, il n'a pas été cou-
pable de mensonge.
Mais quand même Rousseau au-
rait porté contre M. Bovier une
[ 42 ]
véritable accusation d'empoisonne-
ment & d'assassinat, il n'aurait pu
s'en juftifier qu'en disant que son
intention n'était pas criminelle ,
ou en prouvant que l'anecdote est
fausse. M. Bovier est difpenfé de
prendre le premier parti, Ia singu-
larité de sa conduite ne démontre
point la noirceur de foncoeur ; l'hom-
me singulier est rarement méchant.
Il faut ici rapporter un fait dont
M. Servan est sans doute instruit,
M. Bovier s'alarma à la lecture de
la feptième rêverie du promeneur
solitaire , il demanda à M. Villard,
médecin & professeur de botanique
à Grenoble, s'il y avait aux environs
de cette ville un saule épineux ou
un arbrisseau sauvage, dont le fruit
acide fut un poison, Il est facile de
concevoir le motif de cette de-
mande M. Villard , aussi habile que
[ 43 ]
prudent, entre dans quelques détails
fur cet objet, & finit fa lettre en
disant " que M. Bovier peut être
" tranquille sur l'inculpation que
» les manuscrits du citoyen de Ge-
" neve semblent lui faire au fujet
" de cette plainte , que sa réputa-
" tion est faite & qu'il est à l'abri
" de tout soupçon. " Voilà la con-
duite prudente que M. Servan devait
imiter, & non pas irriter la blef
sure d'un homme ulcéré. Son ancien
miniftère était un miniftère de paix
& de confolation, pourquoi n'a-t-il
pas transporté dans fa vie privée les
mêmes principes ? O philosophie
moderne ! c'eft dans les passions &
les vices des hommes que tu vas
puiser tes maximes : tu détruis les
droits de la nature en feignant de
les défendre , tu anéantis la pureté
de la morale en affectant de veille
[ 44 ]
à la garde de ce dépôt précieux ; tu
dégrade l'homme au lieu de l'en-
noblir : d'un être bon & bienfaisant,
tu en fais souvent un fourbe & un
méchant. Nos philosophes moder-
nes voient avec indifférence les mal-
heurs de la société; s'ils combattent
avec force les vues des hommes,
ils y applaudissent quelquefois en
secret. Nos nouveaux Séneque prê-
chent le mépris des richesses & des
dignités dans le sein même des plai-
sirs & des jouissances ; ils sont dé-
vorés par l'ambition, & ils se dé-
gradent pour obtenir la protection
des princes & des grands. Graces
immortelles en soient rendues à
quelques écrivains sages & coura-
geux ; l'empire despotique qu'ils
exerçaient fur les opinions publi-
ques commence à s'ébranler ; la
raison, le goût, la morale, la juf-
[ 45 ]
tice, en dissipant l'erreur & le pres-
tige , ont diminué le nombre de
leurs adorateurs. Bientôt les imbé-
cilles mortels ne se prosterneront
plus devant ces prétendus dieux de
la terre, leurs temples seront dé-
serts, & ils seront sans autels, fans
cultes & fans offrandes. La distance
infinie qu'il y a entre leurs principes
publics & leur doctrine particulière,
sont une preuve évidente qu'ils ne
sont que des charlatans ôc des hy-
pocrites. A Dieu ne plaise que je
veuille appliquer à M. Servan ces
qualifications odieuses : j'ai dit, &
je le répete, je respecte ses moeurs;
mais il est permis de gémir fur les
malheurs que produit cette science
destructive, qui, au lieu d'affermir
l'homme dans la pratique de la
vertu , l'en détache insensiblement
& finit par le rendre étranger à l'hu-
[ 46 ]
manité. Le nombre des sectateurs
& des enthousiastes de cette fausse
philosophie augmente celui des
égoïstes; c'est là le dernier degré
de l'opprobre, puisque les loix &
l'opinion publique sont insuffisantes
pour réprimer un vice qui tend à
détruire la bienfaisance.
Avant de s'occuper de madame
de Warens, M. Servan rend compte
de la conduite de Rousseau pendant
son séjour à Grenoble ; c'est ici que
son glaive frappe la victime sans
miséricorde, & il faut qu'elle expire
sous ses coups redoublés. L'auteur
d'Emile est un mifantrope ridicule
& odieux, qui fuit par principe
d'orgueil les hommages qu'on veut
lui rendre; c'est un visionnaire qui
qualifie l'empreffement du public
de lâche espionnage. " On s'occu-
» pait, dit M. Servan, de cet homme
[ 47 ]
« ombrageux plus qu'il ne voulait
" & fans doute plus qu'il ne fallait;
" il est parti un beau jour de Gre-
" noble en secouant la poussière de
" ses souliers, rempli d'ennemis,
" d'efpions & d'empoisonneurs.,
" tous corrompus, tous gagés par
" d'autres ennemis & d'autres as-
» sassins de Paris, de Genève, de
" Suisse. C'est un homme, dit-il
" dans un autre endroit, qui, dans
" un excès d'orgueil ou de mélan-
" colie, s'avise d'écrire les détails
" de fa vie. " On verra bientôt que
l'ancien magistrat accuse l'auteur
d'Emile d'avoir nui aux moeurs pu-
bliques , & d'avoir donné des preu-
ves de folie & de démence dont il
portait le germe dans son fein.
M. Servan n'était pas fait pour
répéter les fades plaisanteries & les
calomnies atroces de quelques mi-
férables écrivains qui ont prosti-
tué leurs talens à diffamer un hom-
me faible, fans doute , mais qui
mérite l'admiration des siécles par
son amour pour la vérité, & qui est
digne de commisération par ses
infortunes. Il viendra un tems où
M. Servan versera des larmes fur
son injustice : lorsque l'homme ver-
tueux est détrompé , lorsque la ré-
flexion a dissipé cette prévention
fatale qui l'aveuglait,, il déplore ses
erreurs , il pousse des cris & des
gémiffemens , il verse un baume
salutaire sur les blessures de Finfor-
tuné qu'il a meurtri : s'il n'exifle
plus, il va les yeux baissés vers fa
tombe , & là, humblement prof-
terné , il appaise ses mânes irrités
par ses larmes & son repentir fin-
cere : ce sacrifice expiatoire termine
fes regrets, rétablit le calme dans

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