Jasmin, poëte d'Agen. Etude biographique et littéraire ; par Maxime de Montrond,...

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Lefort (Lille). 1866. Jasmin, Jacques. In-18, 132 p., portrait.
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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JASMIN
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Musiciens les plus célèbres. 2 50
- Le Cardinal Wiseman. 2 59
Le P. Lacordaire. 2 50
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Guerriers les plus célèbres. » 85
Hommes d'état > 85
Magistrats les plus célèbres. D 85
Marins les, plus célèbres. D 85
Architectes les plus célêb. D 85
Médecins les plus célèbres. D 85
Peintres les plus célèbres. » 85
Artisans les plus célèbres. » 85
Constantin le Grand. > 75
Théodose. D 85
Charlemagne.. 75
Philippe Auguste. t.
Godefroi de Bouillon. 1 »
Du Guesclin.. i D
Clisson, connétable.. 75
Charles de Blois. >75
Aubusson (Pierre d'). » 85
Christophe Colomb. > 85
Louis XII, roi de France. 1 »
François 1er, roi de France, i >
Bayard. >85
Henri IV, roi de France. 1 >
Crillon. 1 »
Pierre Corneille. > 75
Turenne. >85
Golbert. - 75
Racine (Jean). >75
Jean Bart. > 75
Villars (le maréchal de).. 75
Louis XIV, roi de France. 1 D
Napoléon. 1..
Stanislas, roi de Pologne. 1 D
Haydn.. 60
Mozart.. 75
Silvio Pellico.. 75
Bérulle (le eardinal de). >85
Brydayne, missionnaire. i >
Fénelon. i >
Bossuet. 1 >
Michel Ange. > 75
Raphaël.. 75
Fernand Ccrtez. > 75
D'Aguesseau, chancelier, D 75
De la Motte, év. d'Amiens. a 85
Desgenettes curé N. D.Vict. > 75
Vianney, curé d'Ars.. 75
Jean Reboul.. 60
Le P. Lacordaire. > 75
De la Moricière, général. > 85
Marguerite de Lorraine.. 75
Maintenon (M°' de). i >85
Marie Leczinska, r. de Fr. 1 »
Marie-Antoinette, r. deFr. 1 >
Sombreuil (MeUe de).. 75
Format ia - 18
Jeanne d'Arc.. 60
Thomas Morus.. 30
Fisher, év. de Rochester. D 30
Charles le Bon, c. de Fl. - 60
Claver, apôtre des nègres. D 30
Eudes (le P.), fond. d'ordre. - 30
Sobieski.. 30
Boufflers (le maréchal de).. 30
Louis XVI. » 60
Drouot, général. > 30
Daniel O'Connell. > 30
Louis XVII. > 60
Hohenlohe (le pr. A. del.. 30
Affre (Mgr), arch.de Paris.. 30
Lafeuillade, soldat.. 30
Cheverus (le cardinal de), arche-
vêque de Bordeaux.. 30
Chateaubriand. > 30
JASMIN
- ■ "V : V POETE D'AGEN
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BfUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE
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Vray A T.TTÏH^ ORDR E DE SAINT - GRÉGOIRE LE GRAND
auieui de: Je.. Reboul, Jeanne d'Arc, etc., etc.
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INTRODUCTION
Je viens esquisser l'histoire d'un poëte
illustre, dont le nom, sur les ailes de la poésie
et de la charité, passera justement à la postérité,
entouré des plus honorables souvenirs.
Au sein du pays gascon, un homme né dans
une humble condition, et presque dans la
misère, s'est senti doué d'éminentes facultés
poétiques. Voyant sa langue maternelle dédai-
gnée , sa littérature méconnue et près de s'ef-
facer, il veut la relever avec éclat. ( 0 ma
langue, dit-il, je planterai une étoile sur ton
U INTRODUCTION
front obscurci'. » Voilà donc qu'il compose
des chansons, des poëmes dans la vieille langue
romane ou gasconne. Or il se trouve que ces
chansons, -ces poëmes, récités par ce poëte
du peuple, sont reconnus d'une haute valeur ;
applaudis avec enthousiasme dans nos villes mé-
ridionales, ils apportent au nouveau troubadour
renommée et gloire.
C'est alors que grandit sa mission et qu'il
met sa gloire au service de la charité. Il va
de ville en ville, et parcourt toute la France
du Midi, recueillant, avec des applaudissements,
%■
des trésors qui servent à bâtir des églises, des
hôpitaux, à secourir les pauvres, les malheu-
reux. Il fait ainsi du talent une puissance
1 0 ma lengo, tout me zou dit
Plantarey uno estèla à toun froun encrumit !
(Epigraphe du tom. III des Papillotes de Jasmin.
— Edit. d'Agen de 1851.)
INTRODUCTION VII
bienfaisante, et sa musc est devenue sœur de
chanté. Tel fut durant près de trente années
la vie du troubadour d'Agen. Telle sera
toujours sa principale gloire. Alors même qu'à
cause de l'humble et rustique instrument qu'il
a choisi pour interprète de ses chants, les
plus beaux vers du poëte iraient se perdre
dans le fleuve d'oubli au lieu de voguer vers
l'océan de l'avenir, Jasmin vivra impérissable
dans les annales de la charité de notre pays.
Attacher ainsi à son nom un souvenir béni,
vénéré de tous, n'est-ce pas lui assurer
l'immortalité? n'est-ce pas aussi pour un noble
cœur, la plus belle, la plus enviable des
gloires ?
C'est un doux et utile travail de faire con-
1 naître les hommes qui ont su conquérir ce
VII1 INTRODUCTION
genre de gloire. Nous avons revendiqué cette
tâche. Voici donc une esquisse de la vie du poëte
Jasmin : nous nous sommes attaché à la produire
vraie et fidèle. Nous avons rappelé son enfance
et sa jeunesse d'après ce poëme charmant, Mes
Souvenirs, dans lequel il se peint lui-même avec
tant de naïveté et de grâce. Le reste de sa vie se
trouve également dans ses ouvrages, qui sont
en quelque sorte sa propre histoire : nous avons
exprimé avec franchise nos pensées et nos
jugements à leur égard. Mais s'il nous a été
agréable d'étudier le poëte, il nous a été plus
doux encore d'étudier l'homme de bien.
Un de ces écrivains modestes autant que dis-
tingués , que la capitale envie à la province,
a publié dans une revue estimable une excel-
lente étude sur la vie et les œuvres de Jasmin..
1 Jasmin : sa vie et ses œuvres ; par M. A. Rodière, pro-
INTRODUCTION 1 X
2
À l'auteur du beau livre, les Saints et leur
siècle, il appartenait mieux qu'à tout autre
d'apprécier et juger ce poëte, non-seulement,
dit-il, « la plus grande illustration de la ville
d'Agen, mais qui est une de nos gloires natio-
nales les plus pures. » — On retrouvera dans
notre travail quelques pensées et quelques frag-
ments des belles et savantes pages consacrées par
M. Rodière à l'étude de Jasmin, dont l'existence
est, sans contredit, une des plus étranges et
des plus accidentées de ce siècle.
Pour mieux connaître encore le poëte, il
faut le citer souvent lui-même. Sous le
voile transparent de ta traduction, si littérale
et si fidèle qu'elle soit, la poésie du nouveau
troubadour n'apparaîtra pas sans doute dans
fesseur à la faculté de droit de Toulouse. — Revue de Tou-
louse (1864).
x INTRODUCTION
Toulouse, octobre 1865.
tout l'éclat de sa beauté native. Mais il lui tes-
tera encore cependant assez de charme pour la
faire. admirer et aimera. La simple fleur des
champs brille d'un éclat plus frais su? le sol
qui l'a vue naître : on aime cependant à la re-
trouver sur un sol moins rustique, plus acces-
sible à nos regards, et transplantée dans nos
jardins ou nos salons. Elle charme même encore
par l'éclat de sa couleur ou par l'odeur de son
parfum
1 On s'est attaché, dans la traduction en français des vers
de Jasmin, beaucoup moins à l'élégance qu'au sens littéral et
souvent au mot à mot.
JASMIN
! <=590®=
CHAPITRE PREMIER
Enfance de Jasmin
Jacques Jasmin naquit dans la ville d'Agen,
le 6 mars 1798 f d'une famille d'honnêtes et
pauvres artisans. Son père était un tailleur
!lui avait lui-même le don de la rime pa-
toise et qui s'était fait dans sa ville une
sorte de réputation en improvisant des cou-
plets charivariques. Ecoutons Jasmin nous
raconter sa naissance :
Vieux et cassé, l'autre siècle n'avait
Qu'un couple d'ans à passer sur la terre,
12 JASMIN
Quand au recoin d'une vieille rue, «
Dans une maison où plus d'un rat vivait,
Le jeudi gras , derrière la porte,
À l'heure où l'on fait sauter la crèpe,
D'un père bossu, d'une mère boiteuse,
Naquit un enfant, et cet enfant. c'est moi.
Si un prince naît, le canon le salue ;
Ce salut annonce le bonheur.
Mais moi, pauvret, fils d'un pauvre tailleur,
Aucun pétard n'annonça ma venue 1.
Il naquit cependant au milieu d'un des
éclats les plus bruyants de la folle gaieté
méridionale, au bruit d'un charivari donné
par un voisin.
Mais sans canon, sans tambour, sans trompette,
Aussi bien grandit l'enfant du peuple an berceau. ?
Bien emmailloté dans des langes grossiers
Tout rapiécés, couché sur sa petite couëtte
Toute fareie de plumes d'alouette,
Maigre, chétif. mais 8nourri de bon lait,
Autant je grandissais que fils d'un roi !
Ainsi longtemps, longtemps on me dorlota ;
Ainsi l'on m'a dit que mes sept ans vinreut2.
Jasmin, dès qu'il sut marcher, a vécu de
la vie méridionale , vie pleine d'ardeurs , et,.
chez les enfants du peuple, de gamineries
1 Mous Soubenis (Mes Souvenirs).
8 Mes Souvenirs.
CHAPITRE 1 1 3
étranges. Les enfants du Midi ne ressemblent
pas à ceux du Nord. Beaucoup plus remuants,
ils vivent en plein air : l'école buissonnière
est leur existence naturelle. La chambre, au
contraire , est leur plus dur supplice. Jasmin,
comme la plupart de ses pareils, les petits
méridionaux, a été broussailleur, picoreur,
maraudeur. Il raconte avec un charme naïf
son enfance en plein soleil, ses batailles au-
tour des feux de la Saint-Jean, ses brillantes
expéditions contre les vignes des environs
d'Agen :
Oh! que j'ai franchi de haies et de murs!
Que de cerises et de prunes butinées !
Des verts rameaux. tombaient à la fois
La poire mure et le vert abricot;
J'étais partout ; il me faudrait cent trompettes
Pour proclamer toutes mes escapades.
Bref, des jardins on m'appelait le fléau ;
J'en étais fier; mais que voulez-vous? la nature
Laisse toujours une ombre à son tableau 4.
Le petit espiègle avait bon cœur cepen-
dant; il était sensible, parfois rêveur : le
1 Mes Souvenirs.
14 JASMIN
seul mot école le rendait muet, et faisait sur
son cœur le même effet que le son d'une
vielle. Quand sa mère qui filait, en le regar-
dant d'un air apitoyé, prononçait tout bas
ce mot d'école au grand'père , l'enfant aurait
pleuré. Pourquoi? Il n'en sait rien; mais il
était triste un grand moment près d'eux. Il
aimait tendrement sa mère, comme il l'a tou-
jours aimée. C'est le cachet des belles âmes.
Chaque foire, d'ordinaire, venait remplir
son petit gousset, nous dit-il ; or, quand il
avait porté quelque paquet, vite à sa mère
il donnait sa boursette; il y avait des sous,
une petite pièce souvent. Et sa bonne mère,
toujours en soupirant un peu, disait alors :
Il Pauvret, tu viens bien à propos. »
Dieu ! sur le moment, cela me poignardait ;
Mais sur mes lèvres bientôt mon rire revenait;
EL léger comme un papillon,
Plus que jamais je redevenais folâtre.
Quand venait l'hiver, gélant à pierre fen-
dre , faute de bois, il s'allait soleiller en
CHAPITRE I !.i
attendant l'heure de la veillée. Là, dans une
chambre, on était quarante assis autour de
vingt quenouilles à qui vingt fuseaux rabo-
teux faisaient du fil gros comme de la ficelle ,
et l'on écoutait dans un long silence les
vieux contes qu'une vieille disait. C'étaient
VOgre, le Petit Poucet, Barbe-bleue, le
Sorcier, le Loup-garou qui hurlait dans la
rue. Demi-mort de peur, l'enfant n'osait plus
souffler; et quand il sortait par la nuit bien
noire, sorciers et loups-garous, à ce qu'il lui
semblait, étaient toujours derrière lui à sa
poursuite.
Tout cela savait lui plaire pourtant ; au
jour, sa peur fuyait comme un éclair; et
chaque soir, transi de froid, il était toujours
le premier sur l'escabeau.
Un hiver cependant son escabeau resta
vide. Oh ! c'est qu'alors un triste événement,
en déchirant le bandeau d'une douce igno-
rance , avait frappé le pauvre enfant d'une si
16 JASMIN
grande affliction, que pendant longtemps il
sentit son œil humide de larmes. Ecoutons
ce récit :
C'était un lundi, mes dix ans s'achevaient,
Dans nos jeux bruyants , j'étais roi, on m'escortait;
Mais tout à coup qui vient me troubler?
Un vieux assis sur un fauteuil de sauta,
Que sur deux pals deux charretiers portaient;
Le vieux s'approche, encore, encore plus.
Dieu! qu'ai-je vu? mon grand-père,
Mon vieux grand-père que ma famille entoure.
Dans ma douleur, je ne vois que lui; déjà
Je saute sur lui pour le couvrir de baisers ;
Pour la première fois en m'embrassant, lui, il pleure!
« Qu'as-tu à pleurer? Pourquoi quitter la maison?
Pourquoi laisser des enfants qui t'adorent ?
Où vas-tu , parrain ? — Mon fils, à l'hôpital :
C'est là que les Jasmins meurent »
Il m'embrasse, et part en fermant ses yeux bleus.
Mon œil longtemps le suit sous les arbres ;
Cinq jours après, mon grand-père n'était plus;
Et moi, chagrin, hélas! ce lundi,
Pour la première fois je sus que nous étions pauvres 1.
Le grand-père de notre poëte mourut donc
à l'hôpital. Cette mort venait d'assombrir
l'âme de l'enfant. Il savait la vérité tout en-
tière : dès lors plus de jeux, plus d'amuse-
1 Mes Souvenirs. 1er chant.
CHAPITRE ( 17
ments. Ses yeux, si joyeux d'ordinaire, tristes
désormais, faisaient l'inventaire du vieux
logis, pitoyable inventaire que le poëte ter-
mine par ces mots : « Voilà tout ce que nous
avions, et tout cela pour neuf. » Sa mère lui
avait tout dit d'ailleurs, et tout ce qu'il savait
était écrit en grosses lettres sur tout ce qu'il
voyait. Aucun vieux ne mourait dans la mai-
son; de père en fils, dans la famille, l'aïeul,
près de sa fin, était porté à l'hôpital. Cette
femme qui venait chaque matin avec la mar-
mite au côté, portait à sa grand'mère malade
le bouillon de la charité. Cette besace, en
travers sur deux cordes, où ses doigts allaient
souvent chercher du pain coupé, était à son
grand'père, qui allait dans les métairies de-
mander de quoi vivre à ses anciens amis.
Pauv al) -p - quand j'allais l'attendre,
èm8waii "âurs le morceau le plus tendre !
~oilà ce que réftfynt savait, et la pensée
de véjkie misère poàgrçait son cœur :
,/ .1
18 JASMIN
Oh! que j'étais malheureux alors d'en savoir tant!
Plus, plus on ne me voyait dans la rue sautant,
Triste, en pleurs, au passé mon âme rêvait ;
Et si un cerceau, un cerf-velant, un soldat, un drapeau,
M'arrachaient un rire, ce rire ressemblait
Au malingre rayon du soleil quand il pleut 1.
La misère qui régnait au logis du pauvre
tailleur intéressa un sien cousin, maître d'é-
cole; il reçut l'enfant comme élève gratuit.
Jasmin tenait de la nature une mémoire
heureuse. Il fit honneur à son maître :
Aussi, grâces à mon cousin,
Entre la joie et la tristesse,
Six mois après, je savais lire,
Six mois après, je servais la messe,
Six mois après, enfant de chœur.
J'entonnais le Tantum ergo;
Six mois après, au séminaire
J'entrais pour rien volontaire.
Mais par malheur, le futur auteur des
Papillotes avait une petite tête gamine, lu-
tine , insupportable. Il commit certaines fre-
daines qu'il raconte comme des peccadilles,
mais qui furent jugées fautes assez graves
pour mériter une punition sévère. Finale-
1 Mes Souvenirs. lie chant.
CHAPITRE I 19
ment, pour dire la chose sans détour, il fut
chassé de la maison où la charité le nour-
rissait. Mais la charité ne nourrissait pas
que lui.
« Pauvret. il faut bien apprendre !
Car, grâce à Dieu , chaque mardi,
On m'envoie une miche; et le temps est si rude,
Que Dieu sait comme elle est attendue ! »
Ces paroles de la mère de Jasmin à son
jeune fils, lorsqu'elle venait le voir, tou-
chaient son cœur : l'enfant lui promettait de
devenir grand savant. Il n'en devenait pas
plus sage. Il paraît donc que la miche de pain
fut aussi supprimée, à cause des escapades
de notre écolier. Voilà donc qu'il sort de son
collège, pour assister dans sa famille à une
scène de désolation. Pas de pain ! Ecoutez le
poëte maintenant :
Sans argent et sans pain , quel tableau , quel tableau !
Oh ! je n'avais plus faim , et dans mon corps, mon âme
Semblait la lame acérée
D'un sabre flambant neuf
Qui de son tranchant déchire le fourreau.
Mes yeux se fixent sur ma mère ;. je la vois
20 JASMIN
Qui se regarde une main , la gauche, à ce que je crois;
Elle se lève, nous dit « Attendez ! »
Quitte sa coiffe du dimanche,
Sort un petit moment, puis reparaît,
Une miche sous le bras ;
Tous, à cet aspect, reprennent la parole ;
Tous rient, se mettent à table,
Tous s'amusent plus que jamais;
Même, de temps en temps, je vois rire ma mère ;
Moi, je reste muet, sérieux; de quelque chose je me doute,
J'examine plus que je n'écoute ;
Mais ce que je veux voir, évitant mon regard,
Demeure toujours à l'écart.
Ils achèvent de manger la soupe;
Alors ma mère, armée d'un couteau,
S'empare de la miche, y fait la croix et coupe ;
Vite sur sa main gauche j'ai jeté un coup d'œil -
Sainte croix! c'était vrai. elle n'avait plus son anneau 11
L'enfant grandissait. Il fallait lui choisir
un métier. Il entra vers seize ans en appren-
tissage et se plaça, comme il le dit, « chez
un artiste en cheveux, Il' pour y apprendre
« les secrets argenteux du rasoir et du pei-
gne. » Mais en coiffant, en peignant, en
rasant, il avait l'esprit bien loin de la main.
Le feu de la lecture, se réveillant en lui,
devint un besoin, un délire, une passion.
1 Mes Souvenirs.
CHAPITRE 1 21
Sitôt qu'il lisait, mille jolis fantômes jetaient
leur charme sur ses grands chagrins, et,
sans bruit, venaient aussi effacer de son sou-
venir la besace du grand-père, l'hôpital,
l'anneau de sa mère.
Oh! tant que je lisais, plus, plus n'avais de peines;
Aussi n'avais-je point assez du jour,
Et chez le marchand d'huile, toujours
J'allais porter mes étrennes'.
1 Mes Souvenirs.
CHAPITRE II
Jasmin apprenti , puis maître coiffeur.
1 Ses premières poésies
Durant de longs mois, le jeune apprenti
lut le Magasin des enfants, livre estimable
et inoffensif. Il lisait aussi Florian et Ducray-
Duminil, littérature fade et la plus fausse
peut-être qu'on puisse imaginer. 11 s'y plai-
sait cependant :
Le chantre du Gardon surtout m'ensorcelait ;
Et son Estelle me plongeait
Dans cet idéal, pays si frais, si beau,
Où le bonheur est tout roses, tout miel ;
En secret pour elle j'essayai
Dans ce doux patois qu'elle parlait si bien,
Des vers, où je lui disais, dans l'ombre du mystère,
De me servir d'ange gardien 1.
1 Mes Souvenirs.
CHAI'ITltE Il 2."
Mais il faut entendre le Jasmin devenu
homme se moquer finement de l'effet sin-
gulier que ces lectures produisirent dans la
tête du jeune Jasmin. Lui qui avait un
amour si brûlant pour la vraie nature, il se
précipita dans les champs pour constater de
ses yeux si tout s'y passait réellement
comme dans les pastorales de Florian. Qu'il
fut désillusionné ! Pas de bergère enru-
bannée, pas de musette plaintive, pas d'a-
gneaux blancs; mais « des prés tondus, des
fillettes sautilleuses, des fifres criards. » Et
cependant, ajoute le poëte, « sous tout cela,
il y avait le vrai , le beau; mais Florian
obscurcissait mon œil 1. »
L'esprit du jeune homme s'éveillait néan-
moins : il était poëte déjà depuis longtemps
même, et, depuis l'âge de neuf ans, un
improvisateur redouté dans Agen, jetant
des poignées de vers à la tête de tous ses
1 Mes Nouveaux Souvenirs.
24 3 A ! N
ennemis et les étourdissant à coups de rimes,
« Lorsqu'un plus fort que moi m'avait battu,
à coups de vers je l'égratignais. Il perdait la
tête aux traits de ma chanson, et les mé-
chants tremblaient devant moi »
Jasmin, apprenti coiffeur, était donc déjà
poëte populaire et comme l'écrivain patenté
de tout un quartier d'Agen. Il avait surtout
un talent remarquable pour raconter : ce
talent, qui s'accrut avec l'âge, il le garda
jusqu'à sa mort. Doué d'une voix vive et
admirablement variée, avec un regard et un
accent où toute la verve du Midi éclatait,
il charmait et ravissait un jeune auditoire
faisant cercle autour de lui.
Tous les vendredis le beau conteur fai-
sait défaut. Où allait-il donc? N'allait-il pas
charmer par ses chansons quelque autre
quartier de sa ville natale ? On épia ses
pas. Hélas ! le pauvre Jasmin, si bien
1 Mes Nouveaux Souvenirs.
CHAPITRE II 2 f>
3
vêtu, si élégant, le mousieurel (comme on
l'avait surnommé), ne gagnait rien encore
à son métier de conteur et n'en restait pas
moins aux prises avec la misère. Tous les
vendredis il allait donc en cachette. cher-
cher du pain chez les filles de la Charité.
Surpris un jour au retour d'un de ces
voyages par la bande jalouse de ses com-
pagnons, de ses admirateurs, il entend crier
autour de lui : « Il vient d'un autre quar-
tier, il vient des Augustins ! » Grand tumulte.
Jasmin se trouble : le pain qu'il cachait sous
sa petite redingote lui échappe et roule sur
le pavé. Confus, rouge de honte, le pauvre
Jasmin baisse la tête et ne peut plus faire
un pas ; il entend alors de tous côtés des
voix d'enfants (cet âge est sans pitié) s'écrier
avec un ton moqueur : « Le moasieuret vient
de la Charité. »
Dans sa douleur profonde, Jasmin fut con-
solé par l'un de ces hommes que Dieu a
26 JASMIN
institués comme nos consolateurs naturels.
« Le bon curé Miraben » releva le courage
abattu de l'enfant : « Tu as un ange là-haut,
lui dit-il d'une voix de père ; il a l'œil sur
toi : pareil chagrin ne t'arrivera plus. — Son
œil, sa voix, son air, tout était étrange.
Mon chagrin en diminua de moitié, et le
curé sans doute aida l'ange ; car le boulanger,
les vendredis suivants, nous envoya des mi-
ches affectueuses l: »
C'est dans ses Nouveaux Souvenirs, écrits
cinquante ans après l'événement, que Jasmin
fait cette narration ; les vrais poëtes comme
les bons cœurs conservent toujours la fraî-
cheur de leur jeunesse. En 1862, Jasmin
ne peut se souvenir encore du bon curé Mi-
raben sans être attendri jusqu'aux larmes.
Lui qui a passé tant d'années à chanter
pour les pauvres , il adresse au prêtre
charitable cette touchante apostrophe, élan
1 Mes Nouveaux Souvenirs.
CHAPITRE Il 27
d'amour sorti d'un cœur profondément re-
connaissant :
Prêtre au cœur d'or, qui trône3 dans le ciel ,
Si depuis, à travers les étoiles ,
Tu jettes parfois ici-bas un coup d'œil;
Au petit bruit de mes chansons nouvelles,
Tu as vu peut-être l'enfant au chanteau
Homme devenu, pour les pauvres, sur tes traces,
Changer souvent les miches en fournées.
Ah ! si c'est vrai, si tu suis mon chemin ,
Tu vois au moins que, depuis quarante années ,
De tes leçons j'ai gardé le souvenir 1.
Jasmin, apprenti coiffeur, atteignit ses dix-
huit ans : l'avenir plus serein lui fit alors
« meilleure mine. » Il ouvrit bientôt un petit
salon pour son compte sur la belle prome-
nade du Gravier, et il.prospéra d'abord dou-
cement par.la frisure. Il se maria dès l'âge
de vingt ans avec une femme née dans la
même condition que lui, La fortune se fait
un peu prier : le petit salon n'est d'abord
guère plein ; mais, comme dit le proverbe :
S'il ne pleut pas, il bruine. Enfin les papil-
1 Mes Nouveaux Souvenirs, IV" chant.
28 JASMIN
lotes, les chansons attirent, dans la boutique
petit ruisseau si argentin, qu'en son ardeur
poétique, Jasmin met en pièces le fauteuil
redouté où tous ses pères se sont fait porter
à l'hôpital.
Jasmin se révéla d'abord au public par
deux pièces bien différentes par le sujet
comme par le ton : il publia un poëme bur-
lesque dans le genre du Lutrin de Boileau,
lou Chalibari (le Charivari), et ensuite une
romance touchante, Me cal mouri (Il me faut
mourir). C'était en 1825, le poëte avait alors
vingt-sept ans. Jasmin commença ainsi à son
premier début à toucher les deux cordes qu'il
devait faire le mieux vibrer, celle de la joie
badine et celle de la douleur résignée.
Le Charivari, admiré par Charles Nodier
comme un chef-d'œuvre de facture épique,
n'est rien moins qu'un poëme en quatre
chants, composé , paraît-il, à l'occasion d'un
charivari auquel Jasmin , dans son enfance ,
CHAPITRE 11 29
3*
«>
n'avait pas été étranger; il le décrit de la
manière la plus intéressante, en y mêlant
avec beaucoup d'art diverses scènes de
sorcellerie fort curieuses et fort amu-
santes.
La romance Me cal mouri obtint aussi,
dès qu'elle fut connue par l'impression, un
très-grand succès, et devint bientôt populaire.
« Mais, comme fait remarquer ici M. Rodière,
tandis que Jasmin n'agitera jamais par la
suite plus de grelots qu'il ne le fait dès l'a-
bord dans le Chalibari, il pincera plus tard
la corde de la douleur avec une toute autre
puissance que dans sa romance.
» A la fin de la même année 1825, le
poëte fait résonner sa troisième corde , la
corde grave, dans une ode assez belle sur la
mort du général Foy. Cette corde-ci devien-
dra également par la suite beaucoup plus
sonore. Dès ce moment cependant l'instru-
ment du poëte est complet : il a trois cordes.
30 JASMIN
1f
Pourquoi, en effet, le poëte n'exprimerait-il
pas toute la poésie avec trois cordes, quand
il suffit de quatre au musicien pour rendre
toutes les variétés des sons ? En dehors de
l'état calme où l'âme n'éprouve aucune pas-
sion, et la poésie n'a rien à démêler avec
cet état stagnant, qu'y a-t-il donc qui puisse
faire vibrer l'âme humaine, si ce n'est la joie
graduée depuis le sourire jusqu'à la bouffon-
nerie ; la surprise, qui s'élève par degrés à
l'admiration , puis à l'enthousiasme ; la dou-
leur enfin, qui depuis la mélancolie douce
jusqu'au désespoir, présente des nuances in-
finies. Le jeune coiffeur d'Agen par consé-
quent, en exprimant déjà, dès l'âge de vingt-
sept ans, — et cela dans le cours de la
même année, — des sons qui correspondent
à ces trois situations de l'âme , devait donner
l'espérance qu'il pourrait par la suite, en
modulant, nuançant, et surtout en fortifiant
ses tons, - embrasser le domaine entier de la
CHAPITRE Il 31
poésie, comme nous croyons véritablement
qu'il l'a fait'. »
Cependant la femme de Jasmin, d'abord
ennemie jurée des vers, et qui cachait à son
mari plumes et papier, maintenant qu'elle
savait le prix de la rime, disait au contraire
au poëte : « Courage ! chaque vers c'est une
tuile que tu pétris pour achever de couvrir
la maison. » Et toute la famille lui criait :
« Faites des vers, faites des vers. »
Je chante donc sans cesse, et mon bonheur ancré,
En doublant le présent, me paie l'arriéré.
Depuis lors, en effet, le poëte gascon n'a
cessé de chanter, comme il préludait déjà
dans son enfance. Lorsqu'on demandait à
Jasmin : « A quelle époque et à quelle oc-
casion êtes-vous devenu poëte? » Il répon-
dait en souriant : « J'ai beau fouiller dans
mon passé, je ne trouve aucun jour où j'ai
commencé. » Il ajoutait, en parlant de ses
1 Revue de Toulouse (1864),
32 JASMIN
premiers vers, avec lesquels il animait les
jeux : « Je ne savais pas encore si c'étaient
des vers : cela venait sans effort, tout na-
turellement. Ce que je savais, c'est que tous
les hivers, faute de fifre, nous allions en -
mesure 1. »
Oui, Jasmin était devenu poëte en enten-
dant, jeune enfant, dans les prés du pays
d'Agen, éclater les mille chansons populaires
dont le Midi est si jaloux. C'est alors gue
prêtant l'oreille, il se pénétra pour la pre-
mière fois des beautés mal connues de sa
langue natale « dans un pays où, pendant
six mois, une musique résonne, et où cent
pâtres font concurrence à mille rossignols 2.
« Nous croyons le voir, dirons-nous avec un
spirituel écrivain, s'enfouissant dans la ver-
dure , s'asseyant sur les côtes couvertes de
vignes, parcourant des yeux le grand am-
1 Mes Nouveaux Souvenirs.
2 Ma bigno (ma vigne).
CHAPITRE Il 33
phithéâtre du pays gascon, concentrant en
lui comme dans un miroir toutes les beautés
de ces plaines, de ce ciel, de ces chants, de
cette langue trop dédaignée, de ces vieilles
coutumes locales, de ces danses, de ces cos-
tumes , et s'écriant tout à coup : « A toutes
ces beautés il manque une voix pour les
faire connaître, un poëte pour les faire aimer.
Je serai cette voix, je serai ce poëte! » Il a
tenu parole »
j Léon Gautier.
4
CHAPITRE III
0
Détails biographiques
Durant quatre années cependant, Jasmin
ne produisit aucune œuvre qui mérite d'être
citée. Il est à croire qu'il mit ce temps à
profit pour étudier la littérature de la langue
gasconne. Sa muse néanmoins ne put rester
silencieuse, lorsque, par un hommage tardif,
la ville de Nérac érigea une statue au plus
populaire de nos rois, Henri IV f. Jasmin
écrivit donc sur Henri IV un chant lyrique
du plus grand effet. Après les images les
plus imposantes, le poëte arrive à exprimer
1 Le 3 mai 1830.
CHAPITRE 1 35
la bonté du grand Henri en termes si simples
et si touchants, que le comte Dijon, de qui la
ville de Nérac tenait la statue , voulut rendre
un honneur insigne à l'auteur de ce poëme -
il exigea qu'on gravât en lettres d'or sur le
socle ces quatre vers du chant lui-même :
« Braves Gascons, à mon amour pour
vous, vous devez croire. Venez! venez! J'ai
plaisir à vous voir. Approchez-vous. »
Quand arriva 1830, Jasmin était joyeux
compagnon. Il aimait non-seulement Agen ,
sa ville natale, mais la France, sa grande
patrie, et vu la chaleur de son cœur, il de-
vait même l'aimer plus que beaucoup d'autres.
En ce temps d'exaltation politique, il était
donc invité à tous les banquets où l'on cé-
lébrait la gloire du drapeau tricolore. Jasmin,
pour amuser les convives, composa d'abord
en jouant quelques chansons qui sentaient
la poudre ; il les chantait lui-même avec
l'entrain qu'il savait mettre à toutes choses.
30 JASMIN
Mais les chants patriotiques voyaient leur
intérêt s'affaiblir. Le poëte, en 1832, com-
posa sa délicieuse pièce, Mous Soubenirs
(Mes Souvenirs), et il récita , dès le premier
jour, ce chef-d'œuvre de gaîté et de senti-
ment à la fois, avec le même art qu'il faisait
vingt ans après, devant des milliers d'audi-
teurs attendris et charmés.
Cependant un éminent critique, Charles
Nodier, venait de révéler à la France litté-
raire le nouveau poëte. Frappé du talent de
description et de bonne plaisanterie qu'il
avait remarqué dans le Charivari, il an-
nonça aux Parisiens étonnés que la langue
des troubadours, qu'on croyait morte, était
non-seulement pleine de vie dans la moitié
de la France, mais que dans le moment
même, à Agen, un pauvre coiffeur, sans
autre instruction que celle que donnent les
prés et les champs, venait d'écrire en se
jouant un poëme héroï-comique, qu'il jugeait
CHAPITRE III 37
4
supérieur au Lutrin de Boileau. Puis cet
hommage éclatant au talent de Jasmin une
fois rendu, Charles Nodier l'avertissait cha-
ritablement qu'un poëte de sa trempe doit
suivre une plus noble voie, que son temps
est trop précieux, qu'un poëte surtout ne
doit pas s'occuper de politique. « Les partis
n'ont jamais donné la liberté , lui dit-il. C'est
un trésor qui se trouve dans le labeur as-
sidu de l'ouvrier, dans les succès légitimes
de l'artiste et du poëte, dans les méditations
du sage et surtout dans la conscience de
l'homme de bien »
Jasmin avait autant de justesse dans l'es-
prit que de tendresse dans le cœur. Recon-
naissant que Charles Nodier a raison, il se
recueille et s'apprête à produire ses chefs-
d'œuvre. Déjà cette année même 4835, il
publie le premier d'entre eux , VAbuglo de
Castel-Cuillé (V Aveugle de Cas tel-Caillé),
1 Le Ter/tps {18?-:-;
38 JASMIN
où la corde de la sensibilité vibre avec bien
plus de force que dans la romance Me cal
mouri. L'apparition de ce poëme fut un
événement littéraire. Plusieurs éditions en
furent publiées presque coup sur coup, et
il fut traduit non-seulement en français,
mais encore en espagnol et en anglais.
En 1837, parut le beau poëme de la
Cantal (la Charité). Le choix même du
sujet fit pressentir dès lors quel noble usage
• Jasmin fera plus tard de son talent. « Le
poète n'a pas fait entendre encore ses plus
doux accents, que l'homme de bien s'est
déjà montré l. »
Trois ans plus tard, en 1840, parut enfin
Françonneto (Françonnelle), le plus étendu
des poëmes de Jasmin, et celui qu'on re-
garde assez généralement comme le plus
parfait. Jasmin dédia cette œuvre, sa petite
épopée, en quelque sorte, à la ville de Tou-
1 M. A. Rodière.
CHAPITRE III 39
iouse; c'est dans cette cité même qu'il vou-
lut en faire la première lecture publique.
Elle eut lieu dans la grande salle du Musée ,
en présence de plus de douze cents per-
sonnes , et il est impossible d'exprimer avec
quels transports Jasmin fut acclamé. La ville
de Clémence Isaure garde encore le sou-
venir de cette mémorable séance'.
Les deux années qui suivirent furent sin-
gulièrement fécondes. La poésie semblait
jaillir maintenant chez Jasmin comme un
jet d'eau presque continu, et se produisait
sous toute sorte de formes. Le génie du
poëte fixait lui-même les règles et le rhythme
de ses pièces ; mais c'est toujours la plus
belle poésie, une poésie naturelle, vraie,
parfaitement reconnaissable à ses rayons di-
vins et à ses accents inspirés.
Nous reviendrons tout à l'heure sur les
principales œuvres de notre poëte. Poursui-
1 Voir le Journal de Toulouse, numéro du 4 juillet 1840.
40 JASMIN
vons sa biographie. Dès lors Jasmin est
connu. Déjà les villes du Midi se le dis-
putent. Partout où il va désormais, il est
fêté, acclamé; c'est le barde aimé de nos
contrées méridionales; autant de lectures,
autant de triomphes.
Cependant ces transports qui, dès avant
l'année 1842, avaient éclaté dans plus de
vingt départements du Midi, n'ont pas, dans
le Midi même, convaincu tous les incrédules.
Ceux-là même qui l'ont le plus applaudi
craignent parfois d'avoir ri ou d'avoir pleuré
contre les règles, car Jasmin n'a pas encore
reçu la consécration poétique dans la capi-
tale.
A plus forte raison dans le nord de la
France, était-on porté à regarder comme
surfaite la renommée de Jasmin. On attri-
buait les prodigieùx succès du poëte gascon
à la vivacité des têtes méridionales, qui s'en-
flamment avec grande facilité : le coiffeur
CHAPITRE 1)1 41
Jasmin, au lieu d'être un grand poëte, pou-
vait bien n'être qu'un habile charlatan, s'ex-
primant en vers patois.
Jasmin, pour vaincre toutes ces préven-
tions et triompher de toutes les incrédulités,
devait donc de toute nécessité se rendre à
Paris, afin d'y obtenir son brevet de poëte.
Suivons-le dans la capitale. Nous allons as-
sister à un événement littéraire, sans autre
exemple peut-être en aucun temps ni dans
aucun pays.
CHAPITRE IV
Voyage de Jasmin à Paris
*
Jasmin, cédant aux instances de ses amis,
se décida enfin à faire un voyage dans la
capitale. C'était au mois de mai 1842. Sa
renommée l'y avait précédé. Charles Nodier,
Sainte-Beuve et d'autres écrivains avaient
signalé le nouveau poëte à l'attention pu-
blique. Les journaux annoncèrent son arrivée
et bientôt son éclatant succès. Vainement
des censeurs chagrins disent-ils que la.poésie
est morte et que les préoccupations poli-
tiques ou industrielles de notre époque l'ont
tuée. « Aussitôt qu'une œuvre supérieure
CBAPITFlE IV
vient à paraître, ce sentiment divin de la
poésie se ranime au milieu de nous, disait
l'un de ces journaux, et l'auteur se voit
accueilli, fêté, quels que soient d'ailleurs
le lieu de sa naissance et sa condition. C'est
ainsi qu'un poëte gascon, un simplè coiffeur
de la ville d'Agen, arrivé depuis plusieurs
jours à Paris, reçoit de la part de toutes
nos sommités littéraires ou scientifiques un
accueil qui répond au grand talent dont il
est doué. Sans doute beaucoup de personnes
ont lu les poésies de Jasmin ; elles ont été
frappées de l'habileté de composition, du
sentiment vrai de la nature dont elles bril-
lent au plus haut degré, principalement
dans ses deux poëmes de l'Aveugle et de
Françonnette; mais pour juger à quel point
le don de la poésie est inné chez Jasmin,
il faut l'entendre lui-même réciter et chanter
ses vers. — « Action , sentiment, expres-
sion , rien ne manque au poëte agenais ;
44 JASMIN
aussi son triomphe à Paris est-il complet 1. »
Jasmin nous a raconté dans un charmant
poëme, Mon voyage à Paris, ses impres-
sions , son étonnement, ses succès dans la
capitale.
C'est vrai, mes amis ont raison :
Avant que sur ma tête les ans viennent s'entasser,
Il faut voir, au moins une fois, la reine des villes;
Là l'on ne parle pasfascon, -
Mais cela ne m'arrête guère.
Il part donc, il monte en bateau.
Comme nous descendons lestement 1
Le bateau a des ailes, nous volons!
Voici Tonneins ! voici Marmande !
Voici Bordeaux, la ville grande!.
Aujourd'hui sur mon chemin je passe comme l'éclair :
On ne s'arrête pas quand Paris est au bout.
D'un autre jour voici l'aurore. 1
Devant moi quelque chose luit!
Que de maisons ! que de clochers 1
Oh ! bon Dieu, quelle ville ! oh ! bon Dieu, comme elle grandit! 1
Une foule en sort, une autre s'y précipite;
Sainte croix ! épargnons la vie !
C'est Paris!. je suis dans Paris!.
Le poëte parcourt cette ville où la vie se
hâte. « Pourtant on y vit le double; en
1 Le Roux de Lincy : Moniteur universel (23 mai).
CHAPITRE IV 45
allumant le vent, on fait de la nuit un autre
jour radieux. » Il se perd chaque jour. La
foule l'entraîne, et le temps, qu'il voudrait
nonchalant, marche sur un chemin de fer;
il ne laisse point respirer son âme. Le poëte
cherche d'abord la maison où nos rois de-
meurent.
C'est difficile, ici tout est maison de roi!.
Quel beau monde cependant ! que Paris est élégant !
Sans doute ici il n'y a pas de pauvres;
Tout est dame , tout est monsieur ;
Chaque jour est dimanche.
Pendant qu'il ya de surprise en surprise
à travers les monuments de la grande cité,
un long bruit arrive de tous côtés aux oreilles
du poëte : c'est celui d'un horrible accident
par lequel la mort, « qui a toujours faim,
a changé le grand chemin de fer en un
grand chemin de feu 1. »
Et Paris, maintenant en deuil, sent mouiller ses paupières ;
Les mots, parents 1 amis 1 se croisent dans les airs;
Tous ont peur, moi aussi : sur tant de promeneurs,
1 Le 8 mai 1842, au cheminie fer de Versailles (rive gauche),
où plus de deux cents personnes perdirent la vie.
46 JASMIN
Ne voir aucun Agenais ! — Je tremble de tout mon corps!
Ici donc tout se hâte : et la vie et la mort !
Le poëte , après avoir raconté son voyage ,
raconte ses succès dans les salons de Paris,
« chez l'aveugle qui fait des livres si fa-
meux 1 » et à la cour du roi Louis-Philippe.
Sa muse est touchée, reconnaissante de ces
honneurs que lui rendent le roi et la reine
des Français.
Ils ont voulu grandir le poëte ;
TOllché, reconnaissant, longtemps j'y penserai;
Et près de m'en revenir, ma muse leur souhaite
Tout autant de bonheur que d'honneur ils m'ont fait ;
Je crois qu'ils en ont besoin : sur leur noble figure,
Sous le rire j'ai vu la tristesse en peinture;
Tellement qu'à partir d'aujourd'hui,
Plus, plus je ne veux dire : Il est heureux comme un roi.
Et je vais partir, madame t; une autre fois, si je peux,
Je vous dépeindrai mieux Paris.
En attendant, sans bruit, lestement je m'arrange
Pour m'en retourner vite au pays;
Et quand j'aurai brûlé ces deux cents lieues,
Que je verrai ma Garonne, et mes prés et mes haies,
Je vous dirai ce que j'ai dit au diner des Gascons :
Si Paris me rend fier, Agen me rend heureux !
1 M. Augustin Thierry.
2 Mme Adrien de Vivens, à qui l'auteur adresse son récit de
voyage, comme il lui avait promis « le jour où, pour ses pauvres,
il alla dans son château. »
CBAPITRK JV 47
* Jasmin, durant son séjour de trois se-
maines à Paris, y fut donc suivi des mêmes
succès qui l'avaient accueilli dans toutes les
villes du Midi. Il retrouva dans les salons
parisiens l'enthousiasme auquel l'avaient ha-
bitué ses compatriotes. Le nouveau trou-
badour cependant n'avait pas seulement à
vaincre l'indifférence pour tout ce qui est
vers et poésie, il venait parler patois à des
parisiens, et, avant d'être admiré, il devait
se faire comprendre. « Il y avait donc pour
lui, comme on disait alors, une double dif-
ficulté et même un danger réel à paraître
sur ce grand théâtre de Paris, où tant de
génies provinciaux ont vu s'éclipser en un
jour leur gloire départementale. En vain les
villes du Midi lui avaient décerné des triom-
phes qui, par leur éclat et leur solennité,
rappellent les fêtes poétiques de l'Italie et
de l'ancienne Grèce ; en vain il avait monté,
comme Clémence Isaure, les marches du
48 J K S M 1 N
Capitole toulousain : on pouvait craindre que
ces ovations ne le protégeassent pas contre
la raison froide et un peu dédaigneuse des
hommes du Nord ; mais Paris cette fois a
ratifié le jugement de la province. Il a suffi
à Jasmin de se montrer pour obtenir la fa-
veur universelle ; c'est qu'il est homme d'es-
prit autant que poëte, et qu'à un grand
talent il joint une âme noble et élevée »
La première séance de Jasmin eut lieu
chez M. Augustin Thierry. Cette soirée si
flatteuse pour le poëte d'Agen fut comme
le signal d'un empressement universel. Cha-
cun voulut le voir et l'entendre. Les soirées
ne suffisant pas, des matinées furent données
pour lui. Chez M. Charles Nodier comme
chez M. de Lamartine, chez Mme de Rémusat
comme chez la comtesse de Boignes et chez
la duchesse de Rauzan, il reçut des ap-
plaudissements unanimes. Des ministres l'in-
1 Martial Delpis : l'Artiste.
CHAPITRE IV 49
vitèrent à leur table, entre autres M. Vil-
lemain, si juste appréciateur du mérite lit-
téraire en tous genres. Enfin cet accueil,
déjà si -brillant, fut couronné par une invi-
tation royale au palais de Neuilly. Quel
triomphe pour la muse paysanne d'Agen !
Comme du temps des troubadours,
Vingt-six fois dans quinze jours,
Le monde a fait grand cercle autour de ma paysanne.
Grandes dames, grands écrivains,
Amis, seigneurs, ministres, grands savants,
Ont attaché des fleurs à sa coiffe de toile ;
Le roi même a voulu parler chez lui avec elle ;
Et avec elle, à la cour, hier, nous avons paru.
Un auditeur de Jasmin à la soirée de
M. Augustin Thierry racontait ainsi, quelques
jours après, cette séance où de nombreux
amis de l'illustre savant s'étaient rendus
avec empressement, mais non sans quelque
défiance :
« La lecture d'un poëme, et d'un poëme
patois, n'y avait-il pas là de quoi effrayer
un peu des femmes élégantes, des gens du
monde, des académiciens, des artistes ? Jas-
50 JASMIN
min était à peine arrivé depuis quelques
minutes, que déjà cette inquiétude avait dis-
paru pour faire place à l'intérêt le plus vif.
» Obligé pour être compris, de se sou-
mettre à la plus rude épreuve, de traduire
lui-même ses vers avant de les lire, Jasmin
sut donner à cette traduction improvisée la
vie et la valeur d'une production originale.
Ses expressions étaient toujours calquées sur
le patois, qu'il conservait au besoin, en le
faisant valoir par un commentaire piquant
et spirituel; et si l'on était frappé des beautés
vraiment poétiques qui abondent dans ses
vers, on ne l'était pas moins des mots heu-
reux qui lui échappaient et de l'à-propos
comme de la vivacité de ses saillies méri-
dionales. Son auditoire ainsi préparé, il lut 1
ses vers d'une voix sonore et accentuée qui
prêtait à sa belle langue un charme tout
particulier; il les lut simplement, sans pré-
tention, mais comme il sait les lire, en grand

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