Jacquard, sa vie, suivie d'une notice sur Lavoisier ; par A. Grandsard

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J. Lefort (Lille). 1869. Jacquard. In-12, 144 p. et pl..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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JACQUARD
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LILLE PARIS
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JACQUARD
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Médecins les plus célèbres. » 85 ^?z.art" 7i?
Peintres les plus célèbres. » 85 :::hlvlO Pellico. » 75
el res les plus célébrés. » 85 b Bérulle (le cardinal de). » 85
Artisans , les plus D 85 Brydayne, missionnaire, 1 »
Constantin le Grand. -75 Fénelon. mISSIOnnaIre. 1 u
Théodose. » 85 Bossuet. 1 :
Charlemagne. D 75 Michel Ange. » 75
Philippe Auguste. i D Raphaël.. 75
Godefroi de Bouillon. 1 » Fernand Cortez. » 75
Du Guesclin. 1 Il D'Aguesseau, chancelier. D 75
Clisson, connétable. D 75 De la Motte, év. d'Amiens. 85
Charles de Blois. 75 Desgenettescuré N.D.Vict. » 75
Aubusson (Pierre d'). » 85 Vianney, curé d'Ars. Il 70
Christophe Colomb. » 85 Jean Reboul. Il 65
Louis XII, roi de France. 1 » Le P. Lacordaire. Il 75
François 1er, roi de France. 1 » La Moricière (legén. de) » 85
Bayard. » 85 Marguerite de Lorraine. - 75
Henri IV, roi de France. 1 » Maintenon (Mn" de). » 85
Crillon. 1 » Marie Leczinska, r. de Fr. 1 »
Pierre Corneille. Il 75 Marie-Antoinette, r.deFr. 1 D
Turenne. » 85 Sombreuil (Melle de). - 75
Racine (Jean), c 75 Philippe de Gheldres, duchesse
Jean Bart. » 75 de Lorraine. » 60
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- Jeanne d'Arc.. 60 Drouot, général. » 30
Thomas Morus. » 30 Daniel Ô'Connell. » 30
Fisher, év. de Rochester. » 30 Louis XVII.. 60
Charles le Bon, c. de FI. » 60 Hohenlohe (le pr. A. de). » 30
Claver, apôtre des nègres. » 30 Affre (Mgr), arch.de Paris. » 30
Eudes (le P.), fond. d'ordre. 1) 30 Lafeuillade, soldat. D 30
Sobieski. Il 30 Cheverus (le cardinal dé), arche-
Boufflers (le maréchal de). » 30 * vêqne de Bordeaux. "30
LoUis XVI.. » Chateaubriand. s 30
J l.fMort r.iMrUT
Litli Bolriodnc £ r * Lil^e
JACQUARD
JACQUARD
SA VIE
9
SUIVIE D'UNE
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SUR LAVOISIER
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LIBRAIRIE DE J. LEFORT
IMPRIME U R ÉDITEUR
LILLE
rue Charles de Muyssart, 24
PARIS
rue des Saints-Pères, 30
Propriété et droit de traduction réservés,
JACQUARD ,
1
Vers le milieu du siècle dernier, on aurait
pu remarquer, dans l'une des plus importantes
fabriques de Lyon, un jeune garçon de huit
à neuf ans, dont le petit corps chétif semblait
souffrir beaucoup du pénible travail qui lui
était imposé.
Accroupi sous le métier, l'enfant rattachait
les fils brisés pendant que l'ouvrier s'avançait
activement dans sa trame.
« Courage, Joseph, courage ! » répétait de
6 JACQUARD
temps en temps ce dernier, d'un ton de voix
qui prouvait bien que les fatigues du pauvre
petit lui navraient le cœur.
Alors l'enfant réunissait tous ses efforts pour
continuer sa tâche ; puis, un instant après , il
relevait vers l'ouvrier son front baigné de sueur,
comme s'il eût cherché à l'émouvoir par la vue
de sa faiblesse.
« Que ne puis-je me passer de toi, mon
pauvre petit 1 reprenait le tisseur, je te dirais :
prends un quart d'heure de repos, car tu en as
grand besoin ; mais il me faudrait suspendre
aussi mon travail, et, à la fin de la journée, ce
temps perdu nous serait déduit.
— Ah ! je veux travailler toujours , père ,
soupira l'enfant; je veux que nous rapportions
à ma mère assez d'argent pour qu'elle puisse
acheter ses provisions, car elle est si triste quand
nous manquons de quelque chose. »
Une caresse furtive du père dans les longs
cheveux de son fils, qui déjà s'était recourbé
à ses pieds pour rattacher les fils, venait alors
applaudir à la louable résolution du courageux
enfant et le réconfortait pour longtemps,
CHAPITRE 1 7
L'ouvrier tisseur se nommait Jean-Charles
Jacquard.
Pieuse et active , sa femme Antoinette par-
venait à remplir fidèlement ses devoirs religieux,
tout en gagnant un franc par jour et en tenant
son ménage dans un ordre parfait. Elle s'était
d'abord opposée à ce que son fils se'rendît a la
fabrique ; mais son mari lui ayant fait observer
que l'enfant devait prendre de bonne heure des
habitudes laborieuses, puisqu'il était comme eux
condamné à vivre du travail de ses mains, elle
avait consenti enfin à le laisser aller.
Cependant, quand, après sa pénible journée,
le petit Joseph revenait vers sa mère, le visage
pâle et le corps exténué, la digne femme sou-
pirait douloureusement et mêlait souvent des
larmes bien amères à ses caresses maternelles.
Avec quel empressement ne lui servait-elle
pas, ainsi qu'à son mari, le modeste repas
qu'elle leur avait préparé, surtout lorsque à
force d'économie, elle était parvenue à leur
acheter une bouteille de bon vin ! 1
Joseph paraissait renaître peu à peu à la vie
dès qu'il se voyait ainsi l'objet des soins affec-
8 JACQUARD
tueux de sa bonne mère. Son teint se colorait,
ses yeux intelligents reprenaient leur éclat, et
une douce gaîté finissait par remplacer sur ses
traits l'expression morne et triste qu'ils avaient
à son retour de l'atelier.
< Regarde - moi ce garçon-là, chère femme,
et conviens que tu aurais tort de t'inquiéter
encore au sujet de sa santé, » disait alors Jac-
quard. Mais le cœur d'une tendre mère ne se
rassure pas si- volontiers.
Depuis longtemps Antoinette suivait avec
effroi les progrès du dépérissement de son fils;
elle savait que la nuit sa respiration était ha-
letante et qu'une agitation fiévreuse s'emparait
de lui dès qu'il commençait à sommeiller :
aussi ne répondit-elle que par de pénibles sou-
pirs aux consolantes paroles que lui adressait
son mari.
« Je sais que tu aimes à te tourmenter, ma
pauvre amie, reprenait ce dernier, mais l'a-
venir se chargera, je l'espère, de te prouver
que notre cher petit Joseph n'est pas si faible
que -tu te l'imagines. »
Et le courageux enfant, quoiqu'il sentit bien
CHAPITRE 1 9
2
,
que sa mère avait raison, retournait le lende-
main à la fabrique, et y passait de nouveau la
journée à rattacher, sous le métier de son père,
tous les fils qui venaient à se briser.
Cependant, un matin, il lui fut impossible
de se lever. Ses jambes fléchissaient sous lui,
et il éprouvait à la tête d'intolérables dou-
leurs.
Charles Jacquard reconnut seulement alors
qu'il avait abusé du courage de son fils, et en
parut profondément affligé. - Il se rendit néan-
moins à la fabrique, afin de ne point perdre son
salaire ; car, plus que jamais, ce modique
■ salaire allait devenir indispensable au pauvre
ménage, et la tendre mère s'installa au chevet
de son cher enfant, bien résolue à y passer les
jours et les nuits tant qu'elle ne l'aurait pas ar-
rachée à la cruelle maladie dont il semblait être
menacé.
Le malheur n'affaiblit pas l'âme pieuse ; il
semble même qu'elle puise à cette source une
force nouvelle pour s'élever dans l'amour du
Dieu crucifié et se soumettre à son immuable,
volonté. Personne n'aurait pu douter de cette
10 JACQUARD
vérité sainte à la vue de cette digne femme
qui, prosternée près de son fils malade, im-
plorait avec lui la miséricorde divine et se
résignait d'avance à ce qu'ordonnerait cette
éternelle sagesse.
Après avoir remis ainsi son enfant sous la
protection de Dieu, elle commença avec calme
et confiance à lui prodiguer les soins que lui
dictait son cœur. Cette journée de repos,
cette douce figure qui rayonnait autour du
jeune malade avec ses ineffables tendresses,
ces potions calmantes qui lui étaient présen-
tées d'heure en heure par la main chérie de
sa mère, tout cela produisit sur lui un effet si
merveilleux que la fièvre l'avait presqu'entiè-
rement quitté lorsque Jacquard revint le soir
de l'atelier. -
La première pensée du brave ouvrier, en
apercevant l'heureux changement opéré en son
fils, fut de remercier le Ciel de sa miséricor-
dieuse protection ; ensuite il attira son petit
Joseph dans ses bras et le couvrit de baisers
et de larmes.
« Ecoute, mon ami, lui dit Antoinette quand
CHAPITRE 1 11
elle eut servi le souper. Dieu est bon, il
ne nous enlèvera pas ce cher enfant qui est
notre seule joie en ce monde ; mais il faut que
nous répondions à son adorable bonté en ne
l'offensant plus comme nous l'avons fait depuis
près d'un an.
— Explique-toi, chère femme, repartit Jac-
quard; je ne comprends pas bien encore où tu
veux en venir. 1
..,. Je veux dire, mon ami, que nous com-
mettions sûrement une grande faute aux yeux
de Dieu en condamnant notre pauvre enfant à
un travail au-dessus de ses forces. Il faut donc
que nous songions sérieusement à lui créer pour
l'avenir une position en rapport à la faiblesse
de sa constitution.
— C'est bien là ce que je rumine dans mon
esprit depuis ce matin, répondit tristement
l'ouvrier; mais nous sommes si pauvres que 1 »
nous n'avons pas grand choix à faire parmi les
positions.
— Ne pourrions-nous pas chercher à le faire
entrer dans un atelier dé reliure ? reprit An-
toinette. Comme c'est un métier qui demande
12 JACQUARD
plus d'adresse que de force, notre intelligent
petit Joseph s'y distinguerait un jour, j'en suis
bien persuadée.
— Hélas, je crains bien qu'aucun maître
relieur ne se soucie de prendre chez lui notre
pauvre enfant! soupira Jacquard.
-' Je me charge de l'affaire, mon ami, re-
partit la digne femme. Dès demain je com-
mencerai mes démarches, et je ne doute pas
qu'à ton retour de l'atelier, je n'aie une bonne
nouvelle à t'apprendre. »
m
II
1
Quelques jours après, le petit Joseph Jac-
quard se rendait joyeux à l'atelier d'un relieur
qui l'avait admis comme apprenti.
Penchée à la fenêtre, sa bonne mère le con-
templait d'un œil attendri, et murmurait, comme
si le jeune homme eût pu l'entendre encore :
« Va, cher enfant, que la grâce de Dieu t'ac-
compagne et t'inspire un zèle persévérant pour
ta nouvelle profession, et je serai heureuse de
te voir enfin soustrait au pénible sort qui sem-
blait devoir être à jamais ton partage. »
A son retour Joseph parut enchanté de ses
«
occupations de relieur. Il continua à s'y livrer
14 JACQUARD
avec une àrdeur croissante et une intelligence
si remarquable qu'en moins de quatre ans le
patron le citait comme le meilleur ouvrier de son
atelier et récompensait son zèle par un salaire
assez élevé.
Heureux des succès de leur fils chéri et sur-
tout de l'excellente santé dont il jouissait depuis
qu'il avait quitté la fabrique, l'honnête Jacquard
et sa digne femme ne cessaient de remercier le
Ciel des bénédictions qu'il avait daigné répandre
sur leur modeste intérieur, et s'efforçaient de
s'en rendre dignes par une piété fervente et la
pratique des vertus.
Les exemples de parents si vertueux ne pou-
vaient manquer de fructifier abondamment dans
un cœur tel que celui de Joseph : aussi n'esti-
mait-il que les joies pures de la famille et fuyait-il
avec soin les parties de plaisir que lui proposaient
parfois ses camarades d'atelier.
Cependant, comme le bonheur n'est pas de
ce monde, Joseph Jacquard ne devait pas tarder
à être cruellement éprouvé dans ce qu'il avait de
plus cher. Son père et sa mère tombèrent ma-
lades presque en même temps, et le mal fit de
CHAPITRE II 13
tels progrès qu'en moins d'une semaine leur
vie fut sérieusement en péril.
Dès le premier jour, Joseph avait quitté
-l'atelier pour venir s'installer auprès de ses pa-
rents, et., ayant demandé de l'ouvrage à son pa-
tron, il s'était mis à travailler sans relâche, tout
en entourant ses deux chers malades des soins
les plus tendres et les plus empressés.
Tant qu'une lueur d'espoir brilla au cœur du
courageux jeune homme, il accomplit sa double
tâche avec la même activité et le même dévoue-
ment; mais le médecin lui ayant déclaré un jour
qu'il ne devait plus espérer, il s'affaissa sur lui-
même , et conserva à peine assez de force pour
continuer ses fonctions de garde-malade.
Nous ne dépeindrons pas dans ses navrants
détails cette double agonie à laquelle dut as-
sister le pauvre Joseph. Nous nous bornerons
à dire que, malgré les divines consolations
de la religion et les paroles d'espérances éter-
«
nelles que lui adressèrent ses pieux parents à
l'heure solennelle de la séparation, il sentait en
son âme un tel accablement qu'il croyait parfois
ne pouvoir survivre à un si cruel malheur,
16 JACQUARD
Orphelin à seize ans, il comprit dès lors tout
le sérieux de la vie, et s'appliqua plus que ja-
mais à mettre en pratique les sages conseils et
les pieux exemples que lui avaient donnés ses
vertueux parents.
Bien résolu à vivre toujours éloigné des vains
plaisirs que recherche la jeunesse, il loua une
petite chambre, y rangea les modestes meubles
qu'avait si longtemps entretenus la main bénie
de sa bonne et diligente mère, et retourna à son
atelier pour s'y livrer de nouveau à ses labo-
rieuses occupations.
Chaque soir, il rentrait seul dans sa chambre,
y préparait ses repas pour toute la journée du
lendemain, et quand il avait suffisamment réparé
ses forces, il se remettait au travail jusqu'à
l'heure où il avait coutume d'élever son âme
vers Dieu pour lui adresser sa prière.
Puis il s'endormait sous le regard du Seigneur,
et bien souvent il revoyait en rêve ce bon père
et cette mère chérie qui naguère applaudissaient
par de si doux sourires à son humble et ver-
tueuse conduite.
Quatre années s'écoulèrent ainsi pour Joseph
CHAPITRE Il 17
Jacquard : s'étant amassé une somme assez
ronde par son travail et son économie, il quitta
son état de relieur, et entreprit une petite fa-
brique de chapeaux qui prospéra bientôt au
delà de toute espérance.
Alors il songea à se marier, car le doux sou-
venir qu'il conservait de sa vertueuse mère lui
faisait espérer les joies d'intérieur qu'il avait vues
autrefois embellir et consoler le pauvre ménage
de ses parents.
Son cœur ne se trompa point dans ce choix, et
bientôt il crut revoir la douce image de celle
qu'il regrettait dans la bonne et pieuse femme à
laquelle il s'était unie.
Une année s'était à peine écoulée, qu'un
charmant enfant vint augmenter le bonheur
des deux époux, dont les affaires continuaient
à prospérer de manière à rendre jaloux tous
les chapeliers du voisinage.
Rien n'était plus édifiant à voir que cet inté-
rieur où la foi et la vertu régnaient en souve-
raines et dictaient à chacun les devoirs qu'il
avait à remplir.
Aimé et vénéré par ses nombreux ouvriers,
18 JACQUARD
Jacquard n'avait jamais qu'à se féliciter de leur
activité et de leurs travaux ; car tous mettaient
le plus haut prix à son approbation; et si
quelque désordre se glissait dans la conduite de
l'un d'entre eux, le prudent patron adressait des
reproches si paternels qu'on s'empressait de se
rendre à la sagesse de ses observatiens.
De son côté, Mme Jacquard, qui était spé-
cialement chargée de la vente, avait avec les
acheteurs des rapports si consciencieux et si
bienveillants, que c'était toujours avec la plus
entière confiance qu'ils se présentaient à son
comptoir.
Elle aussi avait à diriger un atelier d'ouvrières
pour l'achèvement des marchandises, et à l'ex-
emple de son mari, elle veillait avec un zèle
maternel et chrétien à la moralité de toutes ces
jeunes filles qui lui étaient confiées par la Provi-
dence.
Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'une.
maison si sagement organisée vît croître de jour
en jour son bonheur et sa prospérité.
En mémoire de son digne père , Joseph Jac-
quard avait donné à son fils le nom de Charles.
CHAPITRE II 19
Jamais enfant ne montra de plus heureuses dis-
positions.
Charles avait à peine quatre ans, lorsque son
père se décida à faire l'acquisition d'une jolie
maison, où s'installa aussitôt la petite famille, à
la grande joie du cher enfant, qui dès lors,
pouvait s'ébattre à l'aise dans la grande cour dont
se trouvait avoisinée la nouvelle demeure de ses
parents.
Ce fut dans cette jolie maison que Charles
grandit sous la sage direction de son père et de
sa mère, et assista à la plus profitable des écoles,
celle des vertus domestiques; ce fut là que
Joseph Jacquard et sa digne épouse vécurent pen-
dant quinze années aussi heureux que possible.
III
Malheureusement la révolution de 89 ne devait
pas tarder à faire entendre sa voix menaçante.
Dès les premiers cris d'alarme, Jacquard secoua
la tête en regardant son fils qui pouvait être
appelé avant peu à faire partie de l'armée, et
de sombres nuages commencèrent alors à planer
sur le paisible intérieur de ces braves gens.
La mère pleurait et priait, le père n'avait
plus le courage de travailler, et le fils se pré-
parait en secret aux événements, se disant
qu'il devait être prêt à se conduire avec honneur,
dans le cas où la patrie réclamerait son bras.
Cette époque approchait.
CHAPITRE III 21
Quelques mois plus tard, un jeune homme,
le sac sur le dos, disait adieu à ses parents dé-
solés , pour se rendre sans retard à Paris.
Ce jeune homme était le fils de Joseph Jac-
quard.
La bastille venait d'être démolie ; le trône de
Louis XVI chancelait, et la France s'agitait
sourdement comme une vaste mer au moment
de la tempête.
« Que Dieu te protège, pauvre cher enfant ! *
s'écria douloureusement Jacquard, quand son
fils vint se jeter une dernière fois dans ses bras.
— Qu'il soit ton bouclier au milieu du péril ! »
reprit la. tendre mère en étendant ses deux
mains au-dessus de la tête du jeune homme,
comme pour le préserver par sa maternelle bé-
nédiction.
Puis le jeune conscrit s'éloigna d'un pas ra-
pide, et les parents rentrèrent, le cœur navré,
dans leur maison déserte.
Après le départ de son fils, Jacquart négligea
de plus en plus ses affaires commerciales. Ab-
sorbé par la pensée des dangers auxquels son
cher enfant était sans cesse exposé, il passait
22 JACQUARD
des journées entières sans avoir le courage de
visiter son atelier, et sa pauvre femme, plus
accablée, plus souffrante encore, se voyait forcée
de confier son magasin à des -mains étrangères.
Tous les chapeliers du voisinage se réjouis-
saient de voir ainsi ébranlée sur ses bases une
maisop dont ils avaient été si jaloux durant vingt
années, et ne négligeaient rien pour faire perdre
au malheureux Jacquard la confiance et le crédit
dont il avait joui jusqu'alors.
Le plus acharné contre l'honnête Jacquard
était son plus proche voisin. Il se nommait
Pierre Cotard. Chargé d'une nombreuse famille,
au milieu de laquelle régnaient la désunion et le
désordre, il ne s'était soutenu à la vérité qu'avec
beaucoup' de peine ; mais au lieu de songer à
réformer la mauvaise organisation de sa maison,
il avait trouvé plus commode d'attribuer à Jac-
quard la non-réussite de son commerce ;
"aussi, depuis longtemps, n'attendait - il plus
qu'une occasion favorable pour se venger de
telui qu'il citait hautement comme l'auteur de
toutes ses infortunes.
Cependant, malgré les sinistreS prévisions des
CHAPITRE 111 23
ennemis de l'honnête Jacquard, sa position con-
tinuait à' se soutenir avec honneur. Touchés
profondément de l'état de souffrance dans lequel
ils voyaient leur cher patron, tous ses ouvriers
s'étaient dit qu'ils devaient redoubler de zèle et
d'activité pour que les affaires de la maison ne
se ressentissent point des fréquentes absences
du maître. Tous étaient demeurés fidèles à
cette louable décision, si bien que les époux
Jacquard se reposaient maintenant sur eux du
soin de leur commerce.
Mais s'ils vivaient en sécurité au sujet de leurs
affaires, il n'en était pas ainsi à l'égard de leur
fils. Les semaines, les mois, les années s'écou-
laient , sans apporter le moindre adoucissement
à leurs incessantes angoisses.
Des lettres écrites de la main même du jeune
soldai venaient bien parfois les rassurer un
peu ; mais le lendemain ne pouvait-il pas être
le jomr. fatal où ils apprendraient sa mort? Cette
crainte les torturait sans cesse, et il leur fallait
toute leur confiance en la protection divine, pour
ne point succomber sous le poids de leurs
inquiétudes.
24 JACQUARD
Pour comble de malheur, des troubles com-
mençaient à éclater dans la ville de Lyon, et
tout y faisait pressentir l'approche de terribles
événements.
« Surtout ne te mêle à aucun parti, mon
ami, recommandait Mme Jacquard chaque fois
que son mari sortait de la maison. Les esprits
paraissent si exaltés en ces temps de révolution.
que la moindre parole imprudente pourrait deve-
nir fatale à celui qui la prononcerait.
— Ne sommes-nous pas déjà asseç malheu-
reux d'avoir notre fils engagé dans cette ef-
froyable tempête pour que j'aille encore m'ex-
poser à en être victime, répondit-il avec tris-
tesse. Sois donc tranquille à ce sujet, chère
femme ; je te promets d'éviter même la conver-
sation de mes meilleurs amis. »
Pauvre Jacquard ! il ignorait que là, près de
sa porte, se trouvait un homme qui ne pouvait
le voir passer sans qu'un torrent de haine dé-
bordât de son cœur. Cet homme, nous l'avons
deviné, c'était Pierre Cotard. Un jour que Jac-
quard venait dé passer près de lui en le saluant
comme d'habitude, il rentra dans son magasin
CHAPITRE III 25
3
où se trouvaient réunis plusieurs, chapeliers du
quartier, et s'écria avec violence :
« Vous avez vu comme il vient de me saluer,
le lâche, le fourbe, le poltron ! il doit cependant
bien sa voir que je le liais ; mais il me craint,
maintenant que l'heure de la vengeance approche.
Le dénoncer comme suspect sera la chose la plus
facile du monde, car il a vraiment la mine d'un
espion, avec sa tête à demi-baissee sur sa poi-
trine, et ses yeux qui vous regardent en des- -
sous. Qu'en dites-vous, citoyens, êtes-vous
prêts à me seconder dans cette affaire. dès que
les temps nous seront devenus propices. )
Un bravo général accueillit l'éloquente ha-
rangue de Pierre Cotard, qui aussitôt offrit à
ses dignes confrères de les conduire au cabaret
voisin, ce qui fut accepté par tous avec le plus
joyeux empressement.
IV
Depuis plusieurs semaines les Lygnnais re-
fusaient de se rendre, malgré les menaces qui
leur étaient faites par le général de l'armée
républicaine, quand un matin, c'était le 24
août 1793, les bruits formidables d'un grand
nombre de pièces de canons se font entendre
aux portes de la ville; les cris Aux armes!
leur répondent à l'intérieur, et des gémissements
plaintifs se mêlent de toutes parts à cet orage
menaçant. Lyon était en état de siège.
Bientôt des flammes s'élèvent dans les prin-
cipaux quartiers et s'y répandent avec une telle
fureur, qu'en moins de quelques heures ils
étaient complétement dévorés.
CHAPITRE IV 27
Eperdu, Jacquard s'était précipité au milieu
d'une mêlée qui s'agitait dans la rue, lorsque
les cris Au feu, au feu! lui firent tourner la
tête du côté de sa maison. 0 stupeur!.
déjà elle se trouvait enveloppée dans un im-
mense incendie qui venait d'éclater à l'extrémité
de la rue.
«
Il songe à sa femme et s'élance à son secours :
mais il n'a pas fait trente pas, qu'il la voit'
accourant vers lui, le visage égaré et les mains
levées vers le ciel.
« Sauve-toi 1 sauve-toi ! ils veulent t'arrêter I
s'écria-t-elle. Je les ai entendus, ils t'ont dé-
noncé comme suspect, toi mon pauvre digne
homme 1. »
Puis, suffoquée par l'effroi, elle tomba.à demi-
morte dans les bras de son mari, qui l'emporta
aussitôt, pour la déposer chez un de ses .parents,
dont la maison était située dans un quartier
- éloigné.
« Fuis, mon brave, fuis ou tu es perdu 1
lui cria -un de ses amis qui s'était élancé sur
ses traces. Mets ta malheureuse femme en sû-
reté, et sors promptement de la ville, car
28 JACQUARD
les chapeliers de ta rue t'ont dénoncé, et
l'on te cherche pour t'arrêter. »
Jacquard remercia son ami de sa sollicitude,
et tenant toujours sa femme dans ses bras, il
gagna rapidement la demeure de son parent.
« Ma maison est en cendres!. Je suis
poursuivi, dit-il tout en déposant à la hâte
son cher fardeau sur un lit. Ayez pitié d'elle,
t je vous la confie, soignez-la, consolez-la;
j'ignore quand il me sera permis de rentrer
Lyon.
Et, après avoir embrassé le front encore
inerte de la pauvre malade, il sortit en se de-
mandant de quel côté il devait diriger ses pas.
Mais, songeant tout à coup à son fils qui se
battait à Cambrai contre les Autrichiens, son
parti fut bientôt pris.
Rejoindre le jeune soldat et prendre les
armes à ses côtés, tel fut le projet que
conçut ce noble cœur, auquel le sentiment
paternel et l'amour de la patrie semblaient en
ce moment redonner toute la vigueur de la
première jeunesse.
Lorsqu'il sortait de Lyon pour se diriger
CHAPITRE IV 29
s*
vers la route du nord, le bombardement conti-
nuait son œuvre de destruction avec une telle
violence que le sol semblait trembler sous les
pieds. Jacquard jeta un dernier regard sur cette
malheureuse ville où il était né et où il laissait
une femme chérie et deux tombes vénérées.
Malgré la longueur du voyage, Jacquard
ne se découragea pas un instant.
Cependant le pauvre Jacquard ne put se
défendre d'un mouvement de stupeur quand,
en arrivant dans les environs de Cambrai, il
s'aperçut de l'infériorité que les troupes fran-
çaises avaient en 'ce moment sur les troupes
ennemies.
Les approvisionnements n'ayant pas été faits
avec exactitude, nos soldats commençaient à
douter du succès et ne déployaient plus leur
valeur habituelle pour repousser les Autri-
chiens. Jacquard ne faiblit point pour cela dans
sa résolution de prendre les armes dès qu'il
aurait retrouvé son fils.
« Plus le péril est grand, se dit - il, plus
je dois mettre d'empressement à me joindre
à tous ces braves qui depuis si longtemps se
30 JACQUARD
dévouent à la défense de notre malheureuse
patrie. »
Il s'informa donc aussitôt de la position'
qu'occupait le régiment de son fils, s'y rendit
à la hâte, et après des recherches, il parvint
à découvrir son enfant au milieu d'un bataillon
serré que repoussait l'ennemi avec un courage
inouï.
S'étant assis sur un tertre élevé, Jacquard
s'y tint immobile et attendit ainsi jusqu'à la
nuit, le cœur palpitant et l'œil auxieusement
fixé sur le grand et terrible spectacle qu'il
avait devant lui.
Rien ne saurait peindre l'émotion qu'éprouva
Charles, lorsque, au retour du combat, il se
trouva dans les bras de son père et apprit de
lui tous les malheurs dont sa famille venait
d'être victime.
Parfois il contemplait en pleurant cette tête
vénérable dont les cheveux avaient blanchi avant
l'âge, et il se demandait comment la calomnie
avait pu se décider à se poser sur un front
si pur ; parfois il pressait sur sa poitrine
cette tête chérie, où la souffrance avait laissé
CHAPITRE IV 31
de si profondes empreintes, et les paroles les
plus affectueuses, les plus consolantes débor-
daient de son cœur pour retomber en rosée
bienfaisante dans la pauvre âme de son père
bien-aimé.
Puis il s'informait de sa bonne mère dont
il avait gardé le plus touchant souvenir, faisait
des vœux ardents poùr le rétablissement de
la paix dans sa chère ville de Lyon, et pour
la réunion prochaine de ses vertueux parents
dans cette grande et active cité où ils avaient
joui autrefois de tant d'années heureuses.
Ainsi s'écoula, pour ce bon fils et son digne
père, la première nuit qu'ils passèrent ensemble
et tous deux éprouvaient un tel bonheur dans
ces tendres épanchements, qu'ils semblaient
avoir complètement oublié qu'au premier rap-
pel ils devaient prendre part à de nouveaux
combats.
- v
Quelques heures après, Jacquard était ins-
crit comme volontaire et combattait aux côtés
de son fils, avec le courage d'un père qui est
heureux de partager les périls de son enfant
et qui espère pouvoir le protéger dans les cir-
constances difficiles.
Nous ne dépeindrons pas les terribles scènes
auxquelles nos deux héros assistèrent dans cette
guerre qui à chaque instant semblait devoir
être désastreuse pour les Français; nous dirons
seulement que pendant six mois ils prirent part
à toutes les luttes sanglantes qui eurent lieu
et qu'ils firent preuve l'un et l'autre de la plus
grande valeur en différentes occasions.
CHAPITRE V 33
Malheureusement l'heure fatale de la sépara-
tion ne devait pas tarder à sonner pour ces
intrépides guerriers, qui semblaient n'avoir
qu'un même cœur pour aimer la patrie, qu'un
même bras pour la défendre.
Un jour, l'armée ennemie paraît s'avancer
avec plus de puissance encore que jamais. « En
avant, mes braves, en avant ! s'écrie vivement
le général français : - En avant! répète Jacquard,
en encourageant du regard et son fils et un
jeune lyonnais qui se trouvait à sa droite. --..
Hélas 1 à peine a-t-on fait quelques pas, que
le malheureux père voit tomber à ses côtés ses
deux jeunes compagnons.
Faisant appel à toute son énergie, il parvint
aussitôt à surmonter assez son accablante dou-
leur pour porter à l'écart les deux blessés , et
se mit à les panser, quoique déjà les ombres
de la mort se fussent répandues sur leurs
fronts.
« Parle-moi, mon Charles, mon fils chéri! »
s'écriait le pauvre père, en couvrant de baisers
et de larmes le visage inerte de son enfant,
comme s'il espérait que ses ardentes caresses
34 JACQUARD
parviendraient à ranimer le léger souffle de vie
qui restait encore à ce cher enfant: mais une
plainte étouffée suivie d'un douloureux soupir
ne tarda pas à convaincre le malheureux Jac-
quard de l'inutilité des soins qu'il prodiguait
à son fils.
— Mort !. murmura-t-il avec un accent
déchirant. 0 mon Dieu, donnez-moi la force de
supporter ce cruel malheur 1 »
Une voix mourante s'étant fait entendre en ce
moment près de ce pauvre père désolé/il se
précipita vers le jeune lyonnais qui venait de -
reprendre ses sens, et parut un instant oublier
son immense douleur, dans l'espoir d'arracher
à la mort son jeune et malheureux compatriote.
« Pour ma mère, » balbutia péniblement le
blessé en tendant à Jacquard un p.etit porte-
feuille qu'il venait de tirer de sa-poche. Puis
sa voix s'éteignit, et ses yeux se refermèrent à
jamais. 1
Eperdu, le pauvre père revint vers le cadavre
de son enfant, [et sans s'inquiéter s'il s'exposait
à être condamné comme déserteur, il le prit
dans ses bras, et s'enfuit d'un pas rapide dans
CHAPITRE V 35
la direction d'une forêt déserte que l'on aper-
cevait au loin.
La nuit commençait à étendre ses voiles sur
la terre, lorsque Jacquard arriva dans le lieu
qu'il avait choisi pour y creuser une tombe
à son fils. Une bise glaciale gémissait dans les
rameaux dépouillés de l'immense forêt, et dans
le lointain, les bruits formidables du canon
I
continuaient à se faire entendre comme de si-
nistres échos qui de temps en temps venaient
faire tressaillir le malheureux père et lui ar-
rachaient les plaintes les plus déchirantes.
« Cette journée de deuil et de désolation
n'a-t-elle donc point fait encore assez de vic-
times? murmurait-il, tout en creusant - avec
peiné la fosse où il allait déposer la dépouille
de son fils. Mon cœur brisé aurait besoin de
recueillement et de prière, et voilà que ces
bruits meurtriers me poursuivent jusque dans
cette sombre forêt et renouvellent sans cesse ma
douleur. » La voix du pauvre père s'éteignit
dans les larmes en prononçant ces dernières
paroles, et des gémissements entrecoupés s'é-
chappèrent avec angoisse de sa poitrine.
36 JACQUARD
Quand son lugubre travail fut terminé, il
s'agenouilla près du corps de son fils, qu'éclai-
rait depuis un instant un pâle rayon de la lune,
et, levant son regard vers le ciel, il pria long-
- temps pour le repos de cette jeune âme, qu'il
avait vue naguère s'épanouir sous ses yeux
comme un beau lis enbaumé du parfum des
plus nobles vertus.
Fortifié par ce saint épanchement de son cœur
dans le cœur du Dieu de miséricorde, il se
sentit enfin le courage de soulever daus ses bras
le cadavre de son enfant, et de le descendre
dans la tombe qu'il avait si péniblement creusée.
Alors il le recouvrit de terre, s'agenouilla de
nouveau pour prier et pleurer; puis la lune
éclairant tout à coup le tronc de l'arbre qui
dominait le tombeau solitaire, il se mit à graver
avec son couteau une croix profonde sur l'écorce
de cet arbre qui, dans quelques mois, allait
protéger de son frais ombrage les restes bénis
de son fils bien-aimé."
Enfin, s'étant penché" une dernière fois sur
l'humble tombe qu'il ne devait peut-être jamais
revoir, il l'arrosa de ses larmes, les bénit au
CHAPITRE V , 37
4
nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint, puis
s'éloigna au hasard, ne sachant encore à quel
parti il devait s'arrêter.
Bien résolu cependant à ne plus prendre les
armes, il eut soin de s'enfoncer dans la cam-
pagne , de manière à pouvoir gagner la grande
route de Cambrai, sans risquer d'être aperçu
des soldats français, et arriva ainsi à une petite
ferme isolée, où déjà brillait un bon feu.
quoiqu'il fût à peine quatre heures du matin..
Il frappa timidement à la porle ; une jeune
fille vint ouvrir. En apercevant l'uniforme du
visiteur, la pauvre enfant fit un mouvement
d'effroi; mais dès que celui-ci lui eut dit quelques
paroles en français, elle fut convaincue qu'elle
n'avait point affaire à un ennemi et lui offrit
l'hospitalité avec empressement.
Placer un siège près du foyer, et poser sur la
table une soupe, du fromage et du pain, fut
pour la jeune ménagère l'affaire d'un instant.
« Mes parepts dorment encore , dit-elle, mais
heureusement, j'avais déjà préparé le déjeuner;
ne vous gênez donc pas, car vous paraissez avoir
grand besoin de vous réconforter un peu. » 1
38 JACQUARD
Jacquard remercia la bonne jeune fille avec
la plus vive reconnaissance, et, s'étant approché
de la table, il s'efforça de prendre quelque nour-
riture, pour réparer ses forces et raffermir un
peu sa tête affaiblie par tant de souffrances:
Peu à peu les idées se rèorganisèsent dans
son esprit, et il reprit assez d'énergie pour
se décider, à retourner sans retard vers sa
ville natale, et essayer d'y rentrer, afin de s'y
réunir à sa pauvre chère femme qui seule lui
restait en ce monde.
VI
Le trajet parut bien long au pauvre voyageur -
et lui fut parfois bien pénible ; cependant, sou-
tenu sans cesse par l'espoir d'embrasser bientôt
la chère compagne de ses souffrances, il arriva,
après trois jours de marche, à un petit village
situé à une demi-lieue de Lyon. Jugeant à
propos d'y attendre la nuit, de peur de faire
quelque rencontre qui pût être fatale à ses pro-
jets, il entra dans une modeste auberge, et
eut la satisfaction d'apprendre de l'aubergiste,
que la paix était complètement rétablie dans la
ville,, que la 'plupart des maisons brûlées y
avaient été relevées, que les manufactures com-
mençaient à reprendre leur activité habituelle.
40 JACQUARD
Ces renseignements rassurèrent un peu le
cœur souffrant du malheureux Jacquard; mais
ce ne fut pas sans éprouver une cruelle inquié-
tude qu'il s'approcha des pertes de sa ville
natale.
Comment allait-il s'y prendre pour faire
connaître à sa pauvre femme la terrible nouvelle
de la mort de son fils?
Il se faisait cette question en tressaillant
d'épouvante, et déjà il croyait voir cette chère
femme tomber mourante dans ses bras comme
en ce jour d'effroyable mémoire, ou elle était
accourue vers lui pour le supplier' de fuir.
Ayant reçu d'elle plusieurs lettres, il savait'
qu'elle demeurait toujours chez le parent auquel
il l'avait confiée; il prit donc cette direction,
- en ayant soin pourtant de faire un léger détour
afin d'arriver sans être aperçu, et de se faire
annoncer avec toutes les précautions nécessaires;
car il craignait que son apparition subite ne
produisît une secousse trop violente sur celle
qui n'avait cessé de pleurer son absence.
Mais à peine approchait-il de la maison de son
parent, qu'une voix bien connue prononça son
CHAPITRE VI 4 1
nom avec un accent de bonheur si pénétrant
qu'il en fut remué jusqu'au fond de l'âme.
« Comment cette pauvre amie a-t-elle pu
ainsi deviner ma présence? se demanda-t-il
avec surprise, et il s'élança vivement vers l'es-
calier.
- Ah ! tu me reviens eniin, mon cher
et digne homme! s'écria Mme Jacquard dès
qu'elle se trouva dans les bras de son mari.
Que Dieu soit mille fois béni, puisqu'il t'a
préservé de tout accident!
— Je savais bien que c'était lui, » dit en ce
moment une belle jeune fille d'une douzaine
d'années qui accourait avec son père et sa mère.
Je l'ai bien reconnu, moi, quand il s'est arrêté de-
vant la fenêtre, et on ne voulait pas me croire ! »
Le voyageur attira à lui la tête blonde de
l'aimable enfant, l'embrassa avec tendresse,
serra affectueusement la main à ses parents,
et suivit ensuite toute la famille dans une salle
basse où se trouvait servi le repas du soir.
« Tu arrives à temps, tu le vois, mon cher
Joseph, dit gaiement le maître de la maison.
Mettons-nous à table, et quand tu te seras un
42 JACQUARD
peu restauré, tu nous raconteras au long tes
aventures guerrières.
— D'abord, dis-moi bien vite comment se
porte notre enfant, reprit vivement Mme Jac-
quard en s'asseyant près de son mari, revien-
dra-t-il bientôt aussi? parle-moi de lui, raconte-
moi tout ce qu'il t'a chargé de me dire, car
il est si bon, qu'il ne peut avoir oublié sa
mère.
1 *
— Patience! ma bonne amie, je te dirai tout
plus tard, » répondit le voyageur d'une voix
qu'il s'efforçait en vain de raffermir; je suis
si fatigué que je ne me sens pas la force de
parler sans avoir pris un peu de nourriture.
La pauvre femme parut d'abord accepter
l'excuse de son mari ; mais , ayant examiné avec
attention le visage atterré de ce dernier, elle
s'écria tout à coup avec l'accent de l'angoisse
la plus vive : « Tu me caches quelque chose,
mon ami, tu [ne saurais m'abuser davantage.
mon fils ! qu'est devenu mon enfant?. serait-il
blessé?. mort?. mon Dieu, mon Dieu, épar-
gnez-moi! » Et ses yeux s'arrêtèrent fixement
sur son mari, comme si elle eût essayé de de-
CHAPITRE VI 43
viner sa réponse avant qu'il l'eut prononcée.
— Du courage, chère femme, du courage.,
murmura Jacquard en sanglotant.
— Mort !. mon fils est mort 1. reprit la mal-
heureuse mère avec égarement. Quoi! je-.devrais
perdre à jamais l'espérance de le revoir, ce cher
et bon fils qui était toute ma joie en ce monde !.
oh!. c'est impossible 1 n'est-ce pas, Jacquard,
c'est impossible?
— Résignons-nous à la volonté du ciel, ma
pauvre amie, reprit le digné homme. Cette vie,
tu'le sais, est un kmps d'épreuve; tournons nos
regards vers l'éternité bienheureuse, où nous
attend celui que nous avons tant aimé. »
Le parent de Jacquard se joignit à lui, ainsi que
sa femme, pour consoler la malheureuse mère :
mais à toutes - leurs paroles, elle ne répondait
que par ces mots : « Mon fils est mort 1 je ne
reverrai plus ce cher fils de mon cœur, laissez-
moi, laissez-moi pleurer. »
Toute la nuit se passa pour la pauvre femme
dans une agitation fiévreuse on ne peut plus
alarmante. Mais le temps heureusement a des
baumes salutaires pour ces profondes blessures
44 JACQUARD
du cœur. Peu à peu la douleur devient moins
violente, l'esprit se calme et recourt aux divines
consolations de la foi. On prie, on médite, et
bientôt comme Jacquard près du tombeau de
son enfant, on se sent la force de se relever
pour continuer à marcher dans le pénible che-
min de la vie.
C'est ainsi que la malheureuse mère, après
quelques semaines d'angoisses, se releva peu
à peu de son abattement, et finit par être assez
forte pour suivre son mari dans une petite mai-
son qu'il avait louée dans un quartier retiré, et
recommença à travailler, comme autrefois, afin
de venir en aide à son pauvre mari, qui s'était
mis aussitôt à réparer les machines dans les"
fabriques et à y Lisser les étoffes de soie lorsqu'il
n'avait point, de réparations à faire'.
VII
Déjà Jacquard était de retour depuis un mois,
quand il songea tout à coup au portefeuille que
lui avait remis, sur le champ de bataille, le
jeune lyonnais blessé mortellement en même
temps que son fils.
« Nos propres souffrances nous rendraient-
elles donc insensibles à celles de nos semblables ?
murmura-t-il en versant des larmes, et s'adres-
sant à sa femme, il lui dit d'une voix profon-
dément émue :
— Te sens-tu maintenant assez résignée, à là
volonté de Dieu, ma pieuse amie, pour avoir
le courage d'aller apprendre à une pauvre mère
qu'elle a, comme toi, perdu son unique enfant
46 JACQUARD
dans cette guerre désastreuse ? Sonde ton cœur,
chère Marguerite; je tiens beaucoup à ce que
ce soit toi qui portes ce triste message; car tu
sauras l'accompagner de saintes et consolantes
paroles ; cependant, si tu ne t'en sentais pas la
force, je préférerais le porter moi-même.
— Dieu ne m'a-t-il pas soutenu jusqu'ici,
mon ami, répondit la digne femme; comment
n'aurais-je pas confiance entière en sa sainte
protection? » Et, s'emparant du portefeuille que
son mari lui tendait, elle se rendit sans retard
chez Mrae veuve Duval, quartier de la Croix-
rousse , adresse que portait une lettre écrite de
la main même du jeune lyonnais.
« 0 Père des miséricordes, divin Protecteur
de tous les êtres faibles et malheureux, fortifiez,
par votre grâce, le cœur de cette pauvre mère,
afin qu'elle puisse supporter, sans mourir, le
cruel malheur que je vais lui annoncer. »
Ainsi priait la pieuse Marguerite au mo-
ment où elle franchissait le seuil d'une misérable
demeure qu'on lui avait désignée comme étant
celle de la veuve Duval. Elle frappa à la porte ;
- une voix plaintive lui répondit de l'intérieur.
CHAPITRE VII 47
« Courage 1 » se dit-elle en ouvrant d'une
main tremblante, et elle se trouva aussitôt en
présence d'une malheureuse femme étendue à
demi-mourante sur un mauvais lit qui semblait
n'avoir pas été approprié depuis plusieurs mois.
Pour un cœur véritablement chrétien, toute
-personne souffrante est un être sacré qui inspire
à l'instant même une sainte et affectueuse com-
passion.
Tels étaient les sentiments dont le cœur de la
pieuse Marguerite était animé lorsqu'elle aborda
la, pauvre malade. Elle s'assit près d'elle, lui
prit les mains dans les siennes en l'appelant sa
sœur en Jésus-Christ, lui promit de la visiter
souvent et chercha à gagner sa confiance par ses
bons soins et' ses tendres paroles.
« Que Dieu vous bénisse, madame, pour
le charitable intérêt que vous me témoignez,
murmura faiblement la malheureuse femme
après avoir écouté quelque temps en silence les
témoignages affectueux qui lui était prodiguées ;
puis, laissant retomber tristement sa tête sur le
coussin qui'lui servait d'oreiller, elle ajouta
d'une voix brisé par la douleur.
48 JACQUARD
- Non, non, je ne veux plus espérer!.
mon fils est mort; je ne dois plus songer qu'à
aller le rejoindre dans le ciel.
— A moi aussi, pauvre amie, la guerre vient
de ravir un fils unique et tendrement aimé, ré-
pondit madame Jacquard en se demandant avec
étonnement comment lamalheurenuse mère avait
pu apprendre la fatale nouvelle; cependant,
continua-t-elle, je 'ne désire pas la mort; car je
craindrais d'offensar Dieu, qui veut que nous
supportions avec résignation toutes les épreuves
qu'il nous envoie. -
—, Impossible ! reprit la malade en s'agitant
péniblement sur sa couche; j'ai tout perdu en
perdant mon cher et bon Nicolas : santé, bon-
heur, espoir, tout jusqu'au morceau de pain
qui devait chaque jour soutenir ma pénible exis-
tence. Que n'avez-vous pu voir notre petit
intérieur, quand, l'année dernière encore, mon
laborieux et bon enfant y entretenait l'aisance
par son travail, la joie par son aimable caractère;
vous comprendriez comment je ne vois plus
maintenant la possibilité de vivre abondonnée
dans cette chambre, où la misère et la souf-

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